Ténia, chimio, santé mentale automnale

Journal du début d’octobre

Jeudi 1er octobre

Les belles journées se vivent désormais comme un rab dont il faut profiter. Je me fais panneau photovoltaïque.


Au cours de stretching postural, on tente de maintenir la rotation de la jambe de terre en dégageant une jambe derrière sur plié. Je la perds. L’engagement musculaire se fait la malle dès la quatrième, sans même arriver jusqu’au pied pointé. Après le cours, K. me trouve l’air fatigué ; ça doit être vrai car je ne décline pas son offre de me raccompagner en voiture.


[TW truc gore] Il se pourrait que la chimio ne soit pas la seule raison de ma perte de poids et anémie… Les dix centimètres de couenne de jambon de pays que je retrouve sur le PQ en me torchant le derrière sembleraient après enquête être… un ténia. Ou un morceau de ténia, car apparemment la tête de la bestiole peut rester accrochée à l’intestin et se régénérer. Ce charmant parasite peut vivre jusqu’à trente ans et il est la plupart du temps asymptomatique. Quand symptômes il y a, ce sont troubles digestifs, diarrhée, fatigue, anémie, perte de poids, augmentation ou diminution de l’appétit… indiscernables donc des effets secondaires de la chimiothérapie.

La recherche dans Google Images et l’idée d’avoir un parasite dans le corps me dégoûtent presque davantage que le cadavre, lequel ne m’a pas du tout fait penser à un vers sur le coup. Un vers c’est sphérique, crénelé. Là, c’était blanc, un tube tout plat. Plat comme une tagliatelle, oui, je confirme à S., incrédule. Je ne sais pas s’il faut être médecin ou anorexique pour suggérer une telle analogie comestible. « Mais tu ne manges pas de viande« , objecte-t-elle. Certes, mais je suis pesco-végétarienne et une variété du parasite se trouve dans le poisson cru. Je repense aux makis de cet été, pourtant évités les jours les plus chauds. L’autre possibilité qui me terrifie, étant donné la longévité de la bestiole, c’est qu’elle soit là depuis huit, dix ans, ingérée en même temps qu’un tartare de bœuf — la dernière forme de viande que je pouvais encore manger quand déjà les autres me dégoûtaient. Je repense à la boutade familiale : « Mais t’as le ver solitaire ou quoi ? Comment peut-on manger autant sans grossir ? » Et si c’était vrai ? Et si je me mettais à grossir bien au-delà de mon poids pré-chimio ? Ça te fait encore plus peur, observe le boyfriend, mi-dégoûté mi-mort de rire par la bestiole. « Tu vas lui donner un nom ? Si elle est là depuis huit ans, ça fait un beau bébé. » Berk, berk, berk. Beaucoup de temps avant de réussir à aller me coucher.

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Vendredi 2 octobre

Cette rédaction que je repoussais, je la reprends et c’est vrai que cette seconde newsletter sur les rythmes du mouvement est un peu laborieuse. Mais j’avance, termine la première partie… et dois m’arrêter avant la plus amusante car je ne suis ni douchée ni sustentée alors que l’heure de la chimio approche.


L’infirmière va trouver une médecin pour les paresthésies apparues cette semaine (j’ai les orteils qui pétillent), mais ne transmet rien de la suspicion de ténia dont je lui ai fait part, qui pourrait pourtant avoir une incidence sur le poids, sujet sensible. On s’en fout, c’est noté, je prendrai rendez-vous avec mon généraliste. Encore un rendez-vous.

Salle commune. Un vieux qui téléphone longuement. Des bips qui se superposent. Beaucoup de bruit, que je continue à entendre paupières plombées. Puis insensiblement moins. Les infirmières se souhaitent bon week-end. Quand je rouvre les yeux (pas juste pour vérifier mon nom et ma date de naissance sur la poche de taxol), nous ne sommes plus que deux, neuf fauteuils vides. Le tensiomètre oublié autour du bras, je repars en somnolence (à 7-5, en même temps…).

Deux mères, une infirmière et une patiente (je reconnais la voix de celle-ci, spatialise celle-là) parlent de leurs grands enfants, partis de chez elles et qu’elles continuent à géolocaliser de temps en temps via Snapchat — pas pour espionner, se justifient-elles, mais c’est rassurant de savoir qu’elle est rentrée chez elle. L’aspect litigieux est néanmoins parfaitement assimilé puisque dissimulé :  « Parfois je fais l’idiote, j’envoie un SMS pour savoir si elle est bien rentrée, qu’elle ne se doute de rien. » Oo

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Samedi 3 octobre

De quatre à huit heures du matin, j’alterne cogitations involontaires paupières fermées et lecture sur téléphone paupières soulevées.


Je me suis inscrite la veille au soir à une matinée de conférences en visio sur la santé mentale des danseurs. Les premières interventions, un peu trop matinales pour un lendemain de chimio, ne m’intéressent pas plus que ça ; je me connecte tardivement pour les deux dernières. Il y a du retard dans le déroulé annoncé.

Première intervention, pas mal mais sans plus : beaucoup de temps pour formuler des évidences et un retour d’expérience qui ne nécessitait pas un format universitaire pour être partagé. En gros : le pôle santé s’est bien implanté dans l’école supérieure de danse étudiée parce que celle qui l’incarne est restée au plus près des danseurs, dans les studios de danse, à la cantine et à l’internat ; elle a été identifiée comme une personne de confiance par les élèves, facilement accessible et à l’écoute.

Seconde intervention : oh my god. Je suis dég’ que les autres intervenants aient empiété sur son créneau, parce que le gars a voulu rattraper leur retard et a parlé à toute blinde (genre moi quand je suis stressée) alors que son propos, passionnant et complexe, méritait d’être déroulé calmement. Voyant que je n’aurais pas le temps d’assimiler des concepts nouveaux pour moi et d’explorer les implications de la pensée exposée, j’ai pris des notes comme je pouvais et screenshoté les slides en espérant tout reprendre à tête reposée (et encore, j’en ai manqué un, tant il a été rapide).

L’intervenant est un ancien danseur reconverti comme psy, qui exerce en cabinet en parallèle de son doctorat. Sa manière de parler du contrôle des danseurs m’a limite donne envie de le voir comme psy ; je n’ai jamais été danseuse pro, mais me suis manifestement structurée mentalement avec les mêmes ambivalences.

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Dimanche 4 octobre

Des gâteaux maison sont vendus à l’entrée de la médiathèque par des parents d’élèves. Je repars avec deux romans de Jeanne Benameur, un de Fanny Chiarello et une part de gâteau choco-coco que je ne trouverais pas en boulangerie. L’inattendu (du stand), le hasard (du goût) me réjouissent, je suis assez calée pour pousser la promenade jusqu’aux ateliers Jouret, qui font ce week-end portes ouvertes.

J’espère retrouver l’illustratrice que j’ai découvert en ce même lieu et pourquoi pas acquérir une petite reproduction que je regrette un peu d’avoir reposée dans le bac cette fois-là. Je fais tout le tour, ne la trouve pas, sauf sur un trombinoscope qui me donne le numéro de son atelier : fermé. Elle expose à Paris, n’est pas revenue de son vernissage.

Je suis un peu trop gênée par le regard des exposants pour vraiment m’approcher ; j’aperçois et glane : du kintsugi souriant, des affiches austères obtenues par la manipulation (ludique, une visiteuse s’y essaye) de tampons de briques minuscules qui ont du être infernales à graver, une systématique des grands aplats colorés et arrondis, traversés de petits points plus rectangulaires. Je trouve ça un peu facile, mais en dépassant le stand, un tableau le ferme qui lui me plaît : ce sont les mêmes formes mais la couleur chatoie en dégradé, rend si douce cette Barbapapa. Tous ces gens qui font.

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Lundi 5 octobre

Herbes-algues, Ophélie sans eau

Je sèche le cours de stretching postural. Pas l’énergie, pas l’envie. Fatiguée de lutter contre moi-même, toujours s’efforcer, la moindre envie convertie en devoir. Le boyfriend a raison, je mets de l’enjeu partout. Je n’y arrive plus, je n’arrive plus à vouloir, je voudrais pourtant.

Sur le conseil de la psy, je liste mes tentatives de contrôle au quotidien. Ce journal y figure. Retenir ce qui s’est passé, le temps qui passe. Les TOC évidemment. Plein d’autres choses. Les lignes du carnet offert par H. se remplissent. Dans l’accumulation, je le vois, le boyfriend a raison, je suis psychorigide. Bordélique et adaptable, mais crispée de la psychée. Je me fais l’effet de quelqu’un qui tente de colmater une construction, un château de sable qui prend l’eau de partout, s’affole et s’épuise à retenir ce qui ne peut l’être. Soudain, j’ai envie, enfin pas envie, besoin, non même pas, je ne peux plus faire autrement que de tout lâcher, pas comme on lâche prise avec grâce et stoïcisme, non, lâcher l’affaire, tout abandonner. Je ne sais pas si c’est une étape constructive ou une impasse dépressive, je ne sais plus ce qui a du sens, où je le mets.

Je finis par m’en ouvrir au boyfriend, m’en ouvrir pas comme une confidence mais comme une noix qu’on ouvre, qu’on crack open, le soir alors que je devrais aller me coucher, et tout y passe, toutes les peurs, celle de sa disparition aussi. Je t’ai fait vivre un truc pas facile, il dit et c’est réciproque. Il dit aussi c’est une étape, c’est sûrement vrai et c’est de l’angoisse, les questions existentielles. Tiens, c’est vrai. Parce que ça ne bouclait pas comme de l’angoisse, je n’y avais pas pensé, ni donc à prendre un Stresam.

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Mardi 6 octobre

Et pourquoi tu serres les mâchoires ? Je n’ai pas la force de me faire psychologiquement secouer par mon ostéo grand manitou, alors j’esquive. Aujourd’hui le corps, demain la psyché ; aujourd’hui l’incarnation de la psyché, demain le corps analysé.

Ça va mieux, j’accepte de ne rien faire. Non que je ne fasse rien, mais je ne fixe pas de but à mes activités. Il y a l’appel du soleil, qui enjoint à profiter de lui malgré la grisaille annoncée, mais aussi l’appel de la sieste. Allongée dehors sur un mince tapis de yoga, je me rapatrie à l’intérieur après que les os commencent à passer à travers la chair.

Je lis un roman de Jeanne Benameur, où la lecture est justement suspectée d’être un truc de fainéant. Présent ? C’est une lecture qui ralentit, le récit comme son lecteur. Les choses sont posées, observés, et les gens écoutés, surtout lorsqu’ils ne parlent pas. L’autrice débusque la vie muette derrière les discours qui la lissent, bouchent l’accès aux fissures.

Une fatigue hivernale me prend au moment de ressortir pour acheter de la pulpe de tomates — je ne comptais pas ressortir, mais je comptais aussi me lancer dans un chili con patate douce, persuadée d’avoir tous les ingrédients. C’est enfin l’automne le soir dans les rues.

Trop de tueries dans Narcos. On se nettoie l’âme en entamant le visionnage de Robin des bois ; c’est une joie d’anticiper, de mimer les passages dont on se souvient bien, une joie de découvrir qu’on en avait oublié d’autres et des bons.

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Mercredi 7 octobre

La séance de psy est lacrymale. J’essaye de continuer à vivre normalement, mais la situation n’est pas normale, me rappelle mon interlocutrice. Mon corps, mon vecteur de vie est bouleversé, tous mes repères vont être bouleversés — peut-être pas tous, nuance-t-elle, mais beaucoup. La cartographie est à refaire, ce que je pense ou sais être un corps sain, en bonne santé, le cancer fait bouger les lignes, ma vision des choses va changer.

« Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte de toutes les implications d’un cancer. Je pourrais vous les lister, mais j’ai peur de vous faire peur. » Elle m’invite à me renseigner sur la maladie, à me rapprocher d’autres patientes ou de lire leurs témoignages pour valider mes ressentis en les sachant partagés, et me donne les référence d’un livre sur fatigue dans le cancer, « puisque vous aimez lire » (moui). À la réticence que j’éprouve, je me rends compte que j’ai beau être arrêtée, je fais exactement ce que faisait ma mère en continuant à travailler : ne pas vouloir se considérer comme malade. Jusque là, j’ai évité autant que possible, les magazines Rose dans les salles d’attente, les forums de discussion, les cercles de paroles ; je n’ai pas voulu devenir experte de ma maladie, j’ai tâché de la laisser à l’hôpital, de la circonscrire au maximum, pour laisser la place à tout ce qui n’est pas le cancer et voir mes amies et lire et manger de bonnes choses et prendre des cours de stretching postural…

Je dois, il faut, il faudrait. Trop d’injonctions dans mes paroles. Ce que je me mets comme exigences dans une telle situation. La seule question qui vaille, explique la psy, c’est : est-ce que j’en ai envie ? est-ce que ça me fait du bien ? Si c’est regarder une série idiote, alors c’est regarder une série idiote. « Elle ne se rend pas compte ! », s’exclame rigolard le boyfriend le lendemain, quand je me demande si j’ai envie d’aller au cours de stretching postural ou si je considère qu’il le faut, « elle en a rajouté une couche ». Sur le moment, je n’ai pas vraiment envie d’aller au cours, mais je sais que ça me fait du bien ; les deux questions posées comme synonymes (est-ce que j’en ai envie ? est-ce que ça me fait du bien ?) peuvent être contradictoires.

L’écriture automatique tricotée, vous connaissez ? Je connais l »écriture automatique et le tricot, pas la combinaison : il s’agit, une fois la feuille noircie des pensées qui viennent sans distinction, de la faire pivoter à 90° pour continuer à écrire par-dessus, de manière à ce que l’ensemble soit illisible. Ne pas pouvoir se relire ! Je me cabre à l’idée (et me rappelle que ma psy parisienne avait voulu me faire écrire une lettre de rupture à brûler sans l’envoyer)(j’avais résisté à l’envoi, mais évité le symbole et la matérialité des flammes). Avec l’écriture automatique, l’idée est de reprogrammer le cerveau, pour tenir compte du process et pas du produit fini. Je cherche toujours la production, tout est produit. Je ne fais rien pour moi, mais toujours pour le montrer (à travers mon blog, les réseaux sociaux).


Soirée Narcos + la fin de Robin des bois.

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Jeudi 8 octobre

À chaque cours de stretching postural sa révélation : ma seconde se fait sans réelle rotation de la cuisse. J’ai assez d’ouverture de hanche pour ouvrir latéralement si bien je n’ai jamais vraiment fait partir la spirale de son origine (c’est la même chose qu’A-S avait tenté de me corriger cet été en retiré à la barre). De nouvelles sensations dans les muscles sur le côté et l’arrière des cuisses s’ensuivent.


Après le dernier épisode de la première saison de Narcos (je ne suis pas certaine de regarder les suivantes), nous poursuivons notre revival Disney avec les Aristochats. Le dessin, les expressions, les oies, c’est un régal.

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Vendredi 9 octobre

Départ à 7h30, chimio à 8h15. Je finis ma nuit dans un nuage sonore de bips (qui signalent la fin d’une poche), de meuleuse intermittente (gros travaux de rénovation à l’hôpital) et de paroles échangées entre patientes et infirmières (les dates de naissance sont toujours bien antérieures à la mienne). On sait tout des constantes vitales des uns et des autres. Comme d’habitude, j’ai 9/5 de tension au réveil ; une patiente qui a oublié son bêtabloquant est, elle, à 22. Vingt-deux ! « Faut pas détraquer nos instruments comme ça dès le matin », blague à demi une infirmière. La dame en face de moi fait très exactement le double de mon poids ; elle a un peu perdu, non ? Son mari fait attention à la maison alors elle aussi.


Journée à somnoler et doomscroller. Bismillah, c’est les ténèbres : je finis par chercher l’origine de l’expression (une tentative de flic pour s’infiltrer dans une discussion lycéenne).

Le chili sine carne à la patate douce est encore meilleur réchauffé.

Avec les températures, je passe au bonnet à l’intérieur. Évolution Pokémon hipster unlocked.

Soirée réjouissante à découvrir le Disney Kuzco sur le canapé-lit qu’on n’a pas pris la peine de replier.

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Samedi 10 octobre

guilleret le croissant pour le petit-déjeuner
pantalon en lin trop léger, qui ne chauffe plus rien sur les jambes
remplacé par un pilou-pilou
puis un peau à peau, lui si beau
nos kilos perdus mais pas pour tout le monde
je lui mangerais les fossettes
de son rire
pour rien on est bien
soleil intermittent doux à travers les voilages


Cinq, six kilos de perdus : le poids d’un pack de lait. C’est lourd.


Je tente l’écriture automatique tricotée conseillée par la psy, écrire ce qui vient, puis retourner la feuille à 90° pour continuer et rendre illisible à soi et aux autres, faire advenir quelque chose par la promesse immédiate du secret. L’esprit qui mouline si facilement cesse soudain lorsqu’il est ainsi mis sur écoute, il faut le leurrer, lancer des amorces artificielles, s’écouter écrire avant de transcrire en roue libre. Quelques mots s’écrivent que j’ai la tentation de vouloir conserver, retenir, ce n’est pas le propos. Moment de suspens avant de recouvrir l’écriture par l’écriture, mais il faut ce qu’il faut, j’emploie sans cesse le verbe, il faut, il ne faut rien, je l’écris, le remplace : je veux. Visuellement, l’écriture tricotée tient moins de la maille que du labyrinthe. Encore faut-il y entrer pour pouvoir en sortir.


Je ne me bats pas contre le cancer (les traitements le font pour moi), je me débats contre moi-même. Comme je ne suis pas assommée par la douleur ou la fatigue, j’ai l’illusion d’être en forme. Alors je pars d’un bon pas et suis toujours surprise de devoir rapidement ralentir. Alors j’attends de moi d’être capable d’écrire, ou d’apprendre, de persévérer en tous cas dans quelque chose de quelque ampleur, qui me donnera une sensation d’accomplissement, mais cela réclame une attention soutenue, que je ne suis pas capable de soutenir bien longtemps — assez longtemps néanmoins pour avoir l’illusion que c’est une question de volonté, pour approcher la spirale de l’auto-détestation, l’angoisse de ne jamais y arriver. Quand le questionnaire de l’hôpital me demande si j’éprouve de la difficulté à me concentrer pour lire un livre ou regarder un film, c’est en toute honnêteté que je coche : « Pas du tout. » Parce que mon seuil est autre, il passe sous les radars.

Je prends conscience de tout cela en m’informant sur la fatigue liée au cancer, sur conseil de la psy. Elle ne veut pas m’affoler, mais il vaut mieux que je sache. Cette fatigue a un nom spécial, l’asthénie. Elle peut perdurer des mois voire des années après la fin des traitements. D’où l’affolement appréhendé. Abattement plutôt. Et colère dissimulée dans la mâchoire qui se crispe à nouveau.

Les mots me manquent régulièrement ces derniers temps. Des béances à l’oral. Plutôt qu’avec des synonymes, mon cerveau meuble avec des approximations sonores : si je cherche échancré, je ne parviens après un temps de latence à mouliner qu’à élagué (au sujet du maillot de bain très Alerte à Malibu repris par le boyfriend pour l’entrée « rescue » d’Inktober). Ma mère avait oublié son code PIN de carte bancaire pendant son cancer, je m’en souviens. Le même depuis des décennies, et plus rien face au pavé numérique. Il avait fallu que la banque le lui renvoie par courrier ; la suite des quatre chiffres n’avait rien ravivé. Pas de bon sang de bon soir mais c’est bien sûr. Juste quatre chiffres qui auraient pu en être quatre autres.

Je n’en suis pas au brouillard cognitif, ce n’est pas handicapant au quotidien, mais mes capacités mentales sont un peu diminuées. J’ai du mal à l’accepter, quand mes capacités physiques sont déjà diminuées. Ça touche à l’identité. En prépa, j’étais la fille qui danse ; au conservatoire, la fille en prépa. Il faut que ça bouge ou que ça gamberge vite pour que l’estime de soi se maintienne à niveau.

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Dimanche 11 octobre

De réussir à articuler ce qui s’est joué hier soir, cela va mieux. Ou peut-être est-ce d’avoir encore des cuillères. Ou de n’avoir pas zappé les quelques mouvements de yoga au réveil.

Petite barre de danse jusqu’aux petits battements : c’est bénéfique. Il faut que je réussisse à maintenir ce niveau d’activité physique, sans me décourager à  chercher une progression qui ne m’est pour l’heure pas accessible. Ne pas le penser comme reprise (vers une remise à niveau), mais comme pratique en soi.


Goûter avec les filles de la danse du mardi chez Monsieur M., salon de thé bobo de Roubaix. Brookie pistache et chocolat chaud (au lait d’avoine) avec de la crème de marron (une riche idée) : je nourris bien mon ténia. Cela me fait grand plaisir de les retrouver. Elles me racontent entre autres les hauts faits de mon remplaçant de l’Opéra-de-Paris, qui enchaîne après la barre avec huit grands pliés au milieu. F. a dû se munir d’une gourde de plus grande contenance et L. a du mal à descendre les escaliers le lendemain… mais y trouve de l’énergie pour le reste de la semaine. Des nouvelles sont apparues, ne cessent d’apparaître, probablement attirées par la tête d’affiche ; j’espère ne pas engendrer trop de déceptions lorsque je reprendrai le cours. Dans la voiture au retour, j’apprends que la fille de la discrète T. est une pianiste concertiste internationale.

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Lundi 12 octobre

Cours de stretching postural : nous sommes deux et passons l’heure à réapprendre à marcher. Le but pour moi : ne pas perdre la rotation externe de la jambe lors du transfert de poids (et aussi, ne pas déposer son poids à chaque pas, garder une petite tension sous la voûte plantaire, pousser sur le gros orteil à l’arrière pour repousser le sol comme si on se projetait depuis des starting blocks, maintenir le sternum vers le haut, la tête en arrière). C’est fou comme une action si simple qu’on n’y pense plus devient d’une complexité effroyable lorsqu’on commence à la décomposer consciemment ; tous ces muscles à activer d’une certaine façon selon une certaine temporalité semblent impossibles à concilier. C’est pourtant une étape indispensable si on veut rééquilibrer l’ensemble pour être en chaine musculaire et ainsi avoir un mouvement efficient qui n’use pas (ou peu ou beaucoup moins) le corps.

Chez moi, le muscle au niveau de la patte d’oie est faiblard, je mets bien vingt minutes à le sentir et à l’engager. À force d’explications et d’asticotage, je finis par voir, par ne plus voir que ça : mes mollets qui se tournent vers l’extérieur, entraînant les genoux vers l’intérieur. Je suis encore plus en-dedans que je ne le pensais ! Mais c’était catastrophique, je m’exclame alors qu’avec beaucoup de concentration et d’effort pour maintenir la rotation en dehors, j’arrive simplement à des jambes… droites. Toujours aussi portée sur le ménagement, la prof confirme : « C’était vraiment catastrophique. Là, pour la première fois, tu as les jambes droites, youpi. » Au lieu de me réjouir, l’avancée aurait tendance à me déprimer. Il y a encore beaucoup de catastrophes rétrospectives comme ça à venir ? Il n’y a rien qui va, en fait. Cette impression, partagée par mes camarades dépitées, me rassure un peu. Ou plutôt, à les rassurer (en vain), je m’extirpe du dépit dans lequel je les constate s’enfoncer.

Ce sont les appuis au sol qui débloquent la compréhension de l’organisation de la chaîne musculaire pour moi : lorsque j’avance le pied, je dois penser à mettre davantage de poids sur la tranche externe (et basculer le poids vers le gros orteil seulement lorsque le poids est passé dans l’autre jambe et que le pied à l’arrière sert la propulsion). J’ai l’impression d’avoir le pied en haricot en faisant ça, mais ça déverrouille la cheville et me laisse la possibilité de faire tourner le tibia ; le mollet se trouve ainsi bien derrière comme il se doit d’être, au lieu de lorgner vers l’extérieur.


La consultation est une série de petits rires polis d’incrédulité. Un ténia. « Ce n’est pas commun », observe mon médecin généraliste. Il doit étudier les traitements : « On n’en voit pas souvent par ici. » Et de répéter une nouvelle fois que, normalement, ça vient de la viande de porc mal cuite. J’opine du chef, en bonne pesco-végétarienne consciente de l’absurdité. Il me faut un certain temps pour que « porc » et « par ici » coïncident : à Roubaix, quartier de l’Alma qui plus est, c’est effectivement haram pour une bonne partie de la population ; les musulmans ne risquent pas de choper un ténia.

Je le signale tout de même à l’infirmière qui me rappelle pour faire le point entre les chimios. Elle est morte de rire : « Un ténia. Mais quelle idée, madame [souris] ! » Comment je m’en suis aperçue ? « Je vais l’écrire tel quel dans le dossier, ‘tagliatelle blanche’, ça fera rire les médecins. » Une médecin me rappelle peu après : elle veut des examens avant la prise du vermifuge. Je vais donc devoir garder encore un peu mon animal parasite de compagnie (alors que j’avais déjà signalé la chose il y a quinze jours).


Cours de stretching postural, rendez-vous chez le généraliste, passage à Lerclerc, à Paris Store, une machine lancée à étendre… j’ai peut-être présumé de mes forces ; elles y sont toutes passées. L’inflammation du boyfriend reprend. Je me couche pas sereine, alors qu’il claque des dents et gémis dans son premier sommeil. Je n’ai pas l’énergie que ça recommence… (Heureusement, cette fois-ci le Doliprane contient la fièvre.)


Quand soudain, 23h45 je me souviens avoir mangé une bouchée de jambon de Parme dans l’assiette du boyfriend, pour voir si ça passerait, si je pourrais mettre entre parenthèses mon régime pesco-végétarien le temps de parer la fonte musculaire des chimios. C’est cru, le prosciutto. Est-ce que j’aurais chopé le ténia dans cette unique bouchée ? Tout ça pour une vaine tentative de diversifier mes sources de protéines ? (Laissez-moi avec mes œufs et mes légumineuses.)

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Mardi 13 octobre

Deux allers-retours matinaux au laboratoire pour récupérer les pots puis en rendre un. Prélèvement pour analyse parasitologique des selles : belle manière de (ne pas) dire qu’il faut pitrouiller son caca avec une spatule pour remplir au tiers un pot qui ressemble en plus gros aux pots de colle qu’il y avait avant les tubes UHU. On glisse ensuite le pot dûment étiqueté à son nom et prénom (pas moyen de me défiler, c’est mon caca) dans un sachet opaque à sceller, où figure une espèce de symbole radioactif — beware, biological hazard, risque infectieux. Ça fait drôle de prendre le métro avec de la merde dans son sac.


Contrecoup de la journée d’hier : je suis fracassée de fatigue. Doomscroll assommant et sieste comateuse dans la chaleur du boyfriend, les pois blancs de la couverture existent doucement dans la lumière automnale quand je rouvre les yeux avant de me rendormir.

Porridge d’automne : flocons d’avoine, pomme, purée de noisette, cannelle, sirop d’érable, le tout arrosé de lait de riz et passé deux minutes au micro-ondes. Le combo, déjà testé froid avec des Weetabix, est adopté.

Le soleil arrive pour la golden hour, intense, déchirante. Je me fais une demie-heure, trois quarts d’heure de sanatorium sur la terrasse — c’est l’expression du boyfriend qui ne voyait pas le livre dans mes mains d’où il était. Reliques. Une très belle lecture, intense, déchirante elle aussi, mais dans le retrait de la lumière, dans le silence qu’elle fait autour de trois vies arrêtées-continuées.

Auto-détestation de doomscroll en soirée, après un divin filet de maquereau fumé. Je n’ai plus trop d’appétence pour le poisson cuit, mais alors le maquereau fumé… je ne m’explique pas l’effet que ça me fait.

Nonbinaires

Martin Page efface l’espace du titre de son recueil, Nonbinaires comme un tout plutôt qu’une soustraction, une contradiction, qui dirait binaire ou bien non-binaire. Vade retro XOR, le langage poétique détricote les 0 et les 1. Être ou ne pas être, telle n’est plus la question. (Comment exister ? dans notre société ?)

si on avait su qu’on n’avait pas besoin
de tenter d’être
ce qu’on n’était pas

Le sujet continue de me rendre perplexe, mais c’est peut-être plus simple que je ne le pense. Peut-être que non-binaire, c’est juste une nouvelle accolade le long d’un spectre féminin <–> masculin, un nous sommes ici et ici et là et pour que le curseur puisse continuer à bouger, on l’échappe de la ligne le long de laquelle j’ai appris à le faire coulisser. Plutôt très satisfait, satisfait, peu regardant, carrément mécontent ? Plutôt femme fatale, mère au foyer, jeune fille, garçon manqué, fille manquée, mec lambda, mâle alpha ? Nonbinaire devient une accolade le long du spectre, ça n’existe pas et ça vous prend dans les bras quand même. Quelque chose comme ça ?

s’interroger libère
le point d’interrogation est une clé
qui s’adapte aux serrures

qui suis-je ? n’apporte pas la nécessité
d’une réponse claire et définitive
qui je ne suis pas en revanche
est
plus précis

Je ne suis pas homme, enfant ou si parfois, je ne suis pas mère, ogre, vieillard, comptable, chanteuse, fée du logis, je ne suis pas racisée, ouvrière, trans, queer, ordonnée, grosse, patiente (ou alors substantivée). Jusqu’à preuve du contraire, je suis cis et hétéro. Souris en ligne. It me. Je me sens souvent plus fille que femme, je rabats le genre vers l’enfance, c’est mon a-genre asymptotique à moi. Je porte des robes, je fais de la danse classique, je ne veux pas d’enfant, je ne me maquille pas, je ne prends pas soin de ma peau, mon budget cosmétique est non-existant, me vernir les ongles une corvée de chimio. Me sentir femme ne m’intéresse pas, juste désirée et surtout : aimée. Avec mon crâne nu, je disparais agréablement de l’espace genré ; on m’appelle parfois monsieur, je cesse d’être seulement une femme pour n’être plus qu’un individu, et j’aime bien ça, être juste moi, j’aime bien exhiber ce crâne nu qui perturbe, sans grandes boucles d’oreilles ni style affirmé pour dire autre chose que la maladie. Comme le bourdon de la pub pour le sucre, je suis là, juste ça. Je disparais derrière mes foulards, vous observe depuis la cabane de mes hoodies.

je suis devant vous les mains ouvertes
le clou du spectacle réside dans cette vérité
je ne veux rien
sinon continuer à être normal comme je le désire
continuer à être normal en défiant la norme
merci

Peut-être que tout ce que je vis sans souscrire à un idéal de féminité, d’autres éprouvent le besoin de le déclarer non-binaire. J’aurais tendance à vouloir élargir ce qui se fourre sous le féminin, le masculin, réclamer des prérogatives des deux genres pour les deux sexes, mais si ça marche mieux pour d’autres avec l’invention d’un troisième, d’un autre terme, sautons la thèse, l’antithèse, arrivons direct à la synthèse.

Peut-être qu’a-genre, c’est genre saoulé par la comédie sociale ?

je me dis peut-être que la virilité ne doit plus exister
ou seulement pour Halloween
comme un costume de cosplay
un kink antique
une virilité qui sait qu’elle est de la comédie
pas obligatoire

le lien et le jeu social sont tremblementdeterriens
et douloureux pour moi
[…] ma manière d’être là c’est
en fantôme
queer fantôme ça me va ça me ressemble je crois
je me sauve mais je ne fuis pas

Est-ce que c’est juste ça ? est-ce aussi simple ?

la réalité est complexe et notre tâche est
de la complexifier encore

Complexe comme un dégradé aquarellé depuis le drapeau LGBTQIA+ ou le drapeau non-binaire ? C’est complexe si on veut identifier toutes les nuances, mais simple à contempler, non ? Dites-moi juste vos pronoms, comment je dois vous articuler dans la langue pour que vous continuiez d’exister lorsque vous n’êtes plus là en face de moi, mais que je parle de vous à d’autres (est-ce qu’elle, est-ce qu’il, est-ce qu’iel va bien ?). Je n’ai in fine pas vraiment besoin de comprendre, si ça vous va.

considérons les gens pour ce qu’ils sont
pas pour ce qu’il nous semble qu’ils sont
offrons-nous la grâce d’être surprises

un miroir ne s’achète que cassé
les usines les produisent comme ça
[…] un miroir est brisé dès le départ
il coupe le visage et l’âme tout le temps
mais
ce n’est pas sans remède
ça demande du travail
pour le polir et abolir son tranchant
ce sont nos mains et notre esprit frondeur
qui vont façonner
la capacité d’un miroir à nous renvoyer une image
juste
de nous-même
[…] je suis qui je suis et depuis lors
les miroirs sont réparés

Je ne sursaute plus comme si je découvrais E.T. dans le miroir. C’est moi. Qui moi ? Quelqu’un. Un substrat à névroses et vivre et lire de nouvelles choses.

Revue de blogs #29

[…] quand on voit des femmes en train de parler ensemble, on les imagine en train de cancaner, parce que c’est généralement comme ça que les femmes sont représentées dans la culture mainstream. […]

Mais je pense au contraire que les discussions que les femmes poursuivent entre amies, en présentiel ou via ces notes vocales si pratiques, sont en réalité des rouages cruciaux du fonctionnement du monde. Ce sont ces échanges qui nous permettent de faire tenir nos vies, nos mariages, nos parentalités, nos santés mentales, nos vies professionnelles, nos rapports avec nos parents. Ce sont des conversations fondatrices, essentielles, instructives, bouleversantes, lorsqu’on a la chance d’avoir de bonnes partenaires de débat, des complices sincères.

Julia Kerninon, Des années d’amitié, Sur le fil

…

Winnie Lim, a new relationship with myself

My mistake was assuming my thinking self is my one self, so I lived my life according to what the thinking self needs.

Mon moi rationnel tend à regarder les autres de haut et déteste écouter leurs besoins.


So in my mind now there are a multitude of selves.

La psy de les asseoir sur différentes chaises.


I tend to brute-force myself into doing things because I have aspirations and expectations.

Every single day if not every single moment, I seek to overcome that frozen self. That on its own is exhausting. My partner simply flows along like water. Before living with her I didn’t know people can just flow along life.

Flow along life. Je pensais que c’était mon mode par défaut, puis j’ai découvert en devenant adulte que j’avais peut-être seulement été entraînée dans le sillage de ma mère, touche-à-tout pour qui tout problème a toujours une solution qui en vient à défaire le problème, next. (Est-ce même le mode par défaut de Mum ou une hygiène brute-forced upon herself car l’action est le meilleur remède pour ignorer ses maux et soigner ceux des autres ?)

Les périodes alternent, parfois massives, parfois brèves, de flow et de brute-force, sans que je sache si le flow est un état premier qu’une certaine forme de fatigue mentale vient entraver ou la destination d’un brute-forcing bien discipliné. (Est-ce que je m’en éloigne ou m’en rapproche en m’y efforçant ?)


But for now, the chronic dissatisfaction with my self continues.

Pas chronique, mais périodique pour moi.

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[…] when we grow up and live in a very particular circumstance/situation we tend to believe life is a certain way. There seems to be no way out of that life because its society, rules, conventions, relationship dynamics are all shaped a particular way. This determines how we perceive life, other people, and our selves. More importantly, it determines how we’re being perceived too. Many of us are not able to get out of that mould people insist on sticking us in.

Once I experienced a new and different environment I had a psychological breakthrough.

We perceive the world through a filter, and one of the best things that one can do in life is to improve that filter.

I am saying when life gets too narrow there are probably a multitude of ways to expand it. Sometimes instead of aiming for positive experiences and avoiding negative experiences it would be better to treat each experience as a learning experience.

Winnie Lim, the city that saved me

Nous sommes nombreux à ne pas réussir à sortir du moule dans lequel on nous colle avec insistance. Comment fait-on quand on, « people », c’est soi-même ? Est-ce l’intériorisation de perceptions extérieures, auxquelles on continuerait de croire alors qu’elles ne sont plus énoncées ?

Parfois, plutôt que viser des expériences positives et éviter les négatives, il vaudrait mieux traiter chaque expérience comme une occasion d’apprentissage. « Vivre, c’est faire des expériences » dirait Jocelyne, mon ostéo grand manitou.

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Si souvent je les vois chercher, désespérément, la cohérence avant le sens.

Monsieur Samovar, De quoi ça parle ?

À la fois je comprends le propos de l’enseignant (le sens-logique vs le sens-sensoriel) et je bugue comme les lycéens auxquels il enseigne : comment ça peut avoir du sens si ce n’est pas cohérent ?

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[…] de l’importance de laisser entrer de la nouveauté dans sa vie pour ne pas se laisser dépasser par celle-ci.

Florence, Carte postale culturelle #16 – Mon grand récap estival,
Les mots de la mouette

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On s’est demandé, un instant, quand même, pourquoi, vers quoi, on rentrait.

Marie Kléber, Il y a un mois…, Accrocher la lumière

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Peut-être que c’est cela que je ne comprenais pas : un livre peut ne pas être publié et avoir pourtant profondément existé. Il peut ne devenir aucun objet, ne rejoindre aucune bibliothèque, ne porter le nom de personne sur une couverture, et avoir malgré tout déplacé une vie.

Alice Legendre, Que caches-tu sous l’eau de ta langue ? Brèves de journal

Pensée pour mon manuscrit sur la danse et pour les livres auto-édités et trop peu lus de mon amie M.

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Après le récit d’une soirée d’éclipse :

[…] the people were always the point, everything else was just a convenient excuse.

Marie Le Conte, Do you know who I am? Do you? The Young Vulgarian

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I noticed that a lot of people in Beijing wore t-shirts that had slogans on them which were technically in English but didn’t actually mean anything. I fell in love with them straight away because they struck me as the moon to westerners’ bad Chinese tattoos sun.

Mon préféré : Blitzkrieg personality

Marie Le Conte, some Beijing t-shirts, The Young Vulgarian

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Dans le métro chaque matin, […] je me disais que ce rythme était à la fois écrasant et grisant. Il nourrit mon adrénaline autant qu’il vide ma batterie.

Sophie Gliocas, L’été où j’ai réécrit mon livre
suite aux conseils de mon éditrice
, Gang de plumes…

Je sais que je vais « payer » cette attention le lendemain et en effet, ce sera le cas. Mais je suis heureuse d’avoir pu participer, même à distance, à un événement qui me tentait et cela sans l’avoir cherché, ce qui est essentiel au moment où tout, pour moi, est effort.

Anne Savelli, Le monde qui vient, Fenêtres Open Space

Similaire économie de l’énergie ces temps-ci avec les chimios. Je peux faire plein de choses, mais ça se paye. Plein de choses, mais pas d’affilée. La joie en revanche en est presque décuplée.

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Supprimer votre parole ne changera rien à la normativité, si ce n’est que de l’accélérer un peu plus.

Karl, Ma résistance est ma parole, Les carnets Web de La Grange

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Not doing anything would be just the same as letting myself rot.

Diary of a Vagabond, Fumiko Hayashi
citation trouvée chez Karl

Métaphoriquement.

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Il n’y a pas de fresques, d’installations, de symphonies, de films en cinémascope, de chansons à succès, d’affiches, de titres de journaux, d’émissions, de colloques sur ces pratiques anciennes, contemporaines, futures, au destin d’angle mort. Je rêve d’un documentaire qui suive seconde après seconde la journée d’une femme de ménage. […] La vie ménagère dure longtemps. Si longtemps qu’elle provoque l’ennui. Ce sont des questions graves qu’on prend pour des questions idiotes. Les juger mal est plus pratique pour laisser perdurer l’assemblage, qu’on qualifie de viable. Imagine que ce temps rendu terne, caché, répétitif, discret jusqu’à l’invisible, devienne soudain le Graal, l’objet à admirer, à sculpter en statues sur les ronds-points, dans les musées, à reproduire en mosaïque sur les murs de bâtiments exceptionnellement grands, à longer en affiches dans les métros des agglomérations, à chanter et les refrains seraient repris, à exercer pour avoir l’air cool, à étudier en travaux universitaires et à prix-nobéliser de littérature, imagine que les trois quarts des gestes réduisant à néant des tornades de poussières éternelles deviennent vus, simplement vus, comme ils sont, vrais et réels, imagine ce changement.

Christine Jeanney, « vous êtes ici » 10 (chanson de geste)

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Évidemment, ça n’est pas exprimé verbalement à l’époque, comme une quantité d’autres choses dont l’éloquence est contrariée, et les odeurs s’épuisent.

Christine Jeanney, « vous êtes ici » 11 (emballement)

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Par exemple, le jour de l’enterrement de mon père, je n’ai pas eu accès aux retombées lointaines, féeriques, et à la transmutation de cette journée en histoires postérieures inventées. […] Si j’avais possédé un cerveau rhizomique, qui fonctionne en réseaux, en tentacules simultanés, j’aurais eu accès à tant de choses. […] Je n’ai pas mesuré non plus la revisitation du passé, comme elle transcende, et comment une tragédie grecque s’immisce dans la façon de se mouvoir, embrumée, de tourner la cuillère dans la tasse, de monter l’escalier pour s’écrouler dans un lit maintenant désossé, au bois réduit en échardes, en brindilles de rien.

Je n’ai rien vu, en la vivant, de mon histoire sociale.

Christine Jeanney, « vous êtes ici » 13

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Dans une famille aisée, habituée au prestige, il y a des codes de bonne tenue. On se surveille pour mieux se déployer ensuite. La surveillance s’intègre, s’avale comme une ampoule de vitamine D, par la posture droite du corps, que favorisent la danse, l’équitation – c’est-à-dire une activité de malaxage d’un des êtres vivants parmi les plus beaux qui soient en vue de le faire marcher, sauter, courir, en tant que bel esclave, activité intriquée avec ce qu’ils appellent l’amour, un lien dit-on incomparable entre maître et monture tant que celle-ci lui est soumise, ce qui constitue un bon entraînement pratique pour s’exercer ultérieurement à la domination perverse sur autrui, voire même au chantage affectif du « soumets-toi puisque je t’aime ».

Christine Jeanney, « vous êtes ici » 14

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I spent entire weekends with myself. I explored places, experienced what it is like to have no peer-pressured schedules or obligations, rolled around the floor because I wanted to, walked around taking in sights without the distraction of conversation, ate food I liked, took long road trips to nowhere stopping wherever I wanted, airbnb hopped like no tomorrow, took my time at musuems or sped through them, stared into nothingness without being interrupted, moped around in sadness without worrying it would affect someone else.

Living with people: it is like living with mirrors everywhere. It can be exhausting, because sometimes I just need to not be reminded of who I am.

Winnie Lim, aloneness

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« L’humilité est une vertu rare, démodée, souvent difficile à discerner. On ne rencontre qu’exceptionnellement quelqu’un chez qui elle brille, chez qui on perçoit avec stupeur l’absence des tentacules avides et anxieux du moi. »

Citation de Murdoch traduite par Thierry Crouzet

On me demande comment je vais. Je vais au mieux que je puisse aller.

Même réponse aux Comment ça va ? auxquels je ne sais plus quoi répondre. J’ai envie de conversations continuées ou in media res, sans avoir à donner de nouvelles qui n’en sont pas.

La vérité : tout le monde essaie des trucs, parce que nous sommes mortels. Moi, j’essaie l’ascétisme, et le sport par-dessus, c’est ma drogue à moi.

Thierry Crouzet, Juillet 2026

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la perte de temps née de l’abondance de temps à avoir devant soi […]

ana nb, journal des oiseaux et des pierres, le jardin sauvage
via Karl

Journal de fin septembre

Mardi 22 septembre

53.0 : la balance n’a jamais indiqué un poids aussi bas. J’étais au seuil de la maigreur ; je suis à présent au seuil de la dénutrition.

Je saute sur le ciel bleu et le saule pleureur radieux, dans mes fringues de la veille, direction le parc Barbieux. C’est fou qu’il faille sans cesse redécouvrir le bruit des graviers sous nos pas, et autres perceptions absorbées par les boucles de pensées. Quand je finis Danser jusqu’à soi et que je relève le regard, l’y laisse dans le feuillage, il je nous frémissons de petites perceptions leibnitziennes. La petite danse des arbres, écrit Coline Pierré. Quand on regarde vite, soi-même en mouvement, l’image est stabilisée, les micro-mouvements gommés ; il faut le temps long et la fausse immobilité pour que les oscillations minuscules de notre corps cessent d’annuler celles de ce qui nous entoure. La lecture sur un banc fait ça.

Le parc Barbieux a toujours des étonnements en réserve. Je n’avais jamais vu ce fruit rouge qu’on dirait en plastique translucide.

Attaqué par un akène noir de pissenlit géant, un promeneur secoue sa main, cherche ce qui l’a percuté : ce sont deux libellules appareillées l’une au-dessus de l’autre, à la verticale.

Je traverse le parc dans un ralenti bienheureux, jusqu’à la boulangerie, coup de chaud, fin de la forme : le ralenti du retour est tout autre, cacochyme plus que cinématographique. Après un bol de gaspaccho (au frigo depuis un mois, sorti in extremis en ce début d’automne), je n’ai plus la force que de comater, muscles grippés grippaux.

Après une généreuse salade de chèvre chaud (2 cabécous 1/2 par personne), nous regardons les deux premiers épisodes d’Adolescence, chacun un unique plan-séquence. Quand, dans l’école, un couloir débouche puis une porte se ferme sur un élève qui joue de la batterie, je me demande s’il ne s’agit pas d’un clin d’œil à (la BO de) Birdman. On pourrait croire que les transitions créent des temps morts, le temps de passer d’un lieu à un autre, mais c’est tout le contraire, il n’y a pas de pause, la marche de l’enquête ininterrompue nous fait sauter d’un personnage à un autre comme Tarzan à une nouvelle liane.

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Mercredi 23 septembre

On aborde la question du contrôle avec la psy. C’est évident dans les TOCs. Vous savez que c’est mauvais pour la santé ? me demande la psy après que je lui ai expliqué en quoi ils consistaient. J’acquiesce à l’évidence, le savoir n’empêche rien. C’est seulement après la séance que je me rends compte que je m’en doute, mais n’en sais rien ; je croyais au contraire qu’il était mauvais de ne pas se vider la vessie entièrement.

Les stratégies de contrôle n’ont pas évité ce qui vous est arrivé, n’ont pas évité le cancer… Je le sais, mais de l’entendre dire, je prends soudain conscience que, face à la preuve de leur inefficacité, je ne réagis pas par leur abandon, mais par davantage de contrôle. Je redouble de contrôle comme de vigilance. Je suis le mec de cette blague idiote, qui plante des presse-purée pour éloigner des girafes, et voit un biais de confirmation dans l’objection de son interlocuteur sain d’esprit : il n’y a pas de girafe par ici !

Le rapport au travail est ce qui nous occupe pendant la majeure partie de la séance. Est-ce que je me pense plus compétente ou performante ? La question me laisse perplexe… parce qu’il y a une différence ? je demande, tout en comprenant que mon incapacité à les distinguer lui donne sa réponse, constitue le nœud (un nœud ?) du problème. Elle doit expliciter plusieurs fois, je bute à reprendre les deux termes, compétences et… ? Compétence et performance. Le nom reste mieux que l’adjectif. Être compétente : avoir des outils adéquats dans son bagage ; être performante : s’attacher à avoir le meilleur résultat, aux classements. J’objecte que je ne vise pas quelque classement que ce soit pour mes élèves. Mais pour moi ?

Se rejoue la perplexité dans laquelle m’avait plongée, au cours de mes études, une page de grammaire latine expliquant le fonctionnement du superlatif absolu (être très bon) et du superlatif relatif (être le meilleur). Il me semblait qu’il y avait erreur, que ce devait être l’inverse, que l’absolu était d’être le meilleur. Il me faut toujours faire un effort pour entendre relatif comme relation à un groupe de référence. J’ai beau savoir qu’on peut être le meilleur en étant très moyen si le groupe dont on se distingue est mauvais — les aveugles, le borgne, le roi —, ça ne rentre pas. Très me semble bien faible pour un absolu. Il faudrait être très et, ça me semble plus sûr, le meilleur des très.

Viser la performance à la place de la compétence, c’est la voie directe vers le burnout, observe la psy. Alors justement…

On se quitte sur la suggestion de lister les occurrences du contrôle dans le quotidien. Le soir, lors de la préparation du repas, je ferme le robinet pendant que le boyfriend prend le temps de récurer un plat, puis je change de plaque de cuisson la casserole qu’il a posée sur un cercle plus large qu’elle. Ça, c’est du contrôle, analyse-t-il. Je ne peux pas faire comme je veux, je dois faire comme toi tu aurais fait. Sa remarque me perturbe : pour moi, ce sont simplement des gestes visant à éviter un gâchis (d’eau et d’énergie). Je le laisse bien couper les légumes comme il l’entend, même si j’aurais spontanément adopté une autre découpe.


Le troisième épisode d’Adolescence est incroyable, plan séquence en huis clos entre le coupable et l’experte psychiatre, fouille et affrontement psychologique. L’actrice réussit à la fois à paraître poker face et à laisser transparaître l’émotion, l’effroi, qu’elle nous communique d’autant mieux qu’elle s’efforce de les cacher à son interlocuteur.

Le quatrième et dernier épisode en revanche est décevant. Non seulement on ne se retrouve pas au tribunal comme on l’aurait anticipé, mais l’exploration familiale, parti-pris en soi hyper intéressant, est surtout larmoyante : la tension retombe comme un soufflet après l’épisode précédent.


peu à peu
peau à peau
trouver le chemin du sommeil
retrouver le chemin l’un vers l’autre
l’un contre l’autre
longuement
l’apaisement
et tout ce qui n’en est pas
peurs profondes ni sondées ni articulées
au bord et loin de l’excitation
peu à peu
peau à peau

…

Jeudi 24 septembre

Le cours de stretching postural est assez intense, mais je tiens plutôt bien, avec pauses et exercice de saut zappé. Ça me fait du bien au dos. En sortant, je discute quelques instants avec une nouvelle intronisée par A. : elle me donne une piste qui se révèle parfaite pour trouver le cadeau d’anniversaire du boyfriend. L’affaire est rondement menée, au soleil de surcroît, avec une facilité qui semble rouvrir les possibles à l’infini, ville offerte à mes pas. Je modère tout de même mes ardeurs, traverser le Vieux-Lille pour un sorbet serait de trop, j’en ai confirmation sur la fin du trajet retour. Alors je lis Sauvage sur la terrasse. Météo et ressenti sont décidément alignés : c’est une belle journée.


J’ai testé les astuces Instagram de (1) faire bouillir le tofu dix minutes avant de le faire frire avec (2) un peu de farine dans l’huile et ça marche : moelleux à l’intérieur, croustillant à l’extérieur.


Premier épisode du Problème à trois corps : la Chine communiste n’est pas un ancrage fréquent dans les séries, le décentrage fait du bien. En revanche, toutes les scientifiques d’Oxford sont des (top) modèles et Keira-Knightley bis me fait sortir du personnage tant elle fait avant tout actrice. La complexité redoutée de cette série est pour le moment inexistante : il n’y a pas de cohérence à (r)établir à partir de pièces disséminées, la narration est telle qu’on attend sagement qu’on nous explique.

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Vendredi 25 septembre

Ça y est, la perte de poids a atteint le stade où on me prescrit des compléments alimentaires.

Aujourd’hui, je suis en chambre individuelle, c’est royal, je peux pioncer tout au long de la chimio. La dose a été revue à la baisse ; la médecin a trouvé mes mains trop atteintes.

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Samedi 26 septembre

[rêve] les grains de maïs et une partie du plat sont prélevés, mis dans un petit coffret pour que le reste soit… mélangé ? Il semblerait que mes affaires aussi, mon ours en peluche avec mes affaires dans un plus gros coffret et tous les coffrets dans une espèce de colonne Morris facettée que l’opposante fait pivoter, on suspend notre respiration, elle fait défiler nos prénoms, s’arrête sur celui de la traître et en une pression sur un bouton brûle ses affaires, le passage en revue continue, c’est mon tour mais j’ai bon espoir, ceux des autres sont passés, ça ne passe pas, mes affaires sont brûlées, l’ours en peluche avec eux, pourquoi ? je n’articule même pas la question tant la détresse me vrille mes pleurs, mes affaires auraient pu être récupérées, récupération dangereuse, mon ours a été détruit, irrécupérable, n’existe plus


Déballés sur le lit, il y a deux bols à ramen et des cuillères-louches comme chez Ginza, puis deux bols cette fois-ci remplis chez Ginza et nous sommes tous deux contents de porter la louche à notre bouche. Pas de place pour un dessert, la bougie emballée dans un mouchoir reste dans mon sac. Le boyfriend a 46 ans et rêvait de ramen depuis sa sortie de l’hôpital, le bouillon bien chaud bien riche tout porc.


Alors que je m’apprête à aller rendre des livres à la médiathèque, L. me demande si je me rends à la restitution de stage de la nouvelle promo de notre formation. J’avais noté la date dans mon agenda et oublié. Sous le régime de l’imprévu, le rendez-vous n’a plus rien d’une obligation antérieure, bascule dans le pourquoi pas, et pourquoi pas en effet, retrouvons-y nous.

Je n’avais pas anticipé y croiser mes collègues (c’était pourtant couru) ; cela me fait plaisir de les voir, mais, est-ce leur présence ? sont-ce les performances des étudiants ? je replonge dans l’illégitimité et la crainte de la reprise. Quelle étrangeté que ce microcosme dont je fais désormais partie, sans m’en sentir partie prenante. Je salue plein de gens, qui me font valser-vriller en moi, tour à tour ou à la fois (ex-)élève, camarade, collègue, connaissance, tout est mélangé, je ne sais plus sur quel pied ne pas danser. Les deux, aucun. Dans le noir, je peux au moins apprécier la danse sans projeter aucun regret, je crois, de ne pas être à leur place ou à leur âge — nous n’avons décidément plus le même, et ça aide, ça ou le cancer qui me dédouane de toute performance, me couvre mentalement dans mes manquements au-delà de ce que je serais capable de faire en bonne santé.

Les contemporains dansent du Bagouet, aux gestes très mesurés, tandis que les classique dansent du et à la manière de Kylian. Un classique du contemporain et du néo-classique contemporain, à la limite on pourrait ne pas savoir qui danse quoi. Sauf qu’on le sait très bien, c’est flagrant dans les postures. J’imagine ma prof de stretching postural, quelques rangs plus bas, redresser toutes celles des contemporains, sternum et/ou épaules tombantes. Ce qui me frappe, c’est que le mouvement semble arriver aux contemporains sans qu’ils l’aient décidé, comme s’ils découvraient au réveil un habit qu’on leur aurait enfilé pendant le sommeil ah tiens, ça m’est tombé dessus et ça tombe bien ; alors que les classiques ne sont que volonté à se lancer dans le mouvement, elles se tiennent prêtes, intenses dès avant de bouger, sautent dans leurs collants-justaucorps pieds pointés, muscles prêts à s’engager. Les classiques habitent leur corps, le mouvement, quand la plupart des contemporains semble le visiter. J’ai beau voir ce que ceux-ci ont de sain (une espèce de dialogue avec ce qui se présente, sans attentes, sans forcer), je reste fascinée par l’intensité de celles-ci (même si ça implique d’arracher par la volonté quelque chose qui s’échappe, le danser quand même — je repense à cette expression employée par Winnie Lim brute-forcing yourself into doing something).


Dans les gradins me rejoint une étudiante que je ne connais pas, avec qui j’avais échangé sur WhatsApp suite à ma petite annonce pour chercher un(e) remplaçant(e) pendant les traitements de mon cancer. Elle-même a été soignée pour un lymphome l’an passé. Elle me salue avec chaleur, comme si nous étions amies ; je n’avais jamais vu son visage, ne me souviens plus sur l’instant de son prénom.

À la sortie, je discute avec une autre L., étudiante en danse contemporaine qui s’était retrouvée cobaye dans mes cours d’entraînement le jeudi matin. Avec son sourire contagieux et son enthousiasme pour le classique, elle fait partie de ces gens que, sans vraiment connaître, j’affectionne particulièrement ; des relations comme des embryons d’amitié in vitro, qui n’ont jamais eu l’occasion de se développer. J’ai plaisir à la revoir danser. Quelque chose ne colle pas, pourtant ; à plusieurs reprises pendant la restitution, je recompte les années qui séparent nos promotions : elle aurait dû être diplômée l’année dernière, année sans redoublants annoncés chez les contemporains. À la sortie, elle me raconte qu’elle a dû être arrêtée six mois pour une tumeur à l’oreille. Six otites avec tympan percé et une bactérie qui menaçait de filer dans le cerveau ont masqué la tumeur et retardé le diagnostic. Mâchoire bloquée, douleurs atroces, mois sombres. Elle raconte ça sans pathos, avec le sourire (parfois désolé) et des yeux immenses, écarquillés ; j’y reconnais la sidération de la maladie, de la douleur. Elle le confirme : elle a découvert, sait maintenant ce que c’est d’avoir mal. Elle a finalement été opérée en urgence (quelques semaines plus tard, c’aurait été trop tard) par une chirurgienne experte en la matière : tympan, cristaux, os… c’était la première fois de sa carrière qu’elle voyait une oreille si détruite, et si jeune. Vingt-quatre ans, sourde d’un côté, des accouphènes dont on tait l’une comme l’autre qu’ils seront probablement à vie. Sidération. Ça fait beaucoup de cancers pour une seule école, pour de si jeunes gens.

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Dimanche 27 septembre

Cela commence à faire un moment maintenant : je n’ai presque plus de sourcils.

Je lis. Des blogs. La fin de Sauvage, de Julia Kerninon (Selvaggio). Nonbinaire, de Martin Page. À table. Sur une chaise en métal sur la terrasse. Sur un, plusieurs bancs en bois au parc Barbieux. J’écris un peu, à peine, ce blog seulement.

La tension dans la mâchoire ne me quitte pas. Mon corps ne décolère pas. Chaque tâche domestique me semble un scandale indû.

Le boyfriend ne resale pas mon dahl. C’est assez rare. Je m’en sers une grosse assiette.

Mon poids remonte un peu. Serait-ce assez pour que je sois en SPM ?

Sur le canapé à ses côtés, mon corps se détend un peu. Le Problème à trois corps m’horrifie juste ce qu’il faut. Ou déjà trop.

Qu’est-ce que je fais de mes journées ? de ma vie ?

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Lundi 28 septembre

[rêve] j’attends pour qu’on m’opère, au ventre je crois, j’essaye de me soulager dans des toilettes jamais assez abritées


Lors de la restitution de stage de samedi, j’imaginais ma prof de stretching postural brûler de redresser les sternums et épaules tombantes des danseurs contemporains — dans leur marche de profil, c’était flagrant. Je ne me suis pas trompée. Au cours du lundi, le débrief ne se fait pas attendre, pas de mots mâchés : tous mal foutus, ces contemporains, une horreur. Évidemment.

On lui avait prédit qu’elle serait morte à vingt ans si elle refusait l’opération. L’ado aujourd’hui septuagénaire a persisté dans son refus : elle voulait pouvoir mettre des robes dos nus, sans immense cicatrice — du moins c’est ainsi qu’elle écrit sa légende. À l’époque, quand elle commençait un agenda, elle pensait qu’elle ne le finirait pas. Devant ma réaction horrifiée, elle secoue la tête : elle s’en fichait, ce qu’elle voulait c’était accumuler les connaissances avant de mourir. Elle a continué. Cinquante ans de rab plus tard, ça fait un paquet de connaissances.

« Vive, c’est faire des expériences », décrétait-elle une autre fois. Cette femme, c’est vraiment l’anti à-quoi-bon. Peut-être devrais-je chercher davantage les connaissances, apprendre plutôt que lire des romans et malaxer ce que d’une manière ou d’une autre déjà je sais. Apprendre des savoirs qui s’empilent, se croisent et se reconfigurent, qu’on se rappelle ce faisant, quand les intrigues, parfois même les atmosphères ou le style des fictions que j’ai lues s’effacent de ma mémoire. Parfois même je ne me souviens plus si j’ai ou non lu ou vu tel livre ou tel film. Quelle trace ont laissé en moi des expériences dont je ne me souviens plus ? En ont-elles seulement laissé une ?

La tuberculose lui a coûté un lobe de poumons, si bien que d’un côté la cage thoracique n’a plus le même volume sur lequel se reposer. Elle nous montre comment ça fait si elle se relâche : une asymétrie marquée. « Ça fait moche, » décrète-t-elle. Alors elle tient son bras, ses épaules au carré. En permanence. Je n’avais jamais rien soupçonné.

Ça fait moche. Elle est ostéo, kiné de formation, elle aurait pu dire que ça créait des tensions, des compensations douloureuses. Mais c’est le critère esthétique qui vient du cœur. Elle est très dans le paraître, observe le boyfriend. Peut-être la forme extérieure soulage-t-elle des ressentis intérieurs quand on vit avec des douleurs chroniques (des couleurs chroniques avais-je commencé à taper ; aussi, elle nous le fait remarquer quand nos tenues manquent de couleurs). Peu importe, au fond. Cette femme, c’est l’anti lâcher-prise (le sacro-saint), c’est la volonté qui prend prise sur tout ce qu’elle peut, et encore un peu. Faire du mieux qu’on peut : tant pis pour le reste, et tant pis pour soi si on n’a pas fait de son mieux. Un stoïcisme de fer.

Tout ce qu’elle nous raconte, elle le raconte sans rien interrompre du cours, élastique autour des jambes, démonstration continuée. Moi je m’interromps, la sidération parfois et ça me fait une pause, jambes qui tremblent, bouche qui souffle. On a travaillé sur la torsion de la cage thoracique et la remontée du sternum, encore une fois — une zone muette, dit-elle. Apprendre à articuler prend du temps. À la fin du cours, les élèves du cours suivant sont déjà là. « Tu n’avais pas déjà travaillé avec [l’intervenante classique de samedi] ? » me demande S. Si, si. Et de me lancer spontanément dans le tout début de l’extrait de Kylian où on progresse d’une attitude à l’autre en articulant de manière muette WAIT – FOR – ME. Avec la torsion, m’enjoint la prof. Je reprends les trois attitudes ; effectivement, c’est mieux.


Une heure de cours et un rendez-vous chez mon généraliste pour prolonger l’arrêt de travail : j’ai épuisé mon quota d’énergie pour la journée. Ensuite : comatage sur canapé, lecture emplaidée sur la terrasse (« ça va, au solarium ? »), épluchage de légumes pour le curry japonais cuisiné par le boyfriend (l’économe tout neuf bien acéré épluche une lamelle de vernis à ongle en même temps) et la suite du Problème à trois corps en tentant de grignoter les compléments alimentaires récupérés à la pharmacie (des galettes au cacao sans intérêt gustatif, très bourratives).

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Mardi 29 septembre

[rêve] en voiture avec ma mère et ma tante au volant qui fait des embardées minimisées jusqu’au moment où l’une nous fait dégringoler une colline un peu abrupte, par miracle nous n’avons rien, sauf ma tante qui s’est transformée en une espèce de petit four roulé façon maki / exposé dans une alcôve éclairée arrondie sur le dessus, un grand beau livre Café (Caffé ?) qui plairait à Melendili / il faut partir de cette maison ou cet appartement collectif, tout collecter de ce qui nous appartenait, plusieurs boîtes, il y en a trop pour ce que je peux porter avec mes bras, j’essaye d’emboîter les choses au maximum, ne pense pas à trier sauf un contenant avec pas mal de tampons usagés mal entourés de mouchoirs ça je jette, aussi discrètement que possible


« Tu vas pouvoir jeter les noix de cajou », se résignait le boyfriend il y a quelques jours, alors qu’il avait déjà plu sur l’installation artistico-ornithologique de la rambarde de la terrasse. C’était censé plaire aux corneilles. Aucune corneille n’est venue les manger, ni aucun autre oiseau, les noix de cajou ramollies sont restées là une bonne semaine. Ce matin, alors que je rédige ce journal dans mon lit, un mouvement attire, distrait mon attention : une pie est en train de manger une noix de cajou, en fait tomber une autre en tentant d’en attraper deux d’un coup. Les quatre y passent, et ça proteste ensuite qu’il n’y en ait pas davantage. Ça me semble incroyable : que ça ait fini par arriver, ou que ça ait pris autant de temps, que j’ai en tous cas été témoin de l’opération.


Depuis quelques jours, le lierre en fleurs bourdonne de dizaines d’abeilles et autres insectes bourdonnant. Ce ne sont pas quelques pixels bucoliques qui papillonnent, plutôt une autoroute pleine d’échangeurs repliée sur elle-même en une masse menaçante.


26°, ce début d’automne est estival. En jupe et écran indice 50, je vais me promener au parc Barbieux. Je marche lentement pour me soustraire à la fatigue, cultive l’illusion qu’une volée de rochers disposés en marches suffit à dissiper (ce si peu d’endurance me sidère à chaque fois). Je ressors par le bout du parc pour aller acheter du bon pain et une babka, y rentre à nouveau pour la finir. Les noisettes entières croquent, la pâte à tartiner fond dans les tresses de brioche. Ai-je l’air particulièrement réjouie de gourmandise ? malade avec mon crâne tantôt nu tantôt à bob ? Simple politesse de gens du Nord par une belle journée ? Toutes les personnes ou presque que je croise me souhaitent bon appétit.

La fatigue me fait asseoir sur des bancs que je n’aurais jamais choisis. Je me sens bien pourtant dans cette absence de visibilité, la Deûle derrière sa barrière de hautes herbes entre deux arbres broussailleux, au seuil du soleil sur le bois du banc. Les oiseaux me prennent dans leurs filets sonores, les mailles s’élargissent à mesure que les sons se distinguent et se spatialisent, même les bribes de conversation téléphonique derrière moi ne me dérangent plus. Je ne fais plus grand-chose, à part regarder les oiseaux apparaître sur l’appli de reconnaissance puis leurs lignes se colorer quand ils prennent le pas sonore. Le rouge-gorge a beau avoir un solo, je ne suis pas sûre de le distinguer des mésanges lorsque la polyphonie reprend, ni les mésanges des mésanges charbonnières. Un oiseau bleu et orange apparaît en haut de la liste sans plus se faire entendre, qu’est-ce qu’un kingfisher ? *moteur de recherche* c’est donc à ça que ressemble un martin-pêcheur ? Le nom est si terne par rapport au plumage. Je n’ai jamais vu cet oiseau.

 

Les canards entrent dans la partie lorsque j’ai éteint l’appli et rangé le téléphone, alors que je reprends lentement mon chemin, sans fermer la parenthèse de ce moment que la mémoire crible déjà de reflets diamantés, éblouissements tempérés du soleil sur l’eau à travers les arbres, et entrelacs d’ondes lumineuses réverbérés sur les feuillages — bruissement sans vent. Je marche lentement et ralentis encore, sans m’y efforcer, je remonte lentement dans le parc comme les canards dans l’eau. Je marche à la vitesse des feuilles qui tombent, c’est comme ça que ça se dit à ma conscience en arrivant à la hauteur d’un érable rougeoyant, qu’un coup de soleil fait basculer dans l’automne. Pas à la vitesse de leur chute, comme je le fais si souvent, à la vitesse de leur détachement, de leur passage lent d’une saison à l’autre.

Cette lenteur sereine est quelque peu contrariée par les stridences d’une sortie d’école. Un petit garçon accroupi pour toucher l’herbe insiste et la blondinette aux faux airs d’Elle Fanning n’en démord pas : « Je préfère jouer chez toi. » Il dit d’accord et ils disparaissent dans une autre allée du parc avec leur cartable dans le dos. Dans ma lenteur, dans leur détour, Je les retrouve  au carrefour, rejoint par un petit garçon rond à vélo et T-shirt Star Wars qui leur demande s’ils savent faire du vélo à une main, parce qu’il a vu son frère ou quelqu’un en faire comme ça, bras croisés derrière la tête comme sur un transat. Ils ne savent pas, et c’est tant mieux, le feu piéton passe au vert, nous traversons, je les perds, dépassés par une famille à vélo. « Elle a une crotte ! » s’exclame le petit garçon à vélo et c’est vrai, une petite fille elle aussi à vélo a une crotte dessinée sur son gilet de sécurité rose fluo.


Il ne nous restait qu’un unique épisode pour finir la première saison du Problème à trois corps. En scrollant les catalogues de Netflix et Apple.tv, on tombe sur tout un tas de trucs ; le boyfriend se marre devant Un dos tres, sa sœur regardait religieusement. Ça et un truc sur une école de mannequinat, il cherche un extrait sur YouTube pour me montrer à quel point c’était affreux (répliques désastreuses, mauvais jeu français, rires pré-enregistrés) puis enchaîne avec Un dos tres quand je lui dis que je ne connais que de loin, de nom. C’est différemment mauvais. Délicieusement mauvais. Sans s’en rendre compte, on regarde un quart d’heure de vidéo et, quand elle coupe, on bascule sur Apple.tv pour finir l’épisode. On se relève pour aller chercher du Coca et un Bounty glacé avant de visionner le suivant. La prof de classique avec sa coupe à la Ovidie, les vestiaires mixtes, le prof de théâtre à poil au premier cours, les tenues années 1990s, les répliques qui n’ont pas lieu d’être… il n’y a rien qui va dans ce Fame espagnol, c’est junk à souhait, j’adore.

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Mercredi 30 septembre

Pluvieux, temps intérieur.

Fin d’été tout en sociabilité

Lundi 14 septembre

Cours de stretching postural : à nouveau des pauses obligatoires, un temps de récupération presque aussi long que les exercices. On travaille la torsion au niveau des côtes dans les arabesques à grande hauteur (arabesques plongées) : face à la barre, on part d’une planche puis, montant la jambe, on ouvre complètement la hanche et on tente d’avancer le buste en sens inverse ; on meurt un peu du dos, surtout des dorsales, qui ne consentent que moyennement à se creuser.


On doit faire les raï avant la transfusion. Je ne sais pas encore que cela signifie « recherches d’agglutinines irrégulières », je pense à la chaîne italienne Rai Uno. L’hôpital n’a pas envoyé l’ordonnance au labo. Quand j’appelle (du labo), on me dit que ce n’est pas la peine, qu’on le fera sur place (à l’hôpital). Je me suis déplacée pour rien et l’attente sera majorée.


Dad et ma belle-mère arrivent, on discute dehors sur la terrasse. Avec eux, on ne goûte pas, on prend l’apéro. Quand on a pris l’apéro, on part au resto, en voiture, en déposant le boyfriend au coin de la rue pavée, pour qu’il n’ait pas trop à marcher comme on le fait d’ordinaire des personnes âgées, comme Dad et ma belle-mère l’ont fait les jours passés avec leurs parents. Le restaurant que j’avais repéré est fermé ; j’en trouve un autre dans la rue qui a des moules à la carte, le boyfriend en rêve, mais il n’y a plus de moules, plus personne n’a de moules depuis la braderie, ils n’ont pas encore été livrés. Faute de moule, on mange des croquettes de crevettes et du welsh — au cheddar pour le boyfriend, au maroilles pour Dad qui ne recule jamais devant le gras. De fait, j’en suis la première surprise en goûtant dans les assiettes, la version au maroilles est plus « légère » que celle au cheddar. Dad se régale, il est ravi de sa découverte vraiment, il faudra qu’il trouve la recette pour en refaire (cuisiner ? ironise ma belle-mère ; c’est dire s’il est motivé).

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Mardi 15 septembre

Je fonds en larmes quand l’infirmière m’annonce qu’il y en a pour six heures, je vais passer la journée avec eux — la journée et pas la matinée, pile le jour où Dad est là. J’explique et j’entends à nouveau son père vient de Dordogne dans le couloir puis la patiente va être contente : la médecin est d’accord, son chouchou opine du chef, on peut intervertir l’injection de fer et la tranfusion sanguine, je serai sortie avant midi. La patiente est contente.

Quand ils me récupèrent en voiture, mon père et ma belle-mère débordent d’enthousiasme pour leur chambre d’hôte et la table du petit-déjeuner, tu n’imagines même pas, ils me racontent les mets, le choix, la douzaine de pots de confiture, attends regarde, ils ont pris une photo.

On peut déjeuner ensemble sur la terrasse puis visiter la villa Cavrois une fois que mon père et ma belle-mère sont revenus du musée de la Piscine, où je les ai laissés aller seuls pour me reposer (huit de tension). Cinq ans que j’habite Roubaix et je n’avais toujours pas visité la ville Cavrois. Cela ne m’attirait pas plus que ça, mais ça me fait plaisir aujourd’hui de la visiter avec eux, avec leur ébaubiement. 1840m2 habitables, mais pas de chambre unique pour chacun des 7 enfants. Ils ont en revanche leur propre salle à manger, avec un escalier en colimaçon dédié pour descendre au jardin sans passer par la terrasse des adultes. Les espaces sont démesurés, et plein de détails improbables, comme un pèse-personne intégré dans le mur ou des bidets à roulettes qui s’escamotent sous le lavabo.

Dans chaque pièce, la même horloge
Le salon vu depuis la mezzanine

L’offre est généreuse, profiter de la voiture pour faire des courses, mais déambuler dans les immenses rayons de Leclerc devient compliqué, sans même parler de se baisser. Je ne parviens pas plus à payer les courses que le dîner de la veille, mais je repars avec un épluche-légume et un économe pour remplacer l’un cassé, l’autre volatilisé.


Encore une fois santé à l’apéro, on en a bien besoin : le boyfriend et moi de la santé, Dad de son verre et des suivants. Le boyfriend n’aura pas plus de ramen que de moules ; le restaurant affiche complet quand nous voulons réserver en début d’après-midi. Ce sera couscous et grillade, bien arrosé, joyeux. Mon père écarte soigneusement les légumes en prélevant une louche de bouillon pour arroser sa semoule, nous laisse grand prince sa part de carottes. On évoque les souvenirs d’un séjour au Canada encore vifs malgré les quinze ans qui ont passé, même si on n’a pas exactement les mêmes (cette animatrice ? du hockey bottine ?), j’apprends que mes grands-parents paternels avaient divorcé et attendu cinq ans avant de se remarier pour rétablir un loupé fiscal, et Dad déclare qu’il faudra qu’il se refasse un Welsh, qu’il cuisine voyez-vous cela, c’est dire s’il est motivé. Il s’asticote avec ma belle-mère, les rôles sont bien rodés, le boyfriend et moi en soutien-provocation. Eh dis-donc ! Ma belle-mère a raison, plus Dad vieillit, plus il ressemble à sa mère : le doigt pointé pour provoquer, je n’avais pas fait le rapprochement, mais la maladresse dans les gestes plus brusques, certains tics de bouche ou cette manière de jouer à l’idiot, carrément. Il ne nie pas.

Mon père est plus démonstratif que d’ordinaire, m’écrase dans d’agréables accolades quand vient le moment de se dire au revoir, ça lui a fait, m’a fait, très plaisir de nous voir.

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Mercredi 16 septembre

9h30 – 15h : transfusion

Quand soudain, deux Pokémons sauvages apparaissent en gilet orange

 

 

 

 

 

Même chambre que la veille. J’ai pris de quoi attendre, slalome entre les dégoûts sur le plateau repas.…

Jeudi 17 septembre

Équipée sauvage avec les 5 kg du chat dans le dos et le boyfriend qui titube au mieux pour nous rendre chez la vétérinaire.

Et c’est tout, la fatigue accumulée me tombe dessus. Les analyses sanguines corroborent le ressenti : les globules rouges sont bien remontées, mais restent en-deçà des seuils attendus. Plaquettes au top, en revanche, la chimio aura bien lieu.


En l’absence de sauce sriracha, le boyfriend a la bonne idée d’ajouter un peu de ketchup aux épices dans le chili sine/con carne — umami sucré.

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Vendredi 18 septembre

Le ciel bleu-radieux derrière la vitre commence à se voiler quand je suis enfin prête à sortir. Le soleil ne me réchauffe que par intermittence ; je transforme la promenade au parc Barbieux en traversée pour aller chercher du pain frais.

Ça et avancer dans la rédaction de ma prochaine newsletter pour avoir l’impression d’avoir un peu vécu cette journée avant la troisième visite à l’hôpital de cette semaine. Je suis dans la petite salle cette fois-ci, c’est une première. Seulement quatre fauteuils, soit sept machines de moins à bipper. Je pionce une heure sur les deux, et à nouveau une heure en rentrant.

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Samedi 19 septembre

Pour la première fois cette semaine, je n’ai rien à faire, rien de programmé dans le temps en tous cas. Sensation de week-end, de convalescence.

Fin de la cinquième saison de The Boys. La clôture est réelle, les discours d’adieux des personnages mourants beaucoup moins.

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Dimanche 20 septembre

Réveillée tôt par mes intestins, je me rendors de ce sommeil luxueux où tout est calme et volupté quand on en émerge.

En vue du goûter chez moi, je m’active pour faire un peu de rangement et de ménage ; c’est minime, mais déjà épuisant. Un fond de colère m’accompagne dans la tâche — d’être prisonnière de leur récurrence ? d’avoir tant traîné à le faire ? de vite fatiguer ? de ne pas être immédiatement aidée du boyfriend, qui fait la partie la plus pénible plus tard ? Je ne sais que la tension dans mes mâchoires. Le plaisir pourtant de retrouver l’espace (plus) dégagé.

Le soleil arrive peu avant mes invitées. Je ne sais pas exactement qui vient, je n’ai rien organisé, A. s’est chargée de tout. C’est comme une visite à une malade, mais en plus festif, dehors, sur la terrasse, avec des chaises de jardin et de bureau, un tabouret puis un ballon de Pilates quand S. nous rejoint, il n’y a jamais eu autant de monde à asseoir chez moi. Mugs et tasses pêle-mêle sur la table,  la conversation rebondit et les gâteaux maison sont délicieux (celui vegan aux pignons de pain et romarin… il faut vraiment que je demande la recette). S. doit les réduire en bouillie pour pouvoir les manger, mais elle peut, et ne s’en prive pas, ça fait drôle mais plaisir à voir, comme ça me fait plaisir de voir le sourire de N. sous ses lunettes rondes, la beauté réservée d’A. en broche et beau pull rouge et les boucles d’oreille d’H. qui dansent de leurs trois ovoïdes orange. H. et S. prennent plaisir à échanger quelques mots en allemand ; j’échoue pour ma part à me faire comprendre sur la Sachertorte, un peu moins sur l’Apfelstrudel. H. répète ce que je pense avoir dit avec une ampoule tout juste allumée dans la voix ; mes tentatives semblent lui demander autant d’effort que nos expressions idiomatiques (vous les Français vous avez beaucoup d’expressions avec des légumes, comme le beurre ? avec les épinards ?).

L’interphone sonne une heure plus tard peut-être, alors que je nous pensais au complet. Une invité surprise, m’a-t-on annoncé. Ma prof de stretching postural émerge des escaliers, deus ex machina. La surprise est réelle. Elle fait partie de ces gens que je ne connais qu’arrimés à un lieu, qui n’existent que de façon légendaire en dehors. La légende arrive sur ma terrasse, précédée de son prénom, que le boyfriend, incrédule, fait précéder de l’article défini : LA professeure dont il a tant entendu parler ? Il se fige un instant, quelque chose passe dans ses yeux qui évoque un candidat juste avant son épreuve. Peur éclair d’être jaugé ou jugé, scanné à tout le moins. S. et moi avons spontanément réajusté notre posture.

Notre guest star a apporté un gâteau, en plus. Je suis touchée du geste, honorée de sa présence (je crois que c’est comme ça qu’on dit l’immense plaisir mêlé de respect). Elle ménage son effet, un gâteau qu’on n’a jamais goûté, un tiramisu à la framboise, annonce-t-elle en ouvrant la boîte du pâtissier sur un de ces gâteaux en couches, génoise moelleuse, mousses et gelées fruitées, qui ont du goût sans en avoir, toujours un peu le même, celui du sucre. Elle ne goutera pas les autres, ça fait partie de son côté péremptoire, et ne boira pas son thé en même temps, c’est avant ou après. J’en prends une part pour y faire honneur, même si je déclarais cinq minutes avant devoir m’arrêter après trois tranches de cake et autant de gâteau vegan ; le sucre m’achève. Heureusement, l’enthousiasme du boyfriend prend la relève ; avec ses allergies, c’est le premier gâteau qu’il peut manger.

Alors que le soleil a tourné, notre guest star déclare avoir un peu froid et devoir y aller, elle a un autre anniversaire, son gendre crois-je comprendre, et je comprends mieux le pantalon noir (elle qui vante toujours les couleurs) et le décolleté emperlousé. Plus tard, le boyfriend me dira qu’il ne l’imaginait pas comme ça, personne à dire vrai, mais lui développe le ça  : « ce côté vieille bimbo ». Dit sans jugement, mais avec perplexité. Les gens qui la connaissent et en parlent à ceux qui ne la connaissent pas préfèrent la qualifier de personnage, éventuellement haut en couleur.

On emboîte le pas à notre guest star. Son départ ne provoque pas celui des autres, mais notre rapatriement à l’intérieur, chaises de jardin comprises, pour au final rester par terre après avoir refait ensemble, à la demande d’H., l’exercice de ports de bras sur la musique de La Bayadère. On dirait une secte, rigole le boyfriend alors que nous invoquons toutes le feu sacré de nos paumes levées. Le goûter continue ainsi sans plus rien manger, jusqu’à ce que l’heure de la pâtée soit déjà dépassée — trop peureux, le chat n’a pas paru, au grand dam de son harem d’admiratrices en puissance.

La journée m’a ravie, épuisée.

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Lundi 21 septembre

Plus de jus, je procrastine le cours de stretching postural en sachant déjà que je n’irai pas. Je veux retrouver des forces pour le dîner chez I. avec S. qui dans le bus déclare que je suis un enfant, c’est évident, avant de m’expédier à l’ephad, la maison des aînés, tiens c’est pour toi. Quatorze ans de moins et voilà ce qu’on se permet, tss. Un appartement qui se découvre, fenêtres hautes, I. qui sautille-tape dans ses mains de nous voir chez elle, de délicieuses verrines dans des gobelets en carton, une mousse au chocolat maison mangée à trois petites cuillères dans le grand pot, des gratouilles au chat, du scroll de justaucorps, j’ai la vingtaine à nouveau — et le privilège d’être raccompagnée au métro.