Réa, mon amour

Journal de fin juillet, fin du monde évitée

Vendredi 24 juillet

douceur au réveil / vite boucler un article de blog avant la chimio / anxiété en y allant, dès le matin : je ressens cette même fermeture au niveau du diaphragme que j’ai ressentie lors de la première chimio, qui m’obligeait à faire des pauses, essoufflée, lorsque je mangeais : ce n’est donc pas un symptôme de la chimio, mais bien de l’angoisse.


Le feeling n’est pas fou avec la médecin du jour. Elle ne me croit pas pour la douleur au tendon (ou plutôt pour elle ce n’est pas lié au médicament — c’est pourtant sur la notice), et quand je fais état de maux de tête pour lesquels le Doliprane n’est pas du tout assez fort, elle me dit qu’on ne va quand même pas passer à des morphinoïdes, avec les effets secondaires ce serait dommage. Suis-je censée savoir qu’il n’y a rien entre le Doliprane et la morphine pour ce genre de douleur ? (Doliprane qu’elle ne me prescrit même pas ; je n’y fais pas attention, mais la pharmacienne tique.) Plus tard, les infirmières vont la rechercher pour inspecter la cicatrice du PAC qui s’est rouverte, avec un peu de sang et de pus. Un point a sauté, ne faudrait-il pas un steri-strip ? Elle ne s’en fait pas pour ça, ça l’emmerde visiblement. Tant pis si la cicatrice sera plus large, ça elle ne le dit pas. Ce sont les infirmières qui insistent discrètement pour une ordonnance avec des compresses et de quoi désinfecter, oui, oui, elle va faire ça.

Dans salle d’attente, je retrouve la dame non-danseuse de la dernière fois. Nous sommes aussi contentes l’une que l’autre de nous revoir, même si nous n’avons pas grand-chose à nous dire. C’est sa troisième chimio, moi la deuxième : les siennes sont hebdomadaires, avec une semaine de pause toutes les quatre semaines. Elle parle très fort dans la salle d’attente où tout le monde est silencieux ou sotto voce, je n’ose pas la relancer.

Cette fois-ci, la chimio se fait en chambre individuelle ; il restait une chambre après avoir réparti les patients les plus faibles, l’infirmière a choisi le traitement le plus long du jour, c’était le mien. J’ai une fenêtre, plus de calme, je bouquine pas mal. Je finis avec une petite tension, un léger mal de crâne. Un pipi Apérol et c’est reparti.


La faim réapparaît suite à un déjeuner léger ; je continue par précaution sur des aliments faciles à digérer. Barbouillée mais pas de nausées.

Le boyfriend en revanche déguste : il s’est fait vacciner il y a de ça deux jours et se trouve dans un accès de fièvre qui le fait grelotter des dents de manière incontrôlable.

Il vomit son McDo. L’anti-nauséeux qu’on m’a prescrit est efficace, je peux vider le seau de vomi sans avoir moi-même envie de vomir.

L’accès de fièvre le fait délirer. Il n’arrive pas à sortir du carré. Il y a un ninja quelque part.

J’appelle le 15. Le simple fait qu’il délire de fièvre associé au nom de son syndrome devraient suffire à envoyer quelqu’un. Mais sa maladie est orpheline, peu connue, et je me fais rabrouer par mon interlocutrice parce que je parle trop vite. D’abord, vous allez parler lentement, hein ! D’un ton pas aimable. Déso pas déso de paniquer. Je sens qu’on n’a pas l’air sérieux, avec cette fièvre qu’on ne peut pas mesurer (mon thermomètre déconne) et ce vaccin dont on ne sait rien (le boyfriend ne se rappelle plus, et je n’ai rien trouvé en fouillant la liasse d’ordonnances sur le bureau et le manteau de la cheminée). Je n’ai pas de chiffre à donner, alors je répète qu’il délire, qu’il dit des choses absurdes comme « Je n’arrive pas à sortir du carré » et mon interlocutrice me demande s’il est comme ça d’habitude, confus. Pas du tout. Elle finit par me mettre en ligne avec un médecin, qui demande à parler avec le boyfriend, heureusemalheureusement lucide à ce moment : on ne nous enverra personne.

Il faudrait faire quelque chose, mais quoi ? Le boyfriend épuisé dit qu’on verra demain et je me couche moi aussi, assommée par la chimio.

…

Samedi 25 juillet

J’ai dormi plus de dix heures, découvre les toilettes constellées au réveil. Il n’y a pas le choix. Hébétée, bientôt essoufflée, j’efface ce Pollock à l’éponge, sur la cuvette, sur les murs.

Toujours en pilotage automatique, je me rends à la pharmacie pour connaître le nom du vaccin et récupérer ma seringue prête à l’emploi pour booster les globules blancs… qui vient par erreur d’être délivrée à quelqu’un d’autre. La pharmacienne va elle-même la rechercher (on parle d’une injection qui coûte 390€ l’unité et doit impérativement être conservée sous 25°).

Avec tout ça, je prends mon petit-déjeuner à l’heure de celui qu’on ne dit pas grand, ça passe. Le boyfriend est toujours au lit, mal en point. Je le laisse se reposer, me recouche moi aussi. Il râle et gémit. Quand j’émerge deux heures plus tard et qu’il me dit avoir des vertiges quand il tente de se redresser, je sens l’urgence revenir (elle n’est jamais partie). Il faut qu’un médecin vienne. Ça existe encore, un médecin qui se déplace ? SOS médecins n’a personne sous le coude, me dit d’appeler le 116 117, numéro auquel j’ai un médecin de garde, qui nous envoie une ambulance. Six de tension. Les ambulanciers appellent le SMUR. Cinq personnes débarquent, mettent le boyfriend sous perf. Je suis debout, à l’écart, assise sur le rebord de la porte-fenêtre, essayant de ne pas gêner, genoux en palissade. Le SMUR appelle les pompiers en renfort. Cinq armoires à glace débarquent. Il n’y a jamais eu autant de monde dans mon salon. Douze personnes mobilisées. Pour le déplacer, il va falloir monter sur le canapé-lit. Est-ce que ça va tenir ? me demande une jeune armoire à glace. Je n’en sais rien, tant pis si ça casse. Ses gros godillots cherchent appui sur les montants. Le boyfriend est coquillé, c’est le terme utilisé, sous des râles de douleur. Je ne peux pas monter avec lui dans l’ambulance. Le rejoindre alors ? Avec l’immunité réduite des chimios, on me déconseille d’attendre à l’hôpital. Je ne sais quand, j’ai préparé un sac avec sa carte vitale, son téléphone, le chargeur et quelques affaires. Il n’y en a pas besoin, juste la carte vitale. Puis si. Je confie dehors. C’est rapide et lent à la fois. Ils sont efficaces, ne se précipitent pas.

Quand je remonte, il n’y a plus personne dans le salon, pas même le chat, planqué bien avant l’invasion. Je ne peux pas rester seule, alors j’appelle H. qui vient au débotté passer un bout de soirée avec moi. Avant ou après dîner, je ne sais pas. À partir de là, les souvenirs sont toujours aussi précis, mais la chronologie est floue. Je pourrais probablement la retrouver en regardant l’historique des appels que j’ai passés et des messages que j’ai envoyés, mais je ne suis pas certaine d’avoir envie de dresser un compte-rendu clinique. Je laisse ça aux médecins. À la sidération. Son scalpel découpe les heures, prélève quelques minutes infinies.

…

Quelque part entre le 26 et le 31 juillet

J’appelle ma mère, mon père, mon oncle médecin, la sœur du boyfriend, je WhatsApp tout le monde, mes amies et les siens. Je ne les tiens pas au courant, je les dresse autour de moi comme des remparts auxquels me raccrocher. Je mets tout le monde au courant, même ceux qui ne le connaissent pas, ou si peu, la promo du DE, les filles du cours de danse de mardi soir. Tisser un réseau de soutien, d’énergie, récolter des pensées, des prières aussi, je suis reconnaissante aux croyantes de mon entourage, qui savent prier, qui prient pour lui. Emojis cœur et étincelles.

L. passe me soutenir le lendemain de son admission à l’hôpital. Il est en réanimation. Conscient, c’est bien. En réanimation, il ne peut pas être mieux surveillé.

Je lui rends une première visite dimanche après-midi, je crois. Le lit est au milieu d’une pièce qui n’a rien d’une chambre (qui peut à tout moment être transformée en bloc ?). Des bips et des tuyaux partout. Pas dans sa gorge heureusement, il peut parler, même si ça l’épuise. Mon prénom est inscrit au feutre rouge sur un tableau blanc, suivi de mon numéro de téléphone. Allergie : latex. Un fauteuil dans le coin à droite. Deux chaises empilées devant un ordinateur. Est-ce dès cette fois-ci que je prends le tabouret à roulette sous le long plan de travail ? La fenêtre donne sur un extérieur invisible, auquel il tourne de toutes manières le dos. La vitre qui donne sur le couloir est rayée de bandes occultantes. Son état est grave.

Les contours de sa tâche de naissance sont dessinés au feutre rose. Est-ce qu’elle était si étendue ? Voilà que je ne sais plus. Je trouve sur mon téléphone une photo du chat où il apparaît en marge, torse nu. La pointe de la tâche est identique. C’est bon signe, non ?

Ma présence le détend, dit-il. Au même moment, l’infirmière annonce que les anti-douleurs commencent à faire effet. Ce n’était pas moi, juste les médicaments. Les deux, rattrape-t-elle.

Dimanche soir, la médecin m’appelle. Je ne sais plus ce qu’elle me dit au téléphone ou de morne voix. Streptocoque dangereux. Reins à l’arrêt. Son état est grave. Très grave. Qu’est-ce qu’ils ont tous à me le répéter ? Je ne mesure pas tant que la phrase toute faite n’est pas prononcée, et elle l’est à un moment donné, plus tard : le pronostic vital est engagé.

Est-ce que je peux venir ? Je peux. Les visites sont terminées, on viendra me chercher aux urgences, est-ce que je connais ? Je reconnais les lieux de la douleur lombaire et fémorale, dépasse rapidement ces souvenirs de hernie discale aux côtés de la personne venue me chercher, qui me guide jusqu’au service de réanimation.

Ce soir-là ou le suivant, des mots comme nécrose, dialyse et coma artificiel sont prononcés. La médecin a une tête de circonstances, grave, comme son état. Peut-être est-elle seulement épuisée. Toutes les infirmières me le diront ensuite : elle s’est démenée pour obtenir des informations et faire le lien avec les hôpitaux où le boyfriend est d’habitude suivi. Un dimanche. Un dimanche d’été.

Que je sois là rouvre une fenêtre, me dit-il. J’avais l’impression que c’était sans issue.

Tant que je suis là, auprès de lui, il est là, vivant. Alors je reste là. Je le touche là où je crois pouvoir le toucher sans lui faire mal. Je lui caresse le bras, puis le torse, laisse la place aux soignants quand ils en ont besoin, reprends ensuite. Mouvement de store à lamelles dans mon dos, ce sont eux qui nous laissent de la place, de l’intimité. Je l’enregistre distraitement, concentrée sur sa peau un peu trop froide et la mienne qui court à sa surface, à sa rencontre. Mon amour.

Il est près de minuit quand je repars. Sur le chemin du retour, je demande à l’infirmière qui m’accompagne dans le dédale nocturne si on fait tout ça juste pour nous préparer ou si on ne sait vraiment pas. On ne sait vraiment pas.

Le pronostic vital est engagé. On ne sait vraiment pas. S’il va mourir, c’est la subordonnée qu’on ne prononce pas. Il pourrait mourir. Pas hypothétiquement ou dans dix ans, là, aujourd’hui ou demain.

Comment fait-on pour vivre quand la personne qu’on aime est en réanimation ?

Je dors d’un sommeil de plomb (EC90).

Sous la douche, sur mon canapé, ça se brise en et sur moi. Je hoquète au téléphone avec Mum. Elle veut venir. Pas tout de suite, on attend de savoir pour la dialyse. Le chagrin me foudroie alors que mon cerveau établit les conséquences du pire : la maison tout juste achetée, à peine habitée, qu’il faudra vider, le chat que je récupérerai évidemment, m’en occuper, les vêtements propres ou sales en boule ici et là… Est-ce que ça peut vraiment s’arrêter avec des traces du petit-déjeuner ou du McDo encore sur la table ? Qu’est-ce que j’ai foutu avec mes histoires de danse, d’anxiété, d’habiter à Roubaix ? Je n’ai rien compris de ce qu’était le bonheur, d’être ensemble et s’aimer. Je suis prête à tout plaquer, partir vivre avec lui dans sa campagne, si seulement il se remet. Mes mains s’accrochent toutes seules et supplient, poigne Nikiya. Faites qu’il se remette. Faites qu’il vive.

Je ne ravale pas mes larmes : elles hoquètent quand je suis chez moi et dégagent quand j’arrive près de lui. Quand je le sens sous mes mains, vivant. Mon amour.

Il sera dialysé dans la nuit (ou la suivante, je crois que je fusionne les deux premières soirées). Je peux rester, un lit de camp a été roulé près du fauteuil, mais le boyfriend insiste pour que je rentre dormir, ici c’est plein de bips, je ne dormirai pas et de toutes façons, ils vont l’emmener pour la dialyse, ça ne sert à rien. Je suis épuisée, alors je ne proteste pas longtemps.

Il n’a pas été dialysé la nuit où on l’annonçait. Ni le lendemain matin. Qu’est-ce qui a changé, que les médecins ont vu ? Plus tard, je reverrai le moment où je suis restée auprès de lui, la nuit, comme le moment où notre amour l’a préservé et doucement fait basculer, imperceptiblement alors, du bon côté. C’est de la pensée magique, je le sais et n’y peux rien. Le savoir n’enlève rien de son intensité.

Une éternité plus tard, son état reste grave, mais le pronostic vital n’est plus engagé. Je suis dans un tel état de gratitude et de soulagement que je deviens en partie insensible à sa douleur. Pour moi, ça va mieux, pour lui, la vie se poursuit sans morphine, sans intimité. Il n’y a pas de salle de bain en réanimation. On pisse dans une amphore en plastique (pourquoi appelle-t-on ça un pistolet ?) et on chie dans une bassine. Des bips retentissent à chaque fois qu’une poche est près de se terminer. Il y en a plusieurs en simultanés. Deux cathéters.

Mum m’a rejointe en renfort. Elle est là pour moi, pour que je puisse être là pour lui. Est-ce l’adrénaline ? Je ne ressens quasiment aucun effet secondaire de la chimio cette fois-ci.

Des habitudes se prennent : la fiche avec le numéro de la chambre à prendre à l’accueil de la réanimation, le lavage de main dans le sas, les couloirs, ne pas tourner vers la réa 4 avant la 2, le box des infirmières qui fait l’angle, l’espace où s’asseoir quand on doit quitter la chambre sans encombrer le couloir. Il y a des visages que je recroise parmi les visiteurs aussi, dont celui fermé de cet homme, tantôt exaspéré par la visio bruyante et malvenue d’un autre visiteur, supériorité sociale dans les chaussures. J’ai honte un instant, mais un instant seulement, d’être souriante auprès d’autres qui ont toujours le visage fermé, les proches de patients dont le pronostic vital n’est probablement toujours pas désengagé.

Votre cancer, il ne l’admet pas, c’est la plus grande injustice qui soit pour lui. L’infirmière me parle de ça aussi, et de ce qu’il a du mal à s’ouvrir — même s’il a, de lui-même, demandé à voir un psy. Mine de rien, elle prend soin de moi en même temps que de lui. Me raconte qu’elle s’est fait opérer des deux seins de manière préventive, car elle est porteuse du gène qu’il ne faut pas. De mon côté, je ne sais pas encore si je choisirai une reconstruction avec prothèse ou une fermeture à plat. Vous voulez toucher ? Ça ne me dérange pas. Elle est comme ça, cette infirmière, qui entre toutes devient un prénom.

À un moment, il peut à nouveau tenter de s’alimenter par lui-même. Son enthousiasme (non feint) face au plateau de l’hôpital (non appétissant) dit d’où il vient. Je fais rajouter ses allergies alimentaires sur le tableau blanc, à côté du latex.

Mes cheveux commencent à me rester dans la main lorsque je l’y passe, comme les poils du chat quand on le caresse. Si vous voyez que vous commencez à les perdre et que vous êtes prête, rasez-les. Je ne sais pas si je suis prête, mais je vais éviter d’en mettre partout. Mum manie la tondeuse commandée par le boyfriend — c’est lui qui devait me le faire. À la fin, même avec le sabot le plus fin, je n’ai pas le crâne rasé mais tondu, c’est hideux. Quelque part entre amante d’un nazi à la Libération et pelouse desquamée par la sécheresse. Je finis le travail au rasoir, mais c’est laborieux. J’ai beau faire, il reste une five o’clock shadow qui râpe comme du papier de verre. Même quand je dépose ma tête sur une surface aussi douce que du satin de coton (mes taies d’oreiller).

Les infirmières me voient avec les cheveux courts, puis la boule à zéro. On doit former un drôle de couple, le mec qui en réchappe, sa nana cancéreuse. Le boyfriend me préfère crâne nu qu’enturbanné. Mais il fait frais presque froid dans la chambre de réanimation, malgré les chaleurs extérieures, et j’ai paraît-il des allures de bene gesserit avec mon foulard violet juste posé sur le crâne (illusion d’une implantation capillaire reculée).

La vie reprend en dehors. Ce sont presque deux univers parallèles, la chambre froide de l’hôpital et les presque vacances avec Mum. Dans la galerie photo de mon appareil, je retrouve pour ces jours chat et chirashi — que je fais découvrir à Mum, découvrant par la même occasion le restaurant d’où partaient nos commandes.

La sœur du boyfriend fait le déplacement. Il ne voulait pas qu’elle traverse tout le pays pour venir le voir, mais comme frère et sœur sont aussi têtus l’un que l’autre, elle passe outre. Quand je le préviens que sa sœur est dans le train, il fait la gueule. Pas comme quelqu’un de contrarié. Une gueule dure, qui finit par s’effriter. Elle a cru qu’il allait mourir. Sa sœur avait raison, à la fois de venir et d’attendre qu’il soit globalement tiré d’affaire : elle avait peur qu’il pense qu’elle vienne pour les derniers instants. Quand elle est là, les deux se rabrouent en frère et sœur, mais ils sont heureux de se voir, ça se voit. Il l’admet : il a senti la mort passer, il s’est senti si faible qu’il a cru que… Elle, a le chic de transformer sa venue en week-end touristique pour ne pas lui peser ; c’est que c’est beau Roubaix, cette architecture de brique ! Elle parle de sa visite de la Piscine, soirée au cinéma. C’est agréable d’être à plusieurs, la discussion décolle toute seule ; je suis d’un moindre soutien quand je le visite seule, plus perméable à ses variations d’espoir et d’humeur.

Plutôt choco-noisettes ou fruits exotiques ? S. est prise au dépourvue par cette drôle de question dans un couloir d’hôpital. Je reformule en mettant en balance mes deux mains ensachées : est-elle plutôt pâte à tartiner ou confiture ? Pâte à tartiner — qu’elle va garder hors de portée de ses enfants pour pouvoir en profiter. À la médecin (celle qui m’a autorisée à venir la nuit, qui s’est démenée au téléphone), quand je la trouve, je tends le sac en papier avec la confiture. Elle a l’air étonnée et émue. Les remerciements n’ont pas l’air habituels ici bas.

Pour le reste de l’équipe, je confectionne des cookies. On y passe une partie de la matinée avec Mum. Ils n’ont pas la texture que j’associais à cette recette, cela me contrarie, mais ça fera l’affaire, empilés par Mum dans un carton de e-liquide pour vapoteuse électronique tapissé de papier sulfurisé. Le jour même, le boyfriend sort de réa — mais pas de l’hôpital, transféré en médecine interne. C’est bon signe, mais étrangement, alors que je suis le brancardier qui pousse le fauteuil roulant, cela me panique un peu de quitter cet espace auquel je m’étais habituée et les gens qui s’y trouvaient, qui l’avaient (nous avaient ?) si bien pris en charge.

Degrés, nausées, fusées : juillet

Vendredi 10 juillet

Le boyfriend tient à m’accompagner pour ma première chimio, mais sitôt l’enregistrement administratif fait, je dois attendre dans un espace où les accompagnants ne sont plus admis.

L’infirmière en consultation m’est d’emblée sympathique et le demeure ; elle me fait penser à mon amie C.

Entre la consultation et le traitement, j’attrape un plateau repas et mange une tarte au fromage que je regretterai ensuite amèrement — alors que je rédige cette entrée un bon mois plus tard, j’ai encore le plus grand mal à manger des œufs et du fromage et la simple évocation d’une tarte me donne la nausée.

La salle de chimio comporte une dizaine de fauteuils. Comme dans un café, il y a des habitués, dont un monsieur qui plaisante et salue tout le monde. En face de moi, une dame fatiguée a l’allure d’une ancienne prof de danse ; je tente quelque flex pointes en première comme étirement pour voir si elle réagit, mais non, on peut avoir un beau cou de pied sans être danseuse.

Deux heures plus tard, j’ai le nez et les joues qui picotent. L’infirmière m’avait prévenu que je ferais pipi grenadine, mais c’est plus Spritz — ou Apérol, sans bulles.


En rentrant, j’ai faim et aucune nausée à déclarer, alors je m’enfile une glace chocolat avec de la chantilly : là encore, grosse erreur. Les nausées me la font regretter. Je ne vomis pas, mais les hauts-le-cœur sont si puissants que, par précaution, je trimballe mon seau de ménage partout avec moi, comme un doudou lapin tenu par l’oreille. Impossible le soir de regarder l’épisode de Pluribus en entier : il y est question de bouffe.

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Samedi 11 juillet

Je suis à peu près fraîche le matin, j’ai bien dormi et je fais quelque chose que je n’aurais jamais imaginé faire un lendemain de chimio — l’amour (!)

Les nausées reviennent l’après-midi, après un demi-Danny par trop ambitieux. Quelques cuillerées de riz à midi, une soupe miso le soir. Le relevé de ce qu’on parvient à ingérer, le nombre de cuillerées et d’aliments comme le nombre de cigarettes dans le journal de Bridget Jones, voilà le journal de chimio.

Même scroller est compliqué, les animations d’ouverture et fermeture des applications bougent déjà trop.

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Dimanche 12 juillet

Douleur vive au tendon d’Achille en posant le pied hors du lit, raideur de l’autre côté :  j’arrête immédiatement le médicament portant tendinites et rupture du tendon dans ses effets secondaires. (La médecin pensera que ça n’a rien à voir)

Je suis à peu près fraîche jusqu’à la piqûre en fin de matinée pour booster la production de globules blancs. Elle occasionne une légère fièvre qui ne paraît pas légère du tout avec la canicule. Le mal de crâne est intense, j’ai du mal à porter ma tête, comme si les muscles du cou étaient pris de mollesse, trop fatigués. J’ai envie de m’allonger sitôt le repas passé, et conscience que c’est la pire idée pour avoir une chance de digérer sans nausée.

Bilan calorique du jour : 3 cerises, 1 prune, 2 nectarines, 1/2 Weetabix, une soupe miso, quelques rondelles de pomme de terre (que le boyfriend a fait tremper pour limiter l’amidon, cet homme est parfait)

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Lundi 13 juillet

mal de crâne obsédant
(mais je me sens plus fraîche, c’est ma nouvelle expression caniculaire)
longue conversation téléphonique avec L.
l’amour-sieste

C’est un peu ambitieux avec mon énergie vacillante et ses pieds blessés, mais nous nous rendons à la mairie de Roubaix (via la gare) pour assister au feu d’artifice. Le boyfriend remarque la faune, forcément, moi surtout les escarbilles et les fusées double dorées. Je n’ai pas pris de photo, trop occupée à sautiller de joie et à battre des mains ; pour une fois, c’est le boyfriend qui a dégainé le téléphone (il y avait le temps, les fusées étaient espacées — tempo un peu étrange, ramolli).

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Mardi 14 juillet

Courses, pharmacie (fermée), aspirateur, lavage avant la grosse chaleur.

Avec la canicule, les journées sont aussi longues que des nuits d’insomnie. Des journées d’in-vie, à attendre que ça passe, si lentement. Attendre que l’extérieur soit revenu à l’équilibre avec l’intérieur, pourtant pas frais, pour pouvoir à nouveau aérer, récupérer sinon de la fraîcheur, du moins de l’oxygène.


Ma tête est encore un peu lourde à porter, mais le matelas est décidément trop chaud. Je m’assois par terre contre le lit, cale l’oreiller au-dessus et l’ordinateur sur le rebord de la fenêtre, je regarde le dernier documentaire sur Mathilde Froustey, La Passion selon Mathilde.


Une fois que je fais le lien, c’est fichu : les oiseaux chantent Las Ketchup, et répètent en boucle la partie suspensive précédant le refrain sans jamais entonner la cadence conclusive. (Hold up approximatif de termes musicaux ; si un musicien passe ici, qu’il se sente libre de rétablir la métaphore en commentaire.)


Essoufflée au dîner, le diaphragme fermé. Pas grand-chose n’est mangé dans son entièreté. La nectarine, oui, en m’y reprenant à plusieurs fois, mais : un demi-onigiri, trois-quarts de yaourt au citron. That’s it, that’s the tweet, that’s the dinner.

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Mercredi 15 juillet

Plusieurs tartines de marmelade de gingembre au petit-déjeuner, si ce n’est pas le pied ! Du taboulé à midi : un plat d’adulte, assaisonné rendez-vous compte, avec un peu de gras et d’herbes et d’épices. À 15h, j’ai à nouveau faim, je suis rendue à moi-même, je suis une enzyme ! À 16h, le Bounty glacé passe crème, j’enchaîne avec une nectarine hier dure aujourd’hui parfaitement juteuse.

Être sortie du mode survie me rend euphorique et ça ne s’arrange pas quand j’apprends que, dans l’école privée où je donne cours, je vais être remplacée par un ancien de l’Opéra. Pardon, mon remplaçant, excusez du peu. C’est tellement improbable que ça me ravit.

Il fait chaud d’accord, mais mes neurones connectent à nouveau un peu. Je peux bloguer, hé. Le boyfriend, lui, attaque l’installation de la seconde moustiquaire en mode vener. Je ne tarde pas à le rejoindre pour tenter de l’apaiser et trouver quelle attache vient après quelle autre (il y a en six en tout, contrairement à la suspension unique de la chambre). Je monte et descends de l’escabeau, le déplace, tâtonne bras en l’air, coupe de la ficelle en plus, défait les nœuds pour donner plus de mou, pour espérer que le tissu aille jusque terre, et une fois tout collé tout noué, je comprends comment on aurait dû faire (placer  les attaches non pas à l’aplomb de la moustiquaire mais à l’extérieur pour qu’elle soit davantage tendue). Nous avons désormais un lit à baldaquin / une tente de bédouin dans le salon, selon que le canapé-lit est en mode lit ou canapé.

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Jeudi 16 juillet

Dernière journée de grosse chaleur. Je profite de la fraîcheur matinale pour aller faire le tour du parc Barbieux. Plusieurs pauses sont nécessaires pour reprendre mon souffle, mais qu’importe, je suis dehors, il y a de l’air, des feuillages qui frémissent, quelques fleurs, de la pelouse cramée par endroits aussi.

Le soir après dîner, besoin encore de sortir, de marcher (me défouler). C’est un autre tour, d’un quartier que j’ai jusqu’à présent mal quadrillé.

Avant même de découvrir et noter (photographier) son nom, je trouve un charme inhabituel à la rue Ingres, que je ne parviens pas à m’expliquer. C’est une rue typique de Roubaix, maisons mitoyennes en briques et en enfilade, sourcils de briques colorées aux fenêtres, portes colorées… portes et volets ! Il y a des volets extérieurs, voilà l’étonnant pour ces architectures du Nord ayant hérité de la transparence protestante.

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Vendredi 17 juillet

Avant de partir en congé maternité, ma psy m’a adressée à une autre. Elle savait ce qu’elle faisait : sa remplaçante est sans nulle doute compétente, mais je ne ferai pas longtemps partie de sa patientèle. Tout au long de la séance, je dois lutter contre ce préjugé idiot mais néanmoins gênant qui confond compétence et expérience. Cette personne en face de moi est trop jeune, ça me déconcentre ou me déconcerte, trop frêle pour me porter (ce n’est pas son rôle, seulement celui que je voudrais lui faire endosser). J’ai l’impression de me confier à une enfant — ce n’est pas dans ce sens-là que les choses fonctionnent. Elle sait tout bien y faire, mais a-t-elle assez vécu ? Il me manque de l’épaisseur, de quoi être rassurée. Je continue malgré tout à parler et écouter dans cette pièce blanche sans fenêtre ; peut-on vraiment poursuivre une psychothérapie dans une pièce sans fenêtre ? Elle pointe à divers endroits de mon discours des points de perte de contrôle, revient à des éléments physiologiques (le manque d’exercice, l’alimentation), trace des traits sur une feuille de papier, prévoir, prévoir des activités.

Quand je lui parle du soupçon de TSA, sa réponse n’est pas celle de son aînée : elle invite plutôt à faire la démarche, ne serait-ce que pour écarter le soupçon, on apprend toujours quelque chose sur soi dans le processus. Et de me donner le contact d’un centre dans la région (de retour chez moi, je découvre que le centre est manifestement saturé ; tout est fait pour décourager le diagnostic si on n’est pas un enfant ou lourdement pénalisé dans sa vie quotidienne).


Grande session shopping ensuite, peu onéreuse : j’essaye beaucoup de fringues, n’en achète aucune. J’y mets beaucoup de bonne volonté et d’énergie joyeuse et désinvolte pourtant, mais mes seuls achats sont dictés par la chimio : un bonnet pour les nuits chauves et un pèse-personne au centre commercial, alors que je commence à n’en plus pouvoir de marcher.


Nouveau glacier (éphémère) à Lille : la glace à la verveine est une tuerie !

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Samedi 18 juillet

Sortie matinale pour l’hygiène mentale. De ma promenade au parc Barbieux, je rapporte des croissants trop beurrés, de l’aveu même du boyfriend qui tartine habituellement ses croissants… de beurre.

De retour, je me rendors, deux heures (deux heures !) dont j’émerge vaseuse, forcément. L’après-midi est consacrée à réécrire une newsletter qui dormait bêtement dans mes brouillons.

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Dimanche 19 juillet

Réveillée trop tôt après m’être couchée trop tard, je ressors le tapis de yoga. Littéralement : de sa station enroulée et dehors, sur la terrasse. La chaîne arrière est raide, a besoin d’être étirée. La respiration plus ample, le corps vivifé. Puis je réitère la sortie matinale, cette fois pour du pain.

Je publie ma newsletter et lis un peu.

Dernière épisode de la première saison de Pluribus : je ne suis pas d’accord pour que ça s’arrête et me laisse ainsi en plan.

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Lundi 20 juillet

[rêve] je passe d’une chambre à l’autre en cherchant, même pas des toilettes, un endroit pas trop exposé où je pourrais me soulager, il y a la chambre inoccupée par les élèves danseuses, il n’y a pas moyen et ailleurs en bas, il faut aller toujours plus loin pour trouver des toilettes libres, on s’éloigne avec Melendili, de nuit et peut-être de trop, les autres vont nous attendre, en vadrouille et mineures en plus, mais nous ne sommes pas mineures me rappelle Melendili, c’est vrai j’avais oublié, le groupe va nous attendre il faut rentrer en bus ou en métro dans un jardin de ville dans le noir l’écran lumineux j’agite mon téléphone, évidemment ça ne charge pas


Déjà le corps se déplie mieux sur le tapis de yoga, dans l’air matinal, salué par la végétation frémissante. Voit-on si souvent sa main devant le ciel pommelé de nuage ?


L. passe me voir sur le créneau qu’elle réserve dans l’année à son cours de danse, nous papotons sur la terrasse avec un thé au jasmin, elle me montre comment me masser le diaphragme. Cela me fait plaisir de la voir, alors pourquoi me sens-je un peu triste, dès avant qu’elle parte ?


Fin du questionnaire de l’hôpital, pré-chimio :
« Vous sentez-vous prêt à recevoir votre traitement dans les prochains jours ? »

Il faut choisir entre deux boutons qui crient en capslock OUI ou NON. Je reste en suspens un long moment. L’absence de nuance me paralyse, je ne sais pas répondre à cette question sans champ de saisie libre. NON mais y’a pas trop le choix donc oui, je vais venir. OUI mais non, je ne me sens pas prête à être à nouveau au bout de ma life.


Terraillon, la même marque que la petite balance violette avec laquelle je cuisine. Je mets la dalle en verre à charger. Brancher une balance, quelle étrangeté. Je me souviens encore de l’aiguille qui vibrait quand on montait sur la balance au bord un peu décollé, que Mum rangeait sous le meuble de la salle de bain.

La police lumineuse comme un miroir de loge ou l’affiche d’une exposition au Grand Palais indique 57.1. J’ai déjà perdu les deux kilos de marge que j’avais, l’IMC vient de basculer dans la maigreur.

Le soir, après dîner, le boyfriend monte dessus avec précaution (il a toujours peur de les casser), moi à nouveau : 58.3 Ai-je vraiment ingéré un kilo d’aliments dans la journée ? À l’hôpital, mon poids avait été mesuré en journée : peut-être n’ai-je maigri que d’un seul kilo. D’où l’importance de se peser toujours sur la même balance et au même moment de la journée, je sais. Reste que la précision à la décimale devient absurde, tant de précision et si peu de certitude. C’est à la fois flou et précis, avait formulé, embarrassée, une formatrice à propos de mon compte-rendu d’analyse du mouvement. Le commentaire m’avait laissée aussi perplexe que que celle qui l’avait émis ; que voulait-elle dire au juste ? Qu’elle s’exprime mieux. Précis et flou, comment les deux peuvent-ils coexister ? Mais peut-être que la contradiction me caractérise, je serais je suis à la fois floue et précise, trop précise et trop floue.

En fin de matinée, j’expliquais à l’infirmière au téléphone que, oui, j’ai eu de la fièvre, mais je ne sais pas combien, le thermomètre affichait 37 mais il n’est plus fiable, ce n’est pas la première fois, je dois en racheter un, brûlante dans le cou et à frissonner par 30°, j’ai eu de la fièvre mais ne peut la quantifier — ni donc la certifier. Je sens que j’ai embrouillé l’infirmière, déjà perplexe de mon NON, je ne me sens pas prête, mais oui, je vais venir. Ne posez pas de question si vous ne voulez pas la réponse. Je ne le lui dis pas. Ni qu’il y a beaucoup de situations dans la vie où l’on agit avant de se sentir prêt à le faire. Même, on ne ferait pas grand-chose si ce n’était pas le cas.


Avec tous ses aliments étrangers et parfois étranges, Paris Store est un lieu de tentation. J’y prends de quoi tenter de cuisiner des soba froides, des paillettes d’algues croustillantes, des soupes miso instantanées pour la prochaine chimio et une coupelle que je trouve jolie, sombre à l’extérieur, émail bleu mouvant à l’intérieur, qui sera parfaite pour tremper les sushis du boyfriend.

À l’heure de reprendre la recette, il s’avère que j’ai oublié le kombu. Tant pis et tagliatelles.


On scrolle à l’horizontale, le catalogue Netflix.
— Et Fondation, tu ne voulais pas le voir ?
— Tu ne vas pas aimer.
Pour une fois, il a tort. J’aime, et ça rachète un peu la journée dont je n’ai rien fait alors que je suis en forme et que bientôt, je ne le serai à nouveau plus.

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Mardi 21 juillet

La nuit n’a pas effacé l’à quoi bon, mais peu à peu l’air matinal et le yoga et la promenade s’en chargent. Le soleil me chauffe l’oreille gauche. Puis la droite avec une briochette que je regrette d’avoir pris aux pépites de chocolat tant le moelleux pur beurre se suffisait à lui-même.

Encore le parc Barbieux. Et si pour éviter l’encore, je m’y installais pour lire un livre, par exemple ? Je repense à cette suggestion de la psy remplaçante.

Je lis sur un banc, sur un autre, pour équilibrer la chaleur, les nuages, le corps qui se refroidit dans l’immobilité. Quand je relève les yeux de Petit fruit, le feuillage me fait cabane. J’ai parfois l’impression que les branches me saluent, m’assurent de leur protection, alors que si les arbres sont accueillants, c’est plutôt par leur indifférence. Fourmi, feuille, femme, canard, qui passe par là. Comme la caresse du soleil, l’air frais sur la peau raffermit mes contours mieux qu’aucune crème contre le vieillissement, et plus je sens mes contours, plus je m’intègre à ce tout qui me dépasse, me délasse de moi (alors que dans une pièce fermée, les contours se dissolvent à température ambiante et tout est saturé de soi, excède).

L’envie d’un thé chaud me prend au retour, mais la fatigue lui fait concurrence et je m’allonge. Sur la terrasse, le toit en plastique de l’appentis se dilate et craque ; la même chose dans mon corps, en agréable, ça cède par détentes successives. Sitôt effleuré le sommeil s’éloigne, mais sans la frustration nocturne : il me rend à ma journée, le thé n’est même pas froid. Ne rien faire aujourd’hui est agréable, et tout est fluide, et doux, le boyfriend vient s’asseoir sur le bord du lit où je blogue, me demande si j’ai des échos de ma newsletter, de fil en aiguille, on parle de vidéos, de YouTubeurs et de prise de son, un micro ferait un bon cadeau d’anniversaire (je trouve absurde d’acheter un micro dont je ne suis pas sûre de faire usage, mais tout aussi absurde de passer un temps infini à tenter de monter une vidéo dont je sais le son mauvais).


Je retrouve L. au cours de danse. Il est doux d’avoir quelqu’un avec qui échanger des mines entendues quand on se trouve essoufflées à la barre. Mes mollets commencent à tétaniser au milieu, mais n’entament pas le plaisir de chouettes combo et pirouettes — qui passent étonnamment bien à droite. Je passe mon tour pour les petits sauts (et regrette un peu en découvrant ensuite la diagonale : saut de chat plié tendu, deux sauts de chat, glissade, assemblé, sissone). Dans mon escarcelle de prof de danse, j’emporte aussi les transferts de poids au premier exo, les demi-pliés avec le bras qui monte couronne par devant (si agréable à faire) et les dégagés qui plient 4e pour se repousser en retiré à la cheville (pour activer des équilibres dynamiques).

Après le cours, je me sens galvanisée par cette sensation de tenue, de force. La danse agit vraiment comme anti-dépresseur.

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Mercredi 22 juillet

Fatiguée au réveil, je renonce à l’idée de l’APA. Blog, pain-promenade, sieste d’1h dont j’émerge vaseuse. Le chat me regarde, il y a toujours quelqu’un à côté de qui dormir dans cette baraque. Le mode grognon s’installe. À l’heure où les labos ont fermé, je m’aperçois avoir oublié ma prise de sang à réaliser 48h avant la chimio : acte manqué, matelas frappé.

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Jeudi 23 juillet

Au laboratoire d’analyse, il y a foule côté personnel médical — et des boîtes de petits gâteaux de chez Paul : ils fêtent un départ. J’aurais bien pris la madeleine ou le financier tigré de cette jeune femme voilée qui se tenait à l’écart, au régime.

Je rejoins à la gare Melendili qui m’a rejoint pour la journée et c’est une journée de conversation fluide et réjouissante, même quand on parle de choses qui le sont moins, de mécaniques familiales parfois enrayées.

Après la crêperie à midi (de bons ingrédients mais un combo qui ne fonctionne pas), nous attendons sur un banc l’ouverture de Crémoir et nous discutons tant et si bien que le glacier est déjà ouvert depuis une heure lorsque nous regardons nos montres.  J’attrape une des dernières boules de verveine (à tomber) tandis que Melendili se fie au parfum mélilot « la vanille du Nord ». Un truc local et herbacé avec un nom bizarre, qui est comme quelque chose mais pas tout à fait, ça marche à tous les coups — ça marche sur moi, en tous cas, nuance Melendili.

Thé à la maison, nous sommes rincées par nos neuf kilomètres et plus de marche à travers le Vieux-Lille et le parc de la citadelle. Rincée mais heureuse de cette journée d’amitié, touchée par l’attention et l’effort que représente l’aller et retour dans la journée.

L’orée des vacances

Mercredi 1er juillet

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Jeudi 2 juillet

Mon généraliste m’arrête pour un mois. On fera le point ensuite, notamment pour décider s’il y a besoin d’anxiolytiques. Il faut dire qu’il me voit toujours au pic de ma forme psychologique, dans la foulée d’annonces à encaisser qui rendent la consultation lacrymale.

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Samedi 4 juillet

Barre de danse sur la terrasse : les sensations à raviver sont d’autant plus intenses qu’elles reviennent de loin. J’éprouve le besoin de me remettre en mouvement et mon réflexe est de repartir à la barre, alors que je sens l’importance d’une activité physique où je pourrais être nulle sans me sentir nulle.

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Dimanche 5 juillet

Journée plus paisible. Une barre de danse à la cheminée. Blog.

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Lundi 6 juillet

La coiffeuse à domicile recommandée par P. me fait une coupe bien exécutée, mais pas fun pour un sou. Exit les tempes rasées comme je lui avais montré. J’ai l’air aussi sage que je le suis et ça me mine, m’effondre : le seul truc imposé par la maladie que j’avais réussi à transformer en amusement tombe à l’eau. Je n’ai même pas le droit à ça. De dépit et de rage, je décoiffe tout après son départ, parvenant à un rendu vaguement plus rock’n’roll, quoique un peu daté. C’est toujours mieux que rien, même si ça ne tient pas.

Le boyfriend trouve dans la soirée, vidéos à l’appui : je ressemble à une poule huppée. What has been seen cannot be unseen, je glousse Poule ! en remuant ma crête à chaque fois que je croise mon reflet dans le miroir.


Les tartares sont aussi bon marché que les chirashis sont chers chez Eat Sushi. Ignorant qu’ils seraient si bien servis, je me suis enfilé le tartare saumon-mangue-mayonnaise au yuzu et le tartare saumon-daurade-avocat avec des filaments de piment — les deux avec de la ciboulette, aussi originaux que délicieux.

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Mardi 7 juillet

Même cheveux lavés, l’impression demeure de racines déplacées, comme des
caresses à rebrousse-poil.


Promenade avec M. dans Lille : une glace à l’italienne généreusement servie / un essayage de foulards-bonnets à la boutique de perruques / une conversation poursuivie sur la pelouse façon foin fauché, avec ce drôle de chiasme : une mammectomie souhaitée pour iel, une masectomie redoutée pour moi. Peu ou prou la même opération, mais pas les mêmes enjeux ni le même vocabulaire.


Alors qu’on attend l’ouverture du studio, S. au nom du cours du jeudi m’offre un bouquet, une carte pleine de petits mots précieux et une photo d’eux encadrés. J’ai l’impression d’être une guest star.

Nous sommes hyper nombreux (trop) à ce premier cours de danse estival. Un instant, je songe à prendre la moitié des élèves pour faire cours dans un autre studio, mais je ne suis pas là pour ça, alors je me contente d’utiliser ma clé pour aller chercher d’autres barres mobiles dans le studio de la rue d’à côté. Il faut nous imaginer dans la rue en collants et justaucorps, à trimballer à plusieurs ce matériel qui pèse un âne crevé, comme des ouvriers porteraient à l’épaule des échafaudages à monter. Ça me réjouit comme ça me réjouissait enfant de déplacer toutes les tables de la classe en début de cours, car un professeur voulait ou abhorrait une disposition en U plutôt qu’en rangées. Démonstration du corps là où on ne l’attend pas.

Le cours est un niveau en dessous du mien : il me faut au moins ça pour retrouver mon placement après des semaines sans avoir donné cours et des mois sans en avoir pris. Les rotateurs… En face du ventilateur, je suis bien. La mémoire instantanée ne me fait pas trop défaut, j’en suis surprise. Je retrouve le plaisir de danser, la présence de dos au début de cet adage bellement chorégraphié, donner du dos, de l’ampleur, prendre possession de l’espace et de soi, se sentir un peu plus vivant et heureux de l’être. Regardez, c‘est ça la danse, la prof me confiera avoir eu envie de dire. Elle aussi mélange plaisanterie et exigence, sa manière d’enseigner me convient bien. Je chope de nouvelles corrections (chercher le tout plat devant, pour contrer l’antéversion du bassin et activer la chaîne antérieure) ou manières de décortiquer les pas (à quel moment on change d’orientation dans le pas de basque, par exemple — pivoter quand la jambe arrive seconde), mais dans l’ensemble, je parviens à désactiver le mode prof. S. est là avec « sa nouille » (le fil d’une sonde naso-gastrique) et d’autres de mes élèves, mais je ne suis pas à l’affût de leur posture ou de leur coordination et décline tout retour à leur faire.

On prolonge le moment en terrasse. Ginger beer et frites à piquer, mon bouquet sur les genoux. J’ai le off des cours de danse et de stretching postural, de stages que je ne connais ni de nom ni de lieu. L’idée est lancée de louer une maison avec un studio en embarquant un prof ou deux avec eux, pour des cours le matin (où l’on serait davantage payés que nous le sommes à l’école, ils s’en font un point d’honneur) et temps libre l’aprèm.

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Mercredi 8 juillet

Mon amie O. m’a fait livrer un colis ; c’est adorable mais je la maudis un peu quand je découvre la taille dudit colis à trimballer alors que j’ai encore quelques courses à faire. Je ne dois pas l’ouvrir dans la rue, a-t-elle précisé. De retour chez moi, je comprends mieux et la taille et la légèreté : une étoile gonflée à l’hélium s’élève dans mon salon. Dessous, tout un tas de petites choses à grignoter et des gadgets dont le plus improbable est sans doute la boîte à bravos, sur le même principe que la boîte à meuh. Mes amies >>>


Pique-nique au parc Barbieux avec le boyfriend et celles du cours du mardi qui sont disponibles (L., F. et P.). Il y a une grande nappe, des dips, des TUC, de la salade de pastèque, un cake, des mini-brochettes tomate-mozza-basilic, d’autres choses encore. On cause du bac, d’enfants et d’enfance. Certaines choses me laissent pantoise : comment ses parents ont-ils pu reprocher à une jeune fille aussi adorable que P. de « faire son intéressante » alors qu’elle souffrait d’anorexie ? On se découvre un point commun pour les lectures glauques. Elle est hypée par les collections de la médiathèque de Roubaix et sa gratuité, même pour qui n’y réside pas. De fait, quelques jours plus tard, elle s’encarte.

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Jeudi 9 juillet

La procédure pour bénéficier de séances d’APA (activité physique adaptée) implique un rendez-vous avec le coach sportif de l’hôpital. Je ne saurais dire ce qui de mon côté bonne élève ou crâneuse prend le dessus. La danse rend caduques certains tests, notamment l’équilibre (oui, bon, à 30 secondes vous pouvez arrêter) et la souplesse (le pauvre a sorti son mètre pour mesurer la taille de la marche où je me trouvais ; les gens touchent rarement leurs pieds,  alors plus bas…). Quant à la pesée de la masse graisseuse et musculaire, elle me donne une dangereuse satisfaction d’anorexique. Heureusement, je fais moins la maligne au test de la chaise (mes quadri tétanisent rapidement) et je me demande un peu ce que je fais là, à faire des allers et retours d’un pas vif dans le couloir de l’hôpital, où il faut parfois slalomer car un petit vieux sauvage vient d’apparaître.

Je sais globalement comment entretenir ma bonne condition physique, mais j’ai besoin de déléguer ma motivation à un professeur et me laisser entraîner par l’effet de groupe. J’ai aussi envie d’une activité qui ne me ramène pas au boulot, qui ne soit pas un énième avatar de barre au sol, pilates ou yoga. Limite s’il y avait, je tenterais bien de la boxe, ça me défoulerait (il n’y a pas).

C’est pourtant à la danse que je reviens systématiquement. L’après-midi, je prends plaisir à tester la Munz barre dans ma chambre, grâce à O. qui m’a prêté ses codes de Dance Masterclass. Chercher à comprendre et à sentir, son core réactivé, et ce sont les neurones qui gambergent à leur tour, comment utiliser, transposer, enrichir tout ça — sachant qu’il faut avant tout l’incorporer et qu’il faudra pas mal de répétitions avant que ce soit le cas.


P. se rend à la médiathèque de Roubaix pour s’y faire faire une carte et me demande une liste de bouquins à lui recommander. La trilogie d’Agota Kristof est ce qui l’attire le plus dans l’immédiat — glauque, on avait dit. Le temps de cette discussion en DM Instagram, textes et vocaux, je retrouve le plaisir de l’échange, de ne pas seulement lire et faire les trucs dans mon coin.


J’éprouve de la joie à me sentir en vacances, enfin. Joie et soulagement. Non, je ne vais pas passer tout l’été dans l’attente des chimios et de leur fin ; les vacances ne vont pas se transformer en salle d’attente, laquelle reste à l’hôpital.

Le boyfriend, lui, est fermé comme avant un trajet en train (comme une huître, donc). Je sens que l’étude clinique sur l’accompagnement psy d’un patient cancéreux et de son accompagnant lui court sur le haricot ; c’est pour moi seulement qu’il consent à y participer. J’ai des scrupules à l’inciter à participer, mais aussi à ne pas y participer : si on peut aider à débloquer des fonds pour l’accompagnement psy… Dans le centre pourtant spécialisé où je suis suivie, il y a un bon mois d’attente pour en consulter un.

C’est autre chose in fine : le boyfriend finit par me raconter l’histoire d’un AVC lors d’une chimio. Passion réactivation de trauma.


Corvée des ongles à vernir, maladresse, puanteur.

Août out

Samedi 1er août

La très bonne fougasse offerte par la sœur du boyfriend finit en croûtons dans une salade — meilleure que n’importe quelle César.


Le boyfriend a été transféré, mais pas son traitement. L’infirmière a l’air si peu dégourdie que je descends moi-même le chercher en réa — l’occasion de découvrir que je suis devenue « Madame Cookies » et que le petit mot a été aimanté au tableau blanc. Une infirmière arrivée aujourd’hui est arrivée trop tard pour les goûter, mais « une bonne idée, les allergènes ». Celle qui était là hier et qui n’en a mangé qu’un, contrairement à ses collègues qui en ont mangé deux, me tend la boîte de médicaments que je suis venue chercher. À bientôt, me dit-elle par habitude. J’espère pas trop, pas dans ces circonstances en tous cas, tombe-t-on d’accord. En partant, elle ajoute « Vous êtes belle comme ça », avec le crâne rasé et nu, ça veut dire, alors je dis merci et lui fait le même signe de cœur avec les mains qu’elle la veille pour la boîte de cookies.

Après les médicaments, je pars en quête d’un goûter et de choses à grignoter à toute heure. Dehors, c’est l’été, les vacances. La marche me fait du bien et me fatigue de même. Je passe par des rues que je n’avais jamais empruntées, fais furtivement du tourisme architectural et revient remplir la table de chevet d’hôpital de bonbons, Michoko, figues et abricots séchées mais moelleux, nachos. La boulangerie-pâtisserie qui ne fait rien comme tout le monde n’avait pas de pain aux raisins, mais un escargot (brioché, avec crème pâtissière) et un carré aux raisins (sans crème pâtissière, feuilleté comme le bord d’un chausson aux pommes — d’après moi — ou un kouign aman moins beurré — d’après le boyfriend). Le boyfriend est assis en tailleur sur son lit ; j’y pose mes jambes débarrassées de leurs sandales — deux ados qui squattent une chambre d’hôtel cahin-caha. On mange et on s’embrasse et on se masse les jambes et les pieds. Être l’un contre l’autre nous avait manqué. Le sucre nous achève, je quitte le boyfriend qui s’endort pour in fine faire de même sur mon canapé.


Film du soir : Home. Si j’étais rédactrice à Télérama, j’inscrirais sur la notice Genre : Isabelle Huppert tant l’actrice donne peut-être davantage le ton que la réalisatrice. C’est déjanté, forcément, une famille dans un paradis oublié qui vire au huis-clos alors que le tronçon d’autoroute abandonné qui prolonge leur jardin est soudain terminé après dix ans de travaux avortés.


Le chat miaule un passage sous la moustiquaire pour se faire gratter la couenne, comme dirait le boyfriend habituellement choisi pour les papouilles.

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Dimanche 2 août

Le chat me réveille, miaule à nouveau un passage sous la moustiquaire. Décidément en manque de câlins, il ronronne déjà en arrivant et se fait abondamment gratouiller sous le menton. Il part et je me rendors jusqu’à dix heures : c’était donc mignon.


Les journées passent sans que j’ai le temps de rien faire, sinon discuter avec Mum à la maison, avec le boyfriend à l’hôpital. Pendant ce temps, Mum s’affaire et chaque jour, je découvre une nouvelle tâche accomplie quand je rentre : bouilloire détartrée, terrasse balayée, machine lancée, vêtements en purgatoire post-mites repassés.

Dans les jours qui suivent, des rituels se mettent en place : le chat qui gratte à la porte de l’armoire pour gagner l’entrée sous la moustiquaire et ronronner-patouner sur la couette ; les visites à l’hôpital ; les humeurs variables du boyfriend, et moi pas toujours capable de nous sortir de l’abattement.

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Lundi 3 août

Premier cours d’APA, activité physique adaptée. On s’échauffe en cercle, en tenant chacun un élastique lui-même monté sur un élastique central. J’aime bien l’idée, à la fois de la résistance et du groupe rassemblé. L’une de nous se décale pour ajuster l’équilibre entre les élastiques, satisfaite de rétablir l’octogone. Est-ce la même qui, plus tard, décale son tapis pour qu’il soit aligné avec les dalles du plafond ?

Après ça, 15 minutes de cardio sur machine. Nouvelle, j’ai le droit de choisir la mienne et, prudente, je choisis le vélo (bien inspirée, parce que les tapis de marche / course se révèlent être pile sous la clim ; même à côté, je dois aller me couvrir pour suer à l’abri des courants d’air gelés).

On finit par des exercices sur tapis, des séries de mouvements simples et répétitifs, elles-mêmes répétées — sans synchronisation musicale. Quand je vois la différence de préparation qu’il y a entre une séance comme ça et une heure de barre à terre, je me dis que nous ne sommes pas assez payés en tant que professeurs de danse. J’ai beau frimer malgré moi avec mes jambes qui montent toutes seules, la séance fait quand même son effet, j’ai les cuisses presque tétanisées (le vélo).

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Mardi 4 août

Dernier cours de danse de l’été. Je me retrouve derrière une élève du conservatoire (pas la mienne) derrière la barre, et ne peux m’empêcher de constater son en dehors forcé. Comme un fait exprès, elle a mal au genou et la douleur semble empirer à mesure que le travail gagne en intensité. Il est malvenu de corriger des élèves dans un cours où on l’est soi-même, aussi je me contente de lui suggérer un ou deux expédients pour limiter la douleur : assez tôt, de refermer momentanément l’angle de ses pieds, et lors des étirements, des ajustements de posture pour faire diminuer la pression sur le genou.

Main gauche à la barre, l’élève est devant moi, mais main droite à la barre, c’est elle qui me voit et, mine de rien, ça me met une petite pression, ne pas avoir l’air trop nulle devant elle. À la fin de la barre, je suis déjà crevée, mais je danse quand même au milieu pour le plaisir de danser vraiment. Mes mollets tétanisent pendant les petits sauts, se serrent en l’air comme des pois chiches racornis, je m’arrête juste avant les grands (sauts). Le bien que ça fait tout de même de danser — de discuter après aussi.

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Mercredi 5 août

Petit périple à pied pour aller me faire piquer. Le sang coule hors les tubes lors de sa prise approximative, il y en a sur l’avant-bras, quelques gouttes par terre. Avant cela, je discute avec l’infirmier pour tromper la peur de l’aiguille et, entre crânes rasés, je me sens autorisée à poser cette question existentielle : faut-il se laver le crâne nu au shampoing ou au gel douche ?

Pas de bagel au saumon à la boulangerie du centre-ville, pas de sandwich baguette à la bonne boulangerie diamétralement opposée, le long du parc Barbieux ; finalement, c’est un coppa-comté chez Paul. Ce chou blanc réitéré a le mérite de me faire marcher. (Et de faire mâcher le boyfriend, car le pain résiste.)

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Jeudi 6 août

en cette journée d’anniversaire, il y a
l’apaisement de s’être rendormie
le colis de Melendili et celui d’O.
un sandwich falafel faisant apparaître un mystérieux motif d’anniversaire
du shopping danse et une grosse glace dans Lille
une mission sushi pour récupérer la commande à temps et les manger tous les trois à l’hôpital, en dépassant un peu les horaires de visite — le boyfriend n’était pas sûr, voulait plus festif pour moi, mais ça lui a fait du bien c’est lui qui le dit et ça m’a fait plaisir, c’est moi qui le dis
et c’était, un peu timée, très rythmée, une chouette journée d’anniversaire
réalisée avec les moyens du bord-el qu’est cet été 2026


  • quelque part dans la deuxième moitié de ma vingtaine : restaurant libanais un peu chicos en haut de l’institut du monde arabe avec Mum et mon ex
  • 31 ans : restaurant libanais familial dans le quartier où travaillait Mum, le jour où mon grand-père est mort
  • 36 ans : sandwich falafel mangé en brochette, Mum, moi, le boyfriend, sur un banc du Palais royal — pèlerinage gustatif de l’époque où je travaillais dans le quartier (n’y travaillant plus, c’était encore meilleur)
  • 38 ans : sandwich falafel au parc Barbieux, à prendre conscience de cette récurrence

Ça perd en standing, remarque Mum.
Ça gagne en joie simple.

…

Vendredi 7 août

Je rêve de toilettes bouchées, de reproches que m’adresse le boyfriend.


Consultation à 08:15. La chimio est tôt, cette fois-ci, en salle commune (une dizaine de fauteuils). Je me retrouve près de la fenêtre avec, pour contrer le froid, une couverture que je réclame timidement et sous laquelle je disparais à moitié. Et au niveau des quantités, vous diriez que votre assiette ressemble le plus à laquelle ? Nous saurons tout de la consultation de diététique du vieux monsieur en face de moi, et que les Napolitain sont son péché mignon. Il en dépiaute d’ailleurs un juste après.

Barbouillement et sieste, j’ai le boyfriend au téléphone dans un état vaseux. Je dîne comme je peux et retourne me coucher.

…

Samedi 8 août

Une nuit de plus de dix heures, et une sieste par-dessus. Je suis allée pleine de mollesse rendre visite au boyfriend, qui m’a confié avoir pleuré un peu la veille — la seconde fois en plus de cinq ans. Je l’étreins, que puis-je faire d’autre. Ah si, une livraison de bonbons et de Coca (se baisser dans les rayons pour trouver les Michoko : mon max d’effort physique possible ce jour-ci). Je ne pars pas assez tôt pour éviter les odeurs des plateaux repas. Froids, les artichauts marinés passent bien, le reste moins. Une courte journée de convalescence qui passe lentement.

…

Dimanche 9 août

Des rêves industrieux ou laborieux. Encore une nuit de plus de dix heures. Des ronrons au réveil, la piqûre pour booster les leucocytes juste après le petit-déjeuner.


Une petite sphère d’eau au coin de ses yeux, sa tête pressée contre mon ventre, ses bras qui m’enserrent plus bas. Peau à peau, on se manque.


J’ai oublié de mettre la pâte feuilletée au congélateur pour cuisiner plus tard une tarte aux tomates cerises façon tarte tatin ; Mum s’y lance derechef. Je me doutais que, barbouillée, je ne serais pas en mesure d’en manger le soir même, mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que l’odeur de la pâte en train de cuire me déclencherait de telles nausées — réactivant probablement celles liées à la tarte au fromage de l’hôpital lors de la première cure (rien que de l’écrire, j’ai du mal). Même en sortant sur la terrasse, c’était compliqué ; j’ai fui au parc Barbieux où j’ai mangé des cœurs de palmier à même la boîte (j’espère que le platane au pied duquel j’ai vidé le jus ne m’en veut pas).


Mum revient sur ses multiples réveils nocturnes, toujours ce besoin d’uriner, bien plus qu’en journée ; ça l’affecte, elle boucle. Tous les examens qu’elle a fait sont pourtant bons. Je lui rapporte ce que m’avait dit ma psy parisienne, le lien entre urine et peur, et évoque mes rêves-cauchemar où je cherche des toilettes sans jamais en trouver, ou alors exposées à la vue de tous. Mum voit très bien, elle fait les mêmes. Mêmes craintes. Probablement nerveux, a conclu son généraliste. Alors j’avance prudemment, acupuncture, médecine chinoise, psy. On en discute au croisement de la salle de bain, debout puis assises dans le couloir quand je vois que la boucle prend du temps (le chat est étonné, c’est lui d’habitude qui occupe le territoire des seuils, à s’assurer qu’aucune porte ne soit fermée). Je sens la fatigue, mais aussi le moment opportun, alors, comme le résumera le boyfriend le lendemain, je mets un pied dans la porte.

…

Lundi 10 août

Neuf heures de sommeil. Maïs et pois chiches.


Nos humeurs se moirent en fonction de notre état physique et au contact l’un de l’autre. Aujourd’hui, le baromètre monte progressivement au cours des deux heures, deux heures et demie que nous passons ensemble. On discute pour de vrai, pas pour meubler les murs jaunes ou étouffer les craintes. Le boyfriend sent que l’antibio commence à faire effet, il le sent à la texture de sa peau, même s’il n’a pas encore dégonflé.


L’enthousiasme revient pour faire des choses, même si je n’en ai pas encore l’énergie. Sur Instagram, je découvre le compte d’une historienne de la danse dédié à Marius Petipa et apprends que la variation de Nikiya au deuxième acte de La Bayadère était à l’origine dansée avec un instrument de musique. Envie de transposer ça en frise graphique ou en newsletter, les neurones en ébullition quand il faudrait aller se coucher, après m’être quasi endormie sur le canapé.

…Mardi 11 août

Essayer des sandales de marche suffit à me renvoyer à ma tension faiblarde. Monter le bras pour atteindre la bonne taille, se tenir en équilibre pour l’essayage, se baisser pour ajuster les lanières et remonter : trop de changements de niveau. Je ne trouve pas chaussure à mon pied, mais repars avec la paire convoitée en 48 pour le boyfriend.

Assouvir une nouvelle envie de falafel — encore, déjà, si peu de jours après. (Il nous manque un yet another en français.) Ils sont croustillants, roulés dans le sésame.

Rituel de notre rendez-vous sans mystère dans la chambre jaune. Les feuilles de vigne lui explosent de saveur (citronnée et mentholée) en bouche après les plateaux de l’hôpital. Je le ravitaille en affreux bonbons à la pêche chimique.

Mum a encore œuvré dans l’appartement. Le calcaire à la limaille dans la salle de bain. Après dîner (nouilles cacahuètes et sésame, pour filer la thématique sésame de la journée), notre duo comique reprend du service. Ce n’est pas Laurel et Hardy, mais la maniaque et la bordélique. Ce qui l’affolait quand j’étais enfant l’affole toujours, mais la fait rire aussi désormais. En quête d’un lait pour le corps (quelle idée qu’une crème non solaire et non destinée aux mains, seul un tiers peut avoir introduit un tel produit chez moi), je me mets à la recherche du produit de beauté offert en cette fin d’année scolaire par une élève, un flacon dans un étui en tissu avec une pochette de lavande, que je pense avoir provisoirement stocké dans les bacs en tissu de l’armoire près de la porte. Du bac à chapeau, j’extirpe casquette de pluie, gavroche, masques chirurgicaux, béret, FFP2 ensaché ou en liberté, casquette en tissu, en feutre, mouchoirs, étui de parapluie décédé, pochette pour ranger les masques chirurgicaux, épingles à chignon, tote bag, sachets en papier à mettre dans ledit tote bag pour l’achat des fruits, notice d’exercices à réaliser avec les bandes élastiques Decathlon. Mum reste stupéfaite devant cette malle aux débris comme un enfant devant une malle aux trésors, l’émerveillement en moins. On pourrait peut-être en profiter pour ranger, espère-t-elle, pointant quelques items à jeter, au moins. Je consens à quelques menus aménagements et commence à remettre le reste sans ménagement. Elle finit par prendre le pli de dépit et remets un objet dans le cube en tissu en le jetant presque ; je l’encourage comme une Marie Kondo inversée : c’est ça, c’est la vibe !

(Le cadeau n’était pas un lait pour le corps, mais un spray apaisant. Est-ce que tu te sens apaisée ?)

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Mercredi 12 août

Savourer la lumière et la fraîcheur, rideau entièrement écarté, yoga vertical dans un coin de chambre, chat qui pattoune. On discute bien après le petit-déjeuner avec Mum, sur la terrasse, confiture et marmelade refermées, refill de Countess Grey. On s’étonne des âges que nous avons. J’aimerais bien trouver davantage de confiance, la quarantaine approchant, même si c’est probablement plus une question de tempérament que de seule maturité. On parcourt rapidement l’arbre généalogique de l’anxiété, s’arrêtant sur ce contre-exemple qu’est ma grand-mère maternelle, « nimbée de certitudes » dixit sa fille. Ça doit être tellement reposant — pour soi sinon pour l’entourage. On parle de feu mon grand-père, aussi, de son labo photo réquisitionné par ma grand-mère pour (re?)devenir une buanderie, toute passion tuée dans l’œuf ; et de sa collection d’œufs, justement.

Je ne t’ai pas raconté l’histoire de la clé ? Ça ne me dit rien. L’intérieur de la vitrine avec les œufs n’avait pas été dépoussiéré depuis la mort de mon grand-père, il y a sept ans peut-être. Quand Mum et ma grand-mère veulent s’y atteler, la clé de la vitrine est introuvable. Ni dans la serrure, ni sur la vitrine, pas plus dans le secrétaire, elles font tous les tiroirs de celui-ci et d’autres meubles dans la maison, trouvent des clés qu’elles essaient, rien, nada. Mum conclut qu’il faudra appeler un serrurier. Quelques jours plus tard, ma grand-mère l’appelle, tu vas penser que je suis folle… Elle a trouvé la clé, posée en évidence devant les tiroirs du secrétaire qu’elles ont pourtant fouillé de fond en comble. Nouvelle conclusion de Mum : tu pourras remercier papa.


Mum a cherché en vain des lunettes pour l’éclipse dont elle m’a appris la survenue. Elle a seulement trouvé un post Instagram mentionnant qu’une association en prêterait au parc Barbieux. Si tel est le cas, les stocks ont déjà été écoulés quand nous arrivons. Il y a du monde. Pas foule, mais du monde. Les gens sont massés sur les échardes de lumière comme des ours polaires sur des icebergs en train de fondre, à ceci près que l’ambiance est festive, festive et feutrée, c’est étrange et c’est beau, une golden hour en avance, le ciel dégagé et voilé à la fois. Bizarrement, je n’éprouve pas de FOMO, prends seulement garde à tourner le dos au soleil, ne pas être tentée de me brûler la rétine par inadvertance. L’atmosphère du moment me suffit, et la grosse gaufre et la grosse crêpe au Nutella qu’on achète au camion à glace (après les guyozas qui ont attaché à cette p***** de poêle, mangés à la va-vite et en charpie). La lumière remonte à l’heure où elle devrait diminuer.


On n’a pas vu l’éclipse, mais on a vu les étoiles filantes, allongées sur la terrasse. Les tapis de pilates acquis en prévision de cours particuliers qui n’ont pas eu lieu trouvent là leur raison d’être. On évite de se dévisser le cou, et on peut oublier attendre, observer le ciel et discuter par intermittence. D’abord on guette, on scrute le ciel en tous sens, puis on apprend, l’attention se fait flottante, prête à être happée par le moindre mouvement un peu vif (le nombre de satellites qu’il peut y avoir !). La première, là ! Toute fine. La deuxième juste après est incroyable, tête de météorite, traîne épaisse comme une trace d’avion. Les constellations se précisent ou nos yeux se font davantage à l’obscurité. Il y a des moments sans rien, des balayages visuels où l’on ne sait plus ce qu’on voit, le flou qui gomme les étoiles, les fait clignoter. Puis à nouveau, soudain : Là !  Tu l’as vue ? Elles apparaissent à peu près dans le même coin de ciel, à peu près dans la même direction. Alors on guette, on compte, on perd le compte. Des rayures, des égratignures fulgurantes, diamant contre verre fumé. Dix, une douzaine. On s’habituerait presque. Encore une et on va se coucher. Une dernière ?

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Jeudi 13 août

L’énergie me fait vite défaut au cours de stretching postural. La prof me fait faire les mouvements sur un tabouret ; ainsi installée, avec mon long buste, je fais la même taille que mes deux recrues (mon élève S. et J., nouvelle élève apparue aux cours d’été de l’académie). On en rigole tandis que la prof ne les lâche pas d’une semelle chaussette.

Je propose ensuite de manger un morceau ensemble, C. propose un resto sans gluten qui sert encore à cette heure tardive et nous voici attablées — à nouveau des falafel après avoir à regret écarté des anglaiseries tentantes mais peu digestes. Je suis survoltée de cette sociabilité rare ces temps-ci, inédite dans cette configuration. S. fait la badass girl avec sa maladie, J. renchérit lorsqu’elle nous rejoint post-kiné, tout le monde est infecté par les toxoplasma gondii, on se montre des photos de nos chats comme d’autres de leurs enfants. Même la chasse d’eau des toilettes me ravit, transparente avec des lumières bleutées, on est à ça de la lava lamp.

Il est temps de rentrer tout de même pour pouvoir rendre visite au boyfriend — avant l’heure des plateaux repas et de leurs odeurs, si possible. La digestion est difficile, je soupçonne de l’ail traître dans les falafels.

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Vendredi 14 août

Les notes du jour ne méritent pas d’être développées :
air dégueu, 36°, ventilo
pancakes
barbouillement

Possible sortie d’hôpital samedi. On colle des pastilles de velcro pour allonger les brides des sandales de marche dégotées pour le boyfriend.

En guise de soirée TV, nous regardons la moitié de La Bayadère dans la version de Ratmansky, en basse déf, avec beaucoup (trop) de pantomime. Au deuxième acte, les éléphants dorés suspendus dans le décor perturbent le sens de gravité de Mum (et le mien). On dirait des chevaux de carrousel coincés dans les airs.

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Samedi 15 août

Quand Mum passe, la procrastination trépasse. Le bas de pyjama posé dans le salon depuis une éternité pour être vendu est enfilé, photographié et déposé sur Vinted… où je me mets à scroller les justaucorps.

La chaleur descend, je retrouve des neurones pour rédiger ma newsletter.

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Dimanche 16 août

La newsletter part, et c’est toujours la même chose ensuite : tout ça pour ça.

Gros hug sous moustiquaire et Une année à Oxford. La comédie romantique vire de manière inattendue au mélodrame (en empruntant à la fin de The Good Place, ai-je l’impression). Le reste est téléphoné, complètement hors sol (ces cours de littérature où il n’y a pas la moindre analyse stylistique…), mais c’est calibré pour littéraire midinette en plein FOMO d’études à Oxford, et je suis dans la cible. Seul regret : que les seconds rôles ne soient pas les premiers ; la pote fantasque et l’Anglais posh prétentieux ont plus de saveur que le couple principal, lisse à l’extrême l’américaine.

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Lundi 17 août

Je suis accueillie au cours de stretching postural par le hug étonnamment musclé de S. C’est aussi surprenant qu’agréable. La prof, elle, est étonnée que je sois réceptive.

Je fais une partie des exercices sur tabouret tandis que les autres restent debout. Nous ne sommes que trois, c’est tranquille et la prof adapte discrètement le cours à que je peux faire — ainsi de ce travail pour engager les muscles du dessus du pied lorsqu’il est pointé (dessous, sans problème, mais alors dessus, il n’y avait personne). Au sol, encore et toujours les rotateurs avec élastique, les jambes alternativement parallèle et en dehors pour libérer la rotation.


Bonne pioche en commençant un peu par hasard, un peu par dépit la série Maid, même si quelque chose de plus feel good aurait peut-être été plus adapté. Coup de déprime-angoisse ensuite. Je ne dors pas, la faute aux moustiques et au chat — à cause de la moustiquaire pour celui-ci, contrarié de ne pas pouvoir circuler sur le lit à sa guise ; malgré la moustiquaire pour ceux-là, une autoroute aérienne bruyante au ras de ma tête. Quand j’allume la lampe de chevet, un escadron de trois est posé sur le mur juste au-dessus. Je tapette un peu, je consulte des vidéos et j’élabore un squelette de newsletter sur l’en dehors  — à deux heures du mat’, ça m’occupe et me calme ; je m’endors une heure plus tard.

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Mardi 18 août

La journée commence tard à cause de la nuit. Il y a du cramique qui ressemble davantage à une brioche au levain, un tour à la médiathèque, à la Poste, une heure de sieste, et l’hôpital comme chaque jour. Le boyfriend me dit que ce n’est pas la peine de passer, mais je passe et ça le sort un peu de son mode vener (l’ORL n’est toujours pas passé, alors que la sortie de l’hôpital est conditionnée à son passage).


Kirsten Stewart avec un vague air d’Adèle Exarchopoulos ? Je trouve soudain à qui l’actrice de Maid me fait penser : Isabella de @balletwithisabella ! Mon erreur était de rester dans un référentiel cinématographique. (Série interrompue, Instagram dégainé : Mum est d’accord avec moi.)

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Mercredi 19 août

Nous n’attendons pas la soirée pour regarder la suite de Maid, dont on ne verra pas la fin ensemble. C’est assez terrible, cette héroïne qu’on voit, qu’on anticipe ne pas s’en sortir alors qu’elle se démène — avec la même énergie qu’elle se sabote.

À l’heure du goûter, L. sort du boulot et le boyfriend de l’hôpital. Bref instant de panique à ne pouvoir tout concilier, étincelle de burn-out. C’est simple pourtant : le goûter est annulé, le boyfriend rapatrié.

Peu après, Mum fait ses bagages, n’attend pas le dîner pour rentrer. Le boyfriend est sorti de l’hôpital, je devrais être soulagée, heureuse, mais l’appartement, l’atmosphère est étrange sans elle, sans nos discussions incessantes depuis le petit-déjeuner jusqu’au moment de se coucher — elles me débordaient, parfois, mais elles m’enveloppaient aussi. Après trois semaines à être portée par son énergie, j’ai une montée de stress : c’est à moi de gérer.

Concours et qu’on en finisse

Journal de juin, suite et fin

Samedi 27 juin

Moins de révisions que j’aurais dû. La chaleur n’aide pas à retenir ce qu’on lit.

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Dimanche 28 juin

Révisions, relecture.

L’orage qui éclate en soirée est du grand spectacle. On compte les secondes entre le tonnerre et l’éclair, et je vidéo-chasse les éclairs fous, rejouant ensuite ma sidération seconde par seconde, pause sur le jardin éclairé comme en pleine journée, photo surexposée.

Moins de deux secondes séparent ces deux photos :

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Lundi 29 juin

Jour J, concours. Avec le stress, je ne refrène plus rien, je deviens exécrable. Toute parole m’irrite comme m’irritait sans raison ma grand-mère paternelle après le divorce de mes parents, irritation redoublée par ses gestes qui se pensaient coupables de ma colère. Je veux du silence, je ne le dis pas, je l’éructe, odieuse.


Je fais l’aller-retour à Paris dans la journée, à Pantin, plus exactement. Cette portion du canal de l’Ourcq m’est inconnue ; il ne m’est familier qu’à partir de la Villette. Je m’y rends en attendant l’heure, repérant au passage deux candidates comme adolescente, tendue vers l’audition à venir, je repérais les autres danseuses dès la salle du petit-déjeuner de l’hôtel.

Jupe rouge et sandales assorties. Pieds en première position pris en plongée à côté d'une inscription en jaune-vert au sol "1 km de danse"

Flambée de stress à l’émargement. Les examinateurs examinent avec une bienveillance qui ne préjuge en rien du résultat, dixit la note de cadrage, laquelle élimine également le laïus de cinq minutes qu’on nous avait fait travailler en formation. C’est sûrement pour le mieux pour les examinateurs, qui n’ont pas à se farcir nos récitations et autres TedX.

Il est question du conservatoire puis des missions principales du département, et je bugue, les missions principales du département danse ? Il me faut un nombre infini de secondes et une amorce du jury pour comprendre qu’on me demande les prérogatives de la collectivité territoriale — pourtant un attendu du concours (le seul suspens concerne l’échelon : région, département ou commune).

Le seul membre du jury qui n’est pas professeur de danse me demande si ce n’est pas censé être important, la respiration, en danse. Touché-coulé, je suis évidemment en apnée. Compétence en cours d’acquisition, voilà ce que j’aurais dû répondre. L’évaluation semble être au cœur de leurs préoccupations ; j’imagine qu’on sent à l’ébauche de mon raisonnement en temps réel que ce n’est vraiment pas ma marotte. Pourtant, oui, connaître son niveau pour pouvoir progresser. Il faut sans arrêt ménager la chèvre et le chou. La note de cadrage indiquait que le jury testait la cohérence du candidat, sa capacité à ne pas opérer de revirement à chaque contre-interrogation du jury, et cela demande en effet une certaine habileté pour intégrer la suggestion souvent pertinente qui nous est faite sans pour autant renier ce que l’on vient d’affirmer. L’exercice est épuisant et les dix dernières minutes éprouvantes, je voudrais que ça se termine.

À la fin, on me demande d’imagine que j’ai en face de moi un programmateur avec un budget illimité, qui pourrait avoir Shakira mais qui veut de la danse : que lui conseillerais-je de programmer ? L’absence de contrainte me fait paniquer, je bafouille dans le silence, jusqu’à m’exclamer : Cathy Martson ! J’avais adoré son Cellist pour le Royal Ballet et elle n’a pas, à ma connaissance, été programmée en France. J’aurais bien enchaîné avec un triple bill de femmes chorégraphes, mais autant Crystal Pite me vient sans effort, autant m’échappe le nom de la chorégraphe invitée à l’English National Ballet pour un ballet sur Frida Khalo dont Laura Cappelle suit la genèse dans Créer des ballets au XXIe sicèle — Annabelle López Ochoa. Tant pis, Cathy Martson arrache un sourire de presque connivence à la prof de danse haut gradée (CA versus DE).

Alors, comment ça s’est passé ? Mon impression globale est la même que celle des autres candidats que je connais : aucune idée, impossible de savoir si ma prestation est décente ou mauvaise.


En attendant l’heure du train retour, je marche, onze kilomètres, dans un Paris estival, le long du canal Saint-Martin où les ados sautent des petits ponts. Des lignes de piscine délimitent une portion de baignade surveillée, tandis qu’un écriteau recommande la douche avec savon de retour chez soi, pour votre confort et votre santé.

Le glacier recommandé par Christelle est fermé, j’en cherche un d’ouvert et finis dans une petite épicerie où les parfums sont écrits à la main sur des bâtonnets d’esquimau : le sarrasin est délicieux et la glace chocolat-épices-poivre est une jolie trouvaille. La Pampara, 9 rue Alibert.

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Mardi 30 juin

Oreilles et tête de chat vues de dos, très concentré sur le gros pigeon posé sur la rambarde de la terrasse… derrière la vitre.

Réunion au conservatoire : je découvre le nom du nouveau collègue et la coordinatrice du département offre une pléiade de petits cadeaux, des carnets essentiellement (pour tous les profs titulaires ? organisés ?) et des soins pour mon binôme de contemporain et moi — le coffret de crèmes pour les mains me surprend, mais tombe à point pour les chimios.


Les annulations de train en raison des fortes chaleurs ont fait flamber le prix des billets à la reprise : le boyfriend ne rentrera que dans quelques jours. Mum a tenu à rester, c’est elle qui m’accompagne pour le rendez-vous chez l’oncologue. Celle-ci m’explique le traitement et me confirme en passant, comme si c’était anecdotique, qu’il n’y a pas métastase ailleurs. Le soulagement est tel que je ne bronche pas quand on m’annonce cinq mois de chimio. Pas de métastase, je souffle l’info principale à Mum alors que la chirurgienne m’entraîne à sa suite auprès de l’infirmière.

L’infirmière réexplique ce qu’on m’a déjà expliqué. Elle stabilote l’ordonnance à mesure qu’elle parle, et je réprime un réflexe de mais non, comme si elle abîmait un livre. Je la perturbe manifestement : les soins esthétiques ne m’intéressent pas, pas de préservation de la fertilité, faire les ongles s’annonce une corvée et non, je ne veux pas de casque réfrigérant, pas de perruque non plus. C’est vrai que les jeunes dames souvent ne portent pas de perruque, se fait-elle la réflexion, mais on sent le fossé de générations. Il n’y a pas de patientes avec elle, seulement des dames, et des jeunes dames quand il le faut.

Une fois passé le soulagement du pire évité, il faut quand même se bouffer l’annonce des traitements. Toutes ces flèches indiquant autant de chimios sur le schéma du parcours de soins personnalisé… Hérissé. Sur le quai du métro, j’ai des bouffées de colère difficiles à contenir, à ne pas retourner contre Mum — soutien, pas souffre-douleur. Sentir son regard compatissant et impuissant sur moi me pèse, elle voudrait tellement que.  Je suis obligée de prendre sur moi pour faire disparaître ce regard qui avive ma colère. S’il n’y avait pas eu tant d’annulations de trains à cause des chaleurs, le boyfriend aurait été là et il me manque.


Je me couche beaucoup trop tard, après avoir infiniment scrollé des foulards et bonnets de chimio. L’étude des différentes influences (voile musulman, coiffe et bonnet afro, turban de madame Irma) est formelle : pour que cela ressemble à quelque chose, il faut créer du volume (par des torsades, des nœuds ou des superpositions), mêler couleur uni et motif, et couvrir une partie des oreilles. On évite ainsi l’effet bonnet de bain maladif tout comme l’effet serpillère sur la tête (une tendance certaine des marques spécialisées, c’est subtile comme une bourgeoise en keffieh).