Il va falloir opérer

Journal d’avril, suite (et pas encore fin)

Vendredi 10 avril

Cette fois, je trouve mon chemin avec l’habitude que confèrent déjà deux autres venues seulement. Le rendez-vous a été avancé de vingt minutes ; je m’oblige à penser aussi à une explication de pure logistique, un désistement qui permettrait à la radiologue d’avancer l’heure de son départ en vacances ; je me plie à l’exercice de pensée, mais n’y crois pas. Ah, vous êtes venue seule, semble-t-elle regretter ; j’avais installé deux chaises. Je m’installe sur l’un des deux tabourets, et déjà je sais. L’anniversaire surprise est grillé. Il va falloir opérer… commence-t-elle prudemment. Flambée d’adrénaline, finissons-en : donc c’est cancéreux ? Embêtée, elle confirme, enchaîne sur des précisions qui se veulent rassurantes, mais lentement, à ce stade je ne tiens plus, je la coupe pour savoir tout ce qu’il y a à savoir maintenant, dans un langage que je puisse comprendre : est-ce que c’est pris à temps ou est-ce que c’est déjà métastasé ? C’est pris tôt. Je serais venue dans quatre ou six mois, elle n’aurait peut-être pas été aussi sereine, mais là, c’est bon, c’est tout ce que je retiens. J’étais persuadée qu’il y aurait quelque chose, mais que ça serait pris à temps, que ça irait. Je lui dis cette intuition, mais sans la concordance des temps je crois, car elle répète la fin de ma phrase, ça va aller, c’est exactement ça, il y a quelque chose mais ça va aller, elle a l’air surprise, c’est exactement comme ça qu’il faut le prendre. Surprise, vraiment. Nous sommes deux à essayer de gérer, moi l’annonce et elle la bombe nerveuse qu’est tout patient à qui on annonce un cancer. J’imagine que tout le monde ne réagit pas de la même manière.

Ensuite seulement, je peux entendre les détails sur l’obscurus : il n’est pas agressif (ce ne sont pas ses termes, je reprends ceux de ma mère, qui a eu son cancer à 47 ans ; en bonne impatiente, je copie avec dix ans d’avance), le taux de prolifération est ric-rac en dessous du seuil où ça aurait pu commencer à devenir problématique, c’est le bon moment, j’ai de la chance, même si c’est bizarre d’associer chance et cancer, elle est d’accord. J’ai eu un gros coup de bol ; j’en ai d’autant plus conscience qu’aujourd’hui (autre période du cycle ?) je ne distinguerais pas la tumeur pas d’un ganglion ; la boule n’est plus saillante. C’est comme avec le sanglier sur l’autoroute, on ne sait pas si on n’a pas eu de chance ou au contraire si on en a beaucoup eue. De la chance dans la malchance, c’est bien ça qu’on dit ?

Je suis fébrile, forcément. On fait la seconde biopsie dans la foulée, pour savoir ce qu’il en est de la seconde masse (une bonne idée rétrospectivement : l’adrénaline neutralise la douleur ; je n’ai rien senti lorsque l’anesthésiant s’est dissipé). Je suis à deux doigts de paniquer et de pleurer puis en fait non, la radiologue et son aide sont adorables : vous voulez de la musique ? discuter ? que je vous tienne la main ? Je décline : mes mains sont moites, et celle qui repose sur mon pantalon le trempe de sueur. Je pue d’une sueur de stress intense. On s’en tient à deux prélèvements.

Pendant qu’elle va faire je ne sais quoi avec les échantillons, je prends en photo ce tableau — un gros mélanome rouge, me confirmera S. Magenta ? Inquiétante étrangeté — mais beauté — de cette aurore dans les glaciers. Et cette silhouette de femme en crinoline qui se fait passer pour une grotte noire…

Enfin on discute logistique, la date de conseil de discipline pour la tumeur (conseil des médecins de son vrai nom), de l’IRM (à faire à un certain moment du cycle pour que les hormones ne brouillent pas les images) et de la future opération. Et on se quitte sur ce qu’il faut en retenir, que c’est pris tôt, c’est chiant mais cool (cool mais chiant), je résume avec les premiers mots qui me viennent à l’esprit, elle est d’accord chiant mais cool, pour reprendre vos termes. On se souhaite de bonnes vacances.


L’hôpital est tout proche de là où je prends mes cours de stretching postural et je croise en sortant une ancienne formatrice, pour qui j’ai des tendresses de petite-fille. Plus exactement, je la surprends en train de fumer comme une adolescente (elle m’explique fumer rarement, seulement en de rares occasions, quand elle est seule et en a besoin). Si ça se passe bien au conservatoire ? pourquoi je ne viens pas prendre les cours ? J’essaye de retrouver le chemin d’une conversation normale, ne sais pas trop ce que je bredouille. Parmi les nouvelles, elle mentionne la belle réussite d’une élève qui est aussi une collègue. Il est question d’une note, plus haute encore que celle de ma camarade de promo à la belle prestation ; je repense à la mienne, de note, et j’ai un pincement de dépit face à moi-même. Je ne me dis pas qu’une note ne me définit pas plus qu’une tumeur, ni : qu’est-ce qu’on s’en fout d’une note d’un diplôme qu’on a obtenu quand on a un cancer qui vous tombe sur le coin du sein. Je pourrais me le dire, mais ce n’est pas du tout ce que je me dis, ça arrive encore à m’affecter dans un moment pareil, je suis seulement capable d’en voir l’absurdité.

Dix minutes plus tard, j’ai un cancer mais j’ai un gros pain au chocolat aux amandes, un truc délicieux, bien lourd dans la main, avec de la poudre d’amande qui ne connote pas la frangipane, sans aucune note amère ou alcoolisée. Gros kiff.

Maintenant l’annoncer au boyfriend, est-ce que ça va le trigger ? Il a survécu au sien, de cancer, mais a perdu ses parents et une amie proche… mais sait gérer la merde quand elle arrive. Il sait qu’il y a cancer et cancer. Un mélanome ou un cancer du poumon métastasé n’est pas la même chose qu’un cancer du sein diagnostiqué tôt. Il y a cancer et cancer. Je repense à ma mère et à ma grand-mère, à ma mère que j’ai vue se rabougrir de douleur après les chimios, à en rajeunir ensuite pendant plusieurs années, le temps que les ans pris dans la tronche passent vraiment ; et à ma grand-mère pour qui l’affaire a été une formalité, opération ambulatoire, radiothérapie sans chimio.

J’y vais à reculons pour l’annoncer à Mum. Accueillir sa propre angoisse en plus de la mienne me semble difficile et effectivement, ohlalala, sa voix est sur le point de pleurer, elle pousse des soupirs vent force 10 et boucle, tu dois, il faut (me faire opérer à Curie plutôt, comme elle) et que vaut cet hôpital, est-il conventionné et est-ce que ci ou ça. Je dois la rassurer, et forcée de prendre une distance qu’elle n’a pas, peut-être que je me rassure aussi, à insister sur une distance que j’ai besoin qu’elle prenne.

Pour l’opération, elle sera là, présence indiscutable, mais je discute, objecte un peu abruptement que je ne sais pas (et ça veut dire que je sais, je ne veux pas) — enfin si tu veux, elle se reprend. Je n’ai pas envie de son stress en plus du mien. Comment, elle gère mal le stress ? Elle ne serait pas loin de mal le prendre. Je sais que je peux compter sur elle sans faille, elle saura évidemment tout gérer, sauf son impuissance, et je n’ai pas la force mentale d’imaginer devoir lui fournir matière à agir, sous peine de la voir tourbillonner. Peu à peu elle s’apaise, comme en réalité elle s’apaiserait sur mon canapé, et le ton devient moins dramatique, on ironise puis plus, jusqu’à se donner des nouvelles anodines, quels films elle a vu au ciné.


La visio du soir permet un débrief plus précis. On parle d’autres choses aussi et j’aime qu’on parle d’autre chose, même si ça me semble encore pour le moment une trahison, ne m’abandonnez pas à ce que ne process pas.

S’ils me saoulent trop, je pourrai toujours sortir le joker cancer. Je ne sais pas si je le pense défouloir ou si j’humour noir sans filtre, mais le boyfriend se récrimine, c’est abusé, lui n’a jamais joué cette carte, enfin je fais bien comme je veux, mais je sens que j’ai abusé et je recalibre le coup bas en discours intérieur — m’en fous, j’ai cancer. Comme d’autres ont piscine. Comme je chantonnais mentalement les Black Eyed Peas certains jours en descendant les escaliers mon boulot parisien, shut up, just shut up, shut up (hygiène de fin de journée). Mantra pour contrer le burn-out ou excuse complaisante, la médecin a dit de m’écouter et de penser à moi, mais comment maintenant vais-je faire pour savoir si je ne me trouve pas des excuses ? Le choc psychologique de l’annonce, ça, c’est réel, mais je ne suis pas malade, je n’ai aucun symptôme, aucune douleur (tant mieux parce qu’avec un cancer, quand on en a, c’est généralement qu’il est trop tard). Si ça se trouve, ça va être chiant mais in fine moins handicapant, moins sujet à remise en question et surtout moins douloureux que la hernie discale ?

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Samedi 11 avril

Insomnie et nausée cette nuit, à quatre heures du matin. Nausée, souffle court, trop chaud et paillettes dans le regard ce matin. Il m’a fallu un moment pour comprendre que je n’étais pas faible de la nuit écourtée, mais en train de faire une crise de panique. Une crise de panique physique, qui ne transparaît pas dans le rythme des pensées. J’ai pris un Stresam quand j’ai compris, tout étonnée, spectatrice de cet étrange phénomène (une crise de panique sans gyrophare mental)(c’est presque reposant).

Le matin, c’était crise de panique, et l’après-midid, tout était redevenu normal, je me demandais pourquoi j’avais paniqué le matin, ça semblait absurde et la tumeur une réalité parallèle totalement irréelle. Le cancer et la vie normale ne fusionnent pas sur la même timeline. C’est comme quand j’ai appris pour mon ex ; je n’arrivais pas à concilier les révélations avec notre histoire, le cerveau refusait de merger les deux alors qu’il n’y avait pas de contradiction logique entre.

Se retenir de dire.

Je m’occupe des cours, des enfants, des jupes trop petites car le tour de la jupe, identique au tour de taille, ne peut pas être resserré pour y poser un bouton. Je m’occupe tant bien que mal d’une élève plus avancée en larmes : elle ne se voit pas progresser malgré ses efforts, à ses yeux toutes les autres sont gracieuses, et elle non, elle ne ressemble à rien en classique, et toutes mes tentatives de la rassurer se heurtent à une image d’elle déplorable. Peu importent les quatre ans qui la séparent des élèves auxquelles elle se compare (entre 13 et 17 ans, il y a un monde), les paroles rassurantes de ses camarades, de son professeur, aujourd’hui, elle ne s’aime pas, et aucun exercice d’assouplissement n’y changera rien, c’est une thérapeute qu’il faudrait. Le cours suivant commence bien tard mais, comme le remarque le pianiste avec qui je discute juste ensuite, retardant encore le début du cours suivant, je n’allais pas la laisser comme ça. Au vu des échanges que nous avons, il doit faire un bon pédagogue, et ce sera chouette sûrement pour sa fille de l’avoir comme papa.

Et enfin, les vacances.
Dans les escaliers en colimaçon qui assurent à eux seul l’essoufflement l’échauffement, au ça va ? matinal, une collègue me répondait : « Tu vois le bout de la vie ? Encore un peu après. »
Là ça pourrait presque continuer, mais uniquement parce que ça ne continue pas.

Nausée le soir.

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Dimanche 12 avril

Six heures de sommeil et pas de coup de mou avant dix-huit heures passées, je suis sur haut voltage. Beaucoup d’Instagram : pas forcément très bon pour l’anxiété mais c’est mon échappatoire la plus immédiate, tant pis pour le court terme. Puis ça a du bon parfois. Tombée sur une vidéo de Vladimir Malakhov, l’un de ses challenges du lundi, je tente de comprendre la combinaison diabolique qu’il a concoctée (toujours sur la même musique, toujours dans son couloir), en marquant avec les mains d’abord, puis je me fais avoir, il faut que je déchiffre l’enchaînement et je ne peux la comprendre complètement qu’avec mes jambes, alors je reprends en boucle, arrimée à ma cheminée, bientôt essoufflée et trempée de sueur, pugnacité retrouvée. C’est joyeux, très, puis moins en voyant mon image filmée, puis à nouveau en montant un bêtisier.

Il faut bien que je prévienne Dad. Le téléphone lui brûle encore plus les mains que d’habitude : 4 minutes d’appel.

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Lundi 13 avril

Six heures du matin, j’ai du mal à me rendormir. L’anxiété semble liée à la nuit, alors j’ouvre un pan du rideau. Voir la végétation baigner dans une aube bleue, le monde émerger de l’obscurité, c’est bon, la nuit est derrière moi, je peux me rendormir — moi que la moindre lumière réveille…


Je retrouve au cours de stretching postural deux de mes élèves de la barre au sol. Je suis partagée entre le plaisir de les voir ici, sur mes conseils, bénéficier de corrections fondamentales, et le sentiment d’échec de ne pas avoir su les leur donner.

En sortant, je reçois un SMS de Mum me demandant si c’est bien mon nom, prénom et adresse sur les résultats d’analyse, parce que mon nom est relativement courant, il pourrait y avoir homonymie. La puissance et l’inventivité du déni, wow. J’ai à peine le temps de me le formuler la chose avec ironie qu’elle me déclenche une crise de larmes, je ne vais pas y arriver, je ne peux pas gérer son déni, les larmes, la blancheur de la lumière, l’effort fourni sans avoir encore déjeuné, par mesure de précaution, je m’assois, je suis assise en tailleur au milieu du large trottoir, clouée au sol et simplement assise comme, étudiants, on s’asseyait n’importe où dans les couloirs, je sors ma gourde et un Stresam le temps de me remettre, de me relever. Devant la boulangerie, je croise mes deux élèves, ravis du cours.

Revue de blogs #25

Les embryons de projets, quelques notes tracées sur un carnet à la date du jour, le bégaiement de quelques commencements qui n’iront sans doute pas très loin, mais qui ont malgré tout le mérite d’avoir été noté et de trotter dans la tête et se permettre ainsi de se dire en vie. Brefs actes invisibles aux yeux de nos proches, mais qui fomentent en soi une envie d’être plus grand.

Laura Solange, Ricochets/ Année 3/ Semaine 11, Jardin d’ombres

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j’ai besoin de faire le point sur ce que je fais en tant que hamster dans sa roue

Christine Jeanney, pause, block note

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Mais il n’existe pas en moi dans un endroit analytique, il est plutôt roulé en boule au chaud au creux de mon cœur […]

Pauline Le Gall, A dream is a mirror held by a phantom hand, Tailspin

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Les micro-interactions bouleversantes, […] elles sont des milliers à advenir, jour après jour. […] C’est peut-être l’une des grandes énigmes de ce métier : comment gérer la densité ?

H. lundi 6 avril, Prof en scène

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Spiritual will and courage are required to live life as pursuing a life full of aliveness is inherently difficult. It is just easier to do nothing in autopilot mode. How do I conjure this courage time and time again? I am tired.

It is a strange dimension to live in, the space between annihilation and exhilaration.
Winnie Lim, turning 45
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Converser à deux amies dans un salon de thé :
Je déroule mes impensés et j’écoute les siens […]

(serre-tête, jupe-culotte, rallye, quoi encore ? me disais-je à la sortie du collège en regardant les mères de famille habillées en petites filles qui me toisaient).

Anne Savelli, Le mépris

Adolescente, j’ai toujours eu l’impression que les petites filles versaillaises étaient habillées comme leur mère… je n’avais jamais pensé que c’était plus probablement l’inverse.

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Je veux faire quelque chose que je ne reconnais pas, quelque chose qui n’est pas dans mes capacités. […] Je suis lassée du moi qui ne peut pas faire plus qu’écrire ce qu’elle écrit et prendre la même teinte de bleu, les mêmes empreintes attendues.

Christine Jeanney, ce que fera V, block note

Je voudrais dérailler un douceur.

Latence de l’attente

Journal de début avril

Mercredi 1er avril

C’est mon premier mercredi 1er avril de prof de danse. Mon tout premier poisson est rayé, assorti au T-shirt à manches longues que j’avais gardé en attendant de me réchauffer et que je n’ai du coup pas retiré de la journée. À midi, j’ai un aquarium dans le dos et, à la fin, de la journée, c’est tout un banc de poissons qui nage au moindre soubresaut. Quelques mères se marrent, se doutent que tous ces poissons ont dû être scotchés avec la subtilité d’un coup de poignard dans le dos. Celui-ci, c’est un poisson d’Astrapi, je le reconnais, s’exclame une enfant, tandis que mi filii confirme l’avoir découpé du magazine.

Le soir venu, je vide mes filets et scotche la pêche sur le rabat intérieur de la pochette en plastique où je range mes cours. Les coloriages sont allés bon train. Le lendemain matin, en les transférant chez moi, je m’aperçois qu’il n’y a qu’un seul tout petit dessin — sur la plupart, les contours que je prenais pour du crayon à papier ne sont qu’impression pixelisée. Je ne me souviens plus : à leur âge, aurais-je préféré colorier ou dessiner mes propres poissons ?


La choré des intermédiaires est terminée. Ça ne ressemble pas encore à grand-chose, mais au moins je sais à quoi ça doit ressembler (asymptotiquement).

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Jeudi 2 avril

Dans le parc Henri Matisse près de Lille Europe

L’arbre au fond du jardin a désormais à nouveau des feuilles. C’est l’automne sur le forsythia et il neige des chatons (cet instant de surréalisme lolcat vous est offert par le saule pleureur).


Cours de posture : au menu du jour, musculation des bras, gouttière dans le dos et un nouvel exo pour travailler l’arabesque (en se tenant en planche, empiler une hanche au-dessus de l’autre tout en conservant le buste de face pour travailler la torsion en extension). J’ai simultanément envie de pleurer et tout va bien, deux réactions possibles à tout instant ; si je continue à choisir tout va bien, tout ira bien.


Le cours de pointes se termine par la claque de Raymonda (le tout début de la variation permet de travailler les menées avec style). Je leur demande de refaire la claque en impulse (en décélérant leur mouvement), les quatre élèves maîtrisent et ce vocabulaire et cette dynamique : la tension spatiale devient visible entre leurs mains, c’est beau, ça vaut bien une révérence, à la semaine prochaine.


Nouvel inscrit au cours de classique, nous avons désormais un homme avec nous. Il me demande si je connais un autre cours débutant. Je dois faire une drôle de tête, parce qu’il s’empresse de me rassurer : en plus. Il veut continuer à prendre des cours avec moi, ma personnalité lui convient ; par mes encouragements je les hisse à ma hauteur plutôt que de descendre à leur niveau, je ne suis pas sûre de comprendre et je comprends, lui aussi est professeur d’une discipline artistique.

On commence à avoir un corps de ballet pour la descente des ombres.

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Vendredi 3 avril

Le technicien fibre est passé plus tôt que prévu, libérant ma journée passée à lentement ressusciter, bloguer puis procrastiner l’heure du coucher devant un ballet inspiré de la vie de Noureev.


Je découvre sur la fiche récapitulative de l’intervention que le technicien s’appelle Abderrahmane… quelques jours après avoir croisé une doctoresse De Brienne et travaillé le tout début de la variation de la claque. L’univers réclame Raymonda.

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Samedi 4 avril

Mon moral suit l’évolution météo, gris dans le matin perclus de fatigue et de courbature, presque radieux en fin de journée, quand les chorégraphies touchent à leur fin et que le jour est encore là, le soleil même dans certaines rues de Lille où je slalome pour refaire provision de pain au levain.

À midi, en salle des professeurs, le ton s’est fait plus intime et c’est là, je crois, dans la vulnérabilité partagée, que s’est éclaircie ma journée.

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Dimanche 5 avril

Gariguette pas -ette

Je fais des choses avec mes mains, mon corps, mon attention non dilapidée : cuire des pancakes, étendre une machine, préparer des frites de patate douce, suivre une séance pour la souplesse du dos, lire au soleil, m’épiler. J’ai l’énergie pour. Elles ne m’apparaissent pas comme des corvées (sauf l’épilation, faut pas charrier). J’ai pu me reposer sans que le repos annihile tout autre forme d’activité. Le repos est venu à travers ces activités, et non pas entre, à attendre léthargique de ressusciter. Je revis.

 

Une élève que je n’ai pas en cours, que je connais seulement de loin, annonce sur les réseaux sociaux son admission au CNSM. Je suis heureuse pour elle, mais l’expression n’est pas juste. Pour elle, oui, mais l’émotion n’est pas la bonne, je ne suis pas heureuse. Une tristesse égoïste et rétrospective m’envahit. Je repense à mon amie sélectionnée à l’époque dans cette école, à ses camarades de promo, à leurs qualités évidentes, qu’on avait envie de voir sur scène, qu’on soit soi-même recalé ou non. En comparaison (je ne devrais pas comparer), cette élève semble pâlichonne, et j’éprouve un pincement car elle n’est pas intrinsèquement autre que celle que j’aurais pu être (avec une meilleure éthique de travail ? un autre enseignement ?). Aurai-je un jour terminé de faire ce deuil ? Pourquoi ce besoin d’arbitrer entre responsabilité personnelle et hasard des circonstances quand l’issue, passée, est la même ? (Peut-être parce que je joue là la question de ma légitimité présente.)

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Lundi 6 avril

Quelle idée d’avoir maintenu mon cours habituel et accepté un cours particulier en ce lundi de Pâques ?


Je sors de l’ostéo avec des straps roses sous le genou et le soulagement de savoir qu’il n’y aura pas besoin d’une seconde infiltration (du moins pas cet été) : ce n’est pas le ménisque qui est en cause, le genou a seulement trinqué parce que la hanche et la cheville étaient bloquées. J’apprends en outre comment manier le pistolet à massage pour éviter que ça se reproduise. Au cours de la discussion, je mentionne dubitative l’élève prise au CNSM et l’ostéo me répond le physique à l’évidence, ils prennent les araignées. Avec de grandes pattes, s’entend. Je suis déçue, je crois, de cette éternelle prééminence des proportions sur l’expression artistique.


Le temps entre l’ostéo et mes cours, de temps tampon à meubler, déploie au soleil sa durée. L’instant présent est de suite beaucoup plus facile à savourer sur un banc au soleil. Les collectivités territoriales restent dans mon sac, je lis, continue de lire, finis Ressac de Diglee tandis que le parc prend sa matérialité autour de moi, dans le bruissement des feuilles, la vitesse métallique d’un cycle qui passe, les sons plus ou moins criés des familles et de leurs enfants. Ce parc que je vois en bus et dont je projette la visite aux beaux jours depuis deux ans, je l’habite pendant deux heures. Sa réalité reconfigure la densité de cette ville que je traverse toujours par les mêmes axes.


Les cours se passent bien, puis sont passés, tout le monte rentre, je ne suis cette fois par raccompagnée. D’un coup la chaleur n’est plus là. Ce n’est pas réellement triste et froid, mais d’un coup, la chaleur n’est plus là, ça pince et dégringole en miniature au dedans.

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Mardi 7 avril

Matinée efficace dans l’intendance. Je ne coche pas les tâches administratives en suspens, mais je liquide les nouvelles avant qu’elles ajoutent leur brique menaçante au Tetris de l’adulthood — déclaration URSSAF dès l’ouverture.


Vous êtes en suspens, dans l’attente, résume la psy. La séance aussi.
CQDM / CQNDPM, mes abréviations de khâgne pour « ce qui dépend de moi » / « ce qui ne dépend pas de moi » dans l’étude des stoïciens : manifestement, la thérapie va consister à les faire infuser. Je me rends responsable dans des situations où je ne le suis pas, alors que la tendance générale serait plutôt l’inverse, remarque la psy, à se trouver des excuses. Elle me donne l’exemple de son fils en primaire, qui excuse sa couleur orange en dictée parce qu’elle était super dure ; or, lui fait remarquer sa mère, ce n’est pas du vocabulaire inconnu qui lui a coûté le feu vert, mais des -s et des -ent manquants — des fautes d’inattention qui relèvent de sa responsabilité. Je souris, brûlant de lui dire, mais je me retiens, que l’oubli des -s était ma grande spécialité, enfant (dans ma logique, c’était accessoire, pour ne pas dire superflu : le pronom indique déjà le pluriel, on sait qu’il y en a plusieurs, avec ou sans -s). Quand on me raconte une anecdote d’enfant, je relate toujours davantage à l’enfant qu’à l’adulte que je suis pourtant moi aussi devenue. Face à cette mère, je redeviens une enfant saisie par le ton dur mais juste de l’autorité ; l’autonomie et la responsabilité que ce ton vise à favoriser s’effacent devant la crainte latente de faillir et décevoir.

On pourrait taguer les séances de psy comme des tweets. Hashtag responsabilité. Hashtag légitimité.


J’ai très envie d’une glace artisanale, mais il n’y a pas de glacier et les supermarchés en ce début de saison ne vendent pas encore d’esquimaux ou de cônes à l’unité (sauf un Raffaelo quelque chose qui, à son aspect, semble dater de l’été dernier). Je me rabats sur une crème à la pistache de la ferme de je ne sais pas où (leurs viennois sont délicieux), que je mange à la fourchette en marchant. C’est presque bon, presque mauvais, mais frais, ça fait illusion.


Autre parc, autres mœurs. Près des immeubles aux carreaux carrés, ce n’est pas la même chose qu’auprès des demeures bourgeoises. Plus d’aires de jeu, moins d’arbres. Des enfant crient strident sans discontinuer, sans qu’aucune voix adulte ne leur réponde. Je leur tourne le dos, face à un massif de fleurs et bachote adossée à la table de pique-nique les collectivités territoriales. J’intègre la fonction publique, coué-tte la couverture. Je pivote et glisse mes jambes dans l’espace prévu à cet effet pour reporter sur une feuille mes petits a, petits b, vrai ou faux, a-c-e ou bien serait-ce d. 600 QCM corrigés. 


Un escargot n’est pas si commode à enrouler, figurez-vous. Je me galère encore un peu sur les placements, entre doutes (qu’ai-je dit), quiproquo (qu’ont-elles compris) et défaillances de mémoire (moi comme elles).

Tu me tiens au courant, me dit-elle tout sourire toute empathie et connivence. La chaleur est revenue comme si elle n’était jamais partie.


Lorsqu’il décroche l’appel en visio, le boyfriend a l’air dans le pâté (ensommeillé) : il est dans le mal (inflammation).

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Mercredi 8 avril

Je suis en retard à cause du métro, qui s’arrête consciencieusement à chaque station pour régulation du trafic (régulation qui n’est pas annoncée mais observée au gré d’un virage sur une portion aérienne). C’est une réalité (ce n’est pas un mensonge) ET une excuse : je suis partie ric-rac de chez moi, toute avance bue, avec la presque certitude d’un retard qu’il serait cette fois difficile de combler en courant comme une dératée. Les deux ou trois minutes de mon fait — de ma responsabilité — se sont transformées en quinze minutes — pas de mon fait, mais de ma responsabilité ? Il serait de ma responsabilité de partir avec un quart d’heure d’avance. Le mercredi matin, je n’y arrive plus. Peut-être le mercredi matin est-il même superflu.


Temps estival. Glace ricotta-miel et sorbet chocolat 70 % ah oui vraiment pensé-je en la goûtant. À voir la vendeuse se courber en torsion pour sortir le bac du dessous dans le coin, je me demande, lui demande si elle n’a pas mal au dos à la fin de la journée : elle me confirme que, oh oui.
Il faudrait imaginer un mur de bacs inclinés à hauteur de la taille. Moins profonds et moins optimisés dans l’espace : qui ne seraient jamais adoptés par le propriétaire.


 

Ultimes minutes de soleil avant le tunnel de l’après-midi. Strap rose sous le genou, short large, jambes nues, socquettes en voile chair, chaussures-chaussons en passe d’être trouées : la dégaine de prof de danse. (Mais mes jambes nues dans le miroir de la salle me plaisent, plus musclées des ischio-jambiers. Dans le miroir des toilettes en revanche, pause pipi justaucorps sur les genoux, la texture de peau trahit l’approche de la quarantaine.)


Je découvre que les chorés sont comme de la mayonnaise : à un moment, ça prend. Au début, il y a tous les ingrédients mais l’impression qu’ils ne seront jamais miscibles (est-ce que je perds ma métaphore et confonds avec la vinaigrette ?), puis, à force de répéter le même mouvement, quelque chose émerge. Ça commence à prendre forme — pas forcément encore une forme distincte, qui ressemble à quelque chose, pas forcément pour tous les niveaux, mais ça prend forme, il commence à devenir possible que ça ressemble à quelque chose, ce n’est plus du domaine du miracle.


Mais avez-vous une preuve tangible de ce que les élèves ne sont pas satisfaites du cours ? me demandait justement la psy. La preuve arrive à midi, un message WhatsApp énonçant une situation qui tracasse. Là encore, j’ai du mal à savoir si c’est de mon fait ou de ma faute. Y remédier, en revanche, est de mon fait, aussi tâcherai-je de ne pas m’attarder sur une possible faute.


Je l’écris pour tâcher de m’en souvenir, parce que je me suis à nouveau fait avoir : le houmous, oui, le basilic, oui, le houmous au basilic, non.

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Jeudi 9 avril

La douleur au genou d’une élève nous amène à travailler sur le maintien de la rotation de la jambe de terre. J’avais déjà tenté d’attirer leur attention dessus, mais ça n’avait pas pris. Une autre journée, une autre entrée, et les élèves jouent le jeu, cherchent les sensations, les trouvent. C’est dur, s’étonnent-elles, alors qu’elles dansent plus de dix heures par semaine et ne sont pas du genre à s’économiser. Je ne les contredis pas, plussoie même.


La glace noix de pécan chocolat de Gelato & Coffee n’est pas une glace au chocolat avec des morceaux de cerneaux, mais une glace à la noix de pécan avec des paillettes de chocolat — une stracciatella qui se serait américanisée, enthousiasmée par la découverte du pecan brownie.


Petits effectifs aux cours du soir : les vacances approchent et le Junior Ballet de l’Opéra de Paris passe au Colisée. J’ai moi aussi été tentée de me faire porter pâle. (La douleur au genou est revenue.)

Revue de blogs #24

[TW décès, deuil]

Je réunis ici des billets qui dorment depuis un moment dans mon lecteur de flux RSS. Il me semblait impossible de les mêler à mes cueillettes tous azimuts, tout comme de ne pas vous encourager à les lire, parce que le deuil est quelque chose dont on ne parle probablement pas assez, ou alors trop tard, quand on est déjà touché. Leur lecture, en tous cas, m’a émue ; elle remue — plaies et beauté.

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C’était la vie, c’était Isa, l’épouse de Thierry Crouzet. Je ne connais pas plus l’un que l’autre, même si je lis les carnets de ce romancier depuis plusieurs années, et toute l’étrangeté de la relation parasociale ressort à cette occasion — un personnage de fiction meurt (ou naît ?) avec le décès de sa femme.

J’ai repensé à ce que mon amie veuve-sans-avoir-été-mariée m’avait dit, en opposition à ceux qui essayaient de se / la convaincre que c’était mieux ainsi, sa vie d’aidante abrégée : qu’elle n’était pas d’accord, que les derniers mois, dernières semaines à l’hôpital leur avaient quand même donné des moments ensemble, des moments qui avaient compté, et pas seulement comme adieux — ce n’était pas rien (et ce n’était pas juste « mieux que rien », c’était clair à l’entendre).

Son compagnon, qui n’existait pour ainsi dire pas dans nos discussions ou alors en arrière-plan, silhouette lointaine, n’a jamais été aussi présent que depuis sa disparition. Ce n’est pas un souvenir envahissant qui se ressasserait dans une boucle du deuil, plutôt une mention familière que mon amie s’autoriserait seulement maintenant qu’il n’y a plus personne à voiler de pudeur. J’observe la même chose en lisant le blog de Thierry Crouzet ; sa femme, mentionnée ça et là, l’est désormais avec un amour non dissimulé.


Pourquoi j’ai dit ça ou ça au lieu de me contenter de la prendre dans mes bras ?

Isa croyait à une forme de survivance de l’âme par diffusion à travers ceux auxquels elle était connectée.

Dans Le Jardin d’Épicure, Irvin Yalom nomme ça le rippling effect, le fait qu’on continue d’exister à travers la résonance de nos actions sur les autres, même infimes, même insoupçonnées — une pensée apaisante pour ses patients angoissés par l’idée de la mort.

Isa aimait s’arrêter dans les églises allumer des cierges, non pour implorer Dieu, mais pour convoquer les forces qui nous interconnectent et nous renforcent.

Elle ouvrait sa fenêtre pour respirer l’air de sa terre de cœur. Elle a toujours voulu y reposer. Elle me l’a toujours dit. Je n’ai jamais pensé que j’assisterais à son enterrement.

Je suis comme les enfants au bord d’une nouvelle vie, chargé d’un lourd passé.

« J’ai cessé de vivre, j’ai cessé de souffrir, mais je ne cesserai jamais de vous aimer. » […] Sa présence en nous veillera sur nous, tout en étant une exigence.

Thierry Crouzet, Isa, d’elle en nous

(Je n’ai osé laisser aucun commentaire, encore moins des « condoléances », plus froides et lisses qu’une pierre tombale. Est-ce plus discret ou moins élégant de citer des extraits ici, sur mon propre blog ?)

Le deuil rend muet — le disparu, évidemment, la conversation qu’il entretenait avec ses proches, mais aussi les proches des proches. On ne sait pas quoi dire, on ne dit rien et pour peu qu’on ne soit pas là physiquement, on déserte.

…

Dame Ambre raconte le passage (de vie à trépas) de sa grand-mère, à ses côtés, au bout de sa main, de sa vie ; je n’aurais jamais imaginé que ça pouvait se passer comme ça.


Paradoxalement, il y avait la douleur qui me pliait et une douceur sans bord ni limite qui m’enveloppait. […] Absente, ancrée, consciente de la beauté des paysages comme rarement, accrochée à la vie comme je ne l’avais jamais été, quelque chose de l’ordre de la lumière.

J’ai beaucoup parlé de ce qu’il s’était passé à LeChat qui avait été là d’un bout à l’autre et n’avait pas besoin que je lui en parle mais m’écoutait avec tout son amour. Et sa fatigue.

[…] d’avoir assisté à ce passage entre vie et mort, nous a apporté un apaisement indescriptible. J’ai traversé pleinement l’agonie, je l’ai accompagnée, je l’ai laissé passer, il n’existe plus aucun secret sinon l’après et cela change tout dans le rapport au deuil ; je l’ai vécu.

Sa joie de me voir est si belle.

Mais je suppose, l’enfance en nous subsiste.

Ambre, Cérémonie douce et mensonges acides, Carnets


J’ai même eu la pensée que choc il n’y aurait pas, tant ce que j’ai vécu en assistant à sa mort m’a laissée apaisée et flottante.

J’ai la chance folle d’avoir été là, bercée par ces derniers souffles, moi-même accompagnée dans l’acte d’accompagnement au mourir.
Je suis triste sans l’être, il m’est impossible de décrire cet état, cet entre-deux de perte et d’apaisement.

Ambre, Couleur nuage, Carnets


Progressivement j’ai noté que j’étais différente, plus calme, plus lente. Que j’avais la tête ailleurs et parfois cet ailleurs était nulle part.

J’ai recompté jusque dans les recoins, jusqu’à trouver ce qui avait disparu. Et j’ai disparu l’enfance. Il manque la part de moi qui s’extasiait sur tout, celle capable de sautiller comme une enfant. La joie pétillante exaltée s’est effacée comme si elle n’avait jamais été là, créant un vide de personnalité intense à l’intérieur. Je suis devenue une adulte, à mon corps défendant.

Je suis celle qui va mourir après et c’est peut-être ça la perte aussi, ne plus avoir une personne au-dessus en paratonnerre.

J’ai oublié une partie de moi dans la mort de celle qui était ma mère d’adoption, je ne m’y attendais pas. Personne ne m’avait dit que perdre sa (vraie) mère vous alourdissait d’un poids adulte malvenu où l’enfance se faisait détruire la gueule. Je ne sais pas si je vis mal ma propre absence ou seulement la sienne ou les deux. Ni si cela reviendra. Mais je crois que j’ai perdu définitivement l’enfant en moi pour devenir une adulte et c’est exécrable.

Dame Ambre,
Personne ne nous prévient, mais on en meurt, Carnets

Boule de neige et boules de gomme, l’effet boule au sein

Lundi 23 mars

Prête à l’heure, je décide finalement de ne pas me rendre au cours de stretching postural pour ne pas courir ensuite pour mon rendez-vous médical. Meilleur plan que les annulations de soi à soi : on ne fait faux bond à personne, et le temps se déploie, opulent, inespéré à faire des choses inenvisagées comme s’apercevoir qu’on respire doucement.


Le médecin prescrit une écho, tout de même, pour vérifier. Décidée à me débarrasser rapidement de la chose, je trouve un rendez-vous pour le lendemain — le désistement ne sera pas perdu pour tout le monde.


La choré du lundi-mardi touche à sa fin. Travail et soulagement commencent.

…

Mardi 24 mars

Pourquoi cet amour des radiologues pour les dalles lumineuses kitsch au plafond ? Après les palmiers au plafond dans la salle d’examen pour l’IRM du genou, je découvre un feuillage (de platanes ?) dans la salle d’attente pour l’échographie mammaire. (Ce mot est atroce, mammaire, ça me donne l’impression d’être réduite à ma condition de mammifère à mamelles.)

L’image mouvante en noir et blanc a quelque chose d’archaïque. Couches plus ou moins foncées, granuleuses, débris, sédiments, on croirait voir un mouvement géologique séculaire en accéléré (tectonique des seins). La doctoresse prend des screenshots d’un trou noir aux contours pas tout à fait réguliers ; je décide que c’est un oculus et je le pense pendant plusieurs jours avant de m’apercevoir que le nuage noir des Animaux fantastiques est un obscurus.

Les essuie-mains sont reconvertis en essuie-seins pour enlever tout le gel, dont la doctoresse s’excuse presque. Bah, c’est comme du lubrifiant… La remarque m’échappe et rencontre un blanc, éludé ; j’ignore si c’est déplacé ou si elle n’y avait jamais pensé.

Venue pour une écho, je suis initiée dans la foulée à la mammo (personne ne dit graphie). Un mystère de l’existence se trouve résolu : on peut vraiment faire une mammographie à de tout petits seins, c’est juste un peu épique, de guingois pour caler l’aisselle sur le bord de la plaque et presser le sein non pas horizontalement que je l’imaginais (haut contre bas), mais verticalement (côté contre côté). L’expérience désagréable mais pas douloureuse ne sert à rien, car on ne voit rien de plus qu’à l’écho : j’ai le sein dense, apprends-je sur le compte-rendu. Bonnet A, mais densité C-D, mes amis.

Du coup, on va faire une biospie, vous faites quoi mardi prochain ?
Une biopsie, donc.
Je n’ai pas à reprendre rendez-vous ni à effectuer une quelconque démarche, tout est fixé par la doctoresse, placidement compétente et adorable de bout en bout. Je lui fais un sourire radieux quand elle me remet le compte-rendu d’examen, elle doit me prendre pour une demeurée qui n’a rien compris (déjà qu’avec les mouvements géologiques et le lubrifiant…).


Plus tard, je google l’acronyme ACR. Peut-être n’aurais-je pas dû. L’échelle de l’American College of Radiology va de 1 à 5 et de ce que j’en comprends :

  1. RAS
  2. Y’a des trucs mais osef
  3. Y’a des trucs à surveiller, on se revoit dans un / quatre / six mois
  4. Y’a un truc à vérifier, on va faire une biospie : ça peut être malin ou bénin, agressif ou mou du genou, on s’emballe pas, c’est pas un diagnostic, faut vérifier on a dit
  5. Y’a un truc et on est à peu près sûr que c’est la merde

Le sein droit est à 4. On s’emballe pas, c’est pas un diagnostic.
On n’a pas de diagnostic, mais on a des antécédents familiaux, on s’emballe.

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Mercredi 25 mars

Explosion de fleurs blanches le long du métro aérien.

Heure après heure, pas après pas après pas.

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Jeudi 26 mars

Après le cours, on discute affalées chacune à son bout de la salle, sans aucune volonté de nous lever. C’est comme ça qu’on se rapproche, semaine après semaine, sans céder un centimètre à la fatigue, dix mètres entre nous.

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Vendredi 27 mars

Retrouver le repos


Pour avoir cliqué sur un lien dans la newsletter de Julia Kerninon, je me retrouve à regarder les premières minutes, puis les quarante autres, d’un vlog vieux de quatre ans consacré à la tournée de promotion de Toucher la terre ferme. C’est la deuxième fois que cela m’arrive, visionner par hasard une vidéo longue au moment même où je la découvre, sans la mettre de côté pour un temps dédié (et l’oublier à jamais).

Avec son ami vidéaste, on la suit de librairie en émission radio, conscientisant peu à peu cet aspect souvent éludé du métier d’autrice (probablement parce qu’il faut déjà avoir rencontré un certain succès pour en quérir ainsi davantage). Je suis stupéfaite de découvrir ses faux airs d’Amélie Poulain et, lorsque je reconnais en libraire le mari de Victoire de Changy, que je lis et suis sur Instagram, la collision des univers est de trop, il faut que je partage mon excitation : Melendili est surtout stupéfaite que je découvre seulement maintenant la voix et le visage de Julia Kerninon, qui appariassent régulièrement dans ses fils Instagram littéraires ou féministes. Je répugne généralement à savoir à quoi ressemblent les auteurs-autrices que je lis, craignant que leur image altère celle que je me suis faite de leurs œuvres.

— Vous ne craignez pas d’être impudique ?
— Je suis impudique. Je veux dire, je peux craindre d’être autre chose, mais je suis pas une personne… bon, comme tout le monde, on est toujours à la fois pudique et impudique… Je fais de la littérature. D’une manière ou d’une autre, même dans la fiction que j’écris les gens devinent très bien ce qui m’agite. […] C’est peut-être précisément mon impudeur qui est intéressante. […] Si je raconte quelque chose de lisse là-dessus, ça n’a aucun intérêt, ça m’intéresse pas de l’écrire, puis ça va être utile à personne. Je pense que l’intérêt de ce livre, c’est qu’en osant aller à un endroit d’impudeur, eh bah je fais que mon lecteur tout seul dans son salon quand il le lit, il ose lui-même se regarder avec cette impudeur-là. […] l’impudeur, c’est aussi de la lucidité.


Visio avec le boyfriend, on discute des circonstances dans lesquelles se dire artiste. Pour lui, c’est gagner sa vie avec son art, et c’est volontairement qu’il ne se revendique pas tel, ayant fui après les Beaux-Arts ce milieu au centre duquel ce n’est pas l’art qu’il a trouvé. Je lui parle a contrario de La Lune mauve, cette blogueuse créative qui revendique au contraire le terme d’artiste pour sa pratique. Elle n’en vit pas, mais elle vit pour, et si l’art la définit davantage que son métier pourquoi, effectivement, ne pas se dire artiste. On en revient à esquiver l’attente sociale à la question de ce qu’on fait dans la vie, et répondre par ce qu’on aime faire plutôt que par ce qu’on est payé pour faire. C’est plus simple pour moi depuis que les deux se superposent bien mieux, même si les termes posent question : professeure de danse, j’ai du mal à me dire danseuse, pour moi réservé aux danseurs professionnels… Me voilà finalement plus proche de la vision du boyfriend que je le pensais.

J’en viens à parler, et en en parlant à mieux comprendre, les paradoxes du conservatoire. Si on schématise, à l’époque où j’y étais élève, les conservatoires étaient des pépinières pour les écoles supérieures ; aujourd’hui, ils assurent une mission de service public. L’entonnoir s’est renversé : il n’est plus tant question de sélectionner que d’ouvrir l’éducation artistique au plus grand nombre. Dans les faits, les conservatoires semblent coincés entre les deux, entre réputation élitiste et rhétorique inclusive. On voudrait concilier les deux, on voudrait l’excellence pour tous, on la veut vraiment autour de moi, je le sens, mais en période de restriction budgétaire, il semblerait qu’on finisse par faire tout à moitié ; les enfants en situation de handicap ont des parcours qui n’ont souvent d’adaptés que le nom, allégés sans être sur-mesure, tandis que les enfants montrant des prédispositions ne se développent pas forcément à la mesure desdites prédispositions (il y en a toujours qui y arrivent, mais ils y seraient probablement aussi arrivés par d’autres chemins). Ne pas écarter les enfants en situation de handicap, mais quand même conditionner l’entrée à une audition ; développer la sensibilité, mais évaluer ; préparer plusieurs manifestations artistiques dans l’année, mais aussi faire progresser techniquement pour atteindre un niveau qu’on estime requis en un seul cours hebdomadaire… forcément, ça fait des nœuds au cerveau.

Sans même parler de reproduire d’anciens schémas, on a beau adhérer aux nouveaux principes de l’institution, nos mentalités restent structurées par celle qui nous a formé. J’ai notamment hérité de ça, de cette croyance qu’il faut avoir dansé professionnellement pour être légitime comme professeur (pas bon, légitime)(la distinction est à creuser). J’y reviens toujours, des remarques anodines qui ne me concernent absolument pas m’y font revenir, c’est dans la culture du milieu et dans ma construction personnelle. Cette question de légitimité n’est peut-être pas tant un problème du présent que l’éclat diffracté d’une blessure passée. Je veux dire, les deux sont liés, évidemment, le passé rejaillit sur le présent et je lis évidemment celui-ci à l’aune de celui-là, mais ce n’est pas la crainte d’être aujourd’hui une mauvaise professeure qui me fait revenir sur cet épisode passé, c’est plutôt ce dernier qui se rappelle à moi, qui demande à être p(· )nsé avec un e ou un a. Je pensais avoir fait le deuil de n’avoir pas réussi à devenir danseuse, mais l’émotion en l’évoquant avec le boyfriend prouve que non ; enseigner m’aide à le faire, mais il n’est pas encore achevé et je me demande parfois s’il le sera jamais — seulement de plus en plus apaisé. Et peut-être que c’est beau aussi, et sain, d’avoir un regret vivant ? (plutôt qu’embaumé dans l’amertume ?)

Le deuil n’est pas complètement fait pour le boyfriend non plus, mais c’est encore possible pour lui, pour le dessin, contrairement à la danse, le corps n’empêche pas encore, pas avant longtemps. C’est pareil pour moi, pour l’écriture, pour publier (ailleurs qu’ici, s’entend) ; je n’ai pas encore fait le deuil de ça, je ne l’ai même pas amorcé parce que ça reste une possibilité possible, sinon d’actualité (et joyeuse). Pour la danse, le doute me dérange : j’ai bientôt l’âge de la retraite des danseuses classiques, de ce côté cela ne fait aucun doute, mais est-ce que je ne renonce pas avant l’heure à d’autres manière de danser sur scène, quand je vois des amatrices se démener pour monter leurs projets, n’ai-je vraiment pas l’envie ? l’énergie ? en ai-je encore si peu ou ai-je simplement renoncé d’emblée ? est-ce que je nie vieillir ou m’y complais ; où en seraient les jauges si je sortais de l’anxiété, est-ce que je pourrais faire quelque chose de mon ménisque fissuré et de mon dos hernié qui se porte comme un charme tant que je ne tente pas de l’arrondir avec énergie ? est-ce que je pourrais danser intéressant autour de ça ? Il faudrait tout autre chose, il faudrait retrouver l’effort continu, la persévérance. En ai-je envie ? l’énergie ? est-ce la même chose ? Avec le boyfriend, on partage nos fantasmes de discipline ; en attendant, il se lance dans la ginger beer maison.

…

Dimanche 29 mars

Au réveil, je suis de retour au conservatoire. J’ai beau rabattre la couette au-dessus de ma tête et prélasser mon corps contre le satin de coton, rien n’y fait, il n’y a plus qu’à se lever.

… fatigABLE, irratABLE… première bribe au parc Barbieux.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu le bruit de mes pas, ni senti celui des gravillons me remonter dans le corps comme des bulles de champagne. Encagoulée et en lunettes de soleil, je prends toute la chaleur la lumière que je peux.

L’aura de pétales sous le magnolia est presque aussi importante à présent que sa frondaison, les pétales s’altèrent à présent avant même d’être tombés. Tout un tas de bourgeons bourgeonnent. Des chatons qui ressemblent à des chromosomes mous (des tridents Daliesque ?). Des petites couilles velues et d’autres à mi-chemin entre le litchi et le virus. Des mini-bouquets de feuilles de menthe qui ne sont pas du tout de la menthe. Une tête chercheuse au bout d’une branche, comme un spermatozoïde bien arrimé.

Une femme — Jules, tu attends.
Une autre femme  — Tu attends.
De concert — ATTENDS !
(Jules est un enfant, Jules n’attend pas.)

« Il faut éviter l’herbe. »
Ce n’est pas un médecin qui parle, mais un père à son enfant. À trottinette, certes. Tout de même, ça m’a fait un drôle d’effet, comme un rappel de notre société un peu barrée, qui préfère éviter l’herbe que le bitume.

L’après-midi, le boyfriend m’envoie une photo du chat installé au soleil au pied d’un arbre, chat d’appartement qui ne tolérait jusqu’à présent que des surfaces artificielles sous la pattoune (à l’exception du cashemire — chat d’appartement, pas de gouttière).

Après-déjeuner, je poursuis Pour une érotique du sensible sur la terrasse en parka avec un plaid sur les genoux — on a dit sensible, pas sexy. Entre deux révélations douces comme un Polaroïd qui apparait, ma tête oscille tandis que dodeline une grande branche de rosier (sans rose, évidemment, mais… avec des feuilles ? que ne les ai-je vues arriver ?). Puis Les jours mauves. Puis plus aucun livre, mais encore du soleil, de plus en plus intermittent, dans une mi-sieste mi-étirement par terre sur le tapis de sol qui m’isole un peu du froid et me rapproche du bruit des oiseaux, des feuilles, de la nature-en-ville. Au ras du sol, dans les interstices des dalles, la mousse fait pousser ses petits lampadaires.

C’est une journée qui fait beaucoup de bien au système nerveux autonome.

Le soleil a fini par disparaître derrière une épaisse couche nuageuse. Le jaune du forsythia vire à l’orange.

…

Lundi 30 mars

Backlash de la to-do list écrite et mentale. Tout n’est pas urgent, je me répète, répétant les mots de la psy, ré-entendant sa voix.

Le bluetooth de la chaîne HiFi ne fonctionne pas, je dois improviser une barre sur des musiques que je ne connais pas, l’ordinateur portable de la directrice posé sur une chaise au milieu du studio. J’improvise, ne corrige rien. La répétition m’échappe.

…

Mardi 31 mars

… et d’infection, même si c’est beaucoup plus rare, je complète pour couper court à la récitation de la doctoresse sur les risques liés à la biopsie. Vous avez retenu. Oui, j’ai retenu, il n’y avait pas grand-chose à retenir, ça et un bleu qui se résorbera en quelques jours. Elle m’explique alors la procédure, l’anesthésie locale, le bruit que fait la machine au moment du prélèvement, l’importance de ne pas bouger parce qu’il y a les poumons en dessous. À ces mots, la panique qui n’attendait qu’un prétexte jaillit en larmes, ça va recommencer, les poumons percés comme le sac dural par l’interne lors de l’infiltration… La doctoresse déduit de mes mots ânonnés de sanglots que j’ai eu une hernie discale, trouve plutôt courageux que je n’ai pas déjà mentionné cet épisode plus tôt (à cet instant, j’ai la maturité émotionnelle d’une enfant de cinq ans, elle utilise donc un vocabulaire adapté), me rassure, ça ne va pas recommencer, il y a de l’épaisseur avant les poumons, elle n’aurait pas dû employer ces termes, je peux bouger un peu, ça ne risque rien, juste pas de mouvement brusque comme se relever d’un coup en plein milieu (mais qui fait ça ?). Elle me rassure, prend le temps, m’en donne, m’écoute quand je lui raconte que l’anesthésiant met du temps à faire effet sur moi, ça a surpris le médecin lors de l’infiltration (et des dentistes, maintenant que j’y pense).  J’en mets une bonne dose, avec ce que vous me dites. Ça risque juste de faire un bleu un peu plus gros… On s’en fout, je lui réponds. Du moment que je n’ai pas mal. C’est ce que je voulais entendre. Satisfaction de connivence. Elle est adorable de bout en bout.

Clac, premier échantillon. J’y retourne. Fermant les yeux, je pense qu’elle va réenfoncer une aiguille et sursaute au clac immédiat du prélèvement. Elle s’enquiert : douleur ou surprise ? Je confirme la surprise, alors qu’elle m’avait pourtant prévenue (ou pourquoi le corps médical est habitué à répéter comme si on était idiot — le stress rend idiot). Le deuxième échantillon est parfait, ce sera le second, pas besoin d’un troisième comme elle l’avait annoncé (elle tait cette possibilité, préfère la bonne surprise quand bonne surprise il y a).

Après réflexion, elle renonce au prélèvement pour la seconde zone en point d’interrogation, qui se trouve dans la glande mammaire, plus sensible et donc plus douloureuse chez les jeunes patientes (je pense au panneau « grossesse gériatrique » aperçu dans les couloirs et à la relativité de cet adjectif jeune) : « On va attendre le retour de mes collègues anapath, décide-t-elle. S’il y a quelque chose à retirer, on fera le prélèvement pour tout enlever d’un coup ; sinon, on se contentera de surveiller. » Je souris intérieurement du jargon médical et ne demande pas la signification du terme anapath, obscur mais familier pour l’avoir de la bouche de l’externe qui suit mes cours de danse ; je me doute qu’il s’agit de ceux qui analysent les prélèvements. (Mot-valise pour anatomie pathologique.)


En ressortant, un peu tremblante, je sais de quel côté tourner pour trouver la sortie sans passer par la cafétéria. À l’aller, je me suis souvenue de prendre l’escalier à côté de l’ascenseur pour descendre d’un étage et me suis dirigée, confiante, sans demander de l’aide pour m’orienter… découvrant à cette occasion qu’il y a deux blocs d’ascenseur qui se font face et que je n’avais évidemment pas pris le bon.


C. me raccompagne au métro en voiture après le cours. Je ne sors pas alors qu’elle s’est rangée sur le côté, nous discutions encore un peu effet placebo, Stresam, couverture lestée (elle me donne envie d’explorer cette option). Cela me surprend et, en un sens, fait complètement sens, que cette femme que j’adore, pleine d’aplomb et d’exubérance, soit familière de l’anxiété. Pas seulement accoutumée, familière : en relation étroite et apaisée, si bizarre que cela puisse être d’accoler ce terme à l’anxiété, en paix avec le fait qu’elle vivra toujours dans sa proximité — en paix avec l’idée qu’on n’est toujours vivant qu’en sursis, mais qu’on peut l’être longtemps et intensément ?