Bulles de BD estivales

First thing first, les chroniquettes

Une année sans toi, de Luca Vanzella (scénario) et Giopota (dessin)

Une année sans toi : le temps de consommer une rupture amoureuse déjà actée au moment où démarre cet étrange récit. Après avoir fait la connaissance du narrateur en train de parler à une version miniature de son ex dans la paume de sa main, on pense en découvrant les bizarreries suivantes qu’il s’agit également de métaphore pour exprimer les affects, mais il faut rapidement se rendre à l’évidence : on nage en plein délire de science-fiction. L’histoire n’a plus cours, on découvre le 31 décembre quelle décennie sera chargée pour l’année à venir. Les figurines des saints étudiés par le narrateur apprenti historien parlent entre elles. Il neige des lapins blancs (apparemment la bataille de boules de neige leur est indolore, je précise pour les âmes sensibles).

C’est une suite de trouvailles et de bizarreries qui surprennent autant qu’elles peinent à faire monde, disparaissant le plus souvent avec le chapitre qui les a vu naître. Au final, j’ai l’impression que le récit affectif et l’univers de science-fiction s’encombrent mutuellement ; j’en viendrais à souhaiter me débarrasser du premier pour explorer le second et découvrir la cohérence qui en ferait l’histoire.

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Appelez-moi Nathan, de Catherine Castro et Quentin Zuttion

J’étais très contente de trouver cette bande-dessinée à la médiathèque, car j’aime bien les dessins de Quentin Zuttion et je ne comprends pas la question trans. Je ne comprends pas : pas au sens où je ne veux pas en entendre parler. Au sens où cela met complètement en échec ma faculté d’empathie par imagination.

Je comprends que le regard de la société pèse énormément quand on est attiré par une personne du même sexe que nous, ou que son sexe ne rentre pas en ligne de compte dans l’attirance qu’on peut avoir pour elle.

Je comprends qu’on rejette une féminité ou masculinité donnée comme naturelle alors qu’elle est culturellement façonnée.

Je comprends qu’on puisse se sentir extrêmement mal dans sa peau et dans son corps, qu’on refuse de se sentir défini par ses attributs et ses limites.

Personnage noyé dans un océan de seins
(J’ai trouvé très juste cette transcription de la sensation d’être débordée par son corps.)

Mais je ne comprends pas comment se projeter physiquement dans le sexe opposé peut aider à résoudre le mal-être initial. Je n’arrive pas à me départir de l’impression (fausse, comme le scandent les témoignages des concernés) qu’il s’agit d’une tentative de « normalisation » par rapport aux attentes genrées (si femme, je deviens un homme, je cesse d’être garçon manqué) ou à l’orientation sexuelle (si femme, je deviens un homme, je cesse d’être lesbienne – cf. la planche ci-dessous).

J’ai du mal à ne pas y voir une fuite de soi dans l’Autre – terrible en ce qu’elle me semble utopique, tendanciellement vouée à l’échec : même avec des opérations, peut-on jamais se sentir tel qu’on se serait senti en étant directement né dans le sexe auquel on se sent appartenir ?

J’espérais que cette bande-dessinée m’aiderait à saisir ce qui manifestement m’échappe, mais je n’ai réussi qu’à reconduire mes incompréhensions à sa lecture. C’est seulement à le dernière planche que j’ai senti qu’on commençait à toucher du doigt ce qui peut-être…

C’est quoi être un homme ? une femme ? Je ne comprends pas que la question n’arrive qu’après la transition… Est-ce une manière de se construire en ayant au préalable détruit au maximum ce qui nous définissait ? Une tentative de survie quand notre condition d’être sexué – et donc mortel – nous terrasse ? Je ne suis que perplexité – soulagée seulement de ne pas me sentir concernée par ce qui a l’air d’entraîner une grande souffrance identitaire.

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Déracinée. Soledad et sa famille d’accueil, de Tiffanie Vande Ghinste

Très séduite par le trait au crayon de couleur, les arbres aux troncs bleus et l’inventivité capillaire de cet univers graphique, j’ai en revanche eu un peu de mal à percevoir cette tranche de vie de famille (d’accueil) comme une histoire à part entière – l’impression d’être restée en surface des relations qui y sont esquissées.

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Les heures passées à contempler la mère, de Gilles Lahrer (récit) et Sébastien Vassant (dessin)

Il est rare qu’une BD soit aussi bien écrite. D’expérience de lectrice, quand le texte d’une bande-dessinée se fait littérature, il prend le pas sur le dessin, lequel se trouve relégué au rang de prétexte à étaler les mots, à les aérer par de l’image là où la poésie se contente du blanc. Or ici, l’équilibre a été préservé ; on n’est pas tenté de courir d’une ligne à l’autre en sautant par-dessus les cases entre lesquelles le récit aurait été fragmenté. Gilles Lahrer a vraiment le sens des dialogues – jusque dans le monologue intérieur de l’héroïne, écrit avec la même dynamique.

Gilles Lahrer est probablement meilleur dialoguiste que scénariste, d’ailleurs ; j’ai toujours un peu du mal avec l’ajout in extremis d’une information retenue pendant tout le récit lorsque celui-ci n’a pas besoin de suspens pour fonctionner… La complétude que l’on attend n’est pas narrative, elle est émotionnelle.

(Rupture, écriture, famille, parentalité)

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La Fille dans l’écran, de Manon Desveaux et Lou Lubie

D’habitude, lorsqu’une bande-dessinée a deux auteur, l’un est au scénario et l’autre au dessin. Ici, les deux autrices dessinent de concert : à gauche, Manon Desveaux dessine le personnage de Coline ; à droite, Lou Lubie se charge de Marley… jusqu’à ce que les deux se rencontrent et fusionnent. J’ai embarqué la BD en voyant le nom de Lou Lubie, découverte dans Goupil ou face, et si son inventivité graphique et narrative est toujours aussi réjouissante, je me suis surprise à m’attarder davantage sur les cases de Manon Desveaux, au trait plus en accord avec ma sensibilité. L’histoire est spoilée par la couverture (l’histoire d’amour lesbienne comme argument marketing ?), mais cela importe finalement peu au regard de son récit tout en humour et sensibilité.

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Fumée, de Chadia Loueslati et Nina Jacqmin

Vous vous souvenez du premier épisode de Mad Men ? On avait presque envie de tousser tellement ils évoluent dans un univers enfumé. Même impression ici avec ce récit muet où toute la vie d’un fumeur, atteint d’un cancer, se déroule en flash-blacks. La pirouette narrative finale, joliment trouvée, illustre de manière percutante le concept d’addiction et fait écho à la citation d’Hippocrate imprimée sur le rabat de la couverture : « Avant de chercher à guérir quelqu’un, demandez-lui s’il est prêt à renoncer aux choses qui l’ont rendu malade. »



Picorage hors-contexte

Extrait d’Une année sans toi, de Luca Vanzella (scénario) et Giopota (dessin)

En voyant cette case, j’ai eu l’impression de voir la gare d’Ivry-sur-Seine. C’est idiot, les auteurs sont italiens, toutes les gares se ressemblent, ce ne sont pas les mêmes lampadaires, et pourtant, à chaque fois que l’image surgit devant moi, c’est Ivry qui surgit avec. Déjà vu.

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Distributeur de boisson avec au choix : eau sale, fange liquide, truc chaud, bouillon noir, infusion douceâtre
Extrait d’Une année sans toi, de Luca Vanzella (scénario) et Giopota (dessin)

On est d’accord que ça correspond à : thé noir, chocolat chaud, soupe, café et thé à la menthe, right ?

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Le perso sort son appareil photo de cartons en disant "Te voilà toi". Une petite vignette à droite indique que la batterie est vide.
La Fille dans l’écran, de Manon Desveaux et Lou Lubie

À. Chaque. Fois.
Fonctionne aussi avec la liseuse (enfin fonctionnait, parce que je l’ai manifestement égarée).

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Présentation reprenant celle de Qui veut gagner des millions ? Question : "Je supervise la gestion des risques combinatoires basés sur l'homogénéisation, dont les impacts financiers." Réponses proposées : "Comme c'est intéressant…" / "Quoiii ?" / "Ok, cool !" / "C'est bon, les financiers !"
Extrait de La Fille dans l’écran, de Manon Desveaux et Lou Lubie

Illustration parfaite de quand on ne sait pas quoi faire de la réponse à la fatidique question « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Parfois, je suis soulagée d’être partie en reconversion professionnelle juste pour ne plus éprouver en miroir la gêne des gens à qui je répondais rédactrice technique. J’avais même pris l’habitude de m’excuser par avance, rédactrice-technique-je-sais-c’est-pas-glamour-désolée (bizarrement tout le monde n’est pas Llu, hyper enthousiaste quand il est question de documentation).

Note à moi-même : penser à modifier la question en « Qu’est-ce que tu aimes faire dans la vie ? »

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L'héroïne pique son sushi en utilisant sa baguette comme un cure-dent. Sa copine la traite de vandale. Réponse : "Je travaille toujours les sushis à la mono-baguette."
Extrait des Heures passées à contempler la mère

« Je travaille toujours les sushis à la mono-baguette. » Cette réplique est parfaite. Tout à fait un truc qu’aurait pu dire Melendili à l’époque où elle travaillait elle aussi les sushis à la mono-baguette. En meuf reloue, je me suis sentie obligée de lui envoyer une photo à la lecture ; en meuf ultra-reloue, j’ai trop envie de le raconter ici sur le blog. Vraiment, j’adore retrouver des gestes anodins mais pas si communs dans les textes ou BD que je lis.


Si vous avez scrollé jusqu’ici, n’hésitez pas à me dire si vous préférez la partie chroniquette ou la partie cases hors-sujet avec digression personnelle. Je serais de plus en plus tentée de m’en tenir à la seconde partie (mais la control freak en moi à du mal à lâcher sur l’archivage personnel).

Journal d’une demi-journée à Gent

Pas spécialement de coup de cœur pour cette ville, mais cela m’a fait du bien d’arpenter de la nouveauté, même si je me suis parfois demandé ce que j’y faisais, ce que j’y cherchais. Des angles de vues. Des curiosités. Des amusements. De l’ailleurs pas trop loin. De la saine fatigue. Du déni de tendinite.

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D’un TER à l’autre, la langue change. Je n’avais même pas songé que je ne serais plus en zone francophone. Le double nom de la ville aurait pourtant dû me faire tiquer. Gent/Gand.

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Deux minutes après être sortie de la gare, je tombe sur une boutique de danse, luxueuse. Devant l’une des cabines d’essayage, une petite fille en justaucorps à jupette opaque intégrée, flambant neuf flambant rouge lycra brillant, pirouette à répétition sur le même pied nu, en réalité tenu par une bande de résille que j’imagine appartenir au monde de la GRS. Seule l’absence de concordance entre mes envies et la disponibilité de ma taille me sauve de la ruine. Le magnifique justaucorps d’inspiration Yumiko à trois chiffres pousse la ressemblance jusqu’au bout : la plus grande taille est trop juste. I’ve come to visit the city and, stumbling on a dance store, I had to come inside. Je baragouine un truc du genre, sans stumbling. I know the feeling, me répond la vendeuse adorable, quoiqu’on ne devrait plus ou pas encore employer cet adjectif pour une femme de son âge.

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Charpentes métalliques, en français dans le texte

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Ma salade chez Botaniste ne me plaît pas trop. Des goûts qui changent certes, enfin, mais trop d’acidité. Tant pis. Je réactive la 3G pour ce qui mérite de l’être : la recherche du la best ice-cream in town. C’est chez Coco, Gianluca Ciliento (8 avis) est formel, il est italien et sait reconnaître a real Gelato. À la lisière du cœur historique, je rebrousse chemin et je fais bien : ces glaces italiennes ne sont pas seulement crémeuses de texture, mais de goût. Lait fermier entier, ouais. La pistache, mais surtout la peanut butter & jelly est une tuerie, je suis d’accord avec Jeanne M (52 avis, local guide). Je retrouve en plus frais le plaisir de ma découverte états-unienne, l’arachide allégé d’un trait sucré. Tout de suite, la ville se savoure mieux.

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Plus loin, au niveau d’un Oyya, chaîne de gaufres-glaces. Probablement dépitée par les couleurs flashy et les vagues inertes de ces glaces plus industrielles qu’italiennes, une femme qui a les lunettes et le bronzage d’une Italienne avise ma glace aux couleurs tendrement fades, et me demande d’où elle vient. J’indique le nom et vaguement la direction, ajoute un delicious en diérèses digne d’une Américaine, et déjà elle est sur le départ. J’essaye de préciser davantage l’itinéraire, mais je la retarde, l’appel du gelato est plus fort, il guidera ses pas.

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La contrepartie de cette image d’Épinal ? Le panneau « Boat tourism / Noise pollution » plus loin.

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Trop de monde, je n’ai plus l’endurance. Je trouve un coin tranquille, deux marches qui descendent au canal, juste de l’autre côté du château des Comtes et de ses environs si arpentés. Je donne sur l’effervescence et y échappe. Près de moi, juste derrière, à côté, devant en diagonale : un arbre, un pan de mur presque jaune, un bateau privé amarré, des fleurs, quelque chose comme une cannette ou un sachet devenu déchet ; en face, plus loin, sur l’autre rive : le canal transformé en douve par la tour du château, des joncs étrangement végétaux dans ce décor de pierre, et des jeunes par petits groupes de trois ou quatre sur la pelouse où je me poserai à mon tour plus tard, après un grand tour-détour.

Une embarcation de touristes arrive par la gauche. Parmi eux, un jeune homme asiatique esquisse dans ma direction un geste de la main, discret ou hésitant (le geste ou le jeune homme). J’y réponds par le même geste, sans penser que le reste des touristes va croire que je suis le jeune homme asiatique, je veux dire que c’est moi qui amorce le mouvement. Toute l’embarcation se met à me répondre, et prise par surprise à mon propre geste, je l’amplifie, nous nous faisons coucou à qui mieux mieux le temps que barque se passe. Je ne vois plus le jeune homme qui avait surgi dans le paysage de ma contemplation pour m’y réintroduire, mais le quiproquo m’a requinquée. Petit boost de gaité anodine.

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Lieu de pause, sur la rive opposée au château des Comtes

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Une touriste française lit après moi la traduction approximative du panneau présentant le château des Comtes… reniflez ici plus de mille ans d’histoire… Elle éternue et commente, flegmatique : ça doit être ça, je suis allergique à l’histoire. (Je vais pouffer intérieurement un peu plus loin.)

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Gouttière-paille

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Débusquer des photos, essayer de cadrer m’amuse beaucoup. Beaucoup moins en revanche lorsque la relation s’inverse et que la densité des monuments me somme de prendre des clichés qui ne pourront que m’encombrer, moi ou ma carte SD.

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Pour la peine, des poubelles colorées

… L’avantage d’un petit pays, c’est que la conscience de l’étranger est plus forte : on trouve des billets internationaux sur toutes les bornes de la gare.

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Dans le TER du retour, une mère joue avec une petite fille pas si petite pour le gant-marionnette qu’elles s’échangent à tour de rôle. Représentation en flamand non sous-titrée.

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Les restaurateurs ont le jeu de mots polyglotte. En plus de ce resto de poissons « je m’en fish », j’ai croisé un Miss Yu (asiatique), un Wok A Way (obvious) et un Missy Sippy (cocktails).

Journal de juillet

1er juillet

Ich bin dein Mensch au ciné. Wow. Tony Erdmann vibes, but so much more. Ce film allemand est sorti en France avec un titre anglais légèrement plus lisse que l’original : littéralement, I’m your man aurait du s’intituler I’m your human, soulignant l’étrangeté de l’humanoïde que l’héroïne est censée tester comme partenaire romantique, alors qu’elle n’en a nulle envie. Le gag komisch vire à la thérapie en se prenant dans un enchevêtrement de désirs qui transforment la comédie romantique SF en mélodrame existentiel. C’est tellement juste d’être décalé que ça m’a pas mal remuée. Il faudrait un article entier pour commencer à rendre justice à ce film et apaiser les questions qu’il soulève ; si cela ne me taraude plus trop, c’est uniquement parce que j’ai pu en discuter avec Alena sur Twitter.

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2 juillet

…3 au 9 juillet

Je n’étais pas revenue en Dordogne depuis les 60 ans de mon père, il y a 3 ans, et je n’avais pas séjourné chez lui depuis… quelques années de plus.

Ça matche entre le boyfriend et mon père. Ils sont plus surpris que moi : je n’avais pas grand doute depuis le week-end campagnard et festif de l’été dernier. En voyant le boyfriend parmi ses potes, dans une atmosphère barbecue-bière, j’avais eu l’impression de retrouver les tablées auxquelles j’assistais enfant lors des week-ends paternels. De fait, mon père a été ravi de trouver un compagnon de grillade et de rosé… et de bière et de vin rouge, le premier soir uniquement : au lit, dans l’ancienne chambre de mon demi-frère, le boyfriend s’est mis à glousser que Daniel Craig le regardait. J’ai jeté un coup d’œil dépité au poster avant d’éteindre et qu’il se mette à ronfler ; jamais 007 n’aurait emballé avec une haleine aussi avinée.

Ce que je n’avais pas anticipé, sous-estimant le patriotisme breton, c’est que ça matcherait aussi entre le boyfriend et ma belle-mère. Plougastel, la Trinité-sur-mer, Quiberon… il y a eu du name-dropping gorgé de souvenirs, des galettes de sarrasin, et dame, ça a communié dans l’ode au beurre salé. C’est vraiment une vraie bretonne, ta belle-mère, qu’il répète, épaté par cet inattendu rassemblement de la diaspora bretonne en Dordogne. Et de mentionner avec émotion le far aux pruneaux du déjeuner, comme un trésor d’enfance perdu subitement ressurgi ; j’ai cru qu’il n’allait pas s’en remettre.

On a fait découvrir au boyfriend quelques coins sympas de la région, l’occasion pour moi de ranger dans la bonne ville les souvenirs de Sarlat, du vieux Périgueux ou de Saint-Léon. Ce dernier ne m’évoque rien. Mais si, on y a été, on avait attendu des plombes un feu d’artifices. Encéphalogramme plat. C’est en voyant la forme de lanterne des lampadaires que je me suis souvenue des bestioles qui tournaient autour, de l’atmosphère médiévale très Gaspard de la nuit et de la lune comme une perle d’huître avec ses écailles de nuage. Écrasée par le soleil, Saint-Léon ne se ressemble pas du tout. Mais on y a pris un pot. Gobelet ou paille ? La main de ma belle-mère est déjà au-dessus du bouquet de pailles, alors je me hâte de préciser : une paille jaune. Elle soupire-rit : mais qu’est-ce qu’on va faire de toi ? Sans répondre, je dirais : une adulte heureuse comme une gamine d’avoir une paille assortie à sa limonade artisanale. On repart dare-dare ; on a le pot efficace, ici.

Guinguette gourmet : rillettes de truite à l’aneth et aux baies roses, et délicieuse burrata de *chèvre* avec des courgettes marinées

Dîner avec mon demi-frère et sa nouvelle copine. On ne s’était pas vus depuis 3 ans, 5 avant ça. Le boyfriend se retient de faire du rentre-dedans à ce qui pour lui crie le macronisme flamboyant. Pantalon à carreaux, montre, mocassins, portefeuille en cuir fait maison, gouaille et bronzage assortis ; pour moi, ils font le show.

Quand on n’est pas en train de manger, on digère. Parfois, on digère et on fait autre chose en même temps : lire un roman à l’ombre des feuillages (ich bin’s), lire un polar au soleil (ma belle-mère), dessiner sur sa tablette (le boyfriend), regarder écouter dormir ronfler devant le Tour de France (papou). Malgré cette inactivité chronique, je mets du temps à retrouver le temps long des grandes vacances. Il survient quelques jours avant le départ, enfin accordé au bruit des cigales… que je n’avais jamais entendues en Dordogne. (Avant mon départ, une copine parisienne m’avait souhaité un bon voyage dans le Sud. La Dordogne, le Sud ? Ce n’est pas la Provence, hein. Mais finalement, peut-être que si, un peu, à force d’errance climatique.)

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10 juillet

Trois tout petits bols, heureusement très très bons (l’aubergine fumée !), et moi n’ayant pas très très faim après le marathon périgourdin : le rattrapage d’anniversaire de Melendili a lieu dans un resto grec du 5e arrondissement. On déjeune avec entrain et on bitche mollement. On est bien en terrasse avec nos lunettes de soleil, puis au jardin du Luxembourg avec deux boules de la Fabrique givrée (il fallait nous voir avec nos mini-cuillères en carton-bois, pas encore sorties de la boutique, à goûter et faire goûter tous nos parfums).

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11 juillet

L’ostéo me demande combien d’heures par semaine je danse dans l’année. Addition rudimentaire : pas tant que ça, environ 6 heures. Elle rétorque que pour le corps, c’est déjà beaucoup, c’est considéré comme une pratique intensive. Je tais qu’une danseuse pro dirait que beaucoup de danse, c’est cette même dose mais quotidienne, pas hebdomadaire.

Conseils pour la tendinite : boire beaucoup, ne pas croiser les jambes au repos, aller marcher dans la mer froide. Cela va être l’occasion de découvrir Calais et les autres plages du Nord.

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12 juillet

Depuis quelques années qu’A. est expatriée au bout du monde, je vois bien à chaque retour que c’est le marathon pour essayer de caser tout le monde. Je le perçois aussi à mon échelle dérisoire de déménagement à 3h de Paris (Lille-Paris, c’est 1h de train, mais avec le métro de part et d’autre ainsi que les temps de sécurité minimaux, on est plus proche des 3h) : impossible de passer du temps de qualité avec toutes les personnes que j’aimerais à chaque week-end parisien (mensuel, en gros). Mais se voir pour dire qu’on s’est vus, j’ai vite abandonné. Du coup, quand j’ai compris que j’allais faire 40 minutes de métro aller pour être casée dans un emploi du temps affolé entre un petit-déjeuner amical et une après-midi familiale, ah pardon, encore précédé d’un déjeuner amical, j’ai refusé. Pas grave, on se verrait une autre fois, plus apaisée ; j’avais pleinement conscience d’être celle qui avait fait faux bond au rendez-vous initialement prévu, passé chez le médecin.

Je ne pensais pas déclencher de chamboulement émotionnel, ni de chambardement de planning (mea culpa, amie d’amie que je ne connais pas). Demi-mauvaise conscience de mauvaise amie : j’aurais peut-être dû me rendre disponible pour elle, pour qu’elle ait l’impression d’avoir vu tout son cercle amical et rompu l’isolement de sa vie au bout du monde, quitte à n’en pas retirer grand-chose moi-même. En exigeant une réciprocité d’intérêt dans l’instant même et non dans la durée de l’amitié, je me suis certes montrée franche (la mondanité ne m’intéresse pas, je ne ferai pas semblant de la confondre avec les discussions que nous méritons d’avoir), mais aussi égoïste. Et pourtant, demi-mauvaise conscience seulement : cela nous a permis de passer un vrai bon moment ensemble. Les quelques heures que nous avions devant nous n’ont pas été de trop au regard des tranches de vie que nous nous sommes empiffrées… et de l’heure liminaire passée à fatiguer son fils pour qu’il s’endorme dans la poussette (cet enfant est d’une zenitude incroyable).

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Dans le studio de ma grand-mère parisienne, on discute tous rideaux tirés. Son hypocondrie rend compliqué de convenir d’un rendez-vous, mais tout est facile une fois qu’on se retrouve. Elle a toujours des anecdotes, des questions qui relancent la conversation sans en avoir l’air, et un quelque chose au chocolat à m’offrir.

Elle se plaint de ses douleurs d’arthrose, et je m’étonne que le médecin ne lui ait rien donné pour les soulager : elle a de la Lamaline, mais ne la prends pas sous prétexte que sa voisine (de résidence médicalisée) a éprouvé des vertiges et cru tomber. Je la rassure en disant que j’en ai pris, que mon autre grand-mère en a pris, que ça n’a rien fait – à part faire disparaître la douleur, le but quoi – et la rabroue un peu pour m’assurer qu’elle va la prendre. « Tu m’engueules, c’est bien », s’exclame-t-elle toute contente. Je. Bon. Peine perdue.

J’apprends accessoirement qu’elle prend des anxiolytiques depuis 50 ans. La durée m’impressionne plus qu’elle ne me surprend. Une semaine plus tôt, à l’apéro, mon père disait lui aussi en reprendre. Ma tendance à l’anxiété ne vient décidément pas de nulle part.

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13 juillet

Changement de briques rouges entre Montrouge et Roubaix. J’ai pris mon billet le matin même comme on arrache un pansement, avec moi dans le rôle du pansement, collé à la peau douce du boyfriend (ironie, ma libido est revenue juste à ce moment ; je me savais l’esprit de contradiction, voilà que j’ai le corps assorti).

En entrant, l’appartement me semble moins démesurément grand que ce que je projetais, mais il est aveuglement blanc, plus propre et lumineux que ce que je fantasmais, baigné de calme. Est-ce vraiment là que j’habite ? Ai-je cette chance, et pas seulement pour les vacances ? J’ai fait le tour du locataire, les plans de travail propres, les sols sans poils de chat, les pousses de succulentes même pas mortes.

Plaisir d’être seule : manger à l’heure qu’on veut, faire l’étoile de mer dans le lit, se coucher à l’heure qu’on veut, pas de voix radiophonique, d’intonations journalistiques, d’énervements ou d’enthousiasme YouTubesques, tout live en mute.

Le soir, ça pétarade. J’aperçois quelques fusées dépasser des toits depuis la terrasse (là où les feuilles se dessinent à contrejour sur la photo), mais renonce à me rendre en centre-ville : le temps que j’arrive, ça sera terminé. Pas si sûr vu l’incessant prolongement (mais là, c’est sûr, le temps que j’arrive, ça sera terminé). Repeat once more avec une autre commune limitrophe.

 

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14 juillet

Barre de danse de reprise. Je me doutais que ce serait dur, pas qu’il me faudrait réapprendre à danser.

Chou blanc d’artifice. Je me retrouve toute seule comme une crétine sur la place de la mairie, avec trois idiots à pétards. Roubaix, c’est la banlieue de Lille et ça fonctionne comme à Paris : les banlieues anticipent d’une journée pour laisser à la capitale le jour-J. Retour dépité comme une gosse à la limite de chialer (deux jours plus tard, avant même la fin de la plaquette de pilule, j’ai mieux compris pourquoi). Prête à tourner dans ma rue, je m’arrête : des djeuns lancent des fusées depuis le parc Barbieux. Sans le savoir, ils m’en offrent deux de consolation, dont une avec des escarbilles dorées.

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15 juillet

Barre de danse. Où sont passées mes arabesques ? mes muscles ? mon en-dehors ? La tendinite en revanche ne manque pas à l’appel, sous forme latente.

Retour à la médiathèque. Tous ces livres disponibles qui me tendent gratuitement leurs pages, ça me rend fébrile ; la cueillette risque à tout moment de dégénérer en razzia, je suis déjà passée dans les bande-dessinées au rendez-de-chaussée, les livres s’empilent dans mes bras,  je ne pourrai jamais tout lire, mais ce gros livre sur le sel, le gras, la chaleur et l’acide dans la cuisine, il me le faut, et cet article, là, sur l’arnaque des bouquins de développement personnel ? Je ne vais quand même pas emprunter le magazine ; ce genre de parution, on y passe un temps pas si court pour au final rester sur sa faim ; je regarde juste… et je finis par lire l’article assise sur la moquette en tailleur, comme les mômes dans les rayons manga de la FNAC.

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16 juillet

Avant de reprendre un entraînement spécifique à la danse, mieux vaudrait commencer par me remettre en forme. Ça tirera moins sur le tendon, en plus. Je mixe yoga, renforcement musculaire préconisé par la kiné (beaucoup de relevés pieds parallèles) et training cardiaque proposé par une prof de danse classique.

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Retrouvailles avec mon parc.

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Recette de riz croustillant au curcuma, issue de l’app Jow. En lieu et place du croustillant, j’obtiens un plat pâteux, qui conviendrait davantage à une préparation d’arancini qu’à une dégustation autonome. Le boyfriend me sauvera la seconde portion (sans cesse remuer à feu fort) ; ce n’est pas mal du tout quand c’est croustillant.

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Sur Twitter, on me parle de la technique takadimi pour la lecture de rythmes. J’arrive à peine à prononcer les syllabes ensemble, mais je suis rapidement surexcitée : c’est exactement ce qu’il me faut pour progresser, fixer des syllabes pour chaque rythme de manière à ce qu’ils fusionnent et que la prononciation d’un ensemble de syllabes se fasse automatiquement sur le bon rythme. Ta-di- : double croche. Ta–mi : croche pointée double. Takadimi : deux doubles croches. Dans la vitesse takadimi devient souvent takadémi (comme une académie), mais peu importe.

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17 juillet

Training similaire à la veille avant que ne monte la température – avant même le petit-déjeuner d’ailleurs, histoire que les burps ne se mélangent pas aux burpees. Pas de doute, la tendinite est de retour.

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Journée à 37° avec une baie vitrée exposée plein Sud. Rideaux tirés, je me mets à trier mes photos de Norvège : illusion de fraîcheur.

Ce faisant, je me rappelle un certain nombre de règles :

  • prendre patience et ne pas précipiter ma déception : les photos que je découvre pour la première fois sur un grand écran ne sont ni triées ni traitées ; elles paraissent forcément moins bonnes que celles de mes précédents voyages, cristallisées dans le souvenir de quelques clichés sélectionnés et retouchés ;
  • il ne sert à rien de doubler les prises : même moins bonne techniquement, la première sera quand même meilleure ; l’instinct de la vision se perd dans sa conscientisation ;
  • corollaire : si je veux prendre à la fois des photos au réflex et des photos avec l’iPhone pour pouvoir les partager facilement en ligne, il faut que je commence par la photo au réflex ;
  • trouver comment afficher un niveau à bulles sur le viseur : sur toutes mes photos, l’horizon penche naturellement vers la gauche ; quand j’essaye de rétablir l’horizontale, ça se met à pencher vers la droite ;
  • lors du traitement, commencer par régler la balance des couleurs ;
  • voir comment ça rend en baissant un peu l’exposition – souvent je préfère ;
  • désaturer l’image jusqu’au noir et blanc peut la ruiner (gâchis de golden hour)… ou lui donner une dimension inespérée (disparition des couleurs affadies, remplacées par la lumière).

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Article de la BBC  : « The way we view free time is making us less happy »
Souvenir de L’Avènement des loisirs de Corbin et de cette idée que le travail contamine notre perception du temps jusque dans nos loisirs, lesquels constituent moins une temporalité à part entière qu’un négatif du temps de travail. D’où une tendance à organiser ses loisirs et ses vacances sous forme d’activités panifiables (boire un verre avec machine jeudi à 18h30, cours de danse tous les lundis de 19h à 20h, sortie au parc samedi après-midi, visite de Naples du 14 au 16, de Bari du 17 au 18…).

Je continue à le sentir alors même que j’ai démissionné de mon CDI et bénéfice de vacances universitaires indécemment longues. Il y a un impératif de productivité latent ; il faut que j’ai fait quelque chose de ma journée, un dessin, une lecture, un ensemble de tâches ménagères, n’importe quoi qui s’énonce et s’énumère. Et encore, ces journées justifiées ne suffisent-elles pas toujours, cumulées, à justifier une semaine ou un mois. La vie, comme une série, semble exiger des arcs narratifs longs en sus de bons épisodes divertissants dans leur unité. Peu importe ce que je fais, je ne fais rien si je n’accomplis rien, si je n’aboutis pas à une création, fusse la transformation de moi-même (angoisse latente de procrastiner la reprise de mon projet de bouquin sur la danse ; je ne le finirai jamais, je ne ferai jamais rien). Voyez, ignorez le spectre de la mort, cette date de péremption du temps individuel. Quand on a peur de manquer de temps, on a surtout peur de ne pas avoir vécu (ce temps imparti)(comme il aurait pu être vécu). Angoisse latente du gâchis.

L’article ne se risque pas jusque-là. Pragmatique, la journaliste propose des stratégie pour maximiser la perception de notre temps libre, sans voir l’ironie qu’il y a à redoubler notre adhésion à la perception du temps tel qu’il est défini par notre société. Quoique, sans voir… la lucidité ne permet pas d’échapper au paradoxe. À chaque tentative d’évasion dans le repos, la paresse, la méditation, on est talonné par le temps productif ; pour échapper à sa culpabilité, on lui cède le repos comme temps de récupération nécessaire pour se remettre à l’ouvrage. Et voilà les vacances vidées de leur vacance.

Je repense souvent à cette vidéo découverte sur le blog d’Eli, d’un YouTubeur depuis soupçonné d’agressions sexuelles, qui avait couvert une feuille de cases représentant chacune une journée de sa vie – passée et future, en se fondant sur l’espérance de vie moyenne. Coloriées, les cases permettaient de visualiser les années lycées, les études, le premier boulot, des dates-clés personnelles… et rapidement, on en venait au ratio vécu-restant à vivre, butant sur la finitude de la feuille (pas du tout angoissant, comme visualisation). Une fois qu’il nous avait bien collé le seum avec ses cases en nombre fini, il proposait de jouer sur leur taille via la dilatation des souvenirs, plus prégnants dans la nouveauté (le premier baiser plutôt que le 326e) et la fin (apparemment, la dernière impression peut faire complètement basculer la teneur émotionnelle d’un souvenir – soignez vos cérémonies de clôture et ne ghostez point).

Depuis, je me demande régulièrement ce qui vaut mieux pour s’épanouir : se botter le cul pour multiplier les expériences (fusse de tester un nouveau resto ou de partir quelques jours en rando) ou tenter de se soustraire au temps productif en cultivant le temps long, l’imprégnation par répétition des jours et des lieux, sachant que seule cette dernière donne ce goût d’éternité, mais aussi qu’elle sera balayée et concaténée sitôt la parenthèse fermée ?

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18 juillet

Journée à 40°. Hésitation continue : se faire des bains de chaleur pour éprouver la fraîcheur par contraste*, au risque de se fatiguer le corps plus vite ? ou s’économiser en restant le plus au frais possible, au risque de ne plus supporter la chaleur dans laquelle il faudra retourner dormir ? Cette crainte me fait demeurer dans mon salon-étuve, alors que je pourrais installer ma chaise de jardin et bouquiner dans le hall de l’immeuble, orienté plein Nord et très frais. Je conserve cette option comme un joker qu’on se trouve bête d’avoir encore en main alors que la partie s’est achevée, et me contente de la fraîcheur relative de mon couloir et de ma cuisine par intermittence, avant de retourner dans l’étuve du salon (au besoin, un saut sur la terrasse me convainc de la différence entre cuire et avoir chaud).

La veille, rester avait le goût ludique de l’exploit dérisoire ; ce jour-là, l’amusement a disparu, remplacé par l’inertie et la résignation. C’est fou cette facilité avec laquelle on renonce à ne pas subir.

Allongée sur mon tapis de yoga devant la cheminée comme la silhouette des plaquettes de sécurité aérienne qui suit la bande lumineuse du couloir à quatre pattes, cherchant l’air sous le nuage de fumée, j’écoute sans bouger une conférence d’Hugo Marchand.

* Les douches froides sont éliminées d’entrée de jeu : trop désagréables sur l’instant, risquant de surcroît de me faire éprouver la chaleur tout de suite en sortant.

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19 juillet

La bibliographie pour la rentrée est arrivée. Lecture obligatoire au choix du premier semestre : Histoire politique du barbelé ou Les Chasses à l’homme. En licence danse. Pas surprise, mais dépitée quand même : quel rapport avec notre sujet d’étude ? Et pourquoi faut-il que ce soit toujours glauque en plus d’être hors-sujet ? Est-ce une question de légitimité, sur le mode : voyez tout ce que le prétexte de la danse permet de penser de la société ? Et de très réel, parce que les rapports de domination, ça c’est la réalité vraie, pas du chiqué plaisant, trois pas de bourrée et deux pirouettes aux alouettes. Je ne vois pas comment défendre la danse comme champ de recherches légitime si on étudie principalement des ouvrages qui n’ont rien à voir avec elle dans l’une des rares universités françaises à avoir un département qui lui soit dédié. Il y aurait pourtant tant de choses à explorer, que ce soit au niveau esthétique, sociologique, philosophique ou historique… Rien qu’en piochant dans mes lectures d’été, La Vocation de Julia Schlanger aurait pu être proposée, en lien avec Danser, enquête sur les coulisses d’une vocation de Pierre-Emmanuel Sorignet (que je n’ai toujours pas lu). Bref. Pas penser, pas s’énerver, lire.

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Conférence avec Hugo Marchand écoutée allongée par terre sur le tapis de yoga. Je suis surprise par la maturité de ses propos, leur intelligence articulée. Cela me donne envie de le revoir sur scène, alors que j’ai toujours été bloquée par son air de beau gosse qui n’arrive pas à oublier qu’il l’est. Mais peut-être cela a-t-il changé depuis ? J’en touche deux mots à JoPrincesse : elle l’a vu sur scène il y a quelques mois seulement et en garde la même perception que moi. Damned.

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20 juillet

Séance d’ondes de choc chez la kiné. Révision de ce qu’il faut faire et que je fais déjà (boire beaucoup, rester en équilibre sur demi-pointes pendant des séries de 40 secondes). La mise au point concerne plutôt ce qu’il ne faut pas faire : pas encore de relevés (je pensais justement me renforcer) ni a fortiori de barre de danse. Même en anticipant et faisant uniquement ce qui, pour une classe de danse, est un échauffement ordinaire, j’ai repris trop vite. Je commence à me demander si j’arriverai un jour à me débarrasser de cette tendinite. J’oscille entre le découragement, le déni et la paresse. Seule bonne nouvelle : je peux faire les séries d’équilibres en seconde position et ainsi avoir la vague impression de travailler mon en-dehors en même temps.

Bref échange avec la kiné sur le manque de préparation physique chez les danseurs. Son formateur en kiné du sport lui a rapporté que c’était à peine mieux chez les pro et qu’ils attendaient de ne plus pouvoir faire autrement pour consulter : « Quand une danseuse vient vous voir, c’est qu’elle a vraiment mal ; ce n’est pas comme un footballer… » J’ai ressenti une pointe de fierté mal placée, avant de me rendre compte que c’est complètement con comme comportement, contre-productif à souhait. Si j’avais su que des séries quotidiennes de relevés auraient suffi à me renforcer musculairement  pour éviter une tendinite de ce type…

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Refus de revivre un premier semestre comme l’an dernier, à me trimballer Foucault. Expédition à la BU de droit-gestion (tout de suite le fun) pour récupérer les livres à lire avant la fermeture estivale : métro, GPS, 303 RAZ, 305.8 CHA, le hold-up est une réussite, à un coup de chaud près (je suis habillée pour 21°, la bibliothèque n’a pas encore exsudé les 40° de l’avant-veille).

Quitte à être de sortie à Lille, autant aller au ciné. La prochaine séance de Decision to leave me laisse un bonne heure, soit un crumble aux deux chocolats à la boulangerie Brier.

Les deux bouquins à lire pour la fac, exhibés sur fond de crumble chocolaté

Decision to leave au cinéma : malsain et jouissif. Cela m’aurait moins étonnée si je m’étais souvenu de Park Chan-Wook comme du réalisateur de Mademoiselle et Stoker. Un enquêteur développe une fascination bien peu professionnelle pour l’épouse d’un alpiniste retrouvé mort, qui le lui rend bien. On ne sait bientôt plus qui mène l’autre, ni où – à sa perte oui, mais de quelle manière ? Aux trois-quarts du film, le dénouement que je commençais à anticiper est déjoué, et je me demande s’il est encore possible de sortir de cet imbroglio avec une fin digne de ce nom. Emprise et défiance entraînent des renversements si incessants dans la relation de pouvoir que c’est tout juste si on n’en oublie pas le détail au fur et à meure. Et pourtant, ça finit, ça finit par faire sens, je crois. C’est une phrase de l’héroïne qui a fait tomber la pièce : son amour à elle a commencé quand son amour à lui a disparu, dans le moment même de son expression. Passion serait sûrement plus juste qu’amour, il n’empêche : chacun cesse d’aimer l’autre au moment où il se compromet pour lui ; son intégrité brisée, il n’y a plus de sujet aimant, et l’objet à son tour devient sujet.

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Les lectures pour la rentrée, la musique à travailler, diverses tâches administratives que je repousse… Je les récapitule dans tous les sens ; j’ai déjà l’impression que tout s’accélère, que je vais être submergée. Pour museler l’angoisse et qu’elle me laisse dormir, je liste tout sur un bout de papier en dessinant à côté des cases à cocher. Je m’endors, la to do list sur la table de chevet.

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21 juillet

Journée de motivation administrative : je fais et je coche. J’attends plus d’une heure dans la salle d’attente du médecin qui, quand vient mon tour, me retire deux bouchons de cérumen (même pour moi qui aime exploser les points noirs, c’est crade), et je coche : prendre rdv médecin. Bonus rigolo pour l’impression d’être ivre pendant dix minutes ensuite (pression sur l’oreille interne) ; malus pour l’acouphène qui ne part pas. Toujours sous le pouvoir de la to do list, je m’installe devant mon ordinateur, saisis plein de codes, photographie, transfère, vérifie les destinataires, relis, envoie des mails, un justificatif, et coche : activer CB /  envoyer RIB / envoyer certificat médical (je rajoute l’entrée juste avant de la cocher) / mail à agence. Dans l’après-midi, je passe mon plumeau tout neuf dans les interstices du radiateur qui n’a pas connu un tel traitement depuis un temps immémorial ; le plumeau ne survit pas, mais je coche : passer plumeau radiateur chambre. J’en ai ma claque, clairement, mais à chaque case cochée, je sens un soulagement. C’est une drogue : le soir venu, je télécharge le dossier de réinscription à la fac juste pour l’imprimer, et je finis par le remplir, trouver et imprimer toutes les pièces complémentaires (non, mon bac n’a pas disparu pendant l’été).

C’est l’envers de la procrastination, rien n’est impossible, je suis fière de moi, j’exulte, proclame à JoPrincesse l’impression de pouvoir déplacer des montagnes. Elle vient de faire un enfant et découvre avoir la ressource nécessaire pour s’en occuper sans quasi dormir, alors bien sûr que je peux déplacer des montagnes. Elle le dit sans préambule et sans mais, comme l’amie qu’elle est, et je la crois. Je peux déplacer des montagnes, il suffisait de s’en apercevoir.

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« Vous êtes d’ici ? » Je réponds oui en pas moins de trois syllabes, hésitant à décevoir mon interlocuteur par mon incapacité à répondre à sa prochaine question. Il me demande où est l’avenue Jean Lebas, soit l’un des trois noms de rue que je connais à Roubaix. C’est l’artère principale qui relie la gare à l’hôtel de ville, mais ça me met en joie, je commence à être du coin.

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22 juillet

Je fiche trois chapitres des Chasses à l’homme, j’en lis un autre, espérant instaurer ainsi un rythme de travail.

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Je vous ai déjà dit à quel point j’aime la médiathèque de Roubaix ? Parfois, je retourne juste une ou deux BD avant de rapporter le gros de l’emprunt pour le plaisir d’y passer (et pragmatiquement alléger le dernier trajet retour, il est vrai). Là, je m’y rends sur le chemin pour la visite guidée du centre-ville. Une bibliothécaire est en train de réordonner les chariots de retour, et comme celui qu’elle manipule a l’air de contenir des bandes-dessinées, je lui demande si elle veut les miennes. Réponse révélation : non, celles-ci vont sur le chariot avec la bande violette, vous voyez, là, comme sur les livres. Cela fait un an que je fréquente l’endroit et n’avais jamais remarqué ce code couleur. Ça m’a rendu un peu honteuse, et joyeuse aussi, comme si la réalité s’était un peu élargie, organisée, ou que j’avais été admise dans un nouveau cercle d’initiés.

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23 juillet

Une routine yoga-étirement-renforcement s’est mise en place : c’est un soulagement de voir que la discipline revient et avec elle, la sensation d’un corps plus aiguisé, mais la contrainte commence à se faire sentir dans l’effort supplémentaire, purement psychologique, que je dois faire pour m’extirper du lit.

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Un chapitre de fiché, un chapitre de lu. Efficace ou laborieux ? Plus agréable est la lecture de la bande-dessinée Les heures passées à contempler la mère.

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N’écoutant que la trentaine rugissante, j’achète un Dyson sur le Bon Coin et paye l’option remise en main propre. Puis j’angoisse un brin en voyant que l’application n’a pas prévu d’option pour annuler la transaction au cas où l’objet ne serait pas conforme à sa description. C’est n’importe quoi, je n’ai pas besoin d’un aspirateur, et il est loin, 50 minutes de bus, dans quoi me suis-je lancée, l’acheteur ne valide pas ; est-ce que je pourrai annuler la procédure ? L’acheteur a validé mais il ne m’envoie pas son adresse, il attend d’être rentré chez lui, comme si j’allais lui cambrioler le Dyson que j’ai déjà payé, je fais n’importe quoi, je n’ai toujours pas l’adresse ; vers 15h30 je relance, 15h30 c’est vraiment l’après-midi, et voilà, je peux enfin me mettre en route. Comme souvent, l’action calme le gyrophare mental. Le bus me dépose dans un coin sans charme et je finis le chemin en suivant les indications GPS de l’application Ilévia. Ah, le rectangle vert était un champ ! J’ai bien fait de mettre mes chaussures de rando pour aller le chercher, cet aspirateur. Je coupe à travers champ, donc, du blé à ma droite, des petites feuilles vertes à ras de terre à ma gauche – je m’amuse des courbes qui interrompent le tracé rectiligne en bout de champ, on voit que la machine a dû manœuvrer. On aperçoit une église au loin, vraiment le cadre est bucolique ; il y a même quelques coquelicots devant les épis. Je crois que j’ai passé la frontière belge sanas y prendre garde.

Le jeune homme au Dyson est fort aimable, il me laisse essayer l’engin et insiste pour brancher le chargeur, que je vérifie son bon fonctionnement, mais je suis complètement déconcentrée par les chats qui peuplent le salon et qui n’en finissent pas de se détacher du décor : un blanc à tâches rousses sur le canapé, un simili-siamois mais à poils longs qui court entre les chaises derrière, un sombre et fin en haut de l’armoire, celui-là je craque, mais c’est la chatte norvégienne la plus câlin ; elle déclenche l’usine à ronron dès que je lui gratouille la tête. La dame assise derrière moi qui n’a pas décollé la tête de son téléphone à mon arrivée entre dans la conversation, après présentation du jeune homme : c’est une ancienne éleveuse de chats à la retraite, elle a même gagné des prix de beauté, un chartreux, non ? Si vous vouliez savoir qui vend un Dyson à moins de moitié prix, la réponse est donc : un foyer peuplé de chats, où l’on a acheté le modèle du dessus pour enlever tous les poils du canapé.

À peine sortie, au coin de la rue, une voiture s’arrête pour me demander son chemin, persuadée qu’avec mon Dyson à la main, je suis des parages. J’explique que non, désolée, je suis en expédition Le Bon Coin, et je recroise le regard rieur du conducteur et de sa passagère lorsqu’il me laisse passer à l’intersection que nous avons tous deux empruntés. Je traverse le village, parallèle au champ, pour un arrêt de bus un peu plus proche. Lorsque les portes du bus s’ouvrent un peu plus loin et que le chauffeur m’aperçoit avec mon épée ménagère, il sourit. Forcément j’appuie sur la gâchette en essayant d’attraper ma carte de bus. Je crois que je fais sa journée. Calé entre mes jambes, mon fidèle destrier ne moufte pas de tout le reste du trajet. Je ne sais pas ce qui me réjouit le plus au final, de ce nouvel aspirateur que j’abandonne par terre à mon retour, ou de l’expédition héroï-comique occasionnée (la tendinite, elle, sait).

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24 juillet

Ce genre de rêve à caractère sexuel dont j’aurais préféré ne pas me rappeler. Surtout quand il inclut l’ex et se finit à 6h30 au son d’un « police » que j’ai cru entendre à ma porte. J’imagine que je dois m’estimer heureuse pour le rab d’une demie-heure sur l’heure légale de perquisition.

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La dose homéopathique d’un chapitre à lire et ficher par jour est trop laborieuse : je me plonge dans la lecture et finis Les Chasses à l’homme dans la journée. Mieux valait profiter de la concentration : il m’en faut pour saisir la logique de raisonnements qui n’en ont pas. Grégoire Chamayou analyse en effet les discours de justification qui ont accompagné les différentes chasses à l’homme (contre les esclaves antiques, les Indiens d’Amérique, les esclaves d’Amérique, les pauvres, les ouvriers étrangers, les migrants…), de manière très intelligente et pédagogique à la fois ; on saisit bien dans chaque cas les mécanismes à l’œuvre. C’est à la fois fascinant et terrifiant de se rappeler qu’on raisonne souvent à partir de nos angles morts, élaborant des raisonnements qui justifient a posteriori une position antérieure (position sociale, situation émotionnelle…) que l’on a pourtant l’impression d’adopter comme une conséquence. Il est difficile d’avoir conscience d’où l’on raisonne, et de faire la part entre tropisme déterministe et acquis argumenté.

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Twitter m’apprend qu’une exposition sur la place des femmes dans l’espace public est rendue gratuite pour ses derniers jours dans un lieu de Roubaix que je ne connais pas – c’est l’occasion qui fait le larron. Je me rends donc à La Condition publique, une ancienne halle de stockage de textiles réhabilitée en lieu culturel, dans une ambiance proche du 104 à Paris. L’architecture du lieu me plait beaucoup ; je me rends compte au passage que ce sont les arches qui m’intriguaient quand je me rendais chez la kiné – intriguée, mais pas bien curieuse.

Dentelle du dessus de porte en fer forgé et jeu de lumière avec la verrière et les briques

Pour ce qui est des expos en elles-mêmes… J’essaye de m’y rendre perméable parce que j’ai l’impression de manquer quelque chose, mais l’art contemporain me laisse souvent perplexe. Les discours me paraissent creux quand il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent concrètement. Ça ne nourrit pas vraiment, mais je picore ça et là : des trouvailles et de l’ingéniosité, plus que de la beauté. Je prends quand même des photos, preuve qu’il y a des éléments que je veux garder avec moi. Je m’en retourne chez moi avec une impression de facilité, pas comme jugement mais comme possibilité : on peut faire feu créatif de tout bois.

Panneaux directionnels : "chemin aérien", "rue du jeu", "clalindrome", "club des larmes"
J’rais bien au calindrome. (Petit frémissement en constatant sur l’autre face que la « rue de l’épaule », quartier pauvre de Roubaix, est dans la direction opposée à la « plage de tous les possibles ».)

Ombres de feuillages sur le trottoir et sandales colorées

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Skype du jour avec le boyfriend : pas de la papote, une vraie discussion qui se déploie, dans laquelle on s’oublie… et qui finit par me déclencher des bouffées d’élans amoureux. Il y a des moments comme ça, on a l’impression d’accéder à la beauté bonté d’âme. À l’entendre, j’ai l’impression de la voir, pourtant retenue par des yeux opaques et brillants comme des billes noires – ce n’est pas une image, on ne distingue pas l’iris de la pupille. Je voudrais qu’il continue à parler sans s’apercevoir que je ne cherche plus à poursuivre la conversation, mais aller dîner, c’est bien aussi.

Soirée à rédiger l’entrée de ce journal sur la visite guidée de Roubaix. Je partais pour quelques lignes, mais le plaisir de raconter a pris le dessus sur l’évocation. Du mal à m’endormir.

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25 juillet

En dix jours, la répétition a pris le pas sur le rituel, il faut que je change d’enchaînement matinal si je ne veux pas rompre cette habitude en cours d’ancrage. Je lance la première vidéo de Yoga with Adriene en non lu dans mes mails.

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Tempura au cinéma et pas même envie de tempura en sortant : je pense qu’on peut parler d’un échec. Alors que le film était d’une durée équivalente à Decision to Leave et diffusé dans le même cinéma, cette fois-ci j’ai eu le temps d’avoir mal aux fesses. Ce ne sont plus des atermoiements entre amoureux timides, c’est un malaise social continu ; la solitude crée une souffrance telle que l’héroïne ne l’endure qu’en parlant avec son double schizophrénique – double qu’il va falloir plaquer avant de pouvoir aller à la rencontre d’une altérité un peu plus incarnée. Cela dit, l’avantage à tout ce malaise, c’est que j’en ressors avec une impression de fluidité extraordinaire dans mes propres rapports humains.

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Je me suis mis en tête d’illustrer le post sur la visite guidée de Roubaix avec des dessins, et commence ainsi avec la mairie. En important une photo de référence dans l’application de dessin, j’ai la tentation de « décalquer » puis je me reprends : si c’est pour faire ça, autant utiliser directement la photo. Il y a ce paradoxe que le dessin sera plus réussi s’il est moins juste ; en lui infusant mes imperfections, il prendra ma patte et le cumul de tous les traits bancals lui donneront un air de guingois sympathique. Une fois les volumes et principaux éléments placés, il n’y a plus besoin de penser à grand-chose, c’est agréable, je suis juste là à dessiner sans me demander à chaque trait si je ne suis pas en train de gâcher l’ensemble, et j’ai même la disponibilité d’attention pour suivre en même temps un podcast : Tous danseurs, l’épisode avec Philippe Noisette.

Je suis surprise (mais en y réfléchissant, finalement pas tellement) qu’il n’ait pas eu de formation journalistique ; il y est allé à l’enthousiasme et au culot, spectateur curieux avant tout. De fait, on sent beaucoup d’émerveillement et de tendresse dans sa parole. Pour toutes les découvertes qu’il a faites et fera, pour les chorégraphes et surtout les danseurs – et même pour les balletomanes, qui pour certains en connaissent plus que lui, selon ses propres mots. J’ai trouvé ça très classe, quand les professionnels du milieu ont souvent le tacle facile envers cette communauté de spectateurs. Son appel à retourner en salle et à se lancer davantage à la découverte des chorégraphes moins connus m’a en revanche prise en flagrant délit de paresse : je vais beaucoup moins au théâtre depuis la pandémie, et souvent sur un nom qui m’est familier. Le fait de désormais y consacrer mes journées n’y est peut-être pas étranger.

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26 juillet

Yoga with Adriene spéciale surfeurs, qui convient aussi aux non-surfeurs. Je confirme, séance qui fait du bien, sensation d’avoir le dos en place.

Premiers épisodes de The Handmaid’s Tale : glaçant et addictif. Surtout avec le biais induit par Elisabeth Moss, dont j’admire les rôles.

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27 juillet

Arrivée du boyfriend… avec son chat. C’est une première et il est terrorisé, rampant de cachette en cachette (dans les toilettes, derrière la cuvette des toilettes, derrière la porte de la cuisine en angle aigu, puis sous le meuble de lavabo pour la vue sur le couloir et donc sur toutes les portes de l’appartement). On alterne sollicitations pour le faire sortir, caresses pour le rassurer et laisser en paix pour qu’il se remette de ses émotions.

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28 juillet

Le chat a pris la confiance, on l’a retrouvé dans le tiroir à collants, comme chez lui dans le bac à chaussettes. Il s’installe donc partout sauf sur le coussin que j’ai mis à sa disposition sur le rebord de la fenêtre (en hauteur, cachette du rideau, position de commère).

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On fait très bien la sieste sur le tapis de yoga sur la terrasse.

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Une série de superhéros où les superhéros sont des pourris… Je voulais bien croire à l’ironie cinglante et à la critique intelligente (l’épisode des Avengers réalisé par Joss Whedon, quoi), mais le boyfriend avait beau me la vendre,  l’univers ne m’attirait pas assez pour que j’y aille de moi-même, surtout après avoir entamé The Handmaid’s Tale. Puis Alice en a parlé sur son blog  et The Boys a acquis l’attrait d’une référence entrée en écho. Ce n’est pas que je valorise l’avis d’Alice davantage que celui de mon compagnon, ne vous méprenez pas, mais retrouver une référence dont j’ai déjà entendu parler par ailleurs créé un effet de reconnaissance et me la rend désirable ; de simple recommandation, c’en devient un hasard insistant. Ah mais je connais, ça… enfin je connais… peut-être est-ce le signe que je devrais en prendre connaissance, justement. Ou comment j’ai fini par lire La Vie mode d’emploi sur recommandation d’un crush Happn alors que Melendili avait fait son mémoire de master sur Pérec. Ce mécanisme peut avoir quelque chose de passablement vexant pour la personne qui a initié la recommandation, parce que je parais passer outre et me décider sur l’avis d’un tiers. Pourtant, c’est parce qu’un proche dont je valorise l’opinion m’en a parlé que je m’en souviens lorsque quelqu’un de plus éloigné m’en donne l’écho.

Le premier épisode m’a donné envie de voir la suite, voilà.

Et une tatin d’échalotes

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29 juillet

Le boyfriend parle parfois dans son sommeil, mais rarement de manière intelligible. Cette nuit néanmoins, j’ai pu ajouter une nouvelle phrase à ma collection, constituée jusqu’à présent de ce seul joyau : « Les paillassons, c’étaient des paillassons » – le ton ne laissait aucun doute sur le fait que le paillasson était un eurêka. Tentant de me rendormir après avoir été réveillée par le chat, je l’entends parler de quelque chose comme des « gencives de porc ». Hein, quoi ? Je lui demande de répéter en enlevant mes bouchons d’oreille et il répète, sur-articulant comme à l’adresse d’un interlocuteur intellectuellement limité, inattentif ou dur de la feuille : « Des barquettes de blanquette de porc. » D’où j’ai conclu qu’il dormait. L’incongruité de cette aberration culinaire en forme de tongue twister a fait passer l’agacement d’être réveillée en pleine nuit. Essayez un peu de prononcer ça sans fourcher, des barquettes de blanquette

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C’est laborieux, je compte sans cesse les pages restantes en les mettant en regard avec les pages tenues par ma main gauche, mais ça finit par le faire : ma lecture hors-sujet du premier semestre est fichée.

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Je confirme qu’on fait très bien la sieste sur le tapis de yoga sur la terrasse.

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Vitrail en arc de cercle et son reflet sur le mur des cabines

Je profite de la gratuité du vendredi soir pour faire découvrir le musée de La Piscine au boyfriend. Même si l’architecture du lieu prime sur les collections, il y a toujours quelque élément qui retient mon attention. Cette fois-ci, c’est un volume de la tussothèque ouvert à une page de 1895 de tissus pour cravate : je n’aurais jamais imaginé qu’en 1895, on pouvait porter une cravate avec des éclairs rouges satinés.

À chaque fois, je me dit que je devrais venir régulièrement le vendredi soir, me créer une routine d’observation, de dessin ou d’écriture in situ. C’est l’effet de promesse du banc que l’on croise sans s’arrêter : tout ce qu’on y rêverait et lirait et écrirait si on avait eu le temps, juste là ; et quand on a le temps comme je l’ai, on ne le prend guère, on sort son téléphone.

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Dîner à l’Étoile syrienne, restaurant sans aucun charme au menu unique, généreux : houmous, houmous de betterave, houmous à la coriandre, taboulé, caviar d’aubergines fumées, salade fattouche, écrasée de pommes de terre au cumin, moussaka, boulgour à la tomate, riz safrané. C’est presque la même chose qu’avec Mum la dernière fois, mais pas tout à fait (pas de mélasse de grenade dans la salade fattouche, les houmous parfumés à la place des feuilles de vigne et des lentilles cuisinées). J’aime cette idée de variation (comme dans le  ballet), avec des saveurs qu’on retrouve et des décalages-découvertes. On cale assez vite et pourtant, on n’est pas lourd : l’effet des épices, d’après le boyfriend. Tout est incroyablement parfumé.

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30 juillet

J’ai retiré les pulls de la penderie pour que le chat puisse s’y installer à loisir sans les faire tomber. En échange, je requière son enfermement au salon pendant la nuit : c’est formidable, une bonne nuit de sommeil.
(La négociation n’a pas tant lieu avec le chat qu’avec son maître.)

Le chat est tellement habitué à sa fontaine à eau qu’il touille le bol de sa patte pour que l’eau remue avant de boire. J’essaye de ne pas rire quand je le vois faire ; j’échoue presque à chaque fois.

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31 juillet

Une bonne journée de vacances, lecture, écriture, promenade au parc Barbieux, deux épisodes de The Boys, des croissants chèvre-épinards.

Le boyfriend me fait écouter un extrait de monologue d’Artaud, et d’un coup il me semble impossible que Kundera n’en ait pas eu connaissance. Je retrouve L’Insoutenable Légèreté de l’être dans ma bibliothèque pour lui lire quelques passages sur le kitsch comme négation de la merde – je ne m’attendais pas à ce que le Folio sur lequel j’ai bossé pour mon mémoire de lettres soit déjà si jauni…

I love Roubaix, visite guidée

Je découvre sur le compte Twitter I love Roubaix (@IloveRBX) que des visites guidées gratuites du centre-ville sont organisées tous les mardi, vendredi et samedi pendant l’été. Nous sommes vendredi, matin. À 15h, je suis à l’office du tourisme, avec cet entrain que génèrent les choses inopinées qui tombent bien. La prévision n’a pas vraiment eu le temps de s’installer ni surtout de se muer en contrainte ; je suis encore dans l’élan spontané, guilleret. Mon code postal ? 59 100. Mais je suis une fausse, Roubaisienne d’adoption depuis un an seulement. Je suis là pour les rattrapages, visitant ma propre ville aux côtés de touristes belges.

Alors que le tweet parlait d’un guide réalisant son stage de licence, je me retrouve face à un homme de mon âge, voire un peu plus… Roubaix est décidément un lieu de reconversion. À sa dégaine, son timbre un peu éraillé, je le verrais bien au pub avec le boyfriend et ses potes ; à son érudition, je l’imagine historien doctorant. Il nous raconte l’histoire de la ville avant même qu’elle porte exactement son nom, et sans bouger sinon d’un pied sur l’autre, on traverse les siècles, sans perdre le fil d’une histoire rattachée à la production textile, paysanne d’abord puis industrielle quand on se met à rassembler les artisans au même endroit et à copier les inventions des Anglais. Avec la Révolution industrielle, la ville explose (figurez-vous que Roubaix était plus grande que Lille !), surnommée la ville aux mille cheminées (c’était évidemment une exagération, mais il y en avait tout de même 300 ou 40O). Depuis l’école industrielle supérieure des arts textiles, on remonte l’avenue Jean Lebas (maire socialiste et ministre du Travail sous le gouvernement Bloom) en passant devant le musée de la Piscine, originellement des bains publics voulus par Jean Lebas pour améliorer les conditions d’hygiène des ouvriers, déplorables dans les courées (que j’ai mentalement orthographiées courraies pendant toute la visite).

Façades folles avenue Jean Lebas

Au passage, le guide nous détaille la façade de quelques-unes de ces bâtisses folles commandées par les riches propriétaires industriels et réalisées dans un style éclectique, aka pas de règle, on pioche dans tous les styles, antique, néoclassique, flamand, Renaissance, vas-y pour la brique bien d’ici, les balustrades, le fer forgé, la guirlande en pierre, ça fait pas trop, t’es sûr ? non je rajouterais bien un vase d’abondance, une fenêtre en arche et puis un bow window inversé (croyez-le ou non, je ne l’avais jamais remarqué, malgré la rupture dans la couleur de la peinture). Ça m’a donné très envie d’apprendre à connaître un peu mieux les différents styles architecturaux pour être capable moi aussi de lire ces façades ; si jamais vous avez des suggestions de livres que je puisse chercher à la médiathèque, laissez-les moi en commentaire (de préférence avec beaucoup d’images et peu de textes ; on est bien obligé de choisir ses combats).

Nous sommes cinq, six avec le guide. Quand on se remet en marche entre deux arrêts magistraux, le monsieur aux cheveux blancs et à la chemise tenue à carreaux talonne le guide et le presse de questions. Il tient serrées contre lui les bretelles déjà ajustées de son sac à dos et je souris en pensant qu’il a l’air d’un écolier modèle, juste un peu plus vieux… quand je me surprends à tenir mon petit sac imprimé Vichy exactement de la même manière, avec des bretelles seulement plus lâches.

 

L’Hôtel de Ville meringue

Quand on arrive devant l’hôtel de ville, je retiens mon souffle : quelle est la justification de cette grosse meringue, qui détone complètement dans le paysage ? Un maire de droite (patron poussé en politique pour reprendre la ville des mains des socialistes) qui a fait appel à un architecte de la capitale pour épater la galerie. La meringue lui a coûté son poste de maire ; j’ai un peu envie de dire : cheh. Au passage, en détaillant le blason de la ville (il y avait un blason dans tout ce bazar ?), j’apprends que l’épeule est le nom local donné à la cannette placée au centre de la navette (dans les métiers à tisser). Cela fait donc un an que je descends à la station Épeule-Montesquieu sans avoir jamais songé qu’il puisse s’agir d’un nom commun avec une signification.

 

L’ancienne filature Motte-Bossut

On finit devant l’ancienne filature Motte-Bossut, un délire architectural de château médiéval à l’anglo-saxonne, tout en briques. Le nom composé ne désigne pas une seule et même personne : Bossut est le nom de l’épouse, qui en toute logique patriarcale aurait du être effacé… mais quand on est l’héritière d’une dynastie industrielle, on garde son nom et on l’accole à celui du mari. Il y a même eu une filature Motte-Motte… Tu m’étonnes qu’à force de mariages et d’entre-soi, les industriels locaux ont amassé assez de capital pour se passer des banques ! Motte-Motte, elle est bien bonne. On est sur la fin de la visite, dans le temps de l’anecdote ; le guide nous confie que son grand-père (ou arrière ?) avait lui aussi une filature dans la région – rien d’aussi gigantesque, peut-être une centaine d’ouvriers, mais… Tout d’un coup, je comprends mieux d’où vient son enthousiasme sincère pour l’audace d’entreprendre des anciens industriels textiles, un discours qui, en ces temps de macronie, ne colle guère avec son look de gauchiste bourlingueur et la gentillesse avec laquelle il a prolongé la visite d’une dizaine de minutes (le temps n’est pas de l’argent)(mais du savoir à partager).

C’est déjà la fin de la visite, le guide part et le groupe se disperse vite, à l’exception du monsieur au sac à dos et moi. Nous nous mettons à discuter et je découvre que, s’il a fait préciser la date de fermeture de la filature au guide, ce n’est pas par réflexe d’érudit, mais parce qu’il l’a connue en activité enfant… Et pourtant, il n’est pas du coin, je ne comprends plus rien. Il vit au bout du monde. Où ça ? Où les gens portent le masque si on leur conseille de le faire, sans même y être obligés. Il tire sur le sien en posant sa devinette (en tissu, en extérieur, cela ne sert à rien, mais je ne lui dis pas, comprenant qu’il en fait une question de respect plus que de santé). Et donc, où ça ? Au Japon, depuis 40 ans. Il a réussi à s’intégrer ? Mais oui, mais oui, il ne comprend manifestement pas très bien qu’on lui pose la question. Le choc des cultures, pour lui, c’est quand il revient. Tout a changé. Quand il déplore ne plus entendre parler sa langue maternelle, je crois qu’il fait référence à la population musulmane du centre-ville qu’on entend souvent parler arabe, mais non, sa langue maternelle, c’était le ch’timi. J’étais à cent lieues. C’était une autre époque, que je sens encore vivante en lui, mais qu’il sait m’être inaccessible. Il partage ce qui peut l’être : la moitié des noms de famille étaient polonais dans sa classe ; sur 48 élèves, ils n’ont été que 3 à poursuivre au lycée ; il ne sait même pas si les deux autres ont eu le bac. C’était une autre époque. Tout a changé. Les mentalités. Il n’a pourtant pas le côté péremptoire d’un vieux monsieur réactionnaire. Et d’ailleurs, il n’en dit pas plus. N’en pense pas plus, pour ce que j’en devine. Il est trop loin pour cela, sa vie est ailleurs, bien actuelle, en Asie. Reste une vague tristesse de ce qui a déjà disparu et disparaîtra à nouveau avec lui, qu’il ne me confie même pas, trop poli pour risquer d’embarrasser. Il va la déposer Chez Paul, tandis que je m’arrête un peu avant, à la boulangerie-pâtisserie artisanale.

…

J’espère ne pas avoir raconté de bêtises. Pour la visite complète avec Tristan, c’est par ici.