J’ouvre le recueil dans mes mains et me remet entre celles de Jeanne Benameur.
Nous, c’est elle, tous ceux qu’elle écoute, à qui elle prête parole.
Amour, c’est « des petites paroles de rien du tout », pas des déclarations
— en tant de guerre, on évite
la douleur
on prend
la douceur
des vies
douleur, douceur
c
l
Il faudrait ajouter […] avant, […] après les citations, je n’en ai rien fait, j’ai volé léger.
de je t’aime je suis passée à j’aime
il n’y a plus d’attente à tutoyer
j’aime large
j’aime les gens comme on aime un tableau
sans vouloir rien y retoucher
Je suis le fils de celui qui s’est levé un matin
qui est parti
[…]
j’ai rangé sa chaise
posé son bol dans l’évier
et j’ai su que notre table était devenue une table
rien qu’une table
ça ne dit rien des mots que j’ai sous la peau
qui cherchent à sortir
comme les plantes tout au fond de la terre
qui savent très bien que si elles restent sous la terre
elles ne vivront pas
je voudrais qu’on me regarde vraiment
jusqu’à ce qu’on la voie, la vraie couleur de mes yeux
parce que ça change
alors il faudrait
qu’il y ait quelqu’un qui me regarde
vraiment
tous les matins
et qui me dose Aujourd’hui tu as les yeux
couleur de printemps courageux
ou bien couleur de nuit sans amour
ou couleur de vol d’oiseau migrateur
c’est pas juste marron
ou bleu ou gris ou vert
un regard, c’est plus subtil
[…]
quelqu’un qui te dit
la vraie couleur de tes yeux le matin
ça, ce serait la douceur du monde
[…]
si vous voulez
je peux essayer de lire
la couleur de vos yeux d’aujourd’hui
elles nomment le désastre mais elles ont élevé des remparts
pour réfugier la douleur
Pour réfugier la douleur, pas pour se réfugier de la douleur.
Je dois la vie à quelqu’un que je ne connaîtrai jamais
[…]
ma mère m’a raconté la peur au ventre
les entrailles qui se serrent
et l’avion a commencé à tirer sur eux
ils se sont tous aplatis où ils pouvaient
dans les fossés au bord de la route
s’ils avaient pu rentrer sous terre ils l’auraient fait
ma mère comme les autres
entendant le vrombissement qui se rapprochait
les tac-tac-tac qui pouvaient arrêter les vies
comme ça
et l’homme s’est couché sur elle
elle a senti son poids sur son dos
l’avion est passé
les gens sur la route se relevaient
certains pas
ma mère était indemne
elle a voulu se lever
mais le poids de l’homme la gênait
elle l’a poussé comme elle a pu
il fallait se remettre en route tout de suite
avant que l’avion ne revienne
il fallait trouver un abri
l’homme était lourd
il était mort
mort pour elle
sans même savoir son nom
[…]
moi si j’existe aujourd’hui
c’est grâce à cet homme
il n’est pas mon père
[…]
ils disaient À table, les enfants
et d’un seul élan
nous avancions nos chaises
chacun à notre place
mais une place n’est pas un nom
[…]
dans leurs bouches nous étions Les enfants pour la vie
mais dans nos rêves nous étions seuls
derrière quelle petite fille quel petit garçon
avancent-ils, eux ?
Parfois tu vois j’ai peur de tout perdre
Tout ?
Oui tout, tout ce que j’ai à l’intérieur
la beauté des paysages que j’ai contemplés
les couleurs qui changent
[…]
Écoute, tu me racontes ta montagne et moi je te la garde
tu ne la perds pas
et je prends aussi la mer qui frissonne entre les rochers
le flux, l’eau transparente
je garde tout ce que tu ne veux pas perdre
[…]
Nous sommes deus maintenant
à garder la beauté
et ça
c’est de la douceur
peut-être même de l’amour
va savoir
J’étais dans le camp de l’autoflagellation sur l’air de “Tu t’es raconté des histoires, pauvre sotte immature”. Jusqu’au jour où ma psychanalyste m’a dit que l’état amoureux ne résiste pas au fil du temps s’il n’y a pas de répondant, conscient ou inconscient de la part de l’autre […].
En congé maternité, Yasmine parle de son rapport au temps, « très rythmé » et « très fragmenté », qui fait qu’elle a « à la fois trop de temps (parfois je m’ennuie tout de même) et pas assez de temps pour faire tout ce que j’imagine ».
Je note le matin les tips de la journée en vrac, aussi bien les courses, aller à la poste, produit vaisselle, que les idées à creuser […]. Hier, parce que j’avais huit ans, j’ai noté « me faire plaisir », et le soir, en relisant cette liste pour voir si j’avais oublié quelque chose, j’ai encore eu huit ans, j’étais heureuse d’avoir écrit « me faire plaisir », parce que j’en avais eu l’idée, et rien que la noter avait donné à la journée une texture différente, un peu plus sereine et contemplative.
Généralement, j’ai cinq plutôt que huit ans. Mais peut-être devrais-je avoir huit ans pour écrire « me faire plaisir » sur ma to-do list microsoftienne, quatre carrés combinant les options possibles entre important et/mais pas/nini urgent.
Je n’éprouve pas le plaisir d’écrire, mais je ressens l’inconfort de ne pas réussir à écrire, comme une mauvaise digestion […]. Ça passe si j’écris quelque chose.
Nous nous connaissons depuis le cours préparatoire, soit plus de trente ans. Nous ne nous sommes jamais quittés, où que la vie nous ait envoyés l’un et l’autre. Nous avons des vies différentes, mais nous nous appelons tous les mois pour nous raconter des secrets. Le lien entre nous ne s’est jamais rompu, notre amitié d’enfants est devenue une amitié d’adultes, et plus le temps passe et plus c’est un de mes interlocuteurs préférés.
À son arrivée à Montparnasse, le train simple se raccorde à un autre train simple, et devient un train compliqué.
J’ai ri.
Chacun des desserts de la carte a un problème. À chaque fois on se dit ah ? L’un des problèmes est que le moelleux à la pistache est à l’émulsion de vin rouge, et que la mousse au chocolat est à l’huile d’olive.
J’ai souri : ça, je connais, et les items de la carte qui ont chacun un problème, et la mousse au chocolat à l’huile d’olive (mais celle de ma maman est bonne).
C’est peut-être ce que je préfère dans la fabrication, sa procédure, le fait que ça se développe / dévoile au fur et à mesure, qu’il y ait une tension entre ce qui est prévu, projeté, et ce qui est réalisé. Parce que ça devient autre chose. C’est vraiment éjecté de soi, différent de soi.
[…]
Très souvent, ce que je fais ne ressemble pas à ce que j’avais prévu, mais si c’est le cas, si ce que j’avais prévu et ce que je fais correspondent, je m’ennuie, et j’oublie ce que j’ai fait, qui se retrouve égal à rien.
Ça doit être génial de se réjouir de la tension entre ce qui est prévu et ce qui est réalisé, plutôt que de se crisper.
Dans l’idéal, je voudrais rester stoïque, ne pas dépendre des réactions extérieures, positives ou négatives. Dans la réalité, je sens bien depuis ce message à quel point quelques mots peuvent redonner énergie et confiance.
[…] rester concentrée et avancer coûte que coûte. Et ça coûte.
Comme toujours le premier, je pense à Proust: « Je venais de vivre le 1er janvier des hommes vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu’on ne leur donne plus d’étrennes, mais parce qu’ils ne croient plus au nouvel An.»
La même, vers 7 ans. Assortie d’une phase à focaliser sur l’astronomie (Pluton était encore une planète et j’avais un livre où une enfant plantait des spaghettis à la verticale dans une assiette tapissée de pâte à modeler pour comprendre quelque chose de la queue des comètes). L’espace, l’astronomie, c’était l’éclairage macro de concepts comme la fin (absolue, au-delà de la mort d’un individu), le rien, l’infini, la distortion du temps et de l’espace (les trous noirs, la perception décalée d’une étoile déjà disparue…). Un film de fin du monde prenant justement la mort du soleil comme point de départ m’avait bien glacée, à l’époque — ils avaient pris le parti de la naine blanche (délai narratif supérieur à la supernova ?).
Je repasse les moments où on s’est embrassés en boucle alors que c’était y’a 48h, ils deviennent déjà abîmés comme si je rembobinais trop un VHS.
Et lui il me regarde avec ses yeux noirs et on dirait qu’il lit encore plus loin et ça me perturbe. C’est la première fois que quelqu’un qui me plaît m’explique comment iel me perçoit, ça m’est jamais arrivé avant.
Et au pire ça fera un peu mal. Et au mieux ça fera très mal, mais plus tard.
Ça y est, j’ai fait le tour du calendrier japonais et de ses micro-saisons — j’ai même débordé d’une redondance. Il faudrait créer d’autres micro-saisons, adaptées à la faune et la flore européennes, voire urbaines. Mais déjà un mois plus tard, je ne saurais dire ce qui caractérise la fin du mois de janvier.
Mardi 20 janvier
Premier cours particulier pour un monsieur proche de la retraite, qui veut commencer la danse et m’indique dans ses messages avoir déjà acheté demi-pointes et… pointes. Sans aborder la question du genre, je me suis contentée d’expliquer que les pointes ne sont pas pour les débutants ; sans un bon alignement et des chevilles renforcées, c’est dangereux.
Il arrive en bottines de pluie vernies roses, enfile des demi-pointes noires et s’essaye studieusement aux rudiments que je lui montre. À la fin du cours, il ne résiste pas à sortir les pointes de son sac — malgré ce que je lui ai dit, il les a apportées. Je lui apprends à les nouer, je sens que ça lui fait plaisir, mais réitère mon refus de lui en faire faire, trop dangereux.
Par la suite, par message, il me répète avoir apprécié ma douceur (c’est un homme doux lui aussi, et gentil — le premier cours de découverte étant gratuit, il m’a apporté des crocus). Les jours suivants, il ne cesse de mentionner ses pointes, avec lesquelles il marche chez lui, qui se font à son pied… Son insistance insidieuse me déplaît, je n’aime pas ce côté forceur, à ramener sur le tapis ce que j’ai en tant que personne compétente écarté. Il n’est pas franc du collier non plus lorsqu’il invoque la chaleur de la salle pour savoir si cette tenue irait — cette : photo d’une brassière et d’un legging, d’un justaucorps et de collants. La danse est accessoire.
Je voudrais accueillir sans juger, mais ne peux nier un certain malaise ; je n’ai pas du tout envie de voir ce monsieur en brassière. Je finis par lui demander s’il veut vraiment apprendre à danser ou s’il cherche à incarner une image d’Épinal de la ballerine — c’est la formulation la moins jugeante que je parvienne à trouver après avoir éliminé cliché et se déguiser en. Il me répond qu’il ne sait pas ce qu’est une ballerine d’Épinal. Je ne réponds ni David Hamilton, ni tout ce que j’exècre. Nos horaires pour le moment incompatibles me soulagent.
Le danseur ukrainien est un ancien cycliste professionnel ; il a commencé la danse il y a quatre ans. Certaines personnes sont sidérantes.
Mercredi 21 janvier
Ouf, la directrice a réfléchi et a rétracté son idée de tutu de fée canari, tout à fait adapté pour La Belle au bois dormant, pas du tout pour Chantons sous la pluie ; on repart sur un costume jaune moins alambiqué.
Jeudi 22 janvier
Interrogations collectives sur les corrections qui passent par le toucher. D’une efficacité incomparable pour faire comprendre un ajustement postural (elles réussissent souvent où les mots échouent), elles restent évidemment délicates. J’en ai fait des crises d’angoisse les premiers mois, et j’alterne entre périodes où je renonce à corriger certaines choses et d’autres où je me raisonne : si je demande le consentement de l’élève avant, il n’y a pas de problème. Sauf que. Parfois on oublie. On est humain, on pense à mille choses pendant le cours, et si c’est une partie du corps qui semble anodine, on a vite fait de poser les mains sur les épaules pour les redresser ou guider l’enfant dans l’espace. Parfois aussi, on se demande après coup si tel élève n’a pas osé refuser ou rétracter son consentement. Là-dessus, la hiérarchie coupe court : légalement, nous sommes protégés si le consentement a été recueilli.
Difficile de protéger tout le monde : les profs de fausses accusations, et les élèves des abus qu’ils pourraient subir. Il est évidemment impossible de ne pas entendre leur parole quand tant de choses se passent. On nous enjoint à ne pas prendre les choses personnellement, et à peser chaque mot. S’ils savaient comme c’est impossible. Ils ignorent manifestement l’état second dans lequel met l’hypervigilance face à un grand groupe, et les mots approximatifs qui se bousculent à longueur de journée (je suis déjà contente quand je ne confonds pas talon et genou).
Je retrouve le boyfriend à la station de métro sous la gare après les cours, vers 22h. Ensuite, c’est comme si nous ne pourrions jamais en avoir assez l’un de l’autre, de se retrouver, de s’embrasser, se pétrir. Rien d’érotique pourtant, pas comme ça en tous cas ; prime le soulagement d’un manque qui se révèle au moment où on le comble — tout ce que de nous nous avions retenu à ne pouvoir être retenu par l’autre, que je ne retiens plus, larmes, sanglots. À un moment, je pense :
il est parti
et
il est revenu
deux propositions aussi irrémédiables l’une que l’autre. Il est parti, comme pour toujours. Il est revenu, comme si j’avais craint qu’il ne revienne pas, comme si je craignais qu’il reparte sans revenir — perte conjurée et à venir.
Il est revenu, il est là, le soulagement est immense, je ne savais pas que le désarroi l’était aussi, il est là, dans mon lit, dans mes bras, il est là, et dans cette évidence, peut l’être encore plus que contre moi.
Ramens de minuit.
Vendredi 23 janvier
Je tente de mettre en forme le dossier pour le concours, mais j’avance autant que je recule, freine en sachant la nécessité d’accélérer, paralysie, angoisse et pleurs et câlins et CBD. Le boyfriend est heureux quand je ris, désemparé quand je pleure, ne sait pas quoi faire alors qu’il fait exactement ce dont j’ai le plus besoin : être là, tout autour de moi.
Est-il aussi sexy qu’Eddie Redmayne, me chambre-t-il alors que nous reprenons le visionnage de The Jackal, mais je réponds que oui, je le pense alors, le désire, il faut mettre sur pause pour aller chercher les gaufrettes et s’embrasser.
Samedi 24 janvier
Journée-tunnel, à gérer, crier et reprendre sur un ton doux et encourageant l’instant d’après quand j’ai récupéré (momentanément) l’attention des élèves. Est-ce mieux, de se rétablir rapidement dans la douceur, ou pire de schizophrénie, avec des explosions imprévisibles qui peut-être ne font pas sens ?
Sous la douche, mon cerveau cherche tout ce que j’ai pu faire ou dire de mal, de moralement répréhensible, ce qu’on pourrait me reprocher, les paroles que j’ai pu prononcer qui auraient pu être blessantes.
Chirashi-série. On se réinstalle dans des habitudes, festives de n’en être plus.
En fermant les rideaux, j’aperçois de la lumière en face, une grande fenêtre orangée, mais cette fois ce n’est pas le regret d’un foyer, c’est un miroir, cette fois, la lumière était déjà allumée quand je suis rentrée, je ferme les rideaux heureuse et je retourne me lover contre lui dans le canapé.
Dimanche 25 janvier
On se rendort ensemble après déjeuner, on cherche comment agencer nos bras, nos mains, nos nez pour ne rien écraser et respirer et s’alanguir en restant collés l’un à l’autre, en cuillère, sa main finit par me chercher par derrière puis face-à-face, que les os sont durs, l’air vicié, la surcouette chaude, et l’instant doux. Quand je me réveille et me rendors et me réveille, mon cerveau ne rembraie pas sur le conservatoire ou les élèves comme ce matin, le vent balaye les branches du saule pleureur et la lumière blanche fait une aura sur les plis des draps et les poils de mes avant-bras, je sens son ventre se gonfler et dégonfler dans mon dos, ses mains émouvantes sans mouvement sur moi.
Lundi 26, mardi 27, mercredi 28 janvier
« Épuisement » et « au bord du burn-out » a dit la psy. Est-ce pour cela que je suis bizarrement contente d’être malade, fiévreuse au point de pouvoir annuler les cours sans culpabiliser (et bosser sur le dossier urgent que j’ai procrastiné) ?
Jeudi 29 janvier
La tête tourne légèrement en reprenant les cours, sans moi pour les penchés en avant. J’ai exceptionnellement un grand groupe, qui bavarde beaucoup. La pianiste finit par exploser à ma place, les sermonne vertement
Vendredi 30 janvier
Avant l’effort, le réconfort
Ce n’est pas un spectacle, répète l’équipe pédagogique et administrative, qui tient à distribuer des contremarques et non des places, mais c’en est un pour tous les élèves et leur famille. Il y a des entrées, des sorties, des costumes, du public, ça y ressemble furieusement. Manque juste le théâtre, un espace adapté qui n’obligerait pas à tant de contorsions logistiques.
J’ai en charge les élèves d’une professeure qui n’est pas là, que je retrouverai sur les photos de saluts d’IkAubert, pas entièrement certaine de reconnaître ma collègue dans l’interprète. Ils dansent bien, vraiment, un frisson d’air m’atteint lorsqu’ils courent tous avant la fin de la pièce (ça met les poils, est-ce l’expression ?), mais ils ne savent pas se tenir, vraiment, je leur demande de moins en moins aimablement de faire moins de bruit, je passe deux heures à leur intimer de se taire, les engueule carrément en détachant méchamment les syllabes je-ne-veux-plus-vous-en-tendre, on les entend quand même par-dessus la musique lorsque mes élèves passent.
De mes élèves, que vois-je ? Des profils, des instantanés, un pied en serpette qui m’agresse en B+ (le monde balletomane anglophone a une dénomination pour cette pause avec la jambe en béquille). Les erreurs me sautent aux yeux comme les coquilles lorsque j’étais en apprentissage dans l’édition. Je vois en professeur ce qu’il y a à corriger et qui ne le sera pas, mais en professeur qui doit aussi encourager et devra féliciter je m’oblige à voir au-delà de mes craintes, à percevoir au-delà des manqués musicaux les élèves qui font corps pour les rattraper, toutes à l’écoute pour improviser un départ décalé, le spectacle et les corps vivants, leur beauté dans le mouvement.
Samedi 31 janvier
Le pianiste est dépité, pour un peu il démissionnerait de s’être trouvé si nul la veille au soir. Nous ne sommes pas trop de deux pour lui faire admettre que pas aussi bien qu’il aurait voulu ne signifie pas forcément mauvais. Je ne l’aurais pas soupçonnée chez lui, mais je comprends cette honte et cette estime de soi ravagée, excessives — les considère hors de moi avec un peu de tendresse.
À plusieurs reprises, une élève déjà reloue se décale sciemment pour se placer juste devant une autre et lui masquer son reflet dans le miroir. Je la fais échanger de place avec la petite fille qu’elle essayait de masquer ; elle danse avec toute la mauvaise volonté possible en représailles ; je lui fais remarquer qu’elle n’y met décidément pas du sien et qu’elle est capable de beaucoup mieux. Lorsque les lignes changent et que revient son tour d’être devant, elle va ostensiblement se placer sur la dernière ligne. Pourquoi ? « Si c’est pour que vous me parliez comme ça quand je suis devant, je préfère être derrière. » Le culot et la maîtrise du renversement à un si jeune âge… Je ne contiens plus mon exaspération et l’engueule sèchement (un quart d’heure à faire la gueule, oubliée dans les sautillés). Je n’aime pas ça, devenir sèche malgré moi, sentir le froid jeté sur l’ensemble du groupe, qui n’y est pour rien…
Je suis sèche, puis moins, puis plus du tout à mesure que la journée et les âges avancent. La journée se termine proche du fou rire. Aux élèves crevées par le non-spectacle de la veille, j’ai proposé de transposer la variation d’Esmeralda sur des chaises — l’enthousiasme est à la hauteur de la fatigue, surtout pour l’une d’elles, une jeune femme d’une belle maturité artistique qui s’enthousiasme comme une enfant. Esmeralda devient un quatuor de cabaret, sur scène puis en salle, assemblée de brigands maussades qui tapent du tambourin sur le pied de leur comparse comme ils joueraient aux cartes, celle de l’humour abattue avec force sur celle du sensuel, avant de partir en vrille, tambourin frappé allongé par terre et chaise pliante repliée en rythme. J’adore leur créativité.
Je repère en étendant les draps à sécher des taches de sang — désormais fixées. Le grand sac en toile lavé avec les draps a rétréci, ma hotte du père Noël désormais à peine plus grande qu’un tote bag. Une réussite, cette machine anticipée la veille. L’imprimante refuse d’imprimer mes feuilles de cours, même après un nettoyage de tête montrant de belles lignes cyan, magenta, jaunes, noires, même après avoir enlevé, secoué et replacé les cartouches, même après avoir redémarré l’imprimante, l’ordinateur, les deux débranchés, même après avoir tenté de mettre du scotch sur la puce d’identification de la cartouche (générique), même après avoir sacrifié une nouvelle cartouche d’encre noire que j’avais en réserve, même après qu’elle a été reconnue par l’imprimante, même pour imprimer en noir seulement, il faut changer les autres cartouches pleines aussi, je fais et refais les manipulations, je tape à côté de la machine et de son programme de voleurs, je hurle strident et passe globalement la matinée à sangloter. Trouver un imprimeur, aller racheter une cartouche, demander à une élève de me dépanner… toute décision est coûteuse, je ne me tiens à aucune, ça patine.
(Une danseuse du mardi m’imprime les feuilles et me les dépose le soir même, me sauve.)
Le cours se passe, je me raccroche à la douceur des sourires que j’amorce, en m’efforçant puis plus.
Une nouvelle posture corrigée, chez L. cette fois : parler de rotation des épaules ne fait pas tilt, mais la position modifiée qu’elle observe de ses clavicules, oui. Cela change complètement sa posture.
Et toujours le boyfriend en visio, quand ça ne va pas et quand ça va mieux, ses traits doux pour moi, son amour visible et sa peau hors de caresse.
Mardi 6 janvier
Ma nouvelle barre au sol est peut-être un peu rude.
Mercredi 7 janvier
Vingt minutes à faire le pingouin à l’aller, vingt minutes au retour : mes cuisses accusent la prudence sur le chemin enneigé puis verglacé. Une seule élève est présente au premier cours, où j’accueille deux étourdies du cours d’à côté, annulé. Le reste de la journée, j’ai un peu plus de la moitié des effectifs — une reprise ouatée.
Chanter Singing in the rain est irrésistible, même si cela devient je bois du jus de groseille chez les enfants. L’inventivité phonétique est folle et risque de rester — du yaourt à la groseille.
Jeudi 8 janvier
La réunion se termine plus tôt que je le craignais, je peux aller au cours de stretching postural, ma journée s’illumine.
Les sources autrefois gelées coulent à nouveau
Samedi 10 janvier
Je passe une heure à remettre à plat les cinq minutes de chorégraphie, groupe par groupe, pas à pas. Quand je lance la musique enregistrée (le pianiste a la grippe), je m’aperçois que le tempo est trois plus élevé que celui avec lequel nous avons travaillé. La version enregistrée est censée être ma version de référence pour le tempo. Anxiété.
Lundi 12 janvier
Si vous aimez la texture de la panna cotta, mais que vous avez toujours trouvé ce dessert décevant (trop de sucre pour trop peu de plaisir), cette recette de tofu soyeux est pour vous.
Deux ordonnances, l’une à base de plantes en première intention, l’autre pas.
P. ne viendra pas danser, sa gynéco ne veut pas : on lui a diagnostiqué ce matin une tumeur dans chaque sein.
P. a tout juste vingt ans.
Une mère m’a demandé un cours particulier pour sa fille qui veut entrer au conservatoire : a-t-elle a ses chances ? La maman serait presque rassurée que je lui réponde par la négative. Il y aurait de la déception là tout de suite, mais moins à gérer, moins d’incertitude et de déception différée. Or, il y a des enfants pour qui je pourrais dire oui sans hésitation, des enfants pour qui je devrais dire non malheureusement, mais l’enfant que je vois souriante devant moi, bien placée et mal calée sur la musique, se situe entre les deux, dans la zone des si, des peut-être et à condition de.
Mardi 13 janvier
C’était soit le concours soit les élèves, et je n’ai pas voulu sacrifier les élèves. Soulagement perceptible de la part d’une autre candidate lorsque je formule mon absence de préparation à cette journée d’oraux blancs. Nous sommes une huitaine à (ne pas vouloir) passer, à nous terrer dans l’immobilisme quand vient le moment de désigner un nouveau candidat — des ados qui ne veulent pas se faire interroger. Heureusement, il y a besoin de figurant pour faire le troisième larron du jury, et ça va mieux une fois passé de l’autre côté. Une fois qu’on entend les autres galérer aussi, ou nous montrer des manières de bien présenter.
Retours sur ma prestation : mon enthousiasme est perceptible, mais pour le coup en devient contre-productif (je me garde d’expliquer que ce n’est pas de l’enthousiasme, mais de la nervosité déguisée à la hâte). On sent que je suis à l’aise à l’oral (ce qu’il ne faut pas entendre), mais la culture territoriale, ne pas savoir si un directeur de conservatoire est nommé ou recruté, ce n’est pas possible. De fait, ça l’est, possible ; je n’ai découvert qu’en décembre le périmètre de ce qu’il y avait à apprendre.
Quand on me demande ce que j’envisage comme formations, après les bien-pensances d’usage, je parle de mon envie d’apprendre à jouer d’un instrument. Après l’entretien, le jury y revient : quel instrument, par curiosité ? À peine ai-je répondu le violoncelle, qu’il s’exclame qu’il en était sûr. Cela m’a fait étrangement plaisir, I felt seen, et laissée perplexe : qu’est-ce qui de moi fait penser ça ? les musiciens pressent-ils un instrument comme d’autres un signe astrologique ?
Un danseur ukrainien aux lignes incroyables débarque à la barre au sol — que je donne du coup en franglais (au cours suivant, T. traduit ce que je ne parviens pas exprimer avec finesse en anglais). J’ai tout enchaîné sans raconter de bêtises ni rigoler, me font remarquer les filles à la fin — de peur de ne pas être à la hauteur, sans doute. Ces jambes tout en cuisses et mollets, ces arabesques… je suis fascinée et stressée de ce qu’il pourrait penser, dois faire un effort pour ne pas me focaliser uniquement sur lui.
Mercredi 14 janvier
Les déplacements et phrases en canon sont laborieuses à mettre en place. Je ne m’y prends peut-être pas si en avance que je pensais. Mais me rassure : j’ai 40 secondes avec les petits, 1 minutes avec les intermédiaires — soit un tiers des deux chorégraphies, dont je me faisais tout un monde et qui peuvent juste être ça, quelque chose, des doigts qui dégoulinent comme la pluie.
C’est quoi, l’uniforme ? Il sera comment, le déguisement ? Je réponds que le costume sera comme ci ou ça. Une grand-mère demande si je peux lui envoyer l’image, prend en photo l’écran du téléphone que je lui tends.
Les cris des faisans se font entendre
Jeudi 15 janvier
Tout à mon sandwich de 17h30, je ne l’avais pas vu ; le danseur ukrainien de mardi m’alpague dans la rue. Nous cheminons ensemble en direction des studios, il se réjouit d’avoir a long warm-up, me demande des exercices pour mieux sentir son dos — s’arrête soudain et entre dans la boutique de danse surgie sur le trajet, en ressort dépité, they don’t have Grishko, je confirme que non, not since the war, puis il s’arrête au coin de la rue prendre un café, j’ouvre l’école, il arrive quand il veut.
Je lui tourne autour pour essayer de mieux comprendre son organisation posturale. Je ne suis pas habituée à scanner la posture d’hommes, pas avec cette prestance musculaire qui m’intimide, ces pectoraux qui élargissent le champ d’investigation. Je tâtonne, au figuré comme au propre, les mains sur ses omoplates pour qu’il les abaisse et surtout les écarte. Il mime le mouvement avec ses mains pour être sûr de comprendre et me présente son dos can you do it again? Il ne sent pas, il a besoin d’une sensation, s’il l’a senti une fois il pourra le reproduire. Je lui tire un peu sur le coudes, l’incite à repousser mes mains sous ses aisselles, lui parle des ailes de chauve-souris, mais ça ne prend pas vraiment, alors j’attaque frontalement, on reprend à l’épaule, la clavicule en arrière, l’humérus en rotation interne, l’avant-bras en rotation externe, on reprend out, in, out et le tout combiné oh, I think I’m feeling something. Je ne suis pas capable de davantage, alors je lui note le nom, l’adresse, le numéro et le planning des cours de stretching postural en lui disant que c’est ce dont il a besoin. Il me demande si je danse dans des théâtres, pas professionnellement I never was good enough, et lui d’objecter un peu étonné que je suis a beautiful dancer with good lines ou l’inverse good dancer, beautiful lines, quelque chose comme ça, j’essaye de me rappeler des horaires de cours. Il ne comprend pas bien, is it a ballet class ? Non, non. Quand je lui explique qu’on peut passer un quart d’heure à marcher, en sollicitant des muscles précis, ses yeux s’agrandissent, il sourit, c’est exactement ce qu’il cherche, je le sais, she’s gonna poke you and pinch you here here and here jusqu’à ce qu’il trouve les sensations qu’il est venu chercher.
Cela ne me frappe qu’après : la raideur chez ce danseur souple — autistique, la difficulté à communiquer masquée par la distance linguistique.
Les cils de S. font le colibri. Elle convulse. Je pars chercher fébrilement mon téléphone dans mon sac tandis que l’autre étudiante en médecine confirme posément qu’il va falloir appeler les secours. Je ne l’ai pas trouvé qu’elle a déjà composé le 15, tout en infligeant divers tacles à S. inconsciente. Deux doigts enfoncés profondément dans la gorge juste sous la mâchoire la font revenir ; la communication avec le 15 n’aura pas lieu. Elle lui caresse doucement les cheveux au-dessus de l’oreille et continue les tacles, mélange de tendresse et de violence aussi professionnelles l’une que l’autre — qui me heurte. Je voudrais être cette main, ne peux l’être. Je me tiens loin, tout près, trop près, propose qu’on se recule pour lui laisser de l’air. Puis c’est un babil incompréhensible entre les deux étudiantes en médecine, celle dont le malaise vagal a dégénéré et celle qui lui sauve beaucoup la vie ces derniers temps. Dedans, il y a coma et bien partie, ça va je peux me relever et prouve-le.
S. n’aime pas faire peur aux autres. Je suis fuyante et renfermée ensuite, incapable de contredire sa spirale de culpabilité.
Ses cils qui font le colibri.
La main qui rassure, caresse ses cheveux sur la tempe.
Plus tard, il y a des phrases que je ne réconcilie pas. Désolée d’avoir failli mourir. C’était rapide, d’habitude, je convulse plutôt pendant 5 à 8 minutes.
(Dans J’ai toujours ton cœur avec moi : « Je suis encore morte »)
Vendredi 16 janvier
Investie, attentive, appliquée, enthousiaste, dynamique, énergique. Très, un peu, parfois, souvent. Même si l’enthousiasme déborde parfois en bavardages. Verticalité, en dehors, placement, appuis, controlatéralité. Les fondamentaux sont compris, acquis, en cours d’acquisition. Je l’encourage désormais à se concentrer sur. Attention à ne pas forcer l’en dehors, à la ponctualité. Un bon semestre, un très bon semestre, un bon semestre dans l’ensemble, une évolution qui augure bien. Bravo, point d’exclamation, point. J’ai fini de remplir les bulletins des enfants.
Plaisir d’avoir L. à déjeuner. On discute concours de circonstances et de la fonction publique, cancer du sein chez des vingtenaires, enseignement de la danse. Pouvoir parler de notre métier sans parler boulot.
Samedi 17 janvier
Le pianiste étudiant joue au même tempo que le pianiste accompagnateur, et son professeur semble heureux de la chorégraphie aperçue. Soulagement.
Une élève s’étonne à l’arrivée du pianiste, elle pensait que ce serait « un troisième ». Intérieurement, je traduis par : elle ne s’attendait pas à pouvoir avoir un crush sur lui. Le jeune homme est d’une beauté et d’une gentillesse désarçonnantes. Cela me fait le même effet que lorsque j’avais un âge similaire au sien, je suis fascinée et, si je ne perds plus mes moyens, je m’excuse à chaque fois que je l’interromps et m’excuse quand il me fait remarquer que je n’ai pas à m’excuser.
Discussion jusqu’à pas d’heure en DM Insta. Depuis que j’ai quitté mon CDI et les discussions WhatsApp en journée avec JoPrincesse dans un coin de mon écran, je goûte moins souvent au plaisir de l’écrit synchrone, des réparties du tac au tac et des trois petits points qui dansent. Pas forcément une réussite pour le sommeil.
Et c’est Noël,
il y a du saumon, des blinis express, de la fondue savoyarde
(pas de tête de moine)
des verres massifs en cristal qui, vides encore, diffractent le chemin de table
il y a le boyfriend avec moi
le sapin décoré comme j’aime, comme dans mon enfance,
des nuits difficiles avec mes ronfleurs,
des nuits mal prolongées sur le canapé en velours rouge qui sera élimé d’ici quelques années,
des jours de fatigue accumulée et des aubes incroyables pour lesquelles il n’est même pas besoin de se lever tôt, juste du canapé
il fait beau mais surtout il fait jour, enfin
des jours lumineux passés à parler avec Mum
c’est gai, nous sommes gaies,
et c’est triste aussi un peu, quand ça me fait mesurer sa solitude en creux
Les cerfs perdent leurs bois
du 26 au 30 décembre
Au terme d’une après-midi
énergique énergivore
à arpenter
boutiques, cintres, allées et venues et retour du centre commercial,
la parure bleu layette
qui n’est pas layette mais légèrement lavande
la parure bonnet-écharpes-gant d’un bleu assez layette pour que je ne les porte à peu près jamais
est échangée contre une parka chaude, légère, imperméable, cintrée
— orange brique
j’aurais aimé sortir cette couleur un peu trop moi, un peu plus assez moi,
mais les parka non-noires non-bleu marine non-moches ne sont pas légion
le bleu layette lavande changeait lui
j’imagine qu’on ne peut pas lutter contre sa colorimétrie
la parka est adoptée
c’est vrai que mon manteau d’hiver était élimé
je le vois maintenant sous le col si chic si parisien si dame
quelques centimètres duveteux à côté de la trame étendue
du tissu taupe devenu verdâtre
curieux comme on peut continuer de voir ce qui a été au lieu de ce qui est devenu
Les amies sont annulées
raison varicelle variées
c’est dommage, mais c’est reposant
sauf L. avec qui nous discutons des heures, littéralement
c’est bon l’amitié
j’avais presque oublié
et les restaurants au débotté
le bun bo me fait davantage plaisir que son mérite intrinsèque
je change de place pour fuir la guirlande électrique épileptique
toujours plus proche de mes proches
il fait froid
mais dehors
dedans, il fait chaud au cœur
Stracciatella
Dernier jour avec Mum
Dans le train, je rédige les appréciations
travail laborieux qui ne passe que parce que les paysages passent plus vite encore
me donnent l’impression d’avancer
au moins un peu
Je visite la nouvelle maison de Dad en son absence. Le pavillon d’extérieur est plutôt laid, évoque une petitesse toute pavillonnaire, mais dedans, on n’en voit rien, on s’y sent bien. La configuration me rappelle la maison qu’habitait mon père quand j’étais adolescente et que j’y étais aussi chez moi un week-end sur deux, quelque chose dans les carrelages ornementés, l’escalier avec sa fenêtre, les toilettes dessous. J’y retrouve, parmi les affiches vintage de propagande communiste russe, celle que je lui avais rapportée du Vietnam, et cela me fait plaisir, alors que tout ou presque a changé, la télé encore plus immense qu’avant, le lit-trampoline du chien, le chien aussi d’ailleurs, les photos de mon demi-frère sur le frigo, avec une girlfriend que ni eux ni moi n’ont jamais rencontrée. Dans la chambre d’amis que j’occupe, la fenêtre et ses volets en accordéon ouvrent sur les environs environ gelés, c’est dégagé, presque une vallée — urbaine, de jardins et de maisons de ville (à nains de jardin, mais pas que).
Ma belle-mère parle au chien du chat en disant « ton frère » et au chat du chien en disant « ta sœur ». Je suis quant à moi « à bout de nerf avec chat-Boudin » — qui s’appelle vraiment Boudin et vient chercher la gratouille. Le face-à-face avec ma belle-mère n’a rien de la bizarrerie que je craignais, ouvre au contraire sur des conversations à nu, sans la parade de piques bretonnes que je lui connais à plusieurs,
des conversations entre adultes
qui ne savent pas toujours, pas forcément ce qu’ils devraient faire, qui le font au mieux
il n’y a plus d’enfants, il n’y a plus à prétendre
est-ce là que se dessine l’orée de leur vieillesse ?
Dad en maison de repos sèche le sport pour que l’on déjeune et passe l’après-midi ensemble. Je ne sais pas si je suis rassurée ou inquiétée par les deux bières qu’il s’enfile en pleine convalescence, et les saucisses de ma croziflette en plus de son steak-frites. Quand l’appétit va. Je suis au bord de l’écœurement (d’avoir tenu à terminer ce cheesecake crémeux), la chambre de Dad au bord d’un lac. On y reste plusieurs heures puis on reprend la voiture pour une heure de route — « on » allégé d’une personne. Ça m’a fait plaisir de le voir, lui de me voir. Enormément, par texto.
Le blé pousse sous la neige
du 31 décembre au 4 janvier
Podotactile ensoleillé
Saucisson de canard sous vide dans le sac, je poursuis mes appréciations dans un autre train. La correspondance a été annulée, et je tire ma valise-cabine aux abords de Vierzon pour trouver un café où passer une heure et demie chauffée. 31 décembre. Tout est de pierre, froid et fermé, mais un Patapain est annoncé à 300 mètres, soit l’enseigne où ma belle-mère disait trouver des galettes de pomme de terre, celles que l’on mangeait dans mon enfance chez grand-mamie-de-Bourges, que je n’ai jamais trouvées nulle part ailleurs, ni connu de quiconque, sauf du boyfriend qui les mangeait lui en Sologne avec de la gelée de groseille. Je passe outre les galettes des rois pour aller directement aux galettes de pomme de terre, il y en a, l’excitation est totale, le menu du réveillon à deux tout trouvé. Le café a en outre du thé Richard et des fauteuils moelleux, l’annulation du train est toute pardonnée.
Ecce les galettes à la pomme de terre
Le réveillon est expédié, galette de pommes de terre et soupe maison un peu trop épicée. Commencent les vacances chez le boyfriend, dans sa nouvelle maison où il faut encore que je trouve mes marques. Je cherche une pièce sans bruit, fuis les sifflements du poêle à pellets dans le salon, le cliquetis de certains radiateurs ailleurs, telle ventilation. Le tiroir à couverts, lui-même niché dans un tiroir à casseroles m’agace de la double manipulation qu’il nécessite, que je finis pourtant par maîtriser. Il faut trouver les gestes, se faire aux lieux. Je suis comme le chat, frileuse au changement. Il n’est pas d’une grande présence, toujours fourré sous les draps — un boudin de couette, c’est comme ça que nous disons.
Le boyfriend est content de son bout de forêt, c’est ça qu’il voulait et c’est ça : pas des arbres remarquables dans un jardin, ni un terrain qui donne sur la forêt, mais un bout de forêt avec ce qu’elle véhicule de conte, de soir de pleine lune, belle, sombre — de prosaïque et terne, aussi, avec toutes ses feuilles mortes et ses hauts troncs. Je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus, mais c’est de là que vient la demi-teinte, mon manque d’appréciation.
Il ne me reste plus que quelques jours de vacances, mais encore tous mes cours à préparer. Plus de cases à cocher que de jours pour le faire, et c’est une crise d’angoisse dès le premier janvier. Il faut te ressaisir, me dit le boyfriend qui ne me dit jamais ce genre de choses, probablement démuni de me voir encore déjà pleurer.
Palmier avec la goutte au nez
La détente arrive sur la fin, alors que la reprise est imminente et que j’envoie tout valser mentalement, que je m’en fous enfin, pas juste le temps d’un épisode de série, tout un jour, jour de grâce blanche du 4 janvier : après un rab de sommeil, je choisis de bloguer plutôt que de travailler, et nous faisons l’amour dans la lumière blanche et les draps vert d’eau, ça lâche enfin, on peut crier sans crainte de déranger les voisins. J’en développe une tendresse pour le papier peint kitsch de la chambre, j’aimerais maintenant que rien ne change, qu’il reste, refaire l’amour sous les amandiers de Van Gogh. Le temps comme le jardin est suspendu dans le givre — éternité momentanée.