Huysmans à rebrousse-poil

Portrait de Montesquiou, par Boldini

Le musée d’Orsay a choisi la figure de Robert de Montesquiou pour l’affiche de son exposition sur Huysmans et, de suite on est dans l’ambiance : dandy, raffiné et décadent. On a la moustache qui frise de plaisir par anticipation : souvenirs, souvenirs, Melendili et moi avions lu À rebours pour nos TPE en terminale sur l’image de la femme dans l’art au tournant du siècle (on était des caricatures de nous-mêmes et ça nous allait très bien). Làs, le sous-titre aurait dû nous mettre la puce à l’oreille : de Degas à Grünewald (sous le regard d’un artiste contemporain qui s’est fait plaisir, Francesco Vezzoli), promesse d’éclectisme ou d’exhaustivité (des chefs-d’oeuvre pour tous les goûts !) se découvre aveu fourre-tout.

Huysmans sert moins de fil directeur que de prétexte : s’il a écrit sur un tableau, hop, c’est bon, ajouter au panier. L’exposition est franchement brouillonne, sans même parler des cartels police 12 imprimés en blanc sur gris dans une fonte avec des ligatures si fines qu’on soupçonne le commissaire d’exposition d’avoir pris conscience trop tard de son travail enthousiaste mais bâclé, et d’avoir voulu camoufler la chose. Au bout de cinq ou six cartels, on ne se demande plus si le propos est pertinent, mais si on devrait prendre rendez-vous chez l’orthoptiste.

Dommage, parce que les extraits de critique qui y sont reproduits sont croustillants. Rendus lisibles et mieux articulés, ils auraient rendus l’exposition passionnante. Petit extrait relevé par un visiteur plus assidu que je ne l’ai été, à propos de La Naissance de Vénus de Bouguereau :

La Naissance de Vénus, de William Bouguereau

« il a inventé la peinture gazeuse, la pièce soufflée. Ce n’est même plus de la porcelaine, c’est du léché flasque ; c’est je ne sais quoi, quelque chose comme de la chair molle de poulpe » « C’est exécuté comme pour des chromos de boites à dragées. »

La méchanceté est telle qu’elle se laisse lire comme de la mauvaise foi, et m’incite à trouver quelque argument à lui opposer. Alors que je ne me serais pas arrêtée devant La Naissance de Vénus, je me suis mise à voir la ligne de lumière le long de son corps – et je l’ai trouvée belle, un instant. L’instant suivant, évidemment, je me délectais à nouveau des phrases assassines.

Je ne connaissais pas le romancier comme critique d’art, mais il a manifestement fait Des Esseintes, le héros d’À rebours, à son image : ses détestations sont toujours vives et délectables… tandis que ses enthousiasmes, qui ont tôt fait de virer à la fascination monomanique, deviennent rapidement ennuyeux à lire. À ce compte, on serait presque déçu de retrouver, avec le sens de l’histoire, des tableaux qu’on a appris à aimer sans lui : la critique n’aide pas à renouveler notre regard. L’accord consensuel le cède à la complicité de qui a bitché de concert, et je me heurte de nouveau à ce constat : je parviens de moins en moins à voir les œuvres que j’aime. Je les reconnais et n’y co-nais plus : je ne sais plus laisser mon œil se promener à l’intérieur des toiles, parcourir et retrouver une composition, être saisi par une lumière ou une texture… le tableau d’emblée de donne et se retire comme une entité pleine et entière – un Degas, un Redon, l’affaire est classée.

Les Raboteurs de parquet, de Gustave Caillebotte
Même ce tableau n’y échappe pas totalement, alors que s’y superpose le souvenir de l’ancienne maison de mon père, une demeure bourgeoise de banlieue : dans ma chambre, à l’étage, le jour y entrait selon la même inclination, et la cheminée, hors d’usage, était presque située à l’endroit où on la devine dans le tableau, la bouteille posée sur l’avancée. La réminiscence est nouvelle ; je n’y avais jamais songé – indice que ce tableau, je l’ai vu, cette fois-ci aussi.

Tout juste se fait-on la remarque, avec Melendili, que les tableaux sont souvent plus vastes que leurs reproductions tronquées nous ont habitués à les visualiser : se souvenait-on qu’un journal traine sur une table à l’avant-plan de l’Absinthe de Degas, nous mettant à distance de ses protagonistes ?

Heureusement, quelques découvertes sont là pour raviver la curiosité et le sens esthétique. J’en retiendrai deux en particulier :

Dans un café, de Gustave Caillebotte

Ce Caillebotte, que je n’avais jamais croisé, a une présence singulière – la veste presque violette qui cependant ne jure pas avec les banquettes en velours – coloris apaisés par le cadre du miroir, aux dorures sans clinquant.

Galatée, de Gustave Moreau

L’autre, c’est non pas la Salomé de Moreau, comme je n’y attendais, mais sa Galatée. Impossible de trouver une reproduction qui rende le luisant sombre du décor, comme une laque noire où aurait poussé enchevêtrés et en relief un tas d’organismes vivants – si fantastique que j’ai mis un certain temps à remarquer la figure en arrière-plan.

Bref, il y a à boire et à manger dans cette exposition : on dirait un grand buffet ravitaillé dans le désordre ; pour goûter à tous ces mets raffinés, il faut accepter de déguster le salé au milieu du sucré, et des entrées à intervalles réguliers. Évidemment, les convives ont le palais un peu bousillé, mais ils n’osent protester, car au milieu de la table trône un plat auquel personne ne touchera mais que tout le monde attendait, cerise sur le gâteau : tortue et sa carapace incrustée de joyaux, sur coulis de velours. Francesco Vezzoli nous livre là une version littérale du délire de Des Esseintes (le héros du roman À rebours) qui décide de faire dorer et incruster de pierres précieuses la carapace d’une tortue vivante afin qu’en se déplaçant, elle moire ses tapis de reflets changeants. La pauvre ne survit pas longtemps, mais devient célèbre : comme chacune des lubies de Des Esseintes, celle-ci occupe bien un ou deux chapitres à elle toute seule. C’est ainsi un plaisir de nerd littérairs de la trouver matérialisée devant nous (un peu chiche en pierres vue sa taille imposante – c’est plus un format Galápagos que Caroline), même si, avec Melendili, on aurait bien donné dans la surenchère en la faisant se balader dans la salle…

La pluie et le beau temps avec toi

Je suis allée voir Les Enfants du temps à l’aveugle, simplement parce que j’avais aimé Your name, le précédent animé de Makoto Shinkai. En voyant la traduction anglaise au générique d’introduction, Weathering with you, je me suis aperçue que j’avais postulé un temps chronologique, non météorologique. Au générique de fin, je me suis rendue compte qu’on pouvait carrément passer de météorologique à climatique.

Il faut bien arriver aux trois quarts du film, pourtant, pour que la thématique s’impose en tant que telle ; on n’en a pas vraiment conscience auparavant, reléguée en arrière-plan comme dans les limbes de l’inconscient. C’est probablement ce qui fait des Enfants du temps une belle fable poétique, loin d’un film à thèse voire à charge. Le film baigne dans le fantastique (Hina se découvre le pouvoir de faire advenir le soleil d’une simple prière), avec tout ce que cela comporte d’ambiguïté et de doute (est-ce un don, Hina était-elle réellement une fille-soleil, ou est-ce un racontar de voyante ?). L’invention est joliement inscrite dans la tradition japonaise, avec l’invention de peintures pleines de dragons et de prophéties anciennes : faire la pluie et le beau temps a un prix, bien différent de celui qu’elle facture aux Tokyoïtes lassés de la pluie – une mort précoce. Tout ceci est amené subtilement, car bien loin des préoccupations de Hodaka, le héros à travers les yeux duquel on tombe amoureux d’Hina, un jeune garçon fugueur qui cherche un petit boulot pour pouvoir manger. Sans qu’on s’en rende compte, pourtant, le dilemme se met en place : sauver Hina ou le temps qui, suite à ses interventions, s’est déréglé et engloutit peu à peu Tokyo sous l’eau ? (Cela m’a fait un drôle d’effet de reconnaître la boucle routière du port de la ville, endroit sans intérêt où Palpatine m’avait trainée, et qui se part rétrospectivement d’une certaine magie, de se retrouver là dessinée.)

Soudain, le dérèglement climatique n’est plus une affaire de profit (même si les ados ont eu leur part de yens), mais de temporalité, de place où chercher la joie : dans la possibilité d’un avenir pour tous ou dans la proximité d’un être aimé qu’on se refuse à laisser partir, mais dont on ne pourra sécher les larmes sous la pluie incessante ? A différer le chagrin, on se met même à trouver un certain charme aux ruines, à Tokyo-Atlantide en devenir. A se rappeler qu’il s’agissait à l’origine d’une baie, que l’essentiel était sous l’eau il y a des centaines d’années de cela, on se cherche finalement moins des excuses qu’on ne se laisse envahir par le sentiment de la fin – celle qui nous attend comme individus, quoi que l’on fasse ou que l’on ne fasse pas pour ceux qui nous survivront. Ce n’est pas vraiment se décourager, baisser les bras ou se renfermer dans un égoïsme tel que le monde périra avec moi ; c’est avoir la conscience aiguë, soudain, de sa fragilité, et se laisser fasciner par le vertige de ce qui se découvre d’une beauté inédite d’être sur le point de disparaître.

Cette anti-apocalypse nous fait renouer avec le temps long, immense, inhumain, le temps d’un monde qui était là bien avant nous et nous survivra, avec d’autres formes de vie pour lesquelles nous n’aurons été qu’un maillon. Et la beauté alors, la fin même s’offre comme consolation. Si le monde que l’on a connu doit disparaître, on peut bien disparaître avec lui.

C’est quelque chose de cet ordre, que j’avais déjà éprouvé à la lecture de Saison brune, extraordinaire roman graphique qui détaille les mécanismes du réchauffement climatique et de nos réactions (ou absences de) historico-sociales mais aussi individuelles. Le panique naissante, d’abord mise en sourdine par l’apaisement que procure la compréhension rationnelle, s’était épanouie jusqu’à disparaître dans cette même brume, de calme après la tempête, d’être qui a compris qu’il allait mourir et décidé de vivre sans se débattre dans l’espoir, le sale espoir. Et c’est calme comme après la tempête, une tempête qui aurait presque tout emporté sur son passage et ne nous aurait plus laissé qu’une vague tristesse d’une immense beauté.

Et nous voilà bien loin d’où l’on pensait être mené, bien loin de la thématique que le film s’est gardé d’énoncer d’emblée, et au coeur du sujet, de l’homme en proie à sa mortalité, qui la voit reflétée dans un environnement qu’il a détruit en tentant de le maîtriser. Qui ne préférerait pas alors s’accrocher au parapluie jaune du petit frère d’Hina ? à toutes les histoires qu’on peut se raconter, à soi ou au cinéma ? et faire la pluie et le beau temps comme on fait l’amour, moi avec toi ?

Exemplum secret

C’est le premier film de l’année que j’ai vu et je tarde à en parler parce que je ne sais toujours pas ce que j’en pense. Je n’ai aucun doute sur le fait qu’Une vie cachée soit un film magnifique. J’ai notamment été fascinée par ses plans rapprochés en contre-plongée qui, en déformant le réel, y donnent un accès direct : immédiatement, on voit cet avant-bras de qui travaille la terre et peut éprouver la chair de poule. La caméra déformante rompt la convention réaliste et nous récupère de l’autre côté du miroir convexe, où nous pensions être sagement à l’abri.

August Diehl et Valerie Pachner <3

Ça secoue, et je ne sais toujours pas quoi en penser, de cette vie qui nous est proposée comme exemplum secret. Pour qui n’a pas vu le film de Terence Malick, la trame tient en quelques lignes : Franz, paysan et père de deux petites filles, se tend de tout son être à la montée du national-socialisme et, lorsqu’il est à nouveau mobilisé, refuse de prêter serment à Hitler. On peut croire un temps à un idéal pacifiste, mais ce n’est pas ça : du nouveau régime, il refuse tout en bloc, y compris les aides auxquelles il aurait le droit ; en outre, il a déjà été enrôlé dans l’armée et ne refuserait pas de combattre pour une cause juste ; depuis ses terres pourtant reculées, il comprend, pressent qu’il ne s’agit pas de défendre son pays mais d’annexer les voisins.

Conscient qu’un refus plus net que son retrait graduel de la vie du village mettrait sa famille dans une position délicate, Franz s’enquiert, fait le tour des gens à qui il peut parler. Le prêtre le renvoie à des instances supérieures, lesquelles, dans le collimateur des nazis, pratiquent attentisme et langue de bois. Un boulanger ou un forgeron, je ne sais plus, un homme de sa condition en tous cas, comprend sa position mais appelle à une sagesse pragmatique (sans chercher à collaborer, commencer par ne pas s’attirer des ennuis). Notre homme en plein dilemme échange également avec le peintre qui rénove les fresques de l’église, et cette rencontre me semble constituer la clé de voûte de l’œuvre (détail amusant, Palpatine la situe dans une tout autre scène, plus tardive) : le peintre dit concourir par ses fresques à créer des admirateurs du Christ, et non des fidèles. Sans se l’avouer, on se contente d’admirer un comportement qu’on ne voudrait surtout pas avoir à endosser, et on remercie celui qui, en se sacrifiant, a donné bonne conscience aux autres. C’est le Christ et c’est… notre homme.

Tous, tous sauf sa femme, essayeront de le faire changer d’avis, qu’il s’agisse de le sauver ou bien de le faire ployer, d’humilier celui qui n’a jamais été qu’humble, s’excusant de ce qui le dépasse et qu’il peine à expliquer : il ne clame pas son refus au nom de grands principes, juste… il ne peut pas – c’est un constat presque davantage qu’une volonté. Quelque chose en lui fait barrage, et plus il a l’air de s’entêter, moins il semble maître de son refus, plus l’évidence s’ancre, dut-il en mourir, dut-il en mourir sans que sa mort ait la moindre valeur d’exemple – mais ça, c’est ce que dit l’histoire (le film est inspiré de faits réels et d’un homme, Franz Jägerstätter), pas le récit. En mettant cette histoire sur le devant de la scène, en en faisant un film, on en change la portée. Le geste de cet anonyme devient public et, sous ce nouvel éclairage, il est facile de se mettre soi aussi à admirer cette figure christique à l’époque de la seconde guerre mondiale, de se dire : il a fait ce qu’il fallait faire, c’est un grand homme – et le remercier de nous faire oublier que pas une seconde nous aurions fait de même.

Repris au plan de la société, connu, le geste (et partant le film) a un sens. Mais ignoré ? Qu’est-ce qui pousse cet homme à persévérer dans son refus ? Comment peut-il condamner ses enfants à vivre sans leur père quand lui-même a grandi sans le sien, mort à la guerre ? abandonner une femme qu’il aime et qui l’aime à une vie rude sans lui ? Comment peut-on envisager de mourir – et l’accepter ? L’admiration le dispute à l’incompréhension, et bientôt à la colère. Évidemment qu’un plus un plus un finit par changer la donne, que le nazisme n’aurait pas gagné tant de terrain si tout le monde ne s’était pas rallié ou résigné derrière les convaincus ; mais dans ce cas concret, ce n’est pas un plus un plus un, ni même un plus un, c’est juste un, il est seul dans son village et ne changera pas la donne à cette échelle, alors que sa survie fait une différence pour sa famille. Quand son avocat lui offre une dernière porte de sortie en lui proposant de travailler dans un hôpital militaire et qu’il la refuse, j’ai à la fois la satisfaction de constater que la beauté, la force du film reste pleine et entière (en tant que spectatrice, sur le plan extra-diégétique) et suis dépitée (en tant qu’être humain, sur le plan intra-diégétique), en colère même, contre ce gâchis qu’on nous présente comme un sacrifice admirable, alors qu’il n’est que cela : du gâchis*.

Présenter cette histoire et la grandir fait sens – c’est même le seul sens qu’on puisse lui trouver -, mais en même temps, le travestissement me scandalise. La sublimation fonctionne trop bien, il n’y a plus là rien d’humain. Je veux l’histoire de ceux qui se cachent, dans la forêt ou derrière leur bureau (belle conversation avec l’officier du tribunal militaire, qui craint le jugement moral de celui qu’il condamne ; l’absence de tout jugement qu’il rencontre le rend plus misérable encore) ; je veux l’histoire de ceux qui survivent, qui se battent pour vivre, avec leurs compromissions, leurs espoirs amochés, mais qui tiennent, qui continuent. Ce sont ces vies-là qui demeurent cachées dans l’ombre d’Une vie cachée, laquelle ne l’est plus sitôt mise en lumière sur pellicule. Quelque part, je comprends plus que je ne voudrais l’admettre la colère de ceux qui veulent le faire rentrer dans le rang, qui ne supportent pas cet homme moralement supérieur, et cherchent à tout prix à diminuer l’écart entre eux, fusse en le brisant, fusse en lui évitant le combat.

À supposer qu’il existe une voie entre l’inatteignable-indésirable de notre figure christique et le méprisable de ceux qui s’opposent à son dessein, il faudra la chercher du côté de sa femme Fanni, qui sans approuver jamais ne s’oppose, l’amour suppléant à l’incompréhension. C’est elle, sûrement, l’héroïne à qui nous pouvons, nous devons nous raccrocher. Et elle est d’une beauté, cette femme qui, sans abandonner (ses enfants), sans suivre (ni son mari ni le village) continue de lutter de vivre (c’est tout un)…

Mit Palpatine


* Cette volonté inflexible, qui demeure après le contexte qui l’a fait naître, m’a rappelé… La Princesse de Clèves : c’est une exaspération similaire que le personnage éponyme fait naître en moi (bien plus forte, car je ne suis absolument pas sensible à l’esthétique de ce roman)(pour tout dire, j’ai même fui la spé lettres et préféré une spé philo en khâgne parce que l’œuvre était au programme, suite à la saillie de Sarkozy).


Pour compléter, ce lien vers un thread intéressant. Je n’ai pas lu Kierkegaard, mais le commentaire m’a aidé à problématiser l’ambivalence de ce qui est montré et de ce qui est tenu secret.

L’effet d’une bombe

Le scénariste de Scandale (traduction bien plate de Bombshell), Charles Randolph, est le même que celui de The Big Short, et ça se sent. Il insuffle une verve qui se traduit dans la réalisation par des procédés similaires – du moins en ouverture, où une présentatrice de Fox News se fait présentatrice extra-diégétique, face caméra, pour nous faire rapidement comprendre qui sont les principaux protagonistes de l’affaire, et résumer les relations de pouvoir qui se jouent entre les différents étages de l’immeuble, maquette à l’appui. Passée cette introduction, les personnages ne sortent plus de leur rôle, mais le rythme est pris : ça dépote.

Si vous avez quelques difficultés au début à distinguer Megyn Kelly (Charlize Theron) de Gretchen Carslon (Nicole Kidman), c’est normal : elles et Margot Robbie incarnent symboliquement la même femme à trois étapes de leur vie. À rebours, il y a : la présentatrice mise au placard dans un show à faible audience, puis licenciée pour faire place à la jeunesse ; la présentatrice au faîte de sa gloire, qui interviewe les candidats à la présidentielle ; et la jeune aspirante, qui vient d’arriver et n’a pas froid à ses grands yeux de biche. Toutes trois sont blondes, moulées dans des robes-uniformes et couvertes d’une couche de fond de teint telle qu’il doit y avoir une ligne de budget dédiée pour le film : c’est la présentatrice Barbie qu’affectionne Roger Ailes, créateur de la chaîne… pour qui point de salut hors la promotion canapé.

Le résumé est glauque, cliché…. et inspiré de faits réels : non seulement l’affaire a bien eu lieu, suite à la dénonciation de Gretchen Carslon pour harcèlement sexuel, mais c’est, plus largement, le portrait de l’Amérique de Trump. Bienvenue dans l’univers où une employée du journal se sent obligée de se défendre sous le regard de sa collègue parce qu’elle mange des sushis : sushis aren’t liberals, they’re just sushis. À bas les bobos, vivent les bimbos – même si les femmes sont choquées d’être traitées ainsi (par un candidat à la présidentielle) et font ce qu’elles peuvent pour échapper au quolibet – uniquement encouragées par leur hiérarchie masculine si cela contribue à faire de l’audience.

Autant dire que les femmes de Fox News sont à l’étroit dans leurs robes de sexy working women, et c’est cette marge de manœuvre qu’explorent Charles Randolph et Jay Roach, réussissant l’exploit de marier nuance et satire. On comprend mieux à ce compte comment opère la loi du silence, chaque femme calculant ce qu’elle a à perdre, mais se sentant aussi redevable de ce qu’elle a obtenu : le patron qui promeut par pipe est aussi un patron qui paye largement ses employés, y compris lorsqu’ils sont hospitalisés (ça compte aux États-Unis). C’est là que le doute s’installe chez les victimes et encourage le patron à se sentir tout-puissant : ces femmes se sentent acculées à l’échange sexuel sans y être techniquement obligées ; il n’y a pas, techniquement, de viol ; tout se passe dans un continuum qui rend difficile de savoir quand on passe de la misogynie ordinaire au harcèlement, comme dans cette scène où le patron demande à l’aspirante de tourner sur elle-même (le beauf se justifie : it’s a visual media ) puis de remonter sa jupe pour voir ses jambes et, centimètres par centimètres, la transition se fait, jusqu’à ce que la culotte apparaisse (plus de doute, c’est du harcèlement sexuel).

Quand l’une des présentatrices en poste se décide à témoigner, tout le monde le lui reproche : ceux qui ont à y perdre et ceux qui font bloc, évidemment, mais aussi les victimes plus récentes, qui lui reprochent de ne pas avoir parlé plus tôt et de les avoir, par son silence, laissé revivre la même chose. Le constat de la victoire finale est moins doux qu’amer : il faudra plus de temps pour changer les mentalités que pour faire tomber quelques coupables identifiés, bien vite remplacés. Heureusement que le ton y était, ça fait temporairement changer la jouissance de côté.

Petits bouts de femmes

J’ignorais que Les Filles du docteur March avaient pour titre original Little Women. Qu’importe, en VO ou non, j’y allais pour ça :

Les actrices et les robes.

Pour Saoirse Ronan (découverte dans Lady Bird, justement, le précédent fim de Greta Gerwig) et pour Emma Watson (dont la palette de jeu semble malheureusement se réduire avec les années).
Pour les acteurs aussi, on ne va pas se mentir : Palpatine s’est retourné vers moi quand il a vu apparaître Louis Garrel à l’écran, avec son regard avoue-que-c’est-pour-ça-que-tu-voulais-venir. Mais je n’ai rien avoué du tout, pour la simple et bonne raison que je deviens manifestement cougar en vieillissant : dans le rôle du gringalet à fossettes agaçant, Thimothée Chalamet me fait depuis Call me by your name beaucoup plus fantasmer.

Laurie (Timothée Chalamet) et Jo March (Saoirse Ronan), les cheveux aux vents dans la campagne

Ouais. Quand même, hein.

Bon, après, l’esthétique Jane Austen adaptée par la BBC, ce n’est pas tout le temps. Il faut se coltiner pas mal d’images d’Épinal façon Petite connerie dans la niaiserie (copyright Mum, qui anticipait ainsi ses déjeuners de RTT devant, vous aviez deviné, ne faites pas semblant : La Petite Maison dans la prairie).

Laurie (Timothée Chalamet) et Jo March (Saoirse Ronan) par terre en patins sur la glace

Pour contrebalancer la niaiserie inhérente à l’histoire, sans laquelle Les Filles du docteur March ne seraient plus Les Filles du docteur March, Greta Gerwig joue à fond la carte de la jeune fille rêveuse mais intrépide, prête à tout pour faire reconnaître son talent. Grosse impression de déjà vu avec les scènes chez l’éditeur : on croirait voir Miss Potter (l’histoire de l’illustratrice Beatrix Potter et de ses best-sellers). La narration en abyme de l’histoire en train de s’écrire permet néanmoins de combler les petits cœurs mous des spectateurs en faisant semblant de respecter le personnage qui se veut complet sans avoir besoin d’en passer par l’amour : l’héroïne du roman de Jo pourrait finir par embrasser celui de Louis Garrel, mais c’est pure supposition narrative, évidemment.

Jo March (Saoirse Ronan) en chapeau melon dans le bureau de son éditeur

Mais admettons. On peut se vouloir épanouie et complète en soi seule, et néanmoins ne pas cracher sur une compagnie affective – la subtilité est difficile à rendre à l’écran ; Greta Gerwich a le mérite de l’aborder. Non, le hic, c’est surtout que l’élan de Jo March (Saoirse Ronan) est si pur et lyrique que le girl’s power aura tôt fait d’être regardé avec une bienveillance condescendante : ah, ce petit bout de femme quand même ! Ou, pour coller à la traduction : ah, cette jeune fille tient de son père (père qu’on voit 5 minutes en tout et pour tout, mais qui définit l’identité de ses filles en son absence). Sur fond de niaiserie, la détermination peut se lire comme sous-catégorie d’une humeur caractérielle. Donc oui mais non.

On aurait bien Elizabeth (Eliza Scanlen) pour donner un peu de gravité à l’ensemble, mais la pauvre est un peu expédiée : elle donne son quota de tragique et basta.

Celle qui reste pour offrir un peu de profondeur au film – assez pour s’y projeter en tous cas -, c’est Amy March (Florence Pugh), sur laquelle on n’aurait pas parié. Alors que ses sœurs s’épanouissent dans la caricature d’elles-mêmes, la fille un peu superficielle, un peu fade, sans talent particulier (aussi douée soit-elle en peinture – elle a le courage d’admettre qu’elle n’a pas le talent pour, de peintre du dimanche, devenir artiste) révèle sur la fin tout une intériorité rentrée. En elle convergent sentiment du devoir être raisonnable, contre-temps amoureux, douleur d’être un second choix – et le quand même de qui ne se résigne pas et, tout en gardant les pieds sur terre, réclame son dû. Pas étonnant que Florence Pugh ait été nommée pour l’oscar de la meilleure actrice dans un second rôle.

Amy March (Florence Pugh) dans son atelier de peinture

Bonus cartoon pour le plaisir :

Cartoon de Jogn Atkinson
"Little Women, by Louisa May Alcot (abridged)"
Case 1 : 4 silhouettes féminines "We're poor. Let's all get married."
"Okay"
"Okay"
"Never"
Case 2 : 2 silhouettes de femmes avec 2 silhouettes d'homme à côté d'une tombe et d'une 3e silhouette féminine qui réplique "Fine! I'll get married."