De la neige au printemps

Journal des vacances de février

Dimanche 15 février

Techniquement ce sont les vacances (scolaires), mais j’ai encore un cours collectif à rattraper et deux cours particuliers à donner. Celui-ci, c’est tout ce que j’aime, une adulte qui a envie de progresser et déjà un bon niveau, même si elle n’a pas un ballet body, comme elle me l’a écrit — en anglais parce qu’elle est sino-américaine. Son lab a été defunded par l’administration Trump ; elle vient d’arriver en France avec un contrat de trois ans.

J’apprends à connaître la personne (gaie et fébrile, sans arrêt sorry), son organisation posturale (le poids qui peine à se transférer des talons aux orteils), sa manière de danser (tout en retenue, beaucoup plus dans l’esprit RAD-Bournonville que dans la technique américaine). Je note ce qu’il faudra travailler (le transfert du poids du corps, la jambe derrière qui ne veut pas croiser…), apprécie sa technique, ses très beaux bras déliés. Pour l’aider à activer ses inner tights, je sors un élastique, puis le petit ballon de Pilates pour la rotation en parallèle, mes plus belles métaphores pour le reste, imaginer la résistance des chaussures de ski pour la cheville dans les pliés, chercher la sensation d’un échappé (où les deux jambes s’écartent) dans les dégagés (quand une seule jambe s’éloigne de l’autre).

Les dégagés deviennent d’ailleurs des tendus, et je me mets sans y penser à enrober les termes techniques, français, d’un accent anglais, pour qu’ils coulent dans la phrase sans (trop de) heurt — un mécanisme similaire à la couverture dans le chant lyrique ? Les heures passées à scroller sur les Instagram bunhead ne l’auront pas été en vain : j’ai acquis passivement le vocabulaire anatomique anglais nécessaire, même si je dois sans cesse me reprendre dans les exercices en croix (qui se font front, side, back — back pas behind) et que j’ai du mal à repasser à l’anglais quand on passe du nom au verbe plierlet’s do one plié, mais : bend your knees.

Le cours est très gai, volubile malgré des butées linguistiques. I’m talking too much, s’excuse-t-elle. But so am I.


Tempête de neige ! En décalé depuis la Sologne.

…

Lundi 16 février

[rêve] je suis à l’école de danse de l’Opéra, en tant que visiteuse ou professeure ce n’est pas claire, l’imposture guette, je parle à des élèves en pause mi-prof mi-groupie, ma collègue de jazz plus expérimentée débarque, plus assurée


Cours de stretching postural et manipulation ostéo à la hâte, qui estompe jusqu’à la presque disparition la douleur derrière le genou : subluxation du semi-tendineux, vous m’en direz tant, une histoire de tendon qui tourne dans sa gaine.

Une enfant (danseuse) prend le cours avec sa mère. Tout ce qu’elle maîtrise presque déjà qu’à son âge (et même bien plus tard) j’ignorais totalement !

Les sensations s’affirment, se retrouvent plus facilement, notamment dans les cambrés ; le travail en chaîne musculaire se met en place. C’est réjouissant. En fente, j’arrive un peu mieux à verticaliser le bassin et comprend que c’est ainsi que je dois faire travailler le grand écart, la rotation externe en quatrième comme cerise de triche sur le gâteau.


Alors que le jour décline et moi aussi, je regrette un peu d’avoir proposé un cours de rattrapage — le trajet. Une fois que j’y suis, en revanche, nous y sommes.

…

Mardi 17 février

Rattraper la vaisselle en retard, laver les justaucorps à la main, descendre la litière au garage et débarrasser un coin du salon étaient des tâches non importantes non urgentes dans la matrice d’Eisenhower. Une fois faites, je me rends compte que, non importantes et non urgentes, elles le sont prises indépendamment, mais qu’il était néanmoins important que je retrouve un espace dégagé, que mon regard ne bute pas où qu’il se pose sur quelque chose qui n’est toujours pas fait. Dépasser la sensation d’écoper. J’en conserve assez d’énergie pour finir de préparer ma nouvelle barre au sol, puis c’est fini, et c’est un cours particulier un peu particulier puisqu’avec une élève adulte en train de devenir une amie (coucou !).

Après le cours, on nouille instantanées et on se montre nos jouets comme si on avait cinq ans. De mon côté, il y a du rouleau de massage dans le dos, de la planche d’équilibre casse-gueule, du pistolet à massage (mieux qu’un vibromasseur, je la préviens en lui tendant l’appareil en forme de sèche-cheveux, elle fait une drôle de tête puis, à l’essai, n’est pas loin d’en convenir) ; du sien, un petit marteau qui n’enfonce aucun clou, une pince-à-linge-à-doigt de médecin qui donne la fréquence cardiaque et un stéthoscope dans lequel on entend des gens marcher dans la neige (comme aucune de nous deux n’est asthmatique, elle me fait écouter un enregistrement sur son téléphone : il y a des gens qui ont une baleine dans les poumons).

…

Mercredi 18 février

Un nouveau butin à la médiathèque, des courses, une soupe carotte-gingembre maison.

…

Jeudi 19 février

Le cours de stretching postural est intense : l’enfant danseuse de l’autre jour est de retour, cette fois-ci avec son père (assis, distant), pour préparer des auditions.

Les muscles de mes jambes tremblent. Le bassin commence à se dégrossir, comme un bloc de marbre où l’on commencerait à deviner une sculpture ; tout n’est plus monobloc.


Mi-février, un bon mois de retard pour répondre à la carte de vœux d’une élève ayant déménagé

Le Dance Theater of Harlem passe au Colisée. J’y rejoins L. qui m’invite en remerciement, meilleur prélude à la joie. Il y a dans cette soirée de la modernité un peu passée, par des danseurs au physique de footballers américains (pour certains), et des reines dans du Balanchine-like avec un côté afro/urbain. Main dans le dos, jeunesse sans lumbago, laisse tomber, ce mélange de nonchalance et de virtuosité me met en joie. Tout comme la tendresse enfantine au milieu d’un duo autrement tendre, lorsque la danseuse tam tam sur la poitrine de son partenaire en cambré. Un peu avant, un peu après, il se jette au sol, elle s’écarte en même temps et ils roulent au sol de concert.


Arrivée des règles et du boyfriend, bien synchronisés. On se respire, on se squishe.

…

Vendredi 20 février

Bis repetita : j’assiste au second programme du Dance Theater of Harlem. Si j’apprécie de découvrir la nouvelle pièce de Forsythe avec une barre en fond de scène (Blake Works IV) et kiffe complet Return de Robert Garland, je suis bien contente d’avoir assisté à la représentation de la veille pour les pièces communes : le duo Take Me With You est devenu presque quelconque, tandis que le pseudo-Balanchine (New Bach) est victime d’une collision qui laisse les danseuses tendues. Le public en revanche se montre beaucoup plus réactif et chaleureux (j’en étais un peu désolée la veille pour les artistes). Les mystères du spectacle vivant.

…

Samedi 21 février

Riche idée, riche bouillon que ce nouveau ramen à Lille — à Wasquehal en réalité, le long du tram. Les protéines de soja imitent si bien la viande que je ne peux les finir, tandis que je goûte avec plaisir le bouillon au porc braisé du boyfriend, particules noires fort goûtues.

…

Dimanche 22 février

Chassé-croisé des vacances de février : départ du boyfriend, arrivée de Mum.

…

Lundi 23 février

Roubaix > Versailles et un ice-cream sandwich Oreo sur une aire d’autoroute pour la science, pour savoir quel goût ça a : je me rappelle aux premières bouchées en avoir déjà fait l’expérience cet été dans les Cornouilles ; c’était très oubliable et, de fait, oublié. Il faudra que je me souvienne que c’est oubliable. Surtout que je reste depuis avec un craving non assouvi de Bounty, l’alternative non choisie.

Le soir, je ne termine pas ma pizza au taleggio et consorts italiens, doggy bagguée à emporter.

…

Mardi 24 février

Versailles > Sologne ou plutôt faudrait-il dire Versailles > La Ferté Saint-Aubin > Sologne

Il nous reste moins d’une heure de route, que nous reprenons après une pause pipi bucolique, lunettes de soleil printanier, chant d’oiseaux et bout de forêt peinard à l’autoroute près. On discute tranquill- je hurle, silhouette de sanglier, collision. L’accident prend le temps de cette dernière phrase, mais il dure dans le récit indéfiniment, durée dilatée par la peur, ressassée dans les boucles traumatiques des jours suivants. Impossible de savoir exactement ce qui s’est passé, dans quel ordre, distinguer ce que j’ai pensé de ce que j’ai reconstitué ou de ce que Mum m’a ensuite raconté. Pas le temps de signaler l’obstacle à Mum, comme en Norvège avec l’élan au bord de la route, que j’ai eu raison de nommer cerf dans ma hâte plutôt que de ne pas du tout le nommer : elle ne l’avait pas vu. Je n’ai pas le temps d’articuler attention ou même sanglier, de nommer cette masse noire que je n’ai pas tant vue que je l’ai sue, instantanément, à son dos, sa masse, le danger. Je hurle. Ma terreur, mon impuissance. C’est con, c’était bien — les vacances, la vie — c’est ce que je me dis, que je n’ai pas le temps de me dire, mais c’est ce qui me traverse, car il ne fait aucun doute pour moi à cet instant que ce sanglier, il y en a un autre derrière bordel ou d’autres, combien de marcassins ? c’est la sortie de route assurée, on va y passer. Un instant l’animal maudit a disparu, où donc, volatilisé, a-t-il eu le temps de passer ? Mais le temps s’est seulement dilaté comme ce moment où l’on voit tomber au ralenti le bol échappé des mains, et le choc ébranle la voiture. Qui ne part pas dans le décor. On continue de rouler tout droit. On continue de rouler. On continue. Dans le rétroviseur, il y a des débris d’informations que je ne comprends pas, une silhouette debout à côté de sa voiture arrêtée en pleine voie, le coffre ouvert sur l’autoroute à pleine vitesse et un morceau de rouge à côté des glissières centrales de sécurité.

Mum ne veut pas s’arrêter, il faut continuer. Je dois arguer du morceau de rouge, un bout de notre carrosserie. Tu crois ? Je crois, oui, je suis sûre, on doit s’arrêter. Heureusement, le tableau de bord signale un problème avec les feux avant, alors elle ralentit et s’arrête dès qu’elle peut, dans une voie de service où nous serons plus en sécurité que sur la bande d’arrêt d’urgence. On sort pour constater les dégâts. L’angle avant gauche de la voiture est entièrement défoncé, le pare-choc traîne par terre et la voiture sort ses viscères de câbles. Vérifier feux avant. On dirait ces litotes comiques de film d’action où le héros sent un picotement et se découvre au plan suivant le bras arraché. Mais je ne trouve pas ça drôle du tout sur le moment, je suis en pleine décompression, mes jambes me soutiennent à peine, on a tué le sanglier, on a tué un être vivant, et les autres automobilistes, l’accident, en a-t-on provoqué derrière nous ? un carambolage derrière celui qui s’est arrêté ? Les voitures continuent de défiler à plein régime, nul bouchon. Aucune victime autre que le sanglier. Mum ne parle que de sa voiture, son enfant à cet instant, elle est obnubilée par les dégâts matériels, peste contre le sanglier, elle s’en fout qu’on l’ait tué, si elle pouvait le ressusciter à cet instant pour lui faire payer avant qu’il n’endommage sa voiture, elle le ferait. Je dois lui rappeler que c’est un miracle que nous soyons indemnes. Vivantes, sans même devoir se rendre à l’hôpital. On aurait pu faire une sortie de route. Percuter une autre voiture en essayant d’éviter l’animal. Déclencher un carambolage. À 120 sur l’autoroute (elle sait, elle avait mis le régulateur de vitesse), on aurait pu être mortes. Ou blessées. Ou responsable d’autres victimes.
C’est vrai, elle n’y avait pas pensé.

On n’a pas eu de chance ou, au contraire, on en a beaucoup eu.

Ma litanie de catastrophes échappées l’a calmée net, a-t-elle ensuite raconté. Je n’avais pas compris sur le moment que se focaliser sur les dommages matériels était pour elle un moyen de garder le stress sous contrôle, un prolongement du calcul de sang-froid qui lui avait permis de ne pas dévier de sa trajectoire. Nous n’étions pas à la même place. Elle, au volant, à devoir garder la maîtrise du véhicule. Moi, à la place du mort, impuissante à faire quoi que ce soit, à ne pouvoir qu’hurler. Ah bon, tu as hurlé ? s’étonne Mum. Elle n’a pas entendu, me fait douter de ce que j’ai pu ou non vocaliser. Elle n’a pas tout à fait vécu le même accident que moi. D’abord le sanglier, elle l’a vu, bien avant moi. Elle a vu ses petits yeux noirs. Elle l’a vu sur le côté, il ne va pas, si, bondir sur l’autoroute. Elle avait dans le coin de l’œil ou de la tête, mémoire vive, la voiture en train de nous dépasser, sanglier devant, voiture à côté, on ne pouvait pas dévier, pas l’éviter. Ça va taper a été sa certitude. Elle n’est même pas sûre d’avoir freiné. Se l’est reproché ensuite alors que c’est peut-être précisément de ne pas avoir levé le pied qui lui a permis de tout son corps de maintenir la trajectoire. Ça va taper, elle s’est cramponnée au volant. Ou arc-boutée, le vocabulaire change parfois d’une occurence à l’autre du récit. Elle a attendu le choc. Puis le sanglier s’est volatilisé, pour elle aussi, elle s’est dit qu’il était peut-être passé (il était presque passé, surgi de la droite, percuté à gauche). Puis ça a tapé, et la voiture a continué, lui ou nous, c’était passé, il fallait continuer, ne pas s’arrêter, continuer à rouler pour que l’accident n’ait pas eu lieu, qu’il soit derrière nous, dans le déni.

Ensuite, il y a les coups de fil, l’attente, la dépanneuse agréée (car l’autoroute est privée). Le sanglier est passé de l’autre côté nous informe le dépanneur et, un instant, je crois que l’animal s’en tiré, blessé mais vivant. Je ne comprends pas tout de suite que le dépanneur plaisante ; il doit préciser que le sanglier parti pour Paris s’est retrouvé sous le choc projeté de l’autre côté de l’autoroute — ses collègues l’ont ramassé, éviscéré. On monte à l’arrière de la dépanneuse et on récupère un autre gars qui a crevé, probablement en roulant sur les débris de notre voiture, avant d’arriver au garage, à la Ferté Saint-Aubin, donc, voilà le crochet entre Versailles et la Solognes. Il y a encore un coup de fil qui n’en finit pas à l’assurance, des options imparfaites, des gros bras tatoués adorables, l’attente et enfin le taxi pour faire les cent kilomètres restants, taxi dans lequel on charge l’unité centrale, les deux écrans et tout ce qu’on était venues déménager pour le boyfriend.

Le soir, je cherche en ligne une trace du sanglier, de l’accident, quelque chose qui viendrait me donner la suite et fin de l’histoire, une clôture. C’était une journée ordinaire sur l’autoroute, aucune mise en garde attention aux débris à un animal mort au kilomètre [numéro],  aucun recensement, sauf peut-être dans le log d’intervention des services de la voirie, je ne trouve rien — rien de daté du jour. Il y a six mois, un an, il y a d’autres sangliers, d’autres automobilistes qui ont donné un coup de volant pour les éviter, et des blessés, des morts. Une femme de 38 ans. Mum a songé à me passer le volant après notre pause pipi. Si j’avais été au volant, nous serions mortes, je crois.

À 120 km/h, on avance de 33 mètres par seconde. Cela explique que le sanglier ait été simultanément sur le bord et au milieu de la route. Sur l’axe Paris-Bourges et Bourges-Paris, projeté au sol ou en l’air. Un sanglier pèse près de cent kilos.

…

Mercredi 25 février

Réveil express : le taxi nous attend pour aller chercher la voiture de location, que nous devrons rendre au même point — impossible de rentrer avec en région parisienne. Mum, qui a vu le sanglier toute la nuit, est à deux doigts de craquer dans l’agence de location.

L’accident, narré et analysé la veille au dîner, est encore évité et rejoué au déjeuner, puis peu à peu, même si on y revient, on réussit à parler d’autre chose autour de la table en mosaïque et fer forgé. Il fait un temps à déjeuner en terrasse, de bagels à la truite fumée (en réalité des pains à burgers). Le chat, qui ne quitte pas la couette, est convié manu militari à nous rejoindre dans le jardin : chat d’appartement, il n’a pas l’air d’apprécier l’herbe sous ses coussinets et rentre avec moult précautions, ventre à terre, tête en l’air aux aguets, comme un soldat qui courrait d’arbre en arbre pour rester à couvert.

Plus tard, dans les bras du boyfriend, je pleure la peur, le contrecoup.

…

Jeudi 26 février

Le soleil fait de grandes ombres aux pièces d’échecs que je place et déplace sur la table basse pour chercher à tâtons des formations qui fonctionnent. Ça ne fonctionne pas toujours, j’avance un peu mes choré, peu.


Nous déjeunons à l’extérieur — ou à l’intérieur, selon qu’on désigne le restaurant ou la terrasse encore trop frisquette.


Mum avoue le soir venu qu’elle regardait à peine la route devant elle, zieutant les abords boisés, à l’affût de tout sanglier prêt à débouler. Assise à l’arrière, je fais de même à intervalle régulier, fouille du regard la forêt rémanente.

J’ai bien crié lors de l’accident. Elle m’a entendue. Le film s’est joué et rejoué dans sa tête, et l’adrénaline dissipée lui a donné accès aux perceptions que son instinct de survie avait bloqué hors-champ. Ma peur était effectivement une information inutile à ce moment-là.

…

Vendredi 27 février

Le chat relou me réveille, je traverse le couloir et me rendors avec le boyfriend.


Un moment de bonheur m’enveloppe alors que nous sommes tous trois autour du plan de travail et que j’étale la sauce hamburger sur le bun du boyfriend (les nôtres sont au ketchup). Lui se charge du reste, Mum est là sans plus demander ce qu’elle pourrait faire. Tout est fluide soudain, sans soudaineté, simple, doux, évident, des mots comme ça qui ne s’imposent pas, s’effacent devant l’instant, les corps occupés, l’espace partagé.


Notre duo mère-fille sans voiture arpente la ville voisine (maisons tristounettes, devantures vieillottes et magasin de rétro-gaming flambant neuf) pour ravitailler avant le périple en train. J’emploie l’expression « maison de riche » pour traduire mon étonnement face aux espaces, aux ouvertures et à la cuisine haut de gamme parmi lesquels je n’aurais pas pensé évoluer, même comme pièce rapportée, même au milieu de nulle part (nulle part ayant permis au boyfriend l’acquisition de ce bien immobilier sans être riche comme il l’aurait été avec semblable maison dans une autre région et une autre vie, où ses parents le seraient encore, en vie). Je regrette aussitôt mon choix lexical à la réaction de Mum : ça la fait quand même bien rire (elle ne rit pas) les idées affichés d’extrême-gauche du boyfriend alors que bon (la maison). Ça me heurte, non pas la contradiction, la réflexion, mais sa dureté, par contraste avec la douceur des moments passés, qu’elle soit formulée a posteriori alors qu’il n’est plus avec nous pour y répondre (et ça m’effleure : une forme de jalousie ou de dureté qui vient avec l’âge, pour écarter comme des mouches les choix qui ne sont pas les nôtres et qui pourraient les questionner). Ça dissone, m’attriste brièvement, comme si, entre deux parents en désaccord, je me trouvais d’accord et avec l’un et avec l’autre, dans une schizophrénie du principe de non-contradiction (ce que mes parents divorcés ne m’ont pourtant jamais mis dans la position d’éprouver, jamais de prise à parti, de loyauté à prendre en défaut).


Nous traversons les voies sans passage à niveau sans barrière sans quai pour attendre sous l’abri le TER, deux petites rames, des agents qui tous se connaissent, sifflent eux-mêmes la fin de la récréation. Nous sommes si peu de la campagne que Mum a l’impression de prendre un petit train touristique et s’amuse guillerette du quotidien d’une autre classe sociale, autre population. On longe lentement des maisons, des jardins, des voitures à l’arrêt, un peu moins lentement des forêts gorgées d’eau, certains portions entretenues, d’autres moins — mais ce serait mieux, de laisser le bois pourrir, pour que l’humus se recompose.

Une biche sur du vert clair, au loin, regarde passer le train d’où nous l’apercevons.


Entre le TER et le TGV, nous nous arrêtons dans un village ? une ville ? que je trouve de suite plus accueillante que la précédente. Il me faut un moment en comprendre la raison : les maisons y sont de briques, tout simplement, de briques comme à Roubaix, et non plus de pierres (grises, lourdes, mortes, moites, étouffantes).

Dans le bar d’habitués où nous venons tuer l’attente, le patron nous demande tout de suite thé ? café ? chocolat ? quand tout le monde autour consomme ou commande des bières et du vin. On n’a pas une tête à apéro. Je ne sais plus exactement de quoi, mais on discute comme on le fait seulement vraiment quand le temps ensemble touche à sa fin et nous projette vers des perspectives élargies).


Enfin nous arrivons à Versailles. Alors que ma vision périphérique enregistre vaguement une exposition photographique faune et flore sur les grilles de la mairie, Mum repère de suite le marcassin, sale bête à exterminer avant qu’elle ne vienne mourir sous les roues de sa voiture — trauma sur le qui-vive.

…

Samedi 28 février

Pour le retour à Roubaix, il faut endurer le métro, l’anxiété qui remonte. Par les fenêtres du TGV défile un mélange de plaines-plénitude et de premiers plans trop rapides, trop de stimuli, de pensées parasites qui s’accrochent aux branches, associations, options opinions dont aucune ne va, je ne sais quoi penser, juste à peu pré-recontextualiser ces pensées sans pouvoir en faire aucune mienne.

En même temps ou dans les interstices se manifeste cette attention flottante qui me fait voir le monde en métaphore, tels ces arbres repoussés dans des bosquets en lisière des champs comme les cuticules des ongles. Des idées d’images doubles en découlent, dont je me demande comment je pourrais les matérialiser : par des collages ? des dessins ? avec l’IA ? Peut-être n’existeront-elles jamais que comme notes écrites :
des plumes d’écolier géantes dans les champs / des peupliers dénudés dans des encriers d’école
un visage avec des linteaux de briques au-dessus des yeux / des sourcils sur les maisons de ville flamandes

Lecture in extremis (ne pas avoir trimballé le gros livre pour rien).

…

Dimanche 1er mars

L’étau de l’anxiété desserré par le Stresam, je cuisine (des beignets de poireaux, moins réussis que la première fois) et me remets en mouvement, me penche sur les cours à incorporer / adapter. Un cours particulier vient ponctuer la fin des vacances.

Peaux vives

Parfois, les autrices font les meilleurs blurbs, alors laissons Alice Renard faire le sien pour Peaux vives :

Voici un recueil de neuf portraits. Ce ne sont pas des portraits au sens florentin du terme, non, non. […] Voici des portraits au moment où la personnalité s’effondre. […] Quand l’identité se morcèle, s’échappe, je crois, d’entre les fissures, la plus pure énergie de l’existence. […] Venez, venez essayer ces neuf peaux qui luisent.

Comme une Peau d’homme, mais par l’autrice de La Colère et l’envie. On retrouve cette sensibilité assez incroyable pour une autrice aussi jeune… et cette collision discrète, par moment, avec une maturité qu’on sent projetée sans vécu — une absence d’étayage qui provoque une légère dissonance, comme un puer senex sur les genoux d’une Vierge plus jeune que les traits de son enfant. Dans le premier texte, cela prend la forme d’une condition paysanne à la dureté presque idéalisée… mais de cela même l’autrice a probablement conscience, puisque trois portraits plus loin, il y a un Gilles sous roche (place de l’Odéon, 2002) auquel elle fait dire :

Est-ce que j’idéalise ma vie de vagabond ? Sans doute pas, je l’espère.

Sans doute si. Beaucoup de beauté pourtant.

…

Jeanne, Normandie, 1890

[…] j’ai aperçu la petite Marthe hier qui caressait la terre battue devant l’église, elle la caressait bien lentement, comme un petit animal soyeux. Avec l’âge, on perd l’habitude de ces choses-là, et par jalousie on gronde les enfants de les faire.

L’enfance (et la vieillesse), comme dans son premier roman.

Parfois, c’est tout le corps que je sens raide, le soir, le corps comme de la pierre aux articulations, quand on a fait les foins. La journée depuis l’aurore à porter les ballots, à manier la fourche, et le soir tout le corps, comme s’il nous reprochait d’avoir dépense trop de vie […].

(Ressenti similaire après avoir donné une journée de cours de danse.)

Tout bien jugé, je ne descendrai pas avec mes habits du dimanche. La beauté, je la passe à ma fille, je vais la lui abandonner ce matin, comme quelque chose qu’on lègue et qu’on ne récupère jamais.

Je crois en Dieu comme à l’orage, comme au printemps. Il me semble pourtant que ce Dieu que j’aime, il ne sait pas vraiment nous épargner la peine. […] il ne peut qu’une chose : nous aider à ce que ne meure pas la douceur en nous.

Pour nous, le plaisir n’a pas de sens. Pourtant, nous ne sommes pas pauvres de bonheur.

…

Camille, Noirmoutier, 25 décembre 1998 au petit matin

[devant les femmes de la famille qui se maquillent] Lentement, elles se sont déguisées, quittant tout ce qu’elles étaient comme des peaux mortes, pour n’être que des femmes, revêtir leur masque de femme et rien d’autre.

J’ai halluciné devant cette force obscure qui allait un jour m’amener à ressembler à ces femmes, me faire pousser le corps comme elles, comme une maladie. […] la douleur de ne pas pouvoir rester dans le jardin avec mon corps d’enfant qui ne veut rien savoir, rien apprendre, rien grandir.

Rien savoir, rien apprendre, rien grandir… cette formidable liberté grammaticale.
Je me suis rappelée, avec ce texte, qu’enfant aussi, adolescente même peut-être, j’ai renâclé au devenir femme. Probablement que je cherche encore à m’en échapper, par l’enfance, par la fantaisie asexuée, souris, toon — quand d’autres (plus jeunes ?) attaquent frontalement (par) la (non-)binarité.

Je me suis toujours figurée que, vieille, je serais identique à aujourd’hui. Identique, juste agrandie. Partout les mêmes volumes, sans aucun changement.

Jusque-là […] je ne savais ni ce que l’on attendait de moi, ni ce que je désirais être. D’un coup, les deux m’apparaissent et ne coïncident pas.

…

Robin, un château, quelque part en Cornouailles, 1292

[…] agrandissant méchamment l’espace autour de moi comme on retirerait son radeau au naufragé, le forçant à se baigner dans l’infini.

Si peur, au fond, d’être ensevelis par le monde

…

Alexeï Alexandrovitch Petrovna, Un petit village à trente kilomètres de Saint-Pétersbourg, 1804

Je sors, la neige craque. C’est drôle, elle fait presque le même bruit que les braises — un craquement définitif, fragile mais sans pitié.

Dans l’espoir que chaque page qui s’efface soit autant de réalité qui me revienne.

Projetée par le feu, l’ombre de Bohumil Hrabal, d’Une trop bruyante solitude.

…

Martin Jr, Monte-Carlo, principauté de Monaco, hiver 2010

C’est toute la beauté de la chose. Se faire croire qu’il n’y a aucune limite alors qu’on y travaille dix heures par jour.

This one hurts.

Oui, tout est dans cette dialectique du risque facile. Un coup on fait comme si l’effort de pesait rien, comme si naturellement nos corps savaient voler, se tordre […]. Et puis, l’instant d’après, tout se tait, la lumière se fait monochrome et Monsieur Loyal dit « l’exercice qui va suivre requiert une absolue concentration », et tous retiennent leur souffle, jusqu’au silence lui-même.

Il y a de cette dialectique dans le ballet, les moments de bravoure extraits du continuum tout aussi exigeant de grâce.

…

Charles-André Gaspard, Nantes, 1972

J’empoigne les ciseaux et je coupe, je coups tous ces fils sur mes maquettes qui m’embarrassent, m’empoisonnent, tous ces fils mal placés, qui relient les coques et les mâts, qui relient ma vie à sa rigueur, qui font tenir mon chagrin en cade. Les fils de mon travail, les fils du France, les fils de mes années de logique, qui suturent mes yeux pour qu’ils ne sachent pas pleurer.

[…] pour que je devienne enfin un père après qu’il soit trop tard !

…

Maria, Tunis, 1956

Mon visage est illisible. […] À la kasbah on me prend pour une Touareg, et sur la place Lafayette les dames me regardent comme une petite blanche qui se serait gâté le teint.

Je sais exactement ce que je ressentirai là-bas. Ce sera comme quand […] toute la terre est gorgée de la peur que jamais ne se termine la nuit.

Du côté des vivants

Du côté des vivants, c’est la vie encore là quand on a prédit sa fin, avec toute la douceur et la justesse de Violaine Bérot. Il y a le voisin de lit, un vieil Alphonse avec qui se noue une intimité éphémère, une patiente qui vient lui faire des grimaces, une médecin, des infirmières qui ne sont pas réduites à leur rôle, un meilleur ami et un ancien amour. L’amour romantique n’est pas ce qui prime ici, loin de là, et c’est pourtant dans le sillage de son souvenir que ça m’a le plus frappé, cet amour au-delà de l’amour.

Leur est-il arrivé de se serrer l’un contre l’autre avec autant d’émotion du temps où ils vivaient ensemble ?

Elle le trouve apaisé, c’est le mot qui lui vient, elle le lui dit, c’est incroyable comme tu sembles apaisé. C’est si peu lui, l’apaisement. Toute sa vie il a douté, et aujourd’hui, dans cette chambre 308 d’un petit hôpital, aujourd’hui il semble en paix et peut-être est-ce cela qui le rend aussi beau. Elle ne s’attendait absolument pas à cette beauté au bout de tant de jours de dégringolade. Il est lumineux, voilà le terme qui dit le mieux ce qu’est Greg aujourd’hui : lumineux. Quelque chose a changé en lui, elle le devine.

Il est si beau aujourd’hui, son amour de jeune femme. Elle l’embrasse encore. Elle ne peut plus s’arrêter de l’embrasser. Lui, ça le fait rire. Il ne devine pas qu’Inès est en train de lui dire adieu.

Et la fin avant la fin, une fin de film, zoom out :

Vu de loin, ça n’a l’air de rien.

Un petit hôpital. Une terrasse.

Il y a des gens. Ils fument, ils rient.

Ça n’a l’air de rien si l’on n’a pas lu ce qui précède, si l’on n’a pas rencontré ces gens qui fument et qui rient. Il faut l’avoir vu de près pour voir de loin.

Revue de blogs #22

Se souvenir de ce qu’on a craint comme ce qui a eu lieu, un billet de Christine Jeanney.

…

[sur la thérapie] Après tout, un an, c’est si peu pour intégrer les trente-six autres.

Mon quotidien est parsemé de micro-effondrements qui s’ouvrent sous mes pieds aux moments les plus inattendus. Les émotions trouvent un passage vers la surface, un bon signe il paraît. Ça me terrifie.

Eli, Engelures, Hypothermia

On sous-estime toujours ce qu’on laisse chez les autres.

Je ne sais pas si on sous-estime, mais il y a toujours un décalage ; ce qu’on sème de soi n’est jamais vraiment ce qu’on aurait voulu ou pensé transmettre.

…

Quand un éditeur demande d’expliciter un passage, le fait-il parce que l’auteur a omis des éléments trop évidents pour lui ou parce qu’il cherche à obtenir un produit facile à consommer ? Une réflexion de Sophie Gliocas dans sa newsletter Gang de plumes.

…

je renâcle à réactiver le métronome

« J’ai beaucoup aimé mes deux métiers mais être à la retraite m’a permis de réaliser que cette obligation m’était si lourde qu’aujourd’hui je ne peux envisager un engagement bénévole ou militant que s’il ne demande pas de régularité. »

Kozlika, Vieille, Kozeries en dilettante

Le métronome, c’est tellement ça. Les horaires fixes, la nécessité d’être à tel endroit à telle heure, surtout en fin de journée, font de mon travail ce qu’il est : un travail — alors que j’aime tant, sans contrainte, le pratiquer.


 Nous discutons pas mal de cela, de ce qu’on met comme sens dans la phrase « je n’ai rien fait hier ».

Si je n’ai rien fait hier, je n’ai rien fait
— de productif, cases toujours vides de la to-do list
ou tout aussi bien je n’ai rien fait
— qui me fasse plaisir.
Il faut qu’il y ait au moins l’un ou l’autre. Pas de fatigue ou de procrastination coupable qui empêche et l’un et l’autre.


Dans ce même billet (encore, oui), un strip BD :

— J’ai peur d’avoir raté ma vie.
— Je ne savais pas que c’était un examen.

…

« Avant on allait sur internet pour fuir la vie réelle, maintenant on va dans la vie réelle pour fuir internet ».

Dans Les mots de la mouette, Florance parle de « revenir à une vie plus matérielle (et non pas matérialiste) pour envisager la vie plus doucement » :

« Il y a un exercice qui est souvent utilisé en psychologie lorsque l’on dissocie ou que l’on fait une crise d’angoisse pour parvenir à se réancrer de nouveau dans l’instant présent : observer autour de soi et citer 5 objets d’une même couleur, ou bien scanner son corps pour ressentir chaque partie, depuis les orteils en remontant jusqu’à la pointe du crâne.

Est-ce que nous ne sommes pas collectivement en train de matérialiser cet exercice par le besoin profond de se réancrer dans notre propre présent ? »

…

Je ne sais pas si c’est l’époque des cédé gravés que j’ai connue, le récit intime des amitiés qui se nouent ou se dénouent, ou le flashback narratif éclairant la biographie de cet inconnu que je lis depuis des années (Guillaume Vissac), mais le 081225 m’a touchée :

« J’ai longtemps considéré qu’à cette époque je m’étais retrouvé abandonné du jour au lendemain, principalement par A. et R., alors que dans les faits c’était peut-être venu de moi. On ne s’imagine pas, quand on reconstruit son passé, que, des fois, le méchant de l’histoire ça peut être soi. »

« Les seuls dont je sache le futur, c’est-à-dire le présent, c’est KujaFFman […], et Jalk Mikain parce que je l’ai épousé, en fait. Ça me blow généralement my mind qu’une seule petite année sépare une période que je situe sur le territoire de l’enfance (ma vie de collégien stéphanoise) et ma rencontre sur un forum Ezboard avec celui qui, aujourd’hui encore, partage ma vie. »

« Car à l’époque, ça n’existe pas les adolescents homos dans la vie de tous les jours. »

« Ça m’avait scié qu’il me demande ça, et qu’il le fasse aussi chaleureusement. Je ne l’ai jamais oublié : qu’un gars aussi apparemment à l’aise dans la sphère sociale et au sommet de la pyramide prenne le temps, avec quelqu’un comme moi, de s’assurer que tout le monde autour de lui se sente bien, et passe une bonne année. C’était tellement incroyable.  »

« […] j’ai consenti à ce qu’on coupe les ponts avec moi et n’ai pas cherché de faire l’effort de recoller les morceaux, parce que je savais qu’il me serait impossible d’exister en tant que personne auprès d’eux, et plus comme un enfant. Ce que je veux dire par là, c’était que c’était inenvisageable de faire comme on dit mon coming out à ces deux-là.  »

…

Nous ne sommes qu’en février, l’horoscope du web 2026 de Laurence a encore 11 mois pour révéler l’exactitude de ses prédictions. Lion, poisson, taureau… oubliez l’animalerie astrologique, ici on parle métier : UX designer, data analyst, auditrice en accessibilité ou sorcière, c’est du solide.

En décembre, Jupiter en Sagittaire vous offrira une révélation : brûler le patriarcat émet quand même beaucoup de CO₂, il vaudra mieux le composter.

Pensée pour Luce pour celui-ci :

Un gros défi vous attend en 2026 : convaincre les gens que l’accessibilité n’est pas une option, tout en les jugeant et en gardant votre calme, mais heureusement, la Lune en Vierge vous apportera de la patience (et des tisanes « gardez votre calme, ça va aller, mais ça sent la cannelle »).

En mars, Mars rétrograde vous fera redécouvrir les joies des briefs flous et incohérents (« on veut quelque chose de moderne, mais pas trop » ou « du discount, mais de luxe »).

…

Depuis quelques jours (depuis un mois, avec le décalage, mais l’habitude arrivera-t-elle jusqu’à aujourd’hui ?), Guillaume Vissac publie des dessins avec son journal et j’aime beaucoup — cet oiseau aux plumes ébouriffées par le stylo-feutre fatigué ou japonais.

…

Winnie Lim a une manière incroyablement lucide et précise d’examiner ses mécanismes mentaux, c’est passionnant à suivre au fil du temps — pour découvrir d’autres manières de fonctionner (profil TDAH avec un passé de malade chronique) ou observer grossis des traits que l’on présente aussi.

Some people […] have zero motivation or regulation issues when it comes to doing things. For me, it takes accumulated self-knowledge to learn how to shepherd myself into doing things I want to do.

Winnie Lim, teaching an old dog new tricks

Traduction à la truelle :
Certaines personnes n’ont aucun problème de motivation ou de régulation pour ce qui est de faire les choses. Je dois quant à moi amasser une grande connaissance de moi-même pour me contraindre à faire des choses que j’ai envie de faire.

Ces derniers temps, j’ai l’impression d’être passée de l’un à l’autre. Les shoots de dopamine du scrolling ? « the fear of disappointing ourselves » ? le découragement face à l’effort (« It takes spiritual energy to try, because there is always a learning curve. ») ?

…

La neige qui tombe, ça ralentit tout. Le regard, d’abord. On prend le temps, avec les yeux, de regarder ce qu’il se passe.

Joachim Séné, Reposante neige, Journal éclaté

Il fait le rapprochement entre les jours de neige et le confinement, « ces jours où l’on avait plus rien à faire que de rester chez soi, marcher un peu, revenir, tout était à l’arrêt, au minimum vital, à l’essentiel. » Je n’ai pas du tout ce souvenir du confinement : ce temps suspendu n’était pas ouaté, il était saturé de qui-vive, de devoir bosser sans les loisirs qui contrebalançaient.


Joachim Séné cite un article d’Olivier Ertzscheid :

Et l’enfant comme l’adulte n’est attentif qu’à ce changement, qu’à cette mutation en cours sous nos yeux, comme si l’on pouvait observer en accéléré la croissance d’un arbre.

« Il va neiger. » Et l’attente est joyeuse. « Nous sommes en vigilance jaune neige et verglas. » Et l’angoisse est palpable. […] Être en vigilance à chaque instant, à chaque présent, équivaut à une inattention au monde. On peut pas être chaque fois vigilant sans être contraint d’être inattentif à la construction de ce présent.

Résonance avec mon état psychique.

…

Et si le remède à la fatigue était de se fatiguer autrement.

Jane Doe, Remède miracle, L’ombre d’un doute

…

It is slightly ironic but my private journals can be a lot more mundane, whereas when I write here I am forced to dig somewhere deeper.

Winnie Lim, alone, with music

…

Les plans ne sont pas faits pour être exécutés, ils sont là pour préparer l’improvisation.

Citation d’un entretien d’Orson Welles,
cité par Christine Jeanney, block note — servir, Tentatives

…

Et je ne vois vraiment pas ce qui pourrait me faire du bien, surtout pas : parler.

Mais vraiment, la sensation que l’impuissance, la mienne, celle des autres, gonfle à chaque mot prononcé, que les larmes amères vont venir me noyer, bref, la mâchoire serrée sur mes blessures.

Sacrip’Anne, Tough Love, Sisters Cia

Parler d’anxiété, ça fait un peu ça, parfois, ça la fait gonfler.

…

Est-ce un homme est-ce une femme. Est-ce un logement sont-ce des bureaux. Je n’ai ni la réponse ni mes lunettes.

Guillaume Vissac, 020226, Fuir est une pulsion

La forêt barbelée

Qui est Gabrielle Filteau-Chiba ?
ferait sembler de demander une journaliste pour mieux y répondre
et n’y répondrait pas par ses mots à elle,
elle « une réfugiée de campagne
qui préfère à la ville
la forêt estuaire
ses caps secrets »

qui vit dans un « sanctuaire
de froid dur
et doux »

une cabane au Canada
dans laquelle elle a écrit Encabanée
un court roman sans lequel je n’aurai jamais lu sa poésie
pleine de nature invoquée
aux noms qui ne m’évoquent ni image ni définition
mais il y a quelque chose de dur
de doux, répète Cécile Coulon en préface

et me revoilà dans cette cabane de fiction
à ne pas trop savoir ce que je fais là
hébétée d’un froid, de conditions que je ne supporterais pas
est-ce la peur qui me cloue là
en automne, c’est la première section du recueil
où je cueille cueillette sauvage comme à mon habitude

je crie
pour ne pas qu’on entende
trembler ma voix


j’essaie de faire ma forte
en même temps
j’ai peur à l’infini


dites-moi
pourquoi la survie de l’espèce
ne prime-t-elle pas

éclairez-moi
pourquoi on se plie aux lobbys
si l’argent ne se mange pas

[…]

le crime doit être commis
on dédommage après coup
inondation d’argent liquide


une poussière s’élève
dans le vent frisquet
comme un air de Chopin
comme une odeur d’enfance

là tout de suite
je vois la fin du film
la poussière sur le chemin
musique générique de fin
voilà-t-il pas Chopin au fonds des bois
là ça me parle
indécrottable incrottée citadine


fantasme de caravanes
d’épopées sans soucis
de tisanes mi-figue mi-raisin

[…]

mes neiges éternelles
qui fondent de me revoir
ne m’attendront pas toujours

suis-je sur le bon rivage

[…]

j’aurai au moins des bouquets
de médecines douces et d’épices
à en combler le grenier
de mes doutes


je voudrais mettre en pots
des réserves de pluie
[…]

je pourrais mettre en mots
mon instinct de survie
et tout l’espoir
en moi


Puis vient l’hiver

pour réchauffer mon cachot je brûle
tout ce qui m’est désormais
inutile

mon corset mes diplômes
mes pancartes de manifs
mes brouillons trop noirs
mes cartons-destinations sur le pouce

et livre mes paumes impatientes
au grand dieu du soulagement


ici je crois me retrouver dans le jardin de Christian Bobin

la dernière baie qu’elle gobe
parmi les défenses cristallines
de l’églantier
m’éblouit

comme ses traces toutes fines
deltas de persévérance
boréale

deltas de persévérance
on les voit, là,
dans la neige
petites traces de pattes


la solitude est un art
pour le moins divinatoire
entre patience et révélations


à voir le sourire dans mes rides


je touche du bois
bois sa sève
et prie

prie d’avoir moi aussi
la force de résister

je touche du bois ou du contreplaqué
n’ai pas racheté de sirop d’érable


Puis vient le printemps et l’unique poème que je vole en entier

carpe diem

une femme
m’a lu les paumes

m’a avoué désolée
que mes lignes de vie
étaient bien courtes

je la remercie
chaque jour


j’ai su j’en suis fière
enfiler les hivers
gardant vivants en moi
d’invincibles soleils


suffit de savoir
guetter les formes de feuillages
les signatures dentelées

visibles pour qui veut voir

Google Image, shazam-moi le bon goût des jardiniers du parc Barbieux


je m’attendais à ce que les saisons passent
comme les pages
les unes après les autres
sans intrigue
quand soudain
un café partagé avec du sirop dedans
des violettes sur le pare-brise (une voiture ici ?)

l’homme-ville

on s’est regardés
San Francisco et moi

je lui ai avoué que j’étais certaine
comme la lune

pleine

plus grillée qu’un refus de champagne ou de sushis


j’aurai pour l’enfant
iris épargnés

épanouis

la fleur ou les yeux ou les deux


Puis vient l’été, neuf mois ellipsés
la chassé-croisé sans mois d’août de la naissance et de la grand-mère qui n’y assistera pas

suis tes marées
laisse ton chagrin monter