Aparté #4

Dans les couloirs du métro, pas de flûte de Pan, d’accordéon ou de guitare, pas de musique vaguement tzigane, mais une chanson d’Alain Souchon.

Foule sentimentale
On a soif d’idéal
Attirée par les étoiles, les voiles

C’était juste après ou juste avant L’Amour à la machine, je crois, et la métaphore me faisait beaucoup rire. C’est l’une des premières chansons de « grand » (comprendre : une chanson qui ne soit pas une comptine) que j’ai sue par cœur, je crois, avec « Casse-toi, tu pues, et marche à l’ombre », que je chantais à tue-tête dans la voiture, avec un plaisir évidemment transgressif, lorsque mon père me ramenait de week-end, une fois tous les quinze jours. Cela fait des mois que nous ne nous sommes pas vus, mais nous dînons ensemble vendredi prochain, c’est noté sur mon agenda : « Dîner Dad » Quand on a l’âge de faire des dîners, on ne peut plus dire que l’on dîne avec son papa (encore moins avec son papounet) et dîner avec mon père me paraît bien dénué d’affectation, alors la traduction anglophone est bien commode. Dîner Dad.

Je prends l’escalier, la chanson se poursuit dans le désordre dans ma tête : Que des choses pas commerciales…
L’ironie de la chose ne m’avait jamais frappée, petite : une chanson qui vente les vertus du non-commercial et des disques vendus à x centaines, milliers d’exemplaires.

On nous fait croire
Que le bonheur c’est d’avoir

D’avoir les quantités d’choses
Qui donnent envie d’autre chose

Les Choses de Pérec. Et les gens qui les possèdent ou les convoitent : les belles images du roman de Simone de Beauvoir que je viens de finir, au soleil, et qui m’a un peu coupé l’envie d’en profiter. « Quand nous nous arrêtions dans quelque bourgade, j’avais été souvent gênée par le contraste entre tant de beauté et tant de misère. Papa m’avait affirmé, un jour, que les communautés vraiment pauvres – en Sardaigne, en Grèce – accèdent, grâce à leur ignorance de l’argent à des valeurs que nous avons perdues et à un austère bonheur. […] « Un austère bonheur » : ce n’est pas du tout ce que je lisais sur ces visages rougis par le froid1. »

On nous fait croire
Que le bonheur c’est d’avoir

Mais faire croire l’inverse est tout aussi faux. Une rhétorique de nantis pour se donner bonne conscience et pouvoir passer outre. « Nous n’étions pas venus ici pour nous apitoyer sur eux. »

Foule sentimentale
Il faut voir comme on nous parle
Comme on nous parle

 

1 Les Belles Images, Simone de Beauvoir, Folio, p. 162 et 165.

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