Tenue de et jusqu’au gala

Journal de début juin

Lundi 1er juin

L’anxiété revient avec ponctualité pour ma reprise. C’est une manière policée de le dire ; j’ai plutôt l’impression qu’elle me fond dessus, rapace qui brasse à coups d’ailes tout ce que je n’ai pas fait, que j’ai à faire, qui pourrait survenir. Je lui fourre un bonbec bleu dans le bec. Prends ça.


Une collègue que j’apprécie et admire fête son entrée dans la trentaine. Elle a prévu chouquettes, brioches aux pépites de chocolat et jus de fruit pour la réunion. J’ai prévu un détour par le Furet du nord pour lui trouver un petit cadeau. Au rayon papeterie, j’hésite sur le modèle, il lui faut quelque chose de plus sobre que ce vers quoi je me tourne spontanément, pas trop petit, qui pourra résister une année, et ligné pour accueillir ses notes ultra-propres soutenues aux Stabilos ocre et autres nuances colorées sans être vives. En la voyant sortir son carnet, dont je n’avais pas mémorisé précisément l’aspect, je souris intérieurement : c’est globalement la couleur et le format que j’ai choisi. Et si l’envie de changement la prend, un ticket d’échange est glissé dans le carnet.

Après la réunion (trois heures tout de même) où je ne sers pas à grand-chose, mais où j’apprends qu’une cicatrice se masse dès quinze jours après l’opération (de fait, je suis bluffée, je n’ai jamais vu et ne distingue toujours pas la cicatrice de quinze centimètres de cette collègue qui a eu un cancer dans sa vingtaine), c’est le cadeau de JoPrincesse que je passe chercher chez Meert. J’ai besoin de faire taire ma radinerie et de penser davantage (d’anticiper davantage des attentions) aux gens que j’aime ou apprécie.


Pendant le cours du soir, mes élèves adultes doivent me rappeler de faire attention. Mon bras droit est coincé dans une couronne ratatinée.


Bonheur de rentrer et qu’il soit là.

…

Mardi 2 juin

Pendant la barre au sol, je dois penser à en soustraire une au quatre pattes. Pas de poids sur le bras droit.

…

Mercredi 3 juin

Une belle rose devant une maison en briques …

Jeudi 4 juin

J. débarque avec un cadeau dans une pochette en tissu. Elle a apprécié son année. Mes cours, les exercices au sol, « ça a débloqué des choses ». Je suis d’autant plus surprise et touchée que je n’en avais pas la moindre idée, je n’ai pas du tout eu l’impression de la faire progresser. On ne sait jamais, en fait. Surexcitée, je fais sniffer à tout le monde le petit sachet de lavande qui accompagne un produit de beauté à la fleur d’oranger (que je ne suis pas certaine d’apprécier davantage qu’en pâtisserie).

À la fin du cours, coaching express de variation. J’adore ça, chercher comment faciliter le mouvement, jouer sur tel ou tel pré-mouvement, appui, regard…

…

Vendredi 5 juin

Créer un adage pour l’audition d’une élève : je fais ça appuyée au manteau de la cheminée en espérant que ça la mettra en valeur (l’élève, pas la cheminée). Filmée en contre-plongée, ma jambe atteint des hauteurs mensongères.

Le curry japonais de Ginza ramen n’a pas la profondeur des ramens… je préfère celui du boyfriend, un peu déçu que je le sois.

…

Samedi 6 juin

Je propose aux enfants des ateliers de composition pour alléger la journée, ils sont ravis. Après le déjeuner, les élèves ont d’office les pointes au pied : elles ont manifestement hâte de reprendre, après les répétitions du spectacle sur demi-pointes.

…

Lundi 8 juin

Un SMS de rappel m’a appris l’existence de ce rendez-vous quelques jours auparavant. J’ai googlé le nom de la doctoresse : chirurgienne, pas oncologue. J’en ai déduis que c’était pour vérifier l’état de la cicatrice. Ça a été le cas, mais pas seulement et, d’avoir ravalé mon impatience en amont (ainsi qu’au cours des cinquante minutes de retard), j’ai été prise de cours. La chirurgienne m’a annoncé qu’elle n’avait pas de bonnes nouvelles. Ce n’est pas bon quand un médecin vous annonce ne pas avoir de bonnes nouvelles, avec une tête de circonstance. Je n’ai d’abord pas arrêté de la couper de mes déductions à côté de la plaque.
Moi — Il va falloir enlever la chaîne ganglionnaire, alors ?
Elle — Non.
Moi — Ah, c’est quand même une bonne nouvelle, alors !
Je n’étais pas en train de voir le verre à moitié plein, seulement de refuser de le boire. Ce n’était pas de l’optimisme, c’était de la peur. Si je parle, si je suis optimiste, si je l’interromps, alors je ne saurai rien, il n’y aura rien à savoir. Quand enfin je me tais, quand enfin je fais taire l’appréhension qui n’en reste pas moins présente, elle m’explique qu’il va falloir réopérer. Le tissu autour de la tumeur est plein de micro-lésions pré-cancéreuses. On peut en ôter une nouvelle partie, en espérant en retirer assez, mais avec le risque que ce ne soit pas assez et de devoir opérer une troisième fois. Esthétiquement, ce ne sera terrible, il y aura des creux et des bosses. L’alternative, c’est de procéder directement à l’ablation et d’amorcer une chirurgie réparatrice (qui nécessitera de toutes façons une autre opération). Élaborer la compréhension de cette alternative (l’ablation ou… quoi ? une nouvelle masectomie partielle suivie d’une ablation si ce n’est pas suffisant ? on va s’épargner l’opération intermédiaire) m’aide à ne pas penser à cette nouvelle plus terrifiante : des ganglions atteints (deux) impliquent que la tumeur est du genre à pouvoir se balader dans le corps. C’est peu probable, me dit-elle, mais on va programmer un examen pour vérifier que ça n’a pas essaimé ailleurs. Si je ne comprends pas de travers, on va vérifier qu’il n’y a pas de métastase. C’est peu probable. Dire que la tumeur avait un aspect rassurant, dixit la première radiologue.

Je vous raconte ça posément, mais sur le moment, la compréhension est entravée par la panique, qui monte au-dessus du masque chirurgical que je porte pour éviter de tousser sur des gens potentiellement immuno-déprimés. L’infirmière, dont j’ai lu et n’ai pas retenu le prénom sur un gros badge rond fleuri d’un rinceau tandis qu’elle épilait les dernières croûtes de la cicatrice, me tend une boîte de mouchoirs, je me mouche par en-dessous. Il est aussi question de cathéther, je grimace, le gros rond qu’on garde sous la peau, je vois très bien (ma mère en a eu un), rien que le visualiser, l’idée d’un corps étranger dans le mien me fait mal.

Vous êtes accompagnée ? Oui, non, je suis venue seule mais des câlins m’attendent à la maison. Allongés l’un contre l’autre, ma tête entre ses mains, rien ne compte plus que fusionner avec son sweat gris. La peur se transforme en excitation, et l’excitation retombée emporte avec elle la peur comme l’eau chaude du bain la fièvre en refroidissant.


De l’épuisement lacrymal encore chez le généraliste. J’avais pris le rendez-vous pour obtenir une ordonnance pour la rééducation — la chirurgienne me l’a faite dans la matinée. On parle arrêt, psychologue, il me répète que chacun est différent, comprend que la dimension sociale de mon métier puisse m’aider, et m’épuiser, souligne qu’il risque d’y avoir un contraste pas facile à vivre entre la dimension festive du spectacle de fin d’année et moi qui ne vais pas bien.


J’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs journées quand je reviens du théâtre — tardivement car je suis restée en spectatrice pour voir les autres groupes passer. J’aime l’atmosphère feutrée des théâtres, la nuit en pleine journée, les fauteuils en velours, l’échauffement dans des espaces réquisitionnés au petit bonheur, les corrections données au micro, monter les marches à toute volée pour prendre de la hauteur et vérifier que les lignes sont alignées. Je trébuche sur les prénoms, qui me viennent encore moins facilement que d’ordinaire, et sur les sièges qui ne se replient pas d’eux-mêmes dans les rangées non éclairées. Les lumières transforment la choré en chorégraphie et les costumes un peu moches en costumes stylés. Ça rend bien, malgré les couacs. Devant la vidéo, les élèves sont surprises : le résultat est meilleur que leur ressenti.

faisceau de projecteur devant la balcon d'un théâtre à l'italienne, tout en rouge

M’enthousiasmer pour les choré des autres (je ne veux que des spectateurs comme toi, se réjouit la directrice) et discuter avec les unes et les autres m’aide énormément. Sur scène, je découvre autrement des élèves qui sont ou ont été les miens : les débutants de l’an passé, pantalons fluides et ports de bras qui tentent de l’être, des élèves de barre au sol en classique, chauffe troquée contre un jupon à paillettes, de classique en hip-hop, tenue des bras escamotée.

…

Mardi 9 juin

Après 5h30 de sommeil, réveil dans la toux, je n’ai qu’une envie : tout arrêter. Je négocie avec moi-même, jeudi plutôt que lundi dernier ou à venir, assurer les répétitions sans assister au spectacle. Quand j’ai repris pied dans la journée, la semaine semble à nouveau à ma portée. La répétition du soir me fait découvrir d’autres chorégraphies d’autres groupes.

L’ingé son et lumière me demande si on peut changer ce rose, là, ça lui sort par les yeux. J’en suis ravie, soulagée même, je n’osais pas. Rouge, nous sommes d’accord. Quand j’ai indiqué rubis sur la conduite lumière, je pensais aux reflets sombres de la pierre, aux costumes de Jewels ; lui a entré, perplexe, la valeur hexadécimale associée au terme, débouchant sur ce rose fuschia. Le rubis balanchinien serait-il grenat ?


Dans la journée, rendez-vous avec mon ostéo grand manitou qui, à l’aide de son appareil électrique, dénoue les adhérences autour des cicatrices et me rend une plus grande liberté de mouvement.

…

Mercredi 10 juin

Les parapluies, j’ai oublié d’aller récupérer les parapluies à l’école ! H. me sauve la mise en faisant l’aller et retour.

Les plus jeunes ont du mal à se repérer sur scène et les lignes serpentent beaucoup. Heureusement des profs plus habitués m’aident à les placer : regardez les pieds de la copine, les vôtres doivent être au même niveau. Parmi les absentes, deux petites filles en classe verte, c’était prévu, et une enfant qui n’était pas là au dernier cours, dont les parents n’ont pas réglé le costume ni répondu à nos messages… Concertation rapide, je prends la décision de la retirer de la chorégraphie pour éviter de perturber les autres le jour J. Bien plus tard dans l’après-midi, alors que tous ses camarades sont reparties, la petite fille arrive avec sa nouvelle nounou, et on est bien embêté de devoir expliquer qu’on a tout changé en son absence et que, sans répétition sur scène, il n’y aura pas de spectacle…

À midi, je ne remets plus la main sur mon téléphone… encore perdu. L’histoire se répète, le drame devient comédie, et je n’ai plus l’énergie, je suis les autres à la crêperie où j’ai repéré un chocolat liégeois avec sauce chocolat et chantilly maison, qui tient ses promesses. La directrice me suit dans ma gourmandise et nous invite tous. Repue, j’arpente les rangées du théâtre avec une lampe de poche et finis par retrouver mon téléphone sur un siège rabattu où j’ai dû m’appuyer (et ma poche se déverser) — au balcon, d’où je vérifiais la géométrie des ensembles.

Les lignes serpentent moins mais restent approximatives avec les groupes suivants. La même chorégraphie sera dansée le samedi par les enfants d’une antenne de l’école, le dimanche par ceux de l’autre. Ils se croisent pour la première fois et j’ai beau leur expliquer que c’est comme ça chez les pro, on appelle ça des distributions, je sens qu’ils sont un peu vexés, leur sentiment d’être unique froissé. Les bouches se referment, les têtes se détournent et c’est vite oublié dans l’ivresse de la scène. En lumières et costumes, le spectacle est là, malgré les couacs qui fourmillent.

C’est un moment délicat où je dois commencer à troquer mon radar à erreurs, qui pique mon regard vers les pieds en serpette, les ports de bras désynchronisés, une orientation faussée, pour une vision d’ensemble qui balaye les scories bien naturelles et sache apprécier tout ce que les enfants ont fait, pour les en féliciter et les encourager. J’ai encore trop d’insécurités en tant que professeur, trop peur d’être jugée par mes pairs, pour que cela me vienne aisément, mais je me force, je m’efforce de ne pas reporter mon stress sur les enfants.

En découvrant depuis la salle les chorégraphies des autres groupes, j’ai confirmation de ce que je suspectais : les miennes sont un peu trop rapides pour la tranche d’âge à laquelle elles correspondent. Pour des changements de pied ou des sissonnes, par exemple (ce sont des sauts), les autres professeurs ajoutent un temps de récupération avant et/ou après, quand, sur un tempo similaire, j’enchaîne les deux. Je tente de me rassurer en me disant que chaque parti-pris a son intérêt : je gagne en élan ce que je perds en propreté, le mouvement est moins raffiné mais sans temps mort.

…

Jeudi 11 juin

Rendez-vous pour une scintigraphie : je suis un peu surprise, j’ai déjà fait cet examen. On m’explique que je l’ai fait pour le sein, et que cette fois-ci, c’est pour le cœur, pour vérifier qu’il est en état de supporter la chimio (il est en bon état pour). Cette fois, je dégaine mes bouchons d’oreille.

J’accompagne le boyfriend tester d’autres ramens, dans un restaurant du centre de Lille cette fois. La version VG est copieuse, noyée dans une sauce au sésame mousseuse, crémeuse, que j’imagine à base de tofu mixé, mais non, c’est du lait végétal, m’explique la serveuse dont le tatouage et surtout le maquillage rose-orange m’hypnotise. Les gyozas revisités en entrée font mon délice tout en décevant le boyfriend ; pour lui, le maïs et la patate douce les font davantage ressembler à des empanadas. Il a beau m’inviter, les prix me corsètent un peu le plaisir ; j’ai l’impression de ne pas apprécier à la hauteur de ce que cela coûte.

Le soir, j’assure mes trois cours histoire de dire au revoir à mes élèves et d’engranger quelques revenus supplémentaires avant l’arrêt.

…

Vendredi 12 juin

L’œil du cyclone : journée off avant le week-end de folie.

…

Samedi 13 juin

Je donne mes derniers cours au conservatoire et, quand la journée est finie, elle commence, je trace au théâtre et enchaîne. Il y a du bruit, beaucoup de bruit, de monde, cinquante, soixante enfants dans une salle sans fenêtre, et encore je ne suis pas du côté coiffure, saturé de laque. On essaye de rassembler ses ouailles (merci le costume jaune, digne des dossards fluo des centres aérés), on rajuste une mèche, on demande de nouer les élastiques des chaussons, on le fait soi-même, accroupi dans la nuée de mômes survoltés, que l’on fait sortir à tour de rôle dans le couloir plus frais, moins saturé, pour qu’ils s’aèrent — je n’ose imaginer ce que ça aurait donné en pleine vague de chaleur (heureusement, dehors, on supporte des manches). L’attente est infinie, ils s’ennuient, puis c’est au tour de mes poussins jaunes de danser sous la pluie. Les deux petites filles qui étaient en classe verte et n’ont eu aucune répétition sur scène se trompent de côté, c’était à prévoir, mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que ce serait au moment de sortir les parapluies ; elles ne me l’avaient jamais faite, celle-là, sortir deux parapluies du mauvais côté, si bien que deux élèves rentrent sans et miment la fin de la chorégraphie avec un accessoire fantôme. Je regrette d’avoir sorti la petite fille absente de la chorégraphie ; à ce point d’anarchie, ça n’aurait pas changé grand-chose…

À un moment en coulisses, j’aperçois comme derrière une musique extradiégétique toutes les ombres en tutu, la lumière qui fait vivre la poussière, je pense brièvement à ce qui sera quand cela ne sera plus et ça me serre la gorge, je ne suis pas loin de pleurer, ça ne va pas le faire sans un Stresam, ça le fait avec.

Il n’y a pas de retour dans les loges, si bien que pour savoir où on en est, s’il est temps ou non de faire monter nos groupes en coulisses, on monte et on descend sans cesse les escaliers qui mènent au plateau, on demande à voix basse où on en est, qui est sur scène, les costumes rouges, là, c’est quel groupe, on cherche dans la liste pour le coup placardée dans tous les couloirs, c’est  amour/haine eux ou ordre/désordre ? Et je redescends, j’annonce à mes élèves en tutu bicolore encore six ou sept danses, encore un quart d’heure, et ils trouvent que ça fait longtemps qu’il reste un quart d’heure-vingt minutes, réponse que je leur donnais un peu plus tôt à l’aveuglette.

Enfin, il est l’heure de monter sur le plateau, on stocke les élèves derrière le rideau, les enjoignant à rester derrière le scotch blanc, on explique en chuchotant qu’il y a des changements rapides, des danseurs vont courir à toute vitesse pour passer de cour à jardin, de jardin à cour, reculez, répète-t-on, en faisant cordon de sécurité avec nos corps. Enfin, c’est à elles pour de bon, excitation, elles rentrent sur scène dans le noir et la musique démarre et c’est trois minutes de trac par procuration pour la prof foldingo plus stressée que les élèves, à ne rien pouvoir faire que passer d’une rue à l’autre pour apercevoir ce sur quoi on n’a plus aucune prise, à comptabiliser mentalement les couacs dont on minorera juste après l’importance auprès des élèves et à capter des instants de beauté. Hop, hop, hop, chut, on redescend.

Quand tous les enfants sont passés, que c’est passé trop vite, on les rend aux parents à l’entracte, deux camps massés de part et d’autre d’une porte une personne, à essayer d’apercevoir et de reconstituer des paires, sous la houlette d’un vigile de sécurité et d’une ou deux prof et bénévoles. Laissez passer la miss, ses grands-parents sont là ; est-on sûr que maman a bien eu le message, attends je vais voir si elle n’attend pas à jardin.

Après, c’est le calme. Je n’ai plus qu’à observer depuis les coulisses mon groupe d’adultes qui a fait son filage et la reprise sous la houlette de ma collègue de jazz (je me suis permis de reprendre les comptes du manège et oh comme tu as bien fait). Je leur laisse le trac cette fois-ci, j’ai confiance. Ou l’épuisement m’y mène. Ne reste plus que l’émotion de les voir là, de profil et tronquées, sous la lumière dorée, et elles sont tellement belles si vous saviez, dans l’atmosphère aquatique de la scène, quelques minutes en apnée de beauté. Je le vis comme si j’y étais, et contrairement à d’autres moments, sans regretter de ne pas y être car j’y suis, avec elles.

Quand tout est fini mais qu’il faut encore attendre que le spectacle se termine, je discute dans les loges avec mes adultes et leur mari, qui se préparent pour leur danse rock. De longues robes tout juste fleuries apparaissent puis disparaissent quand leur tour approche. Les couloirs, l’escalier en colimaçon, jusqu’à la petite fenêtre ouverte sur le dehors anachronique me rappellent à leur manière le théâtre Montansier de mon adolescence, après une semaine de répétition passée à caresser les tissus veloutés des fauteuils et à lever la tête vers les balcons, les moulures, le plafond, tout ce qui fait un théâtre à l’italienne. Je n’avais pas ressenti cette bouffée de nostalgie dans les salles modernes où j’ai pu danser et faire danser ces dernières années.

Quand on me confirme que les professeurs montent sur scène lors des saluts, je me félicite mentalement d’avoir choisi un T-shirt pas trop dégueu ce matin au cas où. Le cas avéré, je m’avise que j’ai l’air d’un épouvantail, me recoiffe et emprunte du fond de teint, vite fait, participer à l’effervescence, à retardement. Ma collègue de jazz a fait péter la robe de soirée, une robe qui flotte derrière elle et ses tatouages, elle est sublime. (Et me porte tout au long de la soirée : elle sait, pour moi et ce que c’est ; ses attentions discrètes et énergiques m’aident énormément.)

Est-ce qu’on emporte la rose ou est-ce qu’on la laisse pour demain ? Demain, il y en aura une autre, je repars en métro avec ma rose rouge. Le chat apprécie, lèche et mordille goulûment le plastique, demain jouera avec le bolduc rouge, l’effilera en plusieurs brins quand on le tirera de sous sa griffe ou son croc.

…

Dimanche 14 juin

Lustre et décor du plafond tout rouge d'un théâtre à l'italienne

Re-belotte, par-delà la fatigue, avec un groupe en moins. Cette fois, je me faufile dans les coulisses pour tenter d’apercevoir les autres chorégraphies. M’étant sentie un peu pouilleuse la veille, j’ai préparé une robe rouge et des sandales assorties pour les saluts, mais je suis encore en décalé, les tenues des autres professeurs sont aujourd’hui plus relâchées.

Des gobelets en plastique suivent la tempête. Ceux qui ignorent que je ne bois pas me recommandent d’y aller mollo sur le punch, il est *moue ou geste du gobelet indiquant une teneur particulièrement élevée en rhum*. Littéralement entre deux portes, je me retrouve à discuter avec une ancienne élève de l’école, présente élève du conservatoire (mais pas dans mes classes), un peu déçue de ne pas avoir été prise dans la section qu’elle voulait. Tu seras là à la rentrée ? me demande la directrice, au courant du cancer. Je n’ai pas encore le protocole, j’ai encore un espoir que, et pas envie de perdre mes heures, alors je réponds que oui, que de toutes façons je la tiens au courant.

C’est étrange ensuite de se retrouver seule dehors pour rentrer.

Tumeur ôtée, journal de fin mai

Journal de mai, suite et fin

Jeudi 21 mai

Après-midi de rendez-vous pré-op (élision de -ératoire) après un dernier cours de stretching postural (je ne vais pas pouvoir bouger pec’ et épaules comme ça avant un moment).

L’injection dans le sein se passe bien.

La scintigraphie se passe bien (en se bouchant les oreilles parce que la ventilation de la pièce est terrible pour les acouphènes). Un serpent en peluche est scotché au bras de la machine et d’autres peluches peuplent les étagères ; il y a donc des enfants qui ont déjà des substances radioactives dans le corps.

Le « repérage » se passe beaucoup moins bien. C’est comme pour un vaccin, mon cul. C’est peut-être la même aiguille fine, mais un sein n’est pas un bras. Surtout, l’aiguille ne se contente pas d’entrer et sortir pour délivrer son produit (comme c’était le cas pour la première injection). Là, il faut viser, déplacer l’aiguille un peu plus à droite, un peu plus à gauche, appuyer avec la sonde d’échographie pour s’orienter, re-piquer ailleurs pour tenter d’avoir un meilleur angle, échouer et recommencer. Je n’arrive pas à retenir des larmes. Peur ou douleur ? me demande-on sans s’arrêter. Un mélange de douleur et de panique, je réponds, tentant d’expliquer ce qui s’était passé avec l’interne qui avait galéré à placer son aiguille et percé le sac dural lors de l’infiltration pour ma hernie discale. Mais contrairement à ce que je crois au début, l’interne n’est pas en cause ; quand sa supérieure prend le relai pour tenter un autre angle qui fasse moins mal, elle me fait tout aussi mal, plus même, et reprend (repique) le chemin initial. À ce stade, je ne cherche plus à cacher mes larmes, je sanglote et ne cesse de me mordre la phalange de l’index que pour répéter que je suis désolée. La radiologue me demande si c’était aussi douloureux pour la biopsie, c’est la même aiguille que pour l’anesthésiant. Clairement pas. Je ne dis ni ne pense sur le moment que le mot-clé n’est pas aiguille, mais anesthésiant. Une unique piqûre qui anesthésie, c’est très différent de se faire trifouiller le sein sans anesthésie, connasse. La colère qui me dicte cette apostrophe ne me vient que bien plus tard pourtant, et se tourne d’abord contre moi-même : on m’inflige une douleur et moi, au lieu de protester et de réclamer une anesthésie locale, je m’excuse de sangloter ? Ça me fout en rogne.

Je regrette de ne pas être restée dans l’hôpital où j’avais amorcé mon suivi : la radiologue avait pris le temps de m’expliquer le geste en amont, entendu mon expérience et attendu que l’anesthésie fasse réellement effet, proposé de faire une pause quand elle me voyait en difficulté et m’avait rassurée tout du long. Rien à voir avec ces deux médecins qui quittent à peine leur écran des yeux et semblent surprises de la douleur qu’elles infligent (alors même que la première radiologue savait que ça risquait d’être plus douloureux sur une poitrine jeune, plus dense — l’IRM a confirmé : densité D, la plus élevée).

La guérison et le soin : deux chapitres distincts dans la bande dessinée d’Alix Garcin, Impénétrable (histoire d’amour et de vaginisme). Peut-être serai-je mieux guérie ici, mais pas aussi bien soignée. La fin de journée est difficile, la douleur (qui a disparu environ vingt minutes plus tard) a fait monter mon appréhension de l’opération.


Mes amies m’ont envoyé la Reine Astrid et la Mère de Famille à la rescousse : je découvre des gingembrettes et dans le colis de Lne et dans celui de JoPrincesse. Je suis à deux doigts de pleurer en lisant tous les petits mots que cette dernière a scotché à chacun des innombrables items de son colis. Ça déborde d’amour, comment a-t-elle trouvé, pris, le temps de faire ça avec deux enfants à s’occuper, alors que je loupe la plupart des anniversaires depuis quelques années ? Quant à Lne, je n’étais même pas là pour l’enterrement, le début du deuil ensuite, je n’ai rien songé à envoyer. Je ne soigne pas assez mes amitiés, et le boyfriend de me remettre sur les rails : on me dit qu’on m’aime et moi je sens nulle en comparaison ? Ce n’est pas l’effet escompté, ce n’est pas ça qui compte. Il y a même des petits stickers en relief dans le couvercle de l’un, et une sorte de papier bulle entièrement cartonné dans l’autre, qui donnerait presque au chat l’envie de faire le vrai chat en jouant avec le carton. (Je suis émue.)

HOCUS POCUS I CANNOT FOCUS <3

…

Vendredi 22 mai

De l’autre côté de la cloison, le réveil sonne à 5h30. Je me lève, coupe le mien, réglé un quart d’heure plus tard et vais réveiller le boyfriend qui s’est rendormi aussi sec. Il m’accompagne pour la journée, et ça change tout.

J’ai à peine le temps de rapprocher deux fauteuils dans la salle d’attente que déjà mon nom retentit. La dame qui m’enregistre trouve que nous sommes bien assortis, lui et moi. Ce n’est pas la première fois qu’on nous le dit, dans ces mêmes termes. Assortis. Nous n’avons pourtant pas du tout la même allure. Il faut croire qu’être assortis, c’est avoir l’air amoureux. Nous le sommes, et il déborde tant de tendresse aujourd’hui que je veux bien croire que son amour soit visible pour les autres aussi. Ça aide énormément, sa présence, son odeur, ses mains autour de moi, autour de mes épaules, de ma nuque, sur ma cuisse, dans le métro, dans l’attente — et ses mains qui caressent la mienne au réveil…

En tenue dans la chambre, je ne tiens pas en place. Le boyfriend me filme faire quelques pliés en surchaussons et charlotte. L’infirmière qui doit me préparer pour le bloc est avenante dans sa manière de râler — les vieilles infirmières, ce sont les meilleures, décrète le boyfriend qui a malheureusement accumulé une grande expérience du milieu hospitalier (je ne pensais d’ailleurs pas que, se retrouvant tous deux dans une chambre d’hôpital, je serais à ma place et lui à la sienne ; j’imaginais l’inverse). 57 de rythme cardiaque, vous êtes sportive, c’est ça ? J’échappe in extremis à la pose de cathéter en avance ; on me le mettra au bloc. Un infirmier nous y mène, moi et un vieux monsieur qui attendait seul dans la salle d’attente — tir groupé et questions alternées. Il a été routier pendant 46 ans, après avoir travaillé à la mine. Assis dans la mini salle d’attente des blocs opératoires, il m’apprend qu’on va l’ouvrir de là à là, toute la gorge, et que l’opération devrait prendre quatre ou cinq heures. Il ne pensait pas vivre ça à 80 ans.

Les infirmières du bloc sont adorables, je me retrouve à causer danse sous une couverture ultra chauffante. L’une d’elles s’était inscrite sur liste d’attente à la barre à terre que je donne et n’avait pas été recontactée par l’école ! Les affinités entre le milieu médical et la danse n’en finissent pas de me surprendre…

La pose du cathéter est un petit miracle, je ne sens presque rien. On avait donc raison sur Mastodon, les infirmières de bloc n’ont rien à voir en termes de dextérité, des doigts de fée ! J’ai pensé aussi au conseil de bien expirer au moment où l’aiguille s’introduit.

La chirurgienne (qui n’est pas celle que j’avais rencontrée) me demande mon nom, prénom, ma date de naissance. Ce n’est qu’une de la dizaine de fois de la journée ; l’anesthésiste (que j’avais rencontré et qui est lui aussi remplacé par un autre collègue) m’avait prévenue. J’ai pris le pli et décline les informations attachées à mon poignet ; je coïncide avec moi-même, formidable. Pourquoi suis-je ici ? Pour un cancer au sein droit. Chacun sait son rôle et le récite. Et quel type de cancer, quelle intervention ? Oh, interrogation surprise. Je me ressaisis, mentionne la tumeur, le ganglion sentinelle et ce qui pourrait résulter de son analyse : toute la salle rigole de ma récitation bien apprise, qui outrepasse manifestement la réponse attendue.

On me demande de respirer amplement à coup de grandes inspirations et expirations dans le masque. Tiens, je sens que ça commence à faire effet, le cerveau un peu engourdi, je parle encore. Je ne me sens absolument pas partir, ni revenir d’ailleurs, il y a juste ma tête qui part en réflexe de droite et de gauche. Quelqu’un s’en enquiert, mais non, je ne contrôle pas le mouvement. Cela ne doit pas être très courant, parce que je les entends aller chercher confirmation auprès de quelqu’un d’autre, est-ce qu’il y aurait un problème ? Il n’y en a pas, c’est juste désagréable. J’arrive à attraper plusieurs secondes d’affilée de la salle de réveil, quelqu’un en blouse à un poste de travail, un élément vertical au mur, d’autres blouses blanches, un autre lit à ma droite, rideau tiré, et un autre encore qu’on manœuvre pour installer à ma gauche, l’un des deux avec du diabète, j’entends, les yeux déjà refermés. C’est manifestement assez pour me ramener en chambre, je ne vois rien du trajet mais je sens que ça roule, et j’ai encore quelques réflexes de tête, qui estourbissent. Les doigts du boyfriend caressent mes mains à travers la poignée du lit et j’émerge peu à peu, tête tenue du côté droit pour ne pas relancer le réflexe qui surgit manifestement quand je tente et échoue à la tenir au milieu. Il y a de l’eau et un affreux jus d’orange à base de concentré dont j’aspire quand même le sucre à la paille. Un peu plus tard, je répète avec plaisir (quoiqu’avec précaution) la collation de ma précédente visite, et ça tourne un peu moins. J’émerge et me repose, en alternance ou en même temps, je ne sais plus trop. Le boyfriend lui aussi somnole les bras croisés sur la tablette du lit — glisse et manque de tomber lorsqu’il s’endort vraiment. Les pins autour de l’hôpital lui ont déclenché un début de réaction allergique…

Les visites des infirmières rythment l’après-midi. Au fur et à mesure, je comate moins et je patiente plus, on ne me fait plus remarquer ma « petite tension » et je peux enfin me lever et aller faire pipi (la libération que c’est après six heures, plaisir plus grand encore que de manger, je n’aurais pas misé dessus). Je regarde, puis lis et enfin répond aux messages que ma famille, mes collègues et mes amis m’envoient en nombre, jusqu’à ce que le flot se tarisse, je scrolle, repose le téléphone, somnole, le reprends tandis que le boyfriend somnole. Insensiblement, je commence à m’ennuyer. L’heure du goûter est déjà passée quand la chirurgienne passe me voir après ses blocs, et sonne l’heure de la libération — à ceci près que le taxi est réservé pour une heure plus tard. Nous attendons tranquillement sur une table de pique-nique dehors. Pas très loin, tout une assemblée parle (les adultes) et joue (les enfants) sur la pelouse : un mariage, 40 personnes quand même, disait une hôtesse d’accueil à une autre quand j’ai récupéré les papiers pour le taxi. Sortant du service d’oncologie, on se demande forcément s’il s’agit d’un mariage qui était prévu et a eu lieu à la date prévue et tant pis pour les circonstances ou si ce ne serait pas plutôt quelqu’un qui se marie avant de mourir, pour mettre son +1 en sécurité et faciliter l’héritage.

Sur le trajet du retour, le conducteur passe plus de temps à regarder son téléphone et à régler l’administratif de ses courses que la route. Je frémis quand il sort une pochette de la boîte à gant et en extrait des ciseaux pour couper lui-même le bracelet d’hôpital de la femme complètement perdue qui partage avec nous le taxi, ou quand il scanne un papier en s’insérant sur l’autoroute. La conduite automatisée a bon dos, les écarts se ressentent. Ce serait quand même con de sortir de chirurgie et de mourir d’un accident de la route.

Chez soi, enfin, et un chirashi de fête pour fêter ça (saumon, dorade et mangue avec une sauce coco-curry, c’était une première).

…

Samedi 23 mai

L’anesthésie générale peut perturber le sommeil. J’ai dormi trois heures. Le boyfriend lui dort pour deux.

Jusque là, le cancer était abstrait, une maladie sans symptôme. L’opération l’a inscrite dans mon corps, la douleur lui donne une réalité. Vague ressentiment envers mon corps. Dermatillomanie. Hâte de pouvoir enlever le bandage qui m’écrabouille le sein et me pince l’aisselle. Douche en forme de toge romaine, en évitant le côté bandé. Je ne suis vraiment pas gauchère.

Je n’irai pas voir mes élèves danser. À la place, je vais au bout de la rue, c’est bien assez, acheter des glaces. C’est à nouveau, soudain, l’été. À circonstances exceptionnelles, écarts mesurés : je goûte à ces framboises enrobées de chocolat glacé.

La pizza est encore meilleure que dans mon souvenir : j’avais bien mémorisé l’alliage incroyable du jaune d’œuf et du pecorino, mais oublié le contrepoint du poivre — cette surprise toujours renouvelée de l’effet produit par un bon poivre. (Il faut juste me lever pour avoir la force de couper la pâte sans forcer sur le bras.)

La douleur revient après le repas, je ne comprends pas tout de suite, puis me souviens de la veille : le ventre plein, la respiration se fait davantage au niveau de la cage thoracique et tire sur le bandage / la cicatrice. La respiration ventrale se remet en place avec la digestion.

Un seul épisode de Full Metal Alchimist et je sens enfin ma tête, mon corps qui cède à l’approche du sommeil. Je tire le rideau sur le jour encore là.

…

Dimanche 24 mai

Neuf heures de sommeil et une couette plus légère vous rendent de suite plus guilleret.


Je comprends pourquoi ma maman s’était voûtée lors de son cancer : la posture évite de tirer sur la cicatrice à l’aisselle.


Le soir, la douche est à nouveau autorisée. Le boyfriend m’aide à retirer le bandage et, seule sous la douche, je découvre le massacre. Que le sein soit jaune et d’autres couleurs et tout déformé, je m’y attendais, on m’avait prévenue — qu’il allait rapidement retrouver sa forme aussi. En revanche, je n’avais jamais vu de cicatrice fraîche. Je fréquente celles du boyfriend depuis un moment, et elles sont de tailles, mais je ne les ai jamais vues que cicatrisées, déjà blanches. Là, c’est gonflé, gondolé, rougeâtre ou violacée, je ne sais pas, je ne regarde pas assez longtemps pour être capable de décrire précisément ce que je perçois grossièrement comme une grosse limace. Ça me dégoûte. Viscéralement. Le visuel, mais aussi ce que ça révèle, être fait de viande, une viande charcutée qui laisse apercevoir l’intérieur à l’extérieur, comme une chair en putréfaction.

Lorsque le boyfriend m’a calmée, après m’avoir récupérée en pleurs (« Je me demandais quand tu allais te prendre le mur », quand et pas si, il était même surpris que ça n’ait pas eu lieu avant, de voir son corps malmené), il examine la cicatrice et déclare qu’ils ont fait du beau travail. Je me demande comment il peut déceler quoi que ce soit de beau dans cette grosse limace dégueu, et qu’est-ce que ça aurait été si ça n’avait pas été du beau travail.

(Rétrospectivement : je croyais que c’était l’état de la peau alors que c’était de la colle, bordel, de la colle qui faisait gondoler une chair inflammée. Les chirurgiens pourraient prévenir.)


Le boyfriend est le meilleur soutien qui soit et puisse exister : de tout cela (et de bien pire), il a fait l’expérience dans son propre corps, et pour autant, cette expérience, il sait la mettre à distance, ne pas minimiser ce que je vis parce que lui a vécu pire. Il accueille et me rassure justement parce qu’il ne cherche pas à me rassurer (tout ira bien, ça va aller, ne t’inquiètes pas, ça sera vite derrière toi, c’est pris à temps, ça se guérit bien, qu’est-ce que je peux faire, surtout n’hésite pas si tu as besoin de quoi que ce soit). Ça ira, mais ça ne va pas pour le moment, et ce moment je peux le vivre dans ses bras. Ça ira mieux d’autant plus vite que je peux aller mal.

…

Lundi 25 mai

Je ne me douche pas pour ne pas être confrontée à la cicatrice. J’annonce au boyfriend la traiter par le déni, il approuve.
Jusque-là, je me sentais étrangement non pas en convalescence, mais en vacances. La douleur recentre, et la sensation de liberté mentale est extraordinaire. Rien n’est mon problème.

Nuii du jour : cookies & cream

…

Mardi 26 mai

Entre la chaleur et l’immobilité, je n’y tiens plus, je pars me promener au parc Barbieux. Même avec la brassière fournie après l’opération, il me faut horizontaliser mon déplacement, minimiser autant que possible les hauts et bas de la marche.


Fin du week-end prolongé, les messages reprennent, sur Outlook, sur WhatsApp, le planning de l’an prochain à approuver, les cours à annuler ou pas à cause de la chaleur (studios sous verrière sous les toits), est-ce que tu peux me renvoyer les musiques, je ne les ai pas téléchargées tout de suite et WhatsApp ne me le permet plus ? J’ignore ce qui peut attendre, renvoie les musiques, puis relis et corrige les quatre messages différents à distribuer à mes quatre cours du mercredi après-midi pour qu’ils puissent être imprimés et distribués (tout ça parce que l’école refuse de nous communiquer les adresses mail ; RGPD mon œil, c’est leur précieux fichier client — et du boulot en plus pour nous, qui devons soit nous débrouiller pour imprimer, soit courir après les adresses ou numéros de téléphone et tout ressaisir de notre côté).


Douche-déprime : cicatrices et messages reprennent ressassés face au mur carrelé. Pleurs en sortant. Il faut bien reconnaître que oui, il y a burn-out (me sentir en vacances en convalescence était déjà un indice, on n’est pas censé, je crois).


Nuii du jour : Brazilian nut

…

Mercredi 27 mai

Les journées déjà passent plus vite dans la chaleur (30°) et la semblance des unes avec les autres : blog, assiette de crudité à midi, torpeur, Full Metal Alchimist après dîner, des quizz musicaux encore après, alors qu’on ferait mieux d’aller se coucher. Le boyfriend table pour moi sur les années 1990, mais c’est dans les années 2000 que je suis vaguement moins mauvaise (j’ai beau avoir 12 ans en 2000, je suis quand même en 2026 assez mauvaise).


Retour médiathèque avec une journée de retard. Je me charge de BD que je porte uniquement à gauche.


Les avis en ligne se lisent parfois comme de savoureux morceaux de micro-blogging. Tel acheteur est content de l’absence d’ouverture de la moustiquaire parce que ses mosquitoes sont particulièrement sneaky. Tel autre… Mais attends, cet avis en italien, je le comprends ? Je le comprends presque entièrement, ça me réjouit, vivent les zanzariere. Je m’enhardis à tenter un avis en allemand (tiens celui-là, me propose le boyfriend en pointant la souris sur du néerlandais), mais j’ai été un peu optimiste, c’est de suite plus laborieux. Cette Allemande a (bien sûr) lavé sa moustiquaire dans un Kopfkissenbezug avant utilisation ; qu’est-ce que ça veut dire Kopfkissenbezug ? un truc qui fait des bisous à la tête ? Ah non, Kissen, c’est coussin, Kopfkissenbezug une taie d’oreiller, va pour une housse de coussin de tête.


Nuii du jour : Magnum
Chirashi…

Jeudi 28 mai

Une semaine plus tard, je me retrouve à pleurer en évoquant ce que la psy qualifie de « violence médicale ». J’argue que je n’aurais su dire si c’était la douleur ou l’angoisse qui m’ont fait sangloter sur le moment. Quand bien même est sa réponse. Quand bien même ça n’aurait été « que » de la peur, elle aurait dû être prise en compte. Et ce n’était pas que de la peur, la douleur était réelle, même si je ne saurais la quantifier.

Pourquoi vous ne vous sentez pas légitime ? Je remets cette question de l’antépénultième séance sur le tapis, soulignant le pourquoi rare pour une thérapeute TCC plus axée sur le comment. Je n’ai pas la réponse, mais j’aimerais la trouver, m’attaquer à ça, un travail en profondeur, loin de l’écume remuante de la maladie. La psy n’y va pas par quatre chemins : je ne suis pas encore prête pour ça. Il faut déjà que j’apprenne à me prioriser. Bon.

On parle des réactions des gens au cancer, des réactions trop ou pas assez — vous me l’aviez déjà dit, elle se souvient. Je ne leur jette pas la pierre, aux gens ; pour moi aussi, c’est surréaliste. Mais parfois, ça n’aide pas. Ça se soigne bien, c’est la meilleure, la réaction préférée de la psy ; comme si le faible taux de mortalité balayait d’un revers de pourcentage les opérations, l’inquiétude, la douleur, les effets secondaires. Son ironie me fait du bien. Ça se soigne bien, bah voyons.

Le congé maternité est prévu depuis longtemps, anticipé d’une quinzaine de jours seulement : la psy s’arrête demain. Arrêter les séances à la fin de l’année scolaire ne me semblait pas poser problème pour une anxiété liée au travail, sachant celui-ci calqué sur les rythmes scolaires. Le cancer est arrivée là-dessus, avec sa propre chronologie. La psy me propose un dernier rendez-vous supplémentaire, en visio. Lorsque je questionne la cohérence de cette proposition (m’inciter à lever le pied sur le boulot alors qu’elle-même s’apprête à travailler pendant son arrêt), sa réponse est prête : si elle me le propose, c’est qu’elle le peut ; elle ne le fait que pour deux patientes, moi et une autre, dont elle estime qu’elles en ont instamment besoin. Les autres sont en fin de thérapie ou ils ne sont pas sérieux dans leur suivi ou celui-ci peut sans problème être suspendu quelques mois. Elle me donne aussi deux noms pour poursuivre ailleurs pendant son arrêt. Elle ne le fait pas pour tout le monde (je comprends qu’elle n’ait pas envie de perdre sa clientèle), mais là, elle sent qu’il y en a besoin.


S. rencontre le boyfriend et vice-versa. Le chat pourtant peureux vient la voir puis la renifler. La discussion est joyeuse, la tarte au citron meringuée mangée, la clé du studio, soudain oubliée pour ma remplaçante : S. me sauve en s’en faisant messagère.


Nuii du jour : Brazilian nut
Lecture achevée : Mon mari, de Maud Ventura


La fatigue ensuite s’abat. Full Metal Alchimist, quizz musique et quizz Disney : je n’avais jamais remarqué à quel point les (anciennes) voix Disney sont reconnaissables ; ce sont les mêmes qui font moult doublages.

…

Vendredi 29 mai

Opération J + 7. Le boyfriend avait par mégarde programmé une alerte hebdomadaire qui nous réveille donc à nouveau à 5h30. Impossible de se rendormir.


Robe T-shirt mais noire mais col bateau mais chignon banane : je me sens un peu classe.


Carte d’identité, carte vitale et carte de mutuelle, bien sûr. Je fouille dans mon sac pour en extraire mon porte-feuille et m’aperçois l’avoir oublié — sur le lit, après utilisé ma CB pour régler un achat en ligne. Il n’en faut pas plus pour que je me mette à pleurer ; j’ai zéro marge émotionnelle.

Le rendez-vous d’oncogénétique est à la fois très détaillé et flou (j’imagine détaillées ses explications et floue ma compréhension). Lorsqu’il me demande si j’ai des questions, je réponds pourtant que non, je n’ai pas spécialement besoin ou envie d’en comprendre davantage. Il ne me tend pas non plus la demi-feuille déchirée sur laquelle il a donc écrit et dessiné pour soutenir son attention à lui. Il y a des lettres en capitales qui listent les gênes les plus susceptibles d’avoir muté, une paire de chromosomes (de gênes ?) bleus avec une mutation boule rouge, des bouts de phrases manuscrites et un dessin d’utérus avec les ovaires entourés et barrés.

Selon la mutation (si mutation génétique on trouve, car la plupart du temps c’est un accident), il peut y avoir besoin de surveiller les seins et les ovaires, ou les seins et la thyroïde… à chaque mutation ses emmerdes spécifiques (il ne dit pas emmerdes). Pour les ovaires, ça implique une petite opération, plus légère que celle que j’ai subie, dont on a pourtant souligné la légèreté, par coloscopie, deux petits trous, vingt minutes, il y a plus d’installation que d’opération… Pour les seins, IRM ou ablation de la chaîne ganglionnaire, c’est un choix personnel. Dans certains pays (sans sécurité sociale), certaines femmes choississent l’opération car c’est in fine moins cher qu’une IRM chaque année. Mais Angelina Jolie a choisi l’ablation, et on peut supposer que ce n’était pour des motif financiers, c’est vraiment un choix personnel.

Au final, on ne complète pas mon arbre généalogique. Je n’ai pas rapporté les papiers fournis, persuadée qu’ils étaient destinées aux personnes ayant des difficulté avec l’outil informatique puisque j’ai tout saisi en ligne. Date de naissance, de décès le cas échéant, cancers et autres maladies graves, âge lors du diagnostic, lieu de traitement… ça m’a pris une bonne heure, avec coups de fil parentaux pour mes grands-parents. Je n’imaginais pas que ces informations m’étaient demandées par un service qui n’en ferait rien, distinct du service avec lequel j’ai rendez-vous. L’oncogénéticien tente de téléphoner à ses collègues, commence le dossier avec moi en l’absence de réponse, puis quand même retente et demande si on pourrait lui envoyer l’arbre anonymisé. Un arbre généalogique anonymisé.  J’imagine que l’oxymore doit faciliter l’envoi ; conserver uniquement les liens de parenté et les maladies est plus RGPD compatible.

Une prise de sang et il me recontacte dans… cinq mois environ. Selon les résultats de l’analyse de la tumeur, il pourra faire passer ces analyses-ci en priorité, mais dans tous les cas, s’il y en a besoin pour le traitement, ce sera qu’il y aura eu besoin de chimio et dans ce cas, on les aura quand même à temps. Dans trois mois vous serez guérie, m’avait dit la radiologue. Dois-je en conclure qu’elle a été optimiste ou que je peux l’être, que j’ai de bonnes chances d’échapper à la chimio ? J’ai déjà découvert au cours de l’entretien qu’il est peu probable que je doive être réopérée : en général, si les ganglions sont suspects, on s’en aperçoit à l’opération.


Nouveautés arrivées en fin de vague de chaleur : un ventilateur dans le salon ; une moustiquaire dans ma chambre. Avec un élastique pour la fixer au matelas comme un drap housse.


Tu n’as pas du tout envie de reprendre, observe le boyfriend le soir à table. Il a raison et pourtant, je résiste à sa suggestion, qui est aussi celle de la psy, de faire prolonger mon arrêt. Tenir quinze jours jusqu’au spectacle et ensuite, oui, arrêter — évidemment s’il y a chimio, mais même sans en réalité. Le psychisme commence à atteindre ses limites.

…

Samedi 30 mai

J’exhume et relis les quelques pages d’un projet d’écriture en vers libres sur la danse, le plaisir, la reconversion, cette question de légitimité et le deuil de quelque chose. L’envie de le poursuivre.


Rendez-vous avec mon grand manitou préféré pour aider à la cicatrisation. On part du sein et bientôt la séance de kiné douce se poursuit sur l’heure suivante (quelqu’un a annulé), se transforme en séance d’ostéo et de psy, allongée sur la table de manipulation comme sur un divan (j’ai toujours été assise face à mes psychothérapeuthes).

Symptômes exacerbés, je passe mon temps à m’excuser, puis à m’excuser de m’être excusée quand je me fais rabrouer (pas d’épaules voûtées !). Il faut laisser aux parents leur anxiété et leur culpabilité (non sans avoir fouillé les causes potentielles).

Recoupements avec la psy : la question de la légitimité.  Tu priorises toujours l’extérieur plutôt que l’intérieur. Les demandes (sinon contradictoires, difficilement conciliables) me rendent folles parce que c’est de la folie. Faire du mieux que je peux avec ce que j’ai, voilà qui est déjà bien. Tout le monde ne fait pas du mieux qu’il peut, je peux être fière de mon éthique de travail et de mon parcours (c’est évidemment du discours indirect libre, rapporté), bosser sans m’en bousiller la santé.

Discussion, visualisation (me visualiser vieille prof dans 20 ans… et récupérer ici et maintenant l’aplomb projeté), manipulations, tout s’imbrique. Mes mouvements de bras et ma respiration deviennent plus amples, le cou s’allège des tensions héritées du réveil mouvementé après l’anesthésie générale, ma fatigue et mon appréhension diminuent, j’en ressors légère.


On approche de la fin de Full Metal Alchimist, le déroulé devient plus facile à suivre ; j’aurais pu continuer après les quatre épisodes de la soirée.

On enchaîne sur un blind test musique classique ; je suis moins mauvaise qu’en musique mainstream. « Je ne suis pas bonne en Verdi » fait rire le boyfriend, qui répond Nuit d’été à tout ce que j’appelle de la musique partitive parce que c’est du Mendelsshon, du Brahms ou du chou (Schumann, Schubert — à l’exception de La truite aka Die Forelle)(mon cerveau n’a pas forcément conservé le vocabulaire allemand le plus utile, doppelgänger en témoigne). Le créateur du quizz aime un peu trop Strauss fils et un peu trop peu les compositeurs du XXe siècle (sauf Elgar).

Algorithme et fatigue aidant, on enchaîne sur un blind test cris d’animaux et laissez-moi vous dire que c’est beaucoup moins facile que ça en a l’air (vous connaissez le cri du hérisson ou de la fouine, vous ?). À un moment, c’est au tour d’une mésange charbonnière de chanter et le chat se précipite à son poste devant la fenêtre, oreilles paraboliques aux aguets. Le fou rire achève de me prendre quand le quizz enchaîne sur des hennissements : alors chat, tu trouves le cheval sur la terrasse ?

…

Dimanche 31 mai

Encore ce sentiment d’inaccomplissement, cette rage diluée (contre moi-même ?)(qui ne parviens pas à évoluer hors de schéma et d’un quotidien répété ?). Rationnellement, le sentiment est anachronique : je sors d’une semaine de convalescence, pas de vacances que j’aurais prises pour quelque projet bien défini.

Il y a toujours un mai

Journal de mai, suite

Lundi 11 mai

Grappiller du repos et tenter de reprendre pied, reprendre en main mon appart à vau-l’eau.

…

Mardi 12 mai

Passer un entretien d’embauche pour un poste que j’occupe déjà : le concept d’entretien de renouvellement me laisse perplexe, mais c’est la règle, alors on s’y plie, et je parle, je parle, j’improvise mon enthousiasme, l’émulsionne depuis le stress que toute prise de parole évaluée génère en moi. Ensuite, je pense à tout ce que j’aurais pu dire — ou penser — d’autre.


Plutôt que de passer mon temps dans les transports, je meuble mon après-midi par du shopping — mission renouveler les basiques dont les fibres sont incrustées de transpiration, quand ils ne sont pas déjà troués. Je marche et piétine cinq kilomètres dans le centre commercial, perds le compte du nombre de fois où je me déshabille et me rhabille. En début de session, je fuis les magasins qui diffusent de la musique trop forte, on ne s’entend pas penser — ce qui est le but, dé-penser, pour passer plus vite à la caisse, c’est juste un peu trop efficace pour moi, je déguerpis sitôt le seuil franchi. À la fin, pourtant, je m’y essaye, déjà abrutie, je ne suis plus à ça près. C’est trop, trop d’essayages, de stimuli, de vêtements — à parser (quand il y a une telle profusion, le regard fait du data mining), à essayer — trop de choix à faire, de paramètres à coordonner, une taille ou une autre, une coupe, une couleur, des matières. Je me rends compte in extremis de ma confusion entre viscose et modal, les deux matériaux « synthétiques naturels », l’un qui respire, l’autre qui transpire, repose les T-shirts sur leur portant. À la fin de la journée, j’ai acheté un pantalon d’été, orange, fluide, qui ressemble furieusement à un pantalon de danse.


L. m’a rapporté un porte-bonheur blanc du Japon. Le blanc, c’est la santé, m’explique-t-elle ; on se sait.


Rentrée tard chez moi, je ne retrouve plus mon portable. Après avoir tout retourné, demandé à la conductrice qui m’a raccompagnée, aux élèves qui sont retournés sur le chemin jusqu’à la voiture, il faut se rendre à l’évidence : je l’ai perdu. Je vrille. Crises de larmes, sanglots, secousses, je vrille, je veux que ça s’arrête — pas juste la crise, les cours, pas juste les cours, les obligations et les attentes et les déceptions de moi à moi, leur appréhension même. Le temps de me calmer par-dessus le Stresam qui peine à faire effet, je ne suis pas au lit avant 1h30 du matin.

La mission cookie suivie du bide en vrac, l’afterwork suivi de l’intoxication, la session shopping suivie de la perte du téléphone… Le truc cool mais le backlash, il y a toujours un mais. J’ai l’impression de payer chaque tentative de faire un truc un peu inhabituel. Je suis probablement trop fatiguée pour mettre en application les conseils de la psy et nourrir ma vie privée quand j’arrive tout juste à suivre le rythme de la vie pro. Ou je ne m’écoute pas assez, je veux faire trop d’un coup ? suggère S. Discuter avec elle (par écrit) m’aide à descendre. Elle suggère des choses plus petites : dessiner de petits dessins, écrire sur des émotions de la semaine, mais en quelques vers, pas au long cours dans ce journal…

[…] il a su en peupler sa vie dite privée. Il songe aux mots. Privée bien sûr. Privée de quoi ?

La Patience des traces, Jeanne Benameur

…

Mercredi 13 mai

Nausée à cinq heures du matin. À sept heures trente, la sonnerie programmée sur l’ordinateur ne retentit pas, après quoi il me reste vingt-cinq minutes pour me préparer, avec des vertiges. La journée de cours se passe, se donne. Mieux vaut un cours moyen que pas de cours du tout, je me rattache à cette idée et gagne du temps avec l’essayage des costumes.

Une sculpture d'un homme à cheval en cape, qui lutte contre le vent (impression renforcée par le reflet des néons dans la vitre)
Reproduction exposée dans le métro à la station République Beaux-Arts : j’y passe toute les semaines depuis deux ans, mais cette fois, ça m’a frappé comme étant particulièrement accurate.

…

Jeudi 14 mai

Il est toujours difficile de repartir après s’être relâché sans s’être encore reposé, mais j’ai choisi les cours maintenus — et remplacé celui des ados par un cours particulier avec la pétillante A. On travaille ensemble l’alignement et l’engagement nécessaire pour qu’elle puisse remonter sur pointes en toute sécurité. Pour le moment, de pointes, il n’y en a que dans des relevés en parallèle ; mais il y en a.

À la barre au sol, je retrouve des élèves croisées lors du stage de l’an passé. Certaines restent au cours classique qui suit, et c’est joyeux malgré les crampes d’estomac que je malaxe en vain de mes mains.

J’ai proposé au groupe d’aller boire un verre ou, mieux, manger un morceau après le cours et du monde répond présent — pour le verre plus que pour le morceau, malédiction sociale habituelle. Il y a de tout autour de la table :
des bières, des cocktails, du jus de tomate (qui n’apaise pas les crampes), un chocolat chaud viennois dont je suis la confection au bar, déposé devant quelqu’un qui me surprend à l’avoir commandé ; des étudiantes, des plus étudiantes, un professeur de théâtre et A., « 37 ans à l’envers » ; des professions ou des études para-médicales, juridiques, une licence en langue de signes (en langue des signes ! je ne modère pas mon enthousiasme). S. commence à se vernir les ongles sitôt que je lui file le vernis doré pailleté qu’on m’a offert mais que je ne mettrai pas (c’est tellement pas ta vibe, dixit S. qui me connaît pourtant depuis bien moins longtemps que qui me l’a offert)(je n’ai même pas de dissolvant chez moi). L. l’aide pour l’autre main, bar ou salon de manucure même combat.

La table est longue, je manque plein de conversations, mais suis heureuse de laisser mon attention papillonner ou s’abstraire, parfois. Plus tard, j’essaye de m’esquiver à la pharmacie de garde pour choper quelque chose pour le bide, mais aussitôt nous sommes quatre, cinq, je marche sous escorte jusqu’au coin de la rue, c’est absurde, mais ça amuse tout le monde. S. argumente avec le jeune pharmacien, battle de prescription. Au final, le médoc ne fait pas grand-chose ; les crampes passent quand je mange de retour chez moi, reconduite en voiture par A. Je ne suis pas au mieux pour recevoir ce qui est confié dans l’habitacle, c’est trop à cette heure, à cette période de ma vie, et j’aurais voulu faire mieux.

…

Vendredi 15 mai

Des colis à récupérer pour le boyfriend occasionnent une cueillette à la médiathèque adjacente.


Ce que je ne sais pas encore être une contracture apparaît juste avant de partir pour le cours de posture. Je ne me formalise plus, le corps ne sait plus quoi inventer, j’attends l’opération.

Basculer le bassin en avant de 30° sur genoux tendus en contractant sous les fesses : le mouvement de balancier n’est pas aisé, je le perds sitôt trouvé. C’est pourtant ce qui permet le travail de dégagé derrière sans partir en antéversion.

En haut, on travaille je ne sais trop quel muscle en contraction excentrique, ça doit tourner au niveau du soutien-gorge, ça ne tourne pas. Quand j’ai trouvé, je ne bouge plus, j’ancre la sensation.

…

Samedi 16 mai

des courbatures autour de la cage thoraciques
mon oreiller de voyage autour du cou
un caddy de courses plein
une babka pas assez cuite, mais du bon pain au levain moelleux
une heure de travail à reculons, ma réactivité appréciée, mon besoin d’efficacité qui se retrouve bredouille ensuite, trop d’horaires, de dates, d’oublis à ne pas oublier
deuxième jour de repos d’affilée : pas seulement une pause, le temps de se déposer
l’Eurovision prise en cours et abandonnée dans la discussion avec ma princesse

…

Dimanche 17 mai

Instantanés du jour :

  • En tailleur sur le canapé, à lire sur écran et sur papier
  • À quatre pattes dans le bac à douche avec mes nouveaux gants sans latex
  • Agenouillée devant la cuvette des chiotte avec un cutter et une brosse à dents (grosse satisfaction d’essuyer le calcaire de la lame sur un Sopalin)
  • Accroupie au rayon des huiles et vinaigres pour trouver une bouteille de vinaigre cristal à 0,70 €, de celles qu’il faut entamer aux ciseaux pour qu’elles fassent pipi (plutôt que le pschit de vinaigre ménager en belles lettres blanches sur fond bleu à pas loin de 5€ au rayon ménage)

Après ça, le temps est à l’à quoi bon.

…

Lundi 18 mai

Je n’avais donc pas sauvegardé mes photos faites à l’iPhone depuis… août 2024.


Drama au cours de danse, rien de bien grave, des stress qui ont des besoins incompatibles pour être rassurés, mais je me serais bien passée de ça maintenant. La prochaine fois que je dois rassembler deux cours dans une chorégraphie, je réglerai des entrées et sorties qui se succèdent, sans chercher à maximiser le temps de scène de chacun en les faisant danser ensemble — c’est impossible en répétition, il n’y a jamais tout le monde.

Je rentre tard et récupère le boyfriend à la gare sur le retour. Nos peaux ont besoin de se toucher jusque tard dans la nuit.

…

Mardi 19 mai

Rendez-vous chez mon généraliste. Il connaît bien le parcours de soin : sa femme a eu un cancer il y a trois ans et a été soignée dans le même hôpital. Il doit avoir la quarantaine.


Le hug de L., que je ne reverrai pas avant l’opération, me surprend et me fait du bien.

…

Mercredi 20 mai

Dernière journée de cours avant l’arrêt. Je filme les chorégraphies pour mes remplaçantes, ça va, ça devrait aller, malgré les absences présentes et projetées.

Cookies, lily, lily, rose

Journal de début mai

Vendredi 1er mai

Le jour férié tombe sur mon jour de repos, ne change rien.

La recette de salade aux asperges d’OwiOwi pour ceux qui veulent. Je n’ai pas retrouvé l’extase de la première fois (concomitante avec une phase du cycle où mon odorat est décuplé), mais ça reste bien bon.

…

Samedi 2 mai

Plus qu’un samedi avant le spectacle : mi-panique mi-soulagement. Je ne serai pas là pour avoir honte de ma débâcle le cas échéant.

Je ne comprenais pas pourquoi ma collègue s’enquiquinerait à coudre des fleurs sur le costume : l’effet est sans commune mesure, cet ornement transforme à lui seul les robes en costume.

…

Dimanche 3 mai

Le rosier papillonne de ces fleurs luminescentes, qui toujours me rappellent le tableau de Sargent Carnation, Lily, Lily, Rose (que toujours j’appelle Rose, Lily, Rose).

Coupole du métro roubaisien

…

Lundi 4 mai

Réveillée à six heures, je n’ai pas la force de me lever et je suis déjà au conservatoire. Que ce soit pour ruminer ou vagabonder, mon cerveau ne trouve nulle part d’autre où aller, aucun projet, aucune réjouissance où me projeter qui ne soit pas en rapport avec la danse, le boulot, le conservatoire. Sur ces considérations, je me rendors de sept heures à neuf heures trente, me réveille lourde du repos qu’a pris, que réclame encore mon corps.

Deux, non trois, roses rouges ont écloses ce matin.

Tout mettre au carré, un petit carré devant chaque tâche, cochée au fur et à mesure de la matinée, jusque dans l’après-midi. Administratif pour le boulot et pour l’opération : trouver, télécharger, renommer et envoyer les musiques du spectacle, rédiger des mails pour l’organisation du même spectacle, prendre rendez-vous avec le généraliste pour obtenir un arrêt (l’hôpital arrête uniquement le jour de l’opération et pas pour la durée d’arrêt recommandée par eux-mêmes), chercher une remplaçante pour la durée de l’arrêt, faire son virement à la psy, facturer mes cours passés… Il y a des mots de passe à taper, retrouver, réinitialiser, des informations à reporter, pour tout aplanir, prévoir, contenir, aérer, mieux respirer — ou hyperventiler, on ne sait jamais trop avec l’efficacité, qui perdure au-delà de sa nécessité et transforme tout en chose à régler.

Les élèves ne sont pas nombreuses, mais la chorégraphie est pas mal nettoyée, les têtes regardent en même temps dans la même direction et les bras empruntent à peu près les mêmes trajets. Les interprétations diverses me forcent à préciser mes impensés. Les costumes sont arrivés et, portés, moins laids que dans mon souvenir ; cela devrait même bien rendre sur scène avec les lumières (une élève semble dépitée et se console en se disant, un pan de la jupe métallisé doré à la main, qu’elle retirera ce bout de tissu ensuite).

Il faut souvent contraster les lumières ; une lumière de la même couleur que le costume l’avale, apprends-je quatre jours après avoir rendu ma conduite lumière… pleine de rouge sombre et de jaune doré pour des costumes bordeaux et dorés.

…

Mardi 5 mai

À la psy, je raconte n’avoir rien trouvé à penser que boulot au réveil (il y avait bien les vacances à la campagne chez le boyfriend, en me concentrant, mais c’est de l’ordre du souvenir plus que de la projection). Comment ne plus ne penser qu’à ça, comment cesser d’être bonne élève, ne pas me sentir illégitime ? Et soudain les deux sont liés : je ne peux pas me sentir légitime comme professeur si je reste dans le rôle de la bonne élève.

Il ne s’agit pas de se sentir illégitime et de s’en moquer, me reprend la psy, mais de comprendre pourquoi je me sens illégitime. Elle insiste sur la question, elle qui en thérapeute TCC privilégie bien plus souvent le comment que le pourquoi. Et pourquoi je ne sais pas y répondre, ou esquive ?

Pendant cette séance, je prends conscience que tout tourne autour du travail. Le relie au fait que je ne vois pratiquement plus mes amis. Il en ressort que j’ai besoin de nourrir ma vie privée, même si ça me demande une énergie que j’ai l’impression de ne pas avoir. La psy entérine : cela a un coût, mais faible au regard de ce que cela pourrait m’apporter, et je repense à cet enthousiasme démesuré d’aller manger des cookies.

Il ne s’agit pas de faire moins (pour s’économiser) mais plus — cesser de tout optimiser, de tout optimiser pour le boulot. Emoji mindblown. Cela me rajoutera des contraintes, certes, mais elles seront moins pesantes si elles ne concernent pas uniquement le boulot. À la place de ce repos qui ne me repose pas, ne serait-il pas plus joyeux d’organiser une journée à Paris, par exemple, pour voir mes amis ?

Qu’ai-je fait pendant les grandes vacances l’été dernier ? Sur le moment, rien ne me vient que l’Angleterre. Quinze jours sur deux mois. Je ne sais déjà plus ce que j’ai fait l’été dernier. La démonstration souligne la nécessité de structurer son temps — pas le blinder, précise la psy, mais prévoir des choses dont on se souvient.

Moi qui avais l’impression de ne plus avoir la force d’avoir envie de rien, voilà que j’ai envie de plein de choses. Je lui parle pêle-mêle des cours de qi dance par sa voisine de palier, que j’ai découvert en la googlant dans la salle d’attente, de hobbys abandonnées (le dessin, et la frustration qui prend le pas sur le plaisir — ou alors en groupe, en ateliers ?), d’envies ajournées sans jamais m’y être essayée : le kit de linogravure jamais ouvert par peur de gâcher (n’est-ce pas gâcher que de le laisser dans le placard ? Tell me about it), l’apprentissage toujours repoussé du violoncelle à cause de l’investissement financier et temporel qu’il suppose. La psy remarque qu’il comporterait aussi « discipline que vous aimez » — que j’aimerais retrouver en tous cas, et pas concernant mon outil de travail. Quand je me rapproche trop de la danse, la psy souligne le besoin de sortir de mon univers. Il y a bien la lecture qui reste possible, et j’y prends du plaisir, mais pas par anticipation ; ces derniers temps, je ne me réjouis pas vraiment de la suite qui m’attend. J’éprouve le besoin de sortir des mots (écrit-elle en un billet fleuve), du dualisme corps et mots, j’ai besoin de quelque chose qui passe par le corps… sans que ce soit de la danse (et là, ça se corse).

C’est la magie de la psychothérapie : il n’y a rien que je ne savais pas, mais les points se relient, la constellation dessinée est tout autre que le jeu de points à relier prénumérotés avec lequel j’étais arrivée. J’ai beau connaître le danger du hobby devenant métier, j’y suis tombée en plein dedans, les circonstances aidant (ou n’aidant pas) : éloignement géographique des amis, déménagement du boyfriend, niveau de vie réduit de manière peut-être un peu plus drastique que ne l’exigeait la situation… Je me suis repliée sur une vie asséchée et, sous couvert de tenir, je rends les choses plus pesantes encore.

Faire davantage d’efforts pour que, dans l’ensemble, ils me coûtent moins…

Faire des efforts, en faire un. Le soin de sa personne qu’a la psy (avec ses belles boucles d’oreille, conques dorées) me pousse toujours à faire un tout petit effort de tenue les jours où j’y vais — ne pas attraper le dernier truc porté sous prétexte que c’est le plus confortable. Penser à ces vêtements usés aux fibres imbibées de sueur, que je n’arrive pas à jeter, que je porte en boucle me donne une soudaine envie de shopping (je déteste le shopping), d’image de moi ravivée. Ce qui me gêne aussitôt : se sentir bien passerait aussi par là, impliquerait de repasser par davantage de consommation ? Du matériel, des restaurants, des vêtements ? Vous n’allez pas vous mettre à consommer excessivement, me rassure la psy, qui voit et la bestiole à laquelle elle a à faire et sa réticence. Me serais-je enfermée dans l’austérité, à trop vouloir être raisonnable (et cette phobie de gâcher) ? Je ne suis pourtant pas du genre à me priver — au contraire : j’ai tendance à faire attention dans les menues dépenses pour pouvoir y aller les yeux fermés quand j’en ai vraiment envie. Peut-être faudrait-il y aller les yeux ouverts, pour ne pas involontairement s’entraîner à étriquer ses envies.


Je repars de la séance guillerette, même si mes voisins de tram plombent l’ambiance avec une collègue de 35 ans partie en 2 mois, et d’autres cancers, il y a des tumeurs dans la famille de Thomas, à moins que la famille de Thomas ne soit une famille à tumeur ? Il est question de l’architecture de Bruxelles aussi, et des destructions pendant la seconde guerre mondiale. Avec un accent de grosse bourgeoisie, la nana déclare qu’elle aurait été pendue pendant la seconde guerre mondiale. Pourquoi, demandent ses amis. Oui, pourquoi ? « Parce que j’aime trop le peuple allemand. » J’essaye d’halluciner discrètement. Pas l’Allemagne, les Allemands ou la culture germanique, non : le peuple allemand. Ein Vok, ein… Un peu plus tard, elle parle d’un collègue, allemand donc, parti lui aussi trop tôt, alors qu’il était si jeune… et musclé… le souvenir la met en émoi. Moi, en effroi : pourquoi pas aryen, tant que vous y êtes.


Ça sent bon la sauce à verser sur le tofu soyeux.


Cinq autres boutons de roses rouges pustulent dans le mur de végétation.

…

Mercredi 6 mai

Kick de réalité cancéreuse au réveil (j’avais oublié ?).


Premier passage de la chorés des intermédiaires avec les tutus, ça devrait bien rendre. Fin de la choré des petits : commencent les répétitions, le encore, encore, qui leur semble de trop, et à moi aussi, malgré tout ce que je vois encore à améliorer pour que ça passe.


À H., je raconte que, vendredi, on va manger des cookies (je ne prononce pas le s) et la mention de cet afterwork d’enfant nous donne rapidement envie de cookies là maintenant. Je prends congé d’elle et, sur un coup de tête, fonce chez Ben’s cookies dans le Vieux Lille, vite vite, un aller-retour, choper un cookie avant que la boutique ferme, avant que H. rentre chez elle, avant que l’heure du dîner soit de beaucoup dépassée. J’ai six heures de cours de danse dans les pattes et j’avale les deux kilomètres à grandes enjambées, la vitesse engendrant la joie sans résulter du stress. Je jubile comme si je préparais un mauvais coup ou me rendais à un rendez-vous amoureux ; j’ai fait dérailler le quotidien, le retour fatigué chez moi, je vois défiler le haut des immeubles, remarque une rambarde en pierre que je n’ai jamais vue, dans une rue dont je ne connais que les dalles à motif mangées par le béton. Cette opération cookie est un pur plaisir d’amitié, m’offre plus de joie que je ne lui en offre à elle — et en même temps, cette impression de (dé)celer un début d’amitié. T’es folle, me dit-elle joyeusement quand je drop le cookie au chocolat à l’école avant de prendre la poudre d’escampette.


Salade de concombre et tartine ricotta-huile d’olive

Illumination : finir le concombre non pas en simili-tzatzíki, comme je le fais d’habitude, mais à la coréenne (sans piment). Vinaigre de riz, sauce soja, furikake. La fraîcheur est plaisante.


Jambes écartées, collées, serrées, surélevées, reposées, dépliées… ce n’est pas une chorégraphie sensuelle, c’est une gymnastique désespérée pour tenter de sortir des toilettes. Risible et douloureux. Une heure, une heure du matin. De retour à deux heures.

…

Jeudi 7 mai

La journée n’est pas du tout aussi dure que les 5h30 de sommeil le laissaient anticiper. Sur l’adrénaline, je suis plutôt même moins fatiguée que d’ordinaire, alors que c’est presque du 10h-10h (21h30 en réalité).


C’est très satisfaisant. Dixit S. Mes petits ouiii de souris prof de danse quand un élève chope le truc après que je l’ai aidé à ajuster sa position.

La forêt d’adultes débutantes commence à ressembler à un corps de ballet, mieux synchronisées, ports de bras plus affirmés.


Toute la journée, tout le monde se souhaite un bon week-end. Le jour férié tombe sur mon jour de congé, et je travaille samedi comme d’habitude.

…

Vendredi 8 mai

Entrer mes élèves adultes comme contacts sur WhatsApp, avancer les cours du prochain jeudi férié, vérifier des horaires, rédiger et envoyer un mail d’information pour les élèves du conservatoire, un autre mail de rappel, trouver une remplaçante pour le créneau qui n’a pas encore trouvé preneur, décrire mes exos, envoyer les musiques… tout en maintenant une ou deux conversations privées asynchrones en parallèle, par messages et vocaux… je  passe du téléphone à l’ordinateur, d’une application à une autre,  traitement de texte, navigateur, agenda, je suis efficace, je jongle entre les fenêtres et je continue aves les onglets, sans plus trop savoir parfois ce que je suis venue y faire, repartir d’Instagram, est-ce que mon interlocutrice a répondu ? Je suis efficace puis plus, de moins en moins, je ne me résous pas pour autant à abandonner avant d’avoir fini, ai-je fini, que me reste-t-il, ah oui, ah non, il doit rester quelque chose auquel je n’ai pas encore pensé, je continue à passer d’un onglet à l’autre et à ne pas tenir en place, navigation d’interface en interface, l’efficacité est addictive, je veux être encore efficace, quelle tâche virtuelle puis-je encore effectuer, sur Instagram un post explique que le burn out n’est pas un problème de working too hard mais de ne plus savoir sortir d’un productive mode. Je ne tape pas sur le bandeau du bas pour en savoir plus, je vais plutôt déjeuner et lire une bande-dessinée dans l’éclaircie de la terrasse.


Sur Instagram, quelques vidéos de danse me rappellent pourquoi j’aime le danse.

Un corps de ballet de femmes en cheveux qui, de leurs sauts de chat, découpent l’espace en baklavas joyeux — créer la surprise avec ce pas de débutant !

Une version de La Belle au bois dormant que je ne connais pas, avec des mouvements des bras ailés qui suggèrent le plongeon du canard bec dans l’eau — révélation : dans canari, il y a canard !

C’est ça que je veux, que j’aime, lassée des Here’s what you whould do et Don’t make these mistakes. Les conseils pédagogiques pour lesquels je me suis abandonnée fire back en accusations larvées, je suis même fatiguée des précautions oratoires soulignant que nos manquements de professeurs ne sont pas de notre faute, on ne nous a pas appris ça, c’est tout, venez l’apprendre dans ma formation, early bird arrivera bien à tirer les vers $$ du nez.

Racheter son scroll par quelques secondes de geste qui ne soit pas seulement mouvement.

…

Samedi 9 mai

C’est notre dernier cours ensemble avant le spectacle. Je dois expliquer aux élèves que je ne serai probablement pas là pour les voir danser, je me fais opérer.
— Une opération de quoi ?
— Une opération.
On ne va pas plomber l’ambiance. Déception de part et d’autre (abandon, désintérêt), que j’atténue tant bien que mal en les encourageant, en leur souhaitant beaucoup de plaisir sur scène et en les assurant que je penserai fort à elles (je n’y avais pas songé avant de leur dire).

Cela se passe bien avec les petits, mais à la fin du cours des intermédiaires, une élève vient me voir en me disant qu’elle a mal au dos. Je lui pose quelques questions, elle s’est fait ça en montant la jambe plus haut que d’habitude en arabesque, non, elle ne peut pas arrondir le dos sans douleur. Je lui propose de s’allonger au sol pour trouver la détente, mais quand elle s’aperçoit être incapable de s’asseoir, elle commence à paniquer, et moi avec.  J’appelle les parents (la mère), dépêche une camarade dans les vestiaires pour l’aider à se rhabiller, des grandes tentent de la rassurer, elles aussi ont eu des lumbagos, ça fait très mal sur le moment c’est vrai, mais ça passe vite ensuite. J’ai littéralement des larmes sur les mains. La mère arrive vite, coutumière des lumbagos mais pas trop pour les médicaments me dit-elle, et tente d’emmener sa fille, mais les escaliers sont un calvaire, par la pointe, le talon, de face, de dos ou de côté, en s’appuyant sur les épaules de sa mère ou en faisant peser son poids sur la rambarde. La mère l’encourage à dépasser sa panique, elle en est capable, mais à quel prix, panique n’est pas douleur, quatre marches en dix minutes, quand la gamine font en larmes, je fonce à l’accueil et ensemble prenons la décision d’appeler les pompiers. Elle a douze ans bordel, et besoin d’antidouleurs.

Pour évaluer la situation, un des pompiers se place derrière elle et lui palpe délicatement le dos ; son collègue resté de face l’avertit aussitôt qu’elle vient de grimacer de douleur. Quand elle renonce à masquer, les pompiers décrètent qu’ils vont chercher une planche, à laquelle ils vont l’arrimer (la scotcher) pour pouvoir l’incliner avec un minimum de mouvement et ainsi l’amener à l’étage du dessous où se trouve l’ascenseur. Cela fait bien trente à quarante minutes que j’ai laissé les autres élèves en plan, aussi je laisse faire les professionnels et pars retrouver le reste de la classe, non sans un crochet pour la salle des professeurs pour décharger quelques pleurs de tension nerveuse.

En cette période de spectacle, je fais des échauffements rapides, et j’ai omis, je m’en rends compte a posteriori, un réel travail de mobilisation de la colonne vertébrale — il n’y a que de petites amplitudes dans leur chorégraphie. Ce genre de blessure est sûrement multifactorielle, intervenant quand le corps est déjà fatigué et fragilisé, mais je ne peux fuir ma part de responsabilité et donc de culpabilité. La mère, elle, s’en veut d’avoir laissé venir sa fille alors qu’elle était fatiguée.


Je finis ma journée de cours tant bien que mal, secouée, laminée, puis file rejoindre mes deux collègues pour notre afterwork cookie (délicieux), prolongé sur la pelouse à attraper les derniers rayons du soleil entre les immeubles. La psyché un peu éclopée pour tous trois, on cause pianiste beau comme un dieu, sauna gay et utilité sur Terre (le tour pris par la conversation m’a rappelé Leibniz et j’ai expliqué ce qui m’avait marqué en lisant Samah Karaki, le free won’t plutôt que free will). Nous n’avons pas les mêmes orientations sexuelles ni les mêmes croyances religieuses (c’est même à chaque fois un éventail de possibles) et ça m’a fait beaucoup de bien de baigner hors de mon univers, shootés au sucre, entre futilités et questions existentielles.

Cookie chocolat et noix de macadamia

Au moment de me coucher, je suis prise de fièvre et frissons.

…

Dimanche 10 mai

Nuit en pointillés, journée à cuver un genre de gastro ou d’intoxication alimentaire. Je suspecte le Cantal, mange quelques fruits, du congee, et comate devant Resilient Man.

Suivre les grenouilles

Journal de fin avril

Lundi 27 avril

Cours de stretching postural : je commence à sentir un semblant de chaîne avant. Je me tiens, respire mieux, joyeux, après ça.


J’étais sereine pour l’IRM jusqu’à ce que je vois l’infirmer préparer une seringue. Contrairement aux deux autres que j’ai pu faire, celle-ci nécessite l’injection d’un produit de contraste. Je montre mes avant-bras à l’infirmer qui choisit le gauche ; avec une belle veine dans le pli du coude, on ne va pas se compliquer la vie. Je détourne la tête pour le laisser piquer, je n’aime pas ça, je le dis, ça m’échappe, je n’aime pas ça, et me reprend aussitôt parce que c’est bête,  enfin, personne n’aime ça. Il confirme : même les gars tout tatoués, alors qu’on pourrait penser qu’une aiguille après ça… L’infirmier se détourne pour attraper un truc derrière lui, il aurait pu anticiper pour ne pas me laisser avec l’aiguille dans le bras plus longtemps que nécessaire. Il attrape je ne sais quoi, je ferme les yeux pour le laisser terminer.

« Ouvrez la main. » Je n’avais pas conscience de l’avoir refermée en poing, j’imagine être trop crispée pour la manip’, il faut se détendre, mais je sens qu’il dépose quelque chose dans ma main, je ne comprends pas, j’ai toujours les yeux fermés alors je les rouvre, il y a un tube en plastique dans ma main, relié à un fil transparent, relié à mon bras, un truc fiché dedans, c’est un cathéter.

Vous avez vu l’épisode de Grey’s Anatomy avec un patient qui a une mine (ou un obus, je ne sais plus) dans le corps ? L’aile de l’hôpital est évacuée dans l’attente de l’équipe de déminage et les médecins partent les uns après les autres de la salle d’opération, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus que deux, Meredith (ou Cristina ?) qui maintient la pression sur la mine pour pas qu’elle explose et un mec qui ventile le patient pour le garder en vie. Il lui explique ce que ça fait une mine qui explose, de la poudre rose de chair, il lui explique qu’il a une famille, des enfants, et tout en parlant d’une voix rassurante, il lui colle la pompe dans l’autre main, il la presse avec elle jusqu’à ce qu’elle ait pris le rythme… Elle a à peine le temps de comprendre ce que signifie ce qu’il lui a mis dans la main que le mec se casse, elle est seule avec l’engin mortel. Eh bien voilà, toutes proportions de drama queen ôtées, je me suis sentie Meredith en découvrant le tube dans ma main, et en comprenant que l’injection n’était pas faite d’une seule piqûre en amont.

L’infirmier colle une espèce de scotch transparent dessus pour que ça ne bouge pas, le truc va me rester dedans tout du long, j’essaye de ne pas paniquer, et le gars me laisse là, tire le rideau, le patient précédent aura fini d’ici dix minutes, DIX MINUTES en plus avec ce truc douloureux dans la peau, pourquoi on n’a pas attendu le dernier moment ? Putain de respiration en cohérence cardiaque. Je tiens mon bras gauche avec le droit pour que ça bouge au minimum, sauf pour essuyer une larme de panique, le temps de m’habituer à l’idée sinon à la sensation.

Et oui, je sais, on m’a dit depuis que l’aiguille ne reste pas à l’intérieur, c’est seulement un bout de plastique souple, mais vous savez quoi ? Y’a quand même un corps étranger fiché dans mon corps, qui outrepasse la frontière de la peau.

La suite est plus drôle. La technicienne en radiologie en forme manifestement une autre. En m’installant sur une plateforme avec un trou pour chaque sein, elle lui explique : « On vérifie que ça ne fait pas de pli. Là, évidemment… » Un pli sur une si petite poitrine, il faudrait vraiment le vouloir.

Bouchons d’oreille et casque, ce n’est pas un peu ceinture et bretelles ? Je n’y prête pas tellement sur le moment, au casque qui me couvre plus ou moins bien les oreilles ou le cartilage, mais mon accouphène m’y fait souvent repenser depuis, ça l’a intensifié — ça ou la fatigue.

Ce qui me fait oublier le cathéter n’est pas le bruit, mais le sang qui circule de moins en moins dans mes bras, placés devant moi comme les nageurs des couverts à salade Pylone. En essayant de minimiser les mouvements de ma respiration, j’ai fini par me détendre musculairement et le socle me comprime désormais sous le bras. Je n’ose presser la poire, de peur qu’il faille reprendre en amont et que cela prolonge l’examen, alors j’ouvre et je ferme doucement mes doigts et, voyant que cela ne provoque aucune réaction de la part des techniciennes, que cela ne compte manifestement pas comme bouger, j’entreprends de micro ajustements et transfert de poids pour libérer sans « bouger » la zone étranglée. Si c’est pas du beau travail propriocéptif de danseuse, ça… Consciemment gainée, je retrouve la position que j’avais naturellement un peu crispée et ça (se) passe. Je finis tout de même gelée, veste en polaire dans la salle d’attente.


Reprendre. Redécouvrir qu’on sait donner cours.

…

Mardi 28 avril

Journée de rendez-vous à l’hôpital, tous notés avec leur horaire et leur salle sur un ticket de caisse — du speed dating médical.

Vous êtes ensemble ? La dame plus âgée devant moi se retourne pour savoir de qui elle serait accompagnée et nous acquiesçons à l’existence l’une de l’autre sans vraiment nous regarder, comme à la boulangerie quand l’ordre de la file est incertain. Je fais chuter la moyenne d’âge, mais non, non, je n’accompagne pas madame, on a chacune le sien, de cancer qu’on vient faire soigner.

À l’accueil, je n’arrive pas à déterminer qui forme l’autre de la très jeune à son poste ou de la femme plus âgée installée à ses côtés (me voilà entre (leurs) deux âges). Ma situation maritale se suspend entre deux cases : je suis en couple, mais nous ne sommes pas mariés et nous n’habitons pas ensemble, ce qui fait de moi une célibataire administrative (l’expression semble leur soulager la tâche) tout en étant, je vous rassure, une patiente bien entourée qui ne viendra pas grossir les rangs des malades amoureusement abandonnées. Quand je donne l’adresse des personnes à prévenir, la dame s’étonne de la distance géographique : « Ah oui, il faut vraiment avoir envie de se voir. » On a vraiment envie de se voir, je confirme-clôture d’une voix ferme.


Le speed dating commence en douceur, avec une infirmière dont les grands yeux et les bouclettes disent je suis à l’écoute. Ce que je sais de la suite ? Opération, radiothérapie, hormonothérapie. Chimio en fonction de l’analyse de la tumeur. Elle me trouve « bien informée ». Il ne lui en faut pas beaucoup, je pense, puis je pense aux vieilles dames croisées dans le couloir. Peut-être qu’à un certain âge, on assimile moins bien quand il faut du même mouvement encaisser ?

L’infirmière m’interroge sur un possible désir d’enfant, je dis ce que j’ai à dire et me fais quand même refourguer un prospectus sur la fertilité — elle est obligée de me le donner, m’avoue-t-elle. Mais pas moi de le lire. Je le fourre avec les autres papiers, peu surprise qu’un désir de ne pas ne soit pas respecté. C’est encore comme si l’on ne pouvait pas savoir ce que l’on ne voulait pas. Dès fois qu’on change d’avis. Et nous n’en changeons pas, imbéciles que nous sommes. Et certaines en changent, ce qui ferait d’elles des femmes (sans qu’on sache si c’est de devenir mère ou de vérifier l’adage). Souvent femme varie. Laissez-moi a-variée.


La chirurgienne, elle, est autiste. Elle me regarde comme si elle se répétait qu’elle devait regarder les patientes dans les yeux, et ne me voit pas, probablement concentrée à fixer un point près de l’œil pour échapper à tout regard. Ça déroute le mien, deux aimants retournés qui s’évitent à se chercher.

Ses mains aux ongles courts, bien vernis (bien vernis comme le reste de son visage est bien maquillé, avec application), sont posées devant elle sur le bureau, l’une contre l’autre, doigts bien serrés, conques posant là quelque contenance, contenant quelque envie de fuir.

Elle parle et il ne faut pas l’interrompre, je le sens. Pas parce qu’elle serait sachante, mais parce qu’il faut que les choses soient dites d’une certaine manière et dans un certain ordre, sinon ça déborderait des mains en conque. Elle répond à mes questions, sans les éviter ni s’en agacer, mais ça la fait dévier, il faut reprendre, comme mon amie PinkLady reprend le fil de ce qu’elle a à déroule,  peu importe où les circonvolutions de la conversation l’ont fait dériver. Sa nuque ne bouge pas, rien dans son être ne bouge, elle reprend de sa voix douce et basse et sans hésitation et je ne l’interromps plus (plus trop), même si j’aurais envie de lui dire que, c’est bon, elle peut arrêter de masquer.

(Se débarrasser des mots qui viennent et ne conviennent pas : froide, monocorde, débiter…)

Jpp ce sont les meilleurs, s’enthousiasme S. quand je lui raconte. Et de me raconter que ces chirurgiens ont en général un rituel avant d’entrer au bloc, suivent un ordre pour enfiler leur blouse ou leur charlotte.

C’est elle qui m’opérera, elle ou un de ses collègues. La précision en passant me heurte, me déçoit discrètement. Pourquoi je la rencontre si potentiellement ce ne sera pas elle ? Parce que, comme pour le prospectus fertilité, il le faut ?
Moi ou un de mes collègues. Peu importe qui, peu importe l’humain, quelqu’un vous ouvrira.


Ni ouvertement bienveillante, ni retranchée, la radiologue me donne l’impression d’être revenue parmi les gens normaux, quoi que cela puisse vouloir dire. Probablement est-ce seulement de retrouve du mouvement ; ici, le corps médical n’est pas fiché derrière un bureau, il se déplace, va vérifier, manie, accompagne. C’est étrange d’ailleurs, cette double vitesse des hôpitaux : les patients patientent pendant que les médecins subissent un rythme effréné.

Moment de connivence avec l’assistant lorsqu’il se prend un vent de la (vieille) dame devant moi, qui ne l’a probablement pas entendu lui demander son dossier, et qui (du coup ?) passera après. Ce même homme me rappelle ensuite de suivre les grenouilles. Comme dans un conte, je suis les grenouilles (qui ont des gueules de crapaud), mais le charme s’évanouit sitôt dépassée l’aire de jeux planquée à l’intérieur de l’hôpital. Le marquage au sol redevient plus classique, lignes jaune et orange, jusqu’à l’espace du parcours rose.


Dans la salle d’attente, des vieilles engueulent leur accompagnant (Tu ne peux pas être un peu optimiste, pour une fois ?). En face, on bredouille pour sa défense ou l’on reste coi. Sur le moment, je me dis qu’elles abusent, qu’elles peuvent bien comprendre et entendre l’amour qui se fait du soucis ; plus tard, je pense à leurs traits fatigués, aux effets secondaires de l’hormonothérapie, à Hors de moi. Que sais-je des bouffées de colère, de l’exaspération au long cours ? Et si les conjoints partaient aussi pour ça, pas seulement par lâcheté ? (Reste que ça reste très genré.)

Le boyfriend, lui, en rira : l’accompagnant est là pour ça, pour aider à décharger.

L’atmosphère est plus légère entre une mère et sa fille, dans les mêmes âges que moi, peut-être plus jeune. Il me semble que c’est elle la patiente, qu’elle vient représenter avec moi les 9% de cancers avant 40 ans, mais c’est à mon tour d’avoir le doute sur qui accompagne qui. Une photocopie de carte vitale dépasse de la pochette sur la table et confirme mon impression première — sur la photo d’identité, le visage est jeune.


Petit pain au lait, concombre et Philadelphia battu : une bonne idée, que je retiens. La collation néanmoins porte bien son nom et m’ouvre l’appétit pour un déjeuner. Ce sera un bretzel à la cafétéria d’un autre bâtiment du centre hospitalier. Étudiante en médecine, S. s’est extraite de ses révisions pour me rejoindre et me faire faire le tour du propriétaire. Je chausse mes lunettes de soleil. Ici Coeur-Poumon, là un escalier aux glycines abandonné. C’est vraiment une ville dans la ville — il y a même une médiathèque ! Au retour, je lui montre les grenouilles et, cette fois-ci, ne me retiens pas de sauter d’un autocollant à l’autre. Quand elle me laisse pour retourner à ses révisions, l’amusement retombe d’un coup. Je ne suis plus infiltrée dans un lieu inconnu, je suis là pour une raison et je m’enlise dans la patience.


L’anesthésiste est mon dernier rendez-vous de speed dating. Il n’a pas la même dégaine que les autres, sans blouse, avec un simple T-shirt et des godillots en cuir noir un peu destroy, languette pendante. Les anesthésistes sont toujours les plus cools, me confirmera le boyfriend ; c’est eux qui ont la bonne drogue.

Après avoir donné un poids approximatif au cours des derniers rendez-vous, je rencontre enfin une balance. Le chiffre supérieur à ce que j’avais imaginé me surprend et me contrarie légèrement. Les muscles, c’est vrai, aussi, je m’oblige à penser. Tout dans les ischio-jambiers.

Coup de mou ensuite. J’ai joué à l’observatrice toute la journée, comme si ça ne me concernait pas, mais ça me concern.


Il faut encore donner cours après ça. L. se montre adorable en mettant à distance certaines remarques que j’aurais pu prendre comme critiques. C’est bon d’entendre quelqu’un d’autre dire : elle nous saoule. Puis sans se saouler, on se gave un peu, en tous cas moi, d’une tartinade jaune contenant de la coriandre (je déteste la coriandre, mais ne déteste pas du tout la tartinade ?!) et d’autres petites choses d’apéro pour fêter les 50 ans de F.  Je suis épuisée et contente d’être divertie de l’épuisement, même si les prolongations le prolongent.

…

Mercredi 29 avril

Quand soudain, plus de lumière, plus de musique. La salle est aveugle, impossible de faire cours à la lueur verdâtre de la sortie de secours ; le cours suivant est annulé. (Le courant, m’a-t-on dit, est revenu trente minutes plus tard, alors que le site d’Enedis indiquait plusieurs heures avant rétablissement.)


Les échos des conversations parfois…

Après les crises récentes du boyfriend et sa décision de changer de régime alimentaire, je découvre que H. a souffert d’une maladie inflammatoire bien hardcore et qu’elle a, elle aussi, revu entièrement son alimentation. Les habitudes se prennent ; à présent, elle en a envie pour le goût et plus seulement pour sa santé, les fruits lui font vraiment envie…

En parlant hormonothérapie, elle me raconte l’histoire d’une amie dont le corps a refusé la ménopause forcée et qui a galéré avec des accès de colère monumentaux qui lui rendaient la vie infernale à elle et à son entourage… jusqu’à ce qu’elle trouve une spécialiste vraiment spécialisée à Paris, qui lui a changé la vie. H. me propose de demander ce contact à son amie, au cas où. Il est toujours bon d’avoir des jokers.

…

Jeudi 30 avril

L’opération tombe le jour du spectacle ; il faut bien l’annoncer à l’équipe — en visio, car cette fois, je n’ai pas cherché à annuler mon rendez-vous avec la psy pour participer à la réunion. J’ai simplement dit que j’avais un rendez-vous médical, et je n’aurais pas l’impression de proférer un semi-mensonge si la santé mentale n’avait pas forcément besoin de l’adjectif qui la caractérise et l’ostracise de la santé tout court. De toutes façon, c’est simple, si je ne suis pas suivie par la psy, je risque l’arrêt pur et simple.

La demi-heure de visio qui suit mon annonce en préambule est étrange : je suis à la fois hors-jeu, reléguée en marge d’un événement auquel je ne participerai pas, et submergée par la profusion d’informations relatives à l’organisation. Bof, psy, pleurs, ai-je noté dans le brouillon de ce journal. Ce n’est pas mon meilleur rythme ternaire, mais hé.

Vous ne pourrez pas tout faire, m’assène la psy. Ou était-ce conjugué au présent ? A-t-elle ajouté en même temps ?
Vous ne pourrez pas tout faire en même temps.
Vous ne pouvez pas tout faire en même temps.
Vous ne pouvez pas tout faire.
Je ne peux pas tout faire.
Une chose à la fois.

En sortant, je repasse aux toilettes où le soleil chauffe les fesses et par la fenêtre desquelles on aperçoit généralement un ou plusieurs chats dans une cour plus lointaine. WC with a view.


Entretien au débotté : mieux vaut ne pas interroger la frontière entre bonne franquette et inorganisation. Dans les couloirs, je croise une collègue qui a appris ce matin, une femme belle et émouvante, c’est inscrit dans son corps, une vibrance méditerranéenne à pouvoir se la représenter en déesse ou en héroïne de tragédie grecque. J’apprends qu’elle aussi a eu un cancer bien plus jeune, un cancer dont je ne connaissais même pas l’existence, mais peu importe, pourtant quatre ou cinq heures d’opération, ça semble autrement lourd ; ce ne sont pas les mêmes traitements, mais elle sait le cheminement par où l’on passe, il faut que je me fasse aider, elle me parle de gouttes, de gouttes à prendre, tant pis si ça prend un an ou deux ensuite pour s’en défaire, et je comprends à retardement qu’elle parle d’anxiolytiques avec accoutumance.

Ma compréhension est altérée par l’émotion qu’elle me renvoie. Le visage soucieux et désolé, je commence à m’habituer, mais là ce n’est pas l’expression compassée que tout un chacun porte comme un masque, fusse le plus sincère. Là, c’est tout un être qui a passé sa vie à incarner — à peaufiner, l’émotion musculaire, à fleur de chair, millénaire et vulnérable, irriguant, sillonnant tout le corps jusqu’à ce que tout mouvement devienne geste. Elle me prend la main, et j’ai du mal à ne pas pleurer, dans ce couloir où j’attends mon entretien avec le directeur-adjoint, où je révisais mon cours à donner après. Elle dit aussi : le travail n’est pas la priorité. (Je veux bien être d’accord, mais j’ai du mal à comprendre comment l’articuler à une poursuite d’activité.)


Je sanglote en différé en marge de l’établissement où je donne cours ensuite. Assise sur un muret en retrait, certaines de mes élèves passent devant moi, heureusement sans me voir. Le Stresam a beau ne pas prendre la forme de gouttes, il fait son effet : n’empêche rien d’advenir, mais empêche que ça se prolonge. Je sens les vagues de molécules dissoudre le réflexe des sanglots. Couper cours.

La pianiste qui-a-appris-aussi est compatissante, presque vener contre la maladie. Il faut donner cours quand même, et je me reprends au jeu, d’autant plus facilement que ce sont là des élèves-bonbons (pour reprendre une formule de Daniel Pennac lue il y a fort longtemps). J’axe le cours sur les orientations et les épaulements, pour un effet tongue-twister qui agace-amuse la classe. À leur niveau, ce n’est pas tout les jours qu’on apprend quelque chose de nouveau qui ne soit pas une difficulté technique supérieure ; cela sort du training.

Ma collègue de jazz arrive en avance, demande si elle peut assister à la fin du cours et j’ai un bête accès de stress de me savoir observée, alors qu’elle voulait seulement être là, pour me dire son soutien (j’en ai pleuré, ah mais non, euh, faut pas) et observer ses élèves sans être elle-même en charge. Les rôles s’inversent lorsqu’elle fait ensuite répéter une élève, et c’est effectivement intéressant de voir comment les atouts et les achoppements qu’on observe dans une discipline se transposent ou non dans une autre. Notre regard de professeur se fait lui aussi au prisme de notre discipline. Je vois les courbes qui se perdent au niveau de la nuque parce que je cherche la verticalité de toute la colonne. Je ne vois pas le tic des impacts (accélération du mouvement jusqu’à l’arrêt soudain) parce que l’élève privilégie les impulse (décélérations) en classique.


Le crumble deux chocolats tout sucré : pas forcément une bonne idée de dîner anticipé. Coup de mou en cours de route, mais j’ai plaisir à donner ces cours.