Journal de lecture : Les cosmonautes ne font que passer

Lire deux romans du même auteur d’affilée ou presque, c’est prolonger le plaisir de l’immersion dans son univers, mais aussi prendre le risque de voir les mécanismes stylistiques empiéter sur la narration. Le comique de répétition s’enraye dans la production de périphrases homériques héroï-comiques (la directrice de l’école à la jupe immense parsemée de diverses fleurs des champs, le secrétaire général du comité central du Parti communiste bulgare et président du conseil de l’État de la République populaire de Bulgarie, le camarade Todor Jivkov ou encore le chien de l’héroïne, l’indestructible bâtard Joki) et autres figures de style voyantes (c’est le moment de caser « épanorthose »).

C’est un peu dommage, parce que la même ironie appliquée uniformément à un sujet léger et un grave fonctionne aussi bien dans Les cosmonautes ne font que passer que dans Odyssée des filles de l’Est : elle est tendre lorsqu’il s’agit des plans échafaudés par une enfant qui deviendra cosmonaute comme Iouri Gagarine, c’est sûr ; et cinglante quand elle s’attaque aux dégâts de la dictature communiste bulgare. Le chaos qui suit la chute du mur de Berlin épouse à merveille l’adolescence de l’enfant qui a troqué son héros cosmonaute contre Kurt Cobain, et perd ses repères entre les vrais communistes, les fausses Nike et les amitiés éternelles fluctuantes. Au final, ce premier roman est un peu comme la musique aux basses saturées : ça envoie, mais ça fatigue à la longue / ça fatigue, mais ça envoie du lourd.

Journal de lecture : Vigile

Troisième lecture d’affilée écrite à la deuxième personne, tu ne trouves pas ça étrange ? Cette fois-ci, Hyam Zaytoun s’adresse à son mari présent-absent : un arrêt cardiaque et trente minutes de massage paniqué ont débouché sur un coma et probablement un cerveau endommagé. À partir de là, Vigile se fait récit d’amour et de détresse : c’est la parole continue dont l’absent se trouve enveloppé pour rester présent, rapportant et redoublant les paroles prononcées à son chevet, à l’hôpital, sans savoir s’il peut les entendre.

C’est étrange, tout de même, comme mes lectures trainent à l’hôpital ces derniers temps, Vigile après À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, et Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce dont le début lui aussi narre à la deuxième personne le temps où la conscience de l’interlocuteur s’est absentée.

Journal de lecture : Le Nom secret des choses

Bruits de Paris orchestrés dans l’incipit, modulations imperceptibles mais signifiantes dans la voix… Blandine Rinkel possède un sens de l’observation sonore qui m’a plus d’une fois surprise au cours de ma lecture. Je me suis fait la remarque que ce sont des choses qu’aurait pu relever le boyfriend ; ça m’étonne à chaque fois parce que ça échappe à ma sensibilité, beaucoup plus visuelle, olfactive et tactile.

Tiens, encore un roman à la deuxième personne, après Odyssée des Filles de l’Est. Sauf qu’ici, il est moins question d’identification que de dissociation : la narratrice se parle à elle-même, à la jeune fille qui n’avait pas encore changé de prénom, jeune fille qu’elle est et qu’elle n’est plus. Blandine-Océane.

La dernière partie sur le dédoublement nominal m’a un peu perdue, mais j’ai beaucoup aimé le récit de découverte parisienne, à la fois géographique et sociologique. J’ai eu l’impression de retrouver ma ville à distance, avec un décalage que je suis bien plus en mesure de percevoir depuis que j’ai déménagé pour Roubaix. La vision de la provinciale transfuge de classe m’a en revanche parfois semblée caricaturale dans son attachement à découvrir l’extrême opposé, comme si tout Paris relevait de la grande bourgeoisie. Probablement qu’en en étant plus proche, ce milieu fascine moins ; on évacue ses attitudes d’autoparodie comme faisant partie du décor et on n’a plus vraiment l’idée de s’y attarder. Que cela me semble étrange est probablement révélateur de ma chance.

On sait que le roman ne s’en tiendra pas là, parce qu’il est un personnage qui nous a été présenté avant d’être écarté ; son heure n’était pas encore venue. Mais on savait qu’elle viendrait, Elia. Puis quand l’amitié est arrivée, un autre hameçon nous a suggéré qu’on n’en resterait pas là, une mention de grain de beauté sur le sein. Quand enfin la tension érotique a été évidente, la narratrice a tiré un coup sec sur la ligne : il n’y aurait jamais de sexe entre elles. Alors quoi ? Blandine Rinkel a l’art de la tension narrative, qui s’installe en désamorçant des attentes précédemment installées (très bene gesserit, tout ça)(notez la subtilité avec laquelle je vous annonce ma lecture en cours).

L’amitié qui n’en est pas une, qui est quoi ? Ce genre de relation me fascine depuis que Melendili m’a dit que c’était ce qu’elle aimait dans Mad Men, ces relations qui n’ont pas de nom, qui échappent aux étiquettes d’ami, amant, collègue, subalterne. Forcément, je lui ai envoyé cet extrait :

Ah oui, l’amitié, vraiment ? Sinon, comment nommer cela ?

Tu sais aujourd’hui qu’une relation est importante quand elle neutralise le langage : c’est quand il te manque le mot pour la dire que tu la mesures. Ainsi Elia et toi viviez-vous une relation trouble, un rapport de terrains vagues dont, des années après, tu ne connais toujours pas le nom.

Votre relation était une bizarrerie pour beaucoup, à commencer par vous. Quel soulagement c’eût été de pouvoir la ranger sous le terme d’amour — votre amitié n’avait de nom que celui de scandale.

Tout ce désir sans sexe, sans retombée, a quelque chose d’incandescent, qui me semble désirable, probablement parce que ce n’est que ça, du désir qui persévère dans son être. Ce n’est pas tenable, semble suggérer la suite du roman ; quel dommage. Alors, ça retombe, le roman, mon attention, quelque chose comme un regret, une incompréhension, le romanesque a fugué, on finit en mineur, tonalité grise, fade ou mystérieuse, quand le tu rejoins le je.

Journal de lecture : Odyssée des filles de l’Est

L’Odyssée des filles de l’Est commence par une scène d’attente à la préfecture, où il est question de grenouille, de poisson et de gargouille. Je ne pensais pas qu’une scène d’attente à la préfecture pouvait être drôle ; Elitza Gueorguieva me prouve que si. Le délire méta en moins, j’ai un peu eu l’impression de retrouver le ton de Nina Yargekov dans Double nationalité  :

a) survolté,
b) fantaisiste,
c) cynique.

Il y a des a) b) c) un peu partout comme ça dans le récit. Des listes impayables, aussi. Et des running jokes, telle la répétition de ta mère n’est pas là qui se charge des implications les plus diverses selon qu’il est question de gérer la dame de la préfecture, ne rendre de comptes à personne, fumer un joint, savoir auprès de qui s’excuser.

L’Odyssée des filles de l’Est, si on reprend ses esprits, c’est le récit de deux Bulgares en France : Dora, quarantenaire contrainte à la prostitution… et une étudiante qui n’a pas de nom, car la narration la concernant se fait à la deuxième personne. Forcément, toi lecteur d’un roman publié aux éditions Verticales, tu t’identifies à l’étudiante… qui hallucine des stéréotypes attachés aux filles de l’Est et y consacrera son mémoire universitaire, intitulé « Odyssée des filles de l’Est » — ah bah si, finalement, y’avait un brin de méta.

…

Selon qu’il est question de l’une ou de l’autre, de l’étudiante ou de Dora, le même ton ne produit pas le même effet. L’ironie est tantôt drôle, tantôt décapante. Tantôt ça amuse, tantôt ça glace-grince, mais toujours ça dépote, ça c’est sûr. Aperçu des deux facettes sous forme d’extraits.

La vie d’expat’

Tu te trompes souvent. Tu remplaces très par grave dans une phrase au registre soutenu et tu dis bien à toi à très voisins de palier. Des faux amis rendent ton vocabulaire imprécis ou impressionnant selon la situation.

[Elle] est chargée par la Ligue des Bulgares à chien de t’accompagner dans la lutte contre l’administration française et de t’acheter des croissants et d’autres spécialités gastronomiques à un euro.

Puis elle te présente […] à leur berger bulgare Убиец, autrement dit Assassin en VO, mais surnommé Quiche en français.

Dans une autre liste des merveilles : « Ça va ?, placé après bonjour, n’est pas une vraie question. »

Enfin, tu lui casses les oreilles avec tes listes des merveilles de France, alors que tout le monde s’en fout ici, parce que les boîtes aux lettres sont rouillées, que les rues étant plaines de trous ton père vient de se fracturer la jambe en trébuchant dedans, que le nouveau gouvernement a fait coalition avec l’ancien et que ta mère vient de perdre son boulot. La situation t’échappe. Tu essaies de la consoler en lui mettant des chansons de Barbara : trop tristes à son goût, comme si la vie ne l’était déjà pas assez. Elle observe ta tentative pathétique de te créer un affect francophile, sans comprendre ces chansons à texte trop complexe. Elle comprend seulement que tu n’es pas vraiment revenue. Que tu ne reviendras probablement jamais. Qu’elle est en train de perdre une part d’elle-même dans un pays inconnu.

[TW] Violences sexuelles

Tu es flattée que quelqu’un daigne te parler, mais tu n’es pas certaine de lui avoir proposé de s’asseoir à ta table, ce qu’il est précisément en train de faire, il s’avance très sûr de lui avec ses petits pieds qui puent. S’agit-il d’un autre rituel local ? Deux kirs sont désormais posés devant toi. Le type s’appelle Thierry Enchanté et se met à postillonner quand il repère ton petit accent bulgare.

Les ellipses temporelles entre les phrases sont redoutablement efficaces : tristement drôles dans cette scène de drague lourdingue ; très perturbantes dans une autre scène, de sexe, avec un autre personnage masculin. On met du temps à réaliser que, le consentement passé sous ellipse, c’est un viol qui est narré sans être nommé — alors qu’il nous semble évident dans le cas de la première passe imposée à Dora. Elitza Gueorguieva fait apparaître une continuité entre la femme prostituée et l’étudiante stigmatisée, entre le pénal et cliché, l’acte et la projection.

Sans m’en rendre compte, j’ai surtout recopié des extraits concernant l’étudiante : ça passe mieux hors contexte. En voici quand même deux concernant Dora.

L’expérience n’avait duré qu’une minute et demie, ce qui équivalait à l’expulsion d’une fusée dans l’atmosphère ou à la durée de préparation d’un café, pas beaucoup en somme pour saisir ce qui de la vie s’était déplacé de manière imperceptible. Plus tard Dora apprendrait qu’elle venait de vivre un de ses meilleures passes, celle qui ne dure pas.

Déclinez votre identité. […] Dora essaye de comprendre ces trois mots qu’on lui adresse maintenant au quotidien. […] Ça s’appelle le racolage fantaisiste et on l’applique à toute personne qui se prostitue même dans les moments où elle ne se prostitue pas. Alors Dora a agrafé sa fausse carte de séjour à l’envers de sa veste, comme ça on perd moins de temps et ça fait rire tout le monde.

En l’absence de ronds de jambe

Le cours se dissout dans les souvenirs de notre formatrice et se transforme en récit de son enfance et sa carrière à Cuba. Elle nous raconte les lieux incroyables dans lesquels ils jouaient, les maisons de riches familles ayant fui la dictature communiste, des milliardaires nous dit-elle sans qu’on sache dans quelle monnaie elle compte, qui avaient tout laissé comme ça, les meubles, les bibliothèques pleines… L’une de ces maisons était une réplique d’Autant en emporte le vent. Ils jouaient là-dedans, et sur les terrains de golf, improvisaient au bord de la rivière avec les étudiants musiciens — elle mime un violoncelle —, dansaient sur les toits de l’école nationale d’art.

Il est question de bâtiments-boyaux, qui vus du dessus représentent l’anatomie des intestins. Je ne saisis pas bien s’il s’agit d’architecture réelle ou rêvée parce qu’elle nous raconte la construction d’un bâtiment qui n’aurait pas abouti, trop proche de la rivière, sur des terres inondables, mais il est question d’un studio où l’on prend la barre sur une coursive en hauteur avant de descendre pour le milieu, et ça me semble plus futuriste que les prisons panoptiques retournées à l’état de ruines.

Elle habitait trop loin pour retourner chez elle le week-end, alors elle restait là, à La Havane, avec d’autres élèves venus de toutes les régions de l’île, danseurs, musiciens, peintres… c’était une école d’art, pas une école de danse ou de musique. Tout était gratuit, on leur préparait le petit-déjeuner, tout était payé, jusqu’aux pinces qu’elle avait dans les cheveux — elle cherche une pince plate autour de son chignon banane comme si c’était une preuve, regardez. Mais à la moindre bêtise, c’était dehors — ses mains se rencontrent et l’une part loin, prend la porte, avant que les deux se lèvent : c’était comme ça. Il y en avait dix, trente qui attendaient de prendre sa place. C’était comme à l’Opéra, mais en moins guindé, moins contraint, pas de révérence à chaque adulte croisé, tous artistes mêlés.

Elle a vécu des choses incroyables, elle a eu de la chance et elle l’a payé cher, aussi. Ou pas cher, elle se reprend, elle préfère voir les choses positives, mais elle a payé son refus de devenir jeune communiste. On le lui a proposé comme un honneur, elle était la meilleure de son groupe, et face à des gens alignés comme un tribunal de l’Inquisition (comme dans Le Nom de la rose, mais non, je ne l’ai pas vu) elle a dit non, non merci. La suite, j’ai du mal à comprendre : elle n’a pas voulu trahir, tous les autres, ceux qui sont rentrés aux jeunesses communistes ont trahi par la suite, elle ne voulait pas risquer par une bêtise de les trahir, qu’on puisse à travers elle reprocher quelque chose au régime. Je ne saisis pas si c’est un positionnement étrange ou une ligne de défense pour continuer à lire des livres qui provoquent des attention chuchotés quand elle en parle, et à rencontrer tous les artistes qui passent à sa portée. Elle refuse de se laisser formater par quiconque. Puis il y a ce mirador du haut duquel un jeune homme s’est jeté ; sa lettre d’adieu révélait qu’il était homosexuel. Elle a la main au cœur, à la gorge, les yeux au mirador en racontant ça.

On lui a fait payer son refus des jeunesses communistes. Envoyée dans une compagnie de second rang alors qu’Alicia Alonso l’avait pressentie depuis deux ans pour intégrer la compagnie, elle retourne se plaindre, au ministère ou je ne sais où, elle est plus maligne, elle intrigue, promet que si elle n’intègre pas la compagnie nationale, elle arrête la danse. Son interlocuteur s’offusque, que la meilleure de son groupe arrête la danse, cela ne se peut, il appelle, intrigue (tout est intrigue alors), se débrouille pour lui faire intégrer la compagnie nationale. À chaque tournée à l’étranger par la suite, elle est suivie, surveillée — d’autant qu’elle fréquente des étrangers et que son mari travaille à l’Université : quand on pense, on est toujours suspect de penser autrement. Cette surveillance lui donne encore des frissons dans le dos ; c’était comme le KGB. Comme les Soviétiques, ils craignaient des défections, mais elle ne l’a jamais fait, on sent qu’elle y met un point d’honneur, à cette loyauté ambivalente, elle n’a jamais trahi. Même lorsque, repérée par le maître de ballet de Béjart, contrat dûment signé, on lui interdit de le rejoindre. D’autres la consolent, elle se console en se le rappelant : à Bruxelles, elle n’aurait dansé que du Béjart, là elle dansait tout, le Lac, Giselle, Béjart, tout, elle a tout dansé.

Comment cette femme s’est-elle retrouvée à Roubaix ?