Juin 2024, journal

Samedi 1er juin

Remplaçante de remplaçante, je donne un cours one-shot avec les élèves de première année, à tâtons. Un radiateur grille-pain tente de faire monter les 17° du studio ; les élèves se stockent devant à leur arrivée. Autant dire qu’on a arpenté la salle à coup de grands pas glissés et sautillés avant de se mettre à la barre.  Ah, vous n’avez pas encore vu les dégagés derrière ? Et vous les faites face à la barre ? Alors, on va les faire devant et côté face à la barre ! Arrivés au milieu, je commence à les trouver chou, alors qu’on s’entraîne aux triplettes tous ensemble dans un grand cercle. Les sautillés rencontrent toujours un franc succès ; j’ajoute au bout deux petits tours en piétinant sur soi pour travailler la tête des tours, comme me l’a appris ma tutrice : ils n’ont jamais fait ça et s’en sortent très bien !

La seconde heure est occupée par un atelier sur la pantomime. On apprend quelques gestes ensemble et on sous-titre un passage vidéo pour qu’ils puissent ensuite inventer leurs propres histories par petits groupes. Ils se trucident à tout va, et semblent adorer ça. Comme ils ressuscitent facilement, je n’y vois pas d’inconvénient. À la question finale de savoir quel était le meilleur mime, je me garde bien de répondre, même si j’ai un faible pour le résumé éclair du Lac des cygnes avec princesse des cygnes, promesse d’amour, mariage et trahison.

Je leur souhaite un bon week-end et les enfants me demandent si ce sera moi la semaine prochaine — non — ou l’année prochaine, alors, est-ce que j’ai les deuxième année ? — non, non plus — mais est-ce que c’est moi qui choisit, qui ne veut pas être là l’année prochaine ? — non, je reviendrais avec plaisir, mais ce n’est pas moi qui décide, je ne suis que remplaçante — deux secondes de déception et ils sont en week-end.

Une fois le studio vidé, j’aperçois devant le radiateur grille-pain un sweat et un livre éventré par une lecture interrompue — tiens, les enfants d’aujourd’hui lisent encore les aventures des orphelins Baudelaire. Je ramène ces objets trouvés à l’orée du vestiaire, des mains s’en emparent, le livre était ouvert page 52, je précise. En repartant vers le studio, j’entends une petite voix s’exclamer « Elle est trop sympa » et mon petit cœur les trouve, eux, trop sympas.

L’après-midi, le remplacement concerne une classe de fin de deuxième cycle que j’ai déjà eu une fois — un bon groupe bosseur. J’entends mal un prénom et déclenche les rires en répétant, un peu incrédule, Huguette ? (Depuis que j’ai croisé des Lucien et Lucienne parmi les plus jeunes, je ne suis plus sûre de rien.) Huguette qui n’est donc pas Huguette le prend bien, elle serait capable d’en faire une running joke.

La fin du cours technique est joyeuse, un peu bordélique, avec des piqués sur une musique électro et un grand pas en manège qu’elles n’ont pas l’habitude de faire. Elles commencent à fatiguer alors je les rassure, il n’y a qu’un seul pas un peu difficile dans cet exo, dont je commence la démo : pas de valse en tournant… pas de valse… posé tour développé seconde… Ah bah, il est là ! s’exclame une élève. Le pas un peu difficile. Elles ne l’ont jamais travaillé, mais plus de peur que de problème, elles s’en sortent pas mal du tout. L’une d’elles restent même suspendue la jambe en l’air, surprise par son propre équilibre (j’adore ces moments).

On passe ensuite au travail des variations pour leur examen, et qu’est-ce que j’aime ce travail individuel d’accompagnement ! Les personnalités ont toute la place de se développer, et les difficultés propres à chacune mettent en évidence la cohérence d’une organisation corporelle qu’on ne faisait qu’apercevoir par bribes lors du cours collectif. J’embête chacune sur un terrain différent : monter sur la pointe et pas la carre pour L., trouver davantage de rotation dans tous les mouvements pour A., mettre moins de tension pour É. qui en finit avec le pied légèrement en serpette, définir le trajet des bras pour V., les habiter davantage pour L. et relever les yeux, pardi ! Son regard la déséquilibre, je ne la lâche pas, mais je mets du temps à comprendre qu’elle ne regarde pas tant par terre qu’en elle-même. C’est sur le trajet du retour que je le comprends : « Mais je regarde quoi, du coup ? » Elle demande quoi et pas : regard fovéal et non périphérique. J’aurais dû lui dire que c’est comme quand on attend quelqu’un sur le quai d’une gare : on ne scrute aucun point précis, mais on balaye l’espace pour y voir surgir ce quelqu’un.

Pendant la majeure partie du cours, A. semble sur la défensive quand je tente de lui donner des corrections… et se détend quand je lui suggère d’aborder sa variation d’examen avant la même présence folle qu’elle avait sur scène pendant le spectacle. À la fin des trois heures que nous passons ensemble, je sens qu’elle reçoit mes corrections non plus comme une critique, mais comme une tentative de ma part pour l’aider. Le dialogue est ouvert quand je lui explique que j’ai le même défaut qu’elle, les jambes arquées pour avoir forcé l’en-dehors sans la rotation adéquate, mais qu’on peut rééduquer ça avec de la patience, et que ça soulagera probablement son psoas douloureux (c’est de là que s’est engagée la discussion). Sans avoir la même morphologie ni le même caractère qu’A., je me suis un peu retrouvée en elle, dans l’impasse de progression où elle va vite se trouver, à être solide techniquement, solaire sur scène, mais mal placée, presque en-dedans à force de sous-exploiter son en-dehors. Est-ce donc ça, devenir professeur, tenter de donner aux élèves ce dont on a manqué, pour les voir briller ? Et s’en trouver nourri dans le même mouvement, comme si une réparation s’opérait ? J’ai l’impression de retrouver l’élan de mes années de conservatoire, non par procuration, mais par imprégnation, en étant à une autre place avec elles, mais dans la même vitalité.

Les dernières minutes s’éparpillent en étirements, rangement, conversation, au milieu de quoi L. me dit avoir adoré le cours, c’était génial — mais c’est vous qui êtes géniales, bordel, je ne dis pas bordel, je ne dis pas non plus le début, ça me surprend toujours autant que ça me ravit. Foncièrement heureuse avec le sentiment d’être à ma place, je traîne mes courbatures précoces à toute allure sous la douche puis à l’Opéra de Lille, où je renoue avec mon ancienne vie de balletomane-mélomane en assistant à la générale de La Chauve-Souris. Il n’y a personne pour poser une main sur mon genou pendant la représentation, mais il y a le velours des fauteuils, l’orchestre qui s’accorde, l’obscurité vivante de la salle, l’inventivité folle, follement joyeuse, de la mise en scène et, parmi les figurants, une danseuse croisée au cours la semaine passée.

Euphorie peu avant minuit, lorsqu’en discutant avec une ancienne camarade récemment diplômée, j’entrevois une solution possible pour ménager la chèvre et le chou (conservatoire et école privée) sans avoir à me dupliquer le samedi matin à la rentrée prochaine, ni à me dédire et mettre quiconque dans la panade. Dans cette perspective, je lui cède des cours plus rémunérateurs et récupère des cours moins éloignés de chez moi, sans éveil-initiation (l’idée de faire 1h20 de trajet pour me trouver à 9h face à 18 petits monstres me terrifiait un peu —dix-huit dans un studio de danse !). J’espère que ça pourra se faire, je sens à ce que ça dénoue en mois que c’est ce qui me conviendrait. Le sentiment de libération est tel que j’ai du mal à trouver le sommeil.

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Dimanche 2 juin

Rêve. Je me réveille (dans mon rêve ?) au moment où je me faisais draguer par Gaspard Ulliel. Je prends un car pour Saint-Rémy-lès-Chevreuse et, une fois dedans, ne parviens plus à me souvenir pourquoi… une histoire de remboursement lié à des transports… à une journée à Disneyland ? La gare ferroviaire et routière de Saint-Rémy a tellement changé, presque méconnaissable ainsi modernisée en espace souterrain ATM avec des portes coulissantes et des boutiques — dont une un peu tarabiscotée de matériel d’art et produits culturels. Il n’y a pas le DVD que je cherche, mais des pinceaux de calligraphie chinoise qui m’inspirent des usages érotiques, calligraphier sur le ventre avec les sécrétions transparentes récupérées un peu plus bas.

Du Preljocaj à la télé ! Je regarde Mythologies assise sur mon coussin jaune, par terre, comme un enfant au milieu de ses camardes, mais seule, adulte, simplement parce que je regarde si peu la télé qu’elle est éloignée du canapé jusqu’à l’autre mur. Ça me suffit généralement pour bitcher d’un œil distrait, mais là je veux voir, les gestes, les corps, la chorégraphie, j’ai besoin de me rapprocher, de rester assise, attentive, au milieu de la pièce sur mon coussin jaune, radeau d’enfance, de jeune adulte, depuis lequel je renoue avec ce plaisir un peu oublié de spectatrice — recevoir les images, s’en étonner, interpréter et changer d’hypothèse à mesure que les indices et les tableaux fluctuent.

Mauvaises herbes ou terrasse fleurie ?

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Lundi 3 juin

Une nouvelle fois, je me retrouve seule à un cours collectif, qui devient de facto un cours particulier. Cette fois-ci, c’est le cours de stretching postural et on travaille sur l’arabesque. La prof m’asticote puis, tenant ma jambe pour que je me concentre uniquement sur le buste, m’enjoint de me regarder dans le miroir : ce n’est pas une belle arabesque, ça ? De fait, c’est une belle arabesque, avec un dos joliment creusé que je ne m’étais jamais vu. Mon corps en est donc capable ; reste à en devenir moi capable, et à pouvoir reproduire la torsion qui me manquait au niveau des côtés. Je ne sais pas si la connexion neuronale-musculaire n’a jamais été établie ou si elle a seulement été « débranchée » suite à la hernie discale, mais il me faut le cours entier (et une manipulation pour détendre le carré des lombes, complètement réfractaire) pour convoquer le mouvement. Je n’y réussis qu’à grande peine, devant sans cesse lutter contre des mouvements parasites (décalage des côtés, rotation des épaules…), alors que la prof tourne à ce niveau aussi facilement que pour faire des non de la tête.

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Mardi 4 juin

Rêve. Je retrouve mon ex qui n’est pas ex, nous n’avons pas formellement rompu quoique cela fasse quatre, cinq mois que nous ne nous sommes pas vus, lui avec sa copine, moi avec le boyfriend. Il me fait visiter sa cuisine refaite, la salle de bain aussi, nickel, équipé, ça pue l’argent, la manière dont il en fait étalage, très arriviste, montre argentée au poignet, j’ai décidément changé de vie par rapport à lui. Nous nous essayons à fricoter, nous embrasser, mais ça ne prend pas, il ferait mieux de retrouver sa copine, factuellement, car je n’éprouve aucune jalousie, rien, il a cessé d’avoir une emprise affective sur moi, il faudrait seulement acter ce qui a cessé d’exister. // Bravo mon inconscient d’arriver à cette conclusion trois-quatre ans plus tard.

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Les maisons de Roubaix et des environs ont souvent des fenêtres arrondies en haut, l’arche soulignée par des briques de couleur. En bus, j’aperçois un immeuble plus récent que ces maisons typiques, où les fenêtres tout ce qu’il y a de plus rectangulaires sont surmontées par un petit arc de briques plus claires, sans autre soubassement que la tradition : les fenêtres ont des sourcils ! Il a suffi d’un décalage de vingt centimètres entre la fenêtre et son arche pour que s’y glisse cette poésie.

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On m’a donné rendez-vous au centre sportif Domyos pour d’éventuels cours de danse. Le lieu est une espèce de dystopie commerciale new age : on rentre dans un espace typer hangar avec d’un côté une cafétéria et l’entrée au club de sport, de l’autre un espace boutique non délimité, comme en libre service. Une femme se plante devant une caisse automatique, paye son dû, repart, pas de temps à perdre, pas de vigile ; les gens circulent là-dedans en sachant où ils vont, comme des voitures autonomes. Tous en legging : des clones en combinaison. Je me demande un peu ce que je fais là dans mon pantalon noir à pinces, i.e. le pantalon un peu informe que j’enfile comme un jogging un peu moins crasseux, un peu plus passe-partout — sauf ici, donc, où il est tout sauf neutre.

La prof avec qui j’ai rendez-vous me fait passer par une porte réservée aux collaborateurs et, après avoir traversé un espace de co-working dans lequel ça co-work chill, me fait découvrir la salle de danse, avec miroirs, sans barres. Je comprends immédiatement pourquoi la salle est utilisée pour les cours de yoga : la longueur qui fait face aux miroirs est entièrement vitrée et donne sur un plan d’eau artificiel, au-delà duquel quelques personnes baguenaudent sur des bancs et tables de pique-nique — une aire d’autoroute sans le passage des voitures. Le studio, très silencieux, est en soi apaisant. On y passe près d’une heure ou deux à discuter de ce qu’on pourrait y faire, de nos parcours, de comment on envisage les choses. C’est tellement autre chose qu’un entretien d’embauche, d’être sur un plan d’égalité, même s’il y a asymétrie. J’espère qu’on réussira à faire des choses ensemble ; il me plairait de revoir cette personne et de travailler avec elle.

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Mercredi 5 juin

C’est l’anarchie. Les enfants m’ont demandé si on pouvait réviser l’examen,  et les sentant un peu inquiets, j’ai fait l’erreur de dire oui. Je ne maîtrise plus rien. Ce n’est pas moi qui ai réglé les exercices, je ne les connais pas, et eux… les connaissent mieux les uns que les autres. À chaque fois que je demande à un élève de faire la démonstration de l’exercice avec les comptes (pour que le pianiste, qui n’est pas plus dans la confidence que moi, ait une idée de quoi jouer), c’est la foire d’empoigne : t’as oublié un dégagé, non on a changé mardi dernier, n’importe quoi t’étais pas là, en fait jeudi… Je m’emploie à les faire revenir à un silence plus fécond, sans avoir la présence d’esprit de revenir au cours que j’ai préparé et d’imposer ce dont j’ai la maîtrise. N’ayant pas l’initiative, je n’ai pas non plus le dernier mot. Tout le cours en devient laborieux, même quand la démonstration fait l’unanimité. Je réussis quand même à leur faire améliorer leurs pas de valse en tournant,  leur faisant répéter jusqu’à ce qu’ils passent en brossant par la première position, jusque-là escamotée. Ils pourraient progresser tellement plus vite s’ils n’étaient pas si dissipés ! Et avoir du plaisir à danser, au lieu d’être coincés dans ces temps de discipline inter-exercices. Un petit garçon très calme affiche un visage ostensiblement blasé par la situation ; je sais que je lui fais défaut.

L’agacement grandissant, je dois me retenir de rabrouer cette petite fille avec des facilités incroyables qui vient me trouver pour une fois de plus se lamenter qu’elle n’y arrive pas, alors qu’elle y arrive très bien, une fois sur deux, certes, mais c’est un pas nouveau, c’est normal. Son caractère geignard a tendance à m’exaspérer ; je dois me rappeler que c’est juste une petite fille en mal d’attention, juste une petite fille avec un besoin immense d’attention, auquel je ne peux ni entièrement céder (outre que ce ne serait pas lui rendre service, c’est pas possible avec le reste de la classe) ni tourner le dos. C’est là que je vois un manque crucial dans la formation : des notions de psychologie, pour savoir comment gérer certains comportements et quels comportements soi-même adopter, qui puissent réellement aider les enfants.

À la pause, une autre enfant demande à me parler : d’autres élèves ont mal parlé d’elle dans son dos pendant le cours. Une copine la rejoint, puis une autre et bientôt nous sommes un petit groupe dans le coin de la salle. Je les écoute attentivement, reçois leur parole, mais n’ayant rien entendu moi-même, ne veux évidemment pas prendre parti. J’ai en revanche ma responsabilité dans le bazar du cours ; je n’ai pas réussi à maintenir un cadre tel que ces commérages aient été impossibles pendant le temps du cours. J’apprends au passage que c’est le bazar chez moi et chez l’autre jeune prof, mais pas chez la doyenne, dont ils ont peur. On fait quoi alors ? On ne va quand même pas régner par la terreur…

D’un coup, la parole se libère. Une jeune fille me raconte : elle s’est fait crier dessus une fois et n’est pas revenue au cours la semaine suivante car elle en avait mal au ventre ; une autre : quand cette prof passe auprès de chaque élève pour corriger une posture, elle la saute systématiquement (et cette enfant qui n’a pas un corps particulièrement arrangeant se doute bien que ce n’est pas parce que sa posture est juste à chaque fois) ; une autre : elle m’a donné une seule correction depuis le début de l’année (être ignoré en cours est à la longue d’une grande violence ; je le sais et fais de mon mieux pour quand même établir un lien avec les élèves à qui je ne trouve pas spontanément quelque chose à dire)… Me voilà bien embarrassée : je connais cette professeure, ai moi-même suivi ses cours et sais d’expérience comment on peut être affecté par ses sautes d’humeur. Et je suis adulte, je sais que son ton parfois cassant n’est pas dirigé contre moi ni contre personne en particulier. Il résulte seulement d’une intense fatigue : en l’absence de la directrice, elle gère toute l’école à bout de bras. C’est globalement grâce à elle si les cours ont lieu… mais à peu près tout le monde se prend son stress en pleine tronche à peu près tout le temps.

Que faire dans un cas si contraire ? Dans l’immédiat, passer au cours du culture chorégraphique. La descente des Ombres rencontre un beau succès, les enfants veulent recommencer encore et encore… pour être devant, certes. Ça se chamaille dans la colonne avant que la musique commence, puis tous jouent le jeu et ils sont beaux, appliqués dans leurs arabesques de guingois et leurs ports de bras inspirés. À la fin de la séance, il y a une belle harmonie et synchronicité dans ce corps de ballet houleux… Certains veulent faire un dernier tour de manège, c’est d’accord mais seulement ceux qui veulent, c’est un peu dur pour les jambes à force. On me répond que c’est surtout les bras. Le petit garçon, lui, confirme que ce sont les jambes, mais il veut quand même le refaire une dernière fois — ça me rassure sur sa mine que je pensais triste et qui n’est simplement pas souriante. Ça ne sert à rien de sourire, lance-t-il à une camarade en rangeant ses affaires. Et de décocher un sourire comme s’il faisait la grimace.

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Jeudi 6 juin

C’est curieux comme je comprends assez rapidement ce qui cloche pour certains élèves, mais sèche pour d’autres — et presque toujours les mêmes, comme si je loupais quelque chose dans leur organisation posturale. Je vois que ça part de traviole, sans réussir à trouver quoi actionner pour rectifier le tour ou l’enchaînement. Ça me donne envie de m’excuser, ils ne méritent pas une prof en carton. Puis je montre à une autre élève comment anticiper et soutenir le mouvement avec les bras, et son entrelacé s’en trouve immédiatement métamorphosé. Je pressens qu’il va falloir se méfier de cet effet d’immédiateté si satisfaisant en tant que professeur, et ne pas lâcher l’affaire avec les autres.

J’ai aussi corrigé deux postures d’arabesque… défaut très similaire à celui qu’on m’a corrigé cette semaine. Combien de choses ne vois-je pas parce que je ne les ai pas bien incorporées ?

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Vendredi 7 juin

Mon visage est une soupe où tombent des cheveux blancs. Leur présence loufoque m’amuse, ils ne savent pas se tenir et zébulonnent. J’en ai découvert de nouveaux aujourd’hui et j’ai compris que, si je les aime bien, c’est parce que j’ai l’impression qu’ils se surajoutent aux autres, comme les années à ma petite existence. Tant que c’est en plus, ça me va. Mais si je songe que c’est à la place de, que ce sont des cheveux qui ont perdu leur couleur, et qu’à force, je pourrais perdre ma couleur, comme on perd le fil de son identité, alors là j’aime beaucoup moins les cheveux blancs. Alors je n’y songe pas, et je chéris mes cheveux blancs qui ne sont pas blancs, d’ailleurs, mais argentés. Châtain avec des rehauts en fil d’argent, c’est chic, non ?

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Samedi 8 juin

La lumière qui dessine au sol la vitre par laquelle elle passe

Rêve. Le boyfriend a changé de corps, mince-fuselé, je sens ses crêtes iliaques contre moi, ses os, ça me plaît. Il a aussi changé de tête ; lui sur moi, je n’avais pas remarqué. Il me charrie : je croyais que tu n’aimais pas les blonds. C’est vrai, bon, ça ne se voit pas trop. J’aime son nouveau corps, dans lequel il n’éprouve pas de douleur, c’est la première fois qu’il parvient à le revêtir dans le désir. Je crains pourtant de regretter son ancien corps, douillet et douloureux, c’est que j’y suis attachée à son ancien corps, même s’il est moins proportionné, moins directement excitant peut-être, j’y suis attachée à son corps que je connais, je l’aime — mais comment puis-je regretter un corps qui lui procure de la douleur ?

Rose blanche en gros plan, avec la lumière qui passe à travers ses pétales

Le grand beau ciel bleu ne devrait le rester qu’une heure ou deux alors je file au parc Barbieux sans même me doucher. Les pâquerettes ne sont pas encore réveillées, j’avais oublié que, comme d’autres fleurs, elles se recroquevillaient dans la rosée (je les préfère ainsi, délicates plutôt qu’immuables). Je reste sur la rive ensoleillée puis dans l’arène du mini-amphithéâtre, bordé par un olivier, où je ne m’étais encore jamais vraiment attardée. Évidemment, je fais un manège de piqués pour prendre possession des lieux (évidemment). Un buisson de fleurs me happe pendant un moment, j’essaye de photographier la douceur translucide des pétales, traversée en pleine ombre par le soleil ; quand je me retourne, quelqu’un a libéré la Palestine en lettres de couleurs, sur une marche dont je n’avais perçu que l’aspect minéral. Je n’ai vu ni senti personne passer. À quelques pas de cette troublante manifestation colorée, je bouquine un improbable essai poétique, militant, jusqu’à ce que s’avancent les nuages annoncés. Une voix impérieuse gueule près du pont en contrebas, photo ou poisson, je ne distingue pas, les deux sont également probables et improbables, le coin est photogénique et traversé d’un cours d’eau artificiel — à la répétition, je comprends que ça a mordu, ça canne à pêche dans l’étang.

Le plan d'eau qui scintille entre les arbres

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Dimanche 9 juin

Dans mon bureau de vote, une femme de mon âge, habillée elle aussi en robe T-shirt noir (moi avec un sweat, elle avec un joli bijou fantaisie et une poussette), prend les deux mêmes bulletins de vote qu’il y a, pré-pliés, dans mon sac. Moi seule est happée par ce jumelage secret, aucun lien ne s’établit, je finis mon origami de A6 à A7 seule dans l’isoloir.

Deux photos d'ado collées à même les briques pour une expo en plein air
Expo Regarde Roubaix

Mon quota journalier d’énergie décisionnelle a été aspiré dès le matin par le départage entre les deux listes de gauche ; je passe ainsi le début de l’après-midi à hésiter en boucle entre profiter du soleil et profiter d’une réduction sur les billets pour aller voir Secrets du ballet. Une demie-heure après n’avoir rien décidé au parc Barbieux, le soleil commence à se voiler — le non-choix n’est jamais un bon choix. Heureusement, le narrateur de mon roman mange une pomme, et ça me déclenche une envie de pomme aussi puissante que si c’était un mi-cuit au chocolat : en quartiers croquants trempés dans du peanut butter, c’est extatique. Le dîner bâclé pour finir le tofu soyeux et les résultats de l’élection, beaucoup moins. Les trois derniers épisodes de Derry Girls me font sourire et renouer avec l’espoir historique.

Nouvelle recette : mieux qu’un polanski, une polantarte, aka ratatouille sur lit de polenta.

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Lundi 10 juin 

Aujourd’hui, au menu du cours de posture, la rotation de la hanche et l’engagement du couturier dans le retiré… ce qui m’a ensuite permis, pour la première fois de ma vie, de trouver la sensation de reculer pour mieux avancer-rotationner-présenter la jambe développée en quatrième devant dans la jambe sur la barre. Le tout en débriefant-bitchant avec une camarade de la formation. Ça me met la patate pour la journée.

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Mum m’a mis en copie de son dernier mail à Foncia qui, trois ans après avoir récupéré les clés de mon appart parisien, n’a toujours pas rendu la totalité de la caution. Ils prétendent n’avoir pas récupéré le dernier relevé de charges… ce qui ne les a pas empêchés de clôturer mon dossier. J’imagine qu’ils arnaquent souvent les gens comme ça. Sauf que le gens, ici, a une maman juriste, ascendant pitbull. Extrait de son dernier mail : « Votre politique est l’inertie mais sachez que je n’abandonne jamais. » Je la connais depuis 35 ans, les gars, ce n’est pas du bluff. Je serais vous, je rendrais le pognon fissa.

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En ouvrant le sachet de gyozas pourtant surgelés, je suis assaillie par l’odeur de la viande. L’agression se répète les jours suivants à chaque fois que j’ouvre le congélateur, alors que l’odeur de la viande en train de cuire reste généralement alléchante pour la végétarienne que je suis devenue. Puis l’arôme fruits rouges du bonbon Kréma avalé par le boyfriend se diffuse autour de lui avec la même intensité que si c’était le nuage d’une cigarette électronique, et alors je fais le rapprochement (qui ne passe pas par la gélatine de porc) : à l’approche des règles, mon odorat est bizarrement décuplé — timing parfait pour profiter pleinement de l’odeur dégueulasse du sang…

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Mardi 11 juin

Tiens, si on regardait The Fabelmans ? Le boyfriend n’aime pas trop Spielberg, mais il veut bien tenter. Le film est tellement plan-plan, tellement américain, que j’attends que quelque chose d’autre que le petit train du gamin déraille. Mais toujours rien au bout de 25 minutes, le héros est désespérément sur les rails d’une carrière au cinéma. C’est tellement mauvais que je prélève quelques carottes dans le reste de la timeline et c’est tout vu, on arrête là les frais. Pour ne pas rester sur un échec, le boyfriend lance le premier épisode de The Office : c’est un second échec.

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Mercredi 12 juin

Un petit garçon du cours de danse est victime de harcèlement de la part de trois de ses camarades — l’affaire a éclatée samedi dernier. Le directeur du conservatoire passe faire une intervention auprès des élèves. Très calmement, sans identifier personne, il rappelle la définition du harcèlement, insiste sur le caractère répétitif  de cette violence — s’il s’agissait d’une seule occurrence, son auteur pourrait ne pas s’en rendre compte, pourrait faire une blague, par exemple — expose les peines prévues par la loi, et réinscrit son intervention dans un cadre bien plus large qu’un rappel d’autorité. Il explique comment se situer au sein du groupe, que la compétition c’est avec soi-même mais pas avec les autres, qu’on grandit soi artistiquement et humainement avec les autres, en s’entre-aidant. Malgré son costume qui tire aux entournures, il est assis par terre avec les enfants, en cercle, prend son temps pour bien se faire comprendre, sollicite et répond aux questions. Il fait ça très bien, j’en prends note au cas où ce genre de recadrage m’échoirait un jour. Pendant qu’il parle, je regarde les élèves, que je n’ai jamais vu aussi attentifs, je scrute les attitudes et les regards. On m’a communiqué des noms en aparté, et l’une des bullies regarde ses chaussons pendant la majeure partie de l’intervention — j’imagine que le message est passé. J’ai du mal ensuite, à l’encourager autant que les autres élèves pendant le cours.

Le cours reprend, les conversations avec : je n’ai vraiment aucune autorité, ni naturelle ni artificielle. À la fin M., une élève que je ne reverrai pas (le groupe a examen la semaine prochaine et elle sera partie en vacances la semaine d’après) me demande si je veux bien lui écrire un petit mot dans son cahier en souvenir. Oui, bien sûr, si ça peut lui faire plaisir. Mais aussitôt, quoi écrire ? Je me lance, deux autres élèves par-dessus mon épaule s’étonnent de mon écriture — j’avais oublié l’effet que produit une cursive fine et régulière sur mon prochain (ça et le stylo-feutre fuchsia, me revoilà collégienne). M. remercie, sort de la salle puis revient : elle a été contente de m’avoir comme professeur — et moi comme élève ! — est-ce qu’elle peut avoir un câlin ?

Un bel été pour M., belle danseuse à la fois discrète et solaire.
Toï toï toï pour tes examens et au plaisir de te revoir danser sur scène l’année prochaine. 

Pas sûre que ce soit éthique et responsable, comme disent les vrais profs de l’Éducation nationale. Je n’ai pas été briefée sur le harcèlement et les petits mots dans le cahier.

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Je suis contente de découvrir Tenet en streaming avec le boyfriend pour qui c’est un second visionnage : on peut appuyer sur pause quand le besoin s’en fait sentir et débriefer de ce qu’on a vu à l’aune de ce qu’il revoit. Le boyfriend m’avait prévenu que c’était difficile à suivre et je craignais de m’énerver en quête de sens, mais c’était sans compter sur l’excitation que les paradoxes temporels génèrent chez moi. Ces films ne manquent pas de sens, jamais, tout au plus en ont-ils trop : trop de sens de lecture et relecture, d’hypothèses et interprétations possibles. Ça me va, le surplus de sens, je gère beaucoup mieux que la vacuité de son absence, surtout quand on a des failles dans lesquels le balancer — ce qui échappe se met aisément sur le compte du paradoxe, je l’admets bien plus volontiers. Bref, j’ai kiffé. Et la poésie des oiseaux qui s’envolent à rebours dans le monde à entropie inversée…

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Jeudi 13 juin

Après une journée de YouTube politique :

— C’est la sénatrice, là…
— … celle qui fait exploser les têtes.
— Ah mais oui !

Les souvenirs reviennent peu à peu tandis que nous commençons la saison 4 de The Boys.

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Le boyfriend est d’humeur indienne, ce qui est assez rare pour commander : je découvre ainsi le saag paneer, au goût plus riche (et épicé) que le palak paneer que je pensais retrouver. Apparemment, la crème y est optionnelle et les épinards peuvent être mêlés à d’autres types de légumes verts tels que des feuilles de moutarde. Je me régale aussi de la touche à peine perceptible mais umamiesque qu’apporte l’eau de rose à mon naan kashmiri, qui en devient un dessert.

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Vendredi 14 juin 

Rêve. La directrice de l’école de danse avec qui j’ai une entente pour la rentrée prochaine m’annonçait que, finalement, il n’y aurait que 5h de cours sur la dizaine prévue ; les autres, ce serait l’encadrement de la partie gymnase, nettement moins rémunérées. Je peste de m’être fait avoir, mais décline et y trouve finalement mon compte : ça libère le jeudi pour des cours à Domyos, cette fois-ci actés. Je me suis réveillée presque déçue que cet arrangement n’ait pas eu lieu.

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Samedi 15 juin

Le boyfriend m’emmène à ma première manifestation. Il y a du monde, mais pas trop, pas au point d’avoir peur de la foule, de fait plutôt familiale. Après avoir piétiné pendant une heure de discours (je me distrais en cherchant la créativité dans les pancartes), on se met en marche. À tout moment, des gens rallient ou quittent le cortège, reviennent avec une bière trop chère, rejoignent une connaissance. C’est un peu comme une promenade du dimanche, avec vraiment beaucoup de monde qui fait sa promenade du dimanche en même temps, un samedi, au milieu de la rue, avec des drapeaux qu’il faut éviter quand il sont maniés avec désinvolture par plus petit que soi, juste devant soi.

Ça y est, nous avons trouvé notre nouvelle série à regarder ensemble : Fargo, thriller perché qui fait buguer plus que peur.

…Dimanche 16 juin

Menues tâches que je procrastinais néanmoins : résilier ma carte UGC Illimité, désherber la terrasse. C’est fou l’énergie qu’il en coûte de se mettre à faire ce qui n’en requiert en vérité que très peu. Une information à chercher, un formulaire à remplir, une tâche simple à effectuer… c’est comme si je ne pouvais faire qu’une ou deux de ces choses dans la journée, en matinée, et ensuite le quota est épuisé, il faut attendre le lendemain matin, pour au final me demander ce qui là-dedans était si sorcier.

L’inertie du boyfriend installe sur le canapé un trou noir auquel je veux, voudrais, n’essaye même plus de résister. Je supporte un temps les voix qui sortent continuellement de sa tablette, des voix enjouées, déprimées, qui s’enthousiasment ou s’engueulent, s’invectivent souvent  — des piques de son qui m’agressent d’autant plus que j’essaye de les ignorer, me faisant gratter la couenne par le boyfriend qui a parfois d’un côté le chat et moi de l’autre. J’ai quelques jours de résistance, puis je demande la grâce des écouteurs, quand je commence à déteste la personne velléitaire que je me sens devenir. Contrairement à ce qu’il pense, ce n’est pas une question de savoir profiter de ne rien faire, de prendre plaisir à pas grand-chose, c’est justement que je n’y prends aucun plaisir ; mon plaisir passe par tout ce qui peut naître du silence.

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Lundi 17 juin 

Me bziter à l’oreille à chaque fois que je suis sur le point de m’endormir est une technique assez sûre pour me mener au bord de la crise de nerf. À deux heures du matin, le boyfriend m’entend pester et me sauve du moustique qui me harcèle en proposant d’échanger de pièce. Il ne l’entendra pas de la nuit.

À chaque fois que le boyfriend s’en va, c’est la même chose, ça va, ça va aller, puis c’est l’appel d’air de la tendresse suspendue, ma peau esseulée, et ça me tombe dessus, une tristesse antérieure qu’il faut purger, laisser s’écouler par la cornée et la trachée. Je m’agite pour éloigner le spectre du jamais plus, vide la litière du chat, ramasse les verres, les mouchoirs, un papier de Michoko, compresse une bouteille de Coca vide, remise la seconde couette, range, nettoie, efface toute trace de présence pour ne pas ressentir l’absence. Un tour au parc Barbieux et c’est bon, je peux rentrer chez moi, je n’y suis plus seule, seulement chez moi.

Au parc Barbieux : Elle passe son temps au cinéma, les derniers films, elle les a tous vus. Elle n’a pas vu un film depuis, depuis que. Je n’entends pas l’évènement perturbateur. Un autre binôme : Tu peux te réjouir pour elle ; elle a un bon salaire, ta sœur… Après une après-midi passée à écouter des vidéos anticapitalistes affalée sur le boyfriend comme du fromage à raclette, ça fait étrange. Je mets enfin le doigt dessus : Frédéric Lordon a des airs de Fabrice Lucchini.

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Mardi 18 juin

Cours de stretching postural. J’ai senti mes ischio-jambiers (en contraction, parce qu’en étirement, j’ai l’habitude).

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Mercredi 19 juin

Ravitaillement à la médiathèque. J’ai besoin d’apaiser mon esprit qui stresse pour le cours de demain :  est-ce qu’on fait un atelier de composition chorégraphique, par exemple en transposant leur variation comique en mode tragique, sur le Lacrimosa utilisé pour l’une de leur variations personnelles ? Mais ils en ont soupé, de leur variation. Alors profiter de ces heures de fin d’année sans plus d’objectif pour travailler sur le placement, à la recherche de sensations fines ? Mais ce n’est pas très fun, et je ne suis pas certaine d’avoir du matériau pour deux heures s’ils n’entrent pas dans le jeu. Une nouvelle variation, alors ?

Je cherche une variation « unisexe » pour un atelier avec mes 3e cycle (en 2h, on ne va pas travailler deux variations différentes). J’ai Vaslaw en tête, mais persuadée que c’est de Béjart, ne trouve aucune vidéo. Quand je comprends que je fais erreur, qu’il s’agit d’une pièce de Neumeier, le prix de Lausanne me vient en aide. Leurs archives sont une mine d’or (même si je regrette de ne pas trouver le coaching, qui aurait été utile pour comprendre l’esprit de certains passages). Sur les trois candidates, je choisis de me fier à celle dont les comptes sont les plus clairs, même si je préfère l’interprétation d’une candidate qui n’a apparemment pas allée en finale. L’apprentissage est laborieux ; j’ai beau alterner entre analyse frontale et ordinateur face au miroir, j’ai toujours des problèmes de latéralisation dans les changements de direction, surtout quand la caméra fait des plans serrés et que je perds de vue les coulisses.

En feuilletant l’autobiographie d’Aurélie Dupont, j’ai crains un style type procès-verbal (qu’on retrouve souvent dans les ouvrages de qui n’a pas l’habitude d’écrire), mais le dialogue en cause était une fausse alerte : c’est très intelligemment mené, à l’image de l’artiste et de sa danse.

L’idée de créer une chaîne YouTube consacrée à la culture chorégraphique commence à faire son chemin et même à m’obséder. J’ai du mal à m’endormir, rêvant hors sommeil à des vidéos sur le ballet blanc, la présence, les mains, les métaphores…

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Jeudi 20 juin

Heureusement que j’ai prévu un travail un peu structuré ; on avait oublié de me prévenir que le cours était portes ouvertes. Heureusement bis, il n’y a qu’une seule maman, adorable. Puisqu’on a du public, je propose qu’on commence en mode spectacle par les variations de l’examen qui est déjà passé. La maman est gênée, il ne faut rien changer pour elle, elle va se faire toute petite et regarder ce qu’il y a à regarder, tout est intéressant, que je fasse comme d’habitude, surtout. Elle est quand même contente de voir sa fille danser, me remercie ; les parents assistent au spectacle de fin d’année, mais ont rarement l’occasion de voir le travail fourni pour les examens. Les filles passent toutes, et se saisissent de l’occasion pour se filmer les unes les autres, pour montrer à leurs parents, justement.

On s’attaque ensuite à la variation de Vaslaw. Le garçon qui avait contraint et orienté mon choix est absent ; je me dis que j’aurais pu en choisir une autre… Mais elle plaît manifestement aux quatre filles qui sont là ce soir, et même très fort à l’une d’elle (je savais qu’elle lui irait), alors ça va. Évidemment, dans l’élan, j’oublie devoir ne pas arrondir le dos ; la ceinture lombaire me permet d’assurer le reste du cours, mais le mal est fait. Trop tard, tant pis. Je suis épatée par la vitesse à laquelle la variation entre dans leur corps, malgré la rapidité des pas et mon décryptage parfois approximatif. Il y a quelque chose de fascinant à voir cette danse passer d’une candidate du prix de Lausanne à ces élèves, de la vidéo au studio, par l’intermédiaire de ma personne qui jamais ne l’a dansée. Je peux donc transmettre quelque chose que je ne possède pas, comme à table on passe un plat que l’on n’a pas préparé.

Puis vient le moment de se quitter, je n’avais pas anticipé leurs retours adorables. Je les imaginais tolérer les tâtonnements d’une prof débutante, elles m’apprennent que je donne des supers conseils et qu’elles se sont senties moins délaissées grâce à ma présence. Tous nos petits cœurs fondent, nous discutons une bonne vingtaine de minutes, échangeons nos comptes Insta — est-ce éthique et responsable, aucune idée, elles sont pour certaines majeures, pour d’autres pas encore ; toutes ont un petit choc en découvrant que je n’ai pas 5 mais 15 ans de plus qu’elles. On finit par se quitter, je les laisse prendre des selfies souvenir dans ces studios qu’elles quittent après des années et des litres de sueur, et croise dans le couloir la maman qui attend que sa fille se rhabille après avoir attendu vingt minutes de discussion : « On ne sort jamais vraiment d’ici. » Elle me dit que sa fille lui a parlé de ces cours, et d’une autre phrase avec un accent slave émerge le mot « inspirant ». Je repars en serrant contre moi le petit pot de fleurs tout rond d’arrangement et de forme que sa fille m’a offert — autant de volume que ses cheveux détachés lorsqu’elle dansait la pièce contemporaine de sa classe lors du spectacle.

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Vendredi 21 juin

Gloria au cinéma : ça me donne la patate.

Le micro de mon téléphone est bel et bien HS. Il faut remplacer tout la façade avant : 185€, m’annonce le génie du bar Apple. Heureusement sa collègue laisse traîner une oreille et me suggère d’utiliser les écouteurs, avec micro intégré : cela tiendra ainsi jusqu’à la fin de la batterie.

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Dimanche 23 juin

Vers 1h (donc techniquement lundi), je finis d’intégrer les dernières corrections : le manuscrit de mon bouquin sur la danse est terminé.
Joie : j’avais commencé en 2015 (je me souviens être stoppée dans l’élan du NaNoWriMo par les attentats du Bataclan).
Abattement : jamais je ne trouverai d’éditeur.

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Lundi 24 juin

Cours de stretching postural : encore beaucoup de rotation à acquérir.

Maria au ciné. Il faut croire que je suis sur une lancée de films féministes redresseurs de torts passés.

…Mardi 25 juin

Bouts de papier à carreau déchirés et rassemblés où l'on devine un "(Merci) pour TOUT", avec la signature (Marie 1C3)

Quand je n’ai pas mis mes chaussures depuis plusieurs jours, je vérifie qu’aucune araignée ne s’y est glissée : l’inspection ne révèle la présence d’aucun insecte, mais de plein de petits morceaux de papier à carreaux. Intriguée, je fais tomber tout ce que contient la chaussure, défroisse et tente de recoller les bouts… pour comprendre qu’il s’agit d’un petit mot glissé par une élève… il y a quinze jours ! Cela fait quinze jours que j’écrabouille un mot doux, glissé dans mes chaussures de marche comme dans des souliers par le père Noël. Je ne sais pas si je suis plus éberluée par le fait de n’avoir rien senti (les chaussures sont un peu larges) ou qu’il reste encore assez de morceaux pour que le message puisse être reconstruit avec son autrice.

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Il y a toujours quelque chose à observer au parc Barbieux. Aujourd’hui, des chiens et leur maître sont stationnés, respectivement assis et debout, à un mètre et demi de distance les uns des autres, sur l’allée qui serpente sous les branchages bas du hêtre pourpre. On dirait la répétition d’une parade ou d’un défilé à l’arrêt. Je remonte la file et les dépasse par la pelouse.

Une autre fois, un mec adulte court comme un enfant avec son seau pour puiser de l’eau dans le canal et venir arroser un énorme poisson qui gît sur une toile noire — vraiment énorme, très très dodu. Je me demande pourquoi il ne le rejette pas à l’eau s’il ne veut pas le voir mourir, et je comprends en apercevant son énorme réflex qu’il prolonge l’agonie (ou la délivrance ?) de l’animal pour pouvoir le photographier.

Une unique fleur rose au milieu d'un massif de fleurs jaunes

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J’y suis conviée le matin pour le soir : assister aux cours de danse adulte que je vais reprendre à la rentrée, pour voir le style de cours dispensé et rencontrer les gens. La barre à terre est du genre bourrin, ce qui tout à la fois me rassure (le public est bosseur) et me laisse dubitative (j’ai le quadriceps tétanisé et, quatre jours plus tard, encore des courbatures aux cuisses, soit pas franchement ce que je vise comme renforcement — work smarter, not harder). Le cours suivant, j’observe. La barre est complète, costaude, un peu chorégraphiée, avec des exercices qui se concatènent, mémorisés pour être enchaînés et gagner du temps ; je comprends mieux comment le cours peut ne durer qu’1h15. Assise par terre, je suis épatée par les demi-pointes hyper hautes ; ce n’est manifestement pas un hasard statistique. L’ambiance est folle, tout le monde rigole et se charrie, au moins autant qu’ils bossent. Ça se confirme à l’apéro de fin d’année et de départ à la retraite qui suit, auquel je suis conviée sans avoir rien apporté. Ça va, on ne t’a pas trop effrayée ? me demandent les unes et les autres. Que nenni. Il est 23h passées quand une jeune femme me raccompagne au métro ; elle vient d’obtenir son master de droit et embraye en deuxième année de médecine. That kind of danseur amateur.

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Le boyfriend aimerait bien lire mon manuscrit. Il a l’impression que je fais de la rétention alors que je me retenais surtout de faire l’enfant de 5 ans qui a besoin qu’on regarde ce qu’il fait — ça, je le fais pour un dessin, parce qu’un coup d’œil ne mange pas de pain, mais 196 pages, c’est autrement plus indigeste.

Découverte du soir : le boyfriend fait très bien le speaker des années 20-30. La voix nasillarde et gouailleuse, les césures dans la phrase, le vocabulaire désuet, c’est incroyable.

…Mercredi 26 juin

J’ignore si c’est dû à la chaleur (31° dans le studio) ou à la présence des parents en cette journée de portes ouvertes, mais les enfants sont d’un calme exceptionnel. Il reste encore trente minutes quand on arrive au point où l’on devait s’arrêter les cours précédents. La vérification est éloquente ; les bavardages font perdre un tiers du temps d’habitude… Comme ce n’est pas le dawa, j’ai la disponibilité d’attention pour remarquer les progrès, les pieds présentés sans serpette à la barre et tout le monde qui tourne dans le même sens dans les pirouettes au milieu.

La présentation des chorégraphies créées par les enfants en petits groupes récupère l’attention des parents qui s’éventent. Lorsque j’explique qu’on est parti de l’idole dorée pour s’inspirer de son esthétique, sans travailler la variation en elle-même qui est beaucoup, beaucoup trop dure, la maman qui corrigeait des copies a laissé échapper un « ça, c’est sûr » — et une maman balletomane, une ! À l’autre bout des bancs est assis un papa qui manifeste son empathie pour tous les enfants, et pas seulement sa progéniture. Les ridules autour de ses yeux s’animent aussi quand un petit garçon lit consciencieusement son exposé sur Carmen — tout pour l’opéra et pas un mot sur le ballet de Roland Petit, ça m’a fait sourire. Un autre groupe pitche Raymonda comme si c’était une princesse Disney incarnant un message de développement personnel. Mes sourcils se sont probablement levés un certain nombre de fois. Ils sont un peu petits pour se livrer à un tel exercice, demandé par la professeure que j’ai remplacée. Je leur ai proposé de les présenter uniquement pour qu’ils sentent leurs efforts valorisés et n’aient pas l’impression d’avoir travaillé pour rien.

Et puis, rien, c’est fini. J’écris deux mots pour deux enfants qui arrachent une page de leur cahier à cette fin, rassure une maman pour lui dire que tout se passe bien avec sa fille, et apprend de l’administration que j’aurais pu avoir 8h de cours l’année prochaine — 8h à 12 minutes à pied de chez moi, mais comme il ne m’en ont rien dit, c’est trop tard, je me suis engagée pour 10h à 1h30 en transports de chez moi. Et, comme ça, ce sont les vacances.

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Le boyfriend prend son rôle de boyfriend relecteur très au sérieux. J’ai droit à des messages de retour au fil de sa lecture (sachant que ce n’est vraiment pas un mode de communication qu’il adopte spontanément) et presque à une critique littéraire le soir. Je suis touchée, et songe à faire une revue de presse pas du tout biaisée avec les retours de mes proches :

« La lecture est très fluide, oscillant entre analyse pointue, légèreté amusante et sensibilité poétique. » — Le boyfriend

« C’est clair, pédagogique sans être ennuyeux et les traits d’humour donnent une respiration agréable. » — Mum

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Jeudi 27 juin

Une réunion Zoom est programmée par l’école pour présenter la nouvelle organisation des conservatoires. J’envoie un message pour demander si cela a du sens que j’y assiste sachant que je ne ferai pas partie de l’équipe pédagogique à la rentrée, espérant esquiver poliment le pensum, mais la directrice me répond que si, si, ça complètera à merveille ma formation, je suis la bienvenue. Cinq minutes après m’être connectée, je le regrette déjà. Pourquoi ne pouvais-je pas m’en foutre ? Il faut une bonne heure pour arriver aux nouveautés concrètes — c’est dense, se plaindra une participante après une vingtaine de minutes où, enfin, le rapport entre quantité d’informations délivrées et temps passé est décent.

J’admire surtout la poker face d’une ancienne camarade que je vois prendre connaissance de mes messages WhatsApp idiots sans que l’expression de son visage soit en rien affectée, et je travaille la mienne quand j’entends une professeure confirmer que, oui, elle a guidé les élèves pour leur composition personnelle, ils ont crée seuls puis elle leur a donné des indications et y a mis son grain de sel — les mêmes élèves qui m’ont dit se sentir livrés à eux-mêmes et démunis par les remarques très vagues qui ont accueilli la présentation de leur work in progress, que nous avons pris le temps de retravailler plus en détail ensemble.  J’ai du lutter pour que mes sourcils ne se haussent pas à la découverte de cette réalité alternative. Finalement, la réunion a été fort instructive.

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L’air semble contenir bien peu d’oxygène, comme poussiéreux, comme si toute la ville était en travaux, saturée par les effluves de meuleuse. C’est, plus que la chaleur, ce qui me rend meh, incapable de me projeter dans grand-chose jusqu’à ce que le vent se lève et les températures tombent. J’en profite pour finir l’autobiographie d’Aurélie Dupont, en alternance avec la magnifique bande-dessinée Céleste.

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Vendredi 28 juin

Se rendormir deux heures : se réveiller dans un état où l’anodin retrouve sa saveur. Je lis L’Art d’être distrait et découvre des nénuphars au parc Barbieux. Une grosse mouche est garée dans ma rue, carrosserie vert-bleu et pare-soleil en alu irisé rouge.

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Samedi 29 juin

Sur la table de l’ostéo, je m’imbibe de sa tristesse. Quelqu’un qui répare si bien les autres mériterait plus de chance — oui, je sais, la chance ne se mérite pas.

Au petit Carrefour à côté du cinéma, le vendeur s’excuse de ne pas pouvoir me donner une petite cuillère pour mon sundae, il y a les caméras, vous comprenez, je comprends. À vrai dire, je ne comprends pas, pourquoi il est peiné de me vendre un set de couverts en carton-bois à 0,75€. Le questionnement fond comme sundae au soleil, c’est parfait, j’ai eu mon shoot de ville à la petite cuillère.

Kristen Stewart est terriblement attirante dans Love Lies Bleeding. Je crois que c’est même pour ça que je suis allée voir ce film. Je veux dire, je suis sûre d’être allée le voir parce que Kristen Stewart y joue ; je crois aussi y être allée  parce que je soupçonnais qu’elle serait sexy dans cette improbable histoire d’amour et de meurtres avec une bodybuildeuse. À la sortie, il pleut, je cours sur les pavés et sous les auvents.

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Dimanche 30 juin

À la sortie de l’école-bureau de vote, une petite fille tourne en vélo autour de sa mère qui discute avec une connaissance : Allez, maman ! Elle continue à scander : Allez, les Bleus ! Allez, ma-man ! Allez, les-Bleus !

De retour du ciné, une porte s’ouvre dans la rue : un vieil homme en blouse de chimiste apparaît dans l’encadrement, puis la tête d’un aspirateur. Chirurgien nostalgique à la retraite ? Peintre dans une phase Malevitch blanc sur blanc ? Grand-père ayant récupéré la blouse de son petit-fils collégien ?

Au cinéma : Elle & lui et le reste du monde — « le reste du monde » en tout petit, mais bien là néanmoins parce qu’Elle & lui était déjà pris. Et parce que la comédie romantique qu’on entrevoit dans la bande-annonce est surtout l’écrin qui aide à faire passer la médiocrité du monde, ascenseur en panne, photocopieuse capricieuse, V-lib’ HS, flics surmenés, agressés, relation toxique, travail de nuit, travail au noir, travail merdique, licenciement et arrestation en vue. Le film n’est constitué que de contretemps et s’achève quand la comédie romantique commence, quand les deux protagonistes se sourient dans le premier métro. C’est un écrin sans bague, avec menottes —un film qui aurait pu figurer dans l’Éloge des fins heureuses de Coline Pierré, la fin heureuse et politique, comme perspective depuis laquelle se donner la force d’envisager le reste.

J’ai beaucoup aimé aussi l’animation typographique du générique, où quelques lettres changent aléatoirement de couleur, de police voire s’envolent en exposant.

Toits lillois qui se blottissent l’un contre l’autre pour se réconforter face aux résultats de l’élection

Mai 2024, journal

Mercredi 1er mai

Marchant aux côtés de C., je parle trop vite trop fort trop — pour faire taire les perspectives qui s’ouvrent comme une nuée de points d’interrogation ? Pour ne pas entendre la demi-teinte dans sa voix posée ?  Son agenda et ses stories débordent de musées, de concerts, de spectacles, de galeries, de randonnées, d’une vie culturelle intense, et elle s’excuse de ressentir au milieu de tout ça de l’ennui, comme si c’était une faute, comme s’il était commode toujours de trouver un chemin où s’épanouir. Cela me fait penser à toutes ces années si proches où, à force d’ingérer de la matière sans savoir comment la transformer, j’ai fini par consommer la culture comme un narcotique qui me ferait vivre en rêves, par procuration. « À mon avis, c’est ça qui déglingue les gens, de pas changer de vie assez souvent. » J’ai croisé cette citation de Charles Bukowski sur Instagram il n’y a pas longtemps ; la traduction claque encore plus que la VO (“that’s what kills a man: lack of change” from Tales of Ordinary Madness). Comment se réinventer à la trentaine quand on n’a pas envie de fonder une famille ? La reconversion m’a bien aidée sur le coup, mais on n’a pas forcément l’envie ou la chance de se le permettre. Alors quoi ? Alors des valeurs sûres de menus plaisirs, des variations et des écarts, notre vie qu’on se raconte en marchant au hasard dans Paris. 

Sur le boulevard Saint-Michel, peu après la fontaine, nous tentons un glacier italien que nous ne connaissions pas et qui fait donc les glaces les plus grasses qui soient — préférez remonter le boulevard jusqu’à la Fabrique givrée, rue Soufflot. Dans le jardin du Luxembourg surpeuplé, je raconte à C. une idée de double narration pour un roman qui n’existera probablement jamais. On tourne dans le monde, puis on s’échappe, avançant dans une direction vague (le Sud), avec pour seule contrainte d’éviter les grands axes bruyants. On trouve encore des coins que l’on n’a jamais arpentés, dont une fresque et de magnifiques roses dans une impasse perpendiculaire à la rue Raymond Losserand. Un morceau de la ceinture verte préserve la fin de notre promenade du bruit de la ville, et nos corps fourbus du bitume : la boue et les copeaux entre les rails amortissent nos derniers pas, hâtés par les odeurs de peinture quand on arrive devant des toiles de béton qui se font bomber.

Peinture mure en noir et blanc, en trois vignettes : des idéogrammes blanc sur noir / la mer façon vague d'Hokusai, sur fond blanc / une silhouette blanche sur fond noir

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Jeudi 2 mai

L’amitié est une affaire sérieuse. C’est donc à un dîner d’affaire que L. me convie, macaronis réchauffés dans la cafétéria déserte de son espace co-working.  On y cause d’antidépresseurs, rapidement, de relations, longuement, de mariage et d’argent, d’application de rencontre installée pour voir et rapidement désinstallée, on a vu, d’amitiés, de je comprends qui montrent qu’on ne comprend rien, de ça va auxquels on ne peut pas répondre, non de toute évidence, mais y’a-t-il quelque chose à y faire ? Autre que d’engloutir un éclair avant les macaronis ?

La Gare Montparnasse vue depuis la tour Montparnasse

L. me raconte comment le deuil l’a menée malgré elle à devenir un soir l’assistante numérique bénévole d’un vendeur de pierres. Je pense lithothérapie, m’étonne, mais c’est de curiosités géologiques dont il s’agit, morceaux de roches, cristaux, crabe encadré comme une gravure hyperréaliste au-dessus d’innombrables tiroirs en bois, j’imagine les étiquettes calligraphiées, les inventaires toujours repoussés. Bonne poire, L. ne parvient pas à refuser le morceau de corail vieux de 45 ans que l’homme lui offre en remerciement, aboli bibelot d’inanité endeuillée qu’il faudra désormais penser à dépoussiérer.

La Tour Eiffel vue depuis une tour de bureaux

La tour Eiffel n’est pas encore allumée quand nous partons : le jour a progressé, malgré la grisaille grand angle. Il est encore temps pour L. d’attraper le train direct de 58 —l’horaire me revient comme un réflexe, il n’a manifestement pas changé depuis quinze ans.

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Vendredi 3 mai

Ma tutrice m’a invitée pour être jury à l’examen des élèves. J’ai hâte de les revoir, et un peu peur du rôle que je voudrais bien jouer — j’espère être juste et généreuse. De fait, on distribue des mentions Bien et Très bien à toutes les petites élèves de cette première session.

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Samedi 4 mai

De mon tout premier examen de danse, j’étais ressortie avec des quasi-crampes au visage : mon professeur nous avait dit que, si on souriait, l’examinatrice ne regarderait pas nos pieds. J’avais souri, premier degré. J’y repense pour ce premier jury en tant que professeur de danse, essayant de maintenir sur mon visage une expression encourageante, qui puisse tempérer le stress des élèves.

Ma tutrice et moi donnons spontanément des notes similaires, cela me rassure ; je suis en dessous d’un point une fois ou deux, et au-dessus la plupart du temps. La même note recouvre parfois des réalités très différentes : niveau constant pour une élève, moyenne camouflant une grande disparités entre les exercices pour une autre. Nous distribuons des mentions Bien à tire-larigot, quelques mentions Très bien et une ou deux avec les félicitations du jury — notamment à une jeune fille qui n’a aucune facilité physique, mais une présence de dingue, même dans un studio, même à la barre.

Certaines élèves ont fait des progrès visibles en seulement deux mois (deux ont les jambes qui commencent à se redresser, c’est assez spectaculaire) ; d’autres débordent la justesse à l’opposé d’où elles péchaient (des antéversions devenues rétroversions, par exemple), ce qui augure d’un équilibre proche. Une jeune fille semble avoir énormément gagné en aisance, c’est étonnant, je m’en étonne : ma tutrice m’explique qu’elle s’est métamorphosée depuis qu’elle a arrêté le lycée (où elle se faisait harceler) et s’est inscrite pour la rentrée prochaine dans une filière pro pour apprendre le métier artisanal qu’elle sait vouloir exercer. Il y a de la beauté et de l’évidence dans les choix qui conviennent.

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La réservation n’est pas au nom mais au prénom de ma grand-mère ; c’est la première fois que je retrouve la vibe Starbucks dans un restaurant. Qu’est-ce qu’on commande, les filles ? demande le serveur. Les filles de respectivement 84, 63 et 35 ans prennent respectivement des linguine alle vongole, qui arrivent dans une assiette spéciale avec une excroissance où mettre les coquilles vides, des pâtes aux gambas et une pizza quatre fromages, dont du taleggio et de la mozzarella fumée. L’affogato de ma grand-mère arrivera dans une coupe transparente avec une ouverture décentrée, comme un fauteuil-œuf — la vaisselle m’aura davantage marquée que les plats qui y sont servis.

La nouvelle lubie de Mum : conduire un semi-remorque. Elle aimerait vachement et mime le volant immense, les joues gonflées. Quand je lui fais remarquer qu’elle pourrait chercher une auto-école qui prépare au permis poids lourd pour prendre une leçon, je sens à sa réaction qu’on peut ajouter l’item à la bucket list de la retraite, après le stage « faux ciels » à l’école d’art mural et l’initiation à la joaillerie. Mum, mère de contrastes.

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Je pose là une énumération d’items à ajouter dans la salière de la vie🧂, que je pensais poursuivre de manière quotidienne mais qui s’est tarie : apercevoir l’avant du train depuis l’intérieur, quand il s’incline dans une courbe ; s’arrêter pour photographier les iris devant lesquelles on est passé en trombe la veille, ourlées de perles de pluie ; suivre de haut et de loin le trajets des trains comme de longs asticots au sortir d’une grande gare.

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Dimanche 5 mai

A French experience, entends-je sur la place du marché de Versailles où j’attends Melendili. Il faut dire qu’outre les étals alléchants, ça manivelle à l’orgue de Barbarie et ça tracte pour les européennes. Je louvoie pour éviter les programmes puants, tiens à l’œil la poignée de personnes rassemblées autour d’un gaillard qui pourrait avoir de l’allure s’il n’exultait le rance avec la cravate bien parallèle à des bretelles qui tirent sur leurs suspensions.

Nous pique-niquons sur un banc d’emplettes libanaises faites au marché, et c’est un mezze de relations amicales que nous discutons en même temps. Il est notamment question de phases, de mauvaise passe et de fatigue, comme dans un vieux couple — certaines situations me rappellent d’ailleurs les dernières années avec mon ex. La réciprocité achoppe souvent, qui propose, qui questionne, relance, s’intéresse, parle de soi — jusqu’à l’évidence redoutable : une fois qu’on a remarqué une forte asymétrie, il est difficile de ne plus la voir, de ne pas en souffrir. Et en même temps, nous n’avons pas tous le même rapport à la parole que l’on prend ou que l’on attend, à la place qu’on occupe, qu’on laisse, qu’on ménage ou qu’on néglige. Tandis que Melendili parle de ses autres amitiés, je me demande ce qu’il en est de la nôtre et des miennes, à quel point l’éloignement géographique et la focalisation sur ma reconversion sont des prétextes à ma paresse ou ma maladresse amicale. Entre deux conversations, je perds souvent le fil, relance peu, tard ; j’espère que le silence entre se mue en écoute pendant — même si parfois, je suis aussi cette amie qui ferait mieux d’aller voir le psy avant, et qui parle trop, trop vite. Le rééquilibrage se fait souvent dans l’asymétrie : il y a des amies avec qui je parle plus, et d’autres que j’écoute plus.

Nos sorbets pamplemousse nous remettent en mouvement. La conversation est passée à la famille lorsque nous arrivons sur les pavés du château. Les grandes eaux payantes nous font rebrousser chemin. En famille comme en amitié, les difficultés de chacun resurgissent sur les relations si on n’y prend garde ; on a beau vouloir aider, on ne peut assumer ce qu’il revient à l’autre de décider. À la pièce d’eau des Suisses, Melendili trouve les relations humaines décevantes, se demande si elles sont si importantes que ça, si elle n’est pas un ours, un peu. On respire, pourtant, autour du plan d’eau, de son vert à profusion. Au niveau des parcelles de potager, pour lesquelles, m’apprend Melendili, il existe des listes d’attente considérable, les gouttes commencent à nous tomber dessus à travers les frondaisons — influence du temps sur l’humeur et la durée de la conversation.

Avec le boyfriend, on discute jusque tard, de famille, de place, tout est question de place pour moi, je ne m’en étais jamais aperçue.

Gros plan sur les goutelletes d'un pétale d'iris, d'un violet intense

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Lundi 6 mai

Le boyfriend me tient littéralement la jambe en se rendormant contre moi, le visage contre ma cuisse tandis que je pianote sur l’ordinateur. La position n’est guère pratique, mais c’est doux.

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Ma princesse est tout d’orange brûlé vêtue, rinceaux végétaux métalliques suspendus à ses oreilles et assortis à son pull. Je ne la vois jamais manger sa crêpe, je ne vois que son visage. Ses yeux animent et cristallisent nos flux de paroles, son travail et la recrue toute mignonne qui arrivera dans l’été, les relations avec la hiérarchie ; la danse, les cours qu’on prend, qu’on donne, qu’on organise ; son fils qui commence à parler, dîne avec son sac à dos petit ours brun qu’il faut longtemps le convaincre d’ôter pour se mettre en pyjama ; le sexe qu’on n’envisage plus pareil à la trentaine qu’à la vingtaine, qui nous fait douter de nos sensations, souvenirs et conceptions — le serveur pas si loin, a-t-il écouté ? Nous sommes l’avant-dernière table à partir. 23h passées, dont trois au plaisir de se retrouver.

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Mardi 7 mai

Les oiseaux pépient de-ci, de-là la rumeur de la ville, frémissements, calme dans le jardin où je lis. Un paragraphe s’emplit de points, de tant qu’il ne sert plus à rien de passer le doigt dessus pour évacuer la poussière, les coquilles ; ce sont des accents ronds choisis, qui ponctuent l’accès à une conscience aigüe du personnage. Alors le bruit de la pluie se met à tomber, dans le jardin, les feuillages, tout autour de moi qui n’en sens goutte, pourtant à découvert. Perception parallèle, aussi furtive que le roman de Damasio.

Les genêts à balais <3

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Jeudi 9 mai

Pétales rose-violet translucides d'une iris au soleil

La sexualité a perdu de son évidence pour moi. Pendant des années, elle a été inconsciemment un accès à la tendresse, un moyen de faire l’amour, de le faire naître (renaître ?), de le fabriquer (le bricoler ?). Maintenant que la tendresse m’est offerte sans condition, à foison, mon désir diminue. Ou plutôt, il persiste dans ses élans, me pousse à enlacer, à embrasser, à réclamer… et tombe dès qu’il s’est communiqué à mon partenaire — désir consumé avant d’être consommé. Je me transforme en allumeuse éteinte, honteuse d’avoir une fois encore inconsciemment cherché à me rassurer, dans cet ancien schéma où être désirée m’évitait de me demander si j’étais aimée. Maintenant que je me sens aimée, indubitablement, qu’il n’y a plus d’ambiguïté entre être sujet ou objet du désir de l’autre, être désirée me donne l’impression d’être ravalée, ramenée à cette ambiguïté non plus excitante mais douloureuse. Après tant d’années passées à baiser (une modalité du sexe qui a ses joies et ses jouissances, et que je nomme sans jugement), alors que j’ai (re)découvert la douceur inouïe qu’il y a à faire l’amour, toute pénétration, même la plus douce, est parasitée par une perception de violence latente. Positions, puissance, le champ de mes possibles, de mes agréables, de mes tolérables s’est réduit de mois en mois. Bonus pour le cercle vicieux qui s’est mis en place : sondant le désir dès qu’il arrive en me demandant s’il se maintiendra, je me coupe de la situation qui le suscite et anticipe-précipite son déclin (comme un homme qui se mettrait la pression avec son érection, en somme). Passée l’intensité des retrouvailles, il n’y a plus désormais que quelques jours dans le mois où les hormones suffisent à court-circuiter le cercle vicieux (les jours où bizarrement, il y a un nombre incroyable de nuques et de pommettes croustillantes dans le métro). Et les rares fois où il y a une pression à évacuer, où il y a besoin de se défouler, de baiser, là, pour le coup — mais je ne suis pas certaine, alors, de ne pas décharger une certaine colère dans l’acte. Que se passera-t-il le jour où nous habiterons ensemble, où il n’y aura plus d’absence ni de retrouvailles ?

Le boyfriend ne me reproche jamais la frustration que j’engendre malgré moi, quand j’ai envie puis d’un coup plus. Il est même souvent le premier à s’en rendre compte, alors que je suis encore en train de chercher où est passé le sens de mes mouvements, quels gestes les ont initiés. Il m’arrête doucement. Ne veut rien faire peser sur moi. Mais le regard de profonde désillusion que je lui ai vu ce soir-là — vu et pas aperçu, car le désarroi a suspendu des paroles qui ne lui venaient pas ou qu’il cherchait encore à formuler —, ce regard qui ne m’était pas destiné m’a retournée. J’ai senti cette douleur que je connais trop bien, la fissure née d’une incompatibilité que l’on constate et dont on aurait voulu ne rien savoir, avec laquelle on pourra certainement coexister bien des années, mais que l’on sondera et que l’on verra grandir avec inquiétude.

Peut-être aussi que je plaque sur ma nouvelle relation des peurs héritées de l’ancienne. Le regard qui m’a trigger, par exemple : ce temps de latence dans le vide, dévié, était chez mon ex le prélude à un énoncé mi-compatissant mi-méprisant — le risque d’incompatibilité ne serait pas discuté, je n’avais qu’à m’en charger si je m’en souciais. Avec le boyfriend, on parle. Il accueille ce qui ne fait pas sens, ce qui est bête, idiot, et m’aide à articuler ce que j’ai du mal à m’avouer. Sans jamais me laisser en lisière, dans le doute, sur la sellette ; toujours en me rassurant, a priori et a posteriori, m’assurant de son amour. Ça me fait d’autant plus chier, de lui faire recoller les pots cassés par l’ex, et d’alimenter son impression que je ne le désire pas, ou pas vraiment, ou pas lui tout entier (quand je parviens à verbaliser la crainte un peu absurde d’être quittée et de me retrouver toute seule comme une idiote, il demande : la vraie crainte serait-elle d’être quittée-coupée de lui ou d’être moi seule ?). Bref, ça sent le psy. En espérant que, PNL ou autre, on puisse reprogrammer sa sexualité, réconcilier la tendresse et le sexe, réaligner ses fantasmes avec ce qu’on désire, et désirer qui l’on aime.

Sur une table de jardin : livre, sodas et un gâteau maison recouvert par un torchon sur lequel est inscrit "Pas de la tarte"
Le boyfriend m’a refait du gâteau au chocolat <3
Gros plan d'une couverte et reflets dans des lunettes de soleil : "Folio SF" et "Alain Damasio" écrit à l'envers
Lecture furtive

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Vendredi 10 mai

Nous sortons pour aller chercher des sushis… et restons dîner sur place, rapport au barbecue coréen… que le restaurant japonais en réalité ne propose plus : nous mangeons sous une hotte éteinte de délicieux chirashis,
et le boyfriend finit plein comme une (l)outre. J’aime cette absence d’anticipation, ce dîner imprévu qui nous remet en tête-à-tête en nous extirpant du canapé où nous mangeons côte-à-côte.

Au-dessus de nos bols de saumon, j’essaye à la demande du boyfriend de définir ce qui me fait rire. Pas facile, à brûle-pourpoint. Je ris rarement aux mêmes choses que lui : les chansons idiotes dont il se délecte me laissent au mieux sidérée, les chroniqueurs radios m’exaspèrent, Groland est trop gras, et l’idiotie simulée n’est pas loin de me paniquer. Nous n’avons pas le même humour, c’est sûr, mais quel est le mien ? Qu’est-ce qui me fait rire, à part ses tendres bêtises ? Je sèche un peu, cherche parmi les comiques : les sketchs bilingues de Paul Taylor qu’il m’a fait découvrir, le générique des émissions de David Castello Lopez… Mais encore ? L’humour anglais de Coup de foudre à Notting Hills, les saillies de Polly dans Peaky Blinders, de Lady Violet dans Downton Abbey, l’ironie de manière générale, souvent littéraire, un peu cinglante, David Lodge, Dickens, quand tout le monde en prend pour son grade… L’humour snob, quoi, résume le boyfriend pour me charrier. J’avance pour ma défense le lapin dans le Sacré Graal, qui m’a fait tomber du canapé, mais dois convenir que pas les Monty Python en entier, non, c’est vrai — l’absurde, oui, l’errance, non.

De fait, les deux personnes avec qui j’ai le plus ri dans ma vie, c’est ma mère et mon ex… soit deux personnes ayant quelques difficultés à exprimer et tolérer des émotions négatives, préférant les évacuer par l’humour, souvent corrosif. J’ai tout oublié de ce qui provoquait le rire, mais je me revois encore sur un trottoir en Asie (ce voyage a été le chant du cygne de cette relation) m’arrêter quelques secondes sur place pour laisser passer les premiers éclats. Je sais aussi que j’ai de moins en moins ri, peu à peu exaspérée par l’escamotage continu d’émotions qu’il aurait été nécessaire d’exprimer, de sujets mis sous le tapis à coups d’ironie.

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Saison 6, épisode 6 : c’est la fin de Peaky Blinders, avec un final twist que je n’avais pas vu venir — et qui fait que, finalement, ce ne sera pas si final.

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Samedi 11 mai

La vitesse du TGV aide à réfléchir — les pensées ne s’agencent pas plus vite, mais elles se défont avant qu’on se mette à boucler, entraînées comme des gouttes de pluie-spermatozoïdes sur la vitre (il fait grand soleil).

Rallumant l’écran de mon portable à un moment ou un autre comme l’accro que je suis devenue, je constate que l’école s’est aperçue de son erreur et a remplacé le billet qu’elle m’avait attribué pour le spectacle de samedi soir par un billet pour le spectacle du dimanche après-midi. J’aurais pu partir plus tard.

Pourquoi je rentre, in fine ? Quand le boyfriend reste à Montrouge. Pourquoi m’entêter à vouloir vivre là ? Le métro de Lille après celui de Paris, quelle différence. Quand j’émerge dans les rues de briques à un pâté de maisons de chez moi, l’air est plus pollué qu’à Paris, le déjà-cent-fois-vu qui met sur des rails, identique. Lassitude et dilution du sens, des importances. Le soleil a cette laiteur ironique, mal assortie à la joie qu’il ne suscite plus, aux ruminations que je traine avec moi, indépendamment de la météo.

Sas de fraîcheur en arrivant dans la maison-immeuble. Puis j’ouvre la porte de chez moi, l’odeur, la lumière, le souvenir de mon emménagement m’arrivent en même temps : le soleil qui se déverse sur le parquet à damier que je ne supportais plus dans mon studio parisien et qui ici s’éclaircit, baigné par le calme, le jardin juste derrière le grand rebord de la baie vitrée, et le flot de sérénité estivale, la promesse d’une nouvelle vie apaisée, des grandes vacances quotidiennes comme réalité parallèle à la réalité parisienne, je retrouve tout ça en rentrant, je retrouve l’évidence d’être chez moi, d’y être bien.

Une araignée bien touffue bien trapue bien poilue m’attend en évidence devant la porte-fenêtre, déjà recroquevillée, déjà morte ? Ça fait une sorte d’octogone quand je soulève la Timberland, pas un mouvement, pas un spasme. Grimace et sopalin.

Seule, sans plus chercher à m’accrocher à des marques d’affection qui ne seront jamais de taille à rassurer ma peur irrationnelle de l’abandon, mon équilibre se raffermit, je reprends pied, je reprends joie, piqués attitude à la cheminée, amorce de barre, je leur ferai travailler les équilibres, tiens, dîner Tartibon et haricots verts tirés du bocal en écrasant les bouts. Il est encore tôt ensuite, il est encore soleil, temps pour une promenade au parc Barbieux surpeuplé. Les gens qui ne sont pas assis en grappe déambulent, s’attardent, on se croirait sur la promenade d’une ville balnéaire, sur les chemins, sur les pelouses, des conversations des cris de jeux des silencieux alanguis, un sourire en foulard qui minaude de loin, déborde des cartes UNO de près (+4 pour les préjugés), deux jeunes gens plantés derrière leur canne à pêche devant la mare aux canards, des robes, des shorts, des hijabs plus colorés que d’ordinaire. Je bouquine un chapitre sur une pelouse en pente encore au soleil jusqu’à ce que l’ombre me rattrape, et repars en lisière sous les platanes. Des portières claquent comme le long de la plage, un homme avec une glace dans chaque main en tend une à travers une vitre, un autre d’une autre famille décharge le matos pour pique-niquer là, faut que t’apprennes à gérer tes émotions, dit-il à son fils avec une diction des cités, qu’on entend toujours dans les films au moment où les émotions débordent le dialogue, justement — amusement furtif sur le coup, que je n’élabore pas jusqu’à la consternation auquel ce réflexe d’étonnement devrait mener. À la sortie du parc, un hijab d’un beau bordeaux s’est fait niquab-isé par une pièce de tissu noire ajoutée, qui semble peu compatible avec la canette que cette femme porte à la main. Si nous étions des êtres de logique, ça se saurait, en même temps.

Un banc face aux rayons du soleil qui se diffractent sur la lentille de l'objectif

Sur invitation WhatsApp de la princesse, la télé est rebranchée pour la seconde fois de l’année : après Miss France, l’Eurovision, avec sa débauche de kitsch, de maquillage, de vêtements lacérés, évidés, échancrés, rembourrés, de peau de paillettes de show. La surenchère dilue les tentatives de provocation (more is less), mais assure de quoi bitcher — même s’il faut pour cela surmonter les effets lumineux interdits aux épileptiques et l’influence de TikTok sur le montage.

…Dimanche 12 mai

Je suis rentrée à Roubaix pour le spectacle de l’école. J’observe les petits niveaux en prenant mentalement note de tous les artifices chorégraphiques possibles pour les faire danser malgré leur peu de vocabulaire (jouer sur les formations de groupe, emprunter aux danses folkloriques, poser les choses avec lenteur ou, au contraire, escamoter dans la vitesse). Musique qui dépote, les 1C3 sont les plus souriants de l’école, ça me fait tellement plaisir de les voir ainsi. Et quand ils s’élancent dans une série de temps levés ponctués par un saut de chat, un rire m’échappe : c’est une diagonale que nous avons travaillée ensemble, qu’ils ont de toute évidence proposée à l’enseignante-chorégraphe (autre astuce, donc : réutiliser du matériau traversé en cours).

Face aux niveaux plus avancés, je redeviens simple spectatrice… ou presque, car une dimension affective s’ajoute quand dansent des élèves que j’ai en cours (même si seulement une heure par semaine, même si seulement depuis un ou deux mois). La pièce des classiques avancés comporte une diagonale où les danseuses se plantent sur la pointe en quatrième et, tour à tour, ouvrent les bras de première à troisième en couronne ; dans ce simple port de bras, je retrouve la personnalité de chacune : L. lumineuse et engagée, O. presque brutale d’énergie concentrée, C. moins tonique mais ample…

La plupart des élèves sur scène sont conformes à ce qu’ils dégagent en studio, mais deux exceptions m’épatent : D., danseuse classique peu sûre d’elle, se glisse dans la pièce contemporaine de sa classe avec une fluidité incroyable, corps et cheveux qui ondulent, la déploient dans l’espace ; plus étonnant encore, A., renfermée et volontiers grognon en cours, est rayonnante sur scène, un sourire et une présence de folie, autour desquels semble graviter le reste du groupe. J’avais déjà entendu parler de ces métamorphoses d’élèves réservés en bêtes de scène, mais n’y avais jamais assisté de visu.

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Mardi 14 mai

C’è ancora domani au cinéma.

Au cours de posture, j’apprends qu’on est censé engager la chaîne postérieure dans la descente des pliés, et pas seulement dans la remontée (lol). On passe aussi un certain temps en jambe sur la barre, à tenter (pour moi) de reculer la fasse sans reculer la hanche (lolilol). Tous apprentissages sanctionnés par des courbatures à gogo.

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Mercredi 15 mai

Les troisième année découvrent leurs abdos lors d’un exercice de barre au sol. Une élève se tâte le ventre, surprise : « C’est tout dur ! » Réaction immédiate de sa voisine : « Moi c’est un peu mou, ça doit être dur ? » Les index se sont mis à s’enfoncer ou rebondir sur les ventres, et je me suis retenue de rire en les voyant ainsi se tâter.

J’ai placé le cours de culture chorégraphique sous le signe de l’idole dorée — parfois aussi appelée idole de bronze, ai-je découvert dans ma quête pour trouver une version intégrale, où le danseur ne soit pas en string. La variation est impossible de difficulté, c’est entendu, mais offre une plongée dans une esthétique dépaysante, d’une grande richesse pour le travail des bras : position des mains empruntée à la danse indienne, travail de rotation des poignets pour jouer entre supination et pronation, maintien des avant-bras sans laisser tomber les coudes… on expérimente, puis on marque ensemble en musique les déplacements et les ports de bras du début de la variation. Je les laisse ensuite se mettre en petits groupes pour composer une courte chorégraphie inspirée de ce qu’on a traversé, et ce à quoi ils parviennent en un quart d’heure m’épate complètement. Non seulement ils arrivent à se mettre d’accord hyper rapidement (essayez ça avec un groupe d’adultes, tiens…), mais leurs propositions sont pleines de trouvailles. Un peu arrangées et répétées, elles pourraient être présentées sur scène — il faudra que je m’en souvienne quand viendra le temps de chorégraphier pour les spectacles de fin d’année.

Je sors de cette séance réjouie. Lorsqu’un cours se passe bien comme ça, ça me porte, vraiment. (Et je suis plus à même de pouvoir savourer un vrai moment de détente ensuite.)

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Jeudi 16 mai

Il y a beau ne pas y avoir grand-chose à préparer pour ce cours, je stresse en amont. Sur place, l’appréhension disparaît. Ils ne sont que quatre, et fatigués, me prévient la prof qui vient de les avoir en cours. Mais bosseurs. On bosse leurs variations. Les difficultés viennent pour beaucoup des appuis : déplacer son poids, ajuster, plier, plier.

Les cours de danse ont souvent lieu en fin de journée. 18h-20h, pour celui-ci. Il va falloir que j’apprenne à profiter de mes journées en amont de ce que j’ai à y faire, sous peine de passer mon temps dans l’attente-appréhension.

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Vendredi 17 mai

Avoir fini son pavé de 900 pages implique de pouvoir aller s’emparer d’un nouveau butin à la médiathèque. J’adore ça, les livres tout à fait légalement volés, autant que les multiples premières pages lues debout dans les allées.

Le soir, j’assiste à la restitution du stage auquel je n’ai pas participé et au cours duquel je n’ai donc pas eu l’occasion de me blesser — blessed. Pendant quelques secondes, je regrette de ne pas m’être essayée à cette gestuelle forsythienne sur pointes, mais voyant que la pièce dure et que les vingtenaires au top commencent à lutter contre la fatigue, j’éprouve un haut degré de félicité à les admirer depuis mon fauteuil. Ça a de la gueule, quand même, ce qu’on peut faire avec des gens de notre niveau, même si on est loin de celui de danseurs professionnels. Un vrai spectacle. Avec cette dimension affective de voir sur scène des gens que l’on a côtoyé en studio. C’est une chose à laquelle je pourrais m’habituer, l’affectif sur scène. Très bien, même.

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Samedi 18 mai

Le mood est euphorique.
De part et d’autre de la nuit, je lis un recueil de poésie,
une vie condensée, diffractée en Nuits de noces au pluriel,
toutes les nuits où la narratrice s’unit avec l’homme qu’elle aime, qui a d’abord aimé les autres avant de l’aimer elle et de quitter la prêtrise.
J’envoie un mail que je devais envoyer,
discute avec Mum au téléphone,
me renseigne sur le statut d’auto-entrepreneur et cette clause de non-concurrence dont m’a parlé la directrice de cette école privée.
Petit un, ce n’est pas une clause de non-concurrence, laquelle s’applique après un contrat, mais une clause d’exclusivité,
merci de bien articuler et détacher toutes les syllabes pour prendre le ton insupportable qui convient,
petit deux, cette clause d’exclusivité est illégale, doublement illégale même, parce que,
petit a, la clause d’exclusivité ne s’applique que dans le cadre d’un contrat à temps plein,
or on me propose un temps partiel,
petit b, la clause d’exclusivité ne s’applique que dans le cadre d’un contrat salarié,
or on me propose un contrat en auto-entrepreneur,
CQFD, petit un, petit deux, petit a, petit b dans ta face,
je comprends soudain la jouissance du juriste,
purée, j’ai tout capté,
je me sens surpuissante, invulnérable,
puis déchaînée quand je découvre l’existence d’un musical adapté des Pinky Blinders,
un musical des Pinky — FUCKING  —Blinders, dude,
need,
va-t-on le voir à Oxford ou Edimbourg ?
c’est la seule question qui vaille, mais le boyfriend me refroidit :
c’est un peu ridicule, quand même.
Et alors ? Tsss… Il ne faut pas le dire, juste scander en rythme.

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Dimanche 19 mai

Rêve. Je me pelotonne contre un ami dans un grand lit où me rejoint le boyfriend, nous commençons à faire l’amour tous deux, dans cette promiscuité.

L’élan enthousiaste est retombé, le quota de décision et d’auto-contrainte épuisé à la mi-mâtinée, avant même d’avoir créé mon cours pour la mise en situation de mardi au conservatoire. Légère culpabilité et anxiété latente, ignorées tant bien que mal par la lecture. Je finis Le désir est un sport de combat, commence Nos puissantes amitiés, emmagasine la chaleur du soleil sur ma peau.

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Mardi 21 mai

Trois professeurs, une RH et le directeur-adjoint : je ne m’attendais pas à autant de monde pour le cours d’essai au conservatoire. Le stress me rend survoltée, je tente de faire passer ça pour de l’enthousiasme au cours de l’entretien un peu brouillon. Quand ça retombe, le sentiment de honte prend toute la place — darling, tu as été un brin hystérique. Il me faudra l’aide du boyfriend pour analyser autrement l’épisode, et voir la mise en scène d’un pouvoir asymétrique, avec quatre personnes en face de moi, à une table qui n’avait rien de ronde — un jury, encore une fois.

Je m’écœure de toute cette docilité dont je me suis empressée de faire montre à les brosser dans le sens du poil, oui, l’improvisation, évidemment l’atelier, à parer les aspects les moins adaptés de mon CV comme une leçon bien apprise. Tout ça pour quatre heures hebdomadaires, mes cocos, quatre heures hebdomadaires payées au lance-pierre pour lesquelles vous êtes en rade de prof diplômé. Comment j’envisage la chose pour les amateurs ? La question me surprend : les cursus danse-étude avec qui j’ai fait le cours d’essai, à une exception près peut-être, sont des amateurs. De toutes façons, tous les enfants méritent un enseignement de qualité, quelles que soient leurs prédispositions. Ceux qui viennent trois fois par semaine progresseront plus vite que ceux qui ne viennent qu’une seule fois, voilà tout.

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C’était avec N. un sujet de réjouissance convoquée par anticipation : quand nous serions diplômées, nous irions nous acheter des chaussures de prof de danse. Symbole. Délice. J’essaye à peu près tous les modèles de la boutique ; mon pied est trop large pour le classique des sandales grecques et je finis, je m’en doutais un peu, par privilégier des sneakers. Je m’y sens comme dans des chaussons, mieux même que dans les chaussons de demi-pointes. L’amorti, similaire à des baskets de running, va soulager mon dos et m’autoriser la démonstration des sauts sans craindre pour mes lombaires, tandis que l’interruption de la semelle sous l’arche du pied permet un passage aisé par la demi-pointe sans ruiner la chaussure. J’adore.

J’ai encore deux-trois heures à tuer sur Lille avant le cours de stretching postural du soir (j’ai entendu un élève employer ce terme, ça sonne plus juste que « cours de posture »). Je m’introduis dans une médiathèque qui n’est pas la mienne, quand bien même aucune médiathèque n’est à personne, et sans même la visiter, me cale dans un gros fauteuil turquoise près des périodiques pour y lire en loucedé un ouvrage emprunté à la médiathèque de Roubaix. (Il faudrait que je pense à m’acheter un fauteuil, un jour ; on y est bien mieux installé que sur une chaise ou un canapé pour bouquiner.)

Cours de stretching postural : ça vient (la rotation de l’en-dehors au niveau de la coxo-fémorale).

Le soir venu, le boyfriend m’aide à prendre de la distance par rapport à l’entretien — tant et si bien que le sujet est balayé, notre visio se mue en conversation fleuve sur le désir, la question de l’identité, lui, moi, nous mêlés à la société, je lui raconte ce que j’ai lu dans cet ouvrage de sociologie, ça déclenche un partage en miroir, on s’analyse et s’enthousiasme à qui mieux mieux, c’est précieux, c’est joyeux, même quand ça ne l’est pas. La sociologue a vu juste, je me reconnais dans ces femmes pour qui, à rebours de la plupart des hommes (hétéros), le sexe n’est pas nécessairement le moyen privilégié de créer de l’intimité. Nos visios quotidiennes, certains jours à n’en plus finir, ne sont pas pour moi qu’un pis aller à la distance : comme protégés par l’écran et animés par le désir de rester en présence, nous parlons, pour ne pas raccrocher, pour grapiller encore la présence de l’autre, nous parlons prosaïque, dîner, cacaphorie du chat, et parfois de nulle part, de là précisément, de l’absence, de la distance, ça surgit, l’intime, nous parlons et nous parlons vrai.

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Mercredi 22 mai

Le cours est moins chaotique. Je trouve même des moments de respiration pendant la barre, où je balaye paisiblement la pièce du regard sans me sentir obligée de soutenir les élèves par la parole. Penser à me taire davantage.

On se sent beaucoup plus prof, m’assurait N. à propos des sandales grecques que nous lui avons offertes pour son anniversaire — soit les chaussures de la prof de danse classique. De fait, je ne sais pas quelle est cette sorcellerie, mais je me sens beaucoup plus légitime avec mes nouvelles sneakers aux pieds. Exit les demi-pointes de l’élève maladroite, à la rotation de jambe lacunaire ; les sneakers coupent la ligne et ne laissent plus voir que la cambrure de la demi-pointe. Bref, l’habit ne fait pas le moine, mais les chaussures font le professeur de danse.

En culture chorégraphique, les élèves continuent de travailler sur leur composition en petits groupes, sur la musique de l’idole dorée. Mise en espace, canons, contrepoint, humour… je suis épatée de voir ce à quoi ils parviennent en si peu de temps. Eux sont moins impressionnés manifestement, et de la double consigne : énoncer ce qu’ils ont aimé et trouvent créatif / suggérer des pistes pour aider le groupe à améliorer sa proposition, ils finissent par s’engouffrer dans la seconde en zappant la première.

J’ai un gros coup de cœur pour la proposition en apparence simple, en réalité très musicale et diablement efficace d’un groupe de trois. Il ne faudrait pas grand chose de nettoyage pour pouvoir la présenter sur scène. J’aime particulièrement le moment où en cercle, elles se passent le relai d’un port de bras délié, avec le poignet qui s’articule pile sur l’accent musical, dans une esthétique mi-baroque mi-hindouisante. Vraiment stylé.

Un autre groupe joue la carte de l’humour en mettant une élève en avant, qui donne le la et que les autres sont sommés de copier… jusqu’à ce que l’un d’eux se rebelle et l’écarte pour prendre sa place : en resserrant un peu l’avant-bras et en désignant ses biceps du regard, il mêle aux bras hiératiques de l’idole dorée l’image du gars qui fait valoir ses biscottos. Que le petit garçon en question soit adorable et taillé comme une ablette ajoute encore au savoureux du détournement.

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Il est question d’art contemporain pendant la visio du soir. Le chat se manifeste hors champ et le boyfriend se penche vers lui : « Toi, tu t’en fous de l’art contemporain, hein ? » Je rétorque qu’il fait quand même du Pollock sur le mur blanc derrière sa gamelle de pâtée, et le délire exégétique nous prend sur l’œuvre du chat, le travail de sédimentation de la pâtée dans le temps, la manière dont il questionne le vide et la présence dans son installation (croquettes répandues autour de la gamelle vide)…

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Jeudi 23 mai

Cours à 5 et 26,5°. Les variations imposées commencent à prendre forme. Certains défauts reviennent (naturel, chasse, galop), mais d’autres sont durablement gommés : ce sont, oui, des progrès ! Je suis capable de faire progresser les élèves (laissez-moi à la joie de croire que j’y suis un peu pour quelque chose, rien qu’un peu) !

Pour les variations personnelles, E. reprend celle qu’on avait revue ensemble pour l’EAT (l’interprétation s’est affirmée !) et je découvre celle de C. avec pour mission de trouver comment améliorer la prise d’espace — sa prof lui a dit qu’il y avait trop d’allers-retours droite-gauche. J’avoue sécher ; l’espace me paraît au contraire bien occupé. J’aide comme je peux, en reprenant deux trois points techniques et en suggérant de plier davantage pour ajouter des contrastes d’amplitude et lever l’ambiguïté à certains moments (est-ce intentionnel ou est-ce que le genou lâche ?). Intervenir sur une composition personnelle est délicat ; il ne s’agirait pas de dénaturer l’intention initiale. À la fin, C. m’explique que sa prof lui a dit que ça n’allait pas sans lui dire quoi et comment modifier pour autant ; en comparaison, mes maigres tentatives d’aide semblent pratiques et pertinentes. Ouf. Joie.

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Vendredi 24 mai

C’est le premier cours de danse que je prends en étant diplômée — élève donc, toujours, mais plus étudiante, plus évaluée. Le bien que cela me fait. La formatrice m’embrasse, me demande si je suis contente de donner les cours que je donne, je le suis, c’est tout ce qu’elle veut savoir, c’est le principal.

Une ancienne étudiante, revenue dans la région pour compléter ses heures d’intermittence en faisant de la figuration à l’Opéra de Lille, prend le cours avec nous. J’aime sa manière de se mouvoir, jamais impressionnante, mais toujours personnelle, fluide, délicate ; les traits de son visage et sa maigreur, aussi, même si ce sont des choses qui ne se disent pas. Elle est d’une beauté assez incroyable. On discute un peu après le cours, de vie privée et professionnelle. Elle me raconte qu’on lui disait à 21 ans qu’il était un peu tard pour commencer une carrière, mais ce n’est pas vrai, il y a toujours des choses à faire ; elle est mi-prof mi-danseuse et quitte à la rentrée prochaine son poste en conservatoire pour donner la priorité aux projets artistiques.

C’est un peu fourbue, après un cours de Pilates en sus du cours de danse, que je finis ma journée à Paris, le genre de journée où on a l’impression d’en avoir vécu plusieurs.

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Samedi 25 mai

Visite de la maison Rodin à Meudon, avec Mum.

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Dimanche 26 mai

Mum et moi avons pris le prétexte de la fête des mères pour nous faire cette virée projetée à Nogent-sur-Seine et visiter le musée Camille Claudel. Nous loupons la sortie de l’autoroute parce que le GPS s’est tu sans crier gare tandis que nous discutions (le téléphone cesse d’émettre par le haut-parleur dès qu’on le branche pour le recharger). Ce n’est pas la première fois que cela nous arrive et nous pouvons en rire : le détour n’est pas aussi long que la fois où nous avons dépassé Cognac alors que nous nous dirigions vers Périgueux…

Vue de Nogent-sur-Seine avec la Seine et au fond deux cheminées de centrale nucléaire

Pourvu qu’on ignore l’usine agroalimentaire et les cheminées de centrale nucléaire en amont et en aval du fleuve, Nogent-sur-Seine est une bourgade très mignonne, avec des maisons à colombage, des bâtiments un peu anciens et travaillés en briques (comme à Roubaix <3) et des bords de Seine très verts, arborés. On s’y promène avec plaisir à la sortie du musée, après une limonade en terrasse sur la place du théâtre.

Un joli rosier blanc-rose devant une jolie maison

Vue de Notent-sur-Seine, avec le fleuve et la tour de l'église

Nous sommes également allées faire un tour dans l’église pour voir les vitraux de Fabienne Verdier, que j’imaginais plus grands. J’ai été davantage saisie par celui qui se trouvait dans l’escalier du musée Camille Claudel, et Mum dans l’église en a préféré un autre pour lequel (motif ou exposition ?) la technique du jaune d’argent ressortait mieux.

Tourbillon de jaune d'or translucide sur fond dépoli opaque.
Vitrail de Fabienne Verdier dans le musée Camille Claudel

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Lundi 27 mai

Rêve. Mon ex avait amorcé sa transition trans, et ça expliquait des choses (?). Mon inconscient a surtout une manière fort contestable d’agencer des éléments épars croisés la veille, à savoir un panneau Ivry-sur-Seine sur le périphérique et la bouche-anus d’un personnage de Preacher défiguré suite à une tentative de suicide.

Rose dans un dégradé de rouge-rose-jaune qui donne une impression d'orange

Journée à ne rien faire et à y prendre plaisir. Il y a l’espace nécessaire pour que le désir affleure, surprise, au-dessus de moi.

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Mercredi 29 mai

Coup de téléphone : les 4h en conservatoire sont pour moi, payées pas chouille. Je crains maintenant de m’engager fermement dans une voie qui en fermerait d’autres plus rémunératrices (puisque le samedi est un jour prisé).

Premier cours où je dois hausser la voix et devenir cette adulte relou qui aimerait ne pas avoir à être cette adulte relou. Les 6 degrés de moins dans le studio leur ont rendu de l’énergie, il faut croire. (Leurs battements frappés à la seconde m’épatent, en revanche, cuisse tenue et tout.)

Nouvelle recette : les tomates cerises rôties et caramélisées d’OwiOwi. C’est la première fois que j’utilisais le grill du four, mais ce ne sera pas la dernière.

Tomates cerises rôties appétissantes dans le rayon de soleil de fin de journée

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Jeudi 30 mai

Rendez-vous au débotté avec la directrice de l’école privée avec qui j’ai un accord tacite pour un certain nombre d’heures. Nous discutons longuement, les anecdotes prenant rapidement le pas sur les modalités pratiques. Elle veut le samedi, évidemment, offre le même nombre d’heures que le conservatoire, mieux payées. Assez loin dans l’agglomération lilloise, avec des plages de 4h de cours sans aucune pause, et une jauge de 18 élèves pour les 4-6 ans (j’essayer de ne pas laisser mes yeux trop s’arrondir : un groupe de plus de 10/12 devient une foule pour des enfants de cet âge dans l’espace libre d’un studio de danse qui, pour eux, s’apparente à une cour de récré). Mon dilemme ne devrait pas en être un (il faut bien trouver de quoi payer le loyer), mais subsiste : je n’aime pas faire faux bond et me défiler d’un engagement, même si rien n’a encore été officiellement signé. En sourdine me dérange aussi, m’alerte, un sentiment d’enfermement dans une routine épuisante, où je me ferai essorer — je ne peux pas dire exploiter comme le veulent certains bruits de couloirs, parce que les règles du jeu sont posées dès le départ et je comprends la directrice, qui est prof mais aussi business woman : les studios et les plages horaires où donner cours ne sont pas extensibles à l’infini, il faut que tout ça soit rentable, optimisé ; on ne peut doublement pas décevoir ses élèves quand ils constituent une clientèle.

Au cours du soir, je suis fatiguée, les élèves sont fatigués, c’est une séance en demi-teinte, empreinte de lassitude. Pour le dernier gros quart d’heure, je propose des étirements, remplacés par des massages à la demande générale. Une chaîne de masseurs-massés se met en place, petit-train qui change de locomotive à intervalle régulier. Je ferme la porte du studio pour ne pas me faire griller en train de ne pas donner cours — même si, après des dizaines d’heures de tutorat non rémunéré, je ne me sens pas en faute. Je ferai mieux la semaine prochaine, voilà tout.

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Vendredi 31 mai

Les rares inscrites au cours de Pilates ont décommandé, je me retrouve seule, mais il est maintenu. Le dernier cours de l’année sera donc un cours particulier ! Et je suis servie, avec une révélation posturale : mon bassin reste rarement aligné à l’horizontale parce que je me raccourcis sans cesse au-dessus de la hanche gauche… du côté de la dysplasie, comme par hasard. Mes radios pour la hernie ont permis de découvrir incidemment un col du fémur un peu riquiqui à gauche ; ça facilite la coaptation de l’articulation et donc la stabilité, mais entrave la décoaptation et donc la mobilité. La prof du cours de stretching postural me fait souvent remarquer que mes hanches ne sont pas à la même hauteur (quand j’ai un genou au sol, notamment), mais je n’avais jamais associé ça à une sensation. Là, d’envisager la portion des abdominaux obliques juste au-dessus produit un déclic : ça y est, j’ai une sensation à partir de laquelle travailler ! Pendant une heure, la prof de Pilates m’aide à prendre conscience de ce réflexe postural et me donne des pistes pour le détricoter. Il faudra évidemment du temps pour le contrer et intégrer la posture juste, mais c’est une avancée énorme, qui me réjouit au plus haut point. Le rééquilibrage devrait en outre soulager mes lombaires (il n’est pas improbable que la hernie ait été une conséquence à long terme de cette posture entraînée par la dysplasie).

Mars 2024, journal

Vendredi 1er mars

Le boyfriend m’avait manqué. Nous allons voir la suite (mais pas la fin) de Dune, mangeons coréen (mais pas épicé).

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Samedi 2 mars

se réveiller apaisée,
se rendormir ensemble,
se relever seule et apprécier enfin la vacance des vacances
(débarrassée de l’anxiété),
étaler de la marmelade de gingembre puis de la nocciolata,
faire du tri dans ses abonnements RSS, entre blogs disparus (supprimés) et abandonnés (transférés dans des signets statiques) ; devrais-je tenter d’envoyer des messages à ceux dont je me souviens ? il y a là tout une époque, déjà,
discuter toute la journée, au gré des émissions qu’on coupe pour mieux rebondir et digresser, s’embrasser dans nos pyjamas puants jusqu’à pas d’heure

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Dimanche 3 mars

Assis sur le bord du lit, on parle de spécialités culinaires détestables, et j’adore à ce moment la currywurst qui anime son profil, feuille de gingko de rides autour de l’œil, commissure du rire large, élargie par l’onde des fossettes en parenthèse. Il mime le curry saupoudré à même la saucisse, son sourire rebique, tressaute, un truc dégueulasse, pas même une sauce, rien.

C’est si intense d’habiter contre lui que le départ est arrachement, je pleure par anticipation, ça faisait longtemps.

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Lundi 5 mars

Un meme de niche, mais de qualité.

Montage montrant Timothée Chalamet dans Dune, lorsqu'il est soumis à l'épreuve de la boîte noire… sauf que la boite avec la main est remplacée par un podotrainer (appareil pour muscler le pied des danseurs).

…Mercredi 6 mars

Rêve. Toute la force du désir pour un jeune homme aux cheveux plutôt longs, plutôt blond, les traits embrouillés quand je vois enfin son visage, probablement parce que mon inconscient n’a pas su à partir de quels traits lancer son IA. Je monte avec lui dans le car, naturellement ; je nous associe. Il me faut être près de lui, avec lui.

Marchant, je dévie mon chemin jusqu’à rencontrer son épaule ; ses doigts s’insèrent entre les miens, c’est la joie qui soulage, qui irradie, lumineuse, le comble du désir ni frustré ni comblé. On traverse des rues, des jardins que je ne reconnais pas bien ; y a-t-il vraiment toute cette ville-là en parallèle de la voie qui mène à Opéra ? Le désir transfigure la ville, je me dis distraitement.

En ronde resserrée autour de nos deux poings entremêlés, mon désir me fait face et anticipe mon mais : je suis en couple avec le boyfriend et ne le quitterai pas, c’est aussi intangible que le désir d’être avec cet autre, dans cet instant absolu, parallèle. Il soulève une main, l’autre, nos mains mêlées, comme on hausse les épaules, et nos poings retombent comme des nœuds de platane élagué ; il s’écarte et se rapproche dans une danse qui n’a pas eu le temps d’exister. Et pourtant cette acmée en deçà de toute sexualité, bonheur fulgurant de me sentir liée à lui, doigts entremêlés comme deux adolescents qui s’oblitèrent lorsque je sens son corps s’approcher d’un bout de ma cuisse.

Lui parti, je dois toujours aller travailler, mon inconscient m’a laissée dans mon ancien boulot, mais je ne me retrouve pas dans la ville. Il y a un glitch géographique, je suis au bord de la mer, non au bord d’une étendue d’eau gigantesque, dans un cratère qu’il me faut contourner. Je reconnais ce lieu hype où je ne suis jamais venue : c’est Americanah. Voilà donc ce dont ça parlait, ce roman que je n’ai pas lu. Je me trouve si loin d’où je devrais être, j’accélère le pas, me fraye un chemin parmi la crique de restaurants bobo, les cuisines à ma gauche, les tables à ma droite, il y a des néons violet, des espèces de soufflés en bun de burger aux graines de sésame, et à un autre stand un truc énorme (lobster roll ?) en forme de croissant. Je m’extrais, en retard, agacée, arrive en ville enfin, où je croise AndieCrispy qui boit un verre avec quelqu’un — AndieCrispy naturellement, dans un lieu hype. Elle m’apprend que je suis à Rennes, et je peste en m’éloignant que la signalétique des transports est exactement la même qu’à Paris et ne laisse pas deviner qu’on s’est égaré : je suis probablement montée dans un autre car que je pensais en suivant le jeune homme désiré.

Réveillée, je sens toujours cette intensité du désir, l’intensité folle du désir des rêves. Quel est donc ce désir qui veut m’éloigner, et pourquoi m’en trouverais-je égarée ? Si je parvenais à l’identifier, à le localiser, peut-être cesserais-je de m’éparpiller dans l’anxiété sur la carte de France-mosaïque où le boyfriend et moi ne parvenons pas à nous mettre d’accord sur un lieu à habiter ensemble. Cette dissonance, ne pas coïncider avec mes points de repère, ça me travaille.

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Le cours se dissout dans les souvenirs de notre formatrice et se transforme en récit sur son enfance et sa carrière à Cuba.

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Je révise mon examen blanc et danse classique au parc Barbieux au soleil. Une dame âgée me complimente, un ado me parodie.

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Jeudi 7 mars

Ma voix reste coincée en filet dans l’aigu, essoufflée par la démonstration et le stress, et les épreuves blanches se passent ainsi. Je me fiche presque qu’elles se soient plus ou moins bien ou mal passées tant je suis soulagée que ce soit passé — sans que mon cerveau parte en erreur 404, comme j’avais fini par le craindre. J’ai tenu le timing, j’ai tenu le coup. Même si je ne parviens pas à endiguer le stress le jour de l’examen, je sais désormais que je peux donner cours avec, et cela seul devrait suffire à le faire descendre d’un cran.

À l’entretien, les yeux de N. se mettent à déborder sous la salve de questions à l’implicite désobligeant. Sa main passe rapidement d’un côté et de l’autre, et sa voix répond sans trembler : je n’avais jamais vu personne flancher émotionnellement et se reprendre avec la même habileté que si elle avait trébuché.

Lors des retours des formatrices, il s’avère que je ne sais pas faire correctement les torsions qu’impliquent les épaulements — c’est couillon parce que c’est le thème de mon cours. Les larmes me montent au nez à mon tour.

On finit avec plus d’une heure de retard sur l’emploi du temps : les retours se sont transformés en discussion sur la place de la créativité et de l’expression dans la danse classique, et la (non-)existence de lien avec ce qui est attendu de nous en éveil-initiation. Sur le chemin du retour, N. met le doigt dessus : pour nos formateurs, pour la professeure d’AFMCD notamment, formée à l’Opéra et passée au contemporain parce que c’était là qu’elle trouvait à s’exprimer, un cours de danse classique ne permet pas l’expression de soi. Comme si la trame des exercices et l’exigence du placement ne laissait aucune place à l’interprétation. Comme si on ne pouvait pas jouer avec la musicalité (être un peu en avance ou en retard), le regard et les ports de tête (en projection lyrique vers le lointain, replié sur un intime proche ou en lien ludique ou provocant avec le public), les dynamiques (alors qu’on en a bouffé des dynamiques différentes avec la choréologie…). Comme si on ne pouvait pas éprouver la sensation d’échapper à la pesanteur dans les sauts, de planer dans les tours, de rendre tout son corps sensuel d’une manière qui n’a rien ordinaire. Comme si on ne pouvait pas se sentir le roi du monde, rayonnant, dans un pas de bourrée. Si on n’éprouve rien de tout ça, si on ne s’amuse en rien pendant un cours de danse classique, alors oui, mieux vaut se tourner vers une autre esthétique ou une autre pratique artistique. Mais c’est une question d’affinité personnelle, et cela me hérisse le poil qu’on transforme son ressenti (tout à fait légitime en tant que tel) en jugement essentialiste.

Ce discours fait de la danse classique un simple marchepied technique vers une autre forme de danse qui seule permettrait l’expression. Plus pervers encore à mon sens, pour ne pas perdre la danse classique dans le processus, certains de ses défenseurs (c’est le cas de notre directrice) requalifient de classique (ou « classique d’aujourd’hui ») les œuvres de danse contemporaine qui nécessitent une solide base technique classique (celles qui sont données à l’Opéra, en gros) — et paf, le classique d’aujourd’hui est devenu du contemporain, à croire que Christopher Wheeldon, Justin Peck ou Cathy Marston n’existent pas. Ne pourrait-on pas laisser chacun faire ses cours et ses chorégraphies à sa sauce sans devoir forcément transposer les recettes des contemporains au classique pour faire actuel ? Il y a de la place pour tout le monde.

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Vendredi 8 mars

Assis par terre en tailleur sur un coussin carré. Au bord du coussin carré. En inversant les jambes croisées. En papillon. En lotus raté. Assis les jambes allongées devant soi, chevilles croisées. Cheveilles décroisées. Une jambe repliée. Les deux. Les bras autour des genoux, recroquevillé. Avachi. Dos au miroir. Dos arrondi. Une jambe dépliée devant. Assis à genoux, pieds à plat. Orteils crochetés. Sur le coussin et en dehors. Assis en pretzel stretch ou gomukhasana. Assis en amazone sur une fesse, les deux genoux repliés et empilés. Mal assis. Assis de 9h30 à 18h30 à regarder huit cours et quatre entretiens au format examen. Je ne sais pas qui des élèves-sujets, qui ont fait et refait, ou des spectateurs avaient le corps le plus endolori à la fin de la journée.

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Samedi 9 mars

Assises autour des tables rectangulaires assemblées en un grand carré comme les chevaliers épuisés autour de la table ronde, nous faisons le tour des plats comme on décompte les blessures et les survivants après le combat. Derrière les mains et les papiers blancs ou bruns mais tous tâchés de gras, il y a des frites et des nuggets KFC commandées par Deliveroo, du pain frit fourré et des msemens aux épinards de l’excellent bouiboui tunisien du coin, des frites encore, accompagnées d’une espèce de burrito rayé régulièrement de la plaque qui l’a réchauffé. Contre toute apparence, nous sommes dans une école de danse, plaisante-t-on. L’unanimité du gras dans un silence inhabituel pour la tisanerie dit la fatigue des épreuves passées, blanches comme une nuit.

L’après-midi est passée à bouquiner. En début de soirée, cela me frappe d’un coup : le silence. Dans l’appartement (absence de sifflement et vrombissement, le radiateur et la pompe à chaleur sont au repos), mais aussi et surtout dans mon esprit : le stress a cessé d’agiter toutes les pensées qui se présentaient. La boule à neige gyrophare a été reposée sur l’étagère. Les vagues de pensées parasite se sont retirées. À marée basse, je redécouvre l’acouphène qui avait été enseveli sous toute cette agitation, un Mont-Saint-Michel-Atlantide. Le bruit du silence.

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Dimanche 10 mars

Après presque vingt ans de campagne périgourdine (c’est drôle cet adjectif accolé à autre chose qu’à une salade de gésiers), Dad veut déménager pour se rapprocher de la ville — on s’fait vieux, qu’il me dit en rigolant à moitié au téléphone. Ah ! Dans mon esprit, j’ai déjà changé d’interlocuteur : voilà la preuve que les longières, comme les appelle le boyfriend en rajoutant un i, ne sont pas une bonne idée.

Dans l’optique d’un déménagement, Dad a fait du tri et fait numériser de vieilles vidéos prises au camescope, retrouvées dans les cartons non déballés du précédent déménagement. Je passe une partie de l’après-midi à les regarder.

La première bande comporte mon premier spectacle de danse : je ne lâche pas des yeux la prof en coulisse — copier, copier, copier. De dos, je me trémousse sur la panthère rose, en maillot rose comme toute la rangée de gamines que je dépasse d’une tête. À défaut de pouvoir déhancher, je bouge les épaules : l’absence de dissociation est typique d’une enfant des cet âge, mais l’énergie que j’y mets fait ressembler à une strip-teaseuse qui remue du croupion. De face, c’est plutôt la tenancière bedonnante en tenue d’aérobic. De profil, c’est merveilleux, je fais tourner la queue en tissu synthétique qu’on nous a accrochée au derrière, assortie aux oreilles du serre-tête. Je me souviens encore de Mum qui râlait que, ça n’allait pas du tout, certains parents avaient cousu ça n’importe comment, en façonnant des queues étroites comme si c’était un chat. La vidéo contredit la vérité-qui-sort-de-la-bouche-des-parents  : les queues de chat sont très bien ; moi j’agite une queue de castor. Dans la chorégraphie suivante (parce qu’il y en a deux !), je suis affublée d’un chapeau qui ressemble à une assiette en plastique retournée, agrémentée de morceaux de tulle, et quand j’y pense, je hurle de toutes mes cordes vocales sur une chorégraphie chantée.

Dad m’a prévenue en riant qu’il y avait mes débuts de prof de danse. Je me retrouve devant une scène dont je n’ai aucun souvenir, en Bretagne, à diriger de manière totalement tyrannique deux camarades de jeu d’assez bonne composition pour accepter que j’ajuste leur position et les replace manu militari.

Il y a des choses amusantes. Les enfants des voisins tout jeunes. Une bougie d’anniversaire que je ne souffle pas parce que ne comprends pas le concept (le petit garçon à côté de moi, lui — aucune idée de qui il s’agit —n’attend que ça). Des arc-en-ciels dessinés en tenant 3 feutres ensemble (mon obsession adolescente pour la plume double de calligraphie avait donc des racines plus anciennes !). Un pinceau martyrisé, consciencieusement écrasé jusqu’à la garde, les poils en pétale. Un chat qui se trimballe attaché à un père Noël à l’hélium, et que mon grand-père câline sans le délivrer. Des objets que j’imaginais arriver plus tard dans l’enfance.

Il y a des choses amusantes, mais j’ai aussi cette impression poisseuse que je vois quelque chose que je ne devrais pas voir, un passé qui devrait y rester. Quelque chose de triste émane de ces vidéos, sans que je comprenne de suite pourquoi. Il y a cette mini-moi désagréable, sans sourire. Des cadeaux écartés les uns après les autres. Les bougies d’anniversaire indiquent 3 ans. Indice. Je vérifie, retrouve le gâteau des 2 ans : sourires. C’était bien l’époque du divorce de mes parents. Je me mets à faire attention aux cadrages, aussi. En Bretagne, la caméra dévie de nos jeux d’enfants pour s’attarder sur le visage de ma belle-mère qui nous observe, absorbée. Je la vois à travers le regard amoureux de mon père. Je vois le regard amoureux de mon père. Dans les vidéos plus anciennes, Mum n’apparaît qu’avec moi, quand par hasard elle entre dans le cadre parce qu’elle s’occupe de moi. Elle semble voûtée en permanence au-dessus de moi, et le cadrage est resserré, comme si cette enfant était devenue leur unique trait d’union, qu’ils centraient toute leur attention dessus et ne se regardaient plus au-dessus d’elle. Les discussions hors champ ne se répercutent plus sur un visage, mais sur des rangées de plantes devant une fenêtre dépolie : truc arty ou désir d’évasion, de fuir ?

Mon père est absent de la plupart des images (sauf à de rares exceptions, c’est lui qui filme), mais toujours présent, et c’est exactement comme dans mes souvenirs les plus anciens : je sais qu’il est là, mais je ne le visualise pas. Ces vidéos m’offrent des souvenirs qui manquent, mais qui sont aussi de trop, je m’y sens de trop : ce sont les souvenirs de mon père, pas les miens. Comme un passé sur lequel je ne devrais pas me retourner — parce qu’il est passé ou parce qu’il est porteur d’une tristesse insue. Mon père m’a dit envoyer les mêmes liens de fichiers à télécharger à ma mère : il a pensé à elle, et n’a pas pensé à ce qu’elle pourrait y voir aussi (généreux et maladroit).

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Lundi 11 mars

Exercice de petits sauts (très) rapides : j’y suis ! (et rame sur plein d’autres choses, m’énerve contre mes chaussons, bon)

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Mardi 12 mars

Je pleure encore, quand il est question d’assumer la posture de prof sans tout savoir ; on touche à un sentiment d’illégitimité profond. Se contredisent en moi l’injonction à renoncer au perfectionnisme (je n’en ai plus l’énergie, de toutes façons) et la liste longue comme le bras d’améliorations à apporter qui m’est comme à mes camarades adressée. Tout ce qu’on a appris pour créer et transmettre un cours, qui a demandé tant de travail, devient un simple prérequis qui rentre à peine en ligne de compte dans l’évaluation. Cela me donne l’impression que les efforts sont balayés et que ce n’est jamais assez.

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Mercredi 13 mars

Une nouvelle recette de croziflette (sans les crevettes).

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Jeudi 14 mars 

Rêve. J’étudie quelque part que je n’arrive pas à situer, au Vietnam ou en Thaïlande, est-ce Bangkok ? mais je suis contente de revoir ces paysages, Ninh Binh ? Je prends un bus, ce n’est pas le bon, mais je découvre la Mandchourie, un aperçu gris-bleu-vétuste, que je pourrai revenir visiter plus souvent, je n’y avais pas pensé, mais quitte à étudier par ici, c’est vrai.

Au réveil, WhatsApp me notifie les nouvelles photos envoyées par Dad depuis la Martinique, où il a grandi. Ce voyage-pélerinage me fait bizarre, des retrouvailles qui sonnent comme un adieu. La vieillesse va à l’enfance ?

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Journée à donner de très courts ateliers à l’Opéra de Lille. Nous profitons de la pause déjeuner pour lire sous les dorures, dans un immense rai de lumière proportionnel aux fenêtres du grand foyer. C’est étrange comme jouir du luxe revient souvent à l’oublier.

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Vendredi 15 mars

Chaises mi-plastique transparent mi-plastique imitation bois, comme si des fragments de chaises avaient été récupérés et raccommodés.
Définitivement fan des chaises de la cantine de l’Opéra de Lille.

Une limousine dans Roubaix, voilà qui relève de l’apparition ! (Probablement louée pour un mariage bling-bling, c’est la conclusion à laquelle le boyfriend et moi parvenons après une analyse sociologique à l’emporte-pièce.)

Ombre d'une statue cernée d'une aura lumineuse, projetée sur le mur derrière un escalier
Le fantôme de l’Opéra de Lille

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Samedi 16 mars

Rêve. Des connaissances avancent devant moi (mon ex loin devant), balletomanes ou mélomanes, je ne sais plus, sur un chemin de terre qui s’escarpe. Je vais au cinéma, je crois, mais est-il bien raisonnable de ressortir si tard ? L’heure objective me surprend : il n’est même pas 18h. Avec la fatigue, je me pensais au milieu de la nuit — noire. Le chemin rapidement n’en est plus un, si abrupt qu’il faut l’escalader. Je mets mes pieds dans les encoches laissées par les gens qui me précédent, ou les ignore quand elles deviennent boueuses, et sur ma gauche m’accroche à des racines comme à une corde pour pouvoir progresser. Je me réveille là, en pleine nuit, pleine ascension.

Depuis le TGV, je capte à nouveau le terril-hérisson : cette fois-ci, la ligne d’arbres nus qui émerge me fait davantage penser à la crête d’un dinosaure (après recherche : un stégosaure).

Le boyfriend me parle de crunch, et il n’est pas question de tablettes de chocolat (quoique).

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Dimanche 17 mars

Illustration de martine en fondu devant

Rêve. Un devoir à rendre pour la fac, sous forme de dessin —dont une quatrième devant fondue avec le buste penché en avant (une position que j’ai souvent adoptée dans la rotonde de l’opéra de Lille lors de la courte improvisation pour accueillir les enfants) ; est-ce que des pointillés renforceraient les torsions ?

Au réveil, ça me rappelle cette illustration de Martine petit rat de l’Opéra.

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Lundi 18 mars

Les suggestions de correction de mon amie M. sont désormais listées dans un fichier, et je les efface à mesure que je les intègre au manuscrit. En prenant une grande inspiration, je scinde et remanie un chapitre en deux, ça semble passer. Je rectifie des questions d’épaulement (l’effacé de l’école française est un écarté derrière dans l’école russe, qui utilise l’effacé pour parler de ce que l’école française nomme ouvert — j’ai dû me faire un tableau de correspondance pour ne pas m’embrouiller). J’avance. Avec enthousiasme. Je me dis qu’à ce rythme, je pourrais avoir fini la v2 en quinze jours.

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Mardi 19 mars

Fin de l’enthousiasme. Les résultats de l’examen blanc communiqués par visio me dépriment. Je me doutais que ce ne serait pas mirobolant, mais je tombe des nues en découvrant que je n’ai pas la moyenne à l’entretien. 11 et des briquettes en tout : ça passe, ça passerait, mais de justesse. Plus que les résultats en eux-mêmes, c’est l’absence de marge qui me zappe le moral : il suffit que quelque chose se passe un peu moins bien le jour J, et je pourrais ne pas l’avoir. Je n’avais jamais vraiment envisagé cette hypothèse dans le cadre d’un travail régulier. Des concours, j’en ai raté — la majorité, même —,  mais des examens, jamais. Le début de panique est étouffé par l’abattement ; ça me renvoie à mes échecs passés en danse, à croire que je suis indécrottablement médiocre dans ce domaine que j’aime tant (ou si lié à la manière dont je me suis construite).

Inutile d’essayer de continuer à retravailler le manuscrit la confiance en berne. Je passe de la créativité à la passivité, à lire Dune dans le jardin au soleil. L’envie de fuir m’ouvre la porte de cet univers de science-fiction que je pensais aride, et dont je me découvre rapidement avide.

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Mercredi 20 mars

Rêve. C’est une session d’éveil-initiation qui n’était pas prévue, dans un drôle d’espace, comme si les studios de danse étaient au centre d’une arène et que les couloirs, arrondis, étaient des parts de camembert entamées tout autour, sur deux étages, je ne m’y retrouve pas.

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Comme d’autres fois, nous nous faisons un banh mi dans le 13e.  Nous mangeons à la même table de pique-nique — à côté d’un rat mort, découvre-t-on à la fin. Il y a du béton partout mais le soleil est revenu. Nous faisons un tour au temple le plus improbable qui soit, dans un parking. Un tour chez les Frères Tang. Un tour pour un gâteau poisson fourré aux haricots rouges — détour, la boutique n’existe plus. C’est étrange, j’ai l’impression que nous sommes en décalé, juxtaposés à nos moi passés que nous décalquons sans les incarner.

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Sur Netflix, nous restons plantés devant Damsel, un nanar comme je n’en avais pas regardé depuis longtemps.

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Jeudi 21 mars

Mon amie L. ne peut pas dire qu’elle va bien, ce serait mentir. Mais elle va, on va dans Versailles, une glace à la main. Attablée devant une part de tarte pas terrible, elle le savait, dans le calme de la Cour des Senteurs qui ne sent rien, il est question d’argent et de deuil, de Titiou Lecoq au passage (je pense à la biographie de Balzac quand elle me parle d’un essai dont je découvre l’existence quelques semaines plus tard à la médiathèque). Avec des frites de patate douce pour la route, elle me raccompagne, on cause, jusqu’à la gare. Le coucher de soleil est beau, un peu triste, à travers les arbres de la lichette de parc qui offre un dernier sas avant le bétonnage massif de la gare routière et ferroviaire. On profite toujours jusqu’au dernier moment, avec L., jusqu’à l’approche du train, presque, cette fois rangées sur le côté dans le coursive extérieure de la gare (pourquoi ne pas l’avoir isolée du froid par des vitres, mystère). Je me sens mieux en revenant — non de m’être éloignée de sa tristesse., mais d’avoir passé un moment toujours si nourri en sa compagnie, malgré les circonstances.

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Dimanche 24 mars

Retour à Roubaix pour préparer les cours — à donner : après un grand moment de flou administratif, je récupère entre 4 et 8h hebdomadaires en tutorat (lequel tutorat devrait évoluer en CDD jusqu’à la fin de l’année scolaire si tout se passe bien).

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Lundi 25 mars

Il me faut à peu près le double d’un cours pour le préparer. Je passe donc cinq heures pour le premier cours de deux heures avec les élèves de troisième cycle. Créer des exercices cohérents qui vont les préparer à leur variation de fin d’année et tombent bien en musique me prend un temps infini. J’écume les albums de Nate (Fifield) pour trouver des musiques avec un tempo qui convient et/ou ajuste l’exercice pour qu’il corresponde à la carrure. Je teste avec mon corps, compte, reteste, fatigue, me rappelle de marquer sans faire à fond. Travailler à partir d’un objectif technique me pousse à des combinaisons qui ne me sont pas naturelles. Plus c’est logique et profondément motivé, plus ça me semble tarabiscoté — jamais je n’aurais proposé ça spontanément (mais aussi : jamais je ne m’en serais crue capable). Les tiraillements entre l’objectif, la prédilection des habitudes et la contrainte musicale transforment la création de chaque exercice en une énigme à agencer — tantôt casse-tête (casse-pied ?), tantôt ludique.

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Mardi 26 mars

Avant le cours, le pianiste me demande s’il y a des morceaux auxquels j’ai pensé : me voilà en train de chantonner la danse des sabots dans la salle des profs (hé mais tu chantes bien ! élue phrase surréaliste de l’année), puis de montrer l’extrait correspondant sur mon téléphone. Il ne connaissait pas, trouve ça génial : il y a un nom pour ce genre de ballets ? ballet comique ? À défaut de mot-clé, je lui passe l’extrait avec les poules. Ça fait toujours un choc quand on découvre que le ballet peut ne pas se prendre au sérieux (il n’est pas prêt pour les Trocks).

Le choc est plus grand encore lors de la découverte mutuelle de notre âge : je pensais qu’il avait pas loin du mieux, et lui, que j’étais proche du sien. Nous avons treize ans d’écart. Lorsque je partage ma découverte sur le groupe WhatsApp, les filles n’en reviennent pas, et se marrent d’avoir vouvoyé comme un aîné ce jeune homme plus jeune qu’elles.

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Se retrouver en salle des professeurs en qualité de future prof alors qu’on est encore élève, c’est aussi essuyer les réflexions d’anciennes danseuses qui ne comprennent pas que les jeunes se tournent vers l’enseignement sans avoir fait une carrière d’interprète. Le pianiste s’en étonne en toute bonne foi : en musique, les deux sont liés, il ne pensait pas que c’était possible. Si, si, c’est mon cas par exemple — petit coucou je suis là adressé indirectement à la prof qui me répond direct, uppercut bien placé : « Je sais, mais ça manque, voilà. » Exit en trombe. On mettra le manque de tact sur le compte de la fatigue — c’est elle qui tient à bout de bras l’école malmenée par les arrêts maladie et départs à la retraite.

Pour le sentiment de légitimité, on repassera. Et pourtant, pour la première fois, que l’argument vienne d’une autre que de moi, qu’il vienne d’elle précisément, me permet intérieurement de le contrer : ses qualités indéniables de chorégraphe dans les spectacles de fin d’année ne sont pas liées à sa qualité d’ancienne interprète et ne se répercutent pas spécialement dans ses cours ; en y réfléchissant un peu, ceux de H., ancienne étudiante de la formation qui n’a pas fait carrière en tant que danseuse, sont même davantage infusés de culture chorégraphique.

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Premier cours aux élèves de troisième cycle. Ma tutrice trouve mes exercices intéressants. Au vu du temps de préparation, j’espère bien. À la sortie, le retour d’une élève me met en joie : ils ont bien aimé le cours, ils ne sont pas toujours stimulés comme ça.

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Mercredi 27 mars

Rendez-vous téléphonique avec la coach-psy mise à disposition par l’école. Il y en aura un second. Elle me fait faire des liens, en délier d’autres (ne pas chercher de la cohérence là où il y a juxtaposition de points de vue divergents). Grâce à elle, je comprends mieux pourquoi la période me met dans cet état — ridicule en soi, mais cohérent si l’on considère qu’elle réactive des enjeux qui m’ont structurée à l’adolescence, et même avant.

Passage pile. Quand un rai de soleil vient taper pile sur celui qui figure sur la photo accrochée

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Jeudi 28 mars

La réunion Zoom de l’équipe pédagogique à laquelle j’ai été ajoutée en qualité de stagiaire me laisse le cul entre deux chaises. Gênée par et pour elle, je ne sais plus où me mettre quand ma tutrice me complimente devant tout le monde alors que ce n’est vraiment pas à l’ordre du jour, et que tous sauf elle en sommes conscients. Pour le reste, en école de danse comme partout ailleurs, les réunions sont manifestement l’occasion de se faire mousser en étalant son parcours, et l’on s’accorde à dire qu’il faut décider sans rien décider.

Premier cours où je fais travailler leur variations aux élèves de troisième cycle. Dans la variation garçon, je corrige l’élan anticipé des bras pour prendre le grand jeté entrelacé ; c’est fou, mais en le faisant à la manière de la vidéo, je me sens adopter une dynamique de danse masculine. Dans le début de la variation, pieds joints en parallèle, je lui demande d’essayer de serrer les genoux l’un contre l’autre ; non seulement cela lui est possible, mais sa ligne se métamorphose du tout au tout

Il y a aussi cette jeune fille qui n’a pas la même variation que les autres, parce qu’un niveau en dessous, et manifestement persuadée de valoir encore moins. J’essaye de l’encourager ; elle me remercie comme si on ne se donnait pas souvent la peine de croire en elle. Sa technique n’est pas robuste, certes, mais ses ports de bras sont aussi beaux que les longues manches délicatement colorées de son justaucorps.

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Vendredi 29 mars

Parfois les possibles l’horizon se rouvrent, pourvu qu’on ne lésine pas quelque effort, tout redevient contingent et facile, fluide. Une douzaine d’heures de cours hebdomadaires émergent d’un entretien informel avec une directrice d’école de danse. La cire dépilatoire disparue des rayons de mes supermarchés habituels est là, au Match au coin de l’école, visité alors que mon interlocutrice m’annonçait une dizaine de minutes de retard. Je retourne tous les savons pour lire le parfum gravé sur chacun d’eux ; pour 1,99 €, j’aurai de la verveine sur les mains. Quand je ressors, j’ai l’après-midi devant moi à Lille avant le cours de posture ; François Civil se présente à l’unique séance de 15h30. Après le siège en tissu de la salle, un siège en faux cuir se déforme à mon séant pendant que la chute du mur de Berlin se répercute dans la Bulgarie communiste entre mes mains. Je replace le marque-page devant la page blanche de la Deuxième partie quand vient l’heure de partir pour le cours, où mon corps répond présent et guilleret. Mes rotateurs sont d’accord pour napper l’extérieur de la cuisse et la rabattre vers l’arrière, à droite comme à gauche. Ça fait du bien. J’ai l’air d’avoir vu la vierge, apparemment ; à chacun sa béatitude. Je la poursuis avec une tartine improvisée à base de ricotta, d’huile d’olive, de tomates en tranches et d’herbes de Provence, et dégustée adossée au micro-ondes.

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Samedi 30 mars

Rêve. Une araignée-migale à éviter, qui s’affine quand il devient question de l’attraper avec une espèce de barquette plastique retournée. Les pattes se défont comme des vers lorsque la barquette la cisaille, et s’enroulent d’elles-mêmes autour d’anses (d’un panier ?) comme des liens magiques, qui deviennent inertes sitôt liés.

Retour de la déprime-anxiété face aux cours à préparer, aux retours anticipés. Fatigue. Je me fatigue.

Février 2024, journal

Début à mi-février

Février, ça a avant tout été un tutorat riche en apprentissage et en émotions. J’ai tout raconté ici.

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Jeudi 1er février

2003 était bien il y a vingt ans : mon examen de conservatoire de cette année-là est sur cassette VHS, l’année suivante encore aussi. Je retrouve les gestes, les bruits oubliés, de pousser la cassette dans le magnétoscope et tâtonner à coup d’avance et retour plus ou moins rapides pour retrouver mon entrée. C’est ma première année en supérieur et seconde année de pointes — un peu catastrophique pour la première et pas si mal pour la seconde. Surtout si je compare avec la vidéo de l’année précédente : je n’en avais pas du tout conscience à l’époque, mais le gap technique est énorme entre la variation aboutie du supérieur (aujourd’hui 3e cycle) et ce travail propret bien posé sur la musique de fin de cycle élémentaire (aujourd’hui 2e cycle). Papageno apprend à faire des poinpointes ; la première phrase musicale et chorégraphique est restée gravée dans ma mémoire depuis vingt ans. Il y a des drôleries dans ma maladresse. Je n’avais pas encore bien compris le concept d’en-dehors à l’époque, et je ne sais pas si je suis plus surprise par mes jolies quatrième dans les pas de bourrée ou par mes pieds résolument en serpette dans les attitudes. Je ris franchement en découvrant mes double pirouettes en-dehors : les coudes ne sont pas le moins du monde arrondis, mes bras tendus comme s’ils tenaient une rambarde de sécurité sur les montagnes russes, au secours, ça touuuuurne. Tout est de traviole, mais survendu avec le smile, c’est féérique. Je repense à ce qu’a suggéré le boyfriend sur ma « construction », ne m’oubliez pas, regarde-moi papa, regardez-moi tous, la présence scénique comme la qualité d’un défaut de.

Lignes allongées ou pied en serpette, tout est dans le timing de la capture…

La vision ne colle pas à mes souvenirs et ressentis, mais l’époque non plus, qui semble avoir coagulé en une période déjà datée : les justaucorps en velours moiré ne se font plus du tout, ni en velours tout court, d’ailleurs ; les jupettes sont taillées beaucoup plus longues (ou courtes) qu’aujourd’hui ; la musique d’Amélie Poulain, dont les accents nostalgiques étaient bien récents alors, fait désormais partie des ritournelles trop entendues par le passé ; et ne parlons pas des académiques en lycra brillants tout droits hérités de la période Maurice Béjart, musique de Messe pour le temps présent ou Boulez-style à l’appui.

Je retrouve des signatures gestuelles bien connues, des visages dont je me souviens et d’autres plus du tout. Qui donc est cette Bénédicte ? ai-je vraiment passé un an avec elle ? Je crois m’en souvenir, peut-être, recrée bien plus sûrement un souvenir. Julie, en revanche, je l’avais oubliée mais je m’en souviens, l’autre grande, des rubans dans les cheveux. Et ce détail me revient de nulle part : elle avait 38° de fièvre le jour de l’examen. La vidéo ne comporte pas tous les niveaux, mais à l’annonce des résultats, mon amie V. trottine pour venir saluer, fillette qui flotte dans son justaucorps, aujourd’hui danseuse pro et maman.

Dans la même journée, je regarde des cours du prix de Lausanne. Deux salles, deux ambiances. Les concurrentes semblent appartenir à une autre espèce animale tant leurs corps sont modelés pour et par la danse —  des avions de chasse, je pense spontanément dans une perspective compétitive / guerrière / technologique, oubliant complètement la dimension sexuelle de l’expression.

Séance de découpage-collage avec les vieux Échos de Mum
Usine au bord de l'eau, avec une gerbe de roses en guise de ciel, et deux silhouettes qui s'étreignent, avec une auréole-champignon derrière la tête.
Collage non collé

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Vendredi 2 février

Palak paneer, biryani, naan peshwari et discussion feutrée avec L.

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Samedi 3 février 

Le boyfriend m’accueille tablette allumée, prêt à reprendre depuis le début le prix de Lausanne que j’ai tenté de regarder sur le trajet, sans le son, l’image tantôt freezée tantôt pixellisée. Si ce n’est pas de l’amour, ça.  La semaine précédente, dans la même configuration, il regardait des combats de sumo — deux extrêmes de corpulences.

Quelle idée d’avoir accepté une soirée jeux ? Je songe battre en retraite, la fatigue poussant à la lâcheté, mais je n’en fais rien et je fais bien : nous mangeons et discutons tant et si bien que nous en oublions de jouer. Les boîtes restent sur la table haute, nous autour de la basse. Je pille le bol de pois chiches croustillants et il est question de spectacles lyriques pour la jeunesse, de cours de dessin et de praliné — la merveille de Yann Couvreur ne vole pas son nom.

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Lundi 5 février

Déjeuner-retrouvailles avec trois anciennes du conservatoire que je n’avais pas vues depuis une bonne dizaine d’années, ainsi que notre professeure, retraitée depuis un bout de temps déjà, et le pianiste, qui accompagne toujours les cours, désormais dans de nouveaux locaux. Toutes trois sont devenues professeure de danse (et mère), avec un éventail parfait des statuts sous lesquels on peut exercer : l’une enseigne en  conservatoire, une autre dans une association et la troisième a monté son école privée. Cela me fait plaisir de les retrouver, mais au cours du déjeuner, j’ai la désagréable sensation de redevenir la petite dernière qui se tient coite (elles étaient de quelques années mes aînées, les « grandes » que j’ai rejoint en supérieur). Quelques jugements implicites me gênent, pétris de moraline versaillaise — elles n’y peuvent mais, c’est leur monde, leur éducation, mais cela me heurte davantage avec le temps. La pizza était très bien, je ne prendrai juste pas de dessert.

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Jeudi 9 février

Déjeuner avec L. chez elle. On discute de tout, de rien, de cacio e pepe, de lectures, un peu, de vieux souvenirs de prépa, pas mal, comme si de rien n’était, comme si on n’avait pas chacune apporté une partie du repas sous plastique et carton, comme si l’hôpital était une réalité parallèle, car c’en est une : en même temps que nous parlons, quelqu’un occupe un lit là-bas, et en même temps qu’il occupe un lit là-bas, nous nous occupons ici et nous prenons du plaisir à causer ; l’un et l’autre sont aussi réels, et c’est peut-être ça le plus irréel.

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Vendredi 10 février

S’il y a bien une chose stupéfiante que j’ai apprise sur moi-même pendant ce tutorat, c’est que je suis capable de ne pas manger pendant sept (7) heures d’affilée, ce qui relève normalement de la science-fiction hors période de sommeil.

Qu’on se rassure néanmoins, le soir même, j’étais redevenue une harpie affamée, et j’ai bien cru qu’avec le boyfriend nous allions nous engueuler, je suis chiante parfois, sous les jolis dragons chinois au corps-guirlande de papier. J’ai noyé ma vergogne dans le tofu sauté et caramélisé au gingembre — du gingembre vietnamien qui avait le même goût que l’infusion dans les montagnes de Sapa !

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Dimanche 11 février

Les stories défilent, mais pouce, je connais cet endroit du fin fond du monde, incrédule qu’il existe dans l’instant pour d’autres que moi : ce sont les îles Lofoten, je reconnais les lieux, les rorbu, la plage de Ramstand, méconnaissable pourtant en nuit et blanc. Et vert boréal. Je regarde les lumières irréelles de ce lieu irréel, les rasades de neige à même le sol comme du sable, qui disent que, peut-être, on n’aimerait pas tant y être, au fond, l’intensité du froid contre celle de la beauté. Les jours suivants, je prends garde à ne manquer aucune story de @la_petite_photographe, pour découvrir une autre saison ce lieu de vacances passées.

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Mardi 13 février

Sur la route pour aller chez ma grand-mère, un panneau lumineux affiche en alternance 55 et 🙁
les 5 km/h au-dessus de la limitation de vitesse me font sourire tristement
j’ai reçu un autre smiley triste le matin même
par texto
un smiley autrement triste
de quand on n’a plus les mots
ni les smileys donc, jaunes et joyeusement dramaqueen
🙁

Nous dînons indien avec ma grand-mère, toujours prolixe lorsque lui est temporairement rendu le public permanent (quoique distrait) que la mort de mon grand-père lui a ôté. Elle nous raconte des souvenirs de dans le temps, j’aime bien, découvrir une époque beaucoup moins ressassée que les broutilles d’aujourd’hui. Il n’y avait pas de frigo dans le temps, c’est vrai ça, et ce souvenir seul ou presque surnage de la conversation comme les œufs que la grand-mère (mon arrière-arrière-grand-mère, donc) conservait dans un liquide brun, elle ne sait pas ce que c’était, une sorte de saumure probablement.

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Jeudi 15 février

Le vrombissement est incessant, couvre largement mon acouphène et entame ma résistance nerveuse. On ne sait pas d’où ça vient avec le boyfriend, de tuyaux probablement, un compteur peut-être ; je trouve en voulant fuir et lire dans le jardin : au sous-sol la chaudière est restée allumée alors que tout l’immeuble est passé à l’électrique et qu’il n’y a plus de fioul depuis des mois.

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Vendredi 16 février

Pour fuir les vibrations infernales de la chaudière, je pars faire la connaissance de la médiathèque de Montrouge. La partie littérature générale est tristounette, vibre elle aussi sous les néons et aérations — c’est une malédiction—, mais je migre vers les bande-dessinées et en lis une entière, assise là, feuilletant les pages à ma main droite en me demandant si j’aurai le temps de finir avant la fermeture ou s’il me faudra revenir demain. Je veux savoir, comment ça se passe pour l’héroïne de Coming in une fois qu’enfin elle se fait son coming out à elle-même, comment elle guérit de ce qu’elle s’est infligé en se maintenant de force dans l’hétérosexualité — et qui elle va embrasser aussi, évidemment, il faut conclure.

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Samedi 17 février

Anatomie d’une chute me laisse sur ma faim par rapport aux précédents films où jouait Sandra Hüller ; je regrette d’y avoir entraîné le boyfriend, qui n’y va presque jamais et a payé sa place plein pot. Le Kodawari ramen d’Odéon ne propose plus son option végétarienne sans champignon et le serveur ne ramènera jamais le dessert que j’ai commandé pour accompagner le boyfriend. Quant à la glace de substitution, je la finis plantée debout, sur place, avant de rentrer dans la bouchée de métro. Rien n’est vraiment réussi et pourtant, je passe une excellente après-midi, ravie qu’on sorte et fasse des trucs ensemble.

Je sautille dans les rayons de soleil enfin retrouvés entre le métro et le ciné, que, seule, c’est vrai, j’aurais reculé à la séance suivante. Le boyfriend me laisse coloniser son fauteuil rouge au cinéma (depuis quand n’avais-je pas été dans un MK2, accompagnée ?), son épaule sous ma tête, son torse sous ma main, son parfum tout autour de moi. On s’esbaudit de la lumière sur Paris pendant que mon téléphone continue de faire la queue pour le restaurant. É. m’offre la moitié de son œuf tamago (je dis œuf œuf si je veux) et j’en viens à espérer que le serveur oublie définitivement mon dessert pour aller prendre une glace chez Grom à la place. Ce sera pistacchio con crema di pistacchio ; ce n’est pas du tout redondant, c’est une tuerie.

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Dimanche 18 février 

Dans la vitre du TGV passe un relief impossible à qualifier de colline boisée : un terril où les arbres sont plantés comme, sur un dessin d’enfant, les épines maladroites d’un hérisson sur un demi-cercle qui, avant cette attaque, aurait tout aussi bien pu représenter la carapace d’une tortue.

À mon retour, de l’eau s’étend sous le frigo dégivré et débranché depuis un mois. Ce suspect écarté, le coupable ne peut qu’être le ballon d’eau chaude derrière le coffrage. Joie, mail, proprio.

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Mardi 20 février

Journée de cours de 9h à 20h.

Personne n’a envie de revenir en cours après le tutorat. La perspective de l’examen, qu’on avait gardée au loin, floue, en vision périphérique, nous attaque comme un aigle en fovéale. Ça irrite l’œil et dès la première heure de l’eau coule chez une, deux, trois, quatre personnes. Jpp de moi.

Après avoir déclenché des niveaux de stress disproportionnés, la mise en situation se passe… bien ? Je donne mon premier cours au format examen, barre asymétrique et milieu complet en 50 minutes. La formatrice a tiqué en recevant mon thème de cours : les épaulements, ce n’est pas très malin quand on se remet d’une hernie discale. « Mais ça correspond bien à ta manière de danser », reconnaît-elle. J’ai de la chance, le pianiste ce soir-là est génial et la moitié des élèves doit partir plus tôt pour aller voir un spectacle ; sauvée par le gong, me voilà dispensée de mener cet atelier que je ne sentais pas du tout.

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Jeudi 22 février

Le cours interne est donné par J. aujourd’hui, la J. dont je vous parlais le mois dernier, à qui la maitresse de ballet demandait pourquoi elle n’auditionnait pas. Structurés autour de la notion de poids, ses exercices sont surtout plein d’élans et c’est très très plaisant dans le corps. Telle suspension en retiré à la cheville qui devient une respiration vers la gauche avant un pas de bourrée vers la droite : tout à fait le genre de chose qui me fait léviter à quelques centimètres du sol pour reprendre de mémoire une citation de Jiří Kylián. Cela fait longtemps que je n’avais pas dansé, en-deça au-delà du mouvement chorégraphié. Je ne m’étais pas non plus lancée à fond dans les sauts depuis le printemps dernier : j’ai l’impression de voler dans de bêtes changements de pieds ; j’avais oublié que la sensation pouvait être grisante.

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Vendredi 23 février

La prof donne les exercices à tout berzingue, la démonstration entrecoupée de pas marqués, voire simplement nommés. Je n’ai pas encore saisi la structure de l’exercice que déjà elle s’interrompt pour donner des indications sur la qualité du mouvement. Mon incapacité à mémoriser me mène à la lisière des larmes et plus je me concentre pour ne pas pleurer, moins je parviens à mémoriser quoi que ce soit. La prof râle : on fait ce dont on a l’habitude au lieu de ce qu’elle nous demande. Le trajet du bras. Son relâché à tel moment. Telle qualité du pas. Meuf, si je chope ce que font les jambes, je m’estime déjà heureuse. Au milieu, je me place en cinquième par habitude docile, mais au bout de deux dégagés, c’est moi qui me dégage sur le côté. L’adage m’apaise un peu : c’est assez lent pour que je puisse copier et retrouver un semblant de sensation. Trop de colère rentrée néanmoins, j’en ressors une partie en donnant beaucoup trop de force pour les tours ; c’est nul, mais ça défoule. Aux sauts, je déclare forfait, couverte par ma ceinture lombaire, et ne me remettrai pas en selle pour les pointes parce que je n’ai pas mis la bonne paire dans mon sac. Sans le cours de la veille, je me demanderais si j’aime encore danser.

Le moral dans les chaussons-troués-qui-puent-la-mort, je me résous à rester improductive et maussade sur le temps de TP, quand la directrice vient, d’une proposition dont je ne sais pas encore si elle aboutira, me témoigner une marque de confiance qui me touche et me redonne un peu d’aplomb.

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Samedi 24 février

Les regards énamourés des deux ados de Heartstopper, c’est tout à fait ce qu’il fallait à mon petit cœur en ce samedi après-midi.

Photo d’écran réalisée pour bitcher sur le titre de la station, sans e dans l’o.

Dans le jardin, les feuilles naissent vertes et minuscules sur les lianes du saule pleureur : sans lunettes et même avec, de loin, on dirait de la mousse.

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Dimanche 25 février

Au parc Barbieux, un géant centenaire a été abattu par le p’tit Louis (et un champignon). Mes semelles se couvrent de boue tandis que je fais le tour du ruban de signalisation. Je suis vaguement soulagée qu’il ne s’agisse pas d’un de mes arbres préférés. Il paraît encore plus grand allongé, les écorces se parcourent de gauche à droite comme des lignes qui n’en finissent plus, se perdent à la fin dans un tas de branches qui tient plus du feu que de la cime. La circonférence des racines mêlées de terre est plus grande que moi, et ce ne sont pas des racines comme on les dessine fines sur les dessins d’enfant ; ce sont des branches souterraines robustes — du moins qui l’étaient avant d’être rongées par le parasite. Dans la chute, d’immenses échardes ont surgi des embranchements et un bois orange vif saille à ces articulations ; un écorché, vraiment. Ici, là, un petit oiseau sautille, picore.

La prochaine fois que je propose à M. de venir manger des gyozas, il faudra penser à lui interdire de m’offrir du thé : c’est encore un Palais des thés beaucoup trop beau pour un repas surgelé, cette fois-ci parfumé à la fraise. On parle des derniers temps, de douleurs aussi, physiques et symboliques. C’est bon signe, pourtant, quand on guette l’heure des métros pour étirer la soirée, malgré notre calme un peu fatigué.

Ensuite, je retrouve le boyfriend en visio après deux jours sans son visage sur mon écran pour cause de week-end amical. Cela me semblait bien peu en amont ; il m’avait manqué en aval.

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Lundi 26 février

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Mardi 27 février

Ma main suit le trajet de l’écorce sur une branche devenue second tronc, massif et noueux comme les jambes du boyfriend, je dois être bizarre de penser ça. L’écorce est plus douce que j’aurais pensé. Surtout, je peux somnoler debout contre le coude de l’arbre au soleil, ignorant le siège créé par la souche d’un second second tronc, quel arbre bizarre lui aussi. Je tente de compter les années, mais passés 40 ans, les traces de scie brouillent tout sur la voie sans graffiti que j’avais empruntée.

J’aère mon anxiété au Parc Barbieux et elle finit par se dissoudre au soleil sur un banc. Un canard à tête blanche émet des bruits de klaxon plaintifs. Des bottines trop citadines pour le lieu sont en quête de data. Debout devant mon banc, on ne peut pas dire que je danse : j’expédie l’adaptation de cours dont je me faisais tout un plat. Tout au bout du parc, dans un téléphone tenu conjointement par un homme âgée et une femme qui pourrait être sa fille, une voix est installée sur un siège et lit quelque chose de tout à fait distrayant — je me demande si elle à l’hôpital ou dans sa véranda. Partout, le printemps est sur les starting blocks, les bourgeons des magnolias sont gonflés à bloc, les saules hérissés de chatons, quelques arbres déjà en fleurs. Je me laisse ébouriffer les cheveux par quelques lianes basses d’un saule, et me rends compte que j’aime les arbres qui dansent en hiver : dont les branches sont suffisamment souples pour que, même nu, l’arbre frémisse dans le vent.

Souris grise sur le goudron gris

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Les aubergines chinoises ressemblent à des anguilles. Il faut encore que je trouve une recette qui leur rende justice, mais je pense que c’est bien ce qu’on avait mangé à La Mer de Chine dans le XIIIe (si vous avez l’occasion, allez-y : le restaurant est moche et le service pas terrible, mais alors ces aubergines… divines).

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Jeudi 29 février

Ma perception émotionnelle rejoint peu à peu la réalité qui n’avait pas bougé — retour à une certaine normalité.

Mes muscles tétanisent vite au cours de posture, mais je veux croire que c’est parce que je comprends mieux comment les engager, pas uniquement parce que les reprises reprennent un peu moins à chaque fois. Une nouvelle sensation s’est installée, une poussée derrière lehaut des cuisses, comme un rouage qui permet de combiner la rotation des cuisses et l’avancée du pubis, et installe la posture pour tous les sauts et relevés. Je suis contente de croiser des visages, d’observer certains mécanismes se chercher ou se mettre en place sur d’autres corps.

Personne chez le glacier. Mon enthousiasme conduit la serveuse amusée à ne pas lésiner sur les quantités. Elle creuse carrément un petit puits dans la glace à la pistache, comme si c’était de la purée Mousseline, pour y verser un beau supplément pâte à tartiner, elle aussi à la pistache. Ce n’est pas aussi divin que chez Grom, mais c’est quand même très réjouissant, surtout par un temps gris comme aujourd’hui (les gens semblent ne pas savoir que les glaces fondent moins vite et se dégustent plus longtemps quand il fait gris).

Une partie de l’après-midi est consumée à refaire mon CV : l’exercice devient difficile dans le cadre d’une reconversion professionnelle, où tout un pan d’expérience, censément le plus important, devient obsolète. La reprise des études crée un paradoxe temporel dans la présentation antéchronologique : faut-il les mettre avec les premières ? faire un fourre-tout de son ancienne vie ? Je noie le poisson en plusieurs colonnes.

Carnet de barre : professeur-stagiaire en tutorat

Revenir

Juste avant le tutorat, je suis prise d’un doute : ai-je bien fait ? De demander à faire mon stage dans l’école de danse que j’ai fréquentée à l’époque où j’espérais encore devenir danseuse ? De revenir en arrière, retrouver le studio au fond de l’allée et mon ancienne chambre transformée en bureau chez ma mère ? Cette école, j’ai cessé de la fréquenter pour des raisons pratiques (j’aurais eu plus de temps de trajet que de danse) mais aussi parce que je ne m’y sentais plus si bien, mélangée aux pré-pro encore à fond dans leur rêve. Me noyer dans la masse parisienne des adultes amateurs a été salutaire, à l’époque. Et aujourd’hui ? Sont-ce les lieux du crime, comme me le fait remarquer Mademoiselle quand je m’esbaudis d’avoir retrouvé parmi les mamans d’élèves une ancienne camarade de lycée perdue de vue, ou les lieux d’une certaine forme de réparation ?

Mademoiselle ? Mademoiselle, c’est Mademoiselle avec un grand M pour les enfants de cette ancienne-camarade-turned-mère-d’élève. À mon époque, on l’appelait seulement par son prénom, en la vouvoyant, et je dois me concentrer pour ne pas paraître familière quand je parle aux enfants : pique dans la diagonale, dans la direction de… , vers Mademoiselle. 

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Professeur-stagiaire

La semaine d’observation tombe la semaine la plus froide de ce début d’année. J’entoure mon immobilité de cachemire, et prends le cours avec les adultes pour me réchauffer. Mademoiselle s’inquiète de tout ce temps passée assise : ce n’est pas trop long, d’observer ? Cela me fait sourire : avec ma blessure, je suis rodée. Je fais seulement attention à mon expression faciale pour ne pas avoir l’air d’une examinatrice sévère à prendre des notes derrière ma table — une table de jardin en bois qu’elle m’a réservée pour que je puisse écrire confortablement (dans sa formation aussi, ils passaient leur temps à écrire par terre).

La deuxième semaine, je regrette de ne pas avoir davantage anticipé : je mets un temps infini à créer mes cours. La même musique boucle cinq six dix fois avant que l’exercice commence à prendre forme ; les muscles commencent à se contracter, les premières notes m’exaspèrent presque. Je bénis Elena Baliakhova, seule pianiste qui a la bonne idée de mettre le nombre de comptes de huit de ses morceaux dans leur titre sur Spotify, et fantasme un fichier Excel avec ces mêmes informations pour les albums de Nate Fifield que j’utilise le plus souvent. J’atteins des niveaux de stress complètement décorrélés des enjeux, apprends par la force des choses à recycler mes cours d’un niveau à l’autre, d’une fois sur l’autre.

Notes préparatoires pour un cours de Niveau 1
Ce à quoi ressemblent mes notes pour un cours…

Sur l’aisance en fonction des niveaux, discussion maïeutique (non contractuelle) :
— Tu te sens plus à l’aise avec les petits ou avec les grands ? me demande Mademoiselle.
— Avec les grands.
— C’est ce que j’ai remarqué. Pourquoi, à ton avis ?
Le relationnel ? Plaisanter ensemble ? L’évidence se retire à mesure que je tente de la formuler.
— Mais les petits, c’est pareil, on peut plaisanter. Pas avec de l’ironie, mais on peut rire ensemble.
C’est vrai. Je cherche.
— Les tout-petits, ça peut encore aller : du moment qu’on y met de l’enthousiasme, on peut leur faire faire à peu près n’importe quoi, ils suivent. Le plus compliqué, ce sont les 7-12 ans.
— Et à quel niveau associes-tu le plus d’enjeu ?
— Le premier cycle.
— Voilà.
Si on caricature : les tout-petits, peu importe ce qu’ils apprennent du moment qu’ils passent un bon moment ; les grands, tant pis s’ils ne progressent plus trop, ils ont déjà engrangé assez de vocabulaire pour avoir de quoi danser. Mais les premières années de technique… Ce n’est peut-être pas que je n’aime pas ce niveau, après tout, mais que je ne me sens pas encore à l’aise pour enseigner les fondamentaux qui doivent structurer le corps.

Donner cours passe beaucoup par la parole : pour donner des explications et des corrections, mais aussi pour nommer les pas et donner les comptes, et les redonner pendant l’exercice, pour soutenir les élèves en mal de mémorisation ou dans le flou concernant la musicalité. Il suffit de deux ou trois cours pour que mes cordes vocales protestent. Avant même de s’attaquer à mon débit de parole, qui peut convenir aux enfants piles électriques mais risque de stresser les plus grands, Mademoiselle me conseille de jouer sur la tessiture : l’aigu dans lequel je m’installe spontanément est d’autant moins audible qu’il se confond avec les fréquences des musiques pour enfant ; je dois descendre vers le grave. Elle remarque en outre que le problème ne se pose pas, ou dans une moindre mesure, quand je donne cours aux adultes, avec qui je me sens plus à l’aise ; c’est donc moins un problème de tessiture que de posture. Prise de conscience : quand je me sens moins sûre de moi, j’adopte sans doute ma voix polie, celle qui sert à demander une baguette s’il vous plaît, à dire merci et au revoir, une voix flûtée qui s’efface dans l’aigu pour éviter de prendre trop de place.

Mon sens de l’adresse souffre aussi de ma difficulté à retenir rapidement les prénoms, surtout quand il y a des homophonies (des Cléa et Léa par exemple) et des airs de famille (au moins trois binômes de sœurs recensés). J’ai bien tenté de m’accrocher à des détails d’apparence (la petite fille avec des lunettes rondes, la métis, celle avec un gros chouchou autour du chignon…), mais la méthode a montré ses limites quand j’ai transposé tous les prénoms d’un niveau à un autre (il y avait bien une petite fille avec des lunettes, mais beaucoup plus grande que l’autre, et une petite fille métis, mais la sœur de la précédente, et les chouchous, très mauvaise idée, trop partagée…). In fine, l’eye-contact a souvent remplacé le prénom comme prélude à ouvre moins le pied ou tu peux me remontrer le mouvement, s’il-te-plaît ?

Je donne seize heures de cours pour ma deuxième semaine de stage et première  de pratique. Je suis rétamée, mais j’ai survécu à mon premier mercredi de professeur de danse. Plus on avance dans la journée, moins je dois me rappeler de prendre du recul ; mes genoux se plient d’eux-mêmes lorsqu’ils rencontrent le coffre-canapé rayé derrière eux, et je me retrouve assise sans même y avoir pensé — c’est le soulagement ressenti qui m’avertit que j’ai changé de position. J’avais sous-estimé l’endurance musculaire qu’il faut avoir pour les petits niveaux, à rester un à deux comptes dans chaque position, le mouvement décomposé en d’infinis demi-pliés. C’est utile pour que les enfants incorporent la posture et développent leur musculature, mais c’est tuant à l’âge adulte. D’autant que certains groupes n’ont pas encore les réflexes de mémorisations qui permettent de retenir un exercice à la volée, et il faut le refaire en même temps qu’eux pendant au moins un ou deux cours. Ce faisant, je récupère rapidement une partie de la musculature que j’avais perdue avec le repos imposé par la hernie discale… laquelle me fiche une paix royale du moment que je n’oublie pas de porter ma ceinture lombaire, alléluia (la seule fois où j’ai oublié, je me suis pris une décharge de douleur de rappel dix minutes plus tard ; je n’ai plus oublié).

Étonnamment, je ne meurs pas de faim les soirs où les cours finissent à 20h45 ; la faim est inhibée, c’est inédit. Le dîner achevé, il est rapidement 22h et je n’ai plus aucune envie de dormir, malgré la fatigue. C’est ce rythme qu’il me faut prendre — rythme biologique… et social, car les possibilités de soirées sont de facto limitées ; je me rends vite compte que le rattrapage amical ne sera pas si pléthorique qu’espéré.

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Défense et illustration de la danse classique

Évoluer dans un milieu 100 % danse classique me fait du bien après plus de 2 ans en minorité à devoir défendre nos spécificités auprès des contemporains. Ici, l’éveil-initiation se fait dans l’esthétique classique, avec jupette (ou collants gris pour les mini-messieurs) et ports de bras. Et je parle bien d’esthétique, pas de technique : l’apprentissage reste celui de coordinations basiques, réalisé dans un cadre ludique. On saute à pieds joints dans des cerceaux et on sautille de gommette en gommette. Ma tutrice tombe d’accord avec moi : « l’absence d’esthétique » qui nous est demandée en formation pour l’éveil-initiation, c’est une esthétique contemporaine qui ne dit pas son nom. Mes camarades en contemporains reconnaissent d’ailleurs que leurs préparations de cours ne sont pas fondamentalement différentes pour l’initiation et pour les premières années de technique qui suivent…

Je suis épatée par la qualité d’attention de ces tout-petits, leur capacité à écouter, observer, attendre leur tour, se placer dans l’espace… Rien à voir avec mes expériences précédentes à Roubaix, où les enfants n’ont pas moins de capacités, mais sont beaucoup plus dissipés. Est-ce le milieu social qui joue, la bourgeoisie qui inculque plus tôt un épais vernis de comme-il-faut ? Ou la forme des cours ? Après avoir suivi le canevas de cours observé dans l’école, j’ai tenté quelques phases ouvertes d’exploration à la sauce DE… et la classe est plus ou moins partie en vrille, comme à Roubaix. L’expérience m’a permis de vérifier que je n’avais pas en face de moi des enfants modèles, mais des enfants amenés à une certaine discipline par la structure du cours — ce qui, en miroir, me donne de l’espoir pour le public plus dissipé que j’ai croisé dans ma formation. « Après 20 ans d’enseignement, ça y est, je me sens prête, » estime Mademoiselle : prête à retenter ce genre d’expérimentations où l’on perd le contrôle de la classe. Et de mimer les réactions des enfants rencontrées lors de sa formation. On part en fou rire lorsqu’elle arrive à l’élève qui court partout bras écartés et mains flapies au vent, qui donne des baffes involontaires en courant au milieu de ses camarades.

Avec elle, j’apprends, j’apprends. Qu’on n’a pas le même tonus musculaire selon les périodes du cycle hormonal. Que les poussées de croissance peuvent créer des raideurs musculaires parce que les os grandissent en premier. Que le buste est ce qui finit de grandir en dernier, après les membres (d’où les proportions parfois arachnéennes de certaines danseuses au prix de Lausanne)(d’où aussi parfois des déconvenues lorsqu’on cesse d’avoir le morphotype idéal). Qu’un jeune enfant souvent régresse à l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur. Que les ronds de jambe s’intègrent mieux par quarts en commençant de la seconde. Que la sissonne peut s’enseigner comme un soubresaut qui se déplace avec une jambe en battement. Et ça, ils en disent quoi, dans ta formation ? Rien, souvent. On a trop rarement décomposé les pas pour apprendre à les enseigner de manière progressive.

Mademoiselle et moi nous étonnons des manques de la formation en France, noyautée par les contemporains, désertée par l’Opéra. L’école française reste jalousement chasse-gardée sous couvert de tradition orale, alors que partout ailleurs dans le monde, les pas d’école ont été formalisés et les cours structurés sous forme de curriculum (celui de la RAD en Angleterre, de l’ABT aux État-Unis, la méthode Vaganova en Russie, largement exportée dans le monde…). Au nom de la liberté pédagogique, on ne transmet aucun canevas de cours, alors que l’idée ne serait évidemment pas d’uniformiser l’enseignement, mais d’avoir des exercices types, une terminologie de référence — des repères, en somme !  Je ne peux m’empêcher de constater le delta avec la formation dispensée à l’école nationale de ballet du Canada, documentée par @balletmisfits sur Instagram…

Vous l’aurez compris, Mademoiselle est assez défense et illustration de la danse classique. Ce qui ne vaut pas assentiment à la dureté qui y a régné et y règne encore à certains endroits. Dans nos conversations, on déplore le monde parfois étriqué de la danse (française ?), les mesquineries gratuites, inconscientes presque — simple défiance ? Et ce qui va au-delà : elle me raconte certains abus dont elle a été victime ou témoin, qui s’ajoutent aux scandales de ces dernières années. Est-ce qu’on n’est pas forcément déphasé, je ne peux m’empêcher de penser, quand on s’est pris des thermos de thé en pleine tronche en répétition ? Mademoiselle, elle, a déjà vu une chaise voler dans sa direction. À partir de là : comment ne pas reproduire, ne pas être dure malgré soi ? Comment amadouer le dragon intérieur ? Sans réponse évidente, déjà, poser ces questions comme on pose un garde-fou.

Mademoiselle me raconte aussi le beau, la vraie générosité des grands, comme lors de ce concours américain auquel elle avait participé : le coach d’un de ses concurrents l’avait prise sous son aile quand il s’était rendu compte qu’elle était venue seule. You can’t survivre this alone, quelque chose du genre. Et sa générosité à elle, de m’accueillir en tutorat et de m’encadrer, bien au-delà des quelques heures radines pour lesquelles elle est défrayée.

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Miroir réflexif

Quand je me demandais encore si j’avais pris la bonne décision, de revenir dans mon ancienne école (peut-être aurais-je du viser un conservatoire qui travaille avec un pianiste, pour m’entraîner pour l’examen ?), Mum me rassurait à chaque fois que j’avais fait le bon choix et concluait invariablement par cette remarque sur Mademoiselle : « C’est une fille intelligente. » Je n’y ai pas prêté attention sur le moment, ça me semblait évident. Banal. Or son intelligence n’a rien de banal. Pas plus que n’est anodin cet emploi de « fille » au lieu de « femme ». J’y vois là la trace des usages surannés du ballet (une femme peut être mariée, avoir des enfants… une fille par contraste n’a que la danse dans sa vie, et l’on conserve ainsi les dénominations de filles et garçons quand les élèves sont devenus des adultes professionnels), mais aussi une nuance de « drôle d’oiseau ». Car Mademoiselle est un drôle d’oiseau, tout à fait le genre d’oiseau avec qui j’ai envie de pépier sévère.

Je me souvenais de son enthousiasme et de son caractère affirmé, de son obstination à trouver ce qui marcherait pour chaque élève individuellement, mais cette exubérance avait masqué dans mon souvenir ses capacités d’analyse. Tout est matière à observer, induire, supposer, comprendre, même un exercice d’improvisation pas terrible que je tente avec les éveils : 4 secondes de marche sur les rotules (le temps que je propose un appui sur une zone moins problématique pour y mettre un terme), c’est assez pour constater que cette enfant avec des problèmes de croissance se lance spontanément dans des mouvements mauvais pour son corps si on la laisse faire, et penser à prévenir les parents que la cour de récréation mériterait d’être encadrée. That escalated quickly. Au bout d’une semaine à discuter vivement, ça a fait tilt : HPI, hypersensible, peu importe le mot, ça dépote. Et ça me semble tellement reposant, une intelligence qui fuse. La stimulation est telle qu’il n’y a pas besoin de soutenir son attention, il suffit de se laisser porter, se laisser surprendre ; je me suis trouvée comme un petit poisson dans l’eau, accroché à la nageoire d’un poisson supersonique.

Observer un cours sans le donner, sans avoir à penser simultanément aux enchaînements qu’on a inventé, aux pas à nommer, aux explications à donner, à la musique à lancer, aux corrections qu’on retient vouloir donner à la fin de l’exercice, observer un cours sans le donner donc, permet d’embrasser ce qui se passe d’un regard large et apaisé ; on voit beaucoup plus de choses. Propulsée par ma venue dans ce rôle qu’elle n’avait pas tenu depuis longtemps, Mademoiselle s’est retrouvée dans un coin de la pièce, le cerveau en ébullition sous le coup de cette disponibilité d’esprit accrue, à prendre en note les exercices, à noter mentalement les remarques à me faire, et à faire aux élèves ; à tout voir, tous les placements un peu de travers et pourquoi ; à élaborer de nouvelles hypothèses sur la manière dont s’organisent ses élèves dans leur corps, et à imaginer à partir de là des exercices qui pourraient les aider. Apparemment le feu d’artifice (ce sont ses mots) a été plaisant : Mademoiselle se verrait bien dans le rôle de directrice. Je l’y vois déjà.

Ma venue lui fait beaucoup de bien, me dit-elle. Elle se sert de mes angles morts comme d’un miroir réflexif pour interroger une pratique finalement très solitaire — le professeur de danse est toujours entouré d’élèves, mais il est seul à construire et donner ses cours, surtout s’il n’est pas dans une structure type conservatoire, avec plusieurs professeurs pouvant former une équipe pédagogique. Mademoiselle n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers — doux euphémisme pour quelqu’un à la remise en question perpétuelle —, mais elle n’était pas loin de commencer à s’encroûter. Par contraste avec mes cours à la difficulté mal calibrée, elle diagnostique dans les siens un excès de prudence — qui ne vient pas de nulle part puisque, comme à peu près tout, il a été réfléchi : Mademoiselle veut donner à ses élèves le placement qui lui a fait défaut (toutes proportions gardées, NDLR, puisque c’est au prix de Lausanne qu’elle a compris être à des années-lumière des meilleures). Comme à chaque fois qu’on bouge un curseur, on l’emmène probablement un peu trop loin dans la direction opposée et il faut plusieurs manipulations pour obtenir un équilibre satisfaisant. Mademoiselle souligne des effets de mode dans l’enseignement : on développe un temps des lubies qui finissent par être remplacées par d’autres, et on redécouvre un jour les premières en se disant qu’il y aurait peut-être quelque chose à récupérer, même si on ne le referait pas du tout pareil aujourd’hui. Mademoiselle a ainsi fait un sort à la barre qu’on faisait avec elle à l’époque, très vigoureuse dès le début, avec plusieurs exercices dos à la barre ; j’apprends que c’était la barre de Pavlova — peut-être un peu trop rude pour les articulations.

À deux ou trois reprises, Mademoiselle abandonne son poste d’observatrice en retrait pour prendre le cours ado-adultes que je donne. Ça me fait tout drôle de donner le cours à mon ancien professeur ; je l’esquive soigneusement dans mes corrections, trop impressionnée, aveuglée par son énergie et son plaisir évident. À cause de soucis de santé, elle n’avait pas pris de cours depuis longtemps, et je connais bien cette sensation du corps qui exulte de sa liberté de mouvement retrouvée. Elle me confie ensuite avoir trouvé du plaisir à danser sans craindre ce que pourraient penser les élèves, sans quand même, je vais avoir l’air ridicule et autres protestations intérieures… Le plaisir de danser, sans voix off. En bonus, mon travail sur les épaulements lui a apparemment libéré quelque chose dans le dos ; il n’y avait pas que la hanche de bloquée.

(À cette occasion, je me note ceci sur la modestie turned auto-dénigrement caractéristique des danseuses : il faut vraiment lutter contre quand on devient professeur ; on ne peut pas, avec un niveau a priori plus élevé que celui des élèves à qui l’on enseigne, sous-entendre que ce que l’on fait soi-même est moche, nul ou ridicule.)

Le deuxième cours qu’elle prend est moins agréable, mais intéressant quand même, me dit-il, car avec elle, tout devient intéressant, tout peut être relié à autre chose et se mettre à faire sens. Cette fois-ci, elle a eu du mal à mémoriser les exercices, et le lien s’est fait soudain avec son petit-déjeuner inexistant : cela lui a fait prendre conscience qu’elle avait raté nombre d’auditions… parce qu’elle ne s’était tout bêtement pas nourrie correctement.

Le troisième cours est sur pointes, et tout en éprouvant le cours de l’intérieur comme élève, elle redevient formatrice, m’indique les indications utiles que je ne pense pas à donner, mais que son feedback sensoriel lui rend évidentes.

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Portraits d’élèves

Il y a les caractères, les âges, les morphologies, les expressions et, au croisement de tout cela, les individualités, avec des signatures gestuelles idiosyncrasiques qu’on apprend à connaître.

Il y a celles pour qui on éprouve d’emblée de la sympathie. Celles un peu ou beaucoup moins, et qu’on ne doit pas pour autant négliger. Celles aussi à qui je ne sais pas quoi dire, pour qui ne me viennent ni corrections ni encouragements. Parfois, c’est aussi bête qu’un angle mort : la première à la barre sort de mon champ de vision si le studio est plein (penser à plus me déplacer). Parfois, ce sont des corps plus difficiles à lire, pour lesquels je ne vois pas de correction évidente qui puisse apporter une amélioration (observer encore, observer mieux).

Il y a M., la première à la barre. Elle ne porte pas le même justaucorps que les autres : quelques semaines après la rentrée, il a bien fallu se rendre à l’évidence et la monter de niveau. Sa vivacité me la rend immédiatement sympathique (elle a oublié d’être bête, comme on le dit par litote), mais elle me terrifie un peu. Son regard à la barre est si fixe, cils grand ouverts, que j’ai l’impression qu’elle me déteste, sans rien de personnel néanmoins : n’importe qui pourrait être concerné s’il se trouve face à elle lorsqu’elle est concentrée sur un exercice qu’elle pourrait ne pas réussir. Elle ne cille pas. Au cours suivant, elle rit à une plaisanterie de Mademoiselle, et je découvre un lutin facétieux, nez à retroussettes  — une autre enfant, vraiment, enfantine par son rire qui tinte et contraste avec sa voix, surprenaient grave pour une enfant de son âge.

Il y a A., qui a toujours une question qui n’est pas une question, mais un besoin d’attention et de validation ; je tombe souvent dans le piège. Il y a M., qui porte le même prénom que la nièce du boyfriend. Et H., une à deux têtes de moins que les deux autres, mais quelle bouille.

Il y a D., qui a tout et un casier à son nom dans le vestiaire, présente à tous les cours, les siens et ceux des plus jeunes. Avec elle, n’importe quel exercice tombe juste : travail propre, placement impeccable, souriante et bosseuse, je n’ai jamais rien à en dire, en oublie parfois de l’encourager ; autant dire que rapidement, je ne la vois plus, comme si sa présence, son travail étaient acquis, comme si elle avait bien plus que ses onze ans.

Il y a L., sorte de Bambi peu assurée mais déterminée. Les maladresses qui la fragilisent en classique disparaissent dans le cours de caractère, et je vois le sien qui affleure. C’est le cours qu’elle préfère, me confirme sa mère.

Il y a S., cette femme magnifique dont l’âge ne se dit plus, cou-de-pied qui déborde des pointes chaussées dès la barre, bras de qui a toujours dansé (les ports de bras ne mentent pas). Elle danse en-deça de son talent, dans un espace-bulle replié autour d’elle, et quand je l’invite à projeter davantage son regard, à nous faire profiter de sa danse, c’est comme si elle voulait et ne voulait pas y croire, indifférente et flattée, le bal a déjà eu lieu et elle danse encore. (L’avant-dernier cours, je me fais rabrouer parce que je la vouvoie et qu’il faut la tutoyer comme les autres.)

Il y a A., dont l’âge se dit à nouveau, fièrement, comme enfant les âges et demi : 72 ans, et pas en reste dans les danses de caractères.

Il y a C., plus grande et forte que moi, qui danse plus petit, comme si elle ne voulait pas encombrer davantage. Mademoiselle, qui la connaît mieux, a cru remarquer un changement chez elle, de simplement avoir quelqu’un de sa taille dans le studio — sans se hisser sur demi-pointes, encore moins sur un tabouret, les yeux dans les yeux au bout de la diago, sourire. À plusieurs reprises, Mademoiselle me fera remarquer ces amorces de déclic qu’elle décèle chez des élèves, quand sans le savoir j’envoie une correction dans le mile — quelque chose qu’elle leur a déjà dit mille fois, mais qui, d’être croisé avec la formulation de quelqu’un d’autre, reprend son chemin.

Il y a K., la gouaille rentrée, incroyable sur scène en jeune garçon et discrète en cours, qui pétille de sa voix grave quand on l’entend. Cœur avec les mains, cher(e) Fritz.

Il y a C., ses yeux, son front qui s’étonnent, sa moue qui proteste oui bon chaque fois qu’elle estime rater — sa voix intérieure est un toon muet, mais ô combien expressif. Et la manière dont elle se met à voler quand je lui demande de piquer plus loin dans les quarts de tour planés.

Il y a F., qui me raccompagne en voiture la dernière semaine et m’offre mon tout premier cadeau de professeur, du rooïbos en vrac et un livre fin à la couverture pleine d’enluminures, dans un sachet bleu sur lequel est inscrit : belle continuation « ici ou là ». Je ne sais pas si je suis plus surprise ou touchée, touchée ou surprise.

Il y a aussi celles qui ne sont pas là, les anciennes de mon époque, qui ont fait des études exigeantes, de médecine, de droit, artistiques, école du Louvre ou autre. Il y a une restauratrice de tableaux, mariée, deux enfants ; une chorégraphe contemporaine qui, marquée par la maladie d’Alzheimer de sa grand-mère, travaille sur la mémoire ; une perdue de vue mais qui a dansé aux États-Unis après être passée par le stage de la Julliard et le CNSM ; une qui fait du hip-hop maintenant mais non mais si, il me faut un moment pour superposer l’image de la jeune fille osseuse et mesurée avec la projection d’une autre femme ; une qui a repris des études pour devenir médecin… Ce studio en est si plein, de vie ; j’aimerais que toutes, chacune, me racontent la leur.

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Nouer et dénouer
L’intime, la légitimité et la confiance en soi

Avant les cours, après, à la pause déjeuner du mercredi, on discute énormément avec Mademoiselle. On s’en raconte des choses. Des pas reluisantes, des très drôles, des attendrissantes, des révoltantes, des qui emplissent le vestiaire de silence. (…) Il y a de la confiture sur les tuniques, un fantôme qui déclenche le robinet automatique du lavabo, un massage cardiaque sur un jeune cœur, des professeurs qui n’exercent plus, une autre qui ne l’est jamais devenue, des parents en pagaille.

Ma venue lui fait du bien, c’est Mademoiselle qui le dit. D’un point de vue réflexif, mais aussi cathartique, c’est encore elle qui le dit, après une nuit d’insomnie à repasser en cauchemardant tous ses examens de danse. Mon choix de revenir faire mon tutorat ici la rassure, le regard que je pose sur l’école aussi ; elle voudrait en être certaine, que l’école n’est pas un environnement toxique — elle ne l’est pas.

La vérité est que ce tutorat nous sert de thérapie à toutes les deux. J’évoque à un moment mes questionnements sur la légitimité à enseigner quand on n’a pas soi-même été danseuse, et quelques jours plus tard, sans crier gare, ceci : alle ne sait pas si je serai une bonne prof, elle ne m’a pas encore vue à l’œuvre, mais elle sait que je saurai transmettre mon enthousiasme (amour ? passion ?) pour la danse. Elle le dit samedi matin devant les mamans sur les tapis de Pilates au début de la barre au sol. Et devant les élèves à l’heure suivante, que j’avais une présence folle — une bête de scène, elle utilise cette expression qui me semble réservée aux danseurs de la génération Noureev. Il s’agit en partie de faire accepter ma présence à ses élèves-clientes, mais cela me touche.

Je revois mes tentatives infructueuses pour devenir danseuse par son prisme de professeur : avait-on le droit, avec mes capacités scolaires, de me priver d’études supérieures pour un résultat dans la danse très incertain ? Je n’étais pas assez bonne, je le sais ; j’ai revu les cassettes VHS de l’époque, ma danse en kit. Mademoiselle m’arrête, ce n’est pas vraiment ça, elle cherche… il aurait fallu trouver une école supérieure prête à faire ce pari, de tout rassembler, mais une telle école n’existe pas en France. Il aurait fallu tenter aux États-Unis probablement, mais tout n’était pas si accessible à l’époque qu’aujourd’hui où les écoles s’exhibent sur Instagram ; on ne les connaissait pas. C’est en substance ce que la psy m’avait dit — ce qui m’avait déjà apaisé —, mais il y a certaines choses qui doivent être dites par certaines personnes pour être entendues.

Ce qui achève mes craintes d’illégitimité, c’est J. : ma venue lui aurait donné envie de, peut-être, passer le DE. Cela change tout si, de n’avoir pas été danseuse professionnelle avant, je deviens un modèle plus accessible pour penser mettre la danse au centre de sa vie.

Reste la question de la confiance en soi, indissociable des compétences à acquérir et de leur validation par un regard expert. Que ce soit comme professeure ou formatrice, Mademoiselle sait encourager et se montrer suffisamment confiante pour transmettre cette confiance. Après les tout premiers cours, probablement inquiète pour la progression de ses élèves, elle liste tous les points à revoir ; j’opine et prends bonne note, il y a du pain sur la planche. Le lendemain, me voyant encore plus hésitante que la veille, elle décrète s’y être mal prise dans ses retours et change de méthode. À partir de là, elle me laisse faire la première semaine de cours sans m’interrompre, en m’apportant des retours mesurés et une aide ponctuelle discrète (oui, il faut dédoubler cette musique). Le boost de confiance est énorme : je peux m’en sortir seule. C’est bancal, mais les cours se passent. Seize heures de cours, très exactement.

Notes préparatoires pour un cours de Niveau 1
Story Instagram festive, avec un adorable canard qui danse comme un cygne

Au début de la semaine suivante, Mademoiselle me confie une clé du studio et me prévient qu’elle va intervenir davantage pour m’inviter à rectifier des choses in situ. C’est lors de cette deuxième semaine que j’enregistre un vacillement : voilà que flanche la confiance que je commençais à prendre. C’est très instructif : ces interruptions sont le seul mode de mise en situation que j’ai connu jusque là en formation pour les cours techniques ; ce n’est pas étonnant, rétrospectivement, que j’avance toujours sur des œufs.

Le mercredi de la deuxième semaine à donner cours, au troisième cours de la journée, mon cerveau cesse de fonctionner normalement et je peine tant que Mademoiselle prend en charge la fin du cours. Je peine à aligner deux idées ou plutôt : je peux les aligner, mais pas les juxtaposer ; je ne peux pas soutenir les enfants avec le nom des pas et penser aux corrections à leur donner, ni inventer à la volée un exercice pour pallier ma préparation trop courte. L’arborescence des pensées s’est fait élaguer d’un coup ; je n’ai plus qu’un tronc idiot tout juste bon à être débité en pensées monocordes. Sur le moment, j’attribue ça à un probable manque d’hydratation, mais même réhydratée, le ralentissement mental dure quelques jours — je ne trouve pas le moins du monde lente la conversation que j’ai le surlendemain avec une amie sous antidépresseurs, alors que c’est une chimie qui requiert normalement de la patience… Heureusement, plasticité et rapidité cérébrales finissent pas revenir, aidées par un allégement de l’emploi du temps : je peux me concentrer sur les dernières heures, et finir mon tutorat avec autant d’aplomb que je pouvais espérer y gagner.

Les derniers jours, on finit les cours en se souhaitant de bonnes vacances.  D., en première année, part dans le vestiaire et ressurgit dans l’embrasure  la main levée : elle n’a aucune question mais demande la parole pour raconter que sa famille a prévu de camper pendant les vacances. Chacune enchaîne puis toutes disparaissent fissa. Le tout dernier cours, avec les grandes, est tout autre : les traditionnels applaudissements polis de fin de cours ressemblent à des applaudissements de théâtre, je ne sais plus où me mettre et fais un cœur avec les mains en réponse à une phrase avec géniale dedans.

La semaine suivante, en vacances, Mademoiselle m’offre deux séances de travail théorique qui s’emplissent d’anecdotes partagées. Le dernier jour, elle est toute guillerette d’avoir reçu le faire-part de mariage d’une ancienne (quoique jeune) élève. Plus encore que les jours passés, ses yeux brillent, le visage tranché de son sourire acéré, épanoui de franchise et de générosité. Ces temps à deux m’ont donné une impression de connexion, une sorte d’intimité au sein d’une relation qui reste asymétrique car hiérarchique, mais vécue, sincère. Si ces trois années de formation ne devaient aboutir qu’à ces trois semaines passées avec elle et ses élèves, ça en aurait déjà valu le coup.