Resilient Man

Resilient Man est un documentaire suivant Steven McRae, danseur étoile au Royal Ballet, après sa rupture du tendon d’Achille. Il est visible sur Arte.tv jusqu’au 30 août.

Tout le documentaire respire en vase clos. Il n’y a pas d’altérité, pas de question venue d’un interviewer — à la place, des discussions mises en scène comme si elles étaient captées in situ, où l’ascenseur n’est à peu près jamais renvoyé :  on ne saura rien sur la carrière de cet autre danseur, rien sur sa femme elle aussi danseuse, ex-danseuse, ah si ça déborde quand elle revient sur sa carrière, ses sourires d’excuse presque alors qu’on comprend en filigrane qu’elle a anticipé la fin de sa vie de danseuse pour avoir une vie de famille, ce qui compte pour lui semble ne pas compter quand c’est elle. Il la remercie, évidemment, sans elle jamais il n’aurait — mais c’est en public, comme pour faire valoir sa femme, il l’a bien choisie quand même.

Blessé, le danseur étoile se sent inutile, comme un quatrième enfant pour sa femme ; on soupçonne que la blessure ne fait qu’exacerber un trait déjà là. Tout reste très auto-centré. La douleur fait ça, c’est normal, en quelque sorte. Mais le documentaire ne fait rien pour en sortir, au contraire le redouble par l’hagiographie. Ces plans de lui, archi musclé et perdu sous la douche, les larmes métaphoriques…  Les moments de vulnérabilité sont rares en deçà de leur mise en scène.

Lorsque la caméra filme le danseur partageant un post sur les réseaux sociaux, elle ne nous montre pas les coulisses, double seulement le masque de la représentation. Le danseur a beau faire partie du Royal Ballet (londonien) et la réalisation du documentaire être française, il y a quelque chose de très américain dans toute cette mise en scène, dans l’immense verre de vin que les époux tiennent à la main en tête-à-tête sur leur canapé, dans la manière de se renvoyer les fleurs…

Ce que ce danseur fait est admirable, bien sûr, demande beaucoup de force, de résilience et tutti quanti, mais, ça me frappe, c’est aussi une négation de tout ce qu’il aura à affronter ensuite, par quoi d’autres autour de lui sont déjà passés et dont on ne saura rien… L’acceptation, le deuil, la manière dont on est contraint à réinventer la suite si on veut qu’il y en ait une… La manière dont la danseur s’arc-boute sur la technique, à vouloir toujours faire double là où il fait simple et triple là où il fait double, est compréhensible, personne ne veut faire l’expérience de se sentir diminué, mais dit aussi quelque chose de sa conception artistique (de son manque de ?). Évidemment que la technique maitrisée, superlative, donne un sentiment de liberté intense, évidemment qu’on veut continuer à se sentir grisé de sa propre puissance… mais la recherche de la justesse à travers la vulnérabilité, ça… Le dépassement constant de soi, de persévérance pour progresser, finit par être négation de toute faiblesse, vieillissement — santé même. Il y a quelque chose d’un Peter Pan capricieux qui ne veut pas vieillir, certes, mais même mûrir — que rien ne change surtout, que tout reste figé dans un mouvement parfait, la fuite parfaite… Pas certaine que l’athlète n’oblitère pas l’artiste.


Pour contrebalancer mon ressenti, vous pouvez lire cette interview de Steven McRae à propos du documentaire dans Pointe Magazine. Il y parle notamment de son désir de mettre en lumière le travail du staff médical et plus largement des équipes du Royal Ballet.

Peaux vives

Parfois, les autrices font les meilleurs blurbs, alors laissons Alice Renard faire le sien pour Peaux vives :

Voici un recueil de neuf portraits. Ce ne sont pas des portraits au sens florentin du terme, non, non. […] Voici des portraits au moment où la personnalité s’effondre. […] Quand l’identité se morcèle, s’échappe, je crois, d’entre les fissures, la plus pure énergie de l’existence. […] Venez, venez essayer ces neuf peaux qui luisent.

Comme une Peau d’homme, mais par l’autrice de La Colère et l’envie. On retrouve cette sensibilité assez incroyable pour une autrice aussi jeune… et cette collision discrète, par moment, avec une maturité qu’on sent projetée sans vécu — une absence d’étayage qui provoque une légère dissonance, comme un puer senex sur les genoux d’une Vierge plus jeune que les traits de son enfant. Dans le premier texte, cela prend la forme d’une condition paysanne à la dureté presque idéalisée… mais de cela même l’autrice a probablement conscience, puisque trois portraits plus loin, il y a un Gilles sous roche (place de l’Odéon, 2002) auquel elle fait dire :

Est-ce que j’idéalise ma vie de vagabond ? Sans doute pas, je l’espère.

Sans doute si. Beaucoup de beauté pourtant.

…

Jeanne, Normandie, 1890

[…] j’ai aperçu la petite Marthe hier qui caressait la terre battue devant l’église, elle la caressait bien lentement, comme un petit animal soyeux. Avec l’âge, on perd l’habitude de ces choses-là, et par jalousie on gronde les enfants de les faire.

L’enfance (et la vieillesse), comme dans son premier roman.

Parfois, c’est tout le corps que je sens raide, le soir, le corps comme de la pierre aux articulations, quand on a fait les foins. La journée depuis l’aurore à porter les ballots, à manier la fourche, et le soir tout le corps, comme s’il nous reprochait d’avoir dépense trop de vie […].

(Ressenti similaire après avoir donné une journée de cours de danse.)

Tout bien jugé, je ne descendrai pas avec mes habits du dimanche. La beauté, je la passe à ma fille, je vais la lui abandonner ce matin, comme quelque chose qu’on lègue et qu’on ne récupère jamais.

Je crois en Dieu comme à l’orage, comme au printemps. Il me semble pourtant que ce Dieu que j’aime, il ne sait pas vraiment nous épargner la peine. […] il ne peut qu’une chose : nous aider à ce que ne meure pas la douceur en nous.

Pour nous, le plaisir n’a pas de sens. Pourtant, nous ne sommes pas pauvres de bonheur.

…

Camille, Noirmoutier, 25 décembre 1998 au petit matin

[devant les femmes de la famille qui se maquillent] Lentement, elles se sont déguisées, quittant tout ce qu’elles étaient comme des peaux mortes, pour n’être que des femmes, revêtir leur masque de femme et rien d’autre.

J’ai halluciné devant cette force obscure qui allait un jour m’amener à ressembler à ces femmes, me faire pousser le corps comme elles, comme une maladie. […] la douleur de ne pas pouvoir rester dans le jardin avec mon corps d’enfant qui ne veut rien savoir, rien apprendre, rien grandir.

Rien savoir, rien apprendre, rien grandir… cette formidable liberté grammaticale.
Je me suis rappelée, avec ce texte, qu’enfant aussi, adolescente même peut-être, j’ai renâclé au devenir femme. Probablement que je cherche encore à m’en échapper, par l’enfance, par la fantaisie asexuée, souris, toon — quand d’autres (plus jeunes ?) attaquent frontalement (par) la (non-)binarité.

Je me suis toujours figurée que, vieille, je serais identique à aujourd’hui. Identique, juste agrandie. Partout les mêmes volumes, sans aucun changement.

Jusque-là […] je ne savais ni ce que l’on attendait de moi, ni ce que je désirais être. D’un coup, les deux m’apparaissent et ne coïncident pas.

…

Robin, un château, quelque part en Cornouailles, 1292

[…] agrandissant méchamment l’espace autour de moi comme on retirerait son radeau au naufragé, le forçant à se baigner dans l’infini.

Si peur, au fond, d’être ensevelis par le monde

…

Alexeï Alexandrovitch Petrovna, Un petit village à trente kilomètres de Saint-Pétersbourg, 1804

Je sors, la neige craque. C’est drôle, elle fait presque le même bruit que les braises — un craquement définitif, fragile mais sans pitié.

Dans l’espoir que chaque page qui s’efface soit autant de réalité qui me revienne.

Projetée par le feu, l’ombre de Bohumil Hrabal, d’Une trop bruyante solitude.

…

Martin Jr, Monte-Carlo, principauté de Monaco, hiver 2010

C’est toute la beauté de la chose. Se faire croire qu’il n’y a aucune limite alors qu’on y travaille dix heures par jour.

This one hurts.

Oui, tout est dans cette dialectique du risque facile. Un coup on fait comme si l’effort de pesait rien, comme si naturellement nos corps savaient voler, se tordre […]. Et puis, l’instant d’après, tout se tait, la lumière se fait monochrome et Monsieur Loyal dit « l’exercice qui va suivre requiert une absolue concentration », et tous retiennent leur souffle, jusqu’au silence lui-même.

Il y a de cette dialectique dans le ballet, les moments de bravoure extraits du continuum tout aussi exigeant de grâce.

…

Charles-André Gaspard, Nantes, 1972

J’empoigne les ciseaux et je coupe, je coups tous ces fils sur mes maquettes qui m’embarrassent, m’empoisonnent, tous ces fils mal placés, qui relient les coques et les mâts, qui relient ma vie à sa rigueur, qui font tenir mon chagrin en cade. Les fils de mon travail, les fils du France, les fils de mes années de logique, qui suturent mes yeux pour qu’ils ne sachent pas pleurer.

[…] pour que je devienne enfin un père après qu’il soit trop tard !

…

Maria, Tunis, 1956

Mon visage est illisible. […] À la kasbah on me prend pour une Touareg, et sur la place Lafayette les dames me regardent comme une petite blanche qui se serait gâté le teint.

Je sais exactement ce que je ressentirai là-bas. Ce sera comme quand […] toute la terre est gorgée de la peur que jamais ne se termine la nuit.

Du côté des vivants

Du côté des vivants, c’est la vie encore là quand on a prédit sa fin, avec toute la douceur et la justesse de Violaine Bérot. Il y a le voisin de lit, un vieil Alphonse avec qui se noue une intimité éphémère, une patiente qui vient lui faire des grimaces, une médecin, des infirmières qui ne sont pas réduites à leur rôle, un meilleur ami et un ancien amour. L’amour romantique n’est pas ce qui prime ici, loin de là, et c’est pourtant dans le sillage de son souvenir que ça m’a le plus frappé, cet amour au-delà de l’amour.

Leur est-il arrivé de se serrer l’un contre l’autre avec autant d’émotion du temps où ils vivaient ensemble ?

Elle le trouve apaisé, c’est le mot qui lui vient, elle le lui dit, c’est incroyable comme tu sembles apaisé. C’est si peu lui, l’apaisement. Toute sa vie il a douté, et aujourd’hui, dans cette chambre 308 d’un petit hôpital, aujourd’hui il semble en paix et peut-être est-ce cela qui le rend aussi beau. Elle ne s’attendait absolument pas à cette beauté au bout de tant de jours de dégringolade. Il est lumineux, voilà le terme qui dit le mieux ce qu’est Greg aujourd’hui : lumineux. Quelque chose a changé en lui, elle le devine.

Il est si beau aujourd’hui, son amour de jeune femme. Elle l’embrasse encore. Elle ne peut plus s’arrêter de l’embrasser. Lui, ça le fait rire. Il ne devine pas qu’Inès est en train de lui dire adieu.

Et la fin avant la fin, une fin de film, zoom out :

Vu de loin, ça n’a l’air de rien.

Un petit hôpital. Une terrasse.

Il y a des gens. Ils fument, ils rient.

Ça n’a l’air de rien si l’on n’a pas lu ce qui précède, si l’on n’a pas rencontré ces gens qui fument et qui rient. Il faut l’avoir vu de près pour voir de loin.

La forêt barbelée

Qui est Gabrielle Filteau-Chiba ?
ferait sembler de demander une journaliste pour mieux y répondre
et n’y répondrait pas par ses mots à elle,
elle « une réfugiée de campagne
qui préfère à la ville
la forêt estuaire
ses caps secrets »

qui vit dans un « sanctuaire
de froid dur
et doux »

une cabane au Canada
dans laquelle elle a écrit Encabanée
un court roman sans lequel je n’aurai jamais lu sa poésie
pleine de nature invoquée
aux noms qui ne m’évoquent ni image ni définition
mais il y a quelque chose de dur
de doux, répète Cécile Coulon en préface

et me revoilà dans cette cabane de fiction
à ne pas trop savoir ce que je fais là
hébétée d’un froid, de conditions que je ne supporterais pas
est-ce la peur qui me cloue là
en automne, c’est la première section du recueil
où je cueille cueillette sauvage comme à mon habitude

je crie
pour ne pas qu’on entende
trembler ma voix


j’essaie de faire ma forte
en même temps
j’ai peur à l’infini


dites-moi
pourquoi la survie de l’espèce
ne prime-t-elle pas

éclairez-moi
pourquoi on se plie aux lobbys
si l’argent ne se mange pas

[…]

le crime doit être commis
on dédommage après coup
inondation d’argent liquide


une poussière s’élève
dans le vent frisquet
comme un air de Chopin
comme une odeur d’enfance

là tout de suite
je vois la fin du film
la poussière sur le chemin
musique générique de fin
voilà-t-il pas Chopin au fonds des bois
là ça me parle
indécrottable incrottée citadine


fantasme de caravanes
d’épopées sans soucis
de tisanes mi-figue mi-raisin

[…]

mes neiges éternelles
qui fondent de me revoir
ne m’attendront pas toujours

suis-je sur le bon rivage

[…]

j’aurai au moins des bouquets
de médecines douces et d’épices
à en combler le grenier
de mes doutes


je voudrais mettre en pots
des réserves de pluie
[…]

je pourrais mettre en mots
mon instinct de survie
et tout l’espoir
en moi


Puis vient l’hiver

pour réchauffer mon cachot je brûle
tout ce qui m’est désormais
inutile

mon corset mes diplômes
mes pancartes de manifs
mes brouillons trop noirs
mes cartons-destinations sur le pouce

et livre mes paumes impatientes
au grand dieu du soulagement


ici je crois me retrouver dans le jardin de Christian Bobin

la dernière baie qu’elle gobe
parmi les défenses cristallines
de l’églantier
m’éblouit

comme ses traces toutes fines
deltas de persévérance
boréale

deltas de persévérance
on les voit, là,
dans la neige
petites traces de pattes


la solitude est un art
pour le moins divinatoire
entre patience et révélations


à voir le sourire dans mes rides


je touche du bois
bois sa sève
et prie

prie d’avoir moi aussi
la force de résister

je touche du bois ou du contreplaqué
n’ai pas racheté de sirop d’érable


Puis vient le printemps et l’unique poème que je vole en entier

carpe diem

une femme
m’a lu les paumes

m’a avoué désolée
que mes lignes de vie
étaient bien courtes

je la remercie
chaque jour


j’ai su j’en suis fière
enfiler les hivers
gardant vivants en moi
d’invincibles soleils


suffit de savoir
guetter les formes de feuillages
les signatures dentelées

visibles pour qui veut voir

Google Image, shazam-moi le bon goût des jardiniers du parc Barbieux


je m’attendais à ce que les saisons passent
comme les pages
les unes après les autres
sans intrigue
quand soudain
un café partagé avec du sirop dedans
des violettes sur le pare-brise (une voiture ici ?)

l’homme-ville

on s’est regardés
San Francisco et moi

je lui ai avoué que j’étais certaine
comme la lune

pleine

plus grillée qu’un refus de champagne ou de sushis


j’aurai pour l’enfant
iris épargnés

épanouis

la fleur ou les yeux ou les deux


Puis vient l’été, neuf mois ellipsés
la chassé-croisé sans mois d’août de la naissance et de la grand-mère qui n’y assistera pas

suis tes marées
laisse ton chagrin monter