Bandes dessinées, octobre 2018


Dans son ombre, de Marie-Anne Mohanna

Il vaut mieux éviter de tirer des traits à la règle dans des dessins à main levée ; cette règle lue je ne sais où m’est revenue en mémoire en ouvrant ce court roman graphique, dont on ne sait au juste s’il est touchant ou maladroit. Il tourne court, et l’on ne saura finalement pas grand-chose de comment l’on se construit lorsqu’on est un enfant illégitime, désiré mais caché par un père qui ne vous voit que dans les interstices de son autre vie, avec une autre femme et un autre enfant qui ne soupçonnent pas votre existence.


L’Immeuble d’en face, tome 2, de Vanyda

Suite de ces Scènes de ménage dessinées. J’ai beau être plus âgée d’une dizaine d’années, c’est à l’étudiante en minijupe et collants rayés que je m’identifie le plus, notamment dans ses phases d’indécisions et d’ajustements émotionnels, à vouloir l’attention-affection de l’autre sans nécessairement avoir l’énergie de s’insérer dans sa vie déjà bien remplie.

(La femme plus âgée qui collectionne les points sur les soupes m’a fait me souvenir soudain qu’enfant, avec ma mère, nous consommions, découpions, scotchions pour le bingo des marques. J’avais oublié cette improbable pratique capitaliste-ludique.)

 


Petit traité d’écologie sauvage, d’Alessandro Pignocchi

Probablement un machin militant déprimant, me suis-je dit en attrapant cet album, que j’ai quand même ajouté à ma cueillette à cause de ses dessins à l’aquarelle et de sa couverture improbable façon Un indien dans la ville. J’ai été saisie de perplexité aux premières historiettes, bien loin de la bonne conscience écologiste à laquelle je m’attendais ; à la limite, la question écologique telle qu’elle se pose aujourd’hui en politique est tournée en ridicule :  pourrait-on vraiment se permettre de rêver à un ministre qui décide d’aller à ses réunions internationales en vélo parce que son chauffeur vient d’écraser un hérisson ? L’hypersensibilité envers la nature est bien trop éloignée de notre monde pour ne pas susciter le rire. Et pourtant…

Je sens qu’il y a anguille sous roche sans parvenir immédiatement à comprendre où et comment. C’est comme de se réveiller en pleine nuit dans un endroit dont on n’est pas familier et, projetant par défaut sa chambre habituel, trouver un mur du côté où l’on descend habituellement du lit. L’ironie, la vraie. Je n’avais pas été si désorientée depuis ma découverte (prudente et parcellaire) de Sade et, avant lui, ma toute première exposition à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert au collège. Il faut le temps de comprendre dans quel sens cela fonctionne, et alors tout se retourne comme un gant, en plein délice et désarroi de pensée.

La postface de l’auteur confirme ce que l’on devine peu à peu : son approche déborde la question écologique, ou plutôt qu’elle la considère d’un point de vue anthropologique ; toutes les saynètes consistent à adopter le point de vue d’une tribu Jivaros dans notre monde moderne occidental. Le résultat est très drôle, parce qu’absurde. Mais l’absurdité brouille les frontières et bientôt, dans l’accumulation des historiettes et la perception de leur cohérence interne, on se demande ce qui est le plus absurde, de ce monde plaqué sur le nôtre ou du nôtre soudain entraperçu de l’extérieur. Le décentrement est drôle, mais aussi dérangeant, et interpelle au final bien davantage qu’une tribune militante.

La postface est également passionnante en ce qu’elle montre que notre concept de nature pose en tant que tel problème : il n’y a de nature que pour un homme moderne qui pense la société indépendamment de son environnement. Je retrouve à un niveau plus global la réflexion que je me faisais sur le paysage : on ne peut pas habiter un paysage ; il n’y a de paysage qu’observé, mis à distance, et toujours il se dérobe. Le paysage est un substrat de cette nature, qui ne s’envisage que depuis la culture, tout contre, en antagonisme. L’enjeu écologique, dans cette perspective, implique carrément de changer de paradigme civilisationnel (autant dire qu’on est mal barré).


Goupil ou face, de Lou Lubie

La dessinatrice-narratrice matérialise sa cyclothymie sous les traits d’un renard : dans les phases d’euphorie, la couleur de son pelage contamine tout (orange power !) ; dans les phases dépressives, l’ombre portée par l’angoisse transforme le renard en loup noir. Cette métaphore, génialement filée, donne au roman graphique sa palette bichrome… procédé dont usait également La Différence invisible pour parler de l’autisme. Mais là où cette bande-dessinée-ci insistait sur l’incommensurabilité de l’expérience (tu ne peux pas comprendre), celle-là au contraire fait feu de tout bois pour nous donner la pleine mesure de la maladie (tu vas voir, on va imaginer), n’hésitant pas à utiliser des graphiques pour montrer l’amplitude des variations d’humeur chez une personne “normale” par rapport à une personne atteinte de ce trouble bipolaire qu’est la cyclothymie.

Diagrammes humoristiques, cases éclatées, métaphores à la pelle… Goupil ou face est d’une inventivité graphique folle, que n’égale que son humour – humour forcené par lequel la narratrice-dessinatrice reprend le contrôle sur sa vie et fuit le statut de victime. Le résultat, c’est que tout en nous donnant des clés de compréhension documentées, Goupil ou face n’a rien de la bande-dessinée didactique qui use du dessin pour enrober un savoir barbant ; au contraire, c’est de bout en bout le récit d’une expérience personnelle, à laquelle on nous donne les moyens de nous identifier. On comprend, dans une fusion totale entre connaissance et empathie, et on rit, beaucoup. Mention spéciale pour le petit Psykokwak au coeur brisé lorsque la narratrice claque la porte à une ribambelle de psychiatres, psychologues et psychanalystes en décrétant qu’elle ne veut plus entendre parler d’aucun psy-quelque chose.

 


Tu pourrais me remercier, de Maria Stoian

Cet album rassemble des témoignages à la première personne de femmes et d’hommes victimes d’agressions sexuelles de tous types. La dessinatrice donne à chacun sa singularité en changeant de trait et de palette, mais l’accumulation dessine un continuum, qui permet de mieux comprendre, peut-être, les réactions aux agressions. C’est une chose de se faire expliquer les mécanismes biologiques qui expliquent souvent la sidération des victimes ; c’en est une autre encore de comprendre comment elle s’articule, par exemple, au sentiment de trahison lorsque l’agresseur est connu. Bref, rien de neuf, rien de gai, mais une bande-dessinée qui aide à se mettre dans la peau de.

 


La Cosmologie du futur, d’Alessandro Pignocchi

Enthousiasmée par Le Petit traité d’écologie sauvage, je me suis jetée sur La Cosmologie du futur… et ai été fort déçu : cela sent le réchauffé ; hormis pour un ou deux dessins, le rire comme le trait est forcé. J’ai d’abord pensé que le plaisir de la découverte s’était émoussé, mais lorsque j’ai fait lire des extraits du premier volume à Palpatine (et de proche en proche, presque l’intégralité), je riais par-dessus son épaule, jusqu’à provoquer l’amusement de la dame en face de nous dans le métro.

La postface m’a plus intéressée que la bande-dessinée elle-même, notamment dans cette hypothèse que la négation du réchauffement climatique aux États-Unis serait un moyen commode de ne pas prendre en charge les inégalités sociales que la dégradation du climat ne va faire qu’accroître. Mais déjà j’entends Palpatine, qui sur un tout autre sujet faisait une objection pertinente : inutile de penser un complot là où la bêtise est une explication suffisante.

 

L’Immeuble d’en face, tome 3, de Vanyda

Un jour Melendili m’a dit qu’elle appréciait Mad men pour ses relations qui n’ont pas de nom. Cela m’a marquée ; j’y ai repensé en pointillés depuis. La dernière fois, c’était à la lecture des Solidarités mystérieuses de Pascal Quignard, où des personnages étaient liés en deçà et par delà les liens socialement identifiables tels qu’époux, amants ou amis. Cette fois-ci, c’est avec le dernier tome de L’Immeuble d’en face.

Sans prévenir son copain, Claire part chercher refuge chez un étudiant étranger (et pour ainsi dire inconnu) rencontré lors d’une soirée. À l’angle des cases muettes, elle recroquevillée sur le canapé, lui perçu en contre-plongée, on sent un doute quant à une attirance éventuelle. Il y a quelque chose entre eux. Et pourtant, s’il ne se passe rien (de sexuel), on sait, on sent que ce n’est pas par respect pour la morale monogame. Cela a quelque chose à voir avec la facilité qu’il y a à se confier à un inconnu, face auquel il n’y a pas d’enjeu de séduction ni même d’image, préalable, que l’on souhaiterait modifier ou au contraire ne pas altérer. Il faut qu’il n’y ait aucun rapport amoureux entre eux pour qu’il y ait autre chose, une intimité souterraine, franche et subite. De cette intimité, de ce genre d’écoute, il est facile de tomber amoureux, et c’est peut-être pour cela qu’on a tant de mal à dissocier l’un de l’autre, intimité et relation amoureuse. Pourtant, il y a une beauté particulière à ces intimités sans nom, parenthèses sociales qui pourront ou non être recouvertes du nom d’amitié, demeurant en deçà au-delà – des possibles qu’il faut se garder d’accomplir pour les conserver comme possibles, et alléger une vie qu’il serait autrement étouffant de vivre comme destin, déjà tracé.

Je veux dire que je pense qu’il arrive parfois qu’il se passe quelque chose de spécial entre deux personnes. Je respecte ça.

J’aime décidément beaucoup l’oeuvre de Vanyda, y compris cette trilogie dont je ne comprenais pas, au début, la préface hyper élogieuse qui en était faite. Il a fallu beaucoup de scènes anodines pour que, sans qu’on s’en aperçoive, surgissent ces relations sans nom au détour d’une écharpe reniflée ou de clés oubliées…

Bandes dessinées, juillet 2018

Carnet de thèse, de Tiphaine Rivière

Tiphaine Rivière faisait partie de la blogosphère thésarde que je suivais de loin. La bande-dessinée est le prolongement de son blog, et la transformation d’un essai qui aurait pu en rester à un échec. Le milieu universitaire est croqué avec beaucoup d’humour… et de justesse, d’après ce que j’ai pu en apercevoir en tant qu’étudiante (mention spéciale à la secrétaire clone de Jabba the Hutt) et les échos que j’ai pu avoir des infiltrés (les gueguerres intestines entre directeurs de thèses, par exemple).

J’ai ri jusque dans la notice biographique, où l’auteur remercie son directeur de thèse pour n’avoir pas du tout été comme celui qu’elle décrit : j’ai suivi un de ses séminaires en master ; ses cours étaient d’une médiocrité fascinante, et les exposés volontaires, souvent d’une platitude raccord, généreusement notés pour peu que l’étudiante soit mignonne (je me souviens aussi l’avoir entendu faire du pied dans les couloirs à une étudiante brillante et hyper belle, pour diriger un sujet de thèse qui ne correspondait ni à ses thèmes de prédilection ni même à sa période – ça m’intéresse).

 

 

Les Petites Distances, de Camille Benyamina (dessin) et Véro Cazot (scénario)

J’ai un truc avec les héroïnes de fiction rousse (que je date de ma lecture d’Anne et la maison aux pignons verts, à vue de nez), mais plus que des minois tâchés de rousseur, c’est de la bande-dessinée tout entière dont je suis tombée amoureuse, jusqu’aux nuages de vapeur systématiquement dessinés au-dessus des mets et des tasses de thé… des présences translucides qui font écho à celle, centrale, de Thomas, inexplicablement devenu transparent en tombant lui aussi amoureux de Léonie. Il entre dans sa vie sans qu’elle en ait conscience, présence diffuse qu’elle sent sans le savoir – l’envers heureux du détraqueur et autres présences fantomatiques néfastes.  Aussi fin que le trait, le scénario offre une très belle relecture du coup de foudre dans une veine fantastique, délicate, gourmande.

 

Émilie voit quelqu’un (Après la psy, le beau temps ?), de Rojzman & Rouquette

La narration ou le trait, on ne sait pas trop, a quelque chose de malhabile, mais son personnage habillé comme Mary Poppins est fondamentalement attachant. On suit Émilie dans ses premières séances avec une psy un peu loufouque, reprenant au passage quelques concepts de thérapie. Une case en particulier m’a marquée : à un repas de famille où Émilie, petite et complexée par sa taille, a pris des coussins pour se rehausser, sa mère lui fait remarquer que c’est complètement ridicule mais tu fais comme il te plaît mon chaton. Il y a dans la BD d’autres remarques, d’autres souvenirs bien plus dramatiques, mais on touche en une case à ceci : on peut-être marqué par des paroles tout à fait anodines pour qui les prononce, et les prononce même en y mettant une forme de bienveillance que l’on ne peut s’empêcher de percevoir, venant de gens aimants. Oui, c’est con, je sais, de peiner à réaliser à quel point certaines choses ont influencé notre comportement sans qu’on s’en soit rendu compte, ni en ayant été sur le moment le moins du monde traumatisé. (Ces derniers temps, des récits se croisent, autour de moi, qui me font prendre une conscience accrue, plus sensible peut-être ou prosaïque, de réalités finalement plus dépendantes de leur milieu que ce que l’on aurait cru.)

 

 

2 filles dans un musée "autant pour moi, c'est bien une grille d'aération"

Joséphine, de Pénélope Bagieu

Petite déception à l’ouverture de cette intégrale, que je pensais d’un seul tenant : des saynètes d’une ou deux pages ? Un peu dépitée, je commence la lecture, et m’aperçois vite que ces instantanés presque anodins s’accumulent jusqu’à esquisser quelque chose d’autre, une forme de vie. Avec Pénélope Bagieu, c’est toujours plus subtil qu’il y paraît. Elle fait partie de ces rares personnes qui savent faire intelligent sans faire intello – pour ne pas me croire sur parole, écoutez par exemple l’interview qu’elle a donnée au podcast Regard.

 

Perso ado sur son lit

D’autres larmes, de Jean-Philippe Peyraud

Un trait un peu trop dur pour moi. Des fragments de vie parfois cocasses, souvent banals, où le clap de fin ou d’ellipse retentit à chaque fois à l’orée du drame, lui dérobant son caractère dramatique justement (théâtral), pour l’inscrire en faux dans la banalité du quotidien – si bien que ce n’est pas dans le drame qu’on bascule, mais dans l’amertume.

 

Sorte de blason avec un cerveau encadré d'un calamar et de têtes d'oiseaux

Neurocomix, voyage fantastique dans le cerveau, de Matteo Farinella et Hana Ross

Pas franchement enthousiasmée par le trait, je le suis bien davantage par les métaphores ludiques – tout à fait le genre de délires que j’aurais adoré imaginer  pour réviser mes cours de SVT. (La métaphore comme clé de compréhension de tout ou presque.)

 

Délices, ma vie en cuisine, de Lucy Kniskey

J’hésite depuis un certain temps à ouvrir un blog qui parlerait de manger pour parler d’autre chose. Autant dire que je me suis tout à fait retrouvée dans le roman graphique de Lucy Kniskey, qui raconte son parcours à travers son rapport à la nourriture : l’hérédité imaginaire avec le goût du fromage transmis par sa mère qui travaillait enceinte au rayon fromagerie de Dean & Deluca ; la rencontre d’une altérité culturelle radicale avec la découverte de saveurs inconnues au Japon ; la divergence adolescente avec la junk food, délaissée par des parents gourmets ; l’adaptation d’une fille de la ville à un milieu plus rural, avec les fruits et légumes vendus par sa mère sur les marchés après son divorce ; une rencontre intime avec l’art, en assurant le service traiteur à l’ouverture d’un musée…

J’aime comme la nourriture est à la fois centrale et anecdotique : on ne sait plus si le plat est à l’origine du souvenir ou si celle-ci retrouve sa saveur par le prétexte de celui-là, mais on intuitionne la nécessité de le noter, de l’annoter à côté de sa représentation – et c’est alors mon goût pour le commentaire et la parenthèse qui est flatté. Cerise sur le cheesecake (les mets sont dans l’ensemble très américains), chaque chapitre se termine par une recette dessinée – où les instructions, comme de juste, sont moins importantes que les émotions qui y sont liées. On ne les réalisera probablement pas, mais on les aura partagées, comme un bon repas.

Journal de lecture, Mémoire de fille

Mémoire de fille n’est pas une histoire de première fois – d’ailleurs je déteste cette expression, première fois, comme s’il n’y avait de première fois que sexuelle, et que le sexe se découvrait en une fois. Il faudrait dire la première fois nue face à un homme (ou à une femme, d’ailleurs), la première fois caressée, la première fois avec un sexe d’homme dans la bouche, la première fois du sperme sur la peau, la première fois pénétrée – l’hymen ou non déchiré -, la première fois avec jouissance, la première fois dans l’orgasme, la première fois… ça vous regarde. Quand Annie Ernaux en arrive , dans ce que le déictique a d’évident et d’imprécis, je peine à suivre, malgré le déroulé des actions détaillé dans le remâchage du souvenir. Je crois même un certain temps que la jeune fille se ment à elle-même en se disant vierge.

Mais ce n’est pas ça. Ce n’est pas de ça dont il est question.

Pas la possession, au contraire : la dépossession.

L’immobilisme qui saisit face au désir que l’autre a de nous – que l’on souhaitait sans l’imaginer, sans en imaginer la violence. La cessation de la volonté, qui se calque alors sur celle de l’autre ; on veut ce que l’autre veut, sans doute, mais sans savoir quoi, au point que le rendu brut de la scène fait penser à un viol. Annie Ernaux le dément pourtant : la jeune fille ne se résigne pas ; elle consent. Veut consentir : une volonté sur le mode mineur, un sacrifice consenti, quelque chose de rituel qu’on attend, qui saisit.

Immédiatement, ça remonte en moi : la sensation blanche de la gorge comme directement liée au vagin, voie rapide, raide, resserrée, vide vertigineux où disparaît la parole, toute parole, présente, passée et à venir. L’esprit continue de fonctionner, comme en retrait du corps – panique subite des sensations décuplées, du corps qui trahit, immobilisé dans une paralysie qui a à voir avec la prédation. Je repense à Quignard. Fascination et prédation. Ce n’est pas dit comme ça, mais ça remonte immédiatement à la lecture : la sensation brute, première, celle qui est là avant même d’être associée au plaisir ou à son anticipation. Je dois arrêter de lire. Je dois relire. Et arrêter à nouveau.

Avant ça : l’écrivaine ralentit le récit qu’elle sait inexorable, essaye d’en dire la maximum sur la jeune fille – pas le maximum : le contexte, à supposer qu’on puisse contextualiser une vie. Des scènes, du coup, comme quelqu’un qui essayerait de ralentir la montée d’un orgasme.

Ça : le point de non-retour du récit, originel, névralgique, qui a lieu dans l’ignorance de ce qu’il signifie.

Après ça : le geste intime devient social, interprété – interprétation incomprise de la jeune fille qui vit à l’abri de la honte, y compris les humiliations qu’elle subit, dans la fascination de la découverte. Petite mort du récit qui s’effiloche : la suite du séjour dans la colonie de vacances où c’est arrivé, on l’attendait comme decrescendo naturel, un câlin post-coïtum, mais après ? Pourquoi ça continue ? La poursuite me déroute. Retour. Études. Anorexie-boulimie. Il est bien dit que la jeune fille vit dans le fantasme de retrouver celui qui l’a désirée et rejetée, que toutes ses décisions se font dans cet horizon, mais tout cela me semble sans commune mesure avec ce que je pensais et ressens encore comme le centre gravitationnel du roman. Trou noir. Je reste aveuglée par l’état de sidération qu’Annie Ernaux rend si bien, et qui fait plus que cohabiter avec la précision du récit : il en découle (plus les faits sont repris, plus ils s’obscurcissent). Ce n’est qu’après avoir fini le roman que les faits se sont reliés, souterrainnement : la dépossession de soi. Pas comme objet d’une possession physique – ou alors métaphoriquement. Elle s’échappe, se poursuit à travers un idéal qui implique sa disparition : non pas devenir autre, mais être l’autre, la monitrice qui plaisait à l’homme, être le même genre, en mieux – elle gobe avidement l’image, et son corps rejette ce corps étranger, le vomit – anorexie-boulimie. La jeune fille s’en sort pourtant : elle étudie, s’habille, se travaille et se creuse pour impressionner une idée d’homme, mais ce faisant, travaille aussi sans le savoir à devenir cette autre qui ne voudra plus de lui – mais d’elle, oui, enfin.

Je voudrais être capable de tenir un journal de lecture tel qu’en avait Blandine Rinkel (pas de lien : elle a publié un roman, fermé son blog ; je n’aime pas trop cette mode des vases communicants). Ne pas faire une critique du bouquin ; juste montrer comment il a vibré en moi à la lecture. C’est ce que je préfère lire chez les autres, et c’est ce que je voudrais faire ici ; ce que je ferais si je ne me laissais pas toujours rattraper par ce désir absurde de complétude – mais peut-être est-ce là le plus personnel des prismes…

 

 

 

 

Carnet de lecture : petit tas 1

Un an, deux ans peut-être que j’entasse mes livres à l’horizontale, près de mon lit et dans les derniers trous de ma bibliothèque, pour en dire un mot et garder une trace de leur lecture avant de les ranger. Je ne me souviens déjà plus de leur ordre de lecture, ou un ordre très lâche seulement : celui-ci avant celui-là, sans les intervalles ; alors pour retrouver une bibliothèque verticale, j’ai décidé de les prendre par petits tas hasardeux.

Villa Amalia, Pascal Quignard

Je me suis découvert un engouement pour cet auteur qui va au fond des choses sans user d’introspection. Il crée la profondeur en restant en surface, la surface incarnée, colorée, sonore des choses, qui toujours renvoie une lumière ou un écho sous les adjectifs qu’il juxtapose, redondants, contradictoires, en épanorthose, exactement comme sont les choses dans notre perception. Et jamais cela ne sonne faux, toujours juste, comme ses personnages toujours musiciens. Ce n’est pas tant le rythme que : le silence. Une sorte de Bach dans l’écriture, peut-être. Ou plus sec, plus contemporain, mais je manque de référence. Un Arvo Pärt, peut-être. Quelque chose d’épuré, quoique parfois précieux, qui résonne plus longtemps et plus intensément que n’importe quel lyrisme.

Parfois aussi, des fulgurances :

C’est polyphonique, parfois, mais on s’en rend à peine compte, tant on ne voit que les vies qui se forment et se déforment, et émeuvent lorsqu’elles se débarrassent de la gangue de leur destin pour mieux s’y (fondre ? résoudre ? dissoudre ? épuiser ? abandonner ?).

(La villa Amalia : une villa reculée, difficile d’accès, sur une île, dans laquelle se retranche Ann Hiden. Tellement retirée du monde, aspirée en son sein, qu’on l’entend bruire mieux que partout ailleurs – paradisiaque d’introversion.)

Des thèmes d’un roman à l’autre, en ostinato : la musique, la maigreur qui s’accentue avec l’âge, le retrait, le silence, la mer, l’amour pour l’enfance, la lumière, l’enfant, jamais le sien.

 

L’événement, Annie Ernaux

L’événement : l’avortement, qui ne dit pas son nom mais que tout le monde comprend, réprouve… et ne dénonce pas. J’ai été étonné par cette ambivalence, cet interdit que l’on s’interdit de voir et que par-là même on tolère (du moment qu’on n’a pas à se salir les mains).

C’est banal et c’est très fort, raconté par Annie Ernaux. Je pensais bêtement que le fœtus était récupéré par les faiseuses d’anges ; je ne savais pas qu’il fallait attendre et accoucher seule, plus tard, de cette fausse couche. Je ne sais pas comment l’on peut vraiment se remettre de  ça, ce qui arrive alors dans ses mains, cet innommable, ni vie ni objet, mort-né, même pas né.

J’ai ressenti une violente envie de chier. J’ai couru aux toilettes, de l’autre côté du couleur, et je me suis accroupie devant la cuvette, face à la porte. Je voyais le carrelage entre mes cuisses. Je poussais de toutes mes forces. Cela a jailli comme une grenade, dans un éclaboussement d’eau qui s’est répandue jusqu’à la porte. J’ai vu un petit baigneur pendre de mon sexe au bout d’un cordon rougeâtre. Je n’avais pas imaginé avoir cela en moi Il fallait que je marche avec jusqu’à ma chambre. Je l’ai pris dans une main – c’était d’une étrange lourdeur – et je me suis avancée dans le couleur en le serrant entre mes cuisses. J’étais une bête.

La porte de O. était entrebâillée, avec de la lumière, je l’ai appelée doucement, “ça y est”.

Nous sommes toutes les deux dans ma chambre. Je sus assise su le lit avec le fœtus ente les jambes. Nous ne savons pas quoi faire? Je dis à O. qu’il faut couper le cordon. Elle prend des ciseaux, nous ne savons à quel endroit il faut couper, mais elle le fait. Nous regardons le corps minuscule, avec une grosse tête, sous les paupières transparents les yeux font deux taches bleues. On dirait une poupée indienne. Nous regardons le sexe. Il nous semble voir un début de pénis. Ainsi j’ai été capable de fabriquer cela. O. s’assoit sur le tabouret, elle pleure. Nous pleurons silencieusement. C’est une scène sans nom, la vie et la mort en même temps. Une scène de sacrifice.
Nous ne savons pas quoi faire du fœtus. O. va chercher dans sa chambre un sac de biscottes vide et je le glisse dedans. Je vais jusqu’aux toilettes avec le sac. C’est comme une pierre à l’intérieur. Je retourne le sac au-dessus de la cuvette. Je tire la chasse.

Au Japon, on appelle les embryons avortés “mizuko”, les enfants de l’eau.

Et avant : se retrouver coupée soudain de ses amis, ses études, sa vie d’étudiante, tout en devant la vivre au jour le jour. Et après : l’hôpital, le mépris de classe.

Ceux qui sont contre le droit à l’avortement seraient-ils capables de lire ce livre (et de l’être encore) ?

 

La Bâtarde, Violette Leduc

Dans sa correspondance avec Nelson Algren, Simone de Beauvoir, jamais avare d’épithètes homériques pas piquées des hannetons, désigne Violette Leduc comme the ugly woman. Laquelle se perçoit comme la bâtarde. Fille d’un fils de bonne famille qui a engrossé la servante et n’a jamais reconnu l’enfant ; laide, mais habillée avec classe ; bonne à rien, mais fulgurante : génie geignarde, au lyrisme plein de viscères.

Mon cas n’est pas unique : j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde. Je n’ai pas travaillé, je n’ai pas étudié. J’ai pleuré, j’ai crié. Les larmes et les cris m’ont pris beaucoup d temps. La torture du temps perdu dès que j’y réfléchis.

Incipit de La Bâtarde

Parfois, je tombe dans des ornières : de bile et de découragement, tout m’est détestable, moi compris ; ça stagne et ça macère, et il n’y a rien d’autre à faire qu’essayer et attendre, peu à peu, de se désembourber. À lire Violette Leduc, on a l’impression que toute sa vie se passe dans semblable ornière, que c’est sa normalité, son refuge et sa croix tout à la fois. Ça grouille, c’est dégueulasse et splendide ; aucune pudeur dans le sentiment, c’est jouissif de bassesse, parfois, de tout ce refoulé brillant, l’envers de l’envie, carnassière, le besoin d’être aimée comme de chier, d’étouffer ceux que l’on veut embrasser, la détestation de soi et des autres, l’amour jusque dans l’enlisement ; et c’est lumineux, aussi, d’intensité, de tout ce que ça veut vivre.

Par moments, Violette Leduc prétend s’anéantir, elle joue le jeu du masochisme. Mais elle a trop de vigueur et de lucidité pour s’y tenir longtemps. C’est elle qui dévorera l’être aimé.

Extrait de la préface de Simone de Beauvoir

 

Autobiographie comme une galerie de personnages qui n’aiment jamais assez :
… la grand-mère adorée pour la mère qu’elle a aimé-détesté de ne pas l’avoir été assez…
… Isabelle, charnelle, adorée, délaissée…
… Hermine qu’elle aime et qui la répugne de contentement, qu’elle ne peut s’empêcher de faire souffrir – lui en faire baver, la dégoûter d’elle et, lorsqu’elle y réussit, ne pas supporter qu’elle s’éloigne, et alors revenir, l’adorer, s’humilier, recommencer…
… Gabriel, toujours là à l’abandonner, toujours là, l’homme qui l’attire parce qu’il lui répugne comme homme, l’ami qu’elle épouse, qu’elle étouffe, qu’elle idolâtre et torture avec Hermine ; lui qui se cabre, s’éloigne et revient stoïque, le devient, le reste – et cela la torture qu’il reste stoïque (c’est tout Ravages qu’on retrouve là, les amours intestines)(résumé par Simone de Beauvoir dans la préface : “En vérité, elle désire tout autre chose que la volupté : la possession. Quand elle fait jouir Gabriel, quand le le reçoit en elle, il lui appartient ; l’union est réalisée. Dès qu’il sort de ses bras, il est de nouveau cet ennemi : un autre.”)…
… M. Sachs, enfin, l’ami homosexuel dont elle s’entiche, et qui l’aide et la remue, la met à sa place : la met à l’écriture.

Tout est pris dans l’écriture comme dans le ressenti : intense jusqu’à l’enivrement, ça revire sans qu’on l’ait venir venir, ça tourne, ellipse, raccourci, emballement. On n’est jamais vraiment sûre de ce dont elle parle, ça se dérobe et elle avec, mais ça pègue assez pour que ça poigne, pour entraîner et fasciner – et la fascination ne s’arrête jamais avec le dégoût, s’en nourrit, s’enivre jusqu’à l’admiration. La bâtarde : invivable et géniale.

Elle ne s’excuse ni ne s’accuse : ainsi était-elle ; elle comprend pourquoi et nous le fait comprendre. […] Elle demeure complice de ses envies, de ses rancœurs, de ses mesquineries ; par là elle prend les nôtres en charge et nous délivre de la honte : personne n’est si monstrueux si nous le sommes tous.

Extrait de la préface de Simone de Beauvoir