Vivre en génie mathématique


Je suis tombée à la médiathèque sur une bande-dessinée géniale, Logicomix. Ce n’est ni une initiation ludique façon logique mathématique pour les nuls, ni une histoire de la discipline, ou alors sous un angle très particulier, dans le lien qu’elle entretient avec la folie. La volonté de démontrer les axiomes sur lesquels reposent les mathématiques, c’est-à-dire d’en finir avec les axiomes et de trouver des fondements irréfutables sur lesquels asseoir toute connaissance, est présentée comme une quête. Quête vaine d’un point de vue de la connaissance, comme le montrera Gödel, en prouvant l’impossibilité de la preuve originelle et la nécessité des axiomes. Mais quête passionnante du point de vue existentiel, dans le désir qu’elle manifeste qu’a l’homme de tout comprendre, de faire de la raison un outil universel : en trouver une raison à toute chose, il en trouverait une à lui-même. C’est ce désir-là, de toute-puissance de la raison, passablement déraisonnable, qu’interroge Logicomix et qui se trouve résumée par une question d’œuf et de poule qui dit tout par son insolubilité : est-ce la quête d’introuvables vérités qui a conduit des mathématiciens brillants vers la folie, ou est-ce une prédisposition qui les a conduits à se pencher sur des problèmes vertigineux ?

C’est en voyant ce dessin,de monde soutenu par des tortues empilées les uns sur les autres, symbolisant la repoussée indéfinie des axiomes, que j’ai repensé à la formule de Pierre Legendre , “le creuset délirant de la raison”. C’en est la meilleure illustration, je crois – même si j’y déverse évidemment le reste de ma lecture. Il y a un moment où savoir non seulement n’est plus nécessaire pour vivre, mais l’empêche.


C’est ce moment d’asphyxie existentielle que, dans Gifted, Franck redoute pour sa nièce Mary, génie mathématique de 7 ans dont la mère, également génie mathématique, a fini par se suicider après des années de travail acharné sous la houlette d’une mère implacable. Laquelle mère ressurgit comme grand-mère et entend reprendre avec sa petite-fille le travail inachevé par sa fille, tandis que son fils, qui a élevé sa nièce depuis tout bébé, veut pour elle une enfance aussi normale qu’il est possible pour une enfant surdouée – il sait qu’un don peut aussi être un cadeau empoisonné. Au déni d’humanité de la grand-mère, pour laquelle un tel don réclame des sacrifices, répond le désir de savoir-vivre de l’oncle pour sa nièce, quitte à brider le potentiel de son génie. Entre les deux, entre deux âges de la vie auxquels elle appartient simultanément et n’appartient pas, Mary ne se laisse pas démonter. Rapidement, on ne sait plus si c’est elle qui est géniale, ou Mckenna Grace, l’incroyable gamine qui la campe et qui joue beaucoup trop bien : je me suis retrouvée à hoqueter de tristesse lors d’une scène de séparation – dans un film qui, par ailleurs, tend vers le feel good movie de faire la part belle à la résilience. Les thèmes abordés ne sont pas légers, et il y a de la souffrance, mais aussi de l’humour, généré par le même écart de la moyenne et du génie : il faut voire la tête de la maîtresse le jour de la rentrée scolaire ou celle de la grand-mère quand la gamine approuve le livre qu’elle lui offre mais lui annonce qu’elle est passée depuis aux équations différentielles…

Tard dans le film, on apprend que le job de l’oncle ne correspond que de loin à ses qualifications initiales : celui qui répare des bateaux est un ancien maître de conférence en philosophie, qui a exercé dans une université prestigieuse. J’ai retrouvé là cette vérité, cet aveu du professeur de philosophie que j’ai eu un khâgne : “à la limite, il n’y a de philosophie qu’en dehors de la classe de philosophie” – limite explorée-expliquée par François Jullien lorsqu’il remarque que la philosophie occidentale s’est éloignée de la sagesse (devenue orientale) pour s’orienter vers une connaissance qu’elle n’est pas à même d’atteindre, ou seulement par la négative, comme lorsque Kant soustrait toute transcendance du champ de la connaissance (le Gödel de la philosophie, quelque part)(c’est juste pour voir si Palpatine me lit encore, parce que la comparaison devrait normalement le faire hurler). La rupture de Franck avec l’université est peut-être la plus belle illustration de ce que la philosophie peut apporter de meilleur : l’attention portée, sans cesse renouvelée, au savoir-vivre, au savoir comment vivre. On n’échappera pas à un cogito ergo sum final, heureusement twisté avec humour, parce cet ergo symbolise à lui seul toute l’erreur, toute l’hybris, de la raison. Le fait de penser n’implique pas logiquement celui d’être : il le présuppose, comme une évidence, un axiome sur lequel le philosophe a eu, dans les Méditations Métaphysiques, la sagesse de ne pas trop creuser : “Je pense, je suis”. La conjonction logique n’apparaît que dans Le Discours de la méthode, où Descartes réordonne ses idées non plus dans le sens de leur découverte mais dans celui de l’exposé, paré de logique pour rendre la chose plus acceptable, plus facile à retenir. Et on le retient, ce dérapage vers le creuset délirant de la raison. Mieux vaut en rire, de ce cogito ergo sum, et savoir dire 42 quand il le faut : reconnaître un arbitraire, une réponse qui met en sourdine les questions ou rouvre celle de savoir si l’on se pose les bonnes. Avec le sourire. Et un chat borgne.

Carnet de lecture : petit tas 1

Un an, deux ans peut-être que j’entasse mes livres à l’horizontale, près de mon lit et dans les derniers trous de ma bibliothèque, pour en dire un mot et garder une trace de leur lecture avant de les ranger. Je ne me souviens déjà plus de leur ordre de lecture, ou un ordre très lâche seulement : celui-ci avant celui-là, sans les intervalles ; alors pour retrouver une bibliothèque verticale, j’ai décidé de les prendre par petits tas hasardeux.

Villa Amalia, Pascal Quignard

Je me suis découvert un engouement pour cet auteur qui va au fond des choses sans user d’introspection. Il crée la profondeur en restant en surface, la surface incarnée, colorée, sonore des choses, qui toujours renvoie une lumière ou un écho sous les adjectifs qu’il juxtapose, redondants, contradictoires, en épanorthose, exactement comme sont les choses dans notre perception. Et jamais cela ne sonne faux, toujours juste, comme ses personnages toujours musiciens. Ce n’est pas tant le rythme que : le silence. Une sorte de Bach dans l’écriture, peut-être. Ou plus sec, plus contemporain, mais je manque de référence. Un Arvo Pärt, peut-être. Quelque chose d’épuré, quoique parfois précieux, qui résonne plus longtemps et plus intensément que n’importe quel lyrisme.

Parfois aussi, des fulgurances :

C’est polyphonique, parfois, mais on s’en rend à peine compte, tant on ne voit que les vies qui se forment et se déforment, et émeuvent lorsqu’elles se débarrassent de la gangue de leur destin pour mieux s’y (fondre ? résoudre ? dissoudre ? épuiser ? abandonner ?).

(La villa Amalia : une villa reculée, difficile d’accès, sur une île, dans laquelle se retranche Ann Hiden. Tellement retirée du monde, aspirée en son sein, qu’on l’entend bruire mieux que partout ailleurs – paradisiaque d’introversion.)

Des thèmes d’un roman à l’autre, en ostinato : la musique, la maigreur qui s’accentue avec l’âge, le retrait, le silence, la mer, l’amour pour l’enfance, la lumière, l’enfant, jamais le sien.

 

L’événement, Annie Ernaux

L’événement : l’avortement, qui ne dit pas son nom mais que tout le monde comprend, réprouve… et ne dénonce pas. J’ai été étonné par cette ambivalence, cet interdit que l’on s’interdit de voir et que par-là même on tolère (du moment qu’on n’a pas à se salir les mains).

C’est banal et c’est très fort, raconté par Annie Ernaux. Je pensais bêtement que le fœtus était récupéré par les faiseuses d’anges ; je ne savais pas qu’il fallait attendre et accoucher seule, plus tard, de cette fausse couche. Je ne sais pas comment l’on peut vraiment se remettre de  ça, ce qui arrive alors dans ses mains, cet innommable, ni vie ni objet, mort-né, même pas né.

J’ai ressenti une violente envie de chier. J’ai couru aux toilettes, de l’autre côté du couleur, et je me suis accroupie devant la cuvette, face à la porte. Je voyais le carrelage entre mes cuisses. Je poussais de toutes mes forces. Cela a jailli comme une grenade, dans un éclaboussement d’eau qui s’est répandue jusqu’à la porte. J’ai vu un petit baigneur pendre de mon sexe au bout d’un cordon rougeâtre. Je n’avais pas imaginé avoir cela en moi Il fallait que je marche avec jusqu’à ma chambre. Je l’ai pris dans une main – c’était d’une étrange lourdeur – et je me suis avancée dans le couleur en le serrant entre mes cuisses. J’étais une bête.

La porte de O. était entrebâillée, avec de la lumière, je l’ai appelée doucement, “ça y est”.

Nous sommes toutes les deux dans ma chambre. Je sus assise su le lit avec le fœtus ente les jambes. Nous ne savons pas quoi faire? Je dis à O. qu’il faut couper le cordon. Elle prend des ciseaux, nous ne savons à quel endroit il faut couper, mais elle le fait. Nous regardons le corps minuscule, avec une grosse tête, sous les paupières transparents les yeux font deux taches bleues. On dirait une poupée indienne. Nous regardons le sexe. Il nous semble voir un début de pénis. Ainsi j’ai été capable de fabriquer cela. O. s’assoit sur le tabouret, elle pleure. Nous pleurons silencieusement. C’est une scène sans nom, la vie et la mort en même temps. Une scène de sacrifice.
Nous ne savons pas quoi faire du fœtus. O. va chercher dans sa chambre un sac de biscottes vide et je le glisse dedans. Je vais jusqu’aux toilettes avec le sac. C’est comme une pierre à l’intérieur. Je retourne le sac au-dessus de la cuvette. Je tire la chasse.

Au Japon, on appelle les embryons avortés “mizuko”, les enfants de l’eau.

Et avant : se retrouver coupée soudain de ses amis, ses études, sa vie d’étudiante, tout en devant la vivre au jour le jour. Et après : l’hôpital, le mépris de classe.

Ceux qui sont contre le droit à l’avortement seraient-ils capables de lire ce livre (et de l’être encore) ?

 

La Bâtarde, Violette Leduc

Dans sa correspondance avec Nelson Algren, Simone de Beauvoir, jamais avare d’épithètes homériques pas piquées des hannetons, désigne Violette Leduc comme the ugly woman. Laquelle se perçoit comme la bâtarde. Fille d’un fils de bonne famille qui a engrossé la servante et n’a jamais reconnu l’enfant ; laide, mais habillée avec classe ; bonne à rien, mais fulgurante : génie geignarde, au lyrisme plein de viscères.

Mon cas n’est pas unique : j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde. Je n’ai pas travaillé, je n’ai pas étudié. J’ai pleuré, j’ai crié. Les larmes et les cris m’ont pris beaucoup d temps. La torture du temps perdu dès que j’y réfléchis.

Incipit de La Bâtarde

Parfois, je tombe dans des ornières : de bile et de découragement, tout m’est détestable, moi compris ; ça stagne et ça macère, et il n’y a rien d’autre à faire qu’essayer et attendre, peu à peu, de se désembourber. À lire Violette Leduc, on a l’impression que toute sa vie se passe dans semblable ornière, que c’est sa normalité, son refuge et sa croix tout à la fois. Ça grouille, c’est dégueulasse et splendide ; aucune pudeur dans le sentiment, c’est jouissif de bassesse, parfois, de tout ce refoulé brillant, l’envers de l’envie, carnassière, le besoin d’être aimée comme de chier, d’étouffer ceux que l’on veut embrasser, la détestation de soi et des autres, l’amour jusque dans l’enlisement ; et c’est lumineux, aussi, d’intensité, de tout ce que ça veut vivre.

Par moments, Violette Leduc prétend s’anéantir, elle joue le jeu du masochisme. Mais elle a trop de vigueur et de lucidité pour s’y tenir longtemps. C’est elle qui dévorera l’être aimé.

Extrait de la préface de Simone de Beauvoir

 

Autobiographie comme une galerie de personnages qui n’aiment jamais assez :
… la grand-mère adorée pour la mère qu’elle a aimé-détesté de ne pas l’avoir été assez…
… Isabelle, charnelle, adorée, délaissée…
… Hermine qu’elle aime et qui la répugne de contentement, qu’elle ne peut s’empêcher de faire souffrir – lui en faire baver, la dégoûter d’elle et, lorsqu’elle y réussit, ne pas supporter qu’elle s’éloigne, et alors revenir, l’adorer, s’humilier, recommencer…
… Gabriel, toujours là à l’abandonner, toujours là, l’homme qui l’attire parce qu’il lui répugne comme homme, l’ami qu’elle épouse, qu’elle étouffe, qu’elle idolâtre et torture avec Hermine ; lui qui se cabre, s’éloigne et revient stoïque, le devient, le reste – et cela la torture qu’il reste stoïque (c’est tout Ravages qu’on retrouve là, les amours intestines)(résumé par Simone de Beauvoir dans la préface : “En vérité, elle désire tout autre chose que la volupté : la possession. Quand elle fait jouir Gabriel, quand le le reçoit en elle, il lui appartient ; l’union est réalisée. Dès qu’il sort de ses bras, il est de nouveau cet ennemi : un autre.”)…
… M. Sachs, enfin, l’ami homosexuel dont elle s’entiche, et qui l’aide et la remue, la met à sa place : la met à l’écriture.

Tout est pris dans l’écriture comme dans le ressenti : intense jusqu’à l’enivrement, ça revire sans qu’on l’ait venir venir, ça tourne, ellipse, raccourci, emballement. On n’est jamais vraiment sûre de ce dont elle parle, ça se dérobe et elle avec, mais ça pègue assez pour que ça poigne, pour entraîner et fasciner – et la fascination ne s’arrête jamais avec le dégoût, s’en nourrit, s’enivre jusqu’à l’admiration. La bâtarde : invivable et géniale.

Elle ne s’excuse ni ne s’accuse : ainsi était-elle ; elle comprend pourquoi et nous le fait comprendre. […] Elle demeure complice de ses envies, de ses rancœurs, de ses mesquineries ; par là elle prend les nôtres en charge et nous délivre de la honte : personne n’est si monstrueux si nous le sommes tous.

Extrait de la préface de Simone de Beauvoir

Beauté et ruminations fatales

Melendili m’a prêté Chez soi (que je séquestre toujours) puis m’a offert Beauté fatale et j’ai fini par me procurer La Tyrannie de la réalité : voilà le début de mon histoire d’amour avec Mona Chollet. Au-delà même des idées et des thématiques abordées, j’aime le ton de cette essayiste toujours mordante, parfois rêveuse, et ses sources très diverses : tout est bon, du moment que cela alimente la pensée.

Quand j’ai vu qu’une rencontre était organisée dans une librairie près de chez Palpatine, forcément j’ai foncé, sans trop savoir d’ailleurs ce que j’attendais. Une sorte de confiance. Et puis la curiosité : comment cette personnalité allait-elle s’incarner ? Assise au milieu des chaises déjà remplies (j’ai passé deux heures debout), Mona Chollet a l’air légèrement affolée par le monde, mais dégage paradoxalement une impression de tranquillité avec ses cheveux joliment poivre et sel et ses boucles d’oreille qui bougeront peu, tant la prise de paroles est mesurée – à l’image des propos tenus, quand bien même le public se laisserait facilement déborder. Il y a quelques militantes-de-gauche-féministes-anti-normes un brin stéréotypées, mais beaucoup moins que ce à quoi je m’attendais dans une ville rouge… très peu en fait, plutôt des filles lambda comme moi, quelques-unes plus âgées et quelques hommes, aussi, de tous âges. Contre toute attente, le plus intéressant (étant donné que je venais de relire le livre pour l’occasion) a peut-être été d’écouter les interventions et, plus encore, d’observer les réactions. Je ne résumerai donc pas les analyses de Mona Chollet comme je pensais le faire (elles sont exposées de manière particulièrement pertinente et savoureuse dans son essai, lisez-le !) ; je préfère vous raconter comment j’ai vécu la rencontre, ce que je n’y ai pas dit (prendre la parole en public sans y être obligée, quelle idée), les réflexions qui me trottent depuis dans la tête, et les apories auxquelles je me heurte.

 

De la remarque au militantisme

Les prises de paroles sont très ancrées dans le « je », mais de manière assez différente. Tandis que certains puisent dans leur expérience personnelle des anecdotes ou des réflexions propres à faire rebondir la conversation, d’autres ramènent à eux le débat, le restreignent au point qu’il faudra l’intervention d’une modératrice improvisée pour proposer de parler de féminismes au pluriel et n’exclure personne en cours de route.

Première anecdote : une ancienne rédactrice d’un magazine féminin raconte ainsi avoir été envoyée dans la branche US de l’entreprise, perchée sur des talons de dix et chargée d’incarner la France. Elle s’est ainsi retrouvée dans une salle de réunion au milieu de rédactrices aux allures de mannequin, qui lui ont demandé le plus sérieusement du monde son avis quant à leur dossier sur la femme française, sans voir un seul instant le décalage entre elle, la nana lambda, et le fantasme américain de la Française, qui trouve péniblement des incarnations approximatives dans le premier arrondissement de Paris…

Problème de représentation, donc. Face à des gens dont on se demande s’ils ont lu son livre, Mona Chollet précise qu’elle n’a rien contre les blogueuses mode et les YouToubeuses beauté ; elle trouve simplement réducteur que les modèles proposés tournent essentiellement autour de l’apparence. Une femme à côté de moi objecte qu’il existe bien d’autres modèles proposés aux filles, notamment dans des domaines traditionnellement occupés par des hommes… mais pas sous une forme banale, seulement d’excellence. Et de prendre l’exemple récent de la boxe aux JO : dans l’opinion commune, une fille qui fait de la boxe, bof, mais une championne, ça oui. Une vérification a contrario me vient immédiatement à l’esprit, le témoignage de je ne sais plus quelle étoile (Patrick Dupont ?) dont les parents avaient consenti à l’inscrire à cette activité de fille à la condition qu’il s’engage à devenir le meilleur…

Sur les YouTubeuses beauté, bis : une jeune femme noire souligne qu’elle y voit quelque chose de positif dans la mesure où, en suivant des YouTubeuses beauté noires, il est possible trouver des conseils de maquillage adaptés à sa peau ou des tutos pour coiffer ses cheveux crépus – espérant ainsi que les gamines actuelles éviteront d’abîmer les leurs en enchaînant défrisage sur défrisage. À cette remarque, la YouToubeuse beauté revient en grâce ; ok si c’est pour donner de la visibilité aux minorités « racisées » (il faudra qu’on m’expliquer pourquoi on ne dit plus « de couleur », tout bêtement). Sur le moment, je soupçonne la tétanie devant le risque de déroger au politiquement correct, mais Mona Chollet aura plus tard une réflexion fort intéressante : la question n’est pas de décerner des brevets de féminisme, pour dire qui l’est ou ne l’est pas, mais d’observer dans quelle mesure certaines postures contredisent ou au contraire s’adaptent particulièrement bien aux attentes traditionnelles de la société. En somme, il n’y a pas de raison de mettre en cause la sincérité de Beyoncé quant au féminisme, seulement de remarquer que, bizarrement, quand on est hyper-sexy, la revendication féministe passe tout de suite mieux. Ironiquement, on pourrait dire la même chose d’Emma Watson et de son #HeForShe qui remet immédiatement les hommes au cœur du sujet – non qu’il faille les en écarter ; simplement, c’est tellement consensuel qu’on ne sort guère de la déclaration1 de bons sentiments politiquement corrects.

Autre remarque : une voix cachée derrière le monde mais particulièrement punchy remarque ne pas retrouver autour d’elle l’attrait supposée pour le modèle d’une femme grande et mince, dont on parle sans cesse. Elle constate qu’autour d’elle, les filles souhaitent un boyfriend plus grand qu’elles, et les garçons, une girlfriend plus petite… Je me suis gardée d’ajouter, le sujet étant plus sensible, que c’est la même chose pour la minceur : mes amies qui ont plus de formes se font plus draguer que moi, en tant que planche à pain. Cela pourrait être une question de traits (après tout, je ne suis ni moche ni jolie), mais force est de constater que ma disparition des radars masculins coïncide avec une perte de poids, qui m’a fait passer de mince à mince-maigrichonne… Alors quoi ? On approuve, « c’est vrai ». Et c’est tout.

La distorsion entre l’idéal de femme séduisante sur le papier et ce qui semble séduire les hommes dans la rue m’avait déjà frappée et je l’avais évoquée à propos d’une publicité qui résumait le paradoxe : on y voyait une femme au bord d’une piscine lever les yeux vers la lectrice du magazine féminin où elle se trouvait… un homme à en juger par la chaussure masculine au bord de l’image (voir ici). Cette distorsion est évoquée dans Beauté fatale, mais pas creusée plus que cela. Or c’est un problème assez essentiel si l’on considère qu’il intervient dans un schéma d’oppression – cela revient à se demander s’il y a oppression ou, plus exactement, à escamoter la question de savoir si l’oppressé qui se déclare tel ne joue pas un rôle actif dans cette oppression. Il y a quelque chose d’un peu absurde à faire porter aux hommes la culpabilité d’enfermer la femme dans une vision qui n’est pas désirable à ses yeux, non ? On dirait la mère de Palpatine qui veut à tout prix lui couper les cheveux et refuse l’argument selon lequel je le trouve canon comme ça : « Elle te dit ça parce qu’elle veut te garder, mon fils. » Enlaidir sciemment quelqu’un pour mieux en jouir, logique. À moins que je ne sois pas assez jalouse dans ce cas particulier et trop naïve en général. Quelque part, même s’ils n’en ont rien à faire, ça arrange bien les politiques de pouvoir discréditer leurs adversaires féminins en parlant chiffon (jupe trop pétasse, trop mémère-maternel…). Mais, énième renversement, si l’outil est spécifiquement féminin, le coup bas est une pratique du milieu politique dans son ensemble… Voilà un exemple entre mille de comment je me retrouve sans opinion et conclus par la paresse : foutez-moi la paix, je suis une souris anayway.

J’ai une certaine admiration distante pour les militantes, du coup : comment peut-on être sûre de son coup jusque dans la casuistique la plus détaillée ? J’ai conscience que si tout le monde était comme moi, je n’aurais probablement pas la vie que j’ai aujourd’hui, et suis reconnaissante aux femmes du passé de s’être bougées… sans réussir à me persuader de les imiter d’une manière ou d’une autre, rebutée par la rigidification de la pensée qui semble inhérente au militantisme. C’est peut-être un moindre mal, mais je ne peux me résoudre à la lecture systématique que cela implique, à tout interpréter selon la même grille et à faire des amalgames par mesure préventive. Quand je lis des articles sur le harcèlement de rue, par exemple, je suis toujours gênée par les témoignages qui mettent dans le même sac les injures ou les remarques lourdes et répétitives, avec la simple adresse, suspectée de dévier (comme si, dans le doute, plus personne n’avait le droit de vous adresser la parole dans un espace public). Je suis également perplexe, parfois, sur l’accusation de sexisme qui accueille toute distinction sexuée : le problème n’est pas la distinction mais la discrimination (même si la première est indispensable à la seconde).

J’en deviens incapable de prendre une position en général, réduite à réagir à des cas particuliers, comme la fois où ma collègue-manager m’a demandé si j’avais parmi mes contacts quelqu’un qui ferait le job pour le poste de formateur : J., réponds-je après réflexion. Le prénom, sans équivoque féminin, la fait tiquer ; il faudrait un homme. Je demande pourquoi, suspectant une préférence des clients, à quoi je n’aurais pas grand-chose à répondre (une entreprise n’est pas là pour changer les mentalités, mais pour faire de l’argent, alors si ses clients préfèrent être formé par un homme, c’est triste, mais il y a un intérêt économique à leur donner ce qu’ils veulent). Même pas : le boss veut quelqu’un qui n’a pas de famille et reste mobile, car appelé à se déplacer très régulièrement. Un peu estomaquée que ma collègue ne le soit pas, je fais remarquer que c’était un style de vie qui était recherché, pas un sexe : notre collègue masculin, tout homme soit-il, part à 17h pétantes presque tous les soirs pour récupérer ses filles ; mon amie J., qui ne veut pas d’enfant, n’a pas hésité une seule seconde à planter son copain pour prendre un CDD de près d’un an de l’autre côté de la Méditerranée… Je ne saurai jamais si ma parole a eu un quelconque effet : aucun formateur supplémentaire n’a été engagé, et c’est ma collègue, mère de deux jeunes enfants, qui vient en renfort lorsque le calendrier est chargé. Enfin un petit effet, quand même : celui de me rappeler que rien n’est acquis, même avec des personnes très éduquée, dans une entreprise qui chouchoute ses salariés (j’ai eu un clavier ergonomique dès que je me suis plainte d’une tendinite – et un deuxième après que j’ai renversé ma tasse de thé sur le premier…).

Pour revenir à nos moutons, si j’ai accroché à l’essai de Mona Chollet. c’est probablement parce qu’il vise une certaine cohérence sans s’obliger à la systématicité – laquelle résonne plus facilement, au risque de faire raisonner comme un pied, en esquivant les contradictions (non pas celles des opposants, mais celles qui sont inhérentes au sujet).

 

Don’t. Just don’t debate.

La première tension de la soirée naît autour des YouToubeuses beauté (encore elles). On sent que certaines dans l’assistance prennent personnellement les réflexions de l’invitée, comme des reproches de futilité, alors que le sujet est tout autre. Mona Chollet rappelle qu’elle n’a jamais dit ça (dans le deuxième chapitre, elle évoque même la possibilité de se réapproprier sous forme de culture ce dont on a hérité – en citant le parallèle de Séverine Auffret avec les esclaves ou le prolétariat), mais face à quelqu’un qui se sent visé et potentiellement blessé, l’argumentation entretient le sentiment de défiance ; il a fallu que Mona Chollet indique elle-même se maquiller (« On ne le voit plus parce que c’est la fin de la journée, mais je porte du rouge à lèvres ») pour écarter le soupçon d’exclusion et partant de jugement. 

Plus tard, un homme ose souligner que le souci (soucieux) de l’apparence pèse aussi chez les hommes, qu’ils deviennent eux aussi clients de la chirurgie esthétique (dont il était question à ce moment-là du débat) et que la pression venait peut-être davantage d’une forme de société, capitaliste, contre laquelle on pourrait essayer de lutter tous ensemble (que d’une oppression masculine). Levée de boucliers immédiate : « vous c’est le début, nous, ça fait des siècles » résume une jeune femme à l’autre bout de la pièce. Mona Chollet souligne qu’il y a une spécificité féminine : dans l’exemple de la chirurgie esthétique, le femmes y recourraient d’abord pour des questions affectives (je veux des seins plus beaux pour être davantage désirée / aimée) ; les hommes, pour une image de pouvoir, de puissance (m’enfin dans les deux cas, c’est l’image d’un idéal promu par la société)(l’un partant directement de l’apparence, certes, mais l’autre y revenant aussi). Elle doit apercevoir ce glissement, puisqu’elle ajoute que le curseur se déplace : lorsque la pression de la société sur l’apparence se fait sentir sur les hommes, elle empire sur les femmes. Très probable. Mais alors, pourquoi une telle levée de boucliers, puisqu’on reconnaît bien une continuité problématique indépendante du genre ? L’assemblée féminine s’est crispée comme si on niait toute souffrance, alors que l’on dit seulement que d’autres en souffrent aussi, quoique dans des proportions moindres. 

Bien que soulignée comme tendance grandissante dans notre société par mon prof d’histoire de prépa, cette course à la victimisation me stupéfait à chacune de ses manifestations. Et m’emmerde. Je n’ai pas envie de me constituer comme victime pour exister et être entendue. Les femmes sont loin d’être les égales des hommes dans le monde, et si l’égalité de droit est acquise en France, elle ne l’est pas toujours de fait ; il reste des efforts à faire, des choses à obtenir. Mais cette manière de se constituer en victime m’étouffe. J’avais arrêté de lire Causette pour cette raison même, bien avant le scandale de son management, malgré le fait que je trouvais certaines plumes absolument brillantes : je n’en pouvais plus de ces “quiches” (manifestations sexistes ou misogynes) épinglées de manière systématique au point de constituer un hors-série. Cela me donne envie de faire ma connasse d’Outre-tombe : « Il y a des temps où l’on ne doit dépenser le mépris qu’avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. » Je suis incapable de rester longtemps contre quelque chose ; j’ai besoin de m’enthousiasmer pour son contraire… ou pour tout autre chose. Mona Chollet raconte qu’après Beauté fatale, elle a eu envie de passer à autre chose, d’écrire sur des sujets avec une sensibilité dite féminine sans se cantonner uniquement à des écrits strictement féministes.

Ma lâcheté est en outre persuadée qu’il y a là un signe d’efficacité : une fois menées les grandes batailles collectives, galvanisantes, pour l’acquisition des droits, on entre dans le temps long (un peu déprimant), du lent changement des mentalités. Prenez le cas de la religion : ce n’est pas tant le regain de l’anticléricalisme présidant à la séparation de l’Église et de l’État qui marque le déclin de l’influence de l’Église sur la société française, que l’athéisme qui s’est silencieusement répandu par la suite. Quelque part, le désintérêt me semble une plus sûre marque d’avancée que l’opposition constante et tatillonne… la fin de l’Histoire, en quelque sorte, comme le note Mona Chollet, en récusant cette idée, comme quoi la femme occidentale n’aurait plus qu’à s’acheter une paire d’escarpins pour fêter l’égalité acquise. Mais si le féminisme occidental n’est plus aujourd’hui vécu comme une lutte collective, mais comme une prise de conscience individuelle, visant à une sensibilisation de l’entourage, c’est peut-être aussi parce qu’un cap a été passé. Les entraves ne sont pas inexistantes, mais elles sont plus diffuses.

Du coup, oui, il reste des choses à faire, mais quoi ? Mais comment ? Les femmes sont encore moins payées que les hommes. Parce qu’elles négocient moins que les hommes. Il n’est pas impossible qu’il s’agisse d’une forme de pression sociale intériorisée. Ce qui m’intrigue, du coup, c’est : pourquoi certaines y sont plus sensibles que d’autres ? pourquoi certaines négocient sans vergogne mais pas la majorité ? Ou pour revenir sur le terrain de Beauté fatale : pourquoi beaucoup de femmes sont affectées par l’idéal impossible que présente la société / le complexe mode-beauté2 (malgré notre société de consommation, j’ai du mal à identifier les deux) et d’autres, plus rares, s’en foutent comme de l’an 40 ? Mona Chollet souligne à juste titre, il me semble, que ce n’est pas une question d’intelligence (d’ailleurs, la séduction qu’exerce le culte de l’apparence continue de s’exercer une fois même qu’on en a pris conscience – l’illusion persiste) : cela joue sur les failles, de doutes, de fragilité. Dans quelle mesure, cependant, les névroses développées autour de la thématique de l’apparence (désordres alimentaires, addiction à la chirurgie esthétique) ne sont pas l’expression circonstanciée de pulsions d’auto-destructions qui, dans une autre société, prendraient une autre forme ? Et les passions plus bénignes pour le vernis à ongles (dont les ventes augmentent en période de crise économique), un passe-temps pas plus aliénant que le foot sur canapé ? L’essai de Mona Chollet est truffé de remarques pertinentes, mais il verse quelque peu dans la facilité lorsqu’il tourne en dérision les attaques du complexe mode-beauté, et illustre davantage la fascination exercée que la pression subie…  « C’est une presse qu’on adore détester. » Peut-on, du coup, encore parler d’injonction de la société, comme cela a été le cas à de nombreuses reprises au cours de la soirée ? Incitation, oui, mais pression ? Je sais bien que, dans le cas de la société, le tout est supérieur à la somme de ses parties, mais tout de même, cette société, c’est nous, aussi !


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Là, encore, ambivalence : on peut y voir un endormissement ou un apaisement.
2 Terme utilisé par Mona Chollet pour désigner l’industrie et les médias de ces domaines.