Bulles de débutante

Longtemps, j’ai trouvé les bande-dessinées difficiles à lire, avec leurs écritures vraiment ou faussement manuscrites. Bien sûr, il y a eu Tom-Tom et Nana dans J’aime lire, des Minnie-Mickey-Picsou dans Minnie Mag (t’es une souris ou t’es pas une souris) et surtout Les Zappeurs dans Junior Hebdo, mais j’ai lu assez peu d’albums à côté de cela (alors que Dad est un inconditionnel de Gaston Lagaffe et possède tous les Tintins, Astérix et Obélix, bref, les classiques de la bande-dessinée franco-belge). Les romans graphiques m’ont davantage attirée, j’ai lu Blankets et Fraise et chocolat, par exemple, mais le ratio prix/temps de lecture et l’encombrement ne facilitent pas l’exploration à l’aveuglette : ma culture BD est rapidement retombée en jachère. Les bibliothèques, me direz-vous. J’ai pas mal fréquenté la bibliothèque à l’époque où j’allais chez Dad le week-end (il avait déclaré que deux livres de poche par week-end, ça commençait à faire beaucoup), mais j’ai du mal à rendre des livres que j’ai lus et aimés, alors forcément, ça pose problème avec le concept d’emprunt. Puis il y a un an, quand même, la maturité, la radinerie et les étagères saturées aidant, j’ai ré-essayé, et bingo : depuis, je vais régulièrement faire des cueillettes. Comme je suis toujours une sentimentale des livres, faut pas déconner, j’ai pris l’habitude de prendre en photo les cases ou planches qui me marquaient, pour garder une trace, un souvenir… Le bullet journal a fait poper l’idée des bulles and here we are.

 

En Silence, d’Audrey Spiry

Fascination pour les couleurs chatoyantes de cet album (pour vous donner une idée, l’image ci-dessus représente le passage dans une grotte). La narration n’est pas aisée à suivre au début, on se noie un peu dans ces aplats de couleurs ; une fois le cadre installé, en revanche, ça glisse tout seul : sans jamais quitter ses personnages pratiquant la nage en eau vive, le récit prend une dimension métaphorique. C’est suffisamment subtil pour qu’on ne s’en aperçoive qu’a posteriori, quand l’évidence alors s’impose : les résistances qui épuisent, les courants qui nous entraînent dans des directions différentes, la peur alors ou la curiosité de voir où l’on est entraîné… Passé le bref moment de mal au cœur coloré initial, j’ai trouvé ça très beau, graphiquement et humainement.

 

Elle(s), de Bastien Vivès

Le scénario ne me dit pas grand-chose, une énième variation sur un genre d’adolescence que je n’ai pas vécu, mais j’aime la manière dont sont croquées les attitudes des personnages, l’attention particulière à des petits détails anatomiques comme ici le cou tiré en arrière et les clavicules saillantes – probablement parce que c’est exactement le genre de choses à partir desquelles je peux crusher. J’ai beaucoup plus de mal avec les seins sur certaines cases démesurés de l’autre héroïne ; ce fantasme masculin ne fait pas partie de mon univers érotique et je l’ai trouvé d’autant plus encombrant que si focalisation interne il y a, ce serait plutôt via le personnage féminin que masculin.

 

 

La Loge écarlate,
de Pierre Colin-Thibert (scénario)
et Stéphane Soularue (dessin)

Je n’ai jamais vraiment compris les gens qui regardent des films ou des séries pour les lieux dans lesquelles elles se déroulent. Puis je suis tombée sur cette bande-dessinée, qui transpire l’Italie par toutes ses nuances d’aquarelle. J’ai perdu le scénario (un reboot de Frankenstein) en chemin, trop émue et excitée par la sensualité architecturale, les crépis ocres de Rome, une colonne antique, les reflets de Venise, l’architecture, l’ombre et la lumière sur les ornements des villas, les cyprès…

 

 

Corps sonores, de Julie Maroh

Un roman graphique bien peu sensuel pour un tel titre. Je me souviendrai peut-être de quelques traits tendres et traits d’humour dans ce qui s’apparente autrement à un catalogue Benetton-LGBT des relations amoureuses.
Polyamour et Montréal oblige, cela m’a fait penser à Mademoiselle LaNe (drôle de chose, tout de même, que ces blogs qui finissent par vous faire penser à des gens que vous n’avez jamais rencontré). Puis à Dame Fanny aussi, indirectement, via le dessin de mains signifiant “ensemble” en langue des signes – croisé quelques jours auparavant au cinéma dans La Forme de l’eau (j’aime quand la vie dessine de petits motifs, comme ça, qu’on peut appeler coïncidences).

 

 

The Time before, Cyril Bonin

Le trait, que j’assimile aux bande-dessinée d’aventures et policières,  n’entre pas trop en résonance avec ma sensibilité, mais c’est presque tant mieux : j’ai pu avaler les pages et laisser le scénario résonner en moi. L’intérêt du paradoxe temporel au cœur de l’ouvrage n’est pas tant de faire frétiller les neurones que d’interroger le caractère contingent et fragile de la vie, au-delà des chaînes de nécessité. Le héros, qui s’est vu offrir une amulette lui permettant de retourner dans le passé, n’a de cesse de retourner en arrière pour effacer ses erreurs. Or, plus il s’approche de la perfection, plus le bonheur s’éloigne… et la nostalgie des univers parallèles ainsi explorés décuple et magnifie celle du temps qui passe, la nôtre.

 

Le Chant de mon père, de Keum Suk Gendry-Kim
(enfance Corée du Sid dans les années 1970)

Petit kiff graphique sur les quelques paysages disséminés dans cette histoire d’une enfance coréenne dans les années 1970. Famille pauvre, exil rural, violence domestique en marge du noyau familial… on se dit qu’il faut beaucoup de bienveillance et de ténacité pour devenir artiste dans ces conditions. (Je reste marquée par l’image de la sœur devenue aveugle, abandonnée par son mari avec son enfant, à qui elle fait manger sans le savoir du riz plein de fourmis.)(Mais il y a des moments gais, aussi, dans ce récit d’apprentissage, des histoires de filiation et d’amitié.)

 

Souvenirs de l’empire de l’atome,
d’A. Clérisse et T. Smolderen

Les couleurs vives et le trait, rigolo sans être vulgaire, m’ont immédiatement enthousiasmée. Je me suis laissée surprendre par le virage rapide vers la science-fiction, rétro, puis à nouveau par l’introspection qui s’y retrouvait de manière décalée, dans une aventure extrêmement colorée. (On ne va pas se mentir, j’ai quand même préféré l’atome à l’Empire, et du coup un peu décroché vers la fin ; il y a des livres comme ça, comme les Chroniques de l’oiseau à ressorts, dont je me souviens essentiellement pour leur incipit parfait.)

 

Demon, de Jason Shiga

Cela commence comme une variante noire d’Un jour sans fin : le personnage ne parvient pas à en finir ; il se réveille chez jour après une nouvelle tentative de suicide. Je ne sais pas si l’auteur parvient à tenir le rythme dans la suite, mais ce premier tome est un joyeux shoot d’humour noir et trash (un personnage s’y fabrique un couteau en sperme séché, ce qui éclaire rétrospectivement la dédicace : À ma femme, Alina, qui m’a supplié de ne pas lui dédicacer ce livre).

Vivre en génie mathématique


Je suis tombée à la médiathèque sur une bande-dessinée géniale, Logicomix. Ce n’est ni une initiation ludique façon logique mathématique pour les nuls, ni une histoire de la discipline, ou alors sous un angle très particulier, dans le lien qu’elle entretient avec la folie. La volonté de démontrer les axiomes sur lesquels reposent les mathématiques, c’est-à-dire d’en finir avec les axiomes et de trouver des fondements irréfutables sur lesquels asseoir toute connaissance, est présentée comme une quête. Quête vaine d’un point de vue de la connaissance, comme le montrera Gödel, en prouvant l’impossibilité de la preuve originelle et la nécessité des axiomes. Mais quête passionnante du point de vue existentiel, dans le désir qu’elle manifeste qu’a l’homme de tout comprendre, de faire de la raison un outil universel : en trouver une raison à toute chose, il en trouverait une à lui-même. C’est ce désir-là, de toute-puissance de la raison, passablement déraisonnable, qu’interroge Logicomix et qui se trouve résumée par une question d’œuf et de poule qui dit tout par son insolubilité : est-ce la quête d’introuvables vérités qui a conduit des mathématiciens brillants vers la folie, ou est-ce une prédisposition qui les a conduits à se pencher sur des problèmes vertigineux ?

C’est en voyant ce dessin,de monde soutenu par des tortues empilées les uns sur les autres, symbolisant la repoussée indéfinie des axiomes, que j’ai repensé à la formule de Pierre Legendre , “le creuset délirant de la raison”. C’en est la meilleure illustration, je crois – même si j’y déverse évidemment le reste de ma lecture. Il y a un moment où savoir non seulement n’est plus nécessaire pour vivre, mais l’empêche.


C’est ce moment d’asphyxie existentielle que, dans Gifted, Franck redoute pour sa nièce Mary, génie mathématique de 7 ans dont la mère, également génie mathématique, a fini par se suicider après des années de travail acharné sous la houlette d’une mère implacable. Laquelle mère ressurgit comme grand-mère et entend reprendre avec sa petite-fille le travail inachevé par sa fille, tandis que son fils, qui a élevé sa nièce depuis tout bébé, veut pour elle une enfance aussi normale qu’il est possible pour une enfant surdouée – il sait qu’un don peut aussi être un cadeau empoisonné. Au déni d’humanité de la grand-mère, pour laquelle un tel don réclame des sacrifices, répond le désir de savoir-vivre de l’oncle pour sa nièce, quitte à brider le potentiel de son génie. Entre les deux, entre deux âges de la vie auxquels elle appartient simultanément et n’appartient pas, Mary ne se laisse pas démonter. Rapidement, on ne sait plus si c’est elle qui est géniale, ou Mckenna Grace, l’incroyable gamine qui la campe et qui joue beaucoup trop bien : je me suis retrouvée à hoqueter de tristesse lors d’une scène de séparation – dans un film qui, par ailleurs, tend vers le feel good movie de faire la part belle à la résilience. Les thèmes abordés ne sont pas légers, et il y a de la souffrance, mais aussi de l’humour, généré par le même écart de la moyenne et du génie : il faut voire la tête de la maîtresse le jour de la rentrée scolaire ou celle de la grand-mère quand la gamine approuve le livre qu’elle lui offre mais lui annonce qu’elle est passée depuis aux équations différentielles…

Tard dans le film, on apprend que le job de l’oncle ne correspond que de loin à ses qualifications initiales : celui qui répare des bateaux est un ancien maître de conférence en philosophie, qui a exercé dans une université prestigieuse. J’ai retrouvé là cette vérité, cet aveu du professeur de philosophie que j’ai eu un khâgne : “à la limite, il n’y a de philosophie qu’en dehors de la classe de philosophie” – limite explorée-expliquée par François Jullien lorsqu’il remarque que la philosophie occidentale s’est éloignée de la sagesse (devenue orientale) pour s’orienter vers une connaissance qu’elle n’est pas à même d’atteindre, ou seulement par la négative, comme lorsque Kant soustrait toute transcendance du champ de la connaissance (le Gödel de la philosophie, quelque part)(c’est juste pour voir si Palpatine me lit encore, parce que la comparaison devrait normalement le faire hurler). La rupture de Franck avec l’université est peut-être la plus belle illustration de ce que la philosophie peut apporter de meilleur : l’attention portée, sans cesse renouvelée, au savoir-vivre, au savoir comment vivre. On n’échappera pas à un cogito ergo sum final, heureusement twisté avec humour, parce cet ergo symbolise à lui seul toute l’erreur, toute l’hybris, de la raison. Le fait de penser n’implique pas logiquement celui d’être : il le présuppose, comme une évidence, un axiome sur lequel le philosophe a eu, dans les Méditations Métaphysiques, la sagesse de ne pas trop creuser : “Je pense, je suis”. La conjonction logique n’apparaît que dans Le Discours de la méthode, où Descartes réordonne ses idées non plus dans le sens de leur découverte mais dans celui de l’exposé, paré de logique pour rendre la chose plus acceptable, plus facile à retenir. Et on le retient, ce dérapage vers le creuset délirant de la raison. Mieux vaut en rire, de ce cogito ergo sum, et savoir dire 42 quand il le faut : reconnaître un arbitraire, une réponse qui met en sourdine les questions ou rouvre celle de savoir si l’on se pose les bonnes. Avec le sourire. Et un chat borgne.

Carnet de lecture : petit tas 1

Un an, deux ans peut-être que j’entasse mes livres à l’horizontale, près de mon lit et dans les derniers trous de ma bibliothèque, pour en dire un mot et garder une trace de leur lecture avant de les ranger. Je ne me souviens déjà plus de leur ordre de lecture, ou un ordre très lâche seulement : celui-ci avant celui-là, sans les intervalles ; alors pour retrouver une bibliothèque verticale, j’ai décidé de les prendre par petits tas hasardeux.

Villa Amalia, Pascal Quignard

Je me suis découvert un engouement pour cet auteur qui va au fond des choses sans user d’introspection. Il crée la profondeur en restant en surface, la surface incarnée, colorée, sonore des choses, qui toujours renvoie une lumière ou un écho sous les adjectifs qu’il juxtapose, redondants, contradictoires, en épanorthose, exactement comme sont les choses dans notre perception. Et jamais cela ne sonne faux, toujours juste, comme ses personnages toujours musiciens. Ce n’est pas tant le rythme que : le silence. Une sorte de Bach dans l’écriture, peut-être. Ou plus sec, plus contemporain, mais je manque de référence. Un Arvo Pärt, peut-être. Quelque chose d’épuré, quoique parfois précieux, qui résonne plus longtemps et plus intensément que n’importe quel lyrisme.

Parfois aussi, des fulgurances :

C’est polyphonique, parfois, mais on s’en rend à peine compte, tant on ne voit que les vies qui se forment et se déforment, et émeuvent lorsqu’elles se débarrassent de la gangue de leur destin pour mieux s’y (fondre ? résoudre ? dissoudre ? épuiser ? abandonner ?).

(La villa Amalia : une villa reculée, difficile d’accès, sur une île, dans laquelle se retranche Ann Hiden. Tellement retirée du monde, aspirée en son sein, qu’on l’entend bruire mieux que partout ailleurs – paradisiaque d’introversion.)

Des thèmes d’un roman à l’autre, en ostinato : la musique, la maigreur qui s’accentue avec l’âge, le retrait, le silence, la mer, l’amour pour l’enfance, la lumière, l’enfant, jamais le sien.

 

L’événement, Annie Ernaux

L’événement : l’avortement, qui ne dit pas son nom mais que tout le monde comprend, réprouve… et ne dénonce pas. J’ai été étonné par cette ambivalence, cet interdit que l’on s’interdit de voir et que par-là même on tolère (du moment qu’on n’a pas à se salir les mains).

C’est banal et c’est très fort, raconté par Annie Ernaux. Je pensais bêtement que le fœtus était récupéré par les faiseuses d’anges ; je ne savais pas qu’il fallait attendre et accoucher seule, plus tard, de cette fausse couche. Je ne sais pas comment l’on peut vraiment se remettre de  ça, ce qui arrive alors dans ses mains, cet innommable, ni vie ni objet, mort-né, même pas né.

J’ai ressenti une violente envie de chier. J’ai couru aux toilettes, de l’autre côté du couleur, et je me suis accroupie devant la cuvette, face à la porte. Je voyais le carrelage entre mes cuisses. Je poussais de toutes mes forces. Cela a jailli comme une grenade, dans un éclaboussement d’eau qui s’est répandue jusqu’à la porte. J’ai vu un petit baigneur pendre de mon sexe au bout d’un cordon rougeâtre. Je n’avais pas imaginé avoir cela en moi Il fallait que je marche avec jusqu’à ma chambre. Je l’ai pris dans une main – c’était d’une étrange lourdeur – et je me suis avancée dans le couleur en le serrant entre mes cuisses. J’étais une bête.

La porte de O. était entrebâillée, avec de la lumière, je l’ai appelée doucement, “ça y est”.

Nous sommes toutes les deux dans ma chambre. Je sus assise su le lit avec le fœtus ente les jambes. Nous ne savons pas quoi faire? Je dis à O. qu’il faut couper le cordon. Elle prend des ciseaux, nous ne savons à quel endroit il faut couper, mais elle le fait. Nous regardons le corps minuscule, avec une grosse tête, sous les paupières transparents les yeux font deux taches bleues. On dirait une poupée indienne. Nous regardons le sexe. Il nous semble voir un début de pénis. Ainsi j’ai été capable de fabriquer cela. O. s’assoit sur le tabouret, elle pleure. Nous pleurons silencieusement. C’est une scène sans nom, la vie et la mort en même temps. Une scène de sacrifice.
Nous ne savons pas quoi faire du fœtus. O. va chercher dans sa chambre un sac de biscottes vide et je le glisse dedans. Je vais jusqu’aux toilettes avec le sac. C’est comme une pierre à l’intérieur. Je retourne le sac au-dessus de la cuvette. Je tire la chasse.

Au Japon, on appelle les embryons avortés “mizuko”, les enfants de l’eau.

Et avant : se retrouver coupée soudain de ses amis, ses études, sa vie d’étudiante, tout en devant la vivre au jour le jour. Et après : l’hôpital, le mépris de classe.

Ceux qui sont contre le droit à l’avortement seraient-ils capables de lire ce livre (et de l’être encore) ?

 

La Bâtarde, Violette Leduc

Dans sa correspondance avec Nelson Algren, Simone de Beauvoir, jamais avare d’épithètes homériques pas piquées des hannetons, désigne Violette Leduc comme the ugly woman. Laquelle se perçoit comme la bâtarde. Fille d’un fils de bonne famille qui a engrossé la servante et n’a jamais reconnu l’enfant ; laide, mais habillée avec classe ; bonne à rien, mais fulgurante : génie geignarde, au lyrisme plein de viscères.

Mon cas n’est pas unique : j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde. Je n’ai pas travaillé, je n’ai pas étudié. J’ai pleuré, j’ai crié. Les larmes et les cris m’ont pris beaucoup d temps. La torture du temps perdu dès que j’y réfléchis.

Incipit de La Bâtarde

Parfois, je tombe dans des ornières : de bile et de découragement, tout m’est détestable, moi compris ; ça stagne et ça macère, et il n’y a rien d’autre à faire qu’essayer et attendre, peu à peu, de se désembourber. À lire Violette Leduc, on a l’impression que toute sa vie se passe dans semblable ornière, que c’est sa normalité, son refuge et sa croix tout à la fois. Ça grouille, c’est dégueulasse et splendide ; aucune pudeur dans le sentiment, c’est jouissif de bassesse, parfois, de tout ce refoulé brillant, l’envers de l’envie, carnassière, le besoin d’être aimée comme de chier, d’étouffer ceux que l’on veut embrasser, la détestation de soi et des autres, l’amour jusque dans l’enlisement ; et c’est lumineux, aussi, d’intensité, de tout ce que ça veut vivre.

Par moments, Violette Leduc prétend s’anéantir, elle joue le jeu du masochisme. Mais elle a trop de vigueur et de lucidité pour s’y tenir longtemps. C’est elle qui dévorera l’être aimé.

Extrait de la préface de Simone de Beauvoir

 

Autobiographie comme une galerie de personnages qui n’aiment jamais assez :
… la grand-mère adorée pour la mère qu’elle a aimé-détesté de ne pas l’avoir été assez…
… Isabelle, charnelle, adorée, délaissée…
… Hermine qu’elle aime et qui la répugne de contentement, qu’elle ne peut s’empêcher de faire souffrir – lui en faire baver, la dégoûter d’elle et, lorsqu’elle y réussit, ne pas supporter qu’elle s’éloigne, et alors revenir, l’adorer, s’humilier, recommencer…
… Gabriel, toujours là à l’abandonner, toujours là, l’homme qui l’attire parce qu’il lui répugne comme homme, l’ami qu’elle épouse, qu’elle étouffe, qu’elle idolâtre et torture avec Hermine ; lui qui se cabre, s’éloigne et revient stoïque, le devient, le reste – et cela la torture qu’il reste stoïque (c’est tout Ravages qu’on retrouve là, les amours intestines)(résumé par Simone de Beauvoir dans la préface : “En vérité, elle désire tout autre chose que la volupté : la possession. Quand elle fait jouir Gabriel, quand le le reçoit en elle, il lui appartient ; l’union est réalisée. Dès qu’il sort de ses bras, il est de nouveau cet ennemi : un autre.”)…
… M. Sachs, enfin, l’ami homosexuel dont elle s’entiche, et qui l’aide et la remue, la met à sa place : la met à l’écriture.

Tout est pris dans l’écriture comme dans le ressenti : intense jusqu’à l’enivrement, ça revire sans qu’on l’ait venir venir, ça tourne, ellipse, raccourci, emballement. On n’est jamais vraiment sûre de ce dont elle parle, ça se dérobe et elle avec, mais ça pègue assez pour que ça poigne, pour entraîner et fasciner – et la fascination ne s’arrête jamais avec le dégoût, s’en nourrit, s’enivre jusqu’à l’admiration. La bâtarde : invivable et géniale.

Elle ne s’excuse ni ne s’accuse : ainsi était-elle ; elle comprend pourquoi et nous le fait comprendre. […] Elle demeure complice de ses envies, de ses rancœurs, de ses mesquineries ; par là elle prend les nôtres en charge et nous délivre de la honte : personne n’est si monstrueux si nous le sommes tous.

Extrait de la préface de Simone de Beauvoir