Bulles de BD, 2020 #1

Il n’est pas impossible que les deux premiers aient été lus en décembre, mais, hop, lot groupé.

Une case de moins : la dépression, Michel-Ange + moi, d’Ellen Forney

Ellen Forney raconte son parcours d’artiste bipolaire, entre quête du bon dosage médicamenteux et crainte de voir sa créativité se tarir avec le traitement. Selon l’humeur du lecteur et la phase traversée par l’héroïne, le récit paraîtra foisonnant ou désordonné…

Il fallait que je vous dise, d’Aude Mermilliod

Dans cette bande-dessinée sur l’avortement, Aude Mermilliod met en regard son expérience personnelle avec le parcours de Martin Winckler. Le décalage de vision, intime/professionnelle, féminine/masculine (et le léger décalage temporel dû à l’âge de chacun d’eux) rend la rencontre plus féconde que la stricte partition du récit le laissait présager.

Un détail que j’aime : la manière dont la bouche est colorée sans être dessinée.

Nous allons toutes bien, d’Ana Penyas

J’aimais l’idée de raconter l’histoire présente et passée de ses deux grands-mères, et le travail graphique sur les motifs, mais n’ai finalement pas accroché : non seulement le dessin des visages me met mal à l’aise, mais surtout les évocations du passé ne coagulent jamais vraiment en récit… et ne m’évoquent rien en tant que telles (à part les churros, peut-être, pas de tropisme pour l’Espagne – et encore moins pour l’Espagne sous Franco).

Les Grands Espaces, de Catherine Meurisse

Gros coup de cœur pour cette bande-dessinée pleine de sensibilité, de drôlerie et d’intelligence – un parfait mélange inscrit dans le dessin, avant même toute narration : les décors sont riches, vibrants et détaillés, tandis que les personnages y sont projetés en quelques traits bien sentis, qui ne s’encombrent de rien qui ne soit expressivité – à la limite d’un style de caricature que, seul, je trouverais presque vulgaire, mais qui, ainsi contrebalancé par la richesse environnante, fait merveille.

Et de quoi ça cause ? Les Grands Espace est un récit d’apprentissage et d’enfance au milieu des plantes, des livres, des rêves, de parents qui font des boutures à tout bout de champ, râlent contre le remembrement et reprennent les grands auteurs lorsque leur lyrisme contredit la botanique – une ode à la culture dans toutes ses acceptions, une éducation campagnarde comme on parlerait d’éducation sentimentale.

Une sœur, de Bastien Vivès

Bastien Vivès a parfois le fantasme un peu envahissant. Il passe pourtant plutôt bien dans cette bande-dessinée-ci, où il épouse l’éveil sexuel et amoureux d’un jeune garçon. La différence d’âge et surtout d’aplomb entre les deux protagonistes a parfois quelque chose de malaisant (tout comme le titre incestueux), mais si on est honnête et qu’on accepte le flou inhérent à l’apprentissage du désir, ça sonne assez juste (enfin j’imagine, parce que les hormones n’ont fait effet que bien plus tard chez moi et mes amies). Surtout, il y a quelque chose qui se construit là, dans la maison de vacances et l’enfance qui s’éloigne, entre le petit frère et la bande de jeunes plus âgés, les cônes glacés à pas d’heure, les parents loin et tout près, salade en famille et permission de minuit, à vélo, à la plage, à contretemps, encore dehors quand les parents sont rentrés, ou délibérément enfermés par ce beau temps parce que le puzzle est devenu prioritaire sur la plage et qu’il faut l’achever avant de se quitter.

Un détail qui m’intrigue : l’absence d’yeux à certains moments, comme ici, où l’on imagine le garçon ébloui par sa compagne, ou à d’autres moments, lorsqu’on voit les parents faire une annonce logistique aux enfants qui ne lèvent pas même les yeux vers eux (et ce sont les parents qui en sont alors dépourvus).

Un détail que j’aime : les ombres qui se substituent parfois davantage au dessin qu’elles ne le complètent, et lui donnent une sensualité à part (j’ai toujours l’impression qu’on sent le regard d’un personnage sur un autre, que le dessin est en soi une caresse).

Bulles de BD, 2019 #11

Mademoiselle Else, de Manuele Fior, d’après le roman d’Arthur Schnitzler

J’avais adoré la nouvelle d’Arthur Schnitzler. À l’époque où je l’ai lue, j’ai même fantasmé une adaptation en ballet. L’épaisseur psychologique paraît d’abord un peu aplanie dans les premières pages de cette adaptation dessinée, mais très vite, le trait de Manuele Fior se fait plus anguleux et convoque discrètement le lexique pictural de la Belle Époque, depuis les chevelures rousses de Klimt, délicates et massives comme des auréoles, jusqu’aux nervosités angoissées d’Egon Schiele. On a même un flash Sargent, le nez de profil, la bretelle de la robe noire hors de l’épaule. C’est tout le spectre de la femme fatale, goulue, hystérique, qu’on devine sous les traits qui se défont de la jeune fille de bonne famille – une sexualité qui se fantasme au lieu se de vivre, instrumentalisée par la famille qui la pousse dans les pattes d’un vieux dégueulasse.

Moins qu’hier (plus que demain), de Fabcaro

J’ai cru un moment que l’auteur du Petit traité de l’écologie sauvage était passé de l’écologie au couple : c’est le même procédé d’aquarelles quasi identiques répétées jusqu’à la chute, le même regard décalé, la même sidération lard ou cochon qui part en vrille, et moi en (fou) rire. (Rien que la couverture : une figurine de mariés montée sur… un plat de nouilles.)

Si vous manquiez d’une idée de cadeau de Noël pour un esprit caustique, ne cherchez plus : c’est l’absurde qui tape dans le mile.

Voix de la nuit, d’Ulli Lust & Marcel Beyer

Je ne sais pas trop pourquoi je me suis infligée cette lecture et ces images, glauques à souhait. Le récit alterne entre la vie des enfants de Goebbels et les monomanies auditives d’un acousticien chargé de sonoriser les meetings du IIIe Reich (au départ, parce que ça finit en quasi-vivisection de larynx pour essayer d’aryeniser la voix). On peine à comprendre le pourquoi de cette double narration, jusqu’à ce que les fils se nouent à la toute fin, dans un épisode qui est à la fois le summum de l’horreur et tout à fait annexe – Médée en pleine Solution finale.

(Clairement pas un cadeau de Noël.)

Beta… civilisations, volume 1, de Jens Harder

Jens Harder continue son projet titanesque de raconter l’histoire de l’humanité en bande-dessinée. Après Alpha, qui va de la création de l’univers à l’apparition des ancêtres des hominidés, Beta prend la suite et décélère, des australopithèques jusqu’à l’Antiquité romaine. C’est énorme et pourtant, rappelle l’auteur dans sa postface, si on respectait l’échelle temporelle, on pourrait insérer les 350 pages de Beta entre deux planches d’Alpha.

Jens Harder continue de nous donner le vertige, donc, et nous fait reprendre la mesure de découvertes trop bien connues en juxtaposant aux images de la préhistoire l’iconographie de siècles de civilisations : la venue de l’âge du bronze, la découverte des métaux, c’est une fusion de tout ce qu’on a pu produire depuis, avec au passage un clin d’œil à Metallica ; les prémices du langage oral voient se succéder les grands orateurs du XXe siècle, la tour de Babel, le Babel fish… ; l’invention de l’écriture déferle en alphabets et en frises à n’en plus finir, hiéroglyphes, idéogrammes, arabesque arabes, touches de clavier, position des mains en langue des signes, des pages et des tablettes, Kindle et pierres gravées… Jens Harder a transposé dans la bande-dessinée le procédé cinématographique qui consiste à faire défiler à toute allure des images sans continuité, pour faire comprendre qu’un personnage a une révélation, une intuition-réminiscence qui soudain va faire sens. Du coup, il faut lire vite, je crois, malgré le soin apporté aux dessins, malgré les heures condensées dans ces dessins, des milliers de traits et d’années – lire vite, regarder vite, pour voir se dessiner autre chose qu’une histoire apprise, scandées de dates qui, en ancrant, font perdre la globalité, les Incas, les Étrusques, les mammouths, les Égyptiens en même temps que les Romains, les Grecs avant, les Babyloniens en premier, la grande muraille de Chine, les hommes qui partout bâtissent, tuent, se reproduisent, inventent le culte des morts, le langage, les arts, la religion, l’agriculture… On sait probablement davantage de choses de ce tome-ci que du précédent, mais on se rend compte à la lecture qu’on n’en prenait pas la mesure, la simultanéité et la brièveté de tout cela au regard de l’évolution.

Si vous avez un cadeau à faire à un ado ou un adulte curieux, c’est sans conteste une excellente idée : c’est l’Histoire sans leçon, qui s’appréhende au lieu de s’apprendre, comme une intuition, un élan de vie et de curiosité. L’auteur a été surpris de découvrir que le premier tome avait été utilisé à des fins pédagogiques, alors qu’il le voyait comme un essai, mais c’est justement rare et précieux d’avoir une telle somme, informée mais abordable, qui n’essaye pas d’instruire (la pénibilité masquée par l’attrait du dessin), mais cherche seulement à partager son vertige.

Bulles de BD, 2019 #9

Le Chevalier d’Éon, tomes 1 & 2, d’Agnès Maupré

Comme j’aime le trait et les couleurs d’Agnès Maupré ! Au lieu d’être enfermée dans un contour noir qu’elle colorie, la couleur ici trace son chemin : arrête du nez, pommettes et mentons rouges, veines de statue et perruques bleues, dalles violettes… c’est un régal de couleurs. Au point que les bibliothécaires ont cru à une BD jeunesse, au retour du premier tome et à l’emprunt du second :
– La jeunesse, ça s’enregistre à l’étage, normalement.
J’ai repensé à la case où le chevalier dort tout nu sur le dos (je vais commencer une collection de dessins de messieurs tout nus sur le dos), puis à celle où la tsarine, ayant essayé d’égayer sa bite un peu flasque, lui reproche de lui rappeler son âge, et j’ai répondu sobrement que les couleurs pouvaient laisser penser que c’était un ouvrage jeunesse mais que ce n’était point le cas. Si jamais on me fait la même remarque au retour du second volume, je l’ouvrirai à la page où l’on annonce au roi en plein coït que sa favorite est morte – perruque de travers et bedaine au-dessus du corps labouré. Le cul n’est jamais bien loin du sexe – lequel ne fait ici aucun doute : le chevalier d’Éon est présenté comme un homme, qui a commencé sa carrière de travesti pour raison d’État. Il est seulement amusant de voir que chacun est persuadé qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme selon l’accoutrement dans lequel il l’a vu(e) en premier. Une vie haute en couleurs et des couleurs qui amortissent les quelques allusions graveleuses qu’elles ont l’élégance de faire passer pour bon enfant. L’ensemble se déguste comme un bonbon un peu piquant – une aventure de jupons et d’épées.

(Dernière bulle en bas pour vous montrer non les bottes du chevalier, mais le dallage – la dessinatrice y excelle ; on a envie de les collectionner comme les azulejos lors d’un voyage à Lisbonne.)

Les Jours qui restent, d’Éric Dérian et Magalie Foutrier

Ce dessin m’a trop bien fait sourire pour que je ne le choisisse pas comme extrait, même s’il ne dit rien de la thématique de l’ouvrage, vivre avec une maladie chronique, ni des existences qui s’y croisent et s’y construisent joliment en la dépassant.

Bulle du haut : allégorie de ma pause déjeuner, lorsque je détaille le menu des restaurants en mangeant mon sandwich.

Trois albums de Sempé : Sentiments distingués, Quelques citadins et Beau temps

Sempé, je connaissais sans connaître. Oui, le trait tremblotant de vie, reconnaissable entre mille, l’humour facétieux, élégant, oui, oui, notre dessinateur du New Yorker à nous, quoi. Mais j’avais toujours croisé ses dessins. Là, j’ai pris rendez-vous avec eux, un album puis deux autres sous le bras, j’ai détaillé les foules, en me demandant combien de lecteurs avaient remarqué tel personnage dans le fond ; j’ai essayé de deviner ce que dirait la légende aux seules attitudes, pour mieux me laisser surprendre ; j’ai cherché ce qui semblait évident, comment le dessin sautait aux yeux (souvent, au choix : la perspective, l’usage parcimonieux de la couleur, l’épaisseur et la graisse du trait…). Je suis épatée par son sens de la foule (comment il suggère sans tout dessiner et néanmoins réserve des amusements à qui la détaillerait) et j’aime tout particulièrement la manière dont il croque la joie, les bonheurs du quotidien se confondant avec l’extase religieuse – chez lui, même les statues des églises sont débonnaires.

“Même les punks attendent que le feu passe au vert…”

Berlin 2.0, d’Alberto Madrigal et Mathilde Ramadier

Pas accroché des masses à cette BD qui cherche à montrer l’envers du décor, de Berlin la capitale alternative cool qui, underground et start-upeuse, est aussi un repère d’emplois mal rémunérés, sans salaire minimum, qui peut se révéler hostile à qui a grandi avec la sécurité sociale.

Mais gloire au Frühstück, et à ce dessin de feu d’artifice, qui ressemble étrangement à la vue que nous avions eu de notre chambre d’auberge de jeunesse le soir du Nouvel An avec Palpatine, il y a 9-10 ans de cela – un souvenir cher parce que le feu d’artifice n’était pas que dans le ciel.

Bulles de BD, 2019 #8

Alpha directions, de Jens Harder

Une seule BD au mois d’août, mais une somme comme on dit. Jens Harder s’est lancé dans la tâche titanesque de raconter en dessin la formation de la Terre, depuis le pré-Big Bang jusqu’à l’apparition, laissée hors-champ, de l’homo sapiens. Ce sont donc des millions d’années qui courent de page en page, un travail titanesque de documentation et de dessin, découpé en ères et chapitres monochromes, où s’intriquent astronomie, géologie, biologie, botanique, zoologie… (je me rends compte que j’aime davantage les abstractions vertigineuses de l’astronomie que la prolifération cellulaire et le bestiaire auquel elle mène, avec l’apparition des dinosaures en fin de volume).

Le texte est plus descriptif que pédagogique : il ne faut pas s’attendre à comprendre les mécanismes géologiques ou biologiques dans le détail – plutôt se laisser submerger par la richesse et l’inventivité folle du vivant, se laisser fasciner par le temps long, surprendre par ce qui surgit, survit, périt ou se métamorphose, et laisser son œil dériver dans les méandres des motifs organiques, fous en eux-mêmes dans leur pur existence graphique. C’est d’abord un ouvrage pour se donner le vertige, en se laissant prendre à des échelles incommensurables, magmatiques, créatures démesurées, microscopiques, sur des durées qui se confondent avec l’infinie. L’homme n’est tellement rien, dans cette histoire de l’évolution, que ça m’apaiserait presque sur les histoires de changement climatique, réinscrivant la fin du monde tant crainte dans un cycle d’extinctions (chaque ère ou presque se termine de la même façon : par la plus grande extinction qu’il y ait jamais eu jusque là, laissant un pouillème des espèces ou de leur représentants pour le round suivant).

Ce qui donne le vertige, aussi, ce sont les liens que Jens Harder ne cesse de faire entre l’histoire géologico-biologique et la manière dont les civilisations l’ont imaginée avant de partir à sa découverte scientifiquement – des anachronismes qui court-circuitent la linéarité du temps pour faire apparaître le lien entre les inventions humaines et les structures du vivant : la structure d’un pont à côté du squelette d’un dinosaure, un dieu aristotélicien ou chrétien en pleine création du système solaire, un clin d’œil à Mélies à propos de la lune, Dolly dans la formation de l’ADN, des symboles païens de reproduction à côté de la mitose… un tas de représentations qui entrent soudain en résonance de n’être plus abordées dans la chronologie de leur apparition mais celle du temps auquel elles font référence. Cela me rend très très curieuse du deuxième tome, consacré en toute simplicité à l’histoire des civilisations (il n’est pas dans ma bibliothèque, il va falloir fouiner).

Carnet de lecture, été 2019

Bye bye tristesse

De ma dernière razzia FNAC, il me restait pour les vacances Bonjour tristesse. Comme livre de plage, c’est parfait. Parfaitement superflu. Je l’ai lu la peau encore pleine de sel sur le canapé de la location, et l’ai reposé sur la table basse en me demandant Why the fuss? Il y a bien un truc qui picote la curiosité – le sens des dialogues, plaidera Melendili – mais cela devient vite téléphoné. Tout ça pour ça ? Une impression de gâchis de talent, ou même pas, le gâchis concernant les personnages, personnalités velléitaires et fléaux accomplis – tout cela balancé par-dessous la jambe à la petite semaine.

La traversée des apparences modestes

Imaginez Martin Parr faire le portrait de sa mère, et celle-ci aimer par-dessus tout faire des crêpes pour faire parler les émigrés de passage dans sa cuisine : vous avez L’Abandon des prétentions, le premier roman de Blandine Rinkel, où l’ironie et la tendresse se courent l’une après l’autre. C’est très fin (ce qui n’est pas une surprise quand on a suivi ses carnets de lecture sur son blog fermé-à-la-parution-du-roman-grrr), mais le récit se maintient à distance de son sujet : il est un peu dommage de parler de sa mère sans évoquer, sauf en de rares occasions qui laissent justement penser que c’est dommage, le lien qu’on entretient avec elle. Fusse l’étonnement de ce qui échappe pour que, dans l’angle mort de la filiation, sa mère devienne un personnage à part entière, Jeanine, soixante-cinq ans, professeur d’origine modeste à la retraite.

Cousu de fil rouge

(Comme une envie de me mettre à la broderie.)

Giboulées de soleil : j’ai été attirée par le titre, autant que par les accents renversés de son auteur. Lenka Horňáková-Civade et mon préjugé tchèque lance l’enthousiasme au galop. Ce n’est pas elle qui viendra le démentir. La manière dont elle brode son roman sur trois générations m’a happée ; j’ai retrouvé le temps au long cours, celui des lectures absorbées comme des vies qui se poursuivent les unes dans les autres, dans le désordre de liens enchevêtrés, la petite-fille élevée par sa grand-mère, avec une tante qu’elle prend pour sa sœur – une histoire “d’amour et de non-dits qu’elles voudraient protecteurs”.

“- Votre fille a un instinct de survie très développé.
Ma mère confirme.
– Oui, c’est de famille.”

Magdalena, Libuse et Eva ont en commun leur sang et leur bâtardise, nées d’instants de bonheur fugaces qui présagent de sa parcimonie dans leurs vies, laborieuses à vivre, magnifiques à lire. La malédiction familiale prend des allures de destin, dont chacune à son tour tente de s’extraire, en même temps que leur pays, la Tchécoslovaquie, naît de l’Empire austro-hongrois, découvre puis secoue le joug communiste. Au milieu des coups du destin et des maris violents, les élans de vie et d’harmonie avec la nature sont autant de giboulées de soleil, gouttes de joie imprévisibles et improbables, qui déboulent à la place des larmes en droit d’être versées.

“Citadine, instruite, raffinée et parfumée, elle monta dans le train ; campagnarde, effacée mais coriace et pratiquement muette elle en descendit.”

“Ne laisse jamais les gens avoir pitié de toi ; la pitié c’est ce qui se change en haine le plus rapidement. Après l’amour.”

L’anti-marâtre

Belle mère, sans tiret, est encore un très beau roman de Claude Pujade-Renaud, “roman d’un “arrangement” insolite entre deux individus qui ne se sont pas choisis, variation douce-amer sur l’âge mûr”. Des noms délicieusement surannés, Lucien et Eudoxie. L’amour de son prochain, en-deça des corps et des liens nommables, comme une douce persévérance.

(Dans Giboulées de soleil, la persévérance s’admire comme force de vie ; dans Belle mère, comme élégance tranquille. Dans les deux cas, une forme de dignité.)

La peintre Salomon

10 € les trois livres : j’ai pris un roman de David Foenkinos pour Mum, qui avait apprécié l’auteur. Le livre était emballé ; cela a été la surprise lorsque des lignes courtes sont apparues, comme de la poésie.
Charlotte : une peintre assassinée à 26 ans.
Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe.
Descendante d’une longue lignée suicidaire – l’hécatombe est telle qu’il est surprenant que tant de cette famille soient arrivés en âge de se reproduire.
Quelque chose ralentit en elle.
Sûrement une infiltration de la mélancolie dans son corps.
Une mélancolie ravageuse, dont on ne revient pas.
Le bonheur devient une île dans le passé, inaccessible.

L’aspect glauque ne me donne pas envie de lire.
À mi-chemin dans sa lecture, Mum tend son smartphone vers moi : les tableaux déterrés par Google me donnent encore moins envie de lire.
Mum est intriguée, surprise de cette écriture comme autant de respirations tronquées.
Elle n’aurait pas cru que ça se lirait si bien.
Elle n’avait pas non plus imaginé qu'”assassinée”, cela voulait dire : gazée par les nazis.
Charlotte s’appelle Charlotte Salomon, incidemment.
Charlotte tout court est un récit intime.
Sur une peintre que le romancier voudrait peintre avant d’être victime.
Quand bien même ce roman n’aurait pas été sans Salomon.
Le nom de famille, laissé hors-champ, ne cesse de peser.
C’est l’héritage familial de la dépression, du suicide et de la folie.
C’est la judéité qui vient la définir de l’extérieur.
L’histoire qui la rattrape et la tue.
Non sans quelques soubresauts d’espoir.
Elle réussit à faire sortir son père malade du camp où il est enfermé.
Un professeur se bat pour qu’elle soit admise aux Beaux-Arts.
Un officiel français, en pleine rafle, la fait descendre du car et lui intime de fuir.
C’est étrange, tous les trous qu’il y a au filet.
Plus étrange encore, que Charlotte malgré ça ne soit pas sauvée.
Dénonciation.
Les chambres à gaz non éludées.
Il faut mettre ses vêtements sur un crochet.
Une gardienne s’époumone.
Surtout, retenez bien le numéro de votre porte-manteau.
Les femmes mémorisent ce chiffre ultime.

Je revois la scène d’Une œuvre sans auteur.
Entre-temps, Charlotte a achevé la sienne.
Qui ne me plaît toujours pas, à mon grand regret.
De m’être sentie si proche à la lecture, j’aurais aimé.

À la baguette

De retour à Sanary, je suis repassée avec ma cousine à la librairie d’occasion, 3 livres pour 10 €. La saison touristique battait à présent son plein ; les livres étaient protégés des mains poisseuses de glaces par du plastique, impossible de lire les premières lignes. Je suis rentrée dépitée. Mum m’a fait remarquer que c’était déjà le cas la dernière fois, pour Charlotte, Giboulées de soleil, L’Abandon des prétentions. J’ai le choix si précautionneux que j’avais oublié, occultant la possibilité du choix à l’aveuglette. Alors j’y suis retournée seule, ragaillardie, la contrainte comme aventure. Devant un bac de livres à l’extérieur, une femme expliquait à son amie qu’elle avait lu ainsi des livres qu’elles n’aurait jamais lu autrement. J’ai dit pareil, du coup je recommence.

Dans cette deuxième cueillette pifomètrique, j’ai pris L’Effroi, de François Garde. Attirée par la couverture, essentiellement : une baguette de chef d’orchestre qui se lève sur fond rouge. En quatrième : “Quand, un soir de première à l’Opéra Garnier, Louis Craon, chef d’orchestre de renommée internationale, fait le salut nazi, la stupeur est si grande que personne ne bouge dans la fosse, ni dans la salle. Personne, sauf un altiste, Sébastien Armant, qui le premier se lève et tourne le dos au chef. Il ne se doute pas alors que ce geste spontané et presque involontaire, immédiatement relayé par les médias, fera basculer son existence.”

Je lis toujours les résumés en diagonale, mi-lassée du ton épreuve-de-synthèse-de-documents, mi-inquiète d’en découvrir trop sur l’intrigue. Je n’ai pas prêté attention au terme de “médias”, pourtant différent de “journaux” : quelle n’a pas été ma surprise de découvrir que l’intrigue se passait non pas en 1940-quelque-chose, mais aujourd’hui ! L’emballement médiatique occupe de fait une grande part du roman, comme si Evelyn Waugh avait écrit un pendant à Scoop (sans l’humour corrosif britannique cependant). Au-delà de la mécanique du pouvoir et des médias joliment démontée, c’est toute une existence qui s’effiloche. Je me suis laissée brinquebalée comme le personnage, m’esbaudissant au passage de trouver de références à un univers que je n’avais encore jamais retrouvé dans un roman – comme la métaphore du voile de gaz des mises en scènes d’opéra pour dire que le narrateur, sonné, entend son entourage à distance.