Londres à pleins poumons

Week-end à Londres, tant attendue d’avoir été désertée pendant deux ans. Le jeudi qui précède, je me réveille la gorge en feu, furax de constater que le cours de danse climatisé de la veille va me ruiner mon weekendenamoureux. Rage et fumigations. Deux jours plus tard, le jour J, je suis épuisée par le rhume et le sommeil en apnée. L’Eurostar a trente minutes de retard, qui n’auraient pas été gâchées au lit. À l’arrivée, on erre autour de l’hébergement banalisé. L’impression d’enchaîner les coups de pas de chance est telle que j’abandonne – l’optimisme, les plans sur la comète, l’enthousiasme, any expectation, really. J’abandonne le récit, nécessairement plombé dans ces conditions de départ, et accueille toute éclaircie comme un bonus inattendu. Le renversement de perspective me fait passer un excellent week-end – les trois premiers jours, du moins, où l’on a une chance de homard cocu.

La chambre comporte une fenêtre guillotine laxiste avec le bruit, mais aussi un lustre en plastique hype et des moulures blanches. La jardinière à la fenêtre est un plaisir que ne parviennent pas à gâcher les fleurs artificielles, auxquelles reste assortie pendant les trois jours de notre séjour une voiture rose garée en contrebas.

 

On y dort, trop peu. On y baise, pas du tout. Rhume vaut quarantaine. On y pique-nique en revanche en grande pompe, sandwich triangles et San Pellegrino dans des verres à pieds.

Dehors, la ville à plein poumons, je m’enivre de son absence dérobée, de ses discrètes idiosyncrasies retrouvées : les double bandes jaunes sur le bitume des routes, les écussons sur les poubelles et les lampadaires, les briques, les briques, les briques. Les briques et les moulures : devant le blanc du plâtre et le rouge de tube à essai, Palpatine trouve la formule londonienne. Les briques et les moulures. Les briques et les bow windows. Les briques et les colonnes, aussi ;  les rues blanches en décalé, avec des porches copiés-collés en enfilade ; les mews à la dérobée ; et les portes, parfois, qui semblent ouvrir sur l’ultime niveau d’un jeu vidéo. Il n’y a probablement que Londres pour me faire aimer les quartiers résidentiels autant que le centre-ville. Peut-être même plus s’il est vrai que le centre demeure identique à lui-même tandis que chacun des quartiers alentours transforme l’image que l’on a de la ville. À chaque hébergement se découvre yet another Londres.

Trois jours passent sans passer par Picadilly. Chelsea, Holland Park, Hyde Park, Notting Hill. On rêve, on flâne, on envie. Les vies dans les grandes maisons de briques et de blanc. Palpatine compte les Tesla, les Ferrari, les Porsche (et les Fiat, en sens inverse), et s’arrête devant toutes les agences immobilières (il faudrait qu’un mois ne fasse que trois semaines pour qu’on puisse louer le moindre studio). On flâne, on rêve.

Hyde Park, Hyde Park, Battersea Park. On se fait agresser par le pollen qui nous tombe dessus. Palpatine salue chaque averse en sifflotant les premières mesures de la valse des flocons, promue jingle officiel du séjour. Yet another thème sur notre partition commune. Je souris de me figurer la chance que c’est, et râle deux minutes après quand je me prends le sens littéral en pleine figure – le pollen me semble primer sur l’amour comme danger oculaire.

Dans Hyde Park, nous nous arrêtons pour observer à distance un improbable cours de danse sur rollers, l’élève un peu plus raide que l’instructeur. Pas très loin patine un papi à moustache grise qui a grave le groove – un ancien champion de patinage artistique, je serais prête à parier. Il s’approche parfois d’eux pour mieux repartir dans son monde, casque sur les oreilles. C’est un autre patineur du dimanche qui se joint-s’incruste à la fête, cette fois-ci avec des patins à l’ancienne, deux roues devant, deux roues derrière et roule du cul ma poule – bonheur intense que d’avoir le loisir de rester plantée là, à les regarder. Nous sommes quelques-uns, pas nombreux et éparpillés à regarder ce roller band ; un groupe installé sur la pelouse à côté de nous les encourage de loin. J’aime tellement ces gens, leur naturel, l’absence de regards comme jugements – de retour à Paris, c’est flagrant. Dans le métro, on se dévisage ou on s’évite en détournant le regard ; dans le tube, on ne fait pas semblant de ne pas avoir vu pour la simple et bonne raison qu’on ne s’observe pas. On ne s’ignore pas non plus, notez ; chacun vit sa vie.

Sur les bords de la Tamise, le long de Battersea Park, Palpatine me raconte l’histoire du véritable Dumbo, racheté pour une bouchée de pain alors qu’une espèce de goudron lui coule des oreilles – une maladie qui rend les éléphants fous. J’aime l’écouter, me raconter cette histoire improbable. Cela me donne envie de me nourrir d’histoires comme ça, moi aussi, pour pouvoir à mon tour les lui raconter. Dans un aparté, il est question de raton-laveur et de Japonaises, je crois. Je me souviens juste que je m’arrête un instant pour rire, pliée en deux comme un enfant qui a envie de faire pipi. Ces pauses fou rire sont récurrents dans nos promenades ; nous sommes l’un l’autre notre meilleur public. Le rhume aidant, un observateur extérieur aurait également eu l’occasion assez unique de nous surprendre en plein remake de Pépé the Pew, une souris poursuivant de baisers sonores un Palpatine bondissant pour échapper aux microbes de l’amour empoisonné.

Un soir, après avoir hésité entre deux restaurants italiens, nous nous installons dans le plus chic des deux, attirée que je suis par le plat éponyme : cacio et pepe. Servi dans un panier de parmesan croustillant, s’il vous plaît. Palpatine prend les orecchiette, la serveuse se trompe, it’s on the house : Palpatine mange deux plats de pâtes et la serveuse, une grande maigre décoiffée (et trilingue, coucou @odette9), joue le débordement théâtral pour donner le change. Elle se trompe à nouveau peu de temps après ; le reste de l’équipe râle et ça s’engueule en italien : pas de doute, c’est vraiment un italien.

Coup de chaud à Notting Hill.  Je n’en ramènerai pas une paire de Derby-méduses en plastique transparent, l’absence de pointure assez grande suppléant la maturité.

Il y a plus de Ben’s cookies que de jours pendant ce séjour, et des scones chez Richoux, of course – pas dans le salon de thé de Picadilly, qui a refait sa déco en vert Ladurée (déception), mais dans un autre, où se trouvent : trois puis quatre business men pour un brunch d’affaires un jour de bank holliday (serviette en cuir et veste un peu froissée mais bien ajustée, on sait d’instinct que le quatrième va les rejoindre) ; une famille ; un homme qui lit le journal ; un autre un peu âgé qui, rejoint par sa femme, en profite pour prendre un second déjeuner (le serveur repart avec une coupe glacé aux fraises et revient avec une salade de fraises fraîches, avec chantilly) ; deux puis trois yo-men en sweat ou T-shirt oversize, dont un qui cherche à confirmer le bien-fondé de sa réclamation : il a bien précisé *deux* waffles, là, c’est une waffle coupée en deux, trop abusé. J’adore, je finis toute la clotted cream.

 

 

Une expo Alaïa… un Lac des cygnes à Covent Garden, et une course pour attraper le bus à mi-chemin et ne pas avoir à remonter tout Hyde Park à pieds (le premier soir, nous nous sommes faits avoir par la fermeture à la tombée de la nuit, et avons dû serpenter le long de la route automobile)…

Mardi pluie et valise. Palpatine est parti à son rendez-vous professionnel avec un podcast dans les oreilles – je ne savais pas qu’il écoutait des podcasts ; cela me surprend plus que cela ne devrait. Je traîne mon vague à l’âme dans les librairies que je me faisais une joie de dévaliser – écoeurée par le trop-plein, déçue de ne pas trouver les titres que j’avais en tête, ou en un unique exemplaire, abimé. Il doit exister un mot japonais pour décrire cela. Je n’achète rien chez Hatchard’s ; seulement Gastrophysics chez Waterstones, dont je n’ai pas arrêté de monter et descendre les escaliers (toujours je me fais avoir par le classement et cherche dans la non-fiction ce qui est rangé au rayon biography, où l’on trouve des biographies et des autobiographies, certes, mais aussi des essais à la première personne)(non-fiction : ce mot est un délice à prononcer, un peu comme non-anniversaire).

Le coeur serré n’est pas à l’ouvrage, et je n’ai pas l’esprit tranquille : j’ai la crainte absurde, mais que je ne parviens pas à faire taire, que les trombes d’eau finissent par inonder la National Portrait Gallery et que le musée ferme avant l’heure, avec ma valise à l’intérieur. Conversion des scrupules en crainte : You’re not supposed to leave the museum without your luggage. Je reviens vite au musée, avec mes boîtes de thé Fortnum & Mason, mon livre et ma mauvaise conscience. Les Tudors m’ennuient, malgré l’accroche géniale du musée – Drop by. Meet the locals. (Les musées londoniens ont la meilleure comm’ qui soit : j’ai passé trois jours à faire des Helloooooo whale, après avoir vu la banderole du musée d’histoire naturelle.) Je traîne dans la boutique et les salles les plus récentes : Ed Sheeran est accroché aux côtés de la famille royale ; ça me fait ma journée. Quand je lui raconte, Palpatine n’a pas le début de la plus petite idée de qui est le chanteur ; ça me fait la matinée suivante.

Baignant dans la musique classique de chez Fortnum & Mason, un improbable havre de paix à Saint Pancras, nous dégustons notre carrot cake rituel (à une couche de glaçage près) avant de reprendre l’Eurostar. Heureux les ignorants.

Parfois et ces jours-ci, jours-là, à Londres, je me rends compte de ma chance, de ces moments parfaits de détente et de non-attente, dans le flot discret des heures désencombrées. L’observation des patineurs à Hyde Park. Le visage de Palpatine endormi dans la lumière sans heure que je crois celle de l’aube, prête à me rendormir, alors que le réveil va bientôt sonner. La chance que j’ai de ne pas la mesurer : quelqu’un à ses côtés, au point de ne plus y penser. Ça efface tout le reste, ou presque : l’attente de 2h30 dans le hall bondé de l’Eurostar, suffocant, toutes les rambardes et les piliers colonisés pour poser son dos, une fesse ; l’annulation et l’attente à nouveau, cette fois-ci dans le froid, d’un hôtel, d’un e-mail qui ne vient pas. C’est dans un hôtel réservé par nos soins que je me retourne le lendemain sur son visage endormi – et m’en détourne pour somnoler de mon côté. (L’hôtel a ouvert quinze jours plus tôt ; à l’arrivée, la déco geek-ludique-SM-chic me ravigote : je joue avec les lanières en cuir style bagagerie de la tête de lit et envoie à Gohu une photo du lapin rose à collier de cuir dans l’entrée. Fatigue momentanément oubliée.)

Dernier demi-jour bonus, si l’on peut dire : pas de temps pour autre chose qu’une visite éclair chez un chausseur pour Palpatine, après un brunch dans une boulangerie danoise qui m’avait fait de l’oeil. À raison : l’open sandwich au haddock et aux câpres ! …  l’adorable petite théière en grès ! … le serveur blond avec autant d’accent que nous … non, non, pas no drink : Dar-jee-ling ! (L’Earl Grey fut fort bon.) Sauf le froid, tout me plaît ; j’ai envie que tout me plaise, pour finir de laver la fatigue et la lassitude de la veille. Et ça marche plus ou moins, entre les cookies M&S aux pistaches et aux amandes dans l’Eurostar et le môme qui vomit autre chose à mi-trajet.

 

Je viens de comprendre que ne me suis pas subitement mise à aimer la vaisselle ; il s’agit seulement d’un bonbon mémoriel : j’ai mangé une bonne partie de mes petits-déjeuners d’enfance dans des assiettes en grès…

Reprenons, récitons : le soleil, les colonnes blanches, les lignes jaunes, les briques rouges, Londres.

Nota bene : ne pas laisser passer à nouveau deux ans avant d’y retourner.

Grosse pomme sépia

 

Empilement d'immeubles au soleil

 

Statue de la Liberté au travers de la vitre du bateau, avec une chiure d'oiseau

 

Ombre d'un titre d'exposition - Leaving - sur le radiateur

 

Vue depuis la Roosevelt Island

 

New York et nuages depuis l'autoroute en s'éloignant de la ville

La lumière de ce dernier jour, la lumière…

Pourquoi les choses deviennent-elles si belles au moment de les quitter ?

(Ressurgit pour boucler la boucle
le souvenir de l’arrivée, en taxi,
à guetter les gratte-ciels illuminés
entre les hauts et les bas de l’autoroute,
le Chrysler au détour de,
comme en banlieue parisienne la tour Eiffel.)

New York branchée

Le Chrysler visible entre un arbre et le coin de la Public Library où se projettent des ombres de branches

 

Colline verte, cerisier en fleur et morceau de pont

 

Magnolia forever et cerisiers en fleurs

 

Branches nues et escalier de secours sous un croissant de lune

 

Panneau jaune sur fond d'un arbre en fleur

 

Deux bandes jaunes au milieu de la route et de part et d'autres, des arbres en fleurs et la silhouette d'un monsieur juif

 

Comme un chiasme entre
le quadrillage des rues avec leur agitation chaotique
et la profusion tranquille de la nature, sans géométrie.

Je n’aurais jamais imaginé que ce serait à New York,
un peu moins d’un an après le Japon,
que j’admirerais les cerisiers en fleurs :
à Central Park, à Brooklyn,
toute une allée sur la Roosevelt Island
(et souvent des Japonais dessous).
Je crois que cela me plaît encore davantage ;
une chose dans une autre, déplacée, inattendue,
belle enfin.

Grosse pomme, petits pépins

Une check-list géante en forme d'Empire State Building

L’empire de la check-list

Rapidement, en feuilletant le petit guide de voyage de retour à la FNAC, l’excitation a débordé : frénésie de vouloir tout voir, frustration de savoir que cela ne sera pas possible, stress pour optimiser et essayer de caser sur des journées abstraites ce qu’on a mentalement mis en priorité. Une réaction désormais classique, que je conjure en entrant les bonnes adresses dans Mapstr et en faisant une liste de ce que je dois mettre dans ma valise.

Le jour du départ, je n’avais presque plus envie de partir. C’est toujours pareil : j’aime être en vacances, mais je déteste partir en vacances. C’est toujours pareil, et de pire en pire, même si les TOC sont cette fois-ci restés très modérés. Plus ça va, plus j’appréhende le vol : la durée et les inconforts inévitables d’un long courrier, mais aussi, plus fondamentalement, l’idée du crash, du risque, de la fin – une appréhension symbolique indépendante des statistiques, qui se conjure par le soulagement de me retrouver derrière les ailes et par l’écoute attentive des consignes de sécurité (je les connaissais pas cœur et j’adorais les mimer, enfant, quand j’étais encore immortelle).

Si le vol se donne comme la métaphore de notre rapport au risque et à l’incertitude, le séjour à l’étranger est une vie en minuscule. Je retrouve, concentrée, risible, l’angoisse diffuse du quotidien : ne pas avoir le temps de faire tout ce que je veux faire ; ne pas en faire assez et ne pas en profiter. Toujours la béance qui s’ouvre entre tout et rien ; j’ai du mal à me satisfaire de quelque chose (c’est ça qu’il y a entre les deux : quelque chose, à vivre). Je sais bien que pour prendre plaisir, il faut lâcher prise, mais je finis toujours plus ou moins coincée dans le paradoxe de vouloir lâcher prise, vouloir ne pas vouloir.

Il faut généralement que j’en arrive à l’épuisement (celui qui fait jeter l’éponge) pour qu’advienne ce qui peut : la douceur de vivre. Les instants-bulles, imprévus et délicieux, dont on ne connaît pas la durée – qu’on ne se soucie pas même de connaître. Juste : c’est là, ça arrive, il y a cette jeune fille en pointes et justaucorps dans Central Park, à qui je suggère des poses pour son shooting avec sa maman, et un peu plus loin, un groupe de batteurs qui rajoute du bruit, mais du bruit qui donne envie de danser, comme à mon arrivée à San Francisco, le rythme porté à travers la ville. Pouce levé du batteur quand il me voit passer en dansotant. Dans le métro, je suis invitée à danser quelques secondes par un groupe de street dancers (on est samedi après-midi et c’est une véritable crew, blousons identiques et tout) : I like your move. My move : un grand développé avec une dynamique de grand battement. Ils tournent sur la tête. Les instants-bulles tournent souvent autour du mouvement : il n’y a guère que la danse qui me donne prise sur le présent et me fasse aimer sa disparition.

 

*   *   *

 

12 ans plus tard…

Des rues comme des puits de lumière, où il fallait lever la tête pour voir le soleil…
… le Chrysler…
… des petits déjeuners au Dunkin Donuts, bluberry muffin pour Mum, bagel pour moi – il fallait lutter pour qu’ils ne soient pas toastés…
… une plaque de métro, une voiture et une fourchette à la pique recourbé comme un index qui dit viens voir par là : le MoMa…
… Central Park comme îlot de verdure, où se tournait alors Enchanted (on ne l’a découvert que bien après, au cinéma – une seconde pour 30 minutes de tournage)…
… les escaliers de secours, les plaques d’égout, les ouvriers qui parlent comme dans les séries, man. Les poutres métalliques du métro. Les sacs poubelles dans la rue, qui commençaient à puer en fin d’après-midi.
Ground Zero, grand rien soudain au milieu des gratte-ciels…
… les bancs, des gens avec des chiens, downtown Manhattan ; de grands Blacks qui dansent, devant une église de Harlem…
… la cinquième avenue, Banana Moon, le cavalier avec deux carrés Hermès en étendard…
… les petites maisons Sex and the City de Brooklyn, avec leurs briques et leurs escaliers réguliers.

Ce sont, en gros, en vrac, les souvenirs les plus frappants que j’ai conservé de mon premier voyage à New York, avec ma mère et son ex, mon presque-beau-père, en 2006. Je me suis demandé ce que cela donnerait, 12 ans plus tard. Pas tant du côté de ground zero ou des évolutions de la ville que de celui de mon regard : est-ce que New York me ferait autant d’effet après avoir vu les tours bien plus immenses de Hong Kong ? Est-ce que j’en serais encore émerveillée, comme d’un monde nouveau ?

Oui et non, évidemment. J’avais oublié que les gratte-ciels se concentrent sur une petite portion de la ville seulement ; qu’après, rapidement, ça désescalade. Même dans le financial district, cependant, je n’ai pas retrouvé l’impression d’un puits de lumière ni l’émerveillement qui l’accompagnait, la tête constamment dévissée pour voir là-haut. Il s’agit pourtant d’autre chose que de records dans les cimes, je crois. Déjà à l’époque, je préférais le Chrysler à l’Empire State Building, pourtant plus haut. Des étages supplémentaires n’auraient pas restauré le surgissement de la découverte. Les tours les plus récentes m’impressionnent d’ailleurs moins que les anciennes, et c’est toujours l’ancienne modernité des années 1920-1950 qui me fait le plus d’effet, culminant sous terre à Grand Central, avec ses globes rétro, ses rambardes dorées et ses guichets qui me donnent l’impression d’être chez Gringott’s, près d’un monde merveilleux où se cachent des trésors (un food hall, bon).

Peu à peu, les images dont je me souvenais ont retrouvé leur ancrage géographique dans la ville – qui les a engloutis. Tout est là, bien sûr, les escaliers de secours, le Chrysler, les poutres métalliques du métro, les Dunkin Donuts, les petites maisons de Brooklyn ; mais rien n’est plus à sa place. Du métro, je perçois la vétusté, l’absurdité de devoir repasser par la rue et traverser le carrefour pour aller downtown ou uptown, l’incompréhensibilité des lignes qui parfois s’arrêtent, parfois pas. Les Dunkin Donuts deviennent ce qu’ils sont : une chaîne cheap qui fait le job – cream cheese only, pas de peanut butter. Les petites maisons de Brooklyn s’épaulent dans quelques rues prises en sandwich par des quartiers qui ont la brique triste (ou le sourire forcé du bobo-chief happiness). La flèche du Chrysler est invisible au pied du gratte-ciel, qui en devient un building quelconque, presque plus laid que les autres, et c’est pour ainsi dire tout New-York qui est comme ça : belle de loin, comme un mirage aperçu depuis Ellis Island ; presque quelconque de près, ses idiosyncrasies se confondant avec des clichés. Je me doute pourtant que le charme de la ville est là, justement là, dans la coexistence du clinquant et du crade ; du vétuste, du flambant neuf et du moderne suranné, loin d’un monde aseptisé.

Les voyages me rendraient-ils blasée ? exigeante ? Est-ce de poser un regard plus adulte sur le monde, substituant à l’émerveillement qui fait tourner une tête d’alouette-girouette le souci de regarder où l’on met les pieds ? C’est à cela que cela se résume, finalement : ai-je enfin les pieds sur terre ou déjà l’émerveillement dans les chaussettes ? Suis-je simplement réaliste ou bêtement pessimiste, papier buvard émotionnel de Palpatine ? J’ai l’impression de vivre de plus en plus les beaux moments ainsi : des trouées dans la persistance quotidienne. Ou peut-être, tout simplement, est-ce de ne pas avoir éprouvé les fondements de…

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De bas en haut : sommeil réparateur + nourriture digeste + vêtements adaptés / WIFI / météo clémente + ville cool + autochtones accueillants / likes IG + câlins de binôme / check-list checked

La pyramide de Maslow du voyageur

Tout va mieux avec une bonne nuit de sommeil. Et un peu moins bien sans. Malheureusement pour nous, l’invention du double vitrage ne semble pas avoir traversé l’Atlantique (ni celle de la housse de couette, soit dit en passant).

Niveau températures, ce n’est pas triste non plus. Le deuxième jour, alors qu’on entre dans un Prêt-à-manger pour trouver de quoi nous réhydrater à l’ombre, je fais rire la caissière avec mon étole entortillée sur la tête pour ne pas risquer l’insolation : I do the same! My friends always make fun of me, but I do the same. Je me fais une amie éphémère, qui picore les pièces dans ma main et m’apprend à reconnaître un quarter de dollar. Quelques jours plus tard, la parenthèse estivale est refermée ; l’étole est revenue autour de mon cou, à défaut d’écharpe plus chaude. Le soleil se montre par intermittence, dans des moments de soulagement : avoir froid use.

Une pierre stable dans notre pyramide de Maslow du voyageur, quand même : l’evening routine de l’ananas. Schtroumpf grognon, peut-être, mais pas ballonné. (Il va falloir que je fasse attention : je me sens une fibre rabelaisienne en vieillissant.)

 

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Plan de New York avec les endroits sympas visités

Hors Manhattan

C’est hostiiiiile, la diérèse déclenchée par une bourrasque de vent. Nous l’avons répété avec délice : New York est une ville hostile. Manhattan, en réalité. La synecdoque a été notre vengeance.

La fatigue nous a incité à fuir le bruit et l’agitation, tantôt en nous retranchant encore plus à l’intérieur de la ville (une librairie, la Public Library, Central Park, les musées : on y est bien – comme déconnecté de la ville), tantôt en nous en extrayant. Dès qu’on s’est éloigné de Manhattan, de sa densité et de son bruit incessant, j’ai commencé à davantage goûter New York. Je bénis les deux jours gagnés grâce à l’annulation du vol retour car ils nous ont permis de visiter des lieux qui, en second sur notre wish-list parce qu’éloignés, se sont révélés les plus agréables du séjour : The Cloisters, Coney Island, Ellis Island, Roosevelt Island…

(Tout de même, il est curieux de devoir échapper à la ville pour commencer à l’apprécier – depuis ses marges.)

 

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Grosse pomme, petits pépins

Entre les conditions matérielles et le supplément inespéré de deux nuits sur place aux frais de la compagnie aérienne, nous avons eu un mélange de chance et de lose assez épique, qui me rend à peu près incapable de dire si j’ai aimé ou non la ville et le séjour. J’ai mis un temps infini à trouver et organiser ce que je voulais en dire, ne voulant ni édulcorer les mauvais souvenirs (qui donnent aussi leur valeur aux bons) ni les laisser devenir le fil directeur du récit. Bizarrement, si je raconte et cherche une cohérence, le pessimisme l’emporte, comme si la litanie des peurs et des angoisses était là, prête à offrir ses formules toutes faites et emphatiques, toujours, jamais, encore. Les bons moments s’offrent en regard comme des parenthèses d’immanence, hic et nunc, qui suspendent tout récit. Je ne cherche plus rien : pas d’avant, d’après, de conditionnel passé ; c’est l’ouverture d’un moment, que je vis avec plaisir.

Je voudrais préserver ces parenthèses : qu’elles ne cessent pas d’exister sitôt refermées sur une apparence d’irréalité, mais qu’elles ne deviennent pas non plus des bulles de kitsch, maintenant dans un coma artificiel un passé qui ne sortirait plus de lui-même pour déboucher sur quoi que ce soit. Alors j’essaye de les raconter, elles aussi, de leur donner une durée, aussi minimale soit-elle. Elles ne se s’incorporent pas vraiment au récit, mais quand on laisse décanter, elles finissent par l’habiter, comme les billes noires du bubble tea, qui tombent au fond, mais donnent leur nom à la boisson. De temps en temps, je pourrai en aspirer une, m’en souvenir et m’en nourrir.

La prof de sophrologie, que je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de fréquenter longtemps, m’a dit qu’elle gardait en elle chaque méditation et pouvait les revisiter à volonté. Je n’ai conservé que deux mondes-monades miniatures, mais y retourner et les dérouler a quelque chose d’apaisant.  Je voudrais créer le même genre de bulle par l’écriture : un souvenir que je peux reparcourir, dans le détail des sensations et des émotions – une mini-capsule temporelle à effet non plus apaisant mais euphorique-nostalgique. Le reste continuera d’exister, et je ferai égal effort pour ne pas le nier, ni me focaliser dessus par un récit-ressassé. De la grosse pomme, je n’ai pas jeté les pépins ; je les ai plantés là, dans des dessins qui se sont présentés comme mon meilleur allié pour raconter avec humour ce que je ne voulais pas taire, ni laisser devenir envahissant (la narration par le menu des petites déconvenues a été évacuée dans un brouillon qui restera tel). Mine de rien, choisir des mots, des photos, contribue à fixer les souvenirs qui resteront : je veux choisir les bons, et tant qu’il est possible, les fixer dans le tremblotement de leur surgissement.