Ciné, cuvée 2019

(Je n’aurais pas pensé que je galérerais autant pour faire cette mosaïque. Les affiches enregistrées sur Allocine ne sont pas d’une format standardisé…)

J’aime toujours les récap ciné annuels de Bladsurb etZvezdo. Leur dépouillement : les noms de films sont énumérés, les plus marquants sont en gras, des + et des – chez Bladsurb, une parenthèse occasionnelle comme prise de note chez Zvezdo. La comparaison : quels films n’ai-je pas vu, quels films avons-nous en commun, tiens, c’était cette année, celui-là, je l’avais presque oublié.

Je me situe assez mal dans le temps et mes repères tendent à se faire de plus en plus flous : est-ce que je connaissais Palpatine à cette époque ? cela fait dix ans à présent ; est-ce que je bossais déjà là où je bosse – depuis six ans ? Les gens qui peuvent dater un souvenir à la volée m’épatent toujours ; j’ai beau en avoir appris des centaines par cœur en prépa, je n’ai pas la mémoire des dates. Le temps passant, de plus en plus dense et rapide, j’ai décidé cette année que je m’appliquerai davantage à l’apprécier comme on apprécie en connaisseur : en connaissant-devinant-retrouvant l’origine des choses. Je vais commencer à dater, et à me retourner sur ces dates ; regrouper, rassembler, les chroniquettes par mois, les bilans par années, pour essayer de me situer ; apprécier, comme on apprécie la distance.

Ciné, cuvée 2019 : 45 films (à peu près, je ne sais plus trop ce que j’ai vu fin décembre et début janvier).

Mes coups au cœur :

Quelques tendances et thématiques :

  • des comédies feel good, toujours, parce que c’est la vie (je reverrai avec plaisir Premières vacances, Yesterday, Notre-Dame),
  • un entraînement à être une bobo humaniste approuvée par Télérama (Les Invisibles, Sorry We Missed You, Les Hirondelles de Kaboul, Hors Normes, Papicha, Les Misérables),
  • de belles fresques familiales venues d’Asie (Une affaire de famille, Les Éternels, So Long My Son)
  • Camille Cottin, que j’aime décidément beaucoup : Premières vacances, Le Mystère Henri Pick, Les Éblouis.

Je peux aller voir (je pourrais, je suis allée voir) un film simplement parce qu’ils y sont : Camille Cottin (cf. ci-dessus), Saoirse Ronan (les filles au long visage, décidément), Adèle Haenel (même si Le Portrait de la jeune fille en feu n’a pas pris pour moi la même importance que pour d’autres), Louis Garrel (mais est-ce encore une bonne idée ? plus un acteur de ma vingtaine que de ma trentaine), Anaïs Demoustier (je commence à me lasser), Stacy Martin (tellement séduisante qu’elle commencerait à m’agacer), Vincent Lacoste (le pote et l’acteur sûr – Amanda, Chambre 212), Nora Hamzawi (comme l’écrit Zvezdo : “Doubles vies (pas bon, mais avec Nora Hamzawi)”), Paula Beer (j’en suis amoureuse), Lucchini (will be Lucchini).

Et pour vous, ça donne quoi ? (Particulièrement curieuse des films qu’on aurait en commun avec des ressentis différents.)

Le Greco au Grand Palais

Couleurs pleines, yeux de manga implorant et… petites lunettes devant lesquelles Palpatine s’est projeté en cardinal (inutile de nier).

Avant le XIXe siècle, un peintre a peu de chances de me plaire. S’il peint des sujets religieux, il a même toutes les chances de me déplaire. Moi et les vieilleries, ça fait deux. J’ai été biberonnée à l’impressionnisme et à l’Art Nouveau (avec un soupçon de Magritte)… et force est de constater que je n’ai pas beaucoup évolué par moi-même sur le plan pictural : j’ai pu ponctuellement avancer dans le temps (passion pour Hopper, fascination pour Richter) mais j’ai rarement voyagé en arrière, sauf peut-être pour certaines lumières (Vermeer) et clairs-obscurs (La Tour).

Sur le papier, Le Greco a donc tout pour me déplaire. Sur la toile, pourtant, c’est autre chose. La première fois que j’en ai vu une en reproduction, j’ai été saisie par son ciel orageux ; quand j’en ai détaché le regard pour chercher la légende, persuadée d’avoir à faire à quelque fauve inconnu, j’ai eu la surprise du siècle : on peut donc trouver des toiles du XVIe qui ne soient pas des vieilleries ? Intéressant, intéressant… J’ai égaré ça dans un coin de mon esprit.

J’y ai repensé en croisant l’affiche de l’expo du Grand Palais, avec sa police de luminaires de loge, que j’avais crue choisie spécialement pour l’exposition Hopper, et qui s’est tapé l’incruste depuis. Le tableau choisi est quand même un brin trop religieux pour que je songe à y aller de moi-même. Mais en me laissant porter par l’enthousiasme de Palpatine, pourquoi pas, oui ! (Heureusement que je n’ai pas soupçonné, à la taille limitée de la file d’attente, qu’il me faudrait sautiller sur place pendant une heure complète dans le froid…)

À l’intérieur, si je balaye une salle du regard, je n’y trouve pas spontanément sujet à réjouissance : des saints, des annonciations, des Christ ; ça pullule de rappels de mon manque de culture religieuse. Si je m’attarde, en revanche, si je me laisse aller à l’intérieur d’un tableau, m’y perds et parcours à n’en plus finir les mêmes méandres d’étoffe, de ciel et de chair, le sujet se dissout, simple prétexte : il n’y a plus sujet, il y a matière à réjouissance. Des traits brossés, des corps vibrants sous la caresse rude d’un regard sans cesse répété, des étoffes pures couleurs et mouvements… le saint cesse d’être Saint Truc ou Saint Machin, c’est un foyer lumineux et vibrant, un homme aux yeux agrandis pour y glisser le reflet de la larme qui ne coule pas. Le rayon lumineux qu’il peut recevoir comme signe divin n’est plus un signe mais une manifestation : la lumière, brouillonne, vive, est diffractée sur la toile comme sur un verre de caméra éblouie. Le sang du Christ n’est pas peint : ce sont des gouttes qu’on a laissé dégouliner. Et ainsi de suite.

À baigner au sein des toiles, on laisse infuser une familiarité avec les œuvres, les modèles, repris d’une toile à l’autre – une œuvre qui finit par être autoréférentielle, nous informe un cartel. Ce n’est pas seulement que Le Greco reprend les mêmes sujets voire les mêmes compositions. Ce sont les mêmes visages ou presque ; son fils, beaucoup de saints… beaucoup de visages étroits, de nez aquilins. Ils deviennent familiers, créent un univers dans lequel leurs personnages ne nous tiennent plus à distance, magnifiés-oblitérés par la lumière et la couleur (plus besoin d’utiliser le pluriel pour les pigments, couleur et lumière, c’est tout un).

J’aime beaucoup l’usage que Le Greco fait du blanc, qui avive la couleur en peignant la lumière qui la masque. Plus le blanc est opaque, plus le peintre suggère la lumière, la transparence – jusqu’à esquisser des silhouettes fantomatiques dans ses ricordi (qui en comportent tant qu’on s’amuserait presque autant que devant un tableau de Bosch). Je ne connaissais pas le principe de ces reproductions réduites réalisées par le peintre pour se souvenir de ses œuvres ou faire un geste envers un mécène (mieux que la carte postale signée par l’artiste) ; je les ai préférées aux œuvres originales en grand format : un concentré de l’esquisse comme trait nécessaire et suffisant.

A chaque fois qu’on voit “Collection particulière” sur un cartel, on se répète avec Palpatine, incrédules : quelqu’un a ça dans son salon. C’est trop gros. Ou trop fort. Je n’en voudrais pas dans le mien, même sous forme de reproduction, mais ne peux m’empêcher d’être happée par ce trait bougé, brouillon, ce sens de l’esquisse qui ne vient pas avant l’œuvre (l’esquisse préparatoire, le tableau inachevé) mais après, pour ainsi dire par-dessus le bien peint trop-bien-peint ; c’est le flou qui fait surgir l’impression nette, le pinceau qui dérape dans un excès de vie et la fait irradier du trait, du tableau.

Voiture-ballet des chroniquettes de 2019

Force est de constater que je n’ai pas vraiment été dans le mood chroniquettes pendant le trimestre de rentrée, alors voici quelques paragraphes à la place de celles que je n’ai pas écrites…

[Danse] Tree of codes, de Wayne McGregor
à Bastille en juillet (oui, ça remonte – la flemme de fin d’année sans doute)

Place achetée à l’arrache, interdiction de se replacer malgré les nombreuses places libres du balcon : on repart en galerie alors que le spectacle a déjà commencé et ne profitons guère des jolies lumières-lucioles animées par les danseurs enguirlandés. Pour la suite, c’est du McGregor : des mouvements agités qui jamais ne se soucient d’entrer en résonance avec la musique – lorsque cela arrive, comme lors d’un bel adage avec Valentine Colasante, c’est semble-t-il purement fortuit et l’intérêt, soudain ravivé, s’émousse aussi sec. Les danseurs du chorégraphe, mêlés à ceux de l’Opéra et immédiatement reconnaissables à leur physique moins normé, avaient pourtant de quoi fasciner. Dommage.

Mit Palpatine

Photo Christophe Raynaud de Lage

[Danse] Outwitting the Devil, d’Akram Khan
au théâtre 13e Art en septembre

Les danseurs et la chorégraphie avaient l’air extraordinaires, mais j’ai passé ce qui sera sans doute la pire soirée de la saison à cause de la salle et de sa sonorisation. Le théâtre 13e art, qui vient d’ouvrir juste à côté de chez moi, est une catastrophe : la scène n’est pas surélevée, les premiers rangs sont tous au même niveau, et l’architecte n’a pas eu la présence d’esprit d’installer les sièges en quinconce pour compenser. Pire encore, les sorties sonores ont manifestement été prévues uniquement à côté de la scène, si bien qu’il faut qu’il faut choisir qui sacrifier : les derniers rangs, qui devront tendre l’oreille, ou bien les premiers, qui perdront de l’audition. La régie du théâtre de la Ville, totalement irresponsable, a choisi l’option la plus dangereuse – en connaissance de cause, puisqu’elle a distribué aux spectateurs les plus proches des bouchons d’oreille. Jugée trop loin, je n’y ai pas eu droit ; j’ai donc passé le spectacle tordue, à me boucher les oreilles. Pour vous donner une idée du niveau sonore : j’avais la cage thoracique qui vibrait. Je me demande encore pourquoi je ne suis pas partie ; les quelques personnes qu’il aurait fallu faire lever m’auraient probablement pardonné…

Photo Akihito Abe

[Concert chorégraphié] La Symphonie fantastique
avec Saburo Teshigawara et Riholo Sato à la Philharmonie, en octobre

Je ne prendrai plus des places à la Philharmonie uniquement parce qu’il y a de la danse. Je ne prendrai plus des places à la Philharmonie uniquement parce qu’il y a de la danse. Je ne prend..
Ou alors, j’arrête les chorégraphes qui ignorent la musique et, loin de la donner à voir, l’utilisent comme fond sonore. Cela vaut pour Wayne McGregor (cf. le haut du billet), mais aussi pour Saburo Teshigawara. Le clou de la soirée n’aura donc pas été la Symphonie fantastique, mais la découverte du compositeur Qigang Chen, dont la pièce Luan Tan formait avec Ma mère l’Oye la première partie de soirée. J’en ai un souvenir qui tintinnabule, clung, zing et coasse ; j’aimerais beaucoup le réentendre (et réussir à écrire quelques mots qui lui rendraient justice).

Mit Palpatine

[Exposition] Charlie Chaplin l’homme-orchestre
à la Philharmonie de Paris, en octobre

Très chouette expo, intelligente, bien pensée et joliment scénographiée. J’ai particulièrement aimé les dispositifs interactifs : la machine à bruitage, qui permet de s’essayer au doublage de film muet en temps réel en actionnant diverses manivelles, et les tablettes où l’on peut choisir à la volée une musique pour accompagner la danse des petits pains, parmi toutes celles envisagées par Charlie Chaplin (la bande-son avait déjà changé entre la première du film et sa commercialisation !). J’ai adoré avoir ainsi un aperçu du processus de création, remonter au moment où le film n’est pas encore l’objet fini, figé, que l’on connaît (mal, j’avoue tout). L’exposition n’est pas encore terminée, vous pouvez y aller jusqu’au 26 janvier !

Mit Palpatine

[Concert] Les Planètes, de Holst,
à la Philharmonie en octobre

Contrairement aux autres manifestations ramassées par la voiture-balai, j’avais très envie d’en écrire une chorniquette pour Les Planètes : pendant le concert, j’essayais d’ordonner mentalement les images et métaphores qui surgissaient, stimulées par les adjectifs accolés aux planètes sur le programme (du pain béni pour les imaginations en goguette). J’essayais d’identifier les idiosyncrasies de chacune et d’imaginer comment, peut-être, je pourrais illustrer chaque morceau, la planète pleine prise dans un dessin au trait qu’elle aurait fait surgir et ordonnerait. Cela aurait été une chroniquette-fleuve en 9 actes (magie de l’histoire, Pluton redevient pour un temps une planète), avec des morceaux de mythologie et de sabres lasers dedans. Et des sirènes célestes, aussi, que je pense un moment synthétisées tant sont surnaturelles ces voix qui s’élèvent de nulle part et flottent là, en pleine beauté (le chœur de jeunes filles, dissimulé à l’arrière de la salle, fait procession pour gagner la scène, et les applaudissements).

Je découvrais Holst, et clairement, c’est du Bruckner en barres à emporter pour le goûter. Un poil trop sucré peut-être pour les nutritionnistes wagnerophiles, mais osef, j’ai kiffé. Palpatine aussi.

[Concert] Britten, Mozart, Pärt et Elgar,
à la Philharmonie

Un concert qui (se) méritait, en temps de grève : aller-retour en vélo depuis la place d’Italie. Beauté des Four Sea Interludes, de Benjamin Britten. Chaleur du Concerto pour clarinette en la majeur de Mozart, avec Paul Meyer à la clarinette : j’ai toujours l’impression de prendre un bain chaud quand j’écoute Mozart, et je suis toujours agréablement surprise par le son de la clarinette quand je la redécouvre en solo (J’ai perdu le dos de ma clarinette : la comptine a ancré en moi l’idée de la clarinette comme un double de la maléfique flûte à bec – un truc enfantin, nasillard et bruyant plus que musical).

Entracte : les places que nous avions squattées sont récupérées par leurs occupants légitimes ; nous reculons et passons la frontière invisible des dix premiers rangs, après lesquels on ne vibre plus à la Philharmonie. Conséquemment, le splendide Cantus in memoriam Benjamin Britten ne prend pas à la gorge – l’émotion est intellectuelle, davantage liée au souvenir d’écoutes précédentes qu’à son existence dans l’instant. Même chose pour les Variations Enigma, auxquelles on prend un plaisir plus policé qu’on l’aurait voulu. Il n’empêche, j’aimerais écrire sur l’amitié comme compose Edward Elgar, avec un mélange de chaleur, d’humour et de… pudeur ? discrétion ? dignité ? que seul un Britannique sait convoquer.

Mit Palpatine

Mondrian figuratif

Je n’avais aucune idée de ce à quoi les tableaux de Mondrian pouvaient ressembler sans carrés jaunes, rouges et bleus à l’entrecroisement de lignes noires, mais l’affiche était engageante. Intrigante même : comment passe-t-on de l’un à l’autre, d’une jeune fille et de coups de pinceaux flamboyants, à une géométrie rangée dans l’abstraction ?

L’exposition joue du contraste sans apporter vraiment de réponse. J’apprends cependant que le peintre n’a pas été de l’un à l’autre dans une évolution linéaire : certes, l’abstraction émerge peu à peu du sujet (on peut s’amuser à lire entre les branches des arbres un futur antérieur), mais abstraction et figuration coexistent dans la pratique du peintre au-delà d’un temps de transition. Rodé au carré, il a ainsi continué de peindre des aquarelles fleuries chaque matin pour se délier la main, sans que cela soit bien clair : gamme du peintre ? gagne-pain auprès d’un public moins averti ? plaisir distrayant ? Il semble pourtant envisager et construire son œuvre dans l’abstraction et finit par envoyer bouler son mécène, qui voulait lui commander un portrait plus traditionnel : il n’a plus le temps pour cela (mais pour peindre des fleurs, si, manifestement).

Autoportrait, 1918
Le figure du peintre devant un de ses tableaux géométriques est un exemple flagrant de coexistence entre abstraction et figuration.

Peut-être aussi la dichotomie figuration-abstraction importe moins que la poursuite d’une expression personnelle, à laquelle toute commande vient faire obstacle. Mais j’ai du mal à entrevoir ce que le peintre s’ingénie à cerner par des moyens si différents. La lumière ? Elle disparaît peu à peu dans la couleur. La texture de toute chose ? Voilà qui est bien vague, bien utopique. Mais c’est la seule piste qui nous est suggérée, et à y bien regarder, peut-être les premiers carrés rouges-roses-orange constituent-ils une tentative pour restituer la matière des moulins devenus délirants de couleurs, comme un zoom pixelisé ? J’ai été étonnée par le seul tableau typique de ce qu’évoque le nom de Mondrian ; habituée à le voir décliné comme motif vectoriel sur des robes, des tasses, des plateaux, je ne m’attendais pas à voir des coups de pinceaux apparents, des carrés constitués de lignes, laissant transparaître le canevas. Une trace de vibration ? Elle ne me touche plus, mais du mois pourrais-je ainsi la comprendre.

Montage barbare juxtaposant sans tenir compte de l’échelle : Moulin dans la clarté du soleil (1908), Moulin (1911) et Composition avec grille 8 : composition en damier aux couleurs foncées (1919) .

Là on ça vibre le plus, pour moi, n’est pas dans l’apogée géométrique, ni la période quasi-impressionniste qui précède (le procédé se ressent comme tel, masque la vision), mais celle qui suit les tout débuts, quelque part entre les poils de lapin épatants de tradition et les moulins écarlates. Alors que j’aime passionnément les couleurs vives, chaudes et saturées, ce sont les toiles les plus sombres qui m’ont happée ; le peu de couleurs qui subsistent font davantage vibrer l’image que les plus vifs aplats (il n’y a plus rien à apercevoir sous le soleil de midi qui écrase tout, tandis qu’il n’y a pas plus dansant que des ombres…).

Rétrospective express de mes tableaux préférés de l’exposition :

Crépuscule, 1906
La palette m’a immédiatement fait penser à l’illustrateur Arthur Rackham. Ce clair de lune diffuse une lumière incroyable…
Autoportrait, 1908
Un regard qui fait pop, non ?
L’arbre gris, 1911
Entre barbelés et vitrail…
Ferme près de Duivendrecht, 1916
Aucune reproduction ne rend justice à la luminosité incroyable de ce tableau. Cela flamboie sur l’eau et dans les branches, qui ne sont pas peintes sur le ciel, mais le ciel sur elles, comme si les couleurs se prenaient aux branches…

L’exposition Mondrian étant organisée par le musée Marmottan, mon coup de cœur aura été… pour Berthe Morisot, exposée à l’étage dans les collections permanentes du musée.

Non mais la douceur et la vitalité (et le doudou !) de cette enfance…
Les couleurs de la reproduction sont un peu ternes. En réalité, cela vibre de puissance et de douceur. J’adore la manière dont le mouvement naît de la dissociation entre les lignes (position haute de la main) et la couleur (le bougé du bras). Et l’auréole de douceur qui fond le décor autour de sa silhouette, le visage rehaussé d’un fin trait…

Cinés de décembre, 2019

Les Misérables, de Ladj Ly

Des cités, Ladj Ly nous fait faire le tour du propriétaire avec brio : à votre gauche les flics débordés, en face la meute de “microbes”, là-bas les parents qui ne savent pas où ils sont. Ici tout le monde est un ancien caïd s’il ne l’est pas encore : ACAB, marchand de kebab, enchanté monsieur le maire, moi c’est “porcinet”, seul flic blanc de la brigade, qui explique au dernier venu (nous) que les frères musulmans avaient été surnommés comme la BAC : “brigade anti-cocaïne” (les frères musulmans étant les seuls, en canalisant la violence vers des formes extrêmes, à faire régner en surface un semblant de calme, on voit comment ça peut sembler une solution : ça fout froid dans le dos).

rDe conneries en délinquance et de délinquance en bavure, la tension monte et le film se termine sur des images de guerre : de guerre, non de bagarre. Le réalisateur coupe avant qu’une issue se soit dégagée, pour la simple et bonne raison qu’il n’y en a pas. Je suis sortie de ce film avec l’impression que les cités en France, c’est comme Israël en Palestine : à l’origine, on comprend le problème, on peut choisir des bons et des méchants, mais au bout de deux minutes, tout devient illisible ; il n’y a plus que des haines recuites et des rancœurs tenaces. Les gamins qui couraient pour ne pas se faire attraper après une connerie se sont mis à courrir a priori pour échapper à une bavure des flics qui, ne pouvant maintenir l’ordre sans adopter des attitudes de voyous, finissent par rejoindre les truands avec lesquels ils négocient : le cercle vicieux est bien installé.

Motherless Brooklyn, de et avec Edward Norton,
featuring Gugu Mbatha-Raw (perso classe au caractère bien trempé), Bruce Willis et Willem Dafoe (j’ai attendu le générique pour m’assurer que non, je n’avais pas rêvé)

Quand je parviens à suivre sans peine un film criminel, c’est qu’il ne s’agit pas uniquement ou d’abord de ça – de résoudre un crime, avec ses imbroglios de motifs, de vengeances et de personnages aperçus sans être identifiés ou nommés sans être montrés. Là, c’est un puzzle psychologique avant tout ; on veut savoir ce qu’il se passe dans la tête de l’homme qui mène l’enquête, surnommé Brooklyn par celui qui l’a tiré d’affaire quand il était à l’orphelinat, et qui a été abattu quasi sous ses yeux. On veut savoir si Brooklyn va réussir à mener son enquête en en dépit des ribambelles de pensées trop franc-parlées qu’il dégobille malgré lui, rythmées comme des comptines et ponctuées de tics physiques, tête qui vrille au moment où ça prend le contrôle sur lui.

Pas une fois sa maladie n’est nommée : un truc ne tourne pas rond chez lui, mais les médecins ne lui ont pas offert un nom à mettre dessus. Cela contribue merveilleusement à brouiller les lignes : un fou, un malade, un benêt, attendez, à la mémoire formidable, pas un benêt du tout, un malade oui, pas fou du tout – ses adversaires le comprennent parfois trop tard, quand ses alliés le reconnaissent généralement à temps, quoique parfois in extremis, ajoutant à la tension de l’intrigue.

Edward Norton est un interprète, et un réalisateur, incroyable : ses tics, qui auraient rapidement dû nous taper sur les nerfs, sont espacés ce qu’il faut pour à la fois rendre la maladie crédible et laisser le temps à l’intrigue de progresser, au spectateur de respirer, et à l’émotion de s’installer – discrètement, tout pathos prévenu par la survenue imprévisible des tics. À pas aussi feutrés que son chapeau, le freak devient friend, et c’est en ami qu’on se surprend à l’accompagner dans cet univers à l’image soignée comme un pardessus bien coupé, qui se remarque et s’efface du même mouvement, de tomber à merveille. Chapeau bas, feutre aussitôt réajusté.

Notre Dame, de et avec Valérie Donzelli
(featuring entre autres Virginie Ledoyen, que je n’avais jamais vue ainsi comme une Nathalie Portman française)

Quand certains versent dans le doux-amer, Valérie Donzelli fait dans le sucré-salé : son héroïne Maud, maladroite et chanceuse, un peu, passionnément, à la folie ou pas du tout, gagne un concours d’architecture sans y avoir participé et voit ressurgir son amour de jeunesse alors qu’elle se découvre enceinte du plus Tanguy des ex-maris.

Imaginez Amélie Poulain ou Mary Poppins propulsées à leur corps défendant dans un monde plus bordélique qu’enchanté : voilà Maud, voilà la comédie de fin d’année qu’il nous fallait, loufoque, tendre et la dent ce qu’il faut d’aiguisée pour moquer aussi bien nos vies emberlificotées que les frasques urbanistiques d’une madame Irma Hidalgo à fond dans le phallique.

Oh une souris ! s’exclame l’adjoint dans le bureau de la maire. Une souris à la place des rats qui grouillent sur le parvis, voilà Notre Dame : doux et chantant (parfois littéralement) quand ça pourrait être cruel. Léger et régalant.

The Lighthouse, de Robert Eggers

J’aurais voulu faire plus aux antipodes de l’esprit réveillon que je n’aurais pas réussi à faire mieux : le film de Robert Eggers n’est pas seulement un thriller comme l’indique sa catégorie Allociné ; c’est un objet cinématographique non identifié, noir et blanc, format carré, volant dans un what the fuck revendiqué.

Pendant le premier quart d’heure, je me suis demandée si Robert Pattinson et Willem Dafoe suffisaient à justifier le visionnage. J’ai commencé à douter.

Le quart d’heure suivant, un couple s’est excusé, nous avons pivoté sur nos sièges pour les laisser passer : je les trouvais déjà un brin sévères, voire petits joueurs. Probablement n’avaient-ils pas de bouchons d’oreille sur eux pour mettre à distance les mugissements rapprochés de la sirène du phare.

La demie-heure suivante, le film de bizarre est devenu fascinant. Le bras de fer engagé entre les deux gardiens, on se demande si on n’aurait pas été embarqué en focalisation interne sans le savoir : les frontières commencent à se brouiller entre mauvaise foi et hallucinations. Il y a une sirène à viscères, une statuette masturbatoire et des bouteilles qui trainent ; des relents hitchcockiens, aussi : on frémit en se souvenant que les mouettes sont des oiseaux.

Puis le vent tourne, et c’est la tempête : la dernière demie-heure traîne en longueur dans le vent, la merde, la boue, l’alcool et la pisse. On ne sait plus si les motifs convergeant créent du sens, ou si celui-ci se défait dans l’hallucination obsessionnelle. Alors que William Dafoe éclairé en contre-plongée marmonne, bave et déclame dans sa barbe, me reviennent soudain les images de The Old Lady, souffrance théâtreuse scénographiée par Bob Wilson à l’issue de laquelle je m’étais promis plus jamais. Je me suis laissée prendre à l’appât Willem Dafoe alors que sa présence aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Impossible de surcroît de se raccrocher au fessier de Robert Pattinson qui un instant flotte à l’image : on nage en plein delirium tremens ; la déchéance humaine est totale.

Je suis soulagée quand ça s’arrête, sans pour autant être regretter d’être venue. On se regarde avec Palpatine, hagards et goguenards, à se soumettre des répliques et des morceaux du film, jusqu’à trouver où le ranger : pas un film d’auteur, pas un nanar… un film fucké. On ne peut pas dire vraiment que c’est un film réussi ni même qu’on a aimé, mais ses images nous poursuivront probablement davantage que s’il l’avait été. Affaire classée et débitée : on a conclu par des sushis de sirène.