Shôkan (petit froid)

Le persil seri (céleri japonais) prospère

Lundi 5 janvier

Arcs brisés sur le parking de l’église

Je repère en étendant les draps à sécher des taches de sang — désormais fixées. Le grand sac en toile lavé avec les draps a rétréci, ma hotte du père Noël désormais à peine plus grande qu’un tote bag. Une réussite, cette machine anticipée la veille. L’imprimante refuse d’imprimer mes feuilles de cours, même après un nettoyage de tête montrant de belles lignes cyan, magenta, jaunes, noires, même après avoir enlevé, secoué et replacé les cartouches, même après avoir redémarré l’imprimante, l’ordinateur, les deux débranchés, même après avoir tenté de mettre du scotch sur la puce d’identification de la cartouche (générique), même après avoir sacrifié une nouvelle cartouche d’encre noire que j’avais en réserve, même après qu’elle a été reconnue par l’imprimante, même pour imprimer en noir seulement, il faut changer les autres cartouches pleines aussi, je fais et refais les manipulations, je tape à côté de la machine et de son programme de voleurs, je hurle strident et passe globalement la matinée à sangloter. Trouver un imprimeur, aller racheter une cartouche, demander à une élève de me dépanner… toute décision est coûteuse, je ne me tiens à aucune, ça patine.

(Une danseuse du mardi m’imprime les feuilles et me les dépose le soir même, me sauve.)

Le cours se passe, je me raccroche à la douceur des sourires que j’amorce, en m’efforçant puis plus.

Une nouvelle posture corrigée, chez L. cette fois : parler de rotation des épaules ne fait pas tilt, mais la position modifiée qu’elle observe de ses clavicules, oui. Cela change complètement sa posture.

Et toujours le boyfriend en visio, quand ça ne va pas et quand ça va mieux, ses traits doux pour moi, son amour visible et sa peau hors de caresse.

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Mardi 6 janvier

Ma nouvelle barre au sol est peut-être un peu rude.

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Mercredi 7 janvier

Vingt minutes à faire le pingouin à l’aller, vingt minutes au retour : mes cuisses accusent la prudence sur le chemin enneigé puis verglacé. Une seule élève est présente au premier cours, où j’accueille deux étourdies du cours d’à côté, annulé. Le reste de la journée, j’ai un peu plus de la moitié des effectifs — une reprise ouatée.

Chanter Singing in the rain est irrésistible, même si cela devient je bois du jus de groseille chez les enfants. L’inventivité phonétique est folle et risque de rester — du yaourt à la groseille.

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Jeudi 8 janvier

La réunion se termine plus tôt que je le craignais, je peux aller au cours de stretching postural, ma journée s’illumine.

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Les sources autrefois gelées coulent à nouveau

Samedi 10 janvier

Je passe une heure à remettre à plat les cinq minutes de chorégraphie, groupe par groupe, pas à pas. Quand je lance la musique enregistrée (le pianiste a la grippe), je m’aperçois que le tempo est trois plus élevé que celui avec lequel nous avons travaillé. La version enregistrée est censée être ma version de référence pour le tempo. Anxiété.

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Lundi 12 janvier

Si vous aimez la texture de la panna cotta, mais que vous avez toujours trouvé ce dessert décevant (trop de sucre pour trop peu de plaisir), cette recette de tofu soyeux est pour vous.


Deux ordonnances, l’une à base de plantes en première intention, l’autre pas.


P. ne viendra pas danser, sa gynéco ne veut pas : on lui a diagnostiqué ce matin une tumeur dans chaque sein.
P. a tout juste vingt ans.


Une mère m’a demandé un cours particulier pour sa fille qui veut entrer au conservatoire : a-t-elle a ses chances ? La maman serait presque rassurée que je lui réponde par la négative. Il y aurait de la déception là tout de suite, mais moins à gérer, moins d’incertitude et de déception différée. Or, il y a des enfants pour qui je pourrais dire oui sans hésitation, des enfants pour qui je devrais dire non malheureusement, mais l’enfant que je vois souriante devant moi, bien placée et mal calée sur la musique, se situe entre les deux, dans la zone des si, des peut-être et à condition de.

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Mardi 13 janvier

C’était soit le concours soit les élèves, et je n’ai pas voulu sacrifier les élèves. Soulagement perceptible de la part d’une autre candidate lorsque je formule mon absence de préparation à cette journée d’oraux blancs. Nous sommes une huitaine à (ne pas vouloir) passer, à nous terrer dans l’immobilisme quand vient le moment de désigner un nouveau candidat — des ados qui ne veulent pas se faire interroger. Heureusement, il y a besoin de figurant pour faire le troisième larron du jury, et ça va mieux une fois passé de l’autre côté. Une fois qu’on entend les autres galérer aussi, ou nous montrer des manières de bien présenter.

Retours sur ma prestation : mon enthousiasme est perceptible, mais pour le coup en devient contre-productif (je me garde d’expliquer que ce n’est pas de l’enthousiasme, mais de la nervosité déguisée à la hâte). On sent que je suis à l’aise à l’oral (ce qu’il ne faut pas entendre), mais la culture territoriale, ne pas savoir si un directeur de conservatoire est nommé ou recruté, ce n’est pas possible. De fait, ça l’est, possible ; je n’ai découvert qu’en décembre le périmètre de ce qu’il y avait à apprendre.

Quand on me demande ce que j’envisage comme formations, après les bien-pensances d’usage, je parle de mon envie d’apprendre à jouer d’un instrument. Après l’entretien, le jury y revient : quel instrument, par curiosité ? À peine ai-je répondu le violoncelle, qu’il s’exclame qu’il en était sûr. Cela m’a fait étrangement plaisir, I felt seen, et laissée perplexe : qu’est-ce qui de moi fait penser ça ? les musiciens pressent-ils un instrument comme d’autres un signe astrologique ?


Un danseur ukrainien aux lignes incroyables débarque à la barre au sol — que je donne du coup en franglais (au cours suivant, T. traduit ce que je ne parviens pas exprimer avec finesse en anglais). J’ai tout enchaîné sans raconter de bêtises ni rigoler, me font remarquer les filles à la fin — de peur de ne pas être à la hauteur, sans doute. Ces jambes tout en cuisses et mollets, ces arabesques… je suis fascinée et stressée de ce qu’il pourrait penser, dois faire un effort pour ne pas me focaliser uniquement sur lui.

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Mercredi 14 janvier

Les déplacements et phrases en canon sont laborieuses à mettre en place. Je ne m’y prends peut-être pas si en avance que je pensais. Mais me rassure : j’ai 40 secondes avec les petits, 1 minutes avec les intermédiaires — soit un tiers des deux chorégraphies, dont je me faisais tout un monde et qui peuvent juste être ça, quelque chose, des doigts qui dégoulinent comme la pluie.

C’est quoi, l’uniforme ? Il sera comment, le déguisement ? Je réponds que le costume sera comme ci ou ça. Une grand-mère demande si je peux lui envoyer l’image, prend en photo l’écran du téléphone que je lui tends.

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Les cris des faisans se font entendre

Jeudi 15 janvier

Tout à mon sandwich de 17h30, je ne l’avais pas vu ; le danseur ukrainien de mardi m’alpague dans la rue. Nous cheminons ensemble en direction des studios, il se réjouit d’avoir a long warm-up, me demande des exercices pour mieux sentir son dos — s’arrête soudain et entre dans la boutique de danse surgie sur le trajet, en ressort dépité, they don’t have Grishko, je confirme que non, not since the war, puis il s’arrête au coin de la rue prendre un café, j’ouvre l’école, il arrive quand il veut.

Je lui tourne autour pour essayer de mieux comprendre son organisation posturale. Je ne suis pas habituée à scanner la posture d’hommes, pas avec cette prestance musculaire qui m’intimide, ces pectoraux qui élargissent le champ d’investigation. Je tâtonne, au figuré comme au propre, les mains sur ses omoplates pour qu’il les abaisse et surtout les écarte. Il mime le mouvement avec ses mains pour être sûr de comprendre et me présente son dos can you do it again? Il ne sent pas, il a besoin d’une sensation, s’il l’a senti une fois il pourra le reproduire. Je lui tire un peu sur le coudes, l’incite à repousser mes mains sous ses aisselles, lui parle des ailes de chauve-souris, mais ça ne prend pas vraiment, alors j’attaque frontalement, on reprend à l’épaule, la clavicule en arrière, l’humérus en rotation interne, l’avant-bras en rotation externe, on reprend out, in, out et le tout combiné oh, I think I’m feeling something. Je ne suis pas capable de davantage, alors je lui note le nom, l’adresse, le numéro et le planning des cours de stretching postural en lui disant que c’est ce dont il a besoin. Il me demande si je danse dans des théâtres, pas professionnellement I never was good enough, et lui d’objecter un peu étonné que je suis a beautiful dancer with good lines ou l’inverse good dancer, beautiful lines, quelque chose comme ça, j’essaye de me rappeler des horaires de cours. Il ne comprend pas bien, is it a ballet class ? Non, non. Quand je lui explique qu’on peut passer un quart d’heure à marcher, en sollicitant des muscles précis, ses yeux s’agrandissent, il sourit, c’est exactement ce qu’il cherche, je le sais, she’s gonna poke you and pinch you here here and here jusqu’à ce qu’il trouve les sensations qu’il est venu chercher.

Cela ne me frappe qu’après : la raideur chez ce danseur souple — autistique, la difficulté à communiquer masquée par la distance linguistique.


Les cils de S. font le colibri. Elle convulse. Je pars chercher fébrilement mon téléphone dans mon sac tandis que l’autre étudiante en médecine confirme posément qu’il va falloir appeler les secours. Je ne l’ai pas trouvé qu’elle a déjà composé le 15, tout en infligeant divers tacles à S. inconsciente. Deux doigts enfoncés profondément dans la gorge juste sous la mâchoire la font revenir ; la communication avec le 15 n’aura pas lieu. Elle lui caresse doucement les cheveux au-dessus de l’oreille et continue les tacles, mélange de tendresse et de violence aussi professionnelles l’une que l’autre — qui me heurte. Je voudrais être cette main, ne peux l’être. Je me tiens loin, tout près, trop près, propose qu’on se recule pour lui laisser de l’air. Puis c’est un babil incompréhensible entre les deux étudiantes en médecine, celle dont le malaise vagal a dégénéré et celle qui lui sauve beaucoup la vie ces derniers temps. Dedans, il y a coma et bien partie, ça va je peux me relever et prouve-le.

S. n’aime pas faire peur aux autres. Je suis fuyante et renfermée ensuite, incapable de contredire sa spirale de culpabilité.

Ses cils qui font le colibri.
La main qui rassure, caresse ses cheveux sur la tempe.

Plus tard, il y a des phrases que je ne réconcilie pas.
Désolée d’avoir failli mourir. 
C’était rapide, d’habitude, je convulse plutôt pendant 5 à 8 minutes. 

(Dans J’ai toujours ton cœur avec moi : « Je suis encore morte »)

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Vendredi 16 janvier

Investie, attentive, appliquée, enthousiaste, dynamique, énergique. Très, un peu, parfois, souvent. Même si l’enthousiasme déborde parfois en bavardages. Verticalité, en dehors, placement, appuis, controlatéralité. Les fondamentaux sont compris, acquis, en cours d’acquisition. Je l’encourage désormais à se concentrer sur. Attention à ne pas forcer l’en dehors, à la ponctualité. Un bon semestre, un très bon semestre, un bon semestre dans l’ensemble, une évolution qui augure bien. Bravo, point d’exclamation, point. J’ai fini de remplir les bulletins des enfants.


Plaisir d’avoir L. à déjeuner. On discute concours de circonstances et de la fonction publique, cancer du sein chez des vingtenaires, enseignement de la danse. Pouvoir parler de notre métier sans parler boulot.

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Samedi 17 janvier

Le pianiste étudiant joue au même tempo que le pianiste accompagnateur, et son professeur semble heureux de la chorégraphie aperçue. Soulagement.


Une élève s’étonne à l’arrivée du pianiste, elle pensait que ce serait « un troisième ». Intérieurement, je traduis par : elle ne s’attendait pas à pouvoir avoir un crush sur lui. Le jeune homme est d’une beauté et d’une gentillesse désarçonnantes. Cela me fait le même effet que lorsque j’avais un âge similaire au sien, je suis fascinée et, si je ne perds plus mes moyens, je m’excuse à chaque fois que je l’interromps et m’excuse quand il me fait remarquer que je n’ai pas à m’excuser.


Discussion jusqu’à pas d’heure en DM Insta. Depuis que j’ai quitté mon CDI et les discussions WhatsApp en journée avec JoPrincesse dans un coin de mon écran, je goûte moins souvent au plaisir de l’écrit synchrone, des réparties du tac au tac et des trois petits points qui dansent. Pas forcément une réussite pour le sommeil.

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Dimanche 18 janvier

Tôji (solstice d’hiver)

Les brunelles poussent
du 22 au 25 décembre

Et c’est Noël,
il y a du saumon, des blinis express, de la fondue savoyarde
(pas de tête de moine)
des verres massifs en cristal qui, vides encore, diffractent le chemin de table
il y a le boyfriend avec moi
le sapin décoré comme j’aime, comme dans mon enfance,
des nuits difficiles avec mes ronfleurs,
des nuits mal prolongées sur le canapé en velours rouge qui sera élimé d’ici quelques années,
des jours de fatigue accumulée et des aubes incroyables pour lesquelles il n’est même pas besoin de se lever tôt, juste du canapé
il fait beau mais surtout il fait jour, enfin
des jours lumineux passés à parler avec Mum
c’est gai, nous sommes gaies,
et c’est triste aussi un peu, quand ça me fait mesurer sa solitude en creux

Les cerfs perdent leurs bois
du 26 au 30 décembre

Au terme d’une après-midi
énergique énergivore
à arpenter
boutiques, cintres, allées et venues et retour du centre commercial,
la parure bleu layette
qui n’est pas layette mais légèrement lavande
la parure bonnet-écharpes-gant d’un bleu assez layette pour que je ne les porte à peu près jamais
est échangée contre une parka chaude, légère, imperméable, cintrée
— orange brique
j’aurais aimé sortir cette couleur un peu trop moi, un peu plus assez moi,
mais les parka non-noires non-bleu marine non-moches ne sont pas légion
le bleu layette lavande changeait lui
j’imagine qu’on ne peut pas lutter contre sa colorimétrie
la parka est adoptée
c’est vrai que mon manteau d’hiver était élimé
je le vois maintenant sous le col si chic si parisien si dame
quelques centimètres duveteux à côté de la trame étendue
du tissu taupe devenu verdâtre
curieux comme on peut continuer de voir ce qui a été au lieu de ce qui est devenu

Les amies sont annulées
raison varicelle variées
c’est dommage, mais c’est reposant
sauf L. avec qui nous discutons des heures, littéralement
c’est bon l’amitié
j’avais presque oublié
et les restaurants au débotté
le bun bo me fait davantage plaisir que son mérite intrinsèque
je change de place pour fuir la guirlande électrique épileptique
toujours plus proche de mes proches
il fait froid
mais dehors
dedans, il fait chaud au cœur

 

 

Dans le train, je rédige les appréciations
travail laborieux qui ne passe que parce que les paysages passent plus vite encore
me donnent l’impression d’avancer
au moins un peu

Je visite la nouvelle maison de Dad en son absence. Le pavillon d’extérieur est plutôt laid, évoque une petitesse toute pavillonnaire, mais dedans, on n’en voit rien, on s’y sent bien. La configuration me rappelle la maison qu’habitait mon père quand j’étais adolescente et que j’y étais aussi chez moi un week-end sur deux, quelque chose dans les carrelages ornementés, l’escalier avec sa fenêtre, les toilettes dessous. J’y retrouve, parmi les affiches vintage de propagande communiste russe, celle que je lui avais rapportée du Vietnam, et cela me fait plaisir, alors que tout ou presque a changé, la télé encore plus immense qu’avant, le lit-trampoline du chien, le chien aussi d’ailleurs, les photos de mon demi-frère sur le frigo, avec une girlfriend que ni eux ni moi n’ont jamais rencontrée. Dans la chambre d’amis que j’occupe, la fenêtre et ses volets en accordéon ouvrent sur les environs environ gelés, c’est dégagé, presque une vallée — urbaine, de jardins et de maisons de ville (à nains de jardin, mais pas que).

Ma belle-mère parle au chien du chat en disant « ton frère » et au chat du chien en disant « ta sœur ». Je suis quant à moi « à bout de nerf avec chat-Boudin » — qui s’appelle vraiment Boudin et vient chercher la gratouille. Le face-à-face avec ma belle-mère n’a rien de la bizarrerie que je craignais, ouvre au contraire sur des conversations à nu, sans la parade de piques bretonnes que je lui connais à plusieurs,
des conversations entre adultes
qui ne savent pas toujours, pas forcément ce qu’ils devraient faire, qui le font au mieux
il n’y a plus d’enfants, il n’y a plus à prétendre
est-ce là que se dessine l’orée de leur vieillesse ?

Dad en maison de repos sèche le sport pour que l’on déjeune et passe l’après-midi ensemble. Je ne sais pas si je suis rassurée ou inquiétée par les deux bières qu’il s’enfile en pleine convalescence, et les saucisses de ma croziflette en plus de son steak-frites. Quand l’appétit va. Je suis au bord de l’écœurement (d’avoir tenu à terminer ce cheesecake crémeux), la chambre de Dad au bord d’un lac. On y reste plusieurs heures puis on reprend la voiture pour une heure de route — « on » allégé d’une personne. Ça m’a fait plaisir de le voir, lui de me voir. Enormément, par texto.

Le blé pousse sous la neige
du 31 décembre au 4 janvier

Podotactile ensoleillé

Saucisson de canard sous vide dans le sac, je poursuis mes appréciations dans un autre train. La correspondance a été annulée, et je tire ma valise-cabine aux abords de Vierzon pour trouver un café où passer une heure et demie chauffée. 31 décembre. Tout est de pierre, froid et fermé, mais un Patapain est annoncé à 300 mètres, soit l’enseigne où ma belle-mère disait trouver des galettes de pomme de terre, celles que l’on mangeait dans mon enfance chez grand-mamie-de-Bourges, que je n’ai jamais trouvées nulle part ailleurs, ni connu de quiconque, sauf du boyfriend qui les mangeait lui en Sologne avec de la gelée de groseille. Je passe outre les galettes des rois pour aller directement aux galettes de pomme de terre, il y en a, l’excitation est totale, le menu du réveillon à deux tout trouvé. Le café a en outre du thé Richard et des fauteuils moelleux, l’annulation du train est toute pardonnée.

Ecce les galettes à la pomme de terre

Le réveillon est expédié, galette de pommes de terre et soupe maison un peu trop épicée. Commencent les vacances chez le boyfriend, dans sa nouvelle maison où il faut encore que je trouve mes marques. Je cherche une pièce sans bruit, fuis les sifflements du poêle à pellets dans le salon, le cliquetis de certains radiateurs ailleurs, telle ventilation. Le tiroir à couverts, lui-même niché dans un tiroir à casseroles m’agace de la double manipulation qu’il nécessite, que je finis pourtant par maîtriser. Il faut trouver les gestes, se faire aux lieux. Je suis comme le chat, frileuse au changement. Il n’est pas d’une grande présence, toujours fourré sous les draps — un boudin de couette, c’est comme ça que nous disons.

Le boyfriend est content de son bout de forêt, c’est ça qu’il voulait et c’est ça : pas des arbres remarquables dans un jardin, ni un terrain qui donne sur la forêt, mais un bout de forêt avec ce qu’elle véhicule de conte, de soir de pleine lune, belle, sombre — de prosaïque et terne, aussi, avec toutes ses feuilles mortes et ses hauts troncs. Je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus, mais c’est de là que vient la demi-teinte, mon manque d’appréciation.

Il ne me reste plus que quelques jours de vacances, mais encore tous mes cours à préparer. Plus de cases à cocher que de jours pour le faire, et c’est une crise d’angoisse dès le premier janvier. Il faut te ressaisir, me dit le boyfriend qui ne me dit jamais ce genre de choses, probablement démuni de me voir encore déjà pleurer.

La détente arrive sur la fin, alors que la reprise est imminente et que j’envoie tout valser mentalement, que je m’en fous enfin, pas juste le temps d’un épisode de série, tout un jour, jour de grâce blanche du 4 janvier : après un rab de sommeil, je choisis de bloguer plutôt que de travailler, et nous faisons l’amour dans la lumière blanche et les draps vert d’eau, ça lâche enfin, on peut crier sans crainte de déranger les voisins. J’en développe une tendresse pour le papier peint kitsch de la chambre, j’aimerais maintenant que rien ne change, qu’il reste, refaire l’amour sous les amandiers de Van Gogh. Le temps comme le jardin est suspendu dans le givre — éternité momentanée.

Au pieu

Au pieu
lu de deux traites sous la surcouette plaid

j’ai cru l’autrice auteur
Selim-a Atallah Chettaoui
ou son narrateur narratrice

je ne bois pas de café
mais j’ai relate-é
un peu pas trop heureusement
tenir
convulsions anhédoniques
comme plaisir de lecture

tout ce qui suit,
citations


les yeux irrités par les poils du chat qui est parfois là
les poils qui se collent aux draps sans jamais vouloir
disparaître et qui collent les yeux qu’il faut décoller à
coups de café
[…] les deux doubles qui font survivre au jour qui arriver
[…] le jour qui fait crever d’envie de macérer dans son marc
de crasse


et pourtant malgré tous les cafés
le corps roide reste
recroquevillé


le matin
tout va bien
normalement
à peu près
on peut encore espérer un peu

une belle journée s’offre à nous
carpe diem
serre ton bonheur
va vers ton risque
saisis le jour

Miracle Morning

réveil à six heures du matin


il est déjà l’heure de dormir
dormir tôt c’est important comme les gens lisses et
propres et beaux qui travaillent et qui participent au
PIB
si on dort tôt demain ça ira mieux nous aussi on
sera quelqu’un de lisse et de propre et de beau qui
dort tôt et qui participe au PIB


ça fait du bien de se laisser disparaître


jeu de scroll de story en story
[…] storytelling envahit tout
franglais envahit tout


toute la journée angoisses
[…] l’écoulement
cesse avec

binge watching
binge eating
binge scrolling

[…]

ça
tient
de moins en moins
binge eating binge watching binge scrolling
game over try again

ça
devient de plus en plus
le problème
binge eating binge watching binge scrolling
game over try again

ça
ferme de moins en moins
le gouffre
binge eating binge watching binge scrolling
game over try again

ça
ouvre de plus en plus
le gouffre


ça manque le temps d’antan
où l’on croyait devenue grand
quelque chose d’autre
d’ontologiquement différent
catégorisation radicale
le monde des adultes le monde des enfants

découvrir
pendant que le temps file s’effile que le fil s’effiloche
que c’est pareil
qu’il faut tenir
juste tenir

être adulte c’est ça
tenir
ne pas laisser tomber
ne pas se laisser tomber
tous les jours bras levés
vivace comme cyprès
contre les vents traîtres


on n’aura jamais le temps
de tout faire
de tout voir
de ne pas être un connard

100 souvenirs de 2025

100 souvenirs de l’année écoulée, sans regarder les photos ni en parler avec les autres : on avait fait ça l’année dernière, c’est vrai, j’avais oublié avant de lire la mouture 2025 de Dame Ambre. Cela m’a donné envie de retenter l’exercice — parfait pour ne pas voir passer un ou deux trajets en métro.

  1. Manquer de me tôler en venant saluer à la fin de mon premier spectacle de fin d’année en tant que professeur de danse
  2. Une nuit d’amour — une coulée d’amour — dans l’obscurité complète
  3. Le boyfriend réjoui comme un gosse dans sa nouvelle maison vide avant l’arrivée des déménageurs
  4. Ma première Cornish pasty
  5. Le plaisir de massacrer Clair de lune de Debussy dans une version simplifiée durant les quatre jours plutôt pluvieux passés dans un AirBnB avec un piano quart de queue
  6. Le collègue ancien formateur qui passe la tête dans le studio, voit mes élèves répéter et leur dit « C’est bien, le filles. » (Je n’ai pas oublié le s, c’est l’accent.)
  7. Le même qui, me raccompagnant au métro en voiture, me dit qu’il est content de moi, de ce que j’ai fait avec les élèves, je ne les ai pas mises en danger
  8. Gérer la nuée d’ado déçues quand les pointes sont annulées (so much for la non mise en danger)
  9. Une leçon improvisée sur le spot de la tête dans les tours sur la pelouse du square et une boîte de macarons d’ici
  10. Le maquereau, le beer battered fish et la salicorne au restaurant turquoise de Newlyn
  11. L’exaltation parmi les bruyères dans la golden hour
  12. Mum qui prend le rond-point à contre-sens après une erreur d’embranchement qui nous aurait fait rater le ferry
  13. Les glaces à rien à la clotted cream
  14. Le champ qui sent le pain grillé lors d’une randonnée décevante sur bitume
  15. Les mûres comme snack gratuit en randonnant sur le bord de mer, dans une végétation qui transforme ce bout de côte en plantation de thé
  16. À table, Mum qui me dit, je ne sais plus avec quels mots, qu’elle m’observe adulte, que je ne suis pas comme elle, que j’ai plus d’empathie ou de bienveillance, mais ce ne sont ses termes, je n’ai pas retenu les mots, juste la lumière que cela a fait naître
  17. Le port de Newlyn par la fenêtre du AirBnB de guingois
  18. Voir P. déployer son cygne et gagner en confiance en cours particulier
  19. Les plaques de cuisson constellées de postillons gras après le passage du boyfriend et tout ce qu’il en est advenu sur table et dans mon estomac
  20. Cinq mois de vie commune dont il ressort : oui aux câlins à domicile, non au bruit incessant qui sort des écrans
  21. Les massages de pied du boyfriend
  22. Les chirashis du samedi soir, avec double ration d’avocat
  23. L’exaltation de Liv Maria, la force de vie de Julia Kerninon — lectures partagées avec Melendili
  24. Le boyfriend qui me caresse la tête comme un enfant malade et me serre contre lui contre les sanglots inarrêtables, le sentiment de faute irréparable qui vient de loin, contre lequel je ne peux rien, sur le point de me perdre (et lui, qui me confie a posteriori que je lui ai fait peur)
  25. Découvrir la nouvelle maison de Dad sans lui et lui rendre visite en maison de repos / son SMS ensuite « énormément plaisir »
  26. Le chat qui vient ronronner sur mes jambes par-dessus la couette alors que le boyfriend est reparti sans lui pour quelques temps
  27. La jalousie jouée envers Martin, le moniteur d’auto-école pour lequel le boyfriend se parfume
  28. Revenir à la gare à trois professeurs et trois roses de front
  29. Devenir autre chose que collègues en écoutant une détresse psychologique, puis des bribes d’histoire personnelle
  30. Le quiproquo avec la psy et une séance qui a failli être la dernière sans que je le sache
  31. La douleur légère au genou pendant des mois, et le soulagement de l’infiltration sans commune mesure avec celle de la hernie discale
  32. Les bruits de travaux et le plafond palmier à dalles lumineuses lors de l’IRM qui me diagnostique finalement un ménisque fissuré
  33. L’envie de jeter la manette par la fenêtre, même avec le jeu au casque — bruit de plastique énervé
  34. Cette carte de remerciement infiniment émouvante
  35. Se demander s’il faut écrire Sherpa ou sherpa en relisant ce manuscrit maintenant publié / apprendre tout un tas de trucs sur l’alpinisme et mon amie
  36. Les asperges au peanut butter chez Britney pour mon anniversaire
  37. Installer la table de jardin offerte par le boyfriend dans ma chambre pour avoir chacun un bureau
  38. Partir en expédition Le bon coin au débotté pour trouver un bureau où le boyfriend puisse installer son ordinateur et sa tablette graphique / Mum qui plaisante en rajoutant un zéro de trop
  39. Le chat qui surveille la main de Mum sur le levier de vitesse
  40. L’adieu à l’appartement de Montrouge
  41. L’exercice de Pilates piqué à un cours avec Mum pour les élèves de barre au sol
  42. Unlocker un nouveau niveau d’en dehors en cours de posture
  43. Survivre à quatre semaines avec un seul jour de congé hebdomadaire
  44. Passer de 16 à 21h de cours hebdomadaires
  45. Les pâtes du mercredi et du samedi midi dans des bacs de glace au chocolat
  46. La petite explosion de la couronne qu’on ouvre en port de bras comme étant ma marque de fabrique, selon CC
  47. Être raccompagnée au métro par S. en collants roses et guêtres noires sous son manteau, la choquer en sortant du pain et du fromage en tranche de mon sac de danse
  48. Donner des cours particuliers à une gymnaste qui fait les championnats de France et dont la cousine a dansé Serenade aux États-Unis
  49. La posturologue qui me rapporte on est contente de l’avoir, avec elle on danse vraiment
  50. La visite d’une baraque bourbier inchauffable indémerdable
  51. Découvrir certaines de mes plus belles écharpes ruinées et faire la chasse aux mites
  52. Se faire plaisir en abordant du répertoire en stage / La Bayadère (la variation de la flûte) et Dances at a Gathering (le danseur en brun) / le groupe incroyable et ma dame pétillante aux cheveux tout blancs
  53. La petite fille aux bras scarifiés qui court de joie après le spectacle (et n’est plus là à la rentrée, dépression sévère)
  54. Les bretelles de justaucorps qu’on réunit avec des ronds de porte-clefs pour le spectacle
  55. Le grand gaillard à qui échappe une larme d’émotion parce que ce spectacle est le dernier avec le conservatoire après y avoir fait toute sa scolarité — il passe au niveau supérieur
  56. Appeler Tavistock « ta biscotte »
  57. Le calendrier de l’Avent en forme d’objet astronomique précieux
  58. La joie quand Coline Pierré s’abonne à ma newsletter danse
  59. Apprendre qu’au conservatoire, la prof de danse de mon adolescence me surnommait Bambi
  60. Les bagues et les tresses lumineuses de H., quand on s’éternise en discutant bien après la fin de mes cours — les goûters que je lui suggère
  61. Les crumbles deux chocolats du mercredi midi
  62. Les squats qui me tétanisent les cuisses sans aider le genou, chez une kiné où je ne suis pas retournée
  63. Le nouveau pianiste qui pourrait être un pote
  64. Se retrouver en collants roses et godillots dans la cour d’un lycée, magie de l’exercice d’évacuation incendie
  65. Les musiques chelous qui servent de sonnerie au lycée, interfèrent dans la musique du cours de danse et me donnent systématiquement envie de les interpréter par des mouvements désarticulés
  66. Le trajet retour en métro avec une élève débutante adulte, qui m’explique faire de l’animation et visualiser les mouvements de danse comme les silhouettes qu’elle anime, avec des points-clés (le pouvoir de la visualisation !)
  67. Se hurler dessus avant de rendre les clés de la voiture de location, tout au stress de rater le train
  68. Faire la lecture du cirque et du tracteur vert au fils de JoPrincesse
  69. Causer trouble anxieux avec C. dans le cimetière de Montrouge (et ses allées par essence d’arbres)(et sa stèle vitrail)
  70. Les sous-verres en forme de vinyle au seul café qu’on trouve d’ouvert la même ou une autre fois (une librairie japonaise) — il semblerait que ce soit en 2024
  71. Voir deux spectacles de Martha Graham pour la première fois et dans la même journée
  72. Ce dernier mercredi si chaud de juin, où l’on m’offre des chocolats
  73. Les volutes à la Van Gogh et « G-Ives-verny » sur la broche-prénom du boulanger
  74. Les derniers accras de morue au restaurant de poisson de Montrouge
  75. Le salon de thé Krème qui a fermé
  76. Les rares mais longs coups de fil avec L., notamment la fois où elle me raconte avoir soufflé une lampe-lune-néon en verre
  77. Se remettre à pleurer quand il me demande à quel niveau de vert couper les poireaux
  78. Le canapé de la voisine qui brise le vasistas du salon lors de la livraison
  79. Moi qui soupçonne le boyfriend d’être TDA, lui qui me soupçonne d’être un brin TSA
  80. En pantalon à pinces, avec un masque et de la fièvre, improviser un échauffement sans barre, pour des élèves qui ne sont pas les miennes et sont filmées par les caméras de France 3 région
  81. La découverte d’un nouveau plat indien à la noix de cajou
  82. Barricader les fenêtres d’oreillers, plaids et coussins pour tenter de dormir dans le noir en Angleterre
  83. Le pull rayé blanc, vert pâle et vert foncé que je n’ai pas acheté à cause de sa composition plastique
  84. Manger un msemen au soleil avec L. dans le parc aux coqs
  85. Écrire mon prénom sur un chevalet en papier, un geste que j’avais oublié
  86. « Mais ils sont beaucoup plus vieux que toi, ils ont 34 ans. » Plus jeunes, donc. Incrédulité de mon interlocutrice, qui en arrête de pousser son vélo.
  87. Goûter le merveilleux de chez Brier en updatant avec M.
  88. S’emmêler les pinceaux temporels  et savourer le roulis lingual allemand devant Dark
  89. La flaque de larmes d’une enfant figée parce qu’elle n’a pas réussi un pas — une flaque, comme dans les bandes dessinées !
  90. Ces Anglais qui font des plongeons en combinaison dans le port de Mousehole
  91. Une petite fille qui m’offre une gourde à fleurs à la fin de l’année car la mienne a été décrétée trop petite (elle passait sous tous les robinets)
  92. Une autre élève qui part en fou rire quand je ramasse sa gourde, persuadée que c’est la mienne nouvelle (le motif floral à l’aquarelle est très similaire)
  93. « C’est ton côté farfelu » dixit la directrice en voyant la fleur en fil de chenille offerte par une enfant et plantée dans mon chignon
  94. Le paquet de Chocapic XXL pour pourvoir aux petits-déjeuners du boyfriend et des miens (en topping sur les flocons d’avoine)
  95. Le boyfriend qui me raconte son avancée dans Clair-Obscur comme si le jeu vidéo était une série
  96. « Mais on va avoir la honte, si c’est un jeu vidéo » dixit une enfant quand je leur fait écouter la chanson de Clair-Obscur que j’ai sélectionnée pour le spectacle
  97. Les élèves qui se mettent à chanter La Bohème tout autour du piano tandis que l’autre groupe passe au milieu
  98. Faire les boutiques avec Mum à la recherche d’une parka qui ne soit pas noire (et jolie) (et imperméable)
  99. Croiser A. le lendemain de notre cours quand elle emmène ses enfants au leur. Découvrir au moment où elle repart à Versailles qu’elle aurait été partante pour se voir hors des cours de danse
  100. Trouver des galettes de pomme de terre à Vierzon à la faveur d’un train annulé et les mettre illico au menu du réveillon

Après avoir parcouru la galerie photo de mon téléphone, j’aurais pu ajouter :

  • un élan pour des tests culinaires : beignets de poireaux, palak paneer, salade aux asperges crues, grilled sandwich courge buternutt-miso-cheddar…
  • les électrodes chez le kiné
  • lire des BD dans diverses médiathèques entre les cours que je prends et ceux que je donne
  • utiliser des pièces d’échec pour visualiser le placement des élèves dans les chorégraphies
  • les magnolias en fleur au parc Barbieux
  • reconstituer les anamorphoses géantes du palais des Beaux-Arts
  • cuisiner la même recette en visio avec C.

Revue de blogs #20

[…] j’ai l’impression que l’IA circule partout, parfois même dans les textes ou commentaires amis. Peut-être qu’elle révèle seulement la platitude de nos langues. […] Partout l’impression que le langage se vide.

Caroline Diaz, notre besoin de fictions, Les heures creuses

L’IA qui révèle la platitude de nos langues, c’est exactement ça. Des tournures prêtes-à-dire qui ne disent rien. Corporate, creuses ou ronflantes. Qu’elles soient écrites ou générées n’y change pas grand-chose (c’est probablement là la tristesse).

…

Nous sommes tous complices et compromis. C’est le bon point de départ pour penser à ce que nous devons changer. Toute position de la vertu est vouée à l’échec. Il est impossible d’être vertueux dans le monde courant à moins d’être hors-système. […] La complicité est une arme beaucoup plus efficace dans la réforme des institutions. Je suis compromis donc je dois penser le changement pour l’être moins.

Karl, Mon cœur a bondi, Les carnets Web de La Grange

…

Je crois que j’aime éprouver ce sentiment qui ressemble à celui de l’enfance devant les premières lettres, quand on ne sait pas encore les déchiffrer. Savoir qu’il y a du sens, caché mais pas inaccessible […].

Christine Jeanney, block note — oiseaux, Tentatives

Apprendre à lire, à déchiffrer tout du moins, la musique, le braille, l’alphabet cyrillique, les kanjis, la langue des signes (française). Ou les brouillons de structures littéraires qui illustrent l’article d’origine, comme des infographies sans légende.

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Walking the narrow path between the forest’s tall evergreen trees felt like entering a European cathedral with a towering vaulted ceiling. […] You feel small and big all at once.

Trouvé chez Karl

At once, minuscule comme individu, immense comme partie du tout qui ne s’en détache plus, se confond avec.

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(ça devrait me permettre de mettre de côté et définitivement la question de ma légitimité à traduire, moi qui n’ai fait aucune étude en ce sens, quand trois traductions qu’on peut qualifier de professionnelles, ou de références, font ce raté)

J’avais oublié que je m’étais libérée ce jour-là de l’item légitimité. Peut-être parce que c’était sur le moment.

Purée, c’est tellement ça, la légitimité qui se trouve et s’oublie l’instant passé…

À qui ou quoi on donne de la légitimité. Qu’est-ce qui fait que trois professionnels reconnus acceptent de traduire par « champs d’oreilles » sans reconsidérer cette sorte d’absurdité, parce que c’est VW, qu’elle est grande, qu’elle a toujours raison, et que si elle veut mettre des oreilles flottantes sur des tiges dans des champs, sa licence poétique, son statut le lui permettent. Sauf que ce n’est pas ce qu’elle fait. À quel moment on s’incline, à quel moment on essaye de comprendre sans l’entrave du légitime, du statut, de la statue.

Christine Jeanney, block note — écoute, Tentatives

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Dans un « petit aparté » à déplier, Dame Ambre raconte une histoire de mains qui se rencontrent et c’est <3

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Just like a muscle gradually losing its strength without training, our brains gradually loses its ability to be in a unstimulated state if we are constantly  gratifying it with stimuli.

What the phone does is to manufacture frustration, a frustration that would not exist if we were not used to being quickly and easily gratified.

Sometimes I think life is just a lifelong journey of being able to convince our selves to go in the direction we actually want to go versus simply going along with our desires and impulses.

Winnie Lim, a different dimension of gratification

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Je ne les imagine pas comme si leur histoire avait continué, comme ils seraient maintenant, mais figés dans l’un ou l’autre des états dans lequel je les ai connus.

Sacrip’Anne, Les absents avec qui je vis, Sisters Cia

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Il nous manque cette proximité géographique qui permet d’éclater une pizza sur les marches de la BNF, pour le simple plaisir de se salir les doigts ensemble. De discuter de projets qui n’iront nul part, de créer un plan de livre dans un studio enfumés, ou de discuter en terrasse d’un projet de podcast. Rien n’avance vraiment, mais on en parle et c’est stimulant. On est ensemble et c’est le principal non ?

Orcwran, Chers eux, Carnets d’un passeur

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La transmission est toujours une chose étrange. […] Il ne s’agit pas de discours, mais de la ré-interprétation d’un geste à chaque génération. Certaines choses survivent plusieurs générations. Certaines s’estompent dans leur déformation ou dans leur oubli. On ne sait jamais ce que l’on va transmettre, ni ce que l’on va éviter de passer.

Karl, transmettre, Les carnets Web de La Grange

La dernière phrase, je la constate déjà dans ma deuxième année d’enseignement de la danse. Les élèves s’amusent à reprendre en cours une passe en duo, pour moi anecdotique, d’une chorégraphie de l’année dernière, et ouvrent leur couronne avec la même impulsion que j’y mets presque toujours sans y penser…

…

J’aime beaucoup le fait que ce soit à la fois à moi et pas à moi. Que ça m’appartienne un peu comme un coucher de soleil ou une fleur de passiflore déterminée, ouverte un 24 décembre.

Christine Jeanney, block note — marginalia, Tentatives

…

Je n’ai pas un article à citer en particulier, mais j’ai aimé suivre l’Avent d’Étienne-Orcrawn, sage-femme auteur du blog Carnets d’un passeur.

…

[…] avoir la nostalgie de ce qui n’a pas été est mystérieux.

Christine Jeanney, block note — shine on your shoes, Tentatives

…

Sorte de retour au réel après des moments aspirateurs […]

Christine Jeanney, block note — merles, Tentatives

Aspirateur, le moment des fêtes.