L’orée des vacances

Mercredi 1er juillet

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Jeudi 2 juillet

Mon généraliste m’arrête pour un mois. On fera le point ensuite, notamment pour décider s’il y a besoin d’anxiolytiques. Il faut dire qu’il me voit toujours au pic de ma forme psychologique, dans la foulée d’annonces à encaisser qui rendent la consultation lacrymale.

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Samedi 4 juillet

Barre de danse sur la terrasse : les sensations à raviver sont d’autant plus intenses qu’elles reviennent de loin. J’éprouve le besoin de me remettre en mouvement et mon réflexe est de repartir à la barre, alors que je sens l’importance d’une activité physique où je pourrais être nulle sans me sentir nulle.

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Dimanche 5 juillet

Journée plus paisible. Une barre de danse à la cheminée. Blog.

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Lundi 6 juillet

La coiffeuse à domicile recommandée par P. me fait une coupe bien exécutée, mais pas fun pour un sou. Exit les tempes rasées comme je lui avais montré. J’ai l’air aussi sage que je le suis et ça me mine, m’effondre : le seul truc imposé par la maladie que j’avais réussi à transformer en amusement tombe à l’eau. Je n’ai même pas le droit à ça. De dépit et de rage, je décoiffe tout après son départ, parvenant à un rendu vaguement plus rock’n’roll, quoique un peu daté. C’est toujours mieux que rien, même si ça ne tient pas.

Le boyfriend trouve dans la soirée, vidéos à l’appui : je ressemble à une poule huppée. What has been seen cannot be unseen, je glousse Poule ! en remuant ma crête à chaque fois que je croise mon reflet dans le miroir.


Les tartares sont aussi bon marché que les chirashis sont chers chez Eat Sushi. Ignorant qu’ils seraient si bien servis, je me suis enfilé le tartare saumon-mangue-mayonnaise au yuzu et le tartare saumon-daurade-avocat avec des filaments de piment — les deux avec de la ciboulette, aussi originaux que délicieux.

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Mardi 7 juillet

Même cheveux lavés, l’impression demeure de racines déplacées, comme des
caresses à rebrousse-poil.


Promenade avec M. dans Lille : une glace à l’italienne généreusement servie / un essayage de foulards-bonnets à la boutique de perruques / une conversation poursuivie sur la pelouse façon foin fauché, avec ce drôle de chiasme : une mammectomie souhaitée pour iel, une masectomie redoutée pour moi. Peu ou prou la même opération, mais pas les mêmes enjeux ni le même vocabulaire.


Alors qu’on attend l’ouverture du studio, S. au nom du cours du jeudi m’offre un bouquet, une carte pleine de petits mots précieux et une photo d’eux encadrés. J’ai l’impression d’être une guest star.

Nous sommes hyper nombreux (trop) à ce premier cours de danse estival. Un instant, je songe à prendre la moitié des élèves pour faire cours dans un autre studio, mais je ne suis pas là pour ça, alors je me contente d’utiliser ma clé pour aller chercher d’autres barres mobiles dans le studio de la rue d’à côté. Il faut nous imaginer dans la rue en collants et justaucorps, à trimballer à plusieurs ce matériel qui pèse un âne crevé, comme des ouvriers porteraient à l’épaule des échafaudages à monter. Ça me réjouit comme ça me réjouissait enfant de déplacer toutes les tables de la classe en début de cours, car un professeur voulait ou abhorrait une disposition en U plutôt qu’en rangées. Démonstration du corps là où on ne l’attend pas.

Le cours est un niveau en dessous du mien : il me faut au moins ça pour retrouver mon placement après des semaines sans avoir donné cours et des mois sans en avoir pris. Les rotateurs… En face du ventilateur, je suis bien. La mémoire instantanée ne me fait pas trop défaut, j’en suis surprise. Je retrouve le plaisir de danser, la présence de dos au début de cet adage bellement chorégraphié, donner du dos, de l’ampleur, prendre possession de l’espace et de soi, se sentir un peu plus vivant et heureux de l’être. Regardez, c‘est ça la danse, la prof me confiera avoir eu envie de dire. Elle aussi mélange plaisanterie et exigence, sa manière d’enseigner me convient bien. Je chope de nouvelles corrections (chercher le tout plat devant, pour contrer l’antéversion du bassin et activer la chaîne antérieure) ou manières de décortiquer les pas (à quel moment on change d’orientation dans le pas de basque, par exemple — pivoter quand la jambe arrive seconde), mais dans l’ensemble, je parviens à désactiver le mode prof. S. est là avec « sa nouille » (le fil d’une sonde naso-gastrique) et d’autres de mes élèves, mais je ne suis pas à l’affût de leur posture ou de leur coordination et décline tout retour à leur faire.

On prolonge le moment en terrasse. Ginger beer et frites à piquer, mon bouquet sur les genoux. J’ai le off des cours de danse et de stretching postural, de stages que je ne connais ni de nom ni de lieu. L’idée est lancée de louer une maison avec un studio en embarquant un prof ou deux avec eux, pour des cours le matin (où l’on serait davantage payés que nous le sommes à l’école, ils s’en font un point d’honneur) et temps libre l’aprèm.

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Mercredi 8 juillet

Mon amie O. m’a fait livrer un colis ; c’est adorable mais je la maudis un peu quand je découvre la taille dudit colis à trimballer alors que j’ai encore quelques courses à faire. Je ne dois pas l’ouvrir dans la rue, a-t-elle précisé. De retour chez moi, je comprends mieux et la taille et la légèreté : une étoile gonflée à l’hélium s’élève dans mon salon. Dessous, tout un tas de petites choses à grignoter et des gadgets dont le plus improbable est sans doute la boîte à bravos, sur le même principe que la boîte à meuh. Mes amies >>>


Pique-nique au parc Barbieux avec le boyfriend et celles du cours du mardi qui sont disponibles (L., F. et P.). Il y a une grande nappe, des dips, des TUC, de la salade de pastèque, un cake, des mini-brochettes tomate-mozza-basilic, d’autres choses encore. On cause du bac, d’enfants et d’enfance. Certaines choses me laissent pantoise : comment ses parents ont-ils pu reprocher à une jeune fille aussi adorable que P. de « faire son intéressante » alors qu’elle souffrait d’anorexie ? On se découvre un point commun pour les lectures glauques. Elle est hypée par les collections de la médiathèque de Roubaix et sa gratuité, même pour qui n’y réside pas. De fait, quelques jours plus tard, elle s’encarte.

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Jeudi 9 juillet

La procédure pour bénéficier de séances d’APA (activité physique adaptée) implique un rendez-vous avec le coach sportif de l’hôpital. Je ne saurais dire ce qui de mon côté bonne élève ou crâneuse prend le dessus. La danse rend caduques certains tests, notamment l’équilibre (oui, bon, à 30 secondes vous pouvez arrêter) et la souplesse (le pauvre a sorti son mètre pour mesurer la taille de la marche où je me trouvais ; les gens touchent rarement leurs pieds,  alors plus bas…). Quant à la pesée de la masse graisseuse et musculaire, elle me donne une dangereuse satisfaction d’anorexique. Heureusement, je fais moins la maligne au test de la chaise (mes quadri tétanisent rapidement) et je me demande un peu ce que je fais là, à faire des allers et retours d’un pas vif dans le couloir de l’hôpital, où il faut parfois slalomer car un petit vieux sauvage vient d’apparaître.

Je sais globalement comment entretenir ma bonne condition physique, mais j’ai besoin de déléguer ma motivation à un professeur et me laisser entraîner par l’effet de groupe. J’ai aussi envie d’une activité qui ne me ramène pas au boulot, qui ne soit pas un énième avatar de barre au sol, pilates ou yoga. Limite s’il y avait, je tenterais bien de la boxe, ça me défoulerait (il n’y a pas).

C’est pourtant à la danse que je reviens systématiquement. L’après-midi, je prends plaisir à tester la Munz barre dans ma chambre, grâce à O. qui m’a prêté ses codes de Dance Masterclass. Chercher à comprendre et à sentir, son core réactivé, et ce sont les neurones qui gambergent à leur tour, comment utiliser, transposer, enrichir tout ça — sachant qu’il faut avant tout l’incorporer et qu’il faudra pas mal de répétitions avant que ce soit le cas.


P. se rend à la médiathèque de Roubaix pour s’y faire faire une carte et me demande une liste de bouquins à lui recommander. La trilogie d’Agota Kristof est ce qui l’attire le plus dans l’immédiat — glauque, on avait dit. Le temps de cette discussion en DM Instagram, textes et vocaux, je retrouve le plaisir de l’échange, de ne pas seulement lire et faire les trucs dans mon coin.


J’éprouve de la joie à me sentir en vacances, enfin. Joie et soulagement. Non, je ne vais pas passer tout l’été dans l’attente des chimios et de leur fin ; les vacances ne vont pas se transformer en salle d’attente, laquelle reste à l’hôpital.

Le boyfriend, lui, est fermé comme avant un trajet en train (comme une huître, donc). Je sens que l’étude clinique sur l’accompagnement psy d’un patient cancéreux et de son accompagnant lui court sur le haricot ; c’est pour moi seulement qu’il consent à y participer. J’ai des scrupules à l’inciter à participer, mais aussi à ne pas y participer : si on peut aider à débloquer des fonds pour l’accompagnement psy… Dans le centre pourtant spécialisé où je suis suivie, il y a un bon mois d’attente pour en consulter un.

C’est autre chose in fine : le boyfriend finit par me raconter l’histoire d’un AVC lors d’une chimio. Passion réactivation de trauma.


Corvée des ongles à vernir, maladresse, puanteur.

Concours et qu’on en finisse

Journal de juin, suite et fin

Samedi 27 juin

Moins de révisions que j’aurais dû. La chaleur n’aide pas à retenir ce qu’on lit.

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Dimanche 28 juin

Révisions, relecture.

L’orage qui éclate en soirée est du grand spectacle. On compte les secondes entre le tonnerre et l’éclair, et je vidéo-chasse les éclairs fous, rejouant ensuite ma sidération seconde par seconde, pause sur le jardin éclairé comme en pleine journée, photo surexposée.

Moins de deux secondes séparent ces deux photos :

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Lundi 29 juin

Jour J, concours. Avec le stress, je ne refrène plus rien, je deviens exécrable. Toute parole m’irrite comme m’irritait sans raison ma grand-mère paternelle après le divorce de mes parents, irritation redoublée par ses gestes qui se pensaient coupables de ma colère. Je veux du silence, je ne le dis pas, je l’éructe, odieuse.


Je fais l’aller-retour à Paris dans la journée, à Pantin, plus exactement. Cette portion du canal de l’Ourcq m’est inconnue ; il ne m’est familier qu’à partir de la Villette. Je m’y rends en attendant l’heure, repérant au passage deux candidates comme adolescente, tendue vers l’audition à venir, je repérais les autres danseuses dès la salle du petit-déjeuner de l’hôtel.

Jupe rouge et sandales assorties. Pieds en première position pris en plongée à côté d'une inscription en jaune-vert au sol "1 km de danse"

Flambée de stress à l’émargement. Les examinateurs examinent avec une bienveillance qui ne préjuge en rien du résultat, dixit la note de cadrage, laquelle élimine également le laïus de cinq minutes qu’on nous avait fait travailler en formation. C’est sûrement pour le mieux pour les examinateurs, qui n’ont pas à se farcir nos récitations et autres TedX.

Il est question du conservatoire puis des missions principales du département, et je bugue, les missions principales du département danse ? Il me faut un nombre infini de secondes et une amorce du jury pour comprendre qu’on me demande les prérogatives de la collectivité territoriale — pourtant un attendu du concours (le seul suspens concerne l’échelon : région, département ou commune).

Le seul membre du jury qui n’est pas professeur de danse me demande si ce n’est pas censé être important, la respiration, en danse. Touché-coulé, je suis évidemment en apnée. Compétence en cours d’acquisition, voilà ce que j’aurais dû répondre. L’évaluation semble être au cœur de leurs préoccupations ; j’imagine qu’on sent à l’ébauche de mon raisonnement en temps réel que ce n’est vraiment pas ma marotte. Pourtant, oui, connaître son niveau pour pouvoir progresser. Il faut sans arrêt ménager la chèvre et le chou. La note de cadrage indiquait que le jury testait la cohérence du candidat, sa capacité à ne pas opérer de revirement à chaque contre-interrogation du jury, et cela demande en effet une certaine habileté pour intégrer la suggestion souvent pertinente qui nous est faite sans pour autant renier ce que l’on vient d’affirmer. L’exercice est épuisant et les dix dernières minutes éprouvantes, je voudrais que ça se termine.

À la fin, on me demande d’imagine que j’ai en face de moi un programmateur avec un budget illimité, qui pourrait avoir Shakira mais qui veut de la danse : que lui conseillerais-je de programmer ? L’absence de contrainte me fait paniquer, je bafouille dans le silence, jusqu’à m’exclamer : Cathy Martson ! J’avais adoré son Cellist pour le Royal Ballet et elle n’a pas, à ma connaissance, été programmée en France. J’aurais bien enchaîné avec un triple bill de femmes chorégraphes, mais autant Crystal Pite me vient sans effort, autant m’échappe le nom de la chorégraphe invitée à l’English National Ballet pour un ballet sur Frida Khalo dont Laura Cappelle suit la genèse dans Créer des ballets au XXIe sicèle — Annabelle López Ochoa. Tant pis, Cathy Martson arrache un sourire de presque connivence à la prof de danse haut gradée (CA versus DE).

Alors, comment ça s’est passé ? Mon impression globale est la même que celle des autres candidats que je connais : aucune idée, impossible de savoir si ma prestation est décente ou mauvaise.


En attendant l’heure du train retour, je marche, onze kilomètres, dans un Paris estival, le long du canal Saint-Martin où les ados sautent des petits ponts. Des lignes de piscine délimitent une portion de baignade surveillée, tandis qu’un écriteau recommande la douche avec savon de retour chez soi, pour votre confort et votre santé.

Le glacier recommandé par Christelle est fermé, j’en cherche un d’ouvert et finis dans une petite épicerie où les parfums sont écrits à la main sur des bâtonnets d’esquimau : le sarrasin est délicieux et la glace chocolat-épices-poivre est une jolie trouvaille. La Pampara, 9 rue Alibert.

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Mardi 30 juin

Oreilles et tête de chat vues de dos, très concentré sur le gros pigeon posé sur la rambarde de la terrasse… derrière la vitre.

Réunion au conservatoire : je découvre le nom du nouveau collègue et la coordinatrice du département offre une pléiade de petits cadeaux, des carnets essentiellement (pour tous les profs titulaires ? organisés ?) et des soins pour mon binôme de contemporain et moi — le coffret de crèmes pour les mains me surprend, mais tombe à point pour les chimios.


Les annulations de train en raison des fortes chaleurs ont fait flamber le prix des billets à la reprise : le boyfriend ne rentrera que dans quelques jours. Mum a tenu à rester, c’est elle qui m’accompagne pour le rendez-vous chez l’oncologue. Celle-ci m’explique le traitement et me confirme en passant, comme si c’était anecdotique, qu’il n’y a pas métastase ailleurs. Le soulagement est tel que je ne bronche pas quand on m’annonce cinq mois de chimio. Pas de métastase, je souffle l’info principale à Mum alors que la chirurgienne m’entraîne à sa suite auprès de l’infirmière.

L’infirmière réexplique ce qu’on m’a déjà expliqué. Elle stabilote l’ordonnance à mesure qu’elle parle, et je réprime un réflexe de mais non, comme si elle abîmait un livre. Je la perturbe manifestement : les soins esthétiques ne m’intéressent pas, pas de préservation de la fertilité, faire les ongles s’annonce une corvée et non, je ne veux pas de casque réfrigérant, pas de perruque non plus. C’est vrai que les jeunes dames souvent ne portent pas de perruque, se fait-elle la réflexion, mais on sent le fossé de générations. Il n’y a pas de patientes avec elle, seulement des dames, et des jeunes dames quand il le faut.

Une fois passé le soulagement du pire évité, il faut quand même se bouffer l’annonce des traitements. Toutes ces flèches indiquant autant de chimios sur le schéma du parcours de soins personnalisé… Hérissé. Sur le quai du métro, j’ai des bouffées de colère difficiles à contenir, à ne pas retourner contre Mum — soutien, pas souffre-douleur. Sentir son regard compatissant et impuissant sur moi me pèse, elle voudrait tellement que.  Je suis obligée de prendre sur moi pour faire disparaître ce regard qui avive ma colère. S’il n’y avait pas eu tant d’annulations de trains à cause des chaleurs, le boyfriend aurait été là et il me manque.


Je me couche beaucoup trop tard, après avoir infiniment scrollé des foulards et bonnets de chimio. L’étude des différentes influences (voile musulman, coiffe et bonnet afro, turban de madame Irma) est formelle : pour que cela ressemble à quelque chose, il faut créer du volume (par des torsades, des nœuds ou des superpositions), mêler couleur uni et motif, et couvrir une partie des oreilles. On évite ainsi l’effet bonnet de bain maladif tout comme l’effet serpillère sur la tête (une tendance certaine des marques spécialisées, c’est subtile comme une bourgeoise en keffieh).

Escapade sur la côte d’Opale

Journal de juin, suite

Mercredi 24 juin

Mum a réservé un AirBnB pour quelques jours : nous quittons la canicule pour la côte d’Opale.

Après Calais, nous sortons de l’autoroute dans l’idée de longer la mer, mais des travaux nous font dévier et bientôt perdre notre chemin. Mum s’arrête pour demander la direction d’Audinghen, qu’elle s’applique à prononcer (a)o-dine-guenne avec son plus bel accent anglais made in Duolingo. Le gars bugue puis comprend : ah ! haut-daim-gant, qu’il nous répond avec des syllabes bien découpées et nasillardes. Faut tourner à droite après Peuplingues. Ça nous fait notre journée — notre séjour, même. P’euplaing’

Marcher pieds nus au bord de la mer, c’est tout ce dont je rêvais, et nous marchons les chevilles dans l’eau fraîche sur une plage qui n’en finit pas, le soleil doux et non brûlant, tempéré par le vent. C’est le bonheur, l’équilibre parfait, un temps estival, d’été non caniculaire. On n’en croit pas notre chance. Il y a des rangées de rochers (des rangs, vraiment) découverts par la marée basse, des moules sur des poteaux et sous nos pieds, petites, entières, concassées, des cacas de sables (seiches ou vers ?), une ou deux méduses qu’on contourne, et même… une étoile de mer, ballotée par le reflux de la marée montante. Elle n’est pas accrochée au sable, n’a aucun mouvement propre, elle semble morte, mais quand Mum la prend dans sa main pour s’en assurer, un podion translucide s’anime mollement, elle la repose.

Le soir, après un dîner improvisé à partir d’emplettes faites chez Lidl (Mum s’esbaudit des prix et de la qualité), nous grimpons sur les hauteurs du Cap Gris-Nez. La promenade digestive est écourtée car le vent nous donne… froid. Le matin, nous étions ensuquées de chaleur, et là, nous avons froid ; à quel point n’est-ce pas merveilleux ? J’en reste incrédule et heureuse.

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Jeudi 25 juin

Petit-déjeuner vue sur mer. Soudain, Mum repère un phoque dans l’eau par-dessus sa tasse de thé. Ma myopie et mon incrédulité penchent pour un homme qui fait de la plongée. Même avec des lunettes de vue, je mets du temps à me rendre à l’évidence : elle a raison, un plongeur n’aurait pas une tête aussi allongée. Nous avons vu un phoque au petit-déjeuner !


Le cap Blanc-Nez est plus impressionnant mais moins charmant que le Gris. Le vent y est tel que nous renonçons à la vue sur mer pour pique-niquer. À la place, les terres, champs sans clé, parkings rutilants et fourmis humaines qui cheminent sur un grand chemin sans arbre pour rejoindre la plage, au pied des falaises. Nous y fourmillons ensuite à notre tour, casquette tenue sur le côté du visage pour se protéger des nuages de poussière soulevés par deux moissoneuses batteuses qui récoltent du lin — nous apprend une grande banderole, du lin pour le textile. Il y a quelque chose d’étrange à ces terres agricoles à flan de falaise, exploitations en haut, plage en contrebas.

Les falaises sont hautes et blanches, comme à Dover. L’ensemble est plus austère pourtant, sans les collines verdoyantes où cheminer (jusqu’à un phare salon de thé) au-dessus. Un gros nez est dessiné sur le blockhaus auquel est adossé une douche. Le sable vole au ras de lui-même. Ça souffle tellement que j’en ai la chair de poule. Je la photographie tant cela me semble surréaliste après la chaleur écrasante.


La glace dénichée à Wissant est correcte, juge-t-on un peu dédaigneuses pour nous venger des portions radines, mais bien contentes d’avoir trouvé un glacier. La promenade de la ville longe une plage remplie de voiles (planches, kite surf et d’autres que je ne sais pas nommer…). C’est balnéaire et donc plus urbain que notre cap semi-sauvage. On reconnaît la façade d’un AirBnB avec lequel nous avions hésité ; fort bien placé, mais l’appartement sous les toits nous avait inquiétées depuis notre canicule roubaisienne.


Les questions de boulot reviennent en filigrane. Le soir au téléphone, le boyfriend sent que je ne suis plus sauvée par l’enthousiasme de la veille.

En revanche, fait extraordinaire, je ne culpabilise absolument pas d’être partie à la mer alors que je suis en arrêt (c’est dire si j’en avais besoin). Il me semble presque légitime d’utiliser la dernière fenêtre qu’il me reste avant le début des chimios. La crainte d’un contrôle doit seulement être périodiquement rassurée par le fait 1. qu’il est fort peu probable et 2. que je pourrais arguer avoir fui ma passoire thermique.


Il suffit d’une répétition pour que l’habitude se prenne : tisane sur l’estrade de la chambre du haut, d’où l’on n’entend plus la soufflerie envahissante du restaurant d’à côté.

Il me faut du temps pour comprendre ce qui ne va pas avec ce papier peint, outre sa laideur : il est posé à l’envers, les ombres des pierres gravitent vers le haut.

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Vendredi 26 juin

Nous reprenons notre promenade sur le Cap Gris-Nez là où nous l’avions arrêtée l’avant-vieille, avant même le phare, troquant la côte d’Opale pour la baie de Somme. Hautes et rases herbes, champ et chemin faisant sur le sentier littoral qui suit la falaise et ses criques, apparemment appelées crans, nous découvrons deux, trois, quatre (!) phoques, dont un plus petit et plus clair. Cette fois, on les voit bien, la tête lorsqu’ils flottent le corps à la verticale, mais aussi le ventre et le dos lorsqu’ils plongent ou font la planche.

On reste un moment à les observer d’en haut et à guetter leurs réapparitions, à jouer à ce jeu de la taupe visuel, avant de poursuivre notre promenade, pas mal loin. Alors que nous faisons une pause après avoir dépassé un blockhaus, un couple de promeneurs étrangers nous demande si le sentier forme une boucle et nous confirmons le doute :  le sentier suit le littoral, à chacun de choisir quand rebrousser chemin. Au retour, les phoques sont toujours dans leur cran.


Bien décidées à profiter de la fraîcheur jusqu’à la fin de la journée, nous passons un long temps à la plage du cap Gris-Nez, adossées à un rocher qui nous fait de l’ombre sur la tête. Pas à bronzer (mes cicatrices doivent rester à l’abri du soleil ; j’ai scotché un pansement sur celle qui, peu importe la forme du col, dépasse du T-shirt) : à regarder et discuter, l’horizon et les rochers, les algues, à enfouir nos pieds dans le sable et transformer nos voisins de plage en personnages de feuilleton.


Achat abricots, pâtée pour chat et Niflugel pour Mum qui s’est fait mal sur le dessus du pied en marchant dans le sable.


Mum irait bien faire un tour à Wimereux avant le retour. J’ignore pourquoi ça ne me dit pas plus que ça, alors que ça me plaît bien quand nous y sommes, et sur le trajet, en apercevant la dune de Stack — il faudra revenir.

Toutes ces petites cabines sur la promenade… Comme Wissant, Wimereux donne sur une longue plage remplie de voiles, mais contrairement à Wissant, la ville vaut par elle-même, me donne même l’envie d’un safari photo architectural — il faudra revenir.

Argument non négligeable, nous découvrons un glacier qui s’avère excellent et donne envie de tester tous ses parfums : chez Nicole — il faudra revenir.

Chocolat-poire pour Mum, stracciatella-pamplemousse pour moi

J’ai envie de reprendre une glace avant de repartir (j’ai déjà choisi : pistache avec chocolat chaud coulé dans le cornet et chantilly par-dessus), mais ma gourmandise est supérieure à ma faim, alors je me range à l’avis de Mum… et regrette la faim revenant de ne pas m’être écoutée. Pourquoi je ne réussis jamais à aller au bout de mes envies quand je ne suis pas seule ?  Je boude le rocher Suchard que Mum repère à la station service en faisant de l’essence, ça me ferait encore plus regretter.


L’appartement est olfactivement saturé de chaleur à notre retour. Le chat, hirsute d’avoir passé trois jours à dormir, ne semble pas s’en soucier.

PAC (wo)man

Journal de juin, suite

Lundi 15 juin

Ça y est, enfin, déjà, je suis en arrêt. Fini de me demander si je vais pouvoir jongler avec les cours et les rendez-vous.

L’appart est en bordel, le boyfriend en caleçon et moi, pas douchée, un gilet porté sans rien en dessous quand ça sonne à l’interphone en fin d’après-midi : ma mère est là. Elle ne devrait pas être là. D’abord parce qu’on avait convenu de la semaine prochaine. Ensuite, probablement vexée que mon père passe me voir en premier, elle a unilatéralement décidé de prendre un AirBnB dans le coin dès cette semaine-ci. Je n’ai pas apprécié le forcing, mais je pensais, ça allait de soi, qu’elle téléphonerait à son arrivée. Que nenni, elle a débarqué. J’ai pris sur moi d’ouvrir, mais pas de cacher la mauvaise humeur engendrée, seulement tempérée dans un small talk surréaliste, où chacun a conscience que ça grince, mais choisit de sauver la cordialité.

Je sais que cela part d’un bon sentiment de vouloir être là pour moi, et que je fais preuve quelque part d’ingratitude, gamine qui veut bien qu’on soit là pour elle quand ça l’arrange, mais je ne décolère pas. Je suis d’autant plus sidérée de la voir outrepasser ma volonté qu’elle ne m’a pas du tout habituée à ce genre de comportement. C’est même l’inverse : jusque-là, elle a plutôt été prompte à se mettre d’elle-même en retrait — dès mon adolescence, me laissant peu à peu trouver mon autonomie hors d’une relation mère-fille fusionnelle.

Je voulais seulement être tranquille avec le boyfriend, récupérer du week-end de gala sinon du presque-burn-out.

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Mardi 16 juin

C’est aujourd’hui qu’on me pose la chambre à cathéter — PAC pour les intimes. Poser, ça permet de ne pas dire opérer. Parce que c’est de cela qu’il s’agit, une opération, même si, pour le corps médical, c’est manifestement une formalité. Cela me stresse pourtant davantage que l’opération, la vraie, celle au cours de laquelle la chirugrinne a retiré la tumeur : outre que l’idée de garder un corps étranger sous la peau me dégoûte, je ne vais pas être endormie cette fois-ci, je vais devoir ne pas paniquer alors que je vais rester *consciente* *tout du long*, et subir la phase d’anesthésie. Les dents de sagesse et mes infiltrations me l’ont appris : il faut toujours plus d’anesthésiant et de temps que mon poids plume le laisse supposer pour que ça commence à faire effet. Face à la perplexité des soignants, je dois alors préciser que, non, ce n’est pas une sensation à distance, par pression, je sens vraiment et ça fait mal.


Une fois mon bleu de patient enfilé, je fourre mes affaires dans un casier, comme à la piscine, et j’attends, entre un poster pour un casque de réalité virtuelle thérapeutique (cela m’apaiserait-il de regarder des montgolfières ?) et un sous-verre assez profond pour encadrer des papillons découpés en relief dans du papier blanc, laissant apercevoir un fond de paillettes argentées du plus kitsch effet. J’ai le temps de détailler cela, d’esquisser quelques pas de danse, d’attendre encore et de sentir l’appréhension monter.

Un champ opératoire bleu occupe tout mon champ de vision, rabattu au-dessus de ma tête (enfin d’un support métallique, pour ne pas étouffer). Je ne vois rien : ni la zone opérée… ni personne. Il n’y a que les voix auxquelles se raccrocher, et je ne sais pas toujours si la chirurgienne parle aux internes ou à moi. Ça va ? Je vous préviens, je vais beaucoup vous demander si ça va. Elle tient parole, parle en continu, seul moyen de garder le lien. Ça va, à peu près, jusqu’au moment où ça ne va plus, sanglots de panique, l’infirmière fait le tour pour venir me voir sous le drap, pose sa main sur mon front et ça m’apaise.

Comme je le redoutais, l’anesthésie prend du temps et de nombreuses piqûres. Et là, vous sentez que ça pique ? Oui. Et là ? Non. Et là ? Oui. Et là ? À force, je ne sais plus si c’est de la rémanence ou si ça pique encore. À mes réactions, la chirurgienne change son fusil d’épaule sur l’endroit par lequel elle va passer. Je l’entends expliquer aux internes que le PAC se pose là quand c’est possible. Un interne relève la condition, s’en étonne et la chirurgienne explique : madame n’est pas bien épaisse, mais si vous le posez là pour des patients obèses, vous ne retrouverez plus la chambre implantable, il faudra faire une écho à chaque chimio.

Elle parle en continu, tantôt aux internes tantôt à moi, me raconte qu’une patiente a complètement changé de vie et considéré a posteriori que c’était une chance pour elle d’avoir eu un cancer, c’est bizarre de dire ça elle en est consciente, mais c’était le cas. Je comprends, j’ai juste déjà eu le confinement pour ça, changer de vie, je n’avais pas besoin d’un cancer comme rappel.

Au bout d’un moment, le Stresam fait complètement son effet, et ça y est, elle peut tirer, pousser, piquer, avoir faim ou trop chaud, je suis enfin détendue, elle peut faire ce qu’elle veut. On dirait que c’est de la bonne, s’amuse-t-elle. Ça l’aurait arrangée que ce soit plus tôt, plutôt que sur la partie la plus simple de l’opération, mais elle prend (et moi donc !). Je craignais de le prendre trop tôt et qu’il ne fasse plus effet ; pour la prochaine fois, je saurai : plutôt une heure qu’une demie-heure avant.

En sortant j’ai juste envie de pleurer dans les bras du boyfriend, mais il y a Mum et son anxiété perceptible, il faut que tout aille bien, il faut, il faut. Je voudrais qu’il ne faille pas, je voudrais faillir à coup sûr.


Mum ne part pas de l’après-midi, même quand je m’allonge — pour me reposer autant que pour mettre fin à la conversation incessante. Du calme. Que ça cesse.

Mum ne part pas non plus quand Dad arrive de Dordogne (c’était prévu… avant que la date de l’opération soit fixée), ni quand on s’inquiète de commander des pizzas. Elle s’incruste au dîner. C’est très étrange, de l’avis du boyfriend comme du mien : avoir et ma mère et mon père à table, cela n’est jamais arrivé que lors de quelques anniversaires, plutôt reculés dans le temps. Dad se ressert beaucoup de vin, ils s’enjaillent, parlent fort l’un et l’autre, si fort. J’ai mal quand je déglutis — à chaque fois que je déglutis, et je voudrais me reposer, je voudrais du calme. Ils sont venus pour moi, et ils parlent fort.

Le boyfriend serait au pop-corn (cette étrangeté de voir mes parents tous deux à la même table) s’il n’avait conscience de ma fatigue au milieu de ce dîner qui s’éternise, le soir même de l’opération.

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Mercredi 17 juin

Toot sur Mastodon : "Ça y est, chambre à cathéter posée. Je suis désormais un crocodile gonflable."

Quand je le retrouve pour une promenade au parc Barbieux, Dad a déjà sillonné les rues de Roubaix et enrichi sa collection de photos de fenêtres.

Il a repris la photo depuis qu’il est à la retraite, à l’iPhone cette fois, il me montre, m’explique la retouche par l’IA pour ôter une poubelle ou redresser un immeuble pris d’en bas. Je lui montre mes photos des voyages des dernières années avec Mum ; pour un peu, il trouverait que les siennes ne font pas le poids. Oh, bah, il souffle dans la barbe qu’il n’a pas. Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu autant de belles photos. Le compliment est beau, je le prends, le consigne, même, comme une rare preuve de complicité père-fille.

Il y a un couscous au restaurant — mangé de biais —, une pause chacun dans ses pénates, puis une salade de tomates, mozzarella et cœur d’artichauts pour le dîner. Le boyfriend est presque vexé de recevoir autant de compliments pour une simple salade, qui a peu sollicité ses talents culinaires, mais elle est étonnamment délicieuse, c’est vrai, il a été inspiré de choisir ces artichauts marinés.

Nos discussions ouvrent des relectures du passé. Je me souvenais des récits de gabegie et mœurs écœurantes de gros clients à Dubaï ou Moscou à l’époque où il travaillait dans l’événementiel avec ma belle-mère, mais je découvre sa jalousie de mari motivant en partie de travailler ensemble, de partir en voyage d’affaire ensemble ; je suis étonnée et de ce comportement et qu’il le reconnaisse, à distance.

Mouvement de tête, genou qui tressaute, mains agitées… En vieillissant, il a de plus en plus de ces gestes brusques et parasites qui caractérisaient pour moi ma grand-mère. Tout d’un coup, une nouvelle grille de lecture s’y superpose : TDAH.

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Jeudi 18 juin

À l’ombre sur le terre-plein herbacé de la piste cyclable, nous attendons l’ouverture du restaurant de ramen. C’est une première pour Dad, qui n’aime pas les sushis et demande une fourchette. Pour un peu, il appréhenderait un peu l’expérience, mais il se régale et prend son bol en photo — sinon ma belle-mère ne le croira pas.

De retour à deux, le boyfriend déplore que mon père parle un peu trop de mon demi-frère à son goût ; il a deux enfants, tout de même. Sa revendication me touche, je vois ce qu’il voudrait rééquilibrer et apaiser, mais c’est normal, mon demi-frère a été plus longtemps plus imbriqué à la vie de mon père et de ma belle-mère — laquelle a, pour le coup, eu du mal à couper les ponts. Dad a du lui dire de laisser son fils un peu tranquille et de penser plus à elle, à vivre sa vie. Lui en est capable, et je ne sais pas si c’est plus sain (si, sûrement) ou si ça me vexe un peu qu’il y arrive si bien.

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Vendredi 19 juin

TEP scan à jeun : l’examen en lui-même est rapide, c’est la perfusion préalable avec eau puis produit qui dure. Dans les box alentours, les dates de naissance déclinées sont de beaucoup plus anciennes que la mienne ; ça s’entend parfois en amont, à la voix.

J’appréhende les résultats, qui doivent dire s’il y a ou non des métastases ailleurs que dans les ganglions qui ont été retirés, mais ils ne sont pas pour aujourd’hui. Mum, qui s’est évidemment renseignée, sait qu’il faut plus une bonne heure pour agréger les résultats de l’examen avant qu’ils deviennent interprétables.


Mon ostéo grand manitou travaille les adhérences du cathéter. Dès le lendemain, je commencer à déglutir sans trop de douleur, à boire sans devoir à chaque fois tourner la tête à droite.

En face du cabinet, un tournage est en préparation. L’auvent de type garage a été transformé en boutique vintage (« Soho sound ») et des affiches collées à moitié arrachées convoquent le pouvoir évocateur des briques. Les décorateurs peaufinent et peignent : bienvenue à Little Lille, New York.


Elle loge dans la rue derrière la mienne, alors je retrouve Mum pour une promenade-apéro (en réalité une promenade-goûter tardif, on ne se refait pas). On marche encore sur des œufs alors, une fois assises, je lui avoue que je l’ai un peu maudite quand elle a débarqué sans prévenir lundi. Elle l’a senti et reconnaît que c’était peut-être un peu égoïste de sa part ; c’est peut-être idiot, mais être là la rassure. C’est dit. J’ai encore du mal à ne pas le lui faire payer, dois veiller à contenir mes accès de mauvaise humeur, leur bon droit capricieux d’enfant roi. L’orage rapatrie chacun chez soi.

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Lundi 22 juin

La révision (souvent sans ré-) du concours me remet dans les clous, mentalement parlant. Redonner la jouissance de la bonne réponse à psychokhâgneuse escamoterait presque l’ennui profond du fonctionnement de la fonction publique territoriale. Scrutin mixte, CCAS, OPH, transfert de compétences, collectivités territoriales, établissements publics, 3DS (ni une console ni une voiture), Deferre, MAPTAM, NOTRe, grade, cadre d’emploi, Stéphanie de Monaco.

Je replie le linge et soudain le véto de la chaleur ne vaut plus, je danse dans mon salon — sans préparer aucun cours, sans obéir à une esthétique, sans me « regarder danser », même si j’attrape avec une certaine surprise, un certain plaisir, ma silhouette torse nu dans le miroir. Je teste des ports de bras répétitifs, travel en pas de bourrée jazz, fais n’importe quoi, le chat prend ses distances et je renoue avec le plaisir. Soudain les envies de chorégraphies affluent. Dans l’encadrement de la porte-fenêtre, je remets mes muscles rotateurs en action, tente un équilibre sur demi-pointe, monte les bras en couronne… le bras droit en couronne ! J’écarquille les yeux, zoom sur le mur végétal face à moi, lierre, rosier, divers, et incrédule, tente à nouveau précautionneusement le mouvement jusque-là interdit par la chambre à cathéter : cette fois, l’appréhension fait que ça tire, mais ça passe !

Je dîne dehors, quand les températures intérieures et extérieures sont à l’équilibre, que l’on peut récupérer un sensation sinon de fraicheur du moins d’oxygène et de brise — autre que le ventilateur soufflant sur une bouteille glacée (l’astuce est validée).

Le chat ne boit pas de la journée. J’utilise l’astuce d’Hellgy et verse un peu d’eau dans sa pâtée. Cette fois, il est de mon côté lors de la visio avec le boyfriend — visiobombing apprécié par son maître.

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Mardi 23 juin

  • Profiter des heures fraîches pour ranger et passer l’aspirateur.
  • Finir de décoller les adhérences autour du PAC lors d’une nouvelle séance chez mon ostéo grand manitou.
  • Réviser avec L. (était-ce ce jour-là ?)
  • Maroufler des couvertures de survie sur les fenêtres (spoiler alert : ça ne tiendra pas ; du bon gros scotch, il n’y a que ça de vrai).
Des progrès relatifs mais certains entre la baie vitrée et la porte-fenêtre

La passion selon Mathilde

Après être passivement restée regarder ce que regardait le boyfriend pour faire passer l’après-midi de canicule, j’ai un éclair de lucidité : je peux choisir ce qui défile sur mon écran. Dont acte : le dernier documentaire sur Mathilde Froustey, La Passion selon Mathilde, disponible sur France.tv.

À force d’interview, de podcasts, d’Instagram et de balletomanie, l’étoile est un peu devenue un personnage de série, quelqu’un dont on suit la vie et pas seulement la carrière (de l’Opéra de Paris au San Francisco Ballet, avec retour en France au ballet de Bordeaux, pour les non-balletomanes qui traîneraient par ici). Je sais donc sans l’avoir cherché que son père est maire de Vieux-Boucau, que son fils s’appelle Claude, comme sa grand-mère à elle, ou encore que le père de l’enfant est un chef étoilé au bras tatoué. Bref, je connais l’héroïne et les personnages secondaires, aussi bien que l’on peut méconnaître toute relation para-sociale et, visionnant ce documentaire, j’interprète, devine et vis avec Mathilde, ce personnage public dérivé de Mathilde Froustey.

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Je tique une première fois quand elle se rassure sur son choix de quitter San Francisco pour Bordeaux, où elle se blesse sitôt arrivée, en se rappelant qu’ainsi son fils va grandir auprès de ses grands-parents et de son arrière-grand-mère. Des grands-parents peuvent être aussi important qu’un père, mais il est étrange que ce dernier, resté en Californie, soit alors omis — il ne reviendra que plus tard, dans une autre équation, qui met en balance sa carrière à elle et sa carrière à lui. Elle aurait aimé se dire qu’elle danse déjà depuis vingt ans, que son fils est plus important et que trois ans ne changent plus grand-chose, qu’elle peut s’arrêter, mais le conditionnel passé. Justement, trois ans seulement, faire que chaque moment compte.

Plus tard, on la voit de retour au Palais Garnier, de retour ou en visite, faudrait-il dire, car elle n’y danse pas, traverse le plateau en tenue de ville et talons après avoir demandé aux techniciens en train de bosser si ça ne les dérangeait pas. Caméra proche, le conditionnel passé refait surface. C’est ici qu’elle aurait aimé réussir. Elle parle des concours de promotion qui la rendaient malade à l’avance et dépressive après, de l’absurdité de danser Kitri le lendemain alors que les filles promues, elle, étaient dans le corps de ballet. On pourrait penser que l’accès aux rôles compte davantage que la reconnaissance, mais c’est précisément là que ça blesse, l’absence de reconnaissance, d’appartenance — le groupe lui manque, même si elle en a souffert (parce que ?). À cet instant, ses dix ans de carrière d’étoile aux États-Unis ne comptent plus, ne peuvent à eux seuls panser la blessure de ne pas avoir été acceptée, reconnue, chez soi, d’avoir dû bâtir un chez elle dans un endroit qui ne l’était pas.

Retour au bercail, retour à l’enfance et à la vulnérabilité : quand elle était jeune, elle regardait les danseuses de quarante ans en se disant qu’elles étaient cuites et aujourd’hui qu’elle les atteint, ces quarante ans, elle craint de n’avoir pas changé d’avis, est-ce que c’est ce qu’elle est ? Il y a du deuil à faire, celui qui vient ravivant celui du passé, compensé mais pas pansé. Soirées de gala, premières, mécénat, organisation d’événements artistiques, mariage avec un chef étoilé… la réussite glamour s’annule dans l’ici et maintenant, l’ici et naguère. Ce n’est peut-être pas tant son fils qui avait besoin de sa famille qu’elle — et c’est tout aussi valable, vouloir être entourée des siens. Est-ce totalement un hasard si cette femme (plus femme que je ne le serai jamais, et pas seulement parce qu’elle est mère) m’a toujours fait en même temps l’impression d’être une enfant ? L’arrogance de l’enfance d’abord, son égocentrisme admirable et agaçant, et maintenant, sa vulnérabilité.


Ce n’est que dans la nuit suivante, réveillée par les protestations du chat, que le lien se fait soudain avec la blessure du genou : les ligaments croisés avaient assourdis la résonance chère aux psy du je et du nous.


Des choses qui ne se disent pas et qui jouent peut-être : est-elle partie du San Francisco Ballet de son plein gré ? Danser dans le premier ballet d’une triple bill pour être à huit heures et demie auprès de son fils semble une excellente manière d’équilibrer vie professionnelle et vie de famille, mais je ne suis pas certaine qu’à terme cela plaise beaucoup dans le milieu de la danse… De mémoire de podcast, il me semble qu’on lui reprochait déjà un certain désinvestissement lors de son parcours de PMA.


Vers la fin du documentaire, quelque chose de la majesté d’autres étoiles, d’anciennes étoiles, se téléscope à la vision que j’avais d’elle — une majesté à la Elisabeth Platel. Les âges se confondent dans son visage quand elle raisonne ses regrets (partir, c’était mieux pour sa santé mentale) et plus encore quand, en expliquant le concept de vœu à son fils, elle se retrouve à dire qu’elle a déjà tout, pour son fils et peut-être pour elle, alors que les regrets la traversent manifestement, lui font un visage de femme méditerranéenne, tout à la fois splendide et vieux de mille ans.

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Même elle… si même elle a de tels regrets, de telles blessures (et je ne parle pas de ses ligaments croisés ou de ses pieds concassés)… je serais bien avisée de faire le deuil de cette vie de danseuse que je n’ai jamais eue, de cesser d’y attacher une valeur diminuée… On est peut-être bien mieux à apprécier au mieux ce que l’on aime faire, que l’on fait à notre mesure.

Je repense à cette réflexion d’Héloïse Bourdon, sûrement déformée par ma mémoire, qu’elle avait un jour cessé de se focaliser sur une nomination qui ne venait pas, qui la limitait, et avait retrouvé du plaisir, une plus grande liberté à jouer les rôles qu’on lui confiait. Et ce sont des mots, mais c’était aussi perceptible quand on la voyait en scène. Qui faut-il être pour atteindre cette sagesse sans résignation ?

Et je me revois avec mes élèves adultes, à distance du quasi-burn-out et du complet cancer, la joie qu’il peut y avoir à inventer ce qui est déjà là. Tout est déjà là, mais que de détours et de sourire vieux de mille ans pour y parvenir — si tant est qu’on parvienne jamais à s’y maintenir. Là est-il jamais ici ?

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Mathilde à la barre devant des fenêtres où l'on aperçoit une plage, la mer et un tractopelle
Avant le screenshot, je n’avais pas vu le tractopelle, l’image comme le corps en chantiers.

Parenthèse technique : ses gestes si libres et déliés ne le seraient-ils pas notamment en raison de ses bras sont souvent en arrière de la seconde ? (Le dos et le centre qu’il faut pour maintenir cela…)