L’année de la pensée magique

Si je cours jusqu’au phare en moins de trente secondes, alors il reviendra vivant. C’est dans Un long dimanche de fiançailles, je crois, que j’ai pour la première fois trouvé trace de la pensée magique que je pratiquais enfant et adolescente, même si je la nommais pas ainsi, même si je ne la nommais pas. Si je fais deux tours / si je tiens mon équilibre plus de cinq secondes / si si si, alors l’audition se passera bien, alors je réussirai à. Aujourd’hui encore, j’ai toujours le réflexe de chercher ma tête et une table, une porte, n’importe quoi en bois à portée de main lorsque j’éternue — « tête de bois » je répète alors, comme mon arrière-grand-mère (nous sommes effectivement assez mules dans la famille) et enchaîne « table en bois, en bois ou en contreplaqué », on n’est jamais trop prudents avec les matériaux modernes. Dans mon esprit, c’est moins une superstition qu’un rituel conjuratoire comme ceux des TOC. Mais probablement est-ce la même chose, le besoin d’une illusion de contrôle sur ce qui nous échappe. Gros touché-coulé en découvrant cet xkcd, qui une fois de plus frappe fort :

What's a superstition? It's a way to train yourself to feel like any bad thing that happens is your fault
Ce xkcd est en passe de devenir un second « Someone is WRONG on the Internet » dans mon panthéon personnel.

La pensée magique, pour Joan Didion, c’est ce qui caractérise son état après la mort soudaine de son mari. Savoir qu’il n’a pas survécu à sa crise cardiaque et néanmoins ne pas se résoudre à jeter toutes ses chaussures, car il aura besoin de ses chaussures s’il revient. Être rationnelle et folle à la fois, en avoir conscience et ne pas pouvoir s’en empêcher.

Un jour d’été et d’enfance, devant le tourniquet des cartes postales, je faisais le compte de tous les destinataires à ne pas oublier pour savoir combien je devais en acheter. Telles copines, mamie Nicole, grand-mamie de Bourges… j’ai vu ma mère blémir : mais mamie de Bourges est morte ! C’est vrai, j’avais oublié. Je la voyais assez peu souvent pour que mon réflexe d’affection lointaine soit resté intact. Être rationnelle et folle à la fois.

Elle fait beaucoup ça dans son récit, Joan Didion. Reprendre des phrases en italiques. Les répéter un peu plus loin, en fin de paragraphe, à la ligne. Un compromis entre la révélation et la répétition traumatique, entre le sens qui se métamorphose confronté à la fin et l’absence de sens, l’absurdité de ce qui n’est plus.

Pas plus que nous ne pouvons avoir conscience à l’avance (et c’est là que réside la différence essentielle entre le deuil tel que nous l’imaginons et le deuil tel qu’il est vraiment) de l’absence infinie qui s’ensuit, le vide, l’exact opposé du sens, la succession interminable de ces moments où nous serons confrontés au contraire même du sens, à l’absurdité.

C’est Words of Women qui m’a fait découvrir le nom de Joan Didion ; je ne l’avais jamais croisée pendant mes études littéraires. Une sacrée figure, ça a l’air d’être outre-Atlantique. Plusieurs fois, j’ai tenté de sortir un de ses romans de l’étagère à la médiathèque, mais je le repoussais rapidement dans l’espace aussitôt créé aussitôt comblé. L’Année de la pensée magique, lui, n’est pas classé dans les romans, mais dans les textes littéraires, quoi que cela puisse dire (une tentative de laisser émerger la non-fiction dans notre paysage mental ?). La quatrième de couverture fait du livre « un classique de la littérature sur le deuil » et le situe « entre sécheresse clinique et monologue intérieur ». La sécheresse clinique traduit bien la sidération du trauma, mais passé le moment où je m’en suis fait la réflexion, je me suis demandée ce que je foutais là à lire plein de données médicales, de noms propres et de dates, de lieux, de personnes qui ne me disaient rien. Un bref instant, j’ai compris pourquoi certaines (rares) personnes ne comprenaient pas l’intérêt d’Annie Ernaux, de son écriture blanche ; Joan Didion est leur Annie Ernaux, j’ai pensé des Américains, et elle ne me parle pas (alors qu’Annie Ernaux, oui). Puis j’ai inversé : Annie Ernaux est probablement notre autrice de oui-non-fiction, une estompe d’essai et de récit personnel à laquelle nous sommes mal habitués, qu’il nous faut habiller de nouveaux mots, d’auto(-fiction). Mais tout ça n’a rien à voir : là où Annie Ernaux écrit l’intime, Joan Didion documente le privé, souvent plus journaliste que romancière.

Il y a bien des extraits que j’ai envie de conserver, des expériences qu’elle nomme, comme le vortex, réminiscences de souvenirs en chaîne qui l’arrachent au présent, mais ce sont globalement des éléments extérieurs à la narration, qui viennent ponctuellement la mettre à distance, conclusions éparses qui marquent des étapes du deuil, des déplacements qu’on n’a pas vu s’opérer (tourner la colère contre soi puis contre le disparu, chercher dans les faits ce qu’on aurait pu ? dû ? faire différemment si on avait su lire les signes, puis au contraire reconstituer l’inéluctable…).

[…] j’avais voulu remonter le cours du temps, faire défiler le film à l’envers.
Nous étions à présent huit mois plus tard, le 30 août 2004, et j’essayais toujours.
La différence, c’est que tout au long de ces huit mois, j’avais tenté de projeter une bobine alternative. Désormais, j’essayais seulement de reconstituer la collision, la disparition de l’étoile morte.

Reprises, ces conclusions éparses risquent de donner une fausse idée de l’ouvrage. Je les consigne tout de même ici, avec d’autre fragments, tout en vous encourageant à lire plutôt Ma vie sans lui, journal de deuil, « journal intime de la vie d’après » qui m’a semblé infiniment plus émouvant, plus sensible (plus angoissant aussi ?).


Je n’oublierai pas la sagesse instinctive de l’ami qui, chaque jour durent ces premières semaines, m’apporta d’un restaurant de Chinatown un litre de porridge de riz aux échalotes et au gingembre. Ça, j’arrivais à l’avaler. Ça, et rien d’autre.

Comme dans Pleurer au supermarché, me suis-je exclamée intérieurement à la lecture, oubliant que la bouillie de riz est préparée par la narratrice pour sa mère cancéreuse — avant son décès.


Jusqu’à présent, j’avais été confrontée seulement à la douleur, non pas au deuil. La douleur était passive. Le douleur survenait. Le deuil, l’acte de faire face à la douleur, demandait de l’attention. Jusqu’à présent, j’avais toutes les raisons, dans l’urgence, de ne prêter l’attention à rien d’autre, de bannir la seule idée d’autre chose, de consacrer toutes mes ressources, toute mon adrénaline à traverser la crise du moment.


On ne s’amusait pas, me disait-il. Je m’indignais (est-ce qu’on n’avait pas fait ceci, est-ce qu’on n’avait pas fait cela), mais j’avais compris. Il voulait dire faire les choses non pas par obligation, ou par habitude, ou par sagesse, mais par envie. Il voulait dire avoir envie. Il voulait dire vivre.


Nous étions ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui inspira toujours un mélange de joie et d’inquiétude à ma mère et à mes tantes. « Présent pour le meilleur ou pour le pire, mais jamais pour le déjeuner », me disait souvent l’une ou l’autre, les premières années.

Et pourtant, à chaque fois, cette manière d’invoquer sa présence [en parlant à voix haute] avait pour seul effet de renforcer en moi la conscience du silence définitif qui nous séparait. Ses réponses, quelles qu’elle soient, ne pouvaient exister que dans mon imagination, mon propre texte. N’imaginer ainsi ses mots qu’à travers mon propre texte me paraissait une obscénité, une violation.

[…] « on peut aimer plus d’une personne ». Evidemment qu’on peut, mais le mariage c’est autre chose. Le mariage, c’est la mémoire ; le mariage c’est le temps. Je me souviens d’une anecdote qu’on m’avait rapportée : « Elle ne connaissait pas les chansons », avait dit l’ami d’un ami après avoir tenté de renouveler l’expérience. Le mariage, ce n’est pas seulement le temps : c’est aussi, paradoxalement, le déni du temps. Pendant quarante ans, je me suis vue à travers le regard de John. Je n’ai pas vieilli.

Le coup de la chanson me rappelle Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être : « Tant que les gens sont encore plus ou moins jeunes et que la partition musicale de leur vie n’en est qu’à ses premières mesures, ils peuvent la composer ensemble et échanger des motifs […] mais, quand ils se rencontrent à un âge plus mûr, leur partition musicale est plus ou moins achevée, et chaque mot, chaque objet signifie quelque chose d’autre dans la partition de chacun. »


[…] lorsque nous pleurons nos pertes, c’est aussi, pour le meilleur et pour le pire, nous-mêmes que nous pleurons. Tels que nous étions. Tels que nous ne sommes plus. Tels qu’un jour nous ne serons plus du tout.


Que Quintana reprenne le cours de sa vie, je le comprends maintenant, cela aussi aurait lieu que je sois là ou pas.
Terminer cet article — c’est-à-dire reprendre le cours de ma propre vie —, en revanche, non.

(Je prélève d’autant plus facilement des extraits qui m’ont plu que la lecture m’a semblé moins fonctionner comme ensemble — sinon j’ai envie de tout garder.)

Nous vous parlons d’amour

J’ouvre le recueil dans mes mains et me remet entre celles de Jeanne Benameur.
Nous, c’est elle, tous ceux qu’elle écoute, à qui elle prête parole.
Amour, c’est « des petites paroles de rien du tout », pas des déclarations
— en tant de guerre, on évite
la douleur
on prend
la douceur
des vies

douleur, douceur
c
l

Il faudrait ajouter […] avant, […] après les citations, je n’en ai rien fait, j’ai volé léger.

…

de je t’aime je suis passée à j’aime
il n’y a plus d’attente à tutoyer
j’aime large
j’aime les gens comme on aime un tableau
sans vouloir rien y retoucher

…

Je suis le fils de celui qui s’est levé un matin
qui est parti
[…] j’ai rangé sa chaise
posé son bol dans l’évier
et j’ai su que notre table était devenue une table
rien qu’une table

…

ça ne dit rien des mots que j’ai sous la peau
qui cherchent à sortir
comme les plantes tout au fond de la terre
qui savent très bien que si elles restent sous la terre
elles ne vivront pas

je voudrais qu’on me regarde vraiment
jusqu’à ce qu’on la voie, la vraie couleur de mes yeux
parce que ça change
alors il faudrait
qu’il y ait quelqu’un qui me regarde
vraiment
tous les matins
et qui me dose Aujourd’hui tu as les yeux
couleur de printemps courageux
ou bien couleur de nuit sans amour
ou couleur de vol d’oiseau migrateur
c’est pas juste marron
ou bleu ou gris ou vert
un regard, c’est plus subtil
[…] quelqu’un qui te dit
la vraie couleur de tes yeux le matin
ça, ce serait la douceur du monde
[…] si vous voulez
je peux essayer de lire
la couleur de vos yeux d’aujourd’hui

…

elles nomment le désastre mais elles ont élevé des remparts
pour réfugier la douleur

Pour réfugier la douleur, pas pour se réfugier de la douleur.

…

Je dois la vie à quelqu’un que je ne connaîtrai jamais

[…]

ma mère m’a raconté la peur au ventre
les entrailles qui se serrent
et l’avion a commencé à tirer sur eux
ils se sont tous aplatis où ils pouvaient
dans les fossés au bord de la route
s’ils avaient pu rentrer sous terre ils l’auraient fait
ma mère comme les autres
entendant le vrombissement qui se rapprochait
les tac-tac-tac qui pouvaient arrêter les vies
comme ça
et l’homme s’est couché sur elle
elle a senti son poids sur son dos

l’avion est passé
les gens sur la route se relevaient
certains pas
ma mère était indemne

elle a voulu se lever
mais le poids de l’homme la gênait
elle l’a poussé comme elle a pu
il fallait se remettre en route tout de suite
avant que l’avion ne revienne
il fallait trouver un abri

l’homme était lourd
il était mort
mort pour elle
sans même savoir son nom

[…] moi si j’existe aujourd’hui
c’est grâce à cet homme
il n’est pas mon père
[…]

…

ils disaient À table, les enfants
et d’un seul élan
nous avancions nos chaises
chacun à notre place
mais une place n’est pas un nom

[…]

dans leurs bouches nous étions Les enfants pour la vie
mais dans nos rêves nous étions seuls

…

derrière quelle petite fille quel petit garçon
avancent-ils, eux ?

…

Parfois tu vois j’ai peur de tout perdre

Tout ?

Oui tout, tout ce que j’ai à l’intérieur
la beauté des paysages que j’ai contemplés
les couleurs qui changent
[…]

Écoute, tu me racontes ta montagne et moi je te la garde
tu ne la perds pas
et je prends aussi la mer qui frissonne entre les rochers
le flux, l’eau transparente
je garde tout ce que tu ne veux pas perdre

[…]

Nous sommes deus maintenant
à garder la beauté
et ça
c’est de la douceur
peut-être même de l’amour
va savoir

Au pieu

Au pieu
lu de deux traites sous la surcouette plaid

j’ai cru l’autrice auteur
Selim-a Atallah Chettaoui
ou son narrateur narratrice

je ne bois pas de café
mais j’ai relate-é
un peu pas trop heureusement
tenir
convulsions anhédoniques
comme plaisir de lecture

tout ce qui suit,
citations


les yeux irrités par les poils du chat qui est parfois là
les poils qui se collent aux draps sans jamais vouloir
disparaître et qui collent les yeux qu’il faut décoller à
coups de café
[…] les deux doubles qui font survivre au jour qui arriver
[…] le jour qui fait crever d’envie de macérer dans son marc
de crasse


et pourtant malgré tous les cafés
le corps roide reste
recroquevillé


le matin
tout va bien
normalement
à peu près
on peut encore espérer un peu

une belle journée s’offre à nous
carpe diem
serre ton bonheur
va vers ton risque
saisis le jour

Miracle Morning

réveil à six heures du matin


il est déjà l’heure de dormir
dormir tôt c’est important comme les gens lisses et
propres et beaux qui travaillent et qui participent au
PIB
si on dort tôt demain ça ira mieux nous aussi on
sera quelqu’un de lisse et de propre et de beau qui
dort tôt et qui participe au PIB


ça fait du bien de se laisser disparaître


jeu de scroll de story en story
[…] storytelling envahit tout
franglais envahit tout


toute la journée angoisses
[…] l’écoulement
cesse avec

binge watching
binge eating
binge scrolling

[…]

ça
tient
de moins en moins
binge eating binge watching binge scrolling
game over try again

ça
devient de plus en plus
le problème
binge eating binge watching binge scrolling
game over try again

ça
ferme de moins en moins
le gouffre
binge eating binge watching binge scrolling
game over try again

ça
ouvre de plus en plus
le gouffre


ça manque le temps d’antan
où l’on croyait devenue grand
quelque chose d’autre
d’ontologiquement différent
catégorisation radicale
le monde des adultes le monde des enfants

découvrir
pendant que le temps file s’effile que le fil s’effiloche
que c’est pareil
qu’il faut tenir
juste tenir

être adulte c’est ça
tenir
ne pas laisser tomber
ne pas se laisser tomber
tous les jours bras levés
vivace comme cyprès
contre les vents traîtres


on n’aura jamais le temps
de tout faire
de tout voir
de ne pas être un connard

Lectures 2025

Côté fiction & essais :

Janvier : Liv Maria de Julia Kerninon (2020) 💙💚 / La Femme aux mains qui parlent de Louise Mey (2024) / L’Appel des odeurs de Ryoko Sekiguchi (2024) / Les Ronces de Cécile Coulon / Bleuets de Maggie Nelson (2009) / Février : La Vie têtue de Juliette Rousseau (2022) / L’Animal céleste de Véra Pavlova (2004) / Fumées de Takuboku (1989) / Toucher la terre ferme de Julia Kerninon (2022) / Une activité respectable de Julia Kerninon (2017) / L’Analphabète d’Agota Kristof (2004) / Mars : Le Grand Cahier d’Agota Kristof (1986) 💛/ Tout ce qui nous était à venir de Jane Sautière (2024) / Nue, sous la lune de Violaine Bérot (2017) / Le Dernier Amour d’Attila Kiss de Julia Kerninon (2016) / Camille va aux anniversaires d’Isabelle Boissard (2024) / La Colère et l’Envie d’Alice Renard (2023) / La Preuve d’Agota Kristof (1988) / Fragments verticaux de Roberto Juarroz (1993) / L’empathie est politique de Samah Karaki (2024) / Avril : La Voyageuse de nuit de Laure Adler (2020) / De grandes dents, enquête sur un petit malentendu de Lucile Novat (2024) ❤️ / Chaos sur la toile de Kristín Marja Baldursdóttir (2007) 💛 / Mai : Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea (2023) 💜 / L’Usage de la photo d’Annie Ernaux et Marc Marie (2005) / Marigold et Rose de Louise Glück (2022) / Encabanée de Gabrielle Filteau-Chiba (2018) / Faire famille, une philosophie du lien de Sophie Galabru (2023) / Nullipare de Jane Sautière (2008) / Érotiques, 69 poétesses de notre temps (2024) / Strega de Johane Lykke Holm (2022) / La Muraille de Chine de Christian Bobin (2019) / Juin : Une chambre à soi de Virginia Woolf (1929) / La Végétarienne de Han Kang (2007) / Laisse-moi te dire… de Margaret Atwood (2020) / Nos dernières fois, Défier la nostalgie de Sophie Galabru (2025) / Juillet : Le Troisième Mensonge d’Agota Kristof (1991) / Mémoires de Marius Petipa / Les femmes qui me détestent de Dorothy Allison (1983-1991, 2024) / Hier d’Agota Kristof (1995) / Créer des ballets au XXIe siècle de Laura Cappelle (2024) / Août : Poétiques et politiques du répertoire, Les Danses d’après I d’Isabelle Launay 💛 / Septembre : Résister à la culpabilisation de Mona Chollet / La Tendresse des catastrophes de Martin Page (2025) 💛 / Le Grand Feu de Léonore de Récondo (2023) / Octobre : L’Art de revenir à la vie de Martin Page (2016) / Pleurer au supermarché de Michelle Zauner (2021) / Betty de Tiffany McDaniel (2020) 💙 / Novembre-décembre : Intermezzo de Sally Rooney (2024) 💙 / Décembre : Une faiblesse de Carlotta Delmont de Fanny Chiarello (2013) / Douceur de la musculation de Martin Page (2025) /

Côté bandes-dessinées & romans graphiques :

Janvier : Fragile de Mathilde Ducrest / Je suis bordélique d’Einat Tsarfati / Mars : Les Carnets de l’apothicaire t. 1 / Avril : Éveils de Juliette Mancini / Mai : Ne m’oublie pas d’Alix Garin 💙 / Amours liquides de Lilith 💙 / Les Belles Personnes de Chloé Cruchaudet / Juillet : Minuscule Folle Sauvage de Pauline de Tarragon / Août : Toutes les princesses meurent après minuit de Quentin Zuttion /  Humaine, trop humaine de Catherine Meurisse

…

2025 a été est marquée par…

  • un appétit en berne pour les romans graphiques et BD,
  • un très bon cru de fiction,
  • une grande majorité d’autrices ; les exceptions (à l’exception des poètes et d’un chorégraphe) sont Jean-Baptiste Andrea (j’ai adoré Veiller sur elle) et Martin Page, le binôme de Coline Pierré,
  • ma rencontre avec Julia Kerninon : j’avais déjà lu Le passé est ma saison préférée mais Liv Maria m’a soulevée et donné envie de tout lire d’elle — en commençant par Toucher la terre ferme, Une activité respectable, Le Dernier Amour d’Attila Kiss,
  • des histoires continuées, avec Violaine Bérot, dont j’aime décidément beaucoup la sensibilité, Tiffany McDaniel, qui me rétame pour la deuxième fois, Annie Ernaux (oui, bon, celui-ci était dispensable), Sophie Galabru, Christian Bobin, Mona Chollet, Léonore de Récondo,
  • la découverte de talents confirmés (j’emprunte l’expression à Gilda) : deux ou cent ans après tout le monde, je kiffe Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea, Intermezzo de Sally Rooney et Une chambre à soi de Virginia Woolf,
  • des ovnis : la trilogie des jumeaux d’Agota Kristof et le pavé islandais qu’est Chaos sur la toile,
  • du chelou avec Strega (oui bon) et La Végétarienne de Han Kang (réelle fascination),
  • des découvertes sensibles : La femme aux mains qui parlent de Louise Mey, L’Animal céleste de Véra Pavlova,
  • une grande majorité d’emprunts à la médiathèque. Par curiosité, j’ai noté le prix de tous les livres empruntés ; je pensais totaliser trois ou quatre cents euros, mais j’ai emprunté pour plus de 700 € de livres ! Hors bandes-dessinées, de surcroît.

Betty Carpenter

La couverture de l’édition originale fonctionne tellement mieux que la française, où les collines sont escamotées et les lettres ont perdu leur puissance hollywoodienne…

Tiffany Mc Daniel, c’est d’abord L’été où tout a fondu. Betty, ensuite. En prenant cet autre roman en main, debout dans les rayons de la médiathèque comme à mon habitude, j’ai sauté l’adresse et la note de l’autrice :

Je ne suis encore qu’une enfant, pas plus haute que le fusil de mon père. […] Quand je m’assieds près de lui, je sens la chaleur de l’été qui irradie de son corps comme de la tôle d’un toit brûlant par une journée torride.

Un fusil à la place de trois pommes et déjà, la violence est là, sous-jacente. La chaleur du premier roman aussi. Le prologue se poursuit avec force métaphore entre le père et sa fille :

— Mon cœur est en verre, dit-il en roulant une cigarette. Mon cœur est en verre et, tu vois Betty, si jamais je devais te perdre il se briserait et la douleur serait si forte que l’éternité ne suffirait pas pour l’apaiser.
[…] — Mais comment tu peux avoir un morceau de verre dans ton corps ?
— Il est accroché avec une jolie petite ficelle. Et à l’intérieur du verre, il y a l’oiseau que Dieu a pris tout là-haut, au paradis.

Sans le fusil, cela aurait été un peu too much. Mais il y avait le fusil et tout le paratexte que j’avais sauté : j’ai pu lire et apprécier le prologue sans voir dans cette manière de conter le folklore cherokee qui m’aurait fait fuir (je n’ai rien contre les Cherokees, j’ai juste du mal avec les contes et légendes). Quand les origines du père se sont affirmées dans les pages suivantes, mes préjugés avaient déjà été court-circuités.

Le fusil et le cœur en verre, donc : tout un programme pour dire la violence et la beauté d’une enfance en Ohio. Dans la mienne, l’État était une expression : être « dans un état proche de l’Ohio » (on prononçait O-Ayo), c’était être en fin de vie pour un vêtement, au bout du rouleau pour une personne. (Je découvre aujourd’hui que c’est une chanson…)

J’espère qu’après avoir lu ce roman, vous aimerez cette partie de l’Ohio autant que je l’aime.

Aimer l’Ohio, je ne sais pas. Mais l’écriture de Tiffany McDaniel, ça oui. Parfois, un chapitre commence comme ça :

Lint avait un visage d’enfant. Il avait un visage d’enfant et les yeux d’un vieil homme. Il avait un visage d’enfant et les yeux d’un vieil homme inquiet.

Ou comme ça :

Des citrouilles creusées en lanternes accrochées à l’extérieur des maisons, prêtes à me saluer avec leur sourire et leurs yeux en triangle. […] Une écharpe violette emportée par le vent dans un chemin de terre et une corneille quelconque qui passe dans le ciel. Voilà ce que signifie pour moi le mois d’octobre.

…

Après la première partie, la famille cesse d’errer d’État en État et s’installe à Breathed — la ville de L’été où tout a brûlé ! Immédiatement, j’ai posé mes valises de lectrice, l’imagination réinstallée dans un sillon connu, confortable. J’ai pris mes aises, reconnu le centre-ville poussiéreux, et la maison des Peacock occupée par les Carpenter s’est installée sur le terrain de Fielding (modelé, me suis-je rendu compte, sur la maison qu’a récemment quittée mon père) ; un petit changement d’orientation, quelques retouches 3D pour délabrer les lieux, et on y était, on n’en était jamais partis. À partir de ce moment,  j’ai su que je lirais jusqu’au bout les 700 pages ; de fait, le récit jusqu’ici sous ellipse s’est ralenti, et ma lecture s’est accélérée.

…

Violence, décès, racisme, misogynie, viol, inceste, tentative de suicide… Tandis que j’exorcisais ma lecture auprès du boyfriend en lui racontant le destin des personnages au fur et à mesure qu’ils se clôturaient ou se déterraient, il m’a demandé quel était l’intérêt. J’ai repensé à mon impression en refermant La Bête humaine au lycée : on aurait mieux fait d’aligner tout le monde contre un mur et de les fusiller dès le départ, on se serait épargné le roman pour le même résultat. Si on résume Betty à une liste de trigger warnings comme je l’ai fait par inadvertance, effectivement, c’est un peu les Rougon-Macquart de l’Ohio. On peut alors légitimement s’interroger : pourquoi s’infliger ça ? Au cours de la lecture, quand la romancière a commencé à me sembler sadique avec ses personnages, et moi complaisante, je me suis brièvement demandée si c’était une sorte de voyeurisme glauque. Seulement voilà, là où Zola condamne à un destin social, McDaniel le dénonce et le réécrit. Betty et son père fabulent en permanence, créent à eux deux une mythologie qui permet d’accepter la réalité quand on ne peut ni la changer ni la supporter sans la réinventer. Conteurs, jamais menteurs, leurs histoires irriguent le récit qui en devient supportable, qui en devient beau. Le mieux est de vous en faire lire des extraits, trois histoires qui peuvent se comprendre sans le reste du roman, et permettent de comprendre comment le roman lui-même est construit :

Il y avait des citrons accrochés aux érables, aux chênes, aux platanes, aux ormes, aux noyers et aux pins. Des arbres qui n’avaient bien sûr jamais porté des fruits aussi jeunes. Cette couleur ressortait sur leur branchage, et c’était si magnifique qu’il était difficile de ne pas penser que ces citrons étaient, en quelque sorte, des joyaux. […] J’ai levé la main vers l’un des citrons. J’ai eu envie de le cueillir, mais j’ai eu peur que ça les fasse tous tomber d’un coup, comme s’ils étaient tous reliés à la même toge, au même rêve, à ce même moment magique auquel je ne voulais pas mettre un terme. […] — Pourquoi y a-t-il tous ces citrons ? a demandé Fraya.
— Parce qu’un jour, il y a longtemps, a répondu Papa, une jeune fille m’a dit combien ça lui plairait d’avoir toute une plantation de ce fruit jaune pour elle toute seule. (Il s’est tourné vers Maman avec un sourire.) La voilà, ta plantation de citrons.
J’ignore avec quel argent Papa avait acheté tous ces citrons. J’ignore comment il a réussi à tous les accrocher tout seul sans que son genou abîmé lui cause de gros soucis. Mais savoir ces choses n’aurait fait que gâcher le rêve. Et aucun de ces détails n’avait d’importance pour Maman non plus tandis qu’elle se serrait contre lui si fort que je ne voyait plus ses poignets.

(Poignets qui portent les traces de sa tentative de suicide.)

…

— C’est une étoile, lui ai-je dit en soupesant la pierre. C’est juste un caillou de la rivière que tu as pris à Lint. […] — Je n’avais jamais imaginé que tu pourrais arrêter de croire à mes histoires, Petite Indienne.
Sa voie a paru écrasée sous le poids de la tristesse qui figeait les plis de son front. […] Je venais de provoquer une nouvelle fêlure dans un homme qui était déjà brisé.

— Je viens ici pour écrire mes prières […]. Ensuite l’aigle les emportera jusqu’à Dieu.
— Tu parles ! Aucun oiseau n’ira donner quoi que ce soit à Dieu, s’est moquée Flossie en faisant claquer ses lèvres.
— Bien sûr que si. (Fraya a jeté un regard vers l’aigle comme s’ils étaient de vieux amis.) C’est Papa qui le dit. Ça veut dire que c’est vrai.
Fraya a semblé sur le point de pleurer à cette idée. J’ai compris une chose à ce moment-là : non seulement Papa avait besoin que l’on croie à ses histoires, mais nous avions tout autant besoin d’y croire aussi. Croire aux étoiles pas encore mûres. Croire que les aigles sont capables de faire des choses extraordinaires. En fait, nous nous accrochions comme des forcenées à l’espoir que la vie ne se limitait pas à la simple réalité autour de nous. Alors seulement pouvions-nous prétendre à une destinée autre que celle à laquelle nous nous sentions condamnées.

…

C’était l’hiver et nous avions épuisé toute la nourriture. Maman n’avait pas d’argent pour en acheter. Nous avions tellement faim, mes sœurs et frères et moi, que nous restions assis sur le sol de la cuisine comme si nous attendions que la nourriture apparaisse devant nous. […] Maman nous a regardés. Soudain, elle a pris un grand récipient.
— Et si on se faisait des doughnuts ?
On a tous frappés dans nos petites mains et poussé des hourras tandis qu’elle prenait de la farine, du beurre, du sucre et de la cannelle. Nos placards étaient vides, ses mains étaient vides, le saladier était vide, mais elle a mélangé ces ingrédients invisibles.
[…] — Regardez-moi ça, tous mes enfants avec la tête toute blanche.
Elle nous a ébouriffé les cheveux et nous avons imaginé que de la farine en tombait, puis elle nous a relevés pour qu’on puisse l’aider avec les autres ingrédients. Vous pouvez imaginer de la farine et du beurre si vous avez suffisamment faim. Vous pouvez voir les particules brunes de cannelle dans le sucre blanc si vous n’avez pas mangé ce jour-là, ni le jour d’avant. […] Puis, assis sur le sol froid de la cuisine, nous avons mangé ces gâteaux invisibles. Ce dont je me souviens clairement, c’est que ma ère n’en a pas mangé un seul. […] Elle nous a donné tous les doughnuts, comme s’ils existaient vraiment, comme si elle ne voulait pas en enlever un seul de la bouche de ses enfants.
— Elle parle de quoi, ton histoire, m’a demandé Papa tandis que le tonnerre frondait au-dessus de nous.
— C’est pas une histoire, ai-je répliqué.
— Ah ? (Il a jeté un regard curieux vers mon carnet.) C’est quoi ?
— Un souvenir du jour où Maman nous a fait des doughnuts pendant que tu étais parti.
— Ah oui, elle a fait ça ? Voilà ce que j’appelle une bonne mère.
— Oui, ai-je répondu, les yeux perdus en direction des éclairs qui semblaient tout proches. Une bonne mère.

…

Non pas la beauté de la violence, mais la beauté en dépit de la violence, parce que la violence — en contrepoing. Il faut bien des arbres couverts de citron et des doughnuts imaginaires, il faut bien cet art du récit pour raconter et entendre le reste, sous-jacent aux belles histoires. Les extraits (plus courts) qui suivent ne sont cette fois-ci pas exempts de spoilers [et gros TW viol].

Tu sais quelle est la chose la plus lourde au monde, Betty ? C’est un homme qui est sur toi alors que tu ne veux pas qu’il y soit.

J’avais les yeux de mon père, et désormais j’avais aussi la souffrance de ma mère. […] À cet âge-là, je ne savais rien de ce qui concernait le sexe et je n’avais pas de mot à mettre sur la réalité du viol, mais je sentais bien que ce qui était arrivé à ma mère était aussi épouvantable que si elle avait été massacrée.

La souffrance en héritage, par sa reproduction ou son récit secret.

— On ne devrait pas appeler ça perdre sa fleur. Elle est pas perdue, elle est écrabouillée, plutôt.
Elle a fait la grimace en baissant les yeux, avant d’ajouter :
— Je lui ai dit non. Mais il l’a fait quand même.

— Qu’est-ce que tu fabriquais, exactement, aujourd’hui, Berry Carpenter ? Là-bas sur ce chemin où personne ne va jamais ?
J’ai mis la main dans la poche et j’ai serré l’histoire de Flossie.
— Je voulais voir si non signifiait encore quelque chose.


— Ne laisse pas une telle chose t’arriver, Betty. N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout.


Après sa sortie du cabinet du docteur, Flossie a mis une distance entre Nova et elle. On aurait dit qu’elle n’était pas sa mère et qu’il n’était pas son fils.


Est-ce que j’ai vraiment connu ma sœur ? Ou est-ce que je n’ai vu que la fille qu’elle faisait semblant d’être ? L’aguicheuse. La traînée. L’épouse. La mère. Il est possible qu’être Flossie Carpenter ait été sa meilleure interprétation. Tellement bonne qu’on a tous cru que c’était elle.

Meilleure réhabilitation d’un personnage secondaire qu’on aurait pu être tenté d’évacuer en le pensant superficiel.


Raconter une histoire a toujours été une façon de récrire la vérité. Mais parfois, être responsable de la vérité est une façon de se préparer à la dire. Mon père n’est pas mort dans les bois. Il est mort à l’hôpital. Ma robe blanche couverte de son sang.


J’ai vu Fraya, Flossie et moi, assises en rond sur le sol, en train de nous tresser mutuellement les cheveux, comme nous le faisions si souvent, quand nous en étions encore à croire que notre cercle ne se briserait jamais. […] Je les ai entendues pouffer de rire tandis que je descendais l’escalier. J’étais contente que leurs fantômes restent dans cette maison. J’étais contente, car être hantée n’est pas toujours une chose si terrible que cela.

Être hantée par Betty ne sera pas une chose si terrible que cela.