Cookies, lily, lily, rose

Journal de début mai

Vendredi 1er mai

Le jour férié tombe sur mon jour de repos, ne change rien.

La recette de salade aux asperges d’OwiOwi pour ceux qui veulent. Je n’ai pas retrouvé l’extase de la première fois (concomitante avec une phase du cycle où mon odorat est décuplé), mais ça reste bien bon.

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Samedi 2 mai

Plus qu’un samedi avant le spectacle : mi-panique mi-soulagement. Je ne serai pas là pour avoir honte de ma débâcle le cas échéant.

Je ne comprenais pas pourquoi ma collègue s’enquiquinerait à coudre des fleurs sur le costume : l’effet est sans commune mesure, cet ornement transforme à lui seul les robes en costume.

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Dimanche 3 mai

Le rosier papillonne de ces fleurs luminescentes, qui toujours me rappellent le tableau de Sargent Carnation, Lily, Lily, Rose (que toujours j’appelle Rose, Lily, Rose).

Coupole du métro roubaisien

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Lundi 4 mai

Réveillée à six heures, je n’ai pas la force de me lever et je suis déjà au conservatoire. Que ce soit pour ruminer ou vagabonder, mon cerveau ne trouve nulle part d’autre où aller, aucun projet, aucune réjouissance où me projeter qui ne soit pas en rapport avec la danse, le boulot, le conservatoire. Sur ces considérations, je me rendors de sept heures à neuf heures trente, me réveille lourde du repos qu’a pris, que réclame encore mon corps.

Deux, non trois, roses rouges ont écloses ce matin.

Tout mettre au carré, un petit carré devant chaque tâche, cochée au fur et à mesure de la matinée, jusque dans l’après-midi. Administratif pour le boulot et pour l’opération : trouver, télécharger, renommer et envoyer les musiques du spectacle, rédiger des mails pour l’organisation du même spectacle, prendre rendez-vous avec le généraliste pour obtenir un arrêt (l’hôpital arrête uniquement le jour de l’opération et pas pour la durée d’arrêt recommandée par eux-mêmes), chercher une remplaçante pour la durée de l’arrêt, faire son virement à la psy, facturer mes cours passés… Il y a des mots de passe à taper, retrouver, réinitialiser, des informations à reporter, pour tout aplanir, prévoir, contenir, aérer, mieux respirer — ou hyperventiler, on ne sait jamais trop avec l’efficacité, qui perdure au-delà de sa nécessité et transforme tout en chose à régler.

Les élèves ne sont pas nombreuses, mais la chorégraphie est pas mal nettoyée, les têtes regardent en même temps dans la même direction et les bras empruntent à peu près les mêmes trajets. Les interprétations diverses me forcent à préciser mes impensés. Les costumes sont arrivés et, portés, moins laids que dans mon souvenir ; cela devrait même bien rendre sur scène avec les lumières (une élève semble dépitée et se console en se disant, un pan de la jupe métallisé doré à la main, qu’elle retirera ce bout de tissu ensuite).

Il faut souvent contraster les lumières ; une lumière de la même couleur que le costume l’avale, apprends-je quatre jours après avoir rendu ma conduite lumière… pleine de rouge sombre et de jaune doré pour des costumes bordeaux et dorés.

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Mardi 5 mai

À la psy, je raconte n’avoir rien trouvé à penser que boulot au réveil (il y avait bien les vacances à la campagne chez le boyfriend, en me concentrant, mais c’est de l’ordre du souvenir plus que de la projection). Comment ne plus ne penser qu’à ça, comment cesser d’être bonne élève, ne pas me sentir illégitime ? Et soudain les deux sont liés : je ne peux pas me sentir légitime comme professeur si je reste dans le rôle de la bonne élève.

Il ne s’agit pas de se sentir illégitime et de s’en moquer, me reprend la psy, mais de comprendre pourquoi je me sens illégitime. Elle insiste sur la question, elle qui en thérapeute TCC privilégie bien plus souvent le comment que le pourquoi. Et pourquoi je ne sais pas y répondre, ou esquive ?

Pendant cette séance, je prends conscience que tout tourne autour du travail. Le relie au fait que je ne vois pratiquement plus mes amis. Il en ressort que j’ai besoin de nourrir ma vie privée, même si ça me demande une énergie que j’ai l’impression de ne pas avoir. La psy entérine : cela a un coût, mais faible au regard de ce que cela pourrait m’apporter, et je repense à cet enthousiasme démesuré d’aller manger des cookies.

Il ne s’agit pas de faire moins (pour s’économiser) mais plus — cesser de tout optimiser, de tout optimiser pour le boulot. Emoji mindblown. Cela me rajoutera des contraintes, certes, mais elles seront moins pesantes si elles ne concernent pas uniquement le boulot. À la place de ce repos qui ne me repose pas, ne serait-il pas plus joyeux d’organiser une journée à Paris, par exemple, pour voir mes amis ?

Qu’ai-je fait pendant les grandes vacances l’été dernier ? Sur le moment, rien ne me vient que l’Angleterre. Quinze jours sur deux mois. Je ne sais déjà plus ce que j’ai fait l’été dernier. La démonstration souligne la nécessité de structurer son temps — pas le blinder, précise la psy, mais prévoir des choses dont on se souvient.

Moi qui avais l’impression de ne plus avoir la force d’avoir envie de rien, voilà que j’ai envie de plein de choses. Je lui parle pêle-mêle des cours de qi dance par sa voisine de palier, que j’ai découvert en la googlant dans la salle d’attente, de hobbys abandonnées (le dessin, et la frustration qui prend le pas sur le plaisir — ou alors en groupe, en ateliers ?), d’envies ajournées sans jamais m’y être essayée : le kit de linogravure jamais ouvert par peur de gâcher (n’est-ce pas gâcher que de le laisser dans le placard ? Tell me about it), l’apprentissage toujours repoussé du violoncelle à cause de l’investissement financier et temporel qu’il suppose. La psy remarque qu’il comporterait aussi « discipline que vous aimez » — que j’aimerais retrouver en tous cas, et pas concernant mon outil de travail. Quand je me rapproche trop de la danse, la psy souligne le besoin de sortir de mon univers. Il y a bien la lecture qui reste possible, et j’y prends du plaisir, mais pas par anticipation ; ces derniers temps, je ne me réjouis pas vraiment de la suite qui m’attend. J’éprouve le besoin de sortir des mots (écrit-elle en un billet fleuve), du dualisme corps et mots, j’ai besoin de quelque chose qui passe par le corps… sans que ce soit de la danse (et là, ça se corse).

C’est la magie de la psychothérapie : il n’y a rien que je ne savais pas, mais les points se relient, la constellation dessinée est tout autre que le jeu de points à relier prénumérotés avec lequel j’étais arrivée. J’ai beau connaître le danger du hobby devenant métier, j’y suis tombée en plein dedans, les circonstances aidant (ou n’aidant pas) : éloignement géographique des amis, déménagement du boyfriend, niveau de vie réduit de manière peut-être un peu plus drastique que ne l’exigeait la situation… Je me suis repliée sur une vie asséchée et, sous couvert de tenir, je rends les choses plus pesantes encore.

Faire davantage d’efforts pour que, dans l’ensemble, ils me coûtent moins…

Faire des efforts, en faire un. Le soin de sa personne qu’a la psy (avec ses belles boucles d’oreille, conques dorées) me pousse toujours à faire un tout petit effort de tenue les jours où j’y vais — ne pas attraper le dernier truc porté sous prétexte que c’est le plus confortable. Penser à ces vêtements usés aux fibres imbibées de sueur, que je n’arrive pas à jeter, que je porte en boucle me donne une soudaine envie de shopping (je déteste le shopping), d’image de moi ravivée. Ce qui me gêne aussitôt : se sentir bien passerait aussi par là, impliquerait de repasser par davantage de consommation ? Du matériel, des restaurants, des vêtements ? Vous n’allez pas vous mettre à consommer excessivement, me rassure la psy, qui voit et la bestiole à laquelle elle a à faire et sa réticence. Me serais-je enfermée dans l’austérité, à trop vouloir être raisonnable (et cette phobie de gâcher) ? Je ne suis pourtant pas du genre à me priver — au contraire : j’ai tendance à faire attention dans les menues dépenses pour pouvoir y aller les yeux fermés quand j’en ai vraiment envie. Peut-être faudrait-il y aller les yeux ouverts, pour ne pas involontairement s’entraîner à étriquer ses envies.


Je repars de la séance guillerette, même si mes voisins de tram plombent l’ambiance avec une collègue de 35 ans partie en 2 mois, et d’autres cancers, il y a des tumeurs dans la famille de Thomas, à moins que la famille de Thomas ne soit une famille à tumeur ? Il est question de l’architecture de Bruxelles aussi, et des destructions pendant la seconde guerre mondiale. Avec un accent de grosse bourgeoisie, la nana déclare qu’elle aurait été pendue pendant la seconde guerre mondiale. Pourquoi, demandent ses amis. Oui, pourquoi ? « Parce que j’aime trop le peuple allemand. » J’essaye d’halluciner discrètement. Pas l’Allemagne, les Allemands ou la culture germanique, non : le peuple allemand. Ein Vok, ein… Un peu plus tard, elle parle d’un collègue, allemand donc, parti lui aussi trop tôt, alors qu’il était si jeune… et musclé… le souvenir la met en émoi. Moi, en effroi : pourquoi pas aryen, tant que vous y êtes.


Ça sent bon la sauce à verser sur le tofu soyeux.


Cinq autres boutons de roses rouges pustulent dans le mur de végétation.

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Mercredi 6 mai

Kick de réalité cancéreuse au réveil (j’avais oublié ?).


Premier passage de la chorés des intermédiaires avec les tutus, ça devrait bien rendre. Fin de la choré des petits : commencent les répétitions, le encore, encore, qui leur semble de trop, et à moi aussi, malgré tout ce que je vois encore à améliorer pour que ça passe.


À H., je raconte que, vendredi, on va manger des cookies (je ne prononce pas le s) et la mention de cet afterwork d’enfant nous donne rapidement envie de cookies là maintenant. Je prends congé d’elle et, sur un coup de tête, fonce chez Ben’s cookies dans le Vieux Lille, vite vite, un aller-retour, choper un cookie avant que la boutique ferme, avant que H. rentre chez elle, avant que l’heure du dîner soit de beaucoup dépassée. J’ai six heures de cours de danse dans les pattes et j’avale les deux kilomètres à grandes enjambées, la vitesse engendrant la joie sans résulter du stress. Je jubile comme si je préparais un mauvais coup ou me rendais à un rendez-vous amoureux ; j’ai fait dérailler le quotidien, le retour fatigué chez moi, je vois défiler le haut des immeubles, remarque une rambarde en pierre que je n’ai jamais vue, dans une rue dont je ne connais que les dalles à motif mangées par le béton. Cette opération cookie est un pur plaisir d’amitié, m’offre plus de joie que je ne lui en offre à elle — et en même temps, cette impression de (dé)celer un début d’amitié. T’es folle, me dit-elle joyeusement quand je drop le cookie au chocolat à l’école avant de prendre la poudre d’escampette.


Salade de concombre et tartine ricotta-huile d’olive

Illumination : finir le concombre non pas en simili-tzatzíki, comme je le fais d’habitude, mais à la coréenne (sans piment). Vinaigre de riz, sauce soja, furikake. La fraîcheur est plaisante.


Jambes écartées, collées, serrées, surélevées, reposées, dépliées… ce n’est pas une chorégraphie sensuelle, c’est une gymnastique désespérée pour tenter de sortir des toilettes. Risible et douloureux. Une heure, une heure du matin. De retour à deux heures.

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Jeudi 7 mai

La journée n’est pas du tout aussi dure que les 5h30 de sommeil le laissaient anticiper. Sur l’adrénaline, je suis plutôt même moins fatiguée que d’ordinaire, alors que c’est presque du 10h-10h (21h30 en réalité).


C’est très satisfaisant. Dixit S. Mes petits ouiii de souris prof de danse quand un élève chope le truc après que je l’ai aidé à ajuster sa position.

La forêt d’adultes débutantes commence à ressembler à un corps de ballet, mieux synchronisées, ports de bras plus affirmés.


Toute la journée, tout le monde se souhaite un bon week-end. Le jour férié tombe sur mon jour de congé, et je travaille samedi comme d’habitude.

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Vendredi 8 mai

Entrer mes élèves adultes comme contacts sur WhatsApp, avancer les cours du prochain jeudi férié, vérifier des horaires, rédiger et envoyer un mail d’information pour les élèves du conservatoire, un autre mail de rappel, trouver une remplaçante pour le créneau qui n’a pas encore trouvé preneur, décrire mes exos, envoyer les musiques… tout en maintenant une ou deux conversations privées asynchrones en parallèle, par messages et vocaux… je  passe du téléphone à l’ordinateur, d’une application à une autre,  traitement de texte, navigateur, agenda, je suis efficace, je jongle entre les fenêtres et je continue aves les onglets, sans plus trop savoir parfois ce que je suis venue y faire, repartir d’Instagram, est-ce que mon interlocutrice a répondu ? Je suis efficace puis plus, de moins en moins, je ne me résous pas pour autant à abandonner avant d’avoir fini, ai-je fini, que me reste-t-il, ah oui, ah non, il doit rester quelque chose auquel je n’ai pas encore pensé, je continue à passer d’un onglet à l’autre et à ne pas tenir en place, navigation d’interface en interface, l’efficacité est addictive, je veux être encore efficace, quelle tâche virtuelle puis-je encore effectuer, sur Instagram un post explique que le burn out n’est pas un problème de working too hard mais de ne plus savoir sortir d’un productive mode. Je ne tape pas sur le bandeau du bas pour en savoir plus, je vais plutôt déjeuner et lire une bande-dessinée dans l’éclaircie de la terrasse.


Sur Instagram, quelques vidéos de danse me rappellent pourquoi j’aime le danse.

Un corps de ballet de femmes en cheveux qui, de leurs sauts de chat, découpent l’espace en baklavas joyeux — créer la surprise avec ce pas de débutant !

Une version de La Belle au bois dormant que je ne connais pas, avec des mouvements des bras ailés qui suggèrent le plongeon du canard bec dans l’eau — révélation : dans canari, il y a canard !

C’est ça que je veux, que j’aime, lassée des Here’s what you whould do et Don’t make these mistakes. Les conseils pédagogiques pour lesquels je me suis abandonnée fire back en accusations larvées, je suis même fatiguée des précautions oratoires soulignant que nos manquements de professeurs ne sont pas de notre faute, on ne nous a pas appris ça, c’est tout, venez l’apprendre dans ma formation, early bird arrivera bien à tirer les vers $$ du nez.

Racheter son scroll par quelques secondes de geste qui ne soit pas seulement mouvement.

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Samedi 9 mai

C’est notre dernier cours ensemble avant le spectacle. Je dois expliquer aux élèves que je ne serai probablement pas là pour les voir danser, je me fais opérer.
— Une opération de quoi ?
— Une opération.
On ne va pas plomber l’ambiance. Déception de part et d’autre (abandon, désintérêt), que j’atténue tant bien que mal en les encourageant, en leur souhaitant beaucoup de plaisir sur scène et en les assurant que je penserai fort à elles (je n’y avais pas songé avant de leur dire).

Cela se passe bien avec les petits, mais à la fin du cours des intermédiaires, une élève vient me voir en me disant qu’elle a mal au dos. Je lui pose quelques questions, elle s’est fait ça en montant la jambe plus haut que d’habitude en arabesque, non, elle ne peut pas arrondir le dos sans douleur. Je lui propose de s’allonger au sol pour trouver la détente, mais quand elle s’aperçoit être incapable de s’asseoir, elle commence à paniquer, et moi avec.  J’appelle les parents (la mère), dépêche une camarade dans les vestiaires pour l’aider à se rhabiller, des grandes tentent de la rassurer, elles aussi ont eu des lumbagos, ça fait très mal sur le moment c’est vrai, mais ça passe vite ensuite. J’ai littéralement des larmes sur les mains. La mère arrive vite, coutumière des lumbagos mais pas trop pour les médicaments me dit-elle, et tente d’emmener sa fille, mais les escaliers sont un calvaire, par la pointe, le talon, de face, de dos ou de côté, en s’appuyant sur les épaules de sa mère ou en faisant peser son poids sur la rambarde. La mère l’encourage à dépasser sa panique, elle en est capable, mais à quel prix, panique n’est pas douleur, quatre marches en dix minutes, quand la gamine font en larmes, je fonce à l’accueil et ensemble prenons la décision d’appeler les pompiers. Elle a douze ans bordel, et besoin d’antidouleurs.

Pour évaluer la situation, un des pompiers se place derrière elle et lui palpe délicatement le dos ; son collègue resté de face l’avertit aussitôt qu’elle vient de grimacer de douleur. Quand elle renonce à masquer, les pompiers décrètent qu’ils vont chercher une planche, à laquelle ils vont l’arrimer (la scotcher) pour pouvoir l’incliner avec un minimum de mouvement et ainsi l’amener à l’étage du dessous où se trouve l’ascenseur. Cela fait bien trente à quarante minutes que j’ai laissé les autres élèves en plan, aussi je laisse faire les professionnels et pars retrouver le reste de la classe, non sans un crochet pour la salle des professeurs pour décharger quelques pleurs de tension nerveuse.

En cette période de spectacle, je fais des échauffements rapides, et j’ai omis, je m’en rends compte a posteriori, un réel travail de mobilisation de la colonne vertébrale — il n’y a que de petites amplitudes dans leur chorégraphie. Ce genre de blessure est sûrement multifactorielle, intervenant quand le corps est déjà fatigué et fragilisé, mais je ne peux fuir ma part de responsabilité et donc de culpabilité. La mère, elle, s’en veut d’avoir laissé venir sa fille alors qu’elle était fatiguée.


Je finis ma journée de cours tant bien que mal, secouée, laminée, puis file rejoindre mes deux collègues pour notre afterwork cookie (délicieux), prolongé sur la pelouse à attraper les derniers rayons du soleil entre les immeubles. La psyché un peu éclopée pour tous trois, on cause pianiste beau comme un dieu, sauna gay et utilité sur Terre (le tour pris par la conversation m’a rappelé Leibniz et j’ai expliqué ce qui m’avait marqué en lisant Samah Karaki, le free won’t plutôt que free will). Nous n’avons pas les mêmes orientations sexuelles ni les mêmes croyances religieuses (c’est même à chaque fois un éventail de possibles) et ça m’a fait beaucoup de bien de baigner hors de mon univers, shootés au sucre, entre futilités et questions existentielles.

Cookie chocolat et noix de macadamia

Au moment de me coucher, je suis prise de fièvre et frissons.

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Dimanche 10 mai

Nuit en pointillés, journée à cuver un genre de gastro ou d’intoxication alimentaire. Je suspecte le Cantal, mange quelques fruits, du congee, et comate devant Resilient Man.

Resilient Man

Resilient Man est un documentaire suivant Steven McRae, danseur étoile au Royal Ballet, après sa rupture du tendon d’Achille. Il est visible sur Arte.tv jusqu’au 30 août.

Tout le documentaire respire en vase clos. Il n’y a pas d’altérité, pas de question venue d’un interviewer — à la place, des discussions mises en scène comme si elles étaient captées in situ, où l’ascenseur n’est à peu près jamais renvoyé :  on ne saura rien sur la carrière de cet autre danseur, rien sur sa femme elle aussi danseuse, ex-danseuse, ah si ça déborde quand elle revient sur sa carrière, ses sourires d’excuse presque alors qu’on comprend en filigrane qu’elle a anticipé la fin de sa vie de danseuse pour avoir une vie de famille, ce qui compte pour lui semble ne pas compter quand c’est elle. Il la remercie, évidemment, sans elle jamais il n’aurait — mais c’est en public, comme pour faire valoir sa femme, il l’a bien choisie quand même.

Blessé, le danseur étoile se sent inutile, comme un quatrième enfant pour sa femme ; on soupçonne que la blessure ne fait qu’exacerber un trait déjà là. Tout reste très auto-centré. La douleur fait ça, c’est normal, en quelque sorte. Mais le documentaire ne fait rien pour en sortir, au contraire le redouble par l’hagiographie. Ces plans de lui, archi musclé et perdu sous la douche, les larmes métaphoriques…  Les moments de vulnérabilité sont rares en deçà de leur mise en scène.

Lorsque la caméra filme le danseur partageant un post sur les réseaux sociaux, elle ne nous montre pas les coulisses, double seulement le masque de la représentation. Le danseur a beau faire partie du Royal Ballet (londonien) et la réalisation du documentaire être française, il y a quelque chose de très américain dans toute cette mise en scène, dans l’immense verre de vin que les époux tiennent à la main en tête-à-tête sur leur canapé, dans la manière de se renvoyer les fleurs…

Ce que ce danseur fait est admirable, bien sûr, demande beaucoup de force, de résilience et tutti quanti, mais, ça me frappe, c’est aussi une négation de tout ce qu’il aura à affronter ensuite, par quoi d’autres autour de lui sont déjà passés et dont on ne saura rien… L’acceptation, le deuil, la manière dont on est contraint à réinventer la suite si on veut qu’il y en ait une… La manière dont la danseur s’arc-boute sur la technique, à vouloir toujours faire double là où il fait simple et triple là où il fait double, est compréhensible, personne ne veut faire l’expérience de se sentir diminué, mais dit aussi quelque chose de sa conception artistique (de son manque de ?). Évidemment que la technique maitrisée, superlative, donne un sentiment de liberté intense, évidemment qu’on veut continuer à se sentir grisé de sa propre puissance… mais la recherche de la justesse à travers la vulnérabilité, ça… Le dépassement constant de soi, de persévérance pour progresser, finit par être négation de toute faiblesse, vieillissement — santé même. Il y a quelque chose d’un Peter Pan capricieux qui ne veut pas vieillir, certes, mais même mûrir — que rien ne change surtout, que tout reste figé dans un mouvement parfait, la fuite parfaite… Pas certaine que l’athlète n’oblitère pas l’artiste.


Pour contrebalancer mon ressenti, vous pouvez lire cette interview de Steven McRae à propos du documentaire dans Pointe Magazine. Il y parle notamment de son désir de mettre en lumière le travail du staff médical et plus largement des équipes du Royal Ballet.

Journal de janvier tronqué

Ça y est, j’ai fait le tour du calendrier japonais et de ses micro-saisons — j’ai même débordé d’une redondance. Il faudrait créer d’autres micro-saisons, adaptées à la faune et la flore européennes, voire urbaines. Mais déjà un mois plus tard, je ne saurais dire ce qui caractérise la fin du mois de janvier.

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Mardi 20 janvier

Premier cours particulier pour un monsieur proche de la retraite, qui veut commencer la danse et m’indique dans ses messages avoir déjà acheté demi-pointes et… pointes. Sans aborder la question du genre, je me suis contentée d’expliquer que les pointes ne sont pas pour les débutants ; sans un bon alignement et des chevilles renforcées, c’est dangereux.

Il arrive en bottines de pluie vernies roses, enfile des demi-pointes noires et s’essaye studieusement aux rudiments que je lui montre. À la fin du cours, il ne résiste pas à sortir les pointes de son sac — malgré ce que je lui ai dit, il les a apportées. Je lui apprends à les nouer, je sens que ça lui fait plaisir, mais réitère mon refus de lui en faire faire, trop dangereux.

Par la suite, par message, il me répète avoir apprécié ma douceur (c’est un homme doux lui aussi, et gentil — le premier cours de découverte étant gratuit, il m’a apporté des crocus). Les jours suivants, il ne cesse de mentionner ses pointes, avec lesquelles il marche chez lui, qui se font à son pied… Son insistance insidieuse me déplaît, je n’aime pas ce côté forceur, à ramener sur le tapis ce que j’ai en tant que personne compétente écarté. Il n’est pas franc du collier non plus lorsqu’il invoque la chaleur de la salle pour savoir si cette tenue irait — cette : photo d’une brassière et d’un legging, d’un justaucorps et de collants. La danse est accessoire.

Je voudrais accueillir sans juger, mais ne peux nier un certain malaise ; je n’ai pas du tout envie de voir ce monsieur en brassière. Je finis par lui demander s’il veut vraiment apprendre à danser ou s’il cherche à incarner une image d’Épinal de la ballerine — c’est la formulation la moins jugeante que je parvienne à trouver après avoir éliminé cliché et se déguiser en. Il me répond qu’il ne sait pas ce qu’est une ballerine d’Épinal. Je ne réponds ni David Hamilton, ni tout ce que j’exècre. Nos horaires pour le moment incompatibles me soulagent.


Le danseur ukrainien est un ancien cycliste professionnel ; il a commencé la danse il y a quatre ans. Certaines personnes sont sidérantes.

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Mercredi 21 janvier

Ouf, la directrice a réfléchi et a rétracté son idée de tutu de fée canari, tout à fait adapté pour La Belle au bois dormant, pas du tout pour Chantons sous la pluie ; on repart sur un costume jaune moins alambiqué.

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Jeudi 22 janvier

Interrogations collectives sur les corrections qui passent par le toucher. D’une efficacité incomparable pour faire comprendre un ajustement postural (elles réussissent souvent où les mots échouent), elles restent évidemment délicates. J’en ai fait des crises d’angoisse les premiers mois, et j’alterne entre périodes où je renonce à corriger certaines choses et d’autres où je me raisonne : si je demande le consentement de l’élève avant, il n’y a pas de problème. Sauf que. Parfois on oublie. On est humain, on pense à mille choses pendant le cours, et si c’est une partie du corps qui semble anodine, on a vite fait de poser les mains sur les épaules pour les redresser ou guider l’enfant dans l’espace. Parfois aussi, on se demande après coup si tel élève n’a pas osé refuser ou rétracter son consentement. Là-dessus, la hiérarchie coupe court : légalement, nous sommes protégés si le consentement a été recueilli.

Difficile de protéger tout le monde : les profs de fausses accusations, et les élèves des abus qu’ils pourraient subir. Il est évidemment impossible de ne pas entendre leur parole quand tant de choses se passent. On nous enjoint à ne pas prendre les choses personnellement, et à peser chaque mot. S’ils savaient comme c’est impossible. Ils ignorent manifestement l’état second dans lequel met l’hypervigilance face à un grand groupe, et les mots approximatifs qui se bousculent à longueur de journée (je suis déjà contente quand je ne confonds pas talon et genou).


Je retrouve le boyfriend à la station de métro sous la gare après les cours, vers 22h. Ensuite, c’est comme si nous ne pourrions jamais en avoir assez l’un de l’autre, de se retrouver, de s’embrasser, se pétrir. Rien d’érotique pourtant, pas comme ça en tous cas ; prime le soulagement d’un manque qui se révèle au moment où on le comble — tout ce que de nous nous avions retenu à ne pouvoir être retenu par l’autre, que je ne retiens plus, larmes, sanglots. À un moment, je pense :
il est parti
et
il est revenu
deux propositions aussi irrémédiables l’une que l’autre. Il est parti, comme pour toujours. Il est revenu, comme si j’avais craint qu’il ne revienne pas, comme si je craignais qu’il reparte sans revenir — perte conjurée et à venir.
Il est revenu, il est là, le soulagement est immense, je ne savais pas que le désarroi l’était aussi, il est là, dans mon lit, dans mes bras, il est là, et dans cette évidence, peut l’être encore plus que contre moi.

Ramens de minuit.

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Vendredi 23 janvier

Je tente de mettre en forme le dossier pour le concours, mais j’avance autant que je recule, freine en sachant la nécessité d’accélérer, paralysie, angoisse et pleurs et câlins et CBD. Le boyfriend est heureux quand je ris, désemparé quand je pleure, ne sait pas quoi faire alors qu’il fait exactement ce dont j’ai le plus besoin : être là, tout autour de moi.

Est-il aussi sexy qu’Eddie Redmayne, me chambre-t-il alors que nous reprenons le visionnage de The Jackal, mais je réponds que oui, je le pense alors, le désire, il faut mettre sur pause pour aller chercher les gaufrettes et s’embrasser.

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Samedi 24 janvier

Journée-tunnel, à gérer, crier et reprendre sur un ton doux et encourageant l’instant d’après quand j’ai récupéré (momentanément) l’attention des élèves. Est-ce mieux, de se rétablir rapidement dans la douceur, ou pire de schizophrénie, avec des explosions imprévisibles qui peut-être ne font pas sens ?

Sous la douche, mon cerveau cherche tout ce que j’ai pu faire ou dire de mal, de moralement répréhensible, ce qu’on pourrait me reprocher, les paroles que j’ai pu prononcer qui auraient pu être blessantes.

Chirashi-série. On se réinstalle dans des habitudes, festives de n’en être plus.
En fermant les rideaux, j’aperçois de la lumière en face, une grande fenêtre orangée, mais cette fois ce n’est pas le regret d’un foyer, c’est un miroir, cette fois, la lumière était déjà allumée quand je suis rentrée, je ferme les rideaux heureuse et je retourne me lover contre lui dans le canapé.

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Dimanche 25 janvier

On se rendort ensemble après déjeuner, on cherche comment agencer nos bras, nos mains, nos nez pour ne rien écraser et respirer et s’alanguir en restant collés l’un à l’autre, en cuillère, sa main finit par me chercher par derrière puis face-à-face, que les os sont durs, l’air vicié, la surcouette chaude, et l’instant doux. Quand je me réveille et me rendors et me réveille, mon cerveau ne rembraie pas sur le conservatoire ou les élèves comme ce matin, le vent balaye les branches du saule pleureur et la lumière blanche fait une aura sur les plis des draps et les poils de mes avant-bras, je sens son ventre se gonfler et dégonfler dans mon dos, ses mains émouvantes sans mouvement sur moi.

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Lundi 26, mardi 27, mercredi 28 janvier

« Épuisement » et « au bord du burn-out » a dit la psy. Est-ce pour cela que je suis bizarrement contente d’être malade, fiévreuse au point de pouvoir annuler les cours sans culpabiliser (et bosser sur le dossier urgent que j’ai procrastiné) ?

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Jeudi 29 janvier

La tête tourne légèrement en reprenant les cours, sans moi pour les penchés en avant. J’ai exceptionnellement un grand groupe, qui bavarde beaucoup. La pianiste finit par exploser à ma place, les sermonne vertement

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Vendredi 30 janvier

Pudding en forme de part de tarte avec topping amandes et pépites de chocolat
Avant l’effort, le réconfort

Ce n’est pas un spectacle, répète l’équipe pédagogique et administrative, qui tient à distribuer des contremarques et non des places, mais c’en est un pour tous les élèves et leur famille. Il y a des entrées, des sorties, des costumes, du public, ça y ressemble furieusement. Manque juste le théâtre, un espace adapté qui n’obligerait pas à tant de contorsions logistiques.

J’ai en charge les élèves d’une professeure qui n’est pas là, que je retrouverai sur les photos de saluts d’IkAubert, pas entièrement certaine de reconnaître ma collègue dans l’interprète. Ils dansent bien, vraiment, un frisson d’air m’atteint lorsqu’ils courent tous avant la fin de la pièce (ça met les poils, est-ce l’expression ?), mais ils ne savent pas se tenir, vraiment, je leur demande de moins en moins aimablement de faire moins de bruit, je passe deux heures à leur intimer de se taire, les engueule carrément en détachant méchamment les syllabes je-ne-veux-plus-vous-en-tendre, on les entend quand même par-dessus la musique lorsque mes élèves passent.

De mes élèves, que vois-je ? Des profils, des instantanés, un pied en serpette qui m’agresse en B+ (le monde balletomane anglophone a une dénomination pour cette pause avec la jambe en béquille). Les erreurs me sautent aux yeux comme les coquilles lorsque j’étais en apprentissage dans l’édition. Je vois en professeur ce qu’il y a à corriger et qui ne le sera pas, mais en professeur qui doit aussi encourager et devra féliciter je m’oblige à voir au-delà de mes craintes, à percevoir au-delà des manqués musicaux les élèves qui font corps pour les rattraper, toutes à l’écoute pour improviser un départ décalé, le spectacle et les corps vivants, leur beauté dans le mouvement.

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Samedi 31 janvier

Le pianiste est dépité, pour un peu il démissionnerait de s’être trouvé si nul la veille au soir. Nous ne sommes pas trop de deux pour lui faire admettre que pas aussi bien qu’il aurait voulu ne signifie pas forcément mauvais. Je ne l’aurais pas soupçonnée chez lui, mais je comprends cette honte et cette estime de soi ravagée, excessives — les considère hors de moi avec un peu de tendresse.


À plusieurs reprises, une élève déjà reloue se décale sciemment pour se placer juste devant une autre et lui masquer son reflet dans le miroir. Je la fais échanger de place avec la petite fille qu’elle essayait de masquer ; elle danse avec toute la mauvaise volonté possible en représailles ; je lui fais remarquer qu’elle n’y met décidément pas du sien et qu’elle est capable de beaucoup mieux. Lorsque les lignes changent et que revient son tour d’être devant, elle va ostensiblement se placer sur la dernière ligne. Pourquoi ? « Si c’est pour que vous me parliez comme ça quand je suis devant, je préfère être derrière. » Le culot et la maîtrise du renversement à un si jeune âge… Je ne contiens plus mon exaspération et l’engueule sèchement (un quart d’heure à faire la gueule, oubliée dans les sautillés). Je n’aime pas ça, devenir sèche malgré moi, sentir le froid jeté sur l’ensemble du groupe, qui n’y est pour rien…

Je suis sèche, puis moins, puis plus du tout à mesure que la journée et les âges avancent. La journée se termine proche du fou rire. Aux élèves crevées par le non-spectacle de la veille, j’ai proposé de transposer la variation d’Esmeralda sur des chaises — l’enthousiasme est à la hauteur de la fatigue, surtout pour l’une d’elles, une jeune femme d’une belle maturité artistique qui s’enthousiasme comme une enfant. Esmeralda devient un quatuor de cabaret,  sur scène puis en salle, assemblée de brigands maussades qui tapent du tambourin sur le pied de leur comparse comme ils joueraient aux cartes, celle de l’humour abattue avec force sur celle du sensuel, avant de partir en vrille, tambourin frappé allongé par terre et chaise pliante repliée en rythme. J’adore leur créativité.

Taisetsu (neige abondante)

Le ciel se refroidit à l’arrivée de l’hiver

Dimanche 7 décembre

1h30 de visio pour préparer le spectacle de l’école où je donne cours en auto-entrepreneur. 1h30 de travail non rémunéré, tout comme la recherche de costumes ou les musiques que l’on doit fournir en haute qualité et donc acheter nous-mêmes. J’imagine que le spectacle sera de même, extension bénévole qui va de soi. Cela irait de soi dans un contexte salarié, mais nous ne sommes pas salariées. L’envie me prend de facturer ce temps de travail, mais je crains de déclencher les hostilités, bénéficiant aussi de la gratuité du studio pour les cours particuliers que je donne occasionnellement. Où placer l’équilibre dans ce genre d’échange de bon procédé ? à quel moment y a-t-il de l’abus quand tout est informel ? Ne pas m’énerver, ne pas me retirer encore un temps de mon jour de congé.

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Mardi 9 décembre

Avouez, on ne dirait pas une queue de baleine ?

Je m’arrange pour que S. puisse être récupérée en voiture et venir au cours. Je ne connais pas encore à ce moment la raison de son hospitalisation récente. J’apprends plus tard que c’est une TS. Quand je demande ce que signifie l’acronyme, seul le T est déployé et cela est déjà trop : tentative de S.

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Mercredi 10 décembre

Quelle idée ont les parents d’amener leur fille malade et contagieuse à la danse ? Les autres sont crevés ou surexcités. À une certaine heure de l’après-midi, j’abandonne l’idée de faire un cours technique. Un jeu du miroir avec des ports de bras, voilà qui est (brièvement) reposant. Les enfants se reconcentrent d’eux-même et je découvre une qualité de mouvement insoupçonnée chez une petite fille à l’investissement jusque-là très superficiel. Le jeu du miroir est peut-être encore de leur âge, finalement.

Riz soufflé au peanut butter, c’était pas mal

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Jeudi 11 décembre

Cours de stretching postural : aujourd’hui, on apprend à mettre sa cheville en avant. La sensation est similaire à la résistance créée par des chaussures de ski (entre ça et le tire-fesse pour l’engagement des ischio-jambiers en relation avec les rotateurs, nos comparaisons sont socialement très marquées — Bourdieu, ballet, bourgeoisie).

Une autre prof présente me donne une super astuce pour travailler la rotation du bas de jambe : placer un petit ballon (de Pilates) entre les mollets.


J’étais toute contente de ma commande musicale — une sicilienne pour des relevés lents sur pointes — puis sont arrivés les fondus. Après plusieurs essais avec la pianiste tentant de pallier mes difficultés, j’ai dû me résoudre à passer l’exercice, incapable de le compter (ça marchait sur la musique enregistrée).


Une maman que j’ai vue de plus en plus fatiguée au fil des semaines est en arrêt maladie. Ses cernes sur le banc, sa fille à la barre. Le cours est plus facile quand les jumelles ne sont pas là ; j’aimerais ne pas m’en faire la remarque.

En barre au sol, la fatigue me fait dire n’importe quoi. J’ai noté nawak, le hamster, atelier barre au sol par deux et sûrement cela a fait sens à un moment. Maintenant ? Leur ai-je raconté l’anecdote de mon premier et unique cours de pole dance ? J’avais réussi à me renverser avec beaucoup plus de facilité que la plupart des autres élèves (deux trois tentatives pour comprendre qu’avec un grand battement, c’est plié), mais, alors que les autres n’avaient aucun problème à se laisser glisser le long de la barre, mon cerveau tête en bas avait paniqué : voyant le sol se rapprocher, je m’étais éjectée de la barre en roulé-boulé et la prof s’était exclamée « Oh ! On dirait un hamster ! »

Edit : ce n’était pas ce hamster-là, je me souviens à présent ! C’était le hamster du fil Reddit sur les images données par les professeurs de danse. Sur la demi-pointe à garder très haute pour ne pas écraser le hamster juste en-dessous. Image dont je me suis souvenue de travers : redescendre en contrôle pour presser doucement le hamster. La SPA en PLS.

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Les ours se terrent dans leurs tanières pour hiberner
(et moi pour cuver ma crève)

Vendredi 12 décembre

Réveillée à 3h du mat’ par mal de gorge carabiné, j’enchaîne quelques heures de sommeil plus tard sur le dernier jour de formation, plutôt intéressant de part son focus RH. Tout le monde rit lorsque la formatrice indique que les 20h hebdomadaires de nos contrats (19h en danse) incluent les temps de réunion, voire de préparation de cours ; c’est du face-élèves pour tous. Il est également question du droit de réserve ; je parle (ventile) trop.

Le soir, j’essaye de trouver des pistes pour avancer la choré malgré l’épuisement — à défaut de la finir.


Le boyfriend se découvre une nouvelle pizza préférée avec crème de fromage italien, pecorino et coulis de jaune d’œuf ; bordel,  c’est tellement appétissant que j’en mange en virant les morceaux de guanciale.

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Samedi 13 décembre

Gourde à la main, une enfant dit à une autre qu’elle est quand même un peu H-A-N-D-I-C- Je l’interromps : je rêve ou tu épelles handicapéS’ensuit un laïus improvisé pour expliquer qu’utiliser le handicap comme insulte n’est vraiment pas une bonne idée, mais je ne suis pas certaine que la petite fille comprenne : elle croit que je la réprimande d’avoir traité-de sa camarade et s’en défend c’était-pour-rire, alors que je voudrais justement lui faire comprendre que le handicap n’a rien de risible, qu’aucune honte dont on pourrait rire n’y est attaché, et qu’elle ne sait pas, jamais, si les personnes autour d’elle sont ou non porteuses d’un handicap — souvent invisible. Je suis plus confuse à l’oral — et péremptoire : je ne veux plus entendre ça en cours. (J’essaye d’être ferme sans méchanceté.)


Fièvre qui remonte, salle inadaptée, j’éprouve de grandes difficultés à faire avancer la choré. Je suis explosée de fatigue et ça se voit, dixit le pianiste. Est-ce l’honnêteté brusque qui me surprend, ou la validation compatissante ? Ah bah merci, je réponds en rigolant (et quelque part, merci vraiment, soulagement).

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Dimanche 14 décembre

Dad entre à l’hôpital aujourd’hui. Demain est le point temporel où convergent et se dénouent (on l’espère) les anxiétés : tandis que j’aurai mon premier rendez-vous avec une nouvelle psy, le boyfriend sera dans le train avec le chat pour s’installer dans sa maison… et Dad sur la table d’opération, à cœur ouvert.

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Lundi 15 décembre

Le cabinet de la psy est tristoune-cheapouille. Est-ce pour compenser les expressions invisibles de mon visage masqué ? La thérapeute marque l’empathie de manière si appuyée qu’elle parait jouée — factice. Ces expressions exagérées me laissent mi-figue mi-raisin, mais le fait est que cette première séance remplit son rôle de bilan, alors que je craignais que le résumé des épisodes précédent déborde bien au-delà. Elle ne voit pas trop l’intérêt de se pencher sur la question d’une éventuelle neuroatypie si ce n’est pas un problème quotidien, et pense plutôt aller du côté de la confiance en soi. Pff, tout le fun est parti. Je me rue sur une pâtisserie au chocolat en sortant.

J’annule le cours pour cuver ma fièvre et tenter de tenir la dernière semaine de trop (le mois de trop).

On me dit que le chirurgien a dit que l’opération s’était bien passée.

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Mardi 16 décembre

Fin d’année : la fin du cours est requalifiée en apéro avec mes adultes avancés. On trinque au jus de litchi-goyage (délicieux).

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Les saumons remontent les rivières en bancs

Mercredi 17 décembre

Je poursuis l’exploration des alternatives au crumble deux chocolats avec cette part de pain perdu au praliné et au caramel.

Dernier mercredi avant les vacances : j’ai décrété les portes ouvertes pour acheter la tranquillité des élèves, canalisés par la présence d’un public. Les parents ne voient pas la stratégie de survie, ils sont contents, me remercient, alors que, vraiment, c’est moi qui les remercie pour le calme qu’ils m’offrent. Et parfois, en plus du calme, de jolies attentions, des Ferrero rocher, des escargots en chocolat, deux roses des sables maison dans un petit sachet accompagné d’une carte : une boule de Noël rayées à coup de masking tape et de paillettes, là encore maison. Je suis toujours ravie et surprise, n’ayant pas cette culture du cadeau de remerciement.

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Jeudi 18 décembre

Cours de stretching postural : aujourd’hui, on tente de plaquer ses omoplates pour conserver la force du dos dans les ports de bras. C’est une zone très floue pour moi ; sans le miroir, je n’ai aucune idée de comment elles sont placées. Ça marche mieux d’un côté que de l’autre.


Le cours de l’après-midi se délite dans la bonne humeur. On ne sait parfois plus trop qui accompagne qui dans les chansons de Noël, des élèves ou de la pianiste (qui chante merveilleusement bien, je le découvre à cette occasion). Je case des courses de Noël entre les cours et je tiens, je tiens bon, m’économise en barre au sol (et corrige mieux ?). Premiers piqués tours pour mes débutantes adultes.

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Vendredi 19 décembre

Après quatre semaines, un vendredi off, enfin. Off ou ouf. Je me repose moins que je n’investis ce temps trop longtemps dérobé : la préparation du déjeuner se mue en batch cooking (quitte à faire chauffer le four), avant de passer à la médiathèque récupérer Douceur de la musculation. J’en serai la première lectrice. Tout est bon pour ne pas m’avouer que je procrastine la choré.

Coucher de soleil de maboule (maboule remplace de ouf ces temps-ci). Je ne regrette pas la station de tram supplémentaire.

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Samedi 20 décembre

Seule la moitié des enfants est présente et, comme le fait élégamment remarquer un élève souvent saoulé par l’immaturité des autres (nous ne nommerons personne), les éléments perturbateurs sont absents ; ça change tout.

Au premier cours de l’après-midi, je reçois des chocolats et une ballerine affreuse mais adorable, figurine en plastique translucide en tutu-plume à accrocher dans le sapin. Regardez, elle a bien les pieds en dehors, je m’extasie comme je peux. C’est adorable, juste pas l’objet.

Une demie-heure avant la fin, le cours se délite dans un essayage impromptu de costumes, tant pis, je lâche. Je ne lâche pas la chorégraphie au cours qui suit, en revanche, nous n’avons pas ce luxe. Il y a encore des couacs, mais ça avance, j’orchestre l’ensemble à partir de leurs trouvailles. De beaux cygnes blancs, un énième bonnes vacances et ça y est, ce sont vraiment les vacances : soulagement, gaité même — jusqu’au moment, en fin de soirée, de prendre les billets de train. Toutes ces heures de fatigue à venir quand j’ai si besoin de la résorber, cette fatigue…

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Dimanche 21 décembre

Mon cerveau encore en manque de sommeil reste en mode warrior / give me la to-do list, sans l’énergie d’abattre les tâches les plus physiques (et par physique, je n’entends rien d’extraordinaire : des cours à préparer, du ménage). Je ne saurais dire si lister par écrit les tâches me permet de les mettre à distance pour un temps ou si cela accentue au contraire l’anxiété de l’instant présent — toutes ces cases à cocher hic et nunc… Toujours est-il que je retrouve l’embout permettant de recharger l’Apple pencil en rangeant. J’approuve la patate douce en tagliatelles (avec de la feta) et cherche des variations simples pour une ado qui voudrait représenter la danse classique à un événement de talents de son école (le terme me fait penser à une émission télévisée). C’est à la fois plus simple et plus difficile à trouver que ce que je pensais, une fois éliminés les prodiges des Youth American Grand prix et consorts ; j’en fais une petite provision. Le mail est envoyé automatiquement aux deux parents : le père me remercie d’avoir pris le temps de formaliser ça par écrit ; la mère me remercie beaucoup, sa fille est ravie. Quoique toutes deux très courtoises, ces réponses ne me font pas le même effet ; le travail émotionnel est décidément genré, les femmes ont appris à y faire.

Shūbun (équinoxe d’automne)

Le retard est tel que je saute à pieds joints par-dessus et continue ce journal au présent, sans savoir si je remets à demain ou aux calendes grecques les mois d’août et septembre.

Le tonnerre cesse de gronder

Jeudi 25 septembre

Des étudiants qui préparent leur DE viendront observer nos cours. Tour de table pour savoir si cela ne nous dérange pas. Moi non, mais je fais remarquer que ce serait plus intéressant s’ils observaient quelqu’un de plus expérimenté. Je me fais presque engueuler (cette personne a un aplomb constant dans sa prise de parole, qu’elle défende ses convictions ou qu’elle présente des excuses) : j’ai peut-être peu d’expérience, mais je suis professeur de danse maintenant ;  je vois bien que je ne fais plus la même chose que l’année dernière, non ? enfin elle espère ; je fais des choix pédagogiques, je suis professeur point. Je me sens rougir, mais cela m’apaise de me faire ainsi rabrouer de la part d’une collègue que j’admire et crains tout à la fois. La question de la légitimité est évacuée.


Encore une élève scarifiée (la deuxième, j’espère la seconde). Les cuisses, cette fois-ci. Les jeunes vont vraiment mal.

La première, plus jeune, n’est pas (encore) revenue. Elle est à présent en dépression sévère, ne va presque plus au lycée non plus.

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Vendredi 26 septembre

Le boyfriend nous cuisine un de ces burgers maison dont il a le secret. Avec beaucoup de cheddar, une galette VG à la mozzarella pour moi, et des pommes de terre grillées-frites après avoir été bouillies avec un peu d’épices à ramen. Ça fait du bien par où ça passe.


Passion trouver sur Instagram l’écho des cours que l’on a donnés — la barre au sol, en l’occurrence, avec une élève qui découvre que l’on peut avoir des courbatures à la plante des pieds.

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Les insectes se terrent et se préparent à hiberner

Dimanche 28 septembre

L'esquimau devant le linge qui sèche — antiglamour.
Profiter du soleil pour manger la dernière glace Nuii à la crème de pistache et au chocolat blanc.

 

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Lundi 29 septembre

C’est le premier cours complet que je prends depuis juillet, et le premier cours de niveau avancé depuis près d’un an. Muscles et cardio tiennent le coup, je me sens même davantage en contrôle de mes chaînes musculaires. En revanche, je rame au niveau de la vitesse et surtout de la mémorisation immédiate, déjà l’un de mes points faibles. Les démonstrations floues du professeur n’aident pas (sauf à me rassurer de ce que je ne suis pas la seule à montrer une version à droite et une autre version à gauche), ni ses one and one and one and one qu’il faut compter et grouper en deux, six, huit. Je devine à l’autre bout du studio une élève demander à une autre s’il y a deux ou trois comptes de huit de petits jetés cloche (cette fois, j’ai anticipé : trois). Les dégagés et battements jetés en croix se font par trois, avec répétition de chaque segment ou de la croix tout entière ; je m’y perds un certain nombre de fois. Rapidement, je suis en nage, d’autant que le chauffage a été remis plus tôt cette année — les épaisseurs de polaire prévues sont restées dans le sac, mon dos glisse déjà si j’y passe la main. Au milieu, je prends ma dose mensuelle voire annuelle de pas de bourrée — ce professeur les affectionne particulièrement, surtout en tournant. La tête fait de même, un peu. Un peu de honte à ramer au milieu. Pendant les tours, je sors brièvement de l’exercice lorsque je me rappelle soudain que je me trouve au milieu du studio, seule avec trois autres personnes, les autres tout autour attendant leur tour ; la prise de conscience me crispe et je tourne encore moins bien. Heureusement, il y a les grands sauts, la joie de refaire des grands jetés après la hernie discale le ménisque fissuré tout ce temps.

J’ai gagné le droit de reprendre une douche trois heures après la première.


Le boyfriend a de la corne sur les doigts à force de jouer à Silksong. Marie Le Conte écrit à propos de ce même jeu dans sa newsletter, des mondes étanches se superposent.

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Mercredi 1er octobre

Cette môme insup’ se vexe que je n’ai pas retenu son prénom. Mon cerveau cherche manifestement à l’effacer. C’est viscéral, elle me tape sur les nerfs, quand d’autre sont adorables. L’une scintille presque du bonheur d’être là.

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Jeudi 2 octobre

Parfois, j’ai l’impression d’être socialement inapte. J’amorce un contact ou je tente une réponse, et je ne suis pas comprise, je comprends seulement que je tombe à côté de la plaque.


Cours de stretching postural. Passion s’énerver en jambe sur la barre parce que je ne parviens pas à l’indépendance cuisse-bassin ; ça coince et ça pince.

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L’eau est drainée des champs de culture

Vendredi 3 octobre

La rédaction de ma newsletter m’absorbe tant que j’oublie l’heure de notre rendez-vous en visio avec C. Nous causons depuis nos lits respectifs — santé mentale en trending topic.

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Samedi 4 octobre

Cette fois-ci, j’ai étudié différentes versions et sélectionné quelques variantes autour desquelles structurer l’apprentissage de la variation d’Esmeralda. Certains options sont accueillies avec indifférence, d’autres avec passion (d’accord, d’accord, on choisit le bras couronne dans les menées après les arabesques).

Avant, on se lance dans quelques combinaisons un peu ardues, dont un tongue-twister pour les pieds à base de sissonnes et d’assemblés (selon la forme aaba-bbab). J’avoue prendre un plaisir moyennement charitable à voir patauger cette jeune fille qui tire souvent la tronche parce que ce que l’on fait est trop facile et peu digne d’elle (pour contrer ce mauvais penchant, je prends soin de l’encourager).

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Dimanche 5 octobre

Couchée tard et réveillée à 6h30 alors que j’aurais eu besoin de davantage de sommeil après 6h30 de cours. Heureusement que je n’en ai pas donné 4h30, me fait remarquer Gilda sur Mastodon. La journée gagne en légèreté.


Je me passionne pour cette newsletter que je relis à n’en plus finir, jusqu’à ce qu’elle soit publiée et ne présente plus le moindre intérêt.

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Lundi 6 octobre

Mon cadeau d’anniv a tardé à être livré, mais il a la classe : table et chaises Fermob d’un beau gris bleu.

Une certaine élève hyperlaxe commence à comprendre comment tenir ses bars et positionner ses épaules au carré. C’est encore loin d’être incorporé et elle perd rapidement la posture, mais au moins réussit-elle à la trouver. Et de plus en plus facilement. Progrès en néon grésillant.


Aubaine que ce cours particulier qui sera récurrent avec cette élève qui souhaite travailler du répertoire. Le Lac ou La Belle, a-t-elle répondu quand je lui ai demandé par quoi elle voulait commencer. Étant donné son cou-de-pied prononcé et les petits sauts sur pointes d’Aurore, j’ai choisi Odette. Comme pour Esmeralda, j’ai comparé les versions, j’adore ça (scruter les variations en détail rend sensible les partis pris d’interprétation). Au final, j’ai jeté mon dévolu sur celle de l’Opéra de Paris interprétée par Dorothée Gilbert — ce n’est pas ma préférée, mais c’est la plus lisible, sans chichis de froissements d’ailes affolés. Je garde tout de même sous le coude la tricherie efficace de Natalia Osipova, qui monte sur pointes après le rond de jambe et non avant.

Cette élève a des lignes incroyables et une confiance inversement proportionnelle à ses capacités. Ce qui est beaucoup pour une première séance lui semble peu. Il faut sans cesse lui rappeler qu’on vient de commencer et que c’est une variation d’étoile, que même les danseuses professionnelles doivent apprivoiser. Oui, elle a du mal avec certaines coordinations, mais l’allure, les bras, l’interprétation est déjà là. Elle est magnifique, ne le sait pas. J’ai bien soupçonné un peu de fausse modestie (chercher à être rassurée pour être complimentée), mais on m’explique en aparté le lendemain qu’à cause de troubles dys- en tous genres, elle a souvent été rabaissée dans sa scolarité.


C’était la pleine lune, tout s’explique.

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Mardi 7 octobre

Que bien dormir change tout. Tout est calme, voluptueux presque. Le boyfriend se prépare des œufs au plat sur tranche de gâche grillée et tartinée de beurre demi-sel — rectification : nous prépare des œufs… Est-ce que j’en veux ? Tiens, oui. C’est riche, c’est parfait et nous nous attardons à table à discuter. J’adore ça, les petits-déjeuner allongés comme dit le boyfriend, allongés comme on le dit d’un café (il boit le sien en tenant sa cuillère entre les doigts, d’un geste qui me paraît caractéristique sans que je sache caractéristique de quoi — d’un ancien fumeur ?). Autant les dîners sont partagés, autant le petit-déjeuner, c’est rare, le boyfriend préférant se réveiller devant des vidéos politiques qui me font fuit dare-dare.


Pour le ravalement, les peintres en bâtiment grimpent à l’échelle et passent par le balcon pour ne pas déranger — malgré des invitations réitérées à passer par le salon (par la porte, quoi). De fait, ils ne nous dérangent pas, mais ils nous prennent souvent par surprise à surgir au-dessus de la rambarde, comme par effraction. Nous nous saluons, échangeons quelques mots puis faisons mine de ne plus nous voir, chacun de son côté de la baie vitrée. Ils travaillent, nous pas ; c’est toujours aussi gênant, je trouve.


Elle a toujours des trucs improbables. Ou était-ce chelou ? bizarres ? Elle, c’est moi, alors que je propose de tester le penché sur le côté avec un partenaire pour créer une résistance dans le mouvement et aller chercher la flexion dans une zone que l’on omet généralement, au niveau des côtes. Nous sommes une paille sur laquelle il faut tirer avant de la couder (l’image sera bientôt incompréhensible aux jeunes générations). De fait, elles sentent le changement.


Le boyfriend vient me scrouncher (me masser le crâne et me presser contre lui de ses bras), je gémis de délassement et m’endors comme un bébé. Dans ces moments, la tendresse me semble la forme ultime de l’amour.

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Il y a aussi tout ce qui échappe au déroulé daté : l’automne qui s’installe progressivement, les arbres qui exhibent leurs coups de soleil quand le métro aérien passe au niveau de leur cime, l’envie de manger plus gras et plus souvent, l’étrangeté de la vie à deux, de lui qui me manque parfois alors qu’il est là, juste là, devant son ordinateur, l’euphorie tard le soir au retour des cours adultes, la difficulté à s’endormir ensuite, le rythme qui se prend peu à peu malgré la fatigue bulldozer des cours enchaînés — le jeudi soir je raconte n’importe quoi, la fatigue fait sauter le surmoi.