Lectures 2021

Cette année de lecture (hors bande-dessinées) ?

  • Moins de lecture, déjà. En causes possibles : le remue-ménage de la vie, l’écriture qui s’est effacée au profit du dessin avec effet miroir de la production sur la consommation, et, plus récemment, le retour des lectures imposées pour les études (cela a beau être passionnant, cela affecte le rapport à la lecture plaisir).
  • Une révélation : Francesca Melandri. J’ai vraiment l’impression d’avoir vécu avec elle simultanément ce printemps et une grande tranche de vie.
  • Une possible influence klariscopienne, avec Sándor Márai et des romans mettant la musique au centre de leur intrigue.

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Les Mouettes, de Sándor Márai

Lu en janvier-février, depuis mon canapé

Cette impression qu’on a de percée de l’âme humaine, comme si l’auteur avait vécu des siècles et des siècles :

Voilà comment un être peut en anéantir un autre : il ne le laisse pas partir mais ne s’abandonne pas lui-même, il se l’attache en le détachant du monde, mais en même temps il ne lui permet pas de s’approcher trop près et surtout il ne noue aucun engagement. La personne que l’on choisit et que l’on isole ainsi du monde succombe. Car elle reste seule sans l’être tout à fait, parce malgré tout elle vit dans une sorte de lien, alors que le maître de se soucie pas d’elle, l’esclave… vous comprenez ? Et comment courir voir la police avec ça ?

– Une raison ? …  » Sa bouche esquisse une moue et elle étire son corps souple dans le fauteuil. « Une raison, dis-tu… quel terme bien masculin. On dit ou on fait parfois des choses sans raison, uniquement parce qu’on peut, parce qu’on a le moyen de le dire ou de le faire. Tu ne connais pas cette nécessité ?
– Non. J’ai appris qu’il est plus convenable de ne parler ou agir que si l’on a une raison. Mais les livres disent tout cela. »

« Ce vieux monsieur dans la forêt française s’est transformé cette nuit-là et je peux t’affirmer qu’il était séduisant et très intéressant… oui, car il possédait un secret et, comme il le préservait encore, cela lui donnait de a force. Parce qu’un secret que nous préservons représente une force. »

La sensibilité de ses descriptions aussi :

Ils gravissent les marches sur la pointe des pieds ; quand l’ouvreuse pousse la porte de leur loge, le flot de musique passionné et dense monte vers eux du fond de la caverne sombre.

le conducteur a allumé les grands phares qui ont fouillé parmi les arbres pour trouver la route et, pendant un instant, le corps blanc des arbres s’est agité dans la lumière spectrale comme si cette lumière, en les effleurant, avait alarmé des êtres vivants et leur avait imprimé un léger mouvement.

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L’Amour sous algorithme, de Judith Duportail

Trouvé à la FNAC pas loin des caisses et lu à la hâte en février, sur la fin de mon expérience Tinder

Cet essai léger est vendu comme une enquête journalistique, mais les « révélations » sur Tinder sont davantage du genre à faire hausser les épaules que les sourcils (est-ce parce qu’on s’en doutait ou parce que les infos ont été relayées par la presse ?). Le livre de Judith Duportail vaut surtout pour son aspect sociologique, et la mise en mot de cette observation participante ; car oui, même quand on lutte contre, l’appli induit des comportements – pas toujours glorieux.

Mieux, mieux, mieux, mieux, qu’avez-vous tous, putain, à vouloir optimiser vos vies sentimentales, à craindre de manquer une opportunité ? Putain de génération de gros coincés, à force de ne pas vouloir se fermer de portes, on va passer notre vie dans un putain de couloir. Mieux, mieux, mieux, mieux, mieux, mais qu’est-ce que ça veut dire « mieux » ?

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Tous, sauf moi, de Francesca Melandri

Lu en mars-avril, chez moi et surtout au parc de Choisy, durant mes pauses déjeuner ensoleillées de télétravail

Si on m’avait dit que ce roman était une fresque familiale et historique faisant des allers-retours entre l’immigration d’aujourd’hui et la colonisation italienne, je ne l’aurais pas lu et j’aurais eu bougrement tort. Parce que  Francesca Melandri écrit comme personne, avec autant d’ironie que de tendresse. Le mieux est encore de la lire, aussi voilà quelques extraits :

La réalité c’était que Piero et elle, à part se montrer le sens de la vie au lit, n’avaient rien, mais vraiment rien en commun.
« Et pourtant, nous sommes faits pour vivre ensemble, dit Piero la première fois qu’ils prirent acte de cette chose de façon explicite. Tu vois ? Ça s’appelle le mystère.
– Ça s’appelle le sexe, répondit-elle. Nous sommes la preuve que la Weltanschauung compte pour des prunes si deux personnes ont envie de baiser. »
Piero n’était jamais choqué par les manifestations de cynisme d’Ilaria ; il ne les prenait pas au sérieux. Pour toute réponse il lui embrassa un sein.

Le jeune homme la regarde, l’air interrogateur. « Belle âme ? »
« Une qui vient, s’indigne et puis s’en va. En se fichant bien des conséquences de cette indignation. »

Et si c’était de ça que venait le besoin d’Attilio Profeti – depuis qu’il est jeune, d’après ce qu’elle vient de découvrir -, de diviser les autres en catégories : blancs, noirs, gris, nobles, roturiers ? Et si ce désir de cataloguer n’était qu’une façon de se protéger de l’angoisse d’être entouré par des vies impénétrables ? Une manière primitive, sans doute, mais efficace – à en juger du moins par sa propagation parmi les êtres humains. Une phrase qu’elle a lue dans un roman lui vient à l’esprit : les définitions définissent celui qui définit, non pas celui qui est défini.
Le paradoxe, c’est que son père est aussi une des rares personnes […] qui ne lui ont jamais demandé pourquoi elle ne s’est pas mariée, ni pourquoi elle n’a pas eu d’enfants. Aux yeux d’Ilaria, c’est la preuve manifeste que son père Attilio Profeti l’a vraiment aimée.

Comme cela lui arrive souvent quand elle assiste à des bouts d’existences inconnues, elle se demande : « Que peut vouloir dire être cette jeune fille ? » Et comme à son réveil, elle éprouve de nouveau un sentiment d’évidence : même si toutes deux étaient des amies intimes, même si elles se confiaient toutes leurs pensées, elle ne pourrait pas le savoir.

Un besoin impuissant d’attention formait autour d’elle une enveloppe si épaisse qu’elle l’empêchait de comprendre l’autre. Elle avait beau être amoureuse d’Attilio, il lui était impénétrable. Tout cela, auquel s’ajoutait le bienveillant non-amour de ce dernier, créait entre eux le sentiment réciproque mais partagé d’être des étrangers l’un pour l’autre, qui les réconfortait tous les deux.

La beauté me semble surtout une exigence des autres, pour simplifier leurs rapports avec les gens qu’ils rencontrent. On peut la faire sienne ou pas et là-dessus on a une marge de manœuvre ; même si sur le reste non.

Depuis qu’il était petit, Attilio trouvait normal de recevoir du reste du monde une bienveillante admiration ; c’était donc ce qu’il obtenait presque toujours, en vertu de cet injuste privilège universel qui fait que la vie offre encore plus à qui a déjà beaucoup.

Avant son départ pour Addis-Abeba, sa grand-mère l’avait rassurée. « Depuis l’époque de la reine de Saba et du roi Salomon, lui avait-elle dit, il se produit deux choses quand les étrangers se rencontrent : la guerre ou l’amour. Plus souvent, les deux à la fois. »

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The Game, Alessandra Barrico

Lu en avril, un peu avant, en pointillés, entre autres dans le jardin près de chez le boyfriend

Je l’ai lu, j’ai eu envie de le transposer en dessins/infographies, je ne l’ai pas fait et j’ai perdu toutes les subtilités qui en faisaient l’intérêt. À relire, peut-être.  Cette plongée dans les débuts d’Internet était à la fois évidente et étrange.

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Plus haut que la mer, Francesca Melandri

En mai, lis ce qu’il te plaît

Francesca Melandri à nouveau, dans un roman plus intime, avec l’univers carcéral en toile de fond (ça m’a fait gloupser à une ou deux reprises, j’ai le chic pour déclencher des échos…). Elle écrit une de ces rencontres où l’amour se retire pour faire affleurer, en-deça de l’histoire qui n’aura pas lieu, un puissant lien d’intimité.

L’intimité inattendue donnée par le rire les avait laissés encore plus étrangers et embarrassés.

Paolo se sentit soudain fondre de tendresse et de tristesse pour elle : il mesura brusquement à quel point elle était peu habituée à recevoir des attentions.

Elle garda le silence. Ne fit aucun commentaire. Paolo eut l’impression qu’elle absorbait ce qu’il lui disait comme la terre le fait avec la pluie : l’eau disparaît mais continue à exister, même si personne ne sait dans quelle nappe, de quelle source, elle remontera à la surface.

Et entourée des bras de Paolo, Luisa pleura, pleura comme elle ne l’avait jamais fait de toute sa vie. Elle pleura ses douleurs menstruelles assise sur le tracteur. Elle pleura les raviolis que sa plus jeune fille avait enviés et qui avaient fini à la poubelle. Elle pleura les chaussures d’homme que, depuis des années, en novembre et en avril, elle sortait de l’armoire pour les cirer. Elle pleura la petite fille qui avait trois ans avant et qui en avait six maintenant, et elle pleura son très beau prénom. Elle pleura ses enfants qui s’entendaient dire dans la cour de l’école : « Ton père est un assassin. » Elle pleura cet homme que, la veille encore, elle ne connaissait pas et par la bouche de qui sortaient des sons de souffrance. Elle pleura.

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Un cœur en silence, de Blanca Busquets
Opus 77, Alexis Ragougneau

Lus en mai-juin, en vacances à Sanary

Musique et traumas familiaux : en (relativement) feel-good pour Un cœur en silence, dont la fin baignerait dans une lumière dorée, tandis qu’elle serait plutôt blafarde dans Opus 77, option insondable-insoluble.

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Honoré et moi, de Titiou Lecoq

Lu en juin, essentiellement au parc de Choisy

Peu importe que vous soyez ou non familier de La Comédie humaine, Titou Lecoq parle plus d’Honoré que de Balzac, et moins de littérature que de rapport à l’argent, à la réussite et aux femmes – le tout avec le franc-parler-écrire qui la caractérise : si vous aimez sa newsletter, vous aimerez son essai.

Mais Balzac était-il pour autant Olympe de Gouges ? Franchement pas. Il ne faut pas en faire un féministe, une sorte de Virginie Despentes de la monarchie de Juillet. Il affirmait le besoin d’une autorité qui ne pouvait et ne devait être que masculine, depuis la cellule familiale jusqu’à la tête de l’État. (…) Toutefois, ce qui est merveilleux chez Balzac c’est que ses idées ne transparaissent jamais correctement dans ses romans, même quand il tente d’y introduire sa morale personnelle. (…)

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En août, j’ai commencé et je n’ai pas fini : quelques pages de Coup de grâce de Yourcenar, une Pléiade improbable dans le gîte où nous étions hébergés avec le boyfriend le week-end de mon anniversaire ; et Je ne suis pas née ce matin, le roman d’Amélie Charcosset que j’attendais avec impatience, mais que je n’ai pas su lire comme il le méritait : lecture reportée.

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Deux cigarettes dans le noir, de Julien Dufresne Lamy

Lu en septembre, sur ma terrasse et dans le métro entre Roubaix et Lille

Plaisir du papier épais, larges marges : un grand format emprunté à cause de sa couverture arborant une danseuse. Et pour une fois, ce n’est pas volé : la fascination de la protagoniste pour l’univers de Pina Bausch (c’est elle en couverture, je ne l’avais pas reconnue) n’est pas du chiqué. Pas de risque de snobinardise chez cette jeune mère qui a renversé la chorégraphe sur le chemin de la maternité ; sa vie, c’est l’usine et son môme Barnabé ; Pina, c’est son secret de meurtrière et son plaisir viscéral de spectatrice. Je ne sais pas comment Julien Dufresne a fait pour donner vie et parole à cette femme sans qu’elle paraisse une caricature d’ouvrière écrite par qui maîtrise les mots, mais c’est exactement ce qu’il fallait.

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Surveiller et punir, de Foucault

(Non) lu entre octobre et décembre, souligné, fiché

J’avais oublié les livres difficiles, qu’il faut relire pour avoir lus. Lire Foucault, c’est avancer dans le brouillard, le doigt en l’air de qui a une illumination avant de s’interrompre et de douter, est-ce vraiment ça ? et si on persévère et qu’on tourne suffisamment dans le brouillard, il finit par s’enrouler autour de ce doigt interrogateur comme une grosse barbe-à-papa, qu’on pourra avaler même si elle nous laissera les mains poisseuses. Bref, Foucault n’est pas Boileau, et je trouve ça un poil osé de donner ce livre comme lecture autonome à des L2 même pas en philo.

Il n’empêche, cette lecture a éclairé une expérience de vie de 2021 que j’aurais volontiers évitée, et qui m’a laissée perplexe, à savoir un témoignage auprès de la police : alors que celle-ci avait toutes les preuves qu’il lui fallait pour le chef d’accusation retenu, que l’expert psychiatre avait établi que l’accusé n’avait pas un profil à passer le cran supérieur, et que je n’avais rien de concret à leur apporter, mon témoignage était quand même recueilli pour apprendre à mieux connaître l’accusé. Le fameux savoir-pouvoir. On ne punit pas seulement un fait répréhensible, dommageable pour la société, selon une logique binaire du permis et de l’interdit ; on essaye de savoir si on va pouvoir normaliser le comportement de l’accusé, l’écart avec la norme étant investi par le pathologique.

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Vu du geste. Interpréter le mouvement dansé, de Christin Roquet

Lu/fiché en novembre

C’était une lecture imposée au choix, et je suis contente d’avoir choisi cet ouvrage, car il foisonne d’observations sensibles sur la danse : l’esprit pétillant de l’autrice affleure malgré les normes universitaires dont elle s’encombre (quel dommage)(mais quelle bonne surprise aussi que le pétillant ait survécu).

Cette lecture m’a notamment permis de mieux faire le lien entre les différents enseignements que je reçois (l’anatomie, l’analyse fonctionnelle du mouvement, les techniques somatiques…), et a stimulé la réflexion que j’avais engagée dans mon brouillon d’ouvrage de vulgarisation sur le ballet : la question du sens du geste ne s’y pose pas en regard de la chorégraphie d’où le mouvement est prélevé (comme je l’avais envisagé), mais de l’interprète qui l’incarne (en gros : en quoi un geste a l’air différent d’un corps à l’autre). Approche du novice, qui veut apprendre à reconnaître pour  comprendre ce qu’il voit, versus du balletomane, qui savoure ce qui affleure de singulier et partant d’inattendu dans la répétition de ce qu’il connait ?

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Le Voyage de Pénélope, de Marie Robert

Lu sur le canapé du boyfriend pendant les vacances de décembre

Je me suis abonnée au compte Instagram @philosophyissexy, mais je pourrais aussi bien me désabonner, car je ne lis la plupart du temps que les entrées reprises en story par @melendili, celles où Marie Robert vise juste et émouvant. Les autres sont souvent plus flottantes, moins poétiques ; la généralité ne parvient pas à se hausser jusqu’à l’universel.

On retrouve les mêmes forces et les mêmes faiblesses dans Le Voyage de Pénélope : la traversée de l’histoire de la philosophie est brodée de fil blanc, mais on a quand même envie de savoir ce qui meut le personnages principal et où sa mise en mouvement va la mener. Le roman est artificiel comme un bonbon Kréma : un poil rébarbatif quand on doit s’enfiler le paragraphe à la cerise (le résumé didactique qu’on voudrait sous forme d’encadré pour pouvoir mieux le sauter), mais plaisamment régressif quand on tombe sur un passage au citron-qui-pique-pas.

(Home) cinéma, fin 2021

Julie (en 12 chapitres)

(Spoiler alert) Le taux d’humidité de mon masque l’a probablement rendu inefficace à la sortie du cinéma. La larme à l’œil, je connais, je suis très bon public pour les mélos ; la catharsis fonctionne à plein régime. Mais lors de la scène de rupture, ce n’est pas une larme à l’œil, ce sont des sanglots qui me prennent par surprise : à cet instant, je ne me projette plus dans un élan d’empathie fictionnelle, je me souviens. Ça m’a secouée, ça et le reste, toujours étonnamment juste, avec des résonances troublantes dans le caractère et le type de relation noué avec l’ex (cette entente intellectuelle qui restera probablement inégalée mais aussi une certaine sécheresse dans l’attention portée à l’autre). Ce film est probablement la raison pour laquelle je n’ai toujours pas résilié ma carte UGC, payée à perte ces derniers temps.

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The Talented Mr. Ripley

Pardon, mais les fossettes de Matt Damon

The Talented Mr. Ripley ou comment la fascination pour un être et son mode de vie aisé peut faire passer un jeune homme fauché du mensonge à l’usurpation d’identité, de Jude Law à Matt Damon (incroyable dans ce film), et de l’arnaque au thriller. Le malaise s’installe rapidement, durablement, et ne cesse de croître, même lorsqu’on pense qu’il a atteint son paroxysme. Je ne soupçonnais pas en lançant ce film sur Netflix qu’il serait aussi glaçant – ni aussi virtuose.

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Sex Education

Un soir que je menaçais de partir en vrille, le boyfriend en visio m’a intimé l’ordre d’arrêter de travailler et de regarder une série. J’ai objecté que je n’avais plus de série en cours, mais il n’a rien voulu savoir, et c’est comme ça, dans un pifomètre orchestré par l’algorithme de Netflix, que je me suis mise à regarder Sex Education. J’imaginais ça comme un teen movie délayé, dont je me lasserais vite. En réalité, la série, du moins dans la première saison, est extrêmement bien écrite, et tout un tas de sujets délicats y sont abordés.

Je me suis notamment prise d’amitié pour le personnage de la mère, thérapeute sexuelle à l’air pincé qui est aussi ouverte sur le sexe qu’elle est frileuse sur tout ce qui serait engagement amoureux, et celui de Maeve, la meuf badass qui, inspirant autant la peur que l’admiration et le mépris, entretient cette peur et embrasse la manière dont on l’a stigmatisée pour n’être ni ostracisée ni approchée, mais en souffre aussi car elle en a sous la pédale, tant émotionnellement qu’intellectuellement (comment ça, j’ai un kink pour les meufs brillantes en minijupe ?).

L’épisode quotidien avec un bol de soupe Brighton (pomme de terre, carottes et cheddar, chez Picard – le plaisir décadent de la fondue sous l’appellation raisonnable de soupe) et une petite crème au chocolat est vite devenu le point d’orgue réconfortant de mes journées, au point que je me suis heurtée début décembre à l’absence de saison 4. Même s’il faut bien admettre que la saison 3 est un cran en-dessous des deux premières, les personnages ont fait leur boulot, on s’y est attaché et on veut voir la suite, le scénario fût-il moins travaillé.

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Klaus

Klaus, ce sont des mines impayables et des décors magnifiquement éclairés pour revisiter de manière décalée la légende du père Noël. Tout y est, mais rien comme on l’attendait, l’esprit de Noël bien caché derrière les mesquineries individuelles et collectives.

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Don’t look up

Comment un film intrinsèquement démoralisant, qui se finit franchement mal, peut être une comédie si réussie ? Vous avez 2h25, une pléiade de bons acteurs et Adam McKay, le réalisateur du tout aussi trépident The Big Short, pour répondre à cette question. Puisqu’on va tous mourir, autant rire.

Leonarda DiCaprio et Jennifer Lawrence <3, le duo central
Meryl Streep en présidente irresponsable des USA… sachant qu’il y a aussi Cate  Blanchett en présentatrice télé sans scrupule et une apparition de Timothée Chalamet sur la fin, pour ne rien gâcher.

Fin 2021

Septembre, nouvelle vie. Octobre, Inktober. Novembre, la vie qui s’accélère. Décembre, les derniers devoirs pour la fac. Des centaines, des milliers de mots répandus en commentaires, synthèses, compte-rendus, fiches de lecture et autres devoirs. On consigne beaucoup de ressentis, j’en partage tout autant lors de mes Whatsapp quotidiens avec le boyfriend, et ne laisse plus rien pour ici.

Mes étonnements de septembre sont déjà si loin pour certains.

En début d’année, j’ai rencontré une fashionista qui n’aime pas lire, une très jeune fille aux grands yeux cillés qui me rappelle ma cousine au même âge,  un parfait avatar de la bourgeoisie catholique qui ressemble à s’y méprendre à une amie versaillaise du conservatoire – même aplomb, mêmes proportions, mêmes épaulements -, une autre qui sauve le monde tous les dimanches matin… J’avais l’impression de les avoir toutes déjà rencontrées ou cernées, incapable de voir autre chose que leurs aveuglants contours bourdieusiens ou le décalque d’autres personnes connues. Leurs remarques m’ont parues naïves, leurs raisonnements inaboutis, laissant pourtant supposer un aplomb et une intelligence dont je ne pouvais pas douter : la différence d’âge que je minimisais me frappait de plein fouet. Aujourd’hui, je l’ai admise, je la reconnais, et ces personnes ont cessé de n’être que leur âge et la catégorie socio-professionnelle de leurs parents : ces contours sont toujours là, mais à la marge, bien discrets face aux couleurs, aux caractères et aux histoires qui les débordent. Ces personnes que je ne voyais que comme des caricatures d’elles-mêmes sont en passe de devenir des amies, et si je m’étonne encore parfois des années qui nous séparent, c’est pour mieux laisser l’écart s’emplir de tendresse et d’admiration, car toutes sont surprenantes et admirables à leur manière – pas juste pour leur âge, mais pour elles-mêmes. J’ai une chance assez incroyable d’être tombée dans cette promotion.

En cours d’analyse d’œuvre, une vidéo de danse contemporaine, danseuse aux cheveux tirant sur le rouge, mouvement incisif, jambes manifestement musclées par la technique classique. Qui a reconnu Sylvie Guillem ? Nous sommes environ 3 sur 33. La plupart la connaissent de nom, de loin, quelques-unes pas du tout. L’enseignant s’étonne : ne pas connaître Sylvie Guillem en licence danse, c’est comme aller voir un match de foot et ne pas savoir qui est Zidane. Sylvie Guillem, je l’ai vue danser du contemporain au théâtre des Champs-Elysées dans ses derniers spectacles ; elle avait déjà pris sa retraite quand mes camarades ont été en âge de décider des spectacles qu’elles iraient voir. Elles ne l’ont pas vue sur scène, ni sur les pubs Rolex dans l’espace urbain ou en couverture du Monde magazine. Notre enseignant, qui a probablement assisté à ses rôles classiques à l’Opéra, ne mesure pas que, pour elles, Sylvie Guillem est au mieux un personnage de légende, au même titre qu’Anna Pavlova ou Alicia Alonso – une figure de l’histoire du ballet… pour laquelle elles n’ont pas forcément une appétence innée, étant majoritairement plus attirées par la danse contemporaine que classique. J’ai dix à quinze ans de plus que la plupart de mes camarades ; probablement dix de moins que notre enseignant : à mi-chemin entre elles et lui, je comprends à la fois l’étonnement réprobateur de celui-ci et les récriminations de celles-là. Probablement que Zidane constitue lui-même une référence datée ; les gamins d’aujourd’hui connaissent surtout M’bappé, non ?

– Cet Eastpack ? Je l’ai depuis la 4e.
– Ah, je n’étais pas née !
Cette boutade m’a laissée incrédule ; on a calculé pour de vrai : elle n’était pas née.

Je ne me fais pas au temps qui passe : c’est lui qui me façonne, et déjà mon corps s’incline et se meut sans y penser entre les pièces de mon nouveau chez-moi, dans le couloir où portes, cloisons et rétrécissement m’obligeaient à mon emménagement à un mouvement heurté, négocié. La sensation de contrainte a disparu, et mes doigts trouvent les interrupteurs sans tâtonner : j’ai appris ce nouvel espace par corps.

Ör est resté sur ma table de chevet à Roubaix. Cela fait des semaines que je retarde le suicide de son protagoniste, à raison d’un chapitre homéopathique par soir pour me convertir au sommeil. Ce faisant, il reprend goût à la vie, et je l’ai laissée sans trop hésiter pour quinze jours : je suis certaine qu’il ne se suicidera pas.

J’ai découvert chez-moi en hiver, quand l’immense saule pleureur a éparpillé toutes ses feuilles dans le jardin et sur la terrasse ; chez mes voisins, par la même occasion : ils ont une pièce bleu turquoise, à gauche d’un lustre qui me rappelle de tirer mes voilages. Je le fais avec une certaine crainte depuis que j’y ai découvert un matin une araignée si trapue et poilue qu’une camarade est venue la tuer pour moi. Une grosse araignée mensuelle, c’est manifestement le prix à payer pour cet appartement autrement si apaisant.

Il y a quatre mois encore, je me disais : ça va, ce n’est que pour deux ans, après je reviens. Aujourd’hui, je n’envisage plus de revenir vivre à Paris. À mon dernier passage, en débarquant gare du Nord, j’ai été étourdie par le monde : me serais-je si vite provincialisée ? Cinq secondes plus tard, je retrouvais mes réflexes de Parisienne, en grommelant intérieurement mais pousse-toi, abruti. Je ne veux plus que la ville me fasse ça. Je veux du calme, je veux mon saule pleureur. Passer à Paris de temps à autres, oui : passer. J’ai l’impression d’en avoir fait le tour ; Paris peut bien changer, le chapitre que j’y ai vécu est clos. La ville ne me manque pas. Même lorsque je sors à Lille, je n’ai qu’une hâte : rentrer.

Je rentre à Paris pour les vacances, puis je rentre à Roubaix. Chez moi est encore éparpillé.

La personne que j’ai été ces dix dernières années est désormais aussi éloignée que moi enfant. Je n’y ai plus accès. Je peux me souvenir et raconter, mais je ne parviens plus à m’identifier par un continuum de ressenti. Ce que j’ai pu craindre ou espérer, mes émotions et enthousiasmes passés sont comme entourés d’un brouillard qui les insensibilise. Je m’échappe, et loin de me paniquer ou de m’attrister, cela me… m’indiffère (étonnement poli) ?  me raffermit (une autre vie) ? J’ai coupé les ponts, et suis surprise en me retournant d’apercevoir encore l’autre rive ; des réminiscences parfois traversent cette mince rivière temporelle, qui me font penser que peut-être un jour je renouerai.

Je renoue pour l’instant avec celle que j’étais bien en amont : je porte à nouveau, pour un temps, les vêtements dancewear de mes dix-huit ans, et me sens aussi vivante que je l’étais pendant mes études, quand tout n’était pas tracé et que je m’arc-boutais à l’idée de n’être pas première. C’est comme si la décennie passée se refermait dans une bulle-parenthèse, comme si j’étais revenue à cet embranchement passé et reprenais où j’en étais – même si ce n’est qu’une illusion : je sais qu’il faudra bientôt mettre au recyclage les pantalons aux élastiques déjà changés ; je sais d’où viennent mes névroses de première de la classe, et la nécessité de rompre avec cette anxiété. Renouer avec celle que j’étais avant de devenir celle avec qui j’ai rompu, ce n’est pas faire comme si de rien n’était (c’est intenable), mais l’occasion de nettoyer, consoler, ordonner ce qui mérite de l’être. Alors seulement, je pourrai rouvrir le chapitre que je viens de clore, rouvrir la vanne des sentiments refoulés-défoulés, que j’aurai alors digérés – je le comprends seulement maintenant, dans l’écriture (« un brouillard qui les insensibilise »). En attendant, je n’attends pas, mon saule pleureur pleure pour moi dans le jardin d’à côté ; ici, là-bas, chez moi, j’apprends, je peste, je rie, je danse, je dévore des panettones, sous le regard de mes peluches en tutu, installées sur le rebord de la cheminée.

Carnet de barre #1 : à la découverte de la technique Balanchine

Quand je lisais le magazine Danse, il y avait toujours une bafouille socio-politico-esthetico-édito sur une page intitulée « Carnet de barre », traversée par une photo de barre de danse pixellisée. Je n’ai pas pu résister à emprunter ce titre, qui me servira à raconter mes expériences et questions existentielles liées à ma formation de professeur de danse.

Si on m’avait demandé avant ce stage des caractéristiques de la technique Balanchine, j’aurais tenté ma chance du côté des tours, pris bras et jambes tendus, et des sauts ultra rapides, sans reposer les talons ce me semble – tout ce qui accentue l’attaque, et rend la danse plus straightforward.

Partant de cette image sommaire et partiellement fausse, vous imaginerez ma surprise en découvrant la position des mains : le maître de la danse néo-classique demande des mains à la Bournonville, c’est-à-dire à l’ancienne. Les doigts ne sont pas allongés, comme c’est aujourd’hui la norme, mais beaucoup plus modelés, légèrement recroquevillés, comme si on tenait une pomme d’or (tant qu’à s’inspirer de la statuaire, autant étinceler de mythologie). Lorsque la professeure nous en fait la démonstration, cela donne quelque chose d’un peu précieux, qui apporte du relief aux ports de bras ; lorsque j’essaye, la sensation est étrange, j’ai l’impression d’être une débutante un peu gauche.

Danseuses du NYCB par Andrea Morin

(On se dit que ce n’est pas plus mal au début de Sérénade ; ça évite la connotation du salut militaire…)

Dans la famille inspiration de la statuaire, je demande également la montée et la descente de pointes qui s’amorcent genou plié – aka, le truc normalement interdit. Comme de juste, j’ai croisé le soir même sur Instagram un do/don’t qui montrait exactement cette « erreur ». J’adore que non, non, ce n’est pas une erreur en fait, juste une autre technique. It’s not a bug, it’s a feature, ballet edition.

Tout ça, c’est amusant. Le truc qui m’a fait complètement buguer, c’est l’absence de tête à la barre : on la garde sur les épaules, je vous rassure, mais elle doit rester droite. Pas d’épaulement, interdiction d’accompagner sa main du regard. On pourrait penser que c’est plus simple, puisque cela fait un paramètre de moins à prendre en compte, mais c’est tout le contraire : cette immobilité forcée, en prenant nos réflexes à rebrousse-poils, déraille dans d’autres parties du corps, qui elles sont censées continuer à se mouvoir. Pour les non-danseurs, imaginez avoir une conversation sans bouger, ni les mains ni le reste, sans hausser les sourcils, sans vous gratter, rien, aucun geste. Un autre professeur nous en a fait faire l’expérience le premier jour en atelier, dans le but de nous montrer que la pensée se faisait toujours en mouvement : effectivement, on perd rapidement le fil, parasité par les efforts qu’il faut déployer pour domestiquer le corps parlant. Je ne vous parle même pas du regard éteint que l’on s’est vu reprocher ; je n’ai pas réussi à comprendre comment on pouvait continuer à avoir un regard vivant alors que les yeux sont piégés dans une tête immobile.

Cette immobilisation de la tête a évidemment un but : garder la tête droite doit aider à développer de l’aplomb, à structurer l’édifice du corps. On rajoutera les ornementations de la façade une fois qu’elle sera dressée. L’important est d’être bien ancré dans le sol, solide sur ses appuis à tous les étages, pieds, genoux, hanches, taille. Solide. La professeure nous dit que c’est the compliment aux États-Unis : you’re strong, you’re so strong. Pas souple, mince, pourvue des belles lignes, non : strong. Trop forte. La force se pose là, en oxymore avec l’image éthérée héritée du romantisme, comme préalable à toute chorégraphie. Il faut de la force pour être en capacité de danser.

À certains moments, je la sens, cette force : en cinquième bien croisée, rassemblée par les adducteurs comme les pieds en X d’une table ; et davantage encore, quoique plus rarement, en battement tendu, lorsque je m’applique à ce qu’un seul genou soit visible (dans les dégagés, les relevés aussi, tout est très croisé). C’est trop fugace, mais l’espace d’un instant, je visualise, je sens l’aplomb de ces filles blondes et strong, chignon haut, taille ceinturée, muscles apparents, que l’on voit sur les photos de l’American School of Ballet. Il faudrait des semaines et des mois pour structurer le corps de manière à ressentir tout mouvement par ce prisme, mais le sensation de réponse du corps est assez galvanisante pour se dire que ça vaut le coup. Pour le coup, j’éprouve clairement ce que nous dit la professeure : une technique est une manière de modeler le corps.

Faire pour faire ne m’intéresse pas, nous dit-elle encore. Comprendre et ressentir la mécanique du geste, là en revanche… La dernière fois que j’ai éprouvé ce plaisir d’horloger, c’est en prenant des cours avec Dimitra Karagiannopoulpou au centre des Arts Vivants ; j’ai été tout à la fois déboussolée par la technique Vaganova et excitée de pouvoir à nouveau apprendre et progresser, sans me heurter directement aux sempiternels même paliers. Hormis ces cours pris de manière éphémère (arrêtés pour des questions d’horaires), cela fait des années que je danse certes à fond mais sans plus réussir à me poser de questions. Le plaisir de danser a fini par se confondre avec le plaisir de se défouler en toute beauté… si bien que j’éprouve le retour à la mécanique comme une sorte de carcan.

La technique Balanchine n’est pas quelque chose plaqué de l’extérieur, qui entrave, nous précise la professeure ; c’est au contraire l’élaboration d’une structure qui permet une grande liberté. Il n’empêche, la tête fixe et les autres règles de la barre balanchinienne s’éprouvent d’abord comme des contraintes limitantes – mes camarades et moi tombons d’accord là-dessus. Comme souvent, la limitation et l’imitation sont un mal nécessaire pour susciter et apprendre à reconnaître les sensations qui feront ensuite naître la danse de l’intérieur. J’imagine qu’une professeure qui a été une ballerine sur-entraînée a tendance à minimiser jusqu’à l’oubli ce début de processus.

C’est une chance de commencer par Balanchine, s’enthousiasme-t-elle. C’est indéniablement une chance d’être initié à cette technique par quelqu’un qui a dansé ses ballets aux États-Unis. Je suis en revanche moins certaine du bienfondé qu’il y a à se confronter à une nouvelle technique dès la rentrée : comment court-circuiter des réflexes qu’on n’a pas encore récupérés ? Mon corps n’était pas assez remis (euphémisme) pour profiter pleinement de l’enseignement prodigué. Ma curiosité en revanche s’est trouvée parfaitement réveillée ; il va falloir que je mette la main sur la bible balanchinienne pour commencer à creuser. D’autant que l’idée de l’en-dehors qui part de la taille (et non des hanches) pourrait m’aider à resolidariser mon buste et partir à la recherche de l’arabesque perdue…

Août 2021

6 août

Ma vie a pris un tour qui s’extirpe si bien de l’ordinaire que mon anniversaire ne parvient pas à s’imposer comme le jour extra-ordinaire que j’aime envisager. Les œufs Bénédicte et les pancakes pour lesquels j’avais fait la réservation dans ce restaurant avec Mum, cela n’est précisé nulle part, ne sont pas servis en semaine. Grosse déception qui me coupe même l’envie de cacio et pepe dans une meule de fromage. Gestion de la contrariété niveau 5 ans, alors que je suis si bien entourée et que l’horizon est plus que dégagé pour cette 33e année. Il doit y avoir autre chose. Dans le train, où la tristesse fond sur moi à très grande vitesse, je me rappelle que mon grand-père est mort il y a deux ans jour pour jour. Si je suis honnête, ce n’est pas sa disparition qui m’attriste, mais qu’elle matérialise sans ambages le passage du temps et ma crainte d’en manquer.

Je suis presque soulagée d’être récupérée à la gare et intégrée pour le week-end à un groupe d’amis qui n’est pas le mien, où je ne connais presque personne, et dont l’anniversairée a 40 ans. Ces gens sont incroyables d’amour les uns pour les autres, et il y a ce truc un peu régressif d’être lové l’un contre l’autre dans la vision des autres qui nous font couple à leur tour – et me donnent envie de leur fausser compagnie pour leur donner raison. Il y a aussi les vapeurs de beuh qui me donnent des vertiges ; je me tiens aux murs pour aller me coucher après le barbecue de minuit (j’ai évidemment ruiné les bols de chips, tomates et fromage bien avant).

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7 août

De grands sacs de viennoiseries à l’intérieur, du deal de Doliprane, une longue table (deux) à l’extérieur, des amis qui se connaissent depuis plus de vingt ans, des prénoms que j’oublie ou que je n’ai pas demandés, du bœuf, des saucisses, des merguez, des bières, des andouillettes, du poisson, des travers de porc, des poivrons, des aubergines grillées délicieuses aussi, du soleil, des nuages, une averse, l’odeur vaguement désagréable puis caractéristique – donc nostalgique- de l’humidité, de la pierre et des murs épais, des bougies dans une tarte à croisillons industrielle plus émouvante qu’un fait maison, on a failli oublier mais t’as quand même pas cru qu’on aurait, que ça dit, quatre bougies chassées au Carrefour Market du coin, 40 puis 33, c’est qui qu’a 33, la copine à Titi, puis les merguez reviennent dans le cycle éternel du barbecue, le taboulé, la chambre-alcôve.

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13 août

Je crois qu’on sait qu’on est heureux quand on est heureux sur une aire d’autoroute. Quand on s’attarde à la table de pique-nique entre les camions, les éoliennes et le bruit des TGV qui lacèrent soudain la campagne derrière, derrière le générateur qu’on a d’abord soupçonné de dérailler. La golden hour sublime tout, même une pause Magnum sur l’autoroute.

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14 août

Dernière nuit dans l’appartement où j’ai vécu 7 ans. Ça fait quelque chose. Je ne sais pas si je dois l’accepter et vivre la nostalgie qu’il y a à vivre, ou s’il vaut mieux ne pas s’appesantir, pour être partie avant qu’il faille partir.

La pièce dans laquelle on tourne en carré, salon-chambre-bureau,
l’étroitesse de la vie que j’avais laissé se rétrécir autour de moi,
ça, je ne regretterai pas.

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15 août

Ironie de l’immobilier parisien : c’est en redevant étudiante que j’accède à un appartement d’adulte, après un début de vie active dans un studio. Je mesure ma chance, 31,5 mètres carrés, je n’étais pas à plaindre, je plaisantais seulement : Quand je serai grande, j’aurai une chambre, et je mimais un émerveillement enfantin outré sur le mot chambre.

Je ne sais pas si je dois utiliser le présent ou l’imparfait : traduction grammaticale de cette période de transition, où j’ai encore tous les trousseaux de clés, plus un nouveau.

Tous les cartons ont été déménagés, tout ça pour ça, tout est à refaire-défaire.

7/38, le score du jour se compte en cartons déballés.

Y a-t-il assez de lumière ? D’où puis-je voir le ciel, assise sur le canapé ?
Le salon est baigné de lumière, en réalité, moirée par le feuillage de l’immense saule pleureur d’à côté.
Ce si beau bruissement ne provoque-t-il pas un inconfort stroboscopique ?
J’ai peur seulement de regretter mon quatrième étage, les métamorphoses du ciel qui se reflètent sur les barres d’immeuble en face et en oblitèrent la laideur soixante-disarde, matins à la Hopper, l’Ouest couchant dans les vitres en face, puis les damiers aléatoires de petites fenêtres la nuit – la fenêtre qui devient miroir alors, et devant laquelle on peut danser.

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16 août

Premier jour de télétravail commun chez lui, l’amour deux fois.

De retour chez moi, je n’ai pas l’impression de faire le ménage en récurant planches, poignées, joints, plinthes, vitres et carreaux : j’efface les traces. Un morceau d’ADN me trahit sur un carreau déjà lavé, malgré mon chignon. Il n’y a ni ménage ni crime parfait*. J’efface les traces de mon passage, de celle que je ne suis plus et ne voudrais plus être.

On vide la cave, remonte ce qui était caché : une souris morte intacte est recroquevillée sur une marche entre le deuxième et le troisième étage.

Symbolisme
superstition,
je refuse de jeter avant l’état des lieux de sortie le brin de muguet complètement desséché qui trône sur le bureau en partance pour les encombrants.

(* Mum ferait sans doute une serial killer redoutable tant la scène du crime serait détartrée.)

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17 août

C’est la première fois que je déjeune avec cette collègue, et on s’aperçoit un peu plus tard que c’est notre dernier jour de travail ensemble.
Guyozas tofu-chou blanc-champignons noirs pour elle, guyozas œuf-ciboulette-crevette pour moi, c’est un très bon premier-dernier déjeuner.

Chez moi redevient un appartement de petites annonces, en bon état général, orienté Est, T1 lumineux, pièces bien pensées, cuisine séparée, grands placards dans l’entrée. Bientôt un plan quand l’expert énergétique aura remis ses cotations au propre. Catégorie E. La gestionnaire de l’agence est contente ; elle n’avait que des G cette semaine.

J’ai pensé à prendre en photo le carrelage de la salle de bain, le loup, la dame aux camélias et les autres figures que mon œil a tant de fois débusquées dans les marbrures bleues lors de ses errances anthropomorphiques pour se divertir des TOC.

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18 août

Le déménagement me fait tout penser en terme d’espaces. Je me sens bien dans le studio de danse, et peut-être cette raison fera-t-elle à elle seule que j’y serai à ma place en tant que professeur, indépendamment de toute question de niveau. Pour l’instant, j’y suis cette élève qui sourit niaisement aux autres et trottine pour se placer pour le dernier exercice de chat quatre retiré qui fait office de révérence. Je suis arrivée au cours crevée et mon énergie est remontée au fil du cours (assez raisonnable pour transposer à pied plat certains exercices à la barre et ainsi préserver mon pied gauche, qui n’est plus douloureux mais reste fragile).

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19 août

État des lieux de sortie. Exercice détestable, qui place dans un état de culpabilité a priori.

Avant de rentrer chez E., je fais un détour par le muret du jardin pour laisser aux larmes le temps de couler invisibles. J’ai besoin d’être seule ; je suis si bien entourée.

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21 août

Sur la route à nouveau, j’aurais envie d’hurler, que tout s’arrête, faire une pause, passer un week-end seule à ne rien faire ni surtout penser à devoir faire.

Finalement la perspective de devoir faire s’estompe devant ce que l’on commence à faire.

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22 août

Première nuit dans le nouvel appartement, d’un calme tel que la journée m’apaise, pourtant entièrement consacrée à bouger divers objets, des cartons aux placards, du salon à la chambre, du bac de l’évier à la zone de séchage et divers ustensiles de nettoyages sur diverses surface.

Mieux que la pause Magnum, la pause Ferrero Rocher glacé.

Plus que 3 cartons à déballer sur les 38 totaux.

Bientôt on saura identifier les diverses aires d’autoroutes : celle du poke ball, celle du yaourt au granola, du quinao-noisettes…(La boboïtude commence à arriver sur les autoroutes.)
(J’ai pensé pousser la blague jusqu’à dessiner des illustrations marron et blanches pour annoncer l’aire du poke ball, du yaourt au granola, etc., mais il faut parfois savoir renoncer pour pouvoir passer à autre chose.)

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24 août

Passion se faire faire un certificat médical de non contre-indication à la danse avec une resucée de lumbago. Mon dos n’a pas aimé remonter la grande étagère.

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26 août

Bénis soient les patchs de Voltarène.

Aux Tuileries, A. déballe trois pâtisseries pour deux (son fils de quatre mois nous a cédé sa part). C’est étrange que tout paraisse si normal, après 2 ans sans se voir et un bébé. Quatorze ans que l’on se connait, a-t-elle calculé.

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27 août

Bénis soient les ostéo et leurs mains en or.

Blessure au pied qui a entraîné un déséquilibre, stress, non-ménagement… et beaucoup d’émotions aussi, non ? Le haut de mon colon me trahit apparemment. J’aime assez l’idée que les émotions seraient stockées quelque part de localisable dans le corps, comme de la lymphe – avec la promesse moins abstraite de pouvoir les évacuer peu à peu. Lorsque l’ostéo parle d’énergies, je lève les yeux au ciel intérieurement, mais à la fin de la séance, c’est de gratitude. Je suis bluffée comme par un tour de magie : debout, yeux fermés, ses mains bougent autour de moi et je sens mon axe bouger de gauche à droite et de droite à gauche, de plus en plus faiblement ; il me rééquilibre comme un niveau à bulle. Incrédule encore mais prête à croire déjà, je dis cette chose absurde, que je sens maintenant mon pied gauche plus enfoncé dans le sol que le droit. Yeux fermés, tour de passe-passe à nouveau, et alors je sens, je jure que je sens ma jambe gauche remonter à niveau, dépasser la droite, revenir, s’ajuster. Je serais… je suis… équilibrée ? Je ressors de là gaie et apaisée.

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28 août

Je ne sais pas si énumérer tous les gâteaux, les cadeaux, les noms suffirait à dire la gratitude d’être là avec mes amis au parc de Choisy, mon parc de Choisy, pour un pique-nique-goûter d’anniversaire-départ. Je pouvais difficilement espérer plus belle cérémonie de clôture. Jusqu’à la pluie qui a brisé là, dans le vif et le vivant, la tentation des adieux.

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29 août

Journée sans rien. C’est quelque chose quand ce n’était pas arrivé depuis un moment.

Rien : pyjama, corps nus, dessins. La friction des peaux fait disparaître les tensions qui cohabitaient en nous. Je ne sais pas vivre avec et, dans la fatigue, je ne suis même pas sûre de le vouloir. La mauvaise humeur me semble se réfracter entre nous comme la lumière entre deux miroirs face à face ; je ne puis plus que vouloir être seule pour que cesse toute stimulation émotionnelle. Un fondu au noir. Avant de me coucher, je fais d’ailleurs la chasse aux LED (je tolère à grande peine les rouges et les oranges ; les bleues, blanches et vertes sont mes ennemies jurées). Quand la fatigue me fait percevoir toute accroche sensorielle comme une agression, une journée sans rien est un véritable soulagement.

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30 août

Gratitude pour les gens à gare du Nord qui m’ont permis de passer devant eux aux tourniquets, me voyant paniquée à l’idée de rater mon train (il s’en est fallu de peu). Je me maudis d’avoir pris tant de barda pour prendre le train.

Je rentre chez moi.
Chez moi a déménagé.

Je tente de m’apaiser au parc Barbieux. Il est assez long mais un peu étroit pour cela : bordé par deux routes très passantes, les endroits où l’on oublie le bruit de la circulation sont rares. Il n’empêche : pelouses-panorama, arbres immenses, cours d’eau avec mini-cascade, roseaux et nénuphars (!), explosion de couleurs fleurie… je comprends que la ville ait tracé ses frontières tout autour du parc, le dérobant à Croix : à nous, il est à nous, proclame le plan.

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31 août

Repérage et chronométrage des trajets pour le conservatoire, la fac et les studios de danse. Derniers cartons de livres déballés-rangés. Nouvelle carte de médiathèque et premier butin BD pour célébrer. Je m’enivre de briques, de fenêtres, de soleil, Camille Claudel en street art. La journée pétille de possibles.

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(Les entrées n’ont pas été rédigées au jour indiqué. Il me faut manifestement quelques jours pour que décante le jour et ne pas me retrouver avec des anecdotes curieusement détaillées pour des omissions bien plus essentielles. Si je persiste dans l’exercice du journal, il me faudra trouver mon rythme de croisière, quelque part entre les notes d’Alice, le diario de Gilda, le journal de Guillaume Vissac publié au jour le jour avec un mois de décalage, et le carnet mensuel de Thierry Crouzet – tous diaristes que j’aime à suivre et que je vous invite à lire.)