Journal de début avril
Mercredi 1er avril
C’est mon premier mercredi 1er avril de prof de danse. Mon tout premier poisson est rayé, assorti au T-shirt à manches longues que j’avais gardé en attendant de me réchauffer et que je n’ai du coup pas retiré de la journée. À midi, j’ai un aquarium dans le dos et, à la fin, de la journée, c’est tout un banc de poissons qui nage au moindre soubresaut. Quelques mères se marrent, se doutent que tous ces poissons ont dû être scotchés avec la subtilité d’un coup de poignard dans le dos. Celui-ci, c’est un poisson d’Astrapi, je le reconnais, s’exclame une enfant, tandis que mi filii confirme l’avoir découpé du magazine.
Le soir venu, je vide mes filets et scotche la pêche sur le rabat intérieur de la pochette en plastique où je range mes cours. Les coloriages sont allés bon train. Le lendemain matin, en les transférant chez moi, je m’aperçois qu’il n’y a qu’un seul tout petit dessin — sur la plupart, les contours que je prenais pour du crayon à papier ne sont qu’impression pixelisée. Je ne me souviens plus : à leur âge, aurais-je préféré colorier ou dessiner mes propres poissons ?
La choré des intermédiaires est terminée. Ça ne ressemble pas encore à grand-chose, mais au moins je sais à quoi ça doit ressembler (asymptotiquement).
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Jeudi 2 avril

L’arbre au fond du jardin a désormais à nouveau des feuilles. C’est l’automne sur le forsythia et il neige des chatons (cet instant de surréalisme lolcat vous est offert par le saule pleureur).
Cours de posture : au menu du jour, musculation des bras, gouttière dans le dos et un nouvel exo pour travailler l’arabesque (en se tenant en planche, empiler une hanche au-dessus de l’autre tout en conservant le buste de face pour travailler la torsion en extension). J’ai simultanément envie de pleurer et tout va bien, deux réactions possibles à tout instant ; si je continue à choisir tout va bien, tout ira bien.
Le cours de pointes se termine par la claque de Raymonda (le tout début de la variation permet de travailler les menées avec style). Je leur demande de refaire la claque en impulse (en décélérant leur mouvement), les quatre élèves maîtrisent et ce vocabulaire et cette dynamique : la tension spatiale devient visible entre leurs mains, c’est beau, ça vaut bien une révérence, à la semaine prochaine.
Nouvel inscrit au cours de classique, nous avons désormais un homme avec nous. Il me demande si je connais un autre cours débutant. Je dois faire une drôle de tête, parce qu’il s’empresse de me rassurer : en plus. Il veut continuer à prendre des cours avec moi, ma personnalité lui convient ; par mes encouragements je les hisse à ma hauteur plutôt que de descendre à leur niveau, je ne suis pas sûre de comprendre et je comprends, lui aussi est professeur d’une discipline artistique.
On commence à avoir un corps de ballet pour la descente des ombres.
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Vendredi 3 avril
Le technicien fibre est passé plus tôt que prévu, libérant ma journée passée à lentement ressusciter, bloguer puis procrastiner l’heure du coucher devant un ballet inspiré de la vie de Noureev.
Je découvre sur la fiche récapitulative de l’intervention que le technicien s’appelle Abderrahmane… quelques jours après avoir croisé une doctoresse De Brienne et travaillé le tout début de la variation de la claque. L’univers réclame Raymonda.
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Samedi 4 avril
Mon moral suit l’évolution météo, gris dans le matin perclus de fatigue et de courbature, presque radieux en fin de journée, quand les chorégraphies touchent à leur fin et que le jour est encore là, le soleil même dans certaines rues de Lille où je slalome pour refaire provision de pain au levain.
À midi, en salle des professeurs, le ton s’est fait plus intime et c’est là, je crois, dans la vulnérabilité partagée, que s’est éclaircie ma journée.
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Dimanche 5 avril

Je fais des choses avec mes mains, mon corps, mon attention non dilapidée : cuire des pancakes, étendre une machine, préparer des frites de patate douce, suivre une séance pour la souplesse du dos, lire au soleil, m’épiler. J’ai l’énergie pour. Elles ne m’apparaissent pas comme des corvées (sauf l’épilation, faut pas charrier). J’ai pu me reposer sans que le repos annihile tout autre forme d’activité. Le repos est venu à travers ces activités, et non pas entre, à attendre léthargique de ressusciter. Je revis.
Une élève que je n’ai pas en cours, que je connais seulement de loin, annonce sur les réseaux sociaux son admission au CNSM. Je suis heureuse pour elle, mais l’expression n’est pas juste. Pour elle, oui, mais l’émotion n’est pas la bonne, je ne suis pas heureuse. Une tristesse égoïste et rétrospective m’envahit. Je repense à mon amie sélectionnée à l’époque dans cette école, à ses camarades de promo, à leurs qualités évidentes, qu’on avait envie de voir sur scène, qu’on soit soi-même recalé ou non. En comparaison (je ne devrais pas comparer), cette élève semble pâlichonne, et j’éprouve un pincement car elle n’est pas intrinsèquement autre que celle que j’aurais pu être (avec une meilleure éthique de travail ? un autre enseignement ?). Aurai-je un jour terminé de faire ce deuil ? Pourquoi ce besoin d’arbitrer entre responsabilité personnelle et hasard des circonstances quand l’issue, passée, est la même ? (Peut-être parce que je joue là la question de ma légitimité présente.)
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Lundi 6 avril
Quelle idée d’avoir maintenu mon cours habituel et accepté un cours particulier en ce lundi de Pâques ?
Je sors de l’ostéo avec des straps roses sous le genou et le soulagement de savoir qu’il n’y aura pas besoin d’une seconde infiltration (du moins pas cet été) : ce n’est pas le ménisque qui est en cause, le genou a seulement trinqué parce que la hanche et la cheville étaient bloquées. J’apprends en outre comment manier le pistolet à massage pour éviter que ça se reproduise. Au cours de la discussion, je mentionne dubitative l’élève prise au CNSM et l’ostéo me répond le physique à l’évidence, ils prennent les araignées. Avec de grandes pattes, s’entend. Je suis déçue, je crois, de cette éternelle prééminence des proportions sur l’expression artistique.
Le temps entre l’ostéo et mes cours, de temps tampon à meubler, déploie au soleil sa durée. L’instant présent est de suite beaucoup plus facile à savourer sur un banc au soleil. Les collectivités territoriales restent dans mon sac, je lis, continue de lire, finis Ressac de Diglee tandis que le parc prend sa matérialité autour de moi, dans le bruissement des feuilles, la vitesse métallique d’un cycle qui passe, les sons plus ou moins criés des familles et de leurs enfants. Ce parc que je vois en bus et dont je projette la visite aux beaux jours depuis deux ans, je l’habite pendant deux heures. Sa réalité reconfigure la densité de cette ville que je traverse toujours par les mêmes axes.
Les cours se passent bien, puis sont passés, tout le monte rentre, je ne suis cette fois par raccompagnée. D’un coup la chaleur n’est plus là. Ce n’est pas réellement triste et froid, mais d’un coup, la chaleur n’est plus là, ça pince et dégringole en miniature au dedans.
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Mardi 7 avril
Matinée efficace dans l’intendance. Je ne coche pas les tâches administratives en suspens, mais je liquide les nouvelles avant qu’elles ajoutent leur brique menaçante au Tetris de l’adulthood — déclaration URSSAF dès l’ouverture.
Vous êtes en suspens, dans l’attente, résume la psy. La séance aussi.
CQDM / CQNDPM, mes abréviations de khâgne pour « ce qui dépend de moi » / « ce qui ne dépend pas de moi » dans l’étude des stoïciens : manifestement, la thérapie va consister à les faire infuser. Je me rends responsable dans des situations où je ne le suis pas, alors que la tendance générale serait plutôt l’inverse, remarque la psy, à se trouver des excuses. Elle me donne l’exemple de son fils en primaire, qui excuse sa couleur orange en dictée parce qu’elle était super dure ; or, lui fait remarquer sa mère, ce n’est pas du vocabulaire inconnu qui lui a coûté le feu vert, mais des -s et des -ent manquants — des fautes d’inattention qui relèvent de sa responsabilité. Je souris, brûlant de lui dire, mais je me retiens, que l’oubli des -s était ma grande spécialité, enfant (dans ma logique, c’était accessoire, pour ne pas dire superflu : le pronom indique déjà le pluriel, on sait qu’il y en a plusieurs, avec ou sans -s). Quand on me raconte une anecdote d’enfant, je relate toujours davantage à l’enfant qu’à l’adulte que je suis pourtant moi aussi devenue. Face à cette mère, je redeviens une enfant saisie par le ton dur mais juste de l’autorité ; l’autonomie et la responsabilité que ce ton vise à favoriser s’effacent devant la crainte latente de faillir et décevoir.
On pourrait taguer les séances de psy comme des tweets. Hashtag responsabilité. Hashtag légitimité.
J’ai très envie d’une glace artisanale, mais il n’y a pas de glacier et les supermarchés en ce début de saison ne vendent pas encore d’esquimaux ou de cônes à l’unité (sauf un Raffaelo quelque chose qui, à son aspect, semble dater de l’été dernier). Je me rabats sur une crème à la pistache de la ferme de je ne sais pas où (leurs viennois sont délicieux), que je mange à la fourchette en marchant. C’est presque bon, presque mauvais, mais frais, ça fait illusion.
Autre parc, autres mœurs. Près des immeubles aux carreaux carrés, ce n’est pas la même chose qu’auprès des demeures bourgeoises. Plus d’aires de jeu, moins d’arbres. Des enfant crient strident sans discontinuer, sans qu’aucune voix adulte ne leur réponde. Je leur tourne le dos, face à un massif de fleurs et bachote adossée à la table de pique-nique les collectivités territoriales. J’intègre la fonction publique, coué-tte la couverture. Je pivote et glisse mes jambes dans l’espace prévu à cet effet pour reporter sur une feuille mes petits a, petits b, vrai ou faux, a-c-e ou bien serait-ce d. 600 QCM corrigés.
Un escargot n’est pas si commode à enrouler, figurez-vous. Je me galère encore un peu sur les placements, entre doutes (qu’ai-je dit), quiproquo (qu’ont-elles compris) et défaillances de mémoire (moi comme elles).
Tu me tiens au courant, me dit-elle tout sourire toute empathie et connivence. La chaleur est revenue comme si elle n’était jamais partie.
Lorsqu’il décroche l’appel en visio, le boyfriend a l’air dans le pâté (ensommeillé) : il est dans le mal (inflammation).
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Mercredi 8 avril
Je suis en retard à cause du métro, qui s’arrête consciencieusement à chaque station pour régulation du trafic (régulation qui n’est pas annoncée mais observée au gré d’un virage sur une portion aérienne). C’est une réalité (ce n’est pas un mensonge) ET une excuse : je suis partie ric-rac de chez moi, toute avance bue, avec la presque certitude d’un retard qu’il serait cette fois difficile de combler en courant comme une dératée. Les deux ou trois minutes de mon fait — de ma responsabilité — se sont transformées en quinze minutes — pas de mon fait, mais de ma responsabilité ? Il serait de ma responsabilité de partir avec un quart d’heure d’avance. Le mercredi matin, je n’y arrive plus. Peut-être le mercredi matin est-il même superflu.
Temps estival. Glace ricotta-miel et sorbet chocolat 70 % ah oui vraiment pensé-je en la goûtant. À voir la vendeuse se courber en torsion pour sortir le bac du dessous dans le coin, je me demande, lui demande si elle n’a pas mal au dos à la fin de la journée : elle me confirme que, oh oui.
Il faudrait imaginer un mur de bacs inclinés à hauteur de la taille. Moins profonds et moins optimisés dans l’espace : qui ne seraient jamais adoptés par le propriétaire.
Ultimes minutes de soleil avant le tunnel de l’après-midi. Strap rose sous le genou, short large, jambes nues, socquettes en voile chair, chaussures-chaussons en passe d’être trouées : la dégaine de prof de danse. (Mais mes jambes nues dans le miroir de la salle me plaisent, plus musclées des ischio-jambiers. Dans le miroir des toilettes en revanche, pause pipi justaucorps sur les genoux, la texture de peau trahit l’approche de la quarantaine.)
Je découvre que les chorés sont comme de la mayonnaise : à un moment, ça prend. Au début, il y a tous les ingrédients mais l’impression qu’ils ne seront jamais miscibles (est-ce que je perds ma métaphore et confonds avec la vinaigrette ?), puis, à force de répéter le même mouvement, quelque chose émerge. Ça commence à prendre forme — pas forcément encore une forme distincte, qui ressemble à quelque chose, pas forcément pour tous les niveaux, mais ça prend forme, il commence à devenir possible que ça ressemble à quelque chose, ce n’est plus du domaine du miracle.
Mais avez-vous une preuve tangible de ce que les élèves ne sont pas satisfaites du cours ? me demandait justement la psy. La preuve arrive à midi, un message WhatsApp énonçant une situation qui tracasse. Là encore, j’ai du mal à savoir si c’est de mon fait ou de ma faute. Y remédier, en revanche, est de mon fait, aussi tâcherai-je de ne pas m’attarder sur une possible faute.
Je l’écris pour tâcher de m’en souvenir, parce que je me suis à nouveau fait avoir : le houmous, oui, le basilic, oui, le houmous au basilic, non.
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Jeudi 9 avril
La douleur au genou d’une élève nous amène à travailler sur le maintien de la rotation de la jambe de terre. J’avais déjà tenté d’attirer leur attention dessus, mais ça n’avait pas pris. Une autre journée, une autre entrée, et les élèves jouent le jeu, cherchent les sensations, les trouvent. C’est dur, s’étonnent-elles, alors qu’elles dansent plus de dix heures par semaine et ne sont pas du genre à s’économiser. Je ne les contredis pas, plussoie même.
La glace noix de pécan chocolat de Gelato & Coffee n’est pas une glace au chocolat avec des morceaux de cerneaux, mais une glace à la noix de pécan avec des paillettes de chocolat — une stracciatella qui se serait américanisée, enthousiasmée par la découverte du pecan brownie.
Petits effectifs aux cours du soir : les vacances approchent et le Junior Ballet de l’Opéra de Paris passe au Colisée. J’ai moi aussi été tentée de me faire porter pâle. (La douleur au genou est revenue.)
































