Tenue de et jusqu’au gala

Journal de début juin

Lundi 1er juin

L’anxiété revient avec ponctualité pour ma reprise. C’est une manière policée de le dire ; j’ai plutôt l’impression qu’elle me fond dessus, rapace qui brasse à coups d’ailes tout ce que je n’ai pas fait, que j’ai à faire, qui pourrait survenir. Je lui fourre un bonbec bleu dans le bec. Prends ça.


Une collègue que j’apprécie et admire fête son entrée dans la trentaine. Elle a prévu chouquettes, brioches aux pépites de chocolat et jus de fruit pour la réunion. J’ai prévu un détour par le Furet du nord pour lui trouver un petit cadeau. Au rayon papeterie, j’hésite sur le modèle, il lui faut quelque chose de plus sobre que ce vers quoi je me tourne spontanément, pas trop petit, qui pourra résister une année, et ligné pour accueillir ses notes ultra-propres soutenues aux Stabilos ocre et autres nuances colorées sans être vives. En la voyant sortir son carnet, dont je n’avais pas mémorisé précisément l’aspect, je souris intérieurement : c’est globalement la couleur et le format que j’ai choisi. Et si l’envie de changement la prend, un ticket d’échange est glissé dans le carnet.

Après la réunion (trois heures tout de même) où je ne sers pas à grand-chose, mais où j’apprends qu’une cicatrice se masse dès quinze jours après l’opération (de fait, je suis bluffée, je n’ai jamais vu et ne distingue toujours pas la cicatrice de quinze centimètres de cette collègue qui a eu un cancer dans sa vingtaine), c’est le cadeau de JoPrincesse que je passe chercher chez Meert. J’ai besoin de faire taire ma radinerie et de penser davantage (d’anticiper davantage des attentions) aux gens que j’aime ou apprécie.


Pendant le cours du soir, mes élèves adultes doivent me rappeler de faire attention. Mon bras droit est coincé dans une couronne ratatinée.


Bonheur de rentrer et qu’il soit là.

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Mardi 2 juin

Pendant la barre au sol, je dois penser à en soustraire une au quatre pattes. Pas de poids sur le bras droit.

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Mercredi 3 juin

Une belle rose devant une maison en briques …

Jeudi 4 juin

J. débarque avec un cadeau dans une pochette en tissu. Elle a apprécié son année. Mes cours, les exercices au sol, « ça a débloqué des choses ». Je suis d’autant plus surprise et touchée que je n’en avais pas la moindre idée, je n’ai pas du tout eu l’impression de la faire progresser. On ne sait jamais, en fait. Surexcitée, je fais sniffer à tout le monde le petit sachet de lavande qui accompagne un produit de beauté à la fleur d’oranger (que je ne suis pas certaine d’apprécier davantage qu’en pâtisserie).

À la fin du cours, coaching express de variation. J’adore ça, chercher comment faciliter le mouvement, jouer sur tel ou tel pré-mouvement, appui, regard…

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Vendredi 5 juin

Créer un adage pour l’audition d’une élève : je fais ça appuyée au manteau de la cheminée en espérant que ça la mettra en valeur (l’élève, pas la cheminée). Filmée en contre-plongée, ma jambe atteint des hauteurs mensongères.

Le curry japonais de Ginza ramen n’a pas la profondeur des ramens… je préfère celui du boyfriend, un peu déçu que je le sois.

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Samedi 6 juin

Je propose aux enfants des ateliers de composition pour alléger la journée, ils sont ravis. Après le déjeuner, les élèves ont d’office les pointes au pied : elles ont manifestement hâte de reprendre, après les répétitions du spectacle sur demi-pointes.

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Lundi 8 juin

Un SMS de rappel m’a appris l’existence de ce rendez-vous quelques jours auparavant. J’ai googlé le nom de la doctoresse : chirurgienne, pas oncologue. J’en ai déduis que c’était pour vérifier l’état de la cicatrice. Ça a été le cas, mais pas seulement et, d’avoir ravalé mon impatience en amont (ainsi qu’au cours des cinquante minutes de retard), j’ai été prise de cours. La chirurgienne m’a annoncé qu’elle n’avait pas de bonnes nouvelles. Ce n’est pas bon quand un médecin vous annonce ne pas avoir de bonnes nouvelles, avec une tête de circonstance. Je n’ai d’abord pas arrêté de la couper de mes déductions à côté de la plaque.
Moi — Il va falloir enlever la chaîne ganglionnaire, alors ?
Elle — Non.
Moi — Ah, c’est quand même une bonne nouvelle, alors !
Je n’étais pas en train de voir le verre à moitié plein, seulement de refuser de le boire. Ce n’était pas de l’optimisme, c’était de la peur. Si je parle, si je suis optimiste, si je l’interromps, alors je ne saurai rien, il n’y aura rien à savoir. Quand enfin je me tais, quand enfin je fais taire l’appréhension qui n’en reste pas moins présente, elle m’explique qu’il va falloir réopérer. Le tissu autour de la tumeur est plein de micro-lésions pré-cancéreuses. On peut en ôter une nouvelle partie, en espérant en retirer assez, mais avec le risque que ce ne soit pas assez et de devoir opérer une troisième fois. Esthétiquement, ce ne sera terrible, il y aura des creux et des bosses. L’alternative, c’est de procéder directement à l’ablation et d’amorcer une chirurgie réparatrice (qui nécessitera de toutes façons une autre opération). Élaborer la compréhension de cette alternative (l’ablation ou… quoi ? une nouvelle masectomie partielle suivie d’une ablation si ce n’est pas suffisant ? on va s’épargner l’opération intermédiaire) m’aide à ne pas penser à cette nouvelle plus terrifiante : des ganglions atteints (deux) impliquent que la tumeur est du genre à pouvoir se balader dans le corps. C’est peu probable, me dit-elle, mais on va programmer un examen pour vérifier que ça n’a pas essaimé ailleurs. Si je ne comprends pas de travers, on va vérifier qu’il n’y a pas de métastase. C’est peu probable. Dire que la tumeur avait un aspect rassurant, dixit la première radiologue.

Je vous raconte ça posément, mais sur le moment, la compréhension est entravée par la panique, qui monte au-dessus du masque chirurgical que je porte pour éviter de tousser sur des gens potentiellement immuno-déprimés. L’infirmière, dont j’ai lu et n’ai pas retenu le prénom sur un gros badge rond fleuri d’un rinceau tandis qu’elle épilait les dernières croûtes de la cicatrice, me tend une boîte de mouchoirs, je me mouche par en-dessous. Il est aussi question de cathéther, je grimace, le gros rond qu’on garde sous la peau, je vois très bien (ma mère en a eu un), rien que le visualiser, l’idée d’un corps étranger dans le mien me fait mal.

Vous êtes accompagnée ? Oui, non, je suis venue seule mais des câlins m’attendent à la maison. Allongés l’un contre l’autre, ma tête entre ses mains, rien ne compte plus que fusionner avec son sweat gris. La peur se transforme en excitation, et l’excitation retombée emporte avec elle la peur comme l’eau chaude du bain la fièvre en refroidissant.


De l’épuisement lacrymal encore chez le généraliste. J’avais pris le rendez-vous pour obtenir une ordonnance pour la rééducation — la chirurgienne me l’a faite dans la matinée. On parle arrêt, psychologue, il me répète que chacun est différent, comprend que la dimension sociale de mon métier puisse m’aider, et m’épuiser, souligne qu’il risque d’y avoir un contraste pas facile à vivre entre la dimension festive du spectacle de fin d’année et moi qui ne vais pas bien.


J’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs journées quand je reviens du théâtre — tardivement car je suis restée en spectatrice pour voir les autres groupes passer. J’aime l’atmosphère feutrée des théâtres, la nuit en pleine journée, les fauteuils en velours, l’échauffement dans des espaces réquisitionnés au petit bonheur, les corrections données au micro, monter les marches à toute volée pour prendre de la hauteur et vérifier que les lignes sont alignées. Je trébuche sur les prénoms, qui me viennent encore moins facilement que d’ordinaire, et sur les sièges qui ne se replient pas d’eux-mêmes dans les rangées non éclairées. Les lumières transforment la choré en chorégraphie et les costumes un peu moches en costumes stylés. Ça rend bien, malgré les couacs. Devant la vidéo, les élèves sont surprises : le résultat est meilleur que leur ressenti.

faisceau de projecteur devant la balcon d'un théâtre à l'italienne, tout en rouge

M’enthousiasmer pour les choré des autres (je ne veux que des spectateurs comme toi, se réjouit la directrice) et discuter avec les unes et les autres m’aide énormément. Sur scène, je découvre autrement des élèves qui sont ou ont été les miens : les débutants de l’an passé, pantalons fluides et ports de bras qui tentent de l’être, des élèves de barre au sol en classique, chauffe troquée contre un jupon à paillettes, de classique en hip-hop, tenue des bras escamotée.

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Mardi 9 juin

Après 5h30 de sommeil, réveil dans la toux, je n’ai qu’une envie : tout arrêter. Je négocie avec moi-même, jeudi plutôt que lundi dernier ou à venir, assurer les répétitions sans assister au spectacle. Quand j’ai repris pied dans la journée, la semaine semble à nouveau à ma portée. La répétition du soir me fait découvrir d’autres chorégraphies d’autres groupes.

L’ingé son et lumière me demande si on peut changer ce rose, là, ça lui sort par les yeux. J’en suis ravie, soulagée même, je n’osais pas. Rouge, nous sommes d’accord. Quand j’ai indiqué rubis sur la conduite lumière, je pensais aux reflets sombres de la pierre, aux costumes de Jewels ; lui a entré, perplexe, la valeur hexadécimale associée au terme, débouchant sur ce rose fuschia. Le rubis balanchinien serait-il grenat ?


Dans la journée, rendez-vous avec mon ostéo grand manitou qui, à l’aide de son appareil électrique, dénoue les adhérences autour des cicatrices et me rend une plus grande liberté de mouvement.

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Mercredi 10 juin

Les parapluies, j’ai oublié d’aller récupérer les parapluies à l’école ! H. me sauve la mise en faisant l’aller et retour.

Les plus jeunes ont du mal à se repérer sur scène et les lignes serpentent beaucoup. Heureusement des profs plus habitués m’aident à les placer : regardez les pieds de la copine, les vôtres doivent être au même niveau. Parmi les absentes, deux petites filles en classe verte, c’était prévu, et une enfant qui n’était pas là au dernier cours, dont les parents n’ont pas réglé le costume ni répondu à nos messages… Concertation rapide, je prends la décision de la retirer de la chorégraphie pour éviter de perturber les autres le jour J. Bien plus tard dans l’après-midi, alors que tous ses camarades sont reparties, la petite fille arrive avec sa nouvelle nounou, et on est bien embêté de devoir expliquer qu’on a tout changé en son absence et que, sans répétition sur scène, il n’y aura pas de spectacle…

À midi, je ne remets plus la main sur mon téléphone… encore perdu. L’histoire se répète, le drame devient comédie, et je n’ai plus l’énergie, je suis les autres à la crêperie où j’ai repéré un chocolat liégeois avec sauce chocolat et chantilly maison, qui tient ses promesses. La directrice me suit dans ma gourmandise et nous invite tous. Repue, j’arpente les rangées du théâtre avec une lampe de poche et finis par retrouver mon téléphone sur un siège rabattu où j’ai dû m’appuyer (et ma poche se déverser) — au balcon, d’où je vérifiais la géométrie des ensembles.

Les lignes serpentent moins mais restent approximatives avec les groupes suivants. La même chorégraphie sera dansée le samedi par les enfants d’une antenne de l’école, le dimanche par ceux de l’autre. Ils se croisent pour la première fois et j’ai beau leur expliquer que c’est comme ça chez les pro, on appelle ça des distributions, je sens qu’ils sont un peu vexés, leur sentiment d’être unique froissé. Les bouches se referment, les têtes se détournent et c’est vite oublié dans l’ivresse de la scène. En lumières et costumes, le spectacle est là, malgré les couacs qui fourmillent.

C’est un moment délicat où je dois commencer à troquer mon radar à erreurs, qui pique mon regard vers les pieds en serpette, les ports de bras désynchronisés, une orientation faussée, pour une vision d’ensemble qui balaye les scories bien naturelles et sache apprécier tout ce que les enfants ont fait, pour les en féliciter et les encourager. J’ai encore trop d’insécurités en tant que professeur, trop peur d’être jugée par mes pairs, pour que cela me vienne aisément, mais je me force, je m’efforce de ne pas reporter mon stress sur les enfants.

En découvrant depuis la salle les chorégraphies des autres groupes, j’ai confirmation de ce que je suspectais : les miennes sont un peu trop rapides pour la tranche d’âge à laquelle elles correspondent. Pour des changements de pied ou des sissonnes, par exemple (ce sont des sauts), les autres professeurs ajoutent un temps de récupération avant et/ou après, quand, sur un tempo similaire, j’enchaîne les deux. Je tente de me rassurer en me disant que chaque parti-pris a son intérêt : je gagne en élan ce que je perds en propreté, le mouvement est moins raffiné mais sans temps mort.

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Jeudi 11 juin

Rendez-vous pour une scintigraphie : je suis un peu surprise, j’ai déjà fait cet examen. On m’explique que je l’ai fait pour le sein, et que cette fois-ci, c’est pour le cœur, pour vérifier qu’il est en état de supporter la chimio (il est en bon état pour). Cette fois, je dégaine mes bouchons d’oreille.

J’accompagne le boyfriend tester d’autres ramens, dans un restaurant du centre de Lille cette fois. La version VG est copieuse, noyée dans une sauce au sésame mousseuse, crémeuse, que j’imagine à base de tofu mixé, mais non, c’est du lait végétal, m’explique la serveuse dont le tatouage et surtout le maquillage rose-orange m’hypnotise. Les gyozas revisités en entrée font mon délice tout en décevant le boyfriend ; pour lui, le maïs et la patate douce les font davantage ressembler à des empanadas. Il a beau m’inviter, les prix me corsètent un peu le plaisir ; j’ai l’impression de ne pas apprécier à la hauteur de ce que cela coûte.

Le soir, j’assure mes trois cours histoire de dire au revoir à mes élèves et d’engranger quelques revenus supplémentaires avant l’arrêt.

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Vendredi 12 juin

L’œil du cyclone : journée off avant le week-end de folie.

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Samedi 13 juin

Je donne mes derniers cours au conservatoire et, quand la journée est finie, elle commence, je trace au théâtre et enchaîne. Il y a du bruit, beaucoup de bruit, de monde, cinquante, soixante enfants dans une salle sans fenêtre, et encore je ne suis pas du côté coiffure, saturé de laque. On essaye de rassembler ses ouailles (merci le costume jaune, digne des dossards fluo des centres aérés), on rajuste une mèche, on demande de nouer les élastiques des chaussons, on le fait soi-même, accroupi dans la nuée de mômes survoltés, que l’on fait sortir à tour de rôle dans le couloir plus frais, moins saturé, pour qu’ils s’aèrent — je n’ose imaginer ce que ça aurait donné en pleine vague de chaleur (heureusement, dehors, on supporte des manches). L’attente est infinie, ils s’ennuient, puis c’est au tour de mes poussins jaunes de danser sous la pluie. Les deux petites filles qui étaient en classe verte et n’ont eu aucune répétition sur scène se trompent de côté, c’était à prévoir, mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que ce serait au moment de sortir les parapluies ; elles ne me l’avaient jamais faite, celle-là, sortir deux parapluies du mauvais côté, si bien que deux élèves rentrent sans et miment la fin de la chorégraphie avec un accessoire fantôme. Je regrette d’avoir sorti la petite fille absente de la chorégraphie ; à ce point d’anarchie, ça n’aurait pas changé grand-chose…

À un moment en coulisses, j’aperçois comme derrière une musique extradiégétique toutes les ombres en tutu, la lumière qui fait vivre la poussière, je pense brièvement à ce qui sera quand cela ne sera plus et ça me serre la gorge, je ne suis pas loin de pleurer, ça ne va pas le faire sans un Stresam, ça le fait avec.

Il n’y a pas de retour dans les loges, si bien que pour savoir où on en est, s’il est temps ou non de faire monter nos groupes en coulisses, on monte et on descend sans cesse les escaliers qui mènent au plateau, on demande à voix basse où on en est, qui est sur scène, les costumes rouges, là, c’est quel groupe, on cherche dans la liste pour le coup placardée dans tous les couloirs, c’est  amour/haine eux ou ordre/désordre ? Et je redescends, j’annonce à mes élèves en tutu bicolore encore six ou sept danses, encore un quart d’heure, et ils trouvent que ça fait longtemps qu’il reste un quart d’heure-vingt minutes, réponse que je leur donnais un peu plus tôt à l’aveuglette.

Enfin, il est l’heure de monter sur le plateau, on stocke les élèves derrière le rideau, les enjoignant à rester derrière le scotch blanc, on explique en chuchotant qu’il y a des changements rapides, des danseurs vont courir à toute vitesse pour passer de cour à jardin, de jardin à cour, reculez, répète-t-on, en faisant cordon de sécurité avec nos corps. Enfin, c’est à elles pour de bon, excitation, elles rentrent sur scène dans le noir et la musique démarre et c’est trois minutes de trac par procuration pour la prof foldingo plus stressée que les élèves, à ne rien pouvoir faire que passer d’une rue à l’autre pour apercevoir ce sur quoi on n’a plus aucune prise, à comptabiliser mentalement les couacs dont on minorera juste après l’importance auprès des élèves et à capter des instants de beauté. Hop, hop, hop, chut, on redescend.

Quand tous les enfants sont passés, que c’est passé trop vite, on les rend aux parents à l’entracte, deux camps massés de part et d’autre d’une porte une personne, à essayer d’apercevoir et de reconstituer des paires, sous la houlette d’un vigile de sécurité et d’une ou deux prof et bénévoles. Laissez passer la miss, ses grands-parents sont là ; est-on sûr que maman a bien eu le message, attends je vais voir si elle n’attend pas à jardin.

Après, c’est le calme. Je n’ai plus qu’à observer depuis les coulisses mon groupe d’adultes qui a fait son filage et la reprise sous la houlette de ma collègue de jazz (je me suis permis de reprendre les comptes du manège et oh comme tu as bien fait). Je leur laisse le trac cette fois-ci, j’ai confiance. Ou l’épuisement m’y mène. Ne reste plus que l’émotion de les voir là, de profil et tronquées, sous la lumière dorée, et elles sont tellement belles si vous saviez, dans l’atmosphère aquatique de la scène, quelques minutes en apnée de beauté. Je le vis comme si j’y étais, et contrairement à d’autres moments, sans regretter de ne pas y être car j’y suis, avec elles.

Quand tout est fini mais qu’il faut encore attendre que le spectacle se termine, je discute dans les loges avec mes adultes et leur mari, qui se préparent pour leur danse rock. De longues robes tout juste fleuries apparaissent puis disparaissent quand leur tour approche. Les couloirs, l’escalier en colimaçon, jusqu’à la petite fenêtre ouverte sur le dehors anachronique me rappellent à leur manière le théâtre Montansier de mon adolescence, après une semaine de répétition passée à caresser les tissus veloutés des fauteuils et à lever la tête vers les balcons, les moulures, le plafond, tout ce qui fait un théâtre à l’italienne. Je n’avais pas ressenti cette bouffée de nostalgie dans les salles modernes où j’ai pu danser et faire danser ces dernières années.

Quand on me confirme que les professeurs montent sur scène lors des saluts, je me félicite mentalement d’avoir choisi un T-shirt pas trop dégueu ce matin au cas où. Le cas avéré, je m’avise que j’ai l’air d’un épouvantail, me recoiffe et emprunte du fond de teint, vite fait, participer à l’effervescence, à retardement. Ma collègue de jazz a fait péter la robe de soirée, une robe qui flotte derrière elle et ses tatouages, elle est sublime. (Et me porte tout au long de la soirée : elle sait, pour moi et ce que c’est ; ses attentions discrètes et énergiques m’aident énormément.)

Est-ce qu’on emporte la rose ou est-ce qu’on la laisse pour demain ? Demain, il y en aura une autre, je repars en métro avec ma rose rouge. Le chat apprécie, lèche et mordille goulûment le plastique, demain jouera avec le bolduc rouge, l’effilera en plusieurs brins quand on le tirera de sous sa griffe ou son croc.

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Dimanche 14 juin

Lustre et décor du plafond tout rouge d'un théâtre à l'italienne

Re-belotte, par-delà la fatigue, avec un groupe en moins. Cette fois, je me faufile dans les coulisses pour tenter d’apercevoir les autres chorégraphies. M’étant sentie un peu pouilleuse la veille, j’ai préparé une robe rouge et des sandales assorties pour les saluts, mais je suis encore en décalé, les tenues des autres professeurs sont aujourd’hui plus relâchées.

Des gobelets en plastique suivent la tempête. Ceux qui ignorent que je ne bois pas me recommandent d’y aller mollo sur le punch, il est *moue ou geste du gobelet indiquant une teneur particulièrement élevée en rhum*. Littéralement entre deux portes, je me retrouve à discuter avec une ancienne élève de l’école, présente élève du conservatoire (mais pas dans mes classes), un peu déçue de ne pas avoir été prise dans la section qu’elle voulait. Tu seras là à la rentrée ? me demande la directrice, au courant du cancer. Je n’ai pas encore le protocole, j’ai encore un espoir que, et pas envie de perdre mes heures, alors je réponds que oui, que de toutes façons je la tiens au courant.

C’est étrange ensuite de se retrouver seule dehors pour rentrer.

Tumeur ôtée, journal de fin mai

Journal de mai, suite et fin

Jeudi 21 mai

Après-midi de rendez-vous pré-op (élision de -ératoire) après un dernier cours de stretching postural (je ne vais pas pouvoir bouger pec’ et épaules comme ça avant un moment).

L’injection dans le sein se passe bien.

La scintigraphie se passe bien (en se bouchant les oreilles parce que la ventilation de la pièce est terrible pour les acouphènes). Un serpent en peluche est scotché au bras de la machine et d’autres peluches peuplent les étagères ; il y a donc des enfants qui ont déjà des substances radioactives dans le corps.

Le « repérage » se passe beaucoup moins bien. C’est comme pour un vaccin, mon cul. C’est peut-être la même aiguille fine, mais un sein n’est pas un bras. Surtout, l’aiguille ne se contente pas d’entrer et sortir pour délivrer son produit (comme c’était le cas pour la première injection). Là, il faut viser, déplacer l’aiguille un peu plus à droite, un peu plus à gauche, appuyer avec la sonde d’échographie pour s’orienter, re-piquer ailleurs pour tenter d’avoir un meilleur angle, échouer et recommencer. Je n’arrive pas à retenir des larmes. Peur ou douleur ? me demande-on sans s’arrêter. Un mélange de douleur et de panique, je réponds, tentant d’expliquer ce qui s’était passé avec l’interne qui avait galéré à placer son aiguille et percé le sac dural lors de l’infiltration pour ma hernie discale. Mais contrairement à ce que je crois au début, l’interne n’est pas en cause ; quand sa supérieure prend le relai pour tenter un autre angle qui fasse moins mal, elle me fait tout aussi mal, plus même, et reprend (repique) le chemin initial. À ce stade, je ne cherche plus à cacher mes larmes, je sanglote et ne cesse de me mordre la phalange de l’index que pour répéter que je suis désolée. La radiologue me demande si c’était aussi douloureux pour la biopsie, c’est la même aiguille que pour l’anesthésiant. Clairement pas. Je ne dis ni ne pense sur le moment que le mot-clé n’est pas aiguille, mais anesthésiant. Une unique piqûre qui anesthésie, c’est très différent de se faire trifouiller le sein sans anesthésie, connasse. La colère qui me dicte cette apostrophe ne me vient que bien plus tard pourtant, et se tourne d’abord contre moi-même : on m’inflige une douleur et moi, au lieu de protester et de réclamer une anesthésie locale, je m’excuse de sangloter ? Ça me fout en rogne.

Je regrette de ne pas être restée dans l’hôpital où j’avais amorcé mon suivi : la radiologue avait pris le temps de m’expliquer le geste en amont, entendu mon expérience et attendu que l’anesthésie fasse réellement effet, proposé de faire une pause quand elle me voyait en difficulté et m’avait rassurée tout du long. Rien à voir avec ces deux médecins qui quittent à peine leur écran des yeux et semblent surprises de la douleur qu’elles infligent (alors même que la première radiologue savait que ça risquait d’être plus douloureux sur une poitrine jeune, plus dense — l’IRM a confirmé : densité D, la plus élevée).

La guérison et le soin : deux chapitres distincts dans la bande dessinée d’Alix Garcin, Impénétrable (histoire d’amour et de vaginisme). Peut-être serai-je mieux guérie ici, mais pas aussi bien soignée. La fin de journée est difficile, la douleur (qui a disparu environ vingt minutes plus tard) a fait monter mon appréhension de l’opération.


Mes amies m’ont envoyé la Reine Astrid et la Mère de Famille à la rescousse : je découvre des gingembrettes et dans le colis de Lne et dans celui de JoPrincesse. Je suis à deux doigts de pleurer en lisant tous les petits mots que cette dernière a scotché à chacun des innombrables items de son colis. Ça déborde d’amour, comment a-t-elle trouvé, pris, le temps de faire ça avec deux enfants à s’occuper, alors que je loupe la plupart des anniversaires depuis quelques années ? Quant à Lne, je n’étais même pas là pour l’enterrement, le début du deuil ensuite, je n’ai rien songé à envoyer. Je ne soigne pas assez mes amitiés, et le boyfriend de me remettre sur les rails : on me dit qu’on m’aime et moi je sens nulle en comparaison ? Ce n’est pas l’effet escompté, ce n’est pas ça qui compte. Il y a même des petits stickers en relief dans le couvercle de l’un, et une sorte de papier bulle entièrement cartonné dans l’autre, qui donnerait presque au chat l’envie de faire le vrai chat en jouant avec le carton. (Je suis émue.)

HOCUS POCUS I CANNOT FOCUS <3

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Vendredi 22 mai

De l’autre côté de la cloison, le réveil sonne à 5h30. Je me lève, coupe le mien, réglé un quart d’heure plus tard et vais réveiller le boyfriend qui s’est rendormi aussi sec. Il m’accompagne pour la journée, et ça change tout.

J’ai à peine le temps de rapprocher deux fauteuils dans la salle d’attente que déjà mon nom retentit. La dame qui m’enregistre trouve que nous sommes bien assortis, lui et moi. Ce n’est pas la première fois qu’on nous le dit, dans ces mêmes termes. Assortis. Nous n’avons pourtant pas du tout la même allure. Il faut croire qu’être assortis, c’est avoir l’air amoureux. Nous le sommes, et il déborde tant de tendresse aujourd’hui que je veux bien croire que son amour soit visible pour les autres aussi. Ça aide énormément, sa présence, son odeur, ses mains autour de moi, autour de mes épaules, de ma nuque, sur ma cuisse, dans le métro, dans l’attente — et ses mains qui caressent la mienne au réveil…

En tenue dans la chambre, je ne tiens pas en place. Le boyfriend me filme faire quelques pliés en surchaussons et charlotte. L’infirmière qui doit me préparer pour le bloc est avenante dans sa manière de râler — les vieilles infirmières, ce sont les meilleures, décrète le boyfriend qui a malheureusement accumulé une grande expérience du milieu hospitalier (je ne pensais d’ailleurs pas que, se retrouvant tous deux dans une chambre d’hôpital, je serais à ma place et lui à la sienne ; j’imaginais l’inverse). 57 de rythme cardiaque, vous êtes sportive, c’est ça ? J’échappe in extremis à la pose de cathéter en avance ; on me le mettra au bloc. Un infirmier nous y mène, moi et un vieux monsieur qui attendait seul dans la salle d’attente — tir groupé et questions alternées. Il a été routier pendant 46 ans, après avoir travaillé à la mine. Assis dans la mini salle d’attente des blocs opératoires, il m’apprend qu’on va l’ouvrir de là à là, toute la gorge, et que l’opération devrait prendre quatre ou cinq heures. Il ne pensait pas vivre ça à 80 ans.

Les infirmières du bloc sont adorables, je me retrouve à causer danse sous une couverture ultra chauffante. L’une d’elles s’était inscrite sur liste d’attente à la barre à terre que je donne et n’avait pas été recontactée par l’école ! Les affinités entre le milieu médical et la danse n’en finissent pas de me surprendre…

La pose du cathéter est un petit miracle, je ne sens presque rien. On avait donc raison sur Mastodon, les infirmières de bloc n’ont rien à voir en termes de dextérité, des doigts de fée ! J’ai pensé aussi au conseil de bien expirer au moment où l’aiguille s’introduit.

La chirurgienne (qui n’est pas celle que j’avais rencontrée) me demande mon nom, prénom, ma date de naissance. Ce n’est qu’une de la dizaine de fois de la journée ; l’anesthésiste (que j’avais rencontré et qui est lui aussi remplacé par un autre collègue) m’avait prévenue. J’ai pris le pli et décline les informations attachées à mon poignet ; je coïncide avec moi-même, formidable. Pourquoi suis-je ici ? Pour un cancer au sein droit. Chacun sait son rôle et le récite. Et quel type de cancer, quelle intervention ? Oh, interrogation surprise. Je me ressaisis, mentionne la tumeur, le ganglion sentinelle et ce qui pourrait résulter de son analyse : toute la salle rigole de ma récitation bien apprise, qui outrepasse manifestement la réponse attendue.

On me demande de respirer amplement à coup de grandes inspirations et expirations dans le masque. Tiens, je sens que ça commence à faire effet, le cerveau un peu engourdi, je parle encore. Je ne me sens absolument pas partir, ni revenir d’ailleurs, il y a juste ma tête qui part en réflexe de droite et de gauche. Quelqu’un s’en enquiert, mais non, je ne contrôle pas le mouvement. Cela ne doit pas être très courant, parce que je les entends aller chercher confirmation auprès de quelqu’un d’autre, est-ce qu’il y aurait un problème ? Il n’y en a pas, c’est juste désagréable. J’arrive à attraper plusieurs secondes d’affilée de la salle de réveil, quelqu’un en blouse à un poste de travail, un élément vertical au mur, d’autres blouses blanches, un autre lit à ma droite, rideau tiré, et un autre encore qu’on manœuvre pour installer à ma gauche, l’un des deux avec du diabète, j’entends, les yeux déjà refermés. C’est manifestement assez pour me ramener en chambre, je ne vois rien du trajet mais je sens que ça roule, et j’ai encore quelques réflexes de tête, qui estourbissent. Les doigts du boyfriend caressent mes mains à travers la poignée du lit et j’émerge peu à peu, tête tenue du côté droit pour ne pas relancer le réflexe qui surgit manifestement quand je tente et échoue à la tenir au milieu. Il y a de l’eau et un affreux jus d’orange à base de concentré dont j’aspire quand même le sucre à la paille. Un peu plus tard, je répète avec plaisir (quoiqu’avec précaution) la collation de ma précédente visite, et ça tourne un peu moins. J’émerge et me repose, en alternance ou en même temps, je ne sais plus trop. Le boyfriend lui aussi somnole les bras croisés sur la tablette du lit — glisse et manque de tomber lorsqu’il s’endort vraiment. Les pins autour de l’hôpital lui ont déclenché un début de réaction allergique…

Les visites des infirmières rythment l’après-midi. Au fur et à mesure, je comate moins et je patiente plus, on ne me fait plus remarquer ma « petite tension » et je peux enfin me lever et aller faire pipi (la libération que c’est après six heures, plaisir plus grand encore que de manger, je n’aurais pas misé dessus). Je regarde, puis lis et enfin répond aux messages que ma famille, mes collègues et mes amis m’envoient en nombre, jusqu’à ce que le flot se tarisse, je scrolle, repose le téléphone, somnole, le reprends tandis que le boyfriend somnole. Insensiblement, je commence à m’ennuyer. L’heure du goûter est déjà passée quand la chirurgienne passe me voir après ses blocs, et sonne l’heure de la libération — à ceci près que le taxi est réservé pour une heure plus tard. Nous attendons tranquillement sur une table de pique-nique dehors. Pas très loin, tout une assemblée parle (les adultes) et joue (les enfants) sur la pelouse : un mariage, 40 personnes quand même, disait une hôtesse d’accueil à une autre quand j’ai récupéré les papiers pour le taxi. Sortant du service d’oncologie, on se demande forcément s’il s’agit d’un mariage qui était prévu et a eu lieu à la date prévue et tant pis pour les circonstances ou si ce ne serait pas plutôt quelqu’un qui se marie avant de mourir, pour mettre son +1 en sécurité et faciliter l’héritage.

Sur le trajet du retour, le conducteur passe plus de temps à regarder son téléphone et à régler l’administratif de ses courses que la route. Je frémis quand il sort une pochette de la boîte à gant et en extrait des ciseaux pour couper lui-même le bracelet d’hôpital de la femme complètement perdue qui partage avec nous le taxi, ou quand il scanne un papier en s’insérant sur l’autoroute. La conduite automatisée a bon dos, les écarts se ressentent. Ce serait quand même con de sortir de chirurgie et de mourir d’un accident de la route.

Chez soi, enfin, et un chirashi de fête pour fêter ça (saumon, dorade et mangue avec une sauce coco-curry, c’était une première).

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Samedi 23 mai

L’anesthésie générale peut perturber le sommeil. J’ai dormi trois heures. Le boyfriend lui dort pour deux.

Jusque là, le cancer était abstrait, une maladie sans symptôme. L’opération l’a inscrite dans mon corps, la douleur lui donne une réalité. Vague ressentiment envers mon corps. Dermatillomanie. Hâte de pouvoir enlever le bandage qui m’écrabouille le sein et me pince l’aisselle. Douche en forme de toge romaine, en évitant le côté bandé. Je ne suis vraiment pas gauchère.

Je n’irai pas voir mes élèves danser. À la place, je vais au bout de la rue, c’est bien assez, acheter des glaces. C’est à nouveau, soudain, l’été. À circonstances exceptionnelles, écarts mesurés : je goûte à ces framboises enrobées de chocolat glacé.

La pizza est encore meilleure que dans mon souvenir : j’avais bien mémorisé l’alliage incroyable du jaune d’œuf et du pecorino, mais oublié le contrepoint du poivre — cette surprise toujours renouvelée de l’effet produit par un bon poivre. (Il faut juste me lever pour avoir la force de couper la pâte sans forcer sur le bras.)

La douleur revient après le repas, je ne comprends pas tout de suite, puis me souviens de la veille : le ventre plein, la respiration se fait davantage au niveau de la cage thoracique et tire sur le bandage / la cicatrice. La respiration ventrale se remet en place avec la digestion.

Un seul épisode de Full Metal Alchimist et je sens enfin ma tête, mon corps qui cède à l’approche du sommeil. Je tire le rideau sur le jour encore là.

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Dimanche 24 mai

Neuf heures de sommeil et une couette plus légère vous rendent de suite plus guilleret.


Je comprends pourquoi ma maman s’était voûtée lors de son cancer : la posture évite de tirer sur la cicatrice à l’aisselle.


Le soir, la douche est à nouveau autorisée. Le boyfriend m’aide à retirer le bandage et, seule sous la douche, je découvre le massacre. Que le sein soit jaune et d’autres couleurs et tout déformé, je m’y attendais, on m’avait prévenue — qu’il allait rapidement retrouver sa forme aussi. En revanche, je n’avais jamais vu de cicatrice fraîche. Je fréquente celles du boyfriend depuis un moment, et elles sont de tailles, mais je ne les ai jamais vues que cicatrisées, déjà blanches. Là, c’est gonflé, gondolé, rougeâtre ou violacée, je ne sais pas, je ne regarde pas assez longtemps pour être capable de décrire précisément ce que je perçois grossièrement comme une grosse limace. Ça me dégoûte. Viscéralement. Le visuel, mais aussi ce que ça révèle, être fait de viande, une viande charcutée qui laisse apercevoir l’intérieur à l’extérieur, comme une chair en putréfaction.

Lorsque le boyfriend m’a calmée, après m’avoir récupérée en pleurs (« Je me demandais quand tu allais te prendre le mur », quand et pas si, il était même surpris que ça n’ait pas eu lieu avant, de voir son corps malmené), il examine la cicatrice et déclare qu’ils ont fait du beau travail. Je me demande comment il peut déceler quoi que ce soit de beau dans cette grosse limace dégueu, et qu’est-ce que ça aurait été si ça n’avait pas été du beau travail.

(Rétrospectivement : je croyais que c’était l’état de la peau alors que c’était de la colle, bordel, de la colle qui faisait gondoler une chair inflammée. Les chirurgiens pourraient prévenir.)


Le boyfriend est le meilleur soutien qui soit et puisse exister : de tout cela (et de bien pire), il a fait l’expérience dans son propre corps, et pour autant, cette expérience, il sait la mettre à distance, ne pas minimiser ce que je vis parce que lui a vécu pire. Il accueille et me rassure justement parce qu’il ne cherche pas à me rassurer (tout ira bien, ça va aller, ne t’inquiètes pas, ça sera vite derrière toi, c’est pris à temps, ça se guérit bien, qu’est-ce que je peux faire, surtout n’hésite pas si tu as besoin de quoi que ce soit). Ça ira, mais ça ne va pas pour le moment, et ce moment je peux le vivre dans ses bras. Ça ira mieux d’autant plus vite que je peux aller mal.

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Lundi 25 mai

Je ne me douche pas pour ne pas être confrontée à la cicatrice. J’annonce au boyfriend la traiter par le déni, il approuve.
Jusque-là, je me sentais étrangement non pas en convalescence, mais en vacances. La douleur recentre, et la sensation de liberté mentale est extraordinaire. Rien n’est mon problème.

Nuii du jour : cookies & cream

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Mardi 26 mai

Entre la chaleur et l’immobilité, je n’y tiens plus, je pars me promener au parc Barbieux. Même avec la brassière fournie après l’opération, il me faut horizontaliser mon déplacement, minimiser autant que possible les hauts et bas de la marche.


Fin du week-end prolongé, les messages reprennent, sur Outlook, sur WhatsApp, le planning de l’an prochain à approuver, les cours à annuler ou pas à cause de la chaleur (studios sous verrière sous les toits), est-ce que tu peux me renvoyer les musiques, je ne les ai pas téléchargées tout de suite et WhatsApp ne me le permet plus ? J’ignore ce qui peut attendre, renvoie les musiques, puis relis et corrige les quatre messages différents à distribuer à mes quatre cours du mercredi après-midi pour qu’ils puissent être imprimés et distribués (tout ça parce que l’école refuse de nous communiquer les adresses mail ; RGPD mon œil, c’est leur précieux fichier client — et du boulot en plus pour nous, qui devons soit nous débrouiller pour imprimer, soit courir après les adresses ou numéros de téléphone et tout ressaisir de notre côté).


Douche-déprime : cicatrices et messages reprennent ressassés face au mur carrelé. Pleurs en sortant. Il faut bien reconnaître que oui, il y a burn-out (me sentir en vacances en convalescence était déjà un indice, on n’est pas censé, je crois).


Nuii du jour : Brazilian nut

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Mercredi 27 mai

Les journées déjà passent plus vite dans la chaleur (30°) et la semblance des unes avec les autres : blog, assiette de crudité à midi, torpeur, Full Metal Alchimist après dîner, des quizz musicaux encore après, alors qu’on ferait mieux d’aller se coucher. Le boyfriend table pour moi sur les années 1990, mais c’est dans les années 2000 que je suis vaguement moins mauvaise (j’ai beau avoir 12 ans en 2000, je suis quand même en 2026 assez mauvaise).


Retour médiathèque avec une journée de retard. Je me charge de BD que je porte uniquement à gauche.


Les avis en ligne se lisent parfois comme de savoureux morceaux de micro-blogging. Tel acheteur est content de l’absence d’ouverture de la moustiquaire parce que ses mosquitoes sont particulièrement sneaky. Tel autre… Mais attends, cet avis en italien, je le comprends ? Je le comprends presque entièrement, ça me réjouit, vivent les zanzariere. Je m’enhardis à tenter un avis en allemand (tiens celui-là, me propose le boyfriend en pointant la souris sur du néerlandais), mais j’ai été un peu optimiste, c’est de suite plus laborieux. Cette Allemande a (bien sûr) lavé sa moustiquaire dans un Kopfkissenbezug avant utilisation ; qu’est-ce que ça veut dire Kopfkissenbezug ? un truc qui fait des bisous à la tête ? Ah non, Kissen, c’est coussin, Kopfkissenbezug une taie d’oreiller, va pour une housse de coussin de tête.


Nuii du jour : Magnum
Chirashi…

Jeudi 28 mai

Une semaine plus tard, je me retrouve à pleurer en évoquant ce que la psy qualifie de « violence médicale ». J’argue que je n’aurais su dire si c’était la douleur ou l’angoisse qui m’ont fait sangloter sur le moment. Quand bien même est sa réponse. Quand bien même ça n’aurait été « que » de la peur, elle aurait dû être prise en compte. Et ce n’était pas que de la peur, la douleur était réelle, même si je ne saurais la quantifier.

Pourquoi vous ne vous sentez pas légitime ? Je remets cette question de l’antépénultième séance sur le tapis, soulignant le pourquoi rare pour une thérapeute TCC plus axée sur le comment. Je n’ai pas la réponse, mais j’aimerais la trouver, m’attaquer à ça, un travail en profondeur, loin de l’écume remuante de la maladie. La psy n’y va pas par quatre chemins : je ne suis pas encore prête pour ça. Il faut déjà que j’apprenne à me prioriser. Bon.

On parle des réactions des gens au cancer, des réactions trop ou pas assez — vous me l’aviez déjà dit, elle se souvient. Je ne leur jette pas la pierre, aux gens ; pour moi aussi, c’est surréaliste. Mais parfois, ça n’aide pas. Ça se soigne bien, c’est la meilleure, la réaction préférée de la psy ; comme si le faible taux de mortalité balayait d’un revers de pourcentage les opérations, l’inquiétude, la douleur, les effets secondaires. Son ironie me fait du bien. Ça se soigne bien, bah voyons.

Le congé maternité est prévu depuis longtemps, anticipé d’une quinzaine de jours seulement : la psy s’arrête demain. Arrêter les séances à la fin de l’année scolaire ne me semblait pas poser problème pour une anxiété liée au travail, sachant celui-ci calqué sur les rythmes scolaires. Le cancer est arrivée là-dessus, avec sa propre chronologie. La psy me propose un dernier rendez-vous supplémentaire, en visio. Lorsque je questionne la cohérence de cette proposition (m’inciter à lever le pied sur le boulot alors qu’elle-même s’apprête à travailler pendant son arrêt), sa réponse est prête : si elle me le propose, c’est qu’elle le peut ; elle ne le fait que pour deux patientes, moi et une autre, dont elle estime qu’elles en ont instamment besoin. Les autres sont en fin de thérapie ou ils ne sont pas sérieux dans leur suivi ou celui-ci peut sans problème être suspendu quelques mois. Elle me donne aussi deux noms pour poursuivre ailleurs pendant son arrêt. Elle ne le fait pas pour tout le monde (je comprends qu’elle n’ait pas envie de perdre sa clientèle), mais là, elle sent qu’il y en a besoin.


S. rencontre le boyfriend et vice-versa. Le chat pourtant peureux vient la voir puis la renifler. La discussion est joyeuse, la tarte au citron meringuée mangée, la clé du studio, soudain oubliée pour ma remplaçante : S. me sauve en s’en faisant messagère.


Nuii du jour : Brazilian nut
Lecture achevée : Mon mari, de Maud Ventura


La fatigue ensuite s’abat. Full Metal Alchimist, quizz musique et quizz Disney : je n’avais jamais remarqué à quel point les (anciennes) voix Disney sont reconnaissables ; ce sont les mêmes qui font moult doublages.

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Vendredi 29 mai

Opération J + 7. Le boyfriend avait par mégarde programmé une alerte hebdomadaire qui nous réveille donc à nouveau à 5h30. Impossible de se rendormir.


Robe T-shirt mais noire mais col bateau mais chignon banane : je me sens un peu classe.


Carte d’identité, carte vitale et carte de mutuelle, bien sûr. Je fouille dans mon sac pour en extraire mon porte-feuille et m’aperçois l’avoir oublié — sur le lit, après utilisé ma CB pour régler un achat en ligne. Il n’en faut pas plus pour que je me mette à pleurer ; j’ai zéro marge émotionnelle.

Le rendez-vous d’oncogénétique est à la fois très détaillé et flou (j’imagine détaillées ses explications et floue ma compréhension). Lorsqu’il me demande si j’ai des questions, je réponds pourtant que non, je n’ai pas spécialement besoin ou envie d’en comprendre davantage. Il ne me tend pas non plus la demi-feuille déchirée sur laquelle il a donc écrit et dessiné pour soutenir son attention à lui. Il y a des lettres en capitales qui listent les gênes les plus susceptibles d’avoir muté, une paire de chromosomes (de gênes ?) bleus avec une mutation boule rouge, des bouts de phrases manuscrites et un dessin d’utérus avec les ovaires entourés et barrés.

Selon la mutation (si mutation génétique on trouve, car la plupart du temps c’est un accident), il peut y avoir besoin de surveiller les seins et les ovaires, ou les seins et la thyroïde… à chaque mutation ses emmerdes spécifiques (il ne dit pas emmerdes). Pour les ovaires, ça implique une petite opération, plus légère que celle que j’ai subie, dont on a pourtant souligné la légèreté, par coloscopie, deux petits trous, vingt minutes, il y a plus d’installation que d’opération… Pour les seins, IRM ou ablation de la chaîne ganglionnaire, c’est un choix personnel. Dans certains pays (sans sécurité sociale), certaines femmes choississent l’opération car c’est in fine moins cher qu’une IRM chaque année. Mais Angelina Jolie a choisi l’ablation, et on peut supposer que ce n’était pour des motif financiers, c’est vraiment un choix personnel.

Au final, on ne complète pas mon arbre généalogique. Je n’ai pas rapporté les papiers fournis, persuadée qu’ils étaient destinées aux personnes ayant des difficulté avec l’outil informatique puisque j’ai tout saisi en ligne. Date de naissance, de décès le cas échéant, cancers et autres maladies graves, âge lors du diagnostic, lieu de traitement… ça m’a pris une bonne heure, avec coups de fil parentaux pour mes grands-parents. Je n’imaginais pas que ces informations m’étaient demandées par un service qui n’en ferait rien, distinct du service avec lequel j’ai rendez-vous. L’oncogénéticien tente de téléphoner à ses collègues, commence le dossier avec moi en l’absence de réponse, puis quand même retente et demande si on pourrait lui envoyer l’arbre anonymisé. Un arbre généalogique anonymisé.  J’imagine que l’oxymore doit faciliter l’envoi ; conserver uniquement les liens de parenté et les maladies est plus RGPD compatible.

Une prise de sang et il me recontacte dans… cinq mois environ. Selon les résultats de l’analyse de la tumeur, il pourra faire passer ces analyses-ci en priorité, mais dans tous les cas, s’il y en a besoin pour le traitement, ce sera qu’il y aura eu besoin de chimio et dans ce cas, on les aura quand même à temps. Dans trois mois vous serez guérie, m’avait dit la radiologue. Dois-je en conclure qu’elle a été optimiste ou que je peux l’être, que j’ai de bonnes chances d’échapper à la chimio ? J’ai déjà découvert au cours de l’entretien qu’il est peu probable que je doive être réopérée : en général, si les ganglions sont suspects, on s’en aperçoit à l’opération.


Nouveautés arrivées en fin de vague de chaleur : un ventilateur dans le salon ; une moustiquaire dans ma chambre. Avec un élastique pour la fixer au matelas comme un drap housse.


Tu n’as pas du tout envie de reprendre, observe le boyfriend le soir à table. Il a raison et pourtant, je résiste à sa suggestion, qui est aussi celle de la psy, de faire prolonger mon arrêt. Tenir quinze jours jusqu’au spectacle et ensuite, oui, arrêter — évidemment s’il y a chimio, mais même sans en réalité. Le psychisme commence à atteindre ses limites.

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Samedi 30 mai

J’exhume et relis les quelques pages d’un projet d’écriture en vers libres sur la danse, le plaisir, la reconversion, cette question de légitimité et le deuil de quelque chose. L’envie de le poursuivre.


Rendez-vous avec mon grand manitou préféré pour aider à la cicatrisation. On part du sein et bientôt la séance de kiné douce se poursuit sur l’heure suivante (quelqu’un a annulé), se transforme en séance d’ostéo et de psy, allongée sur la table de manipulation comme sur un divan (j’ai toujours été assise face à mes psychothérapeuthes).

Symptômes exacerbés, je passe mon temps à m’excuser, puis à m’excuser de m’être excusée quand je me fais rabrouer (pas d’épaules voûtées !). Il faut laisser aux parents leur anxiété et leur culpabilité (non sans avoir fouillé les causes potentielles).

Recoupements avec la psy : la question de la légitimité.  Tu priorises toujours l’extérieur plutôt que l’intérieur. Les demandes (sinon contradictoires, difficilement conciliables) me rendent folles parce que c’est de la folie. Faire du mieux que je peux avec ce que j’ai, voilà qui est déjà bien. Tout le monde ne fait pas du mieux qu’il peut, je peux être fière de mon éthique de travail et de mon parcours (c’est évidemment du discours indirect libre, rapporté), bosser sans m’en bousiller la santé.

Discussion, visualisation (me visualiser vieille prof dans 20 ans… et récupérer ici et maintenant l’aplomb projeté), manipulations, tout s’imbrique. Mes mouvements de bras et ma respiration deviennent plus amples, le cou s’allège des tensions héritées du réveil mouvementé après l’anesthésie générale, ma fatigue et mon appréhension diminuent, j’en ressors légère.


On approche de la fin de Full Metal Alchimist, le déroulé devient plus facile à suivre ; j’aurais pu continuer après les quatre épisodes de la soirée.

On enchaîne sur un blind test musique classique ; je suis moins mauvaise qu’en musique mainstream. « Je ne suis pas bonne en Verdi » fait rire le boyfriend, qui répond Nuit d’été à tout ce que j’appelle de la musique partitive parce que c’est du Mendelsshon, du Brahms ou du chou (Schumann, Schubert — à l’exception de La truite aka Die Forelle)(mon cerveau n’a pas forcément conservé le vocabulaire allemand le plus utile, doppelgänger en témoigne). Le créateur du quizz aime un peu trop Strauss fils et un peu trop peu les compositeurs du XXe siècle (sauf Elgar).

Algorithme et fatigue aidant, on enchaîne sur un blind test cris d’animaux et laissez-moi vous dire que c’est beaucoup moins facile que ça en a l’air (vous connaissez le cri du hérisson ou de la fouine, vous ?). À un moment, c’est au tour d’une mésange charbonnière de chanter et le chat se précipite à son poste devant la fenêtre, oreilles paraboliques aux aguets. Le fou rire achève de me prendre quand le quizz enchaîne sur des hennissements : alors chat, tu trouves le cheval sur la terrasse ?

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Dimanche 31 mai

Encore ce sentiment d’inaccomplissement, cette rage diluée (contre moi-même ?)(qui ne parviens pas à évoluer hors de schéma et d’un quotidien répété ?). Rationnellement, le sentiment est anachronique : je sors d’une semaine de convalescence, pas de vacances que j’aurais prises pour quelque projet bien défini.

Revue de blogs #27

Ces toutes petites situations, elles sont insupportables, parce que les mêmes phrases qui nous ont fait nous sentir femmes quand nous étions encore des filles, qui nous ont obligées à remarquer notre genre alors que nous étions encore des enfants, fonctionnent maintenant exactement dans l’autre sens : devenues des femmes adultes, n’importe quel homme qui a du temps à perdre peut nous retransformer en filles, nous minorer.

Julia Kerninon, Avis non sollicité, Sur le fil

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[…] I’ve decided there is no inherent meaning. We can basically pick any narrative we prefer and decide that’s our meaning.

Winnie Lim, the meaning of my life

Spending time with my partner is like living in high definition. I am usually full of thoughts, but with her I am able to go into a thoughtless state, even if only for short spurts. In her arms I only experience the here and now: there are no whys, hows, ifs.

Quel est le sens de la vie ? On ne le trouve pas en répondant à la question, mais en constatant que la question s’est effacée.

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J’étais saturée de la meilleure façon possible : entière.

Eli, Oxford 70, Hypothermia

Allez voir toutes ses photos de la ville ♡

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I went to the most beautiful place I could think of, then I found out that you cannot be healed by beauty alone.

It’s addictive and compelling; pulsates with energy, and makes you feel so viciously alive. […] All the things I now find exhausting and sharp about New York were what slapped me across the face back then, which is what I’d sorely needed.
[…] I’m not sure I need all these reminders that I’m not dead anymore. I’m past that. I like that my life in London both encompasses a lot of the city yet feels like I’m always at home. I think it’s something we do well here, what I’d call “exciting comfort”.

Marie Le Conte, a really big essay on New York, and grief, and love,
Young Vulgarian

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Je suis de l’école “kill them with kindness.”

Marion Olharan Lagan, Nous ne sommes pas sœurs, Le labo

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Où vont les histoires quand nous mourrons ? Depuis que nous avons appris la nouvelle, ma mémoire s’affole, comme si je devais recomposer au milieu des décombres les fables qu’elle nous racontait. Hantée par les fictions des autres.

J’ai l’impression qu’il faut que je les retienne, que je ne les oublie pas, que j’entre en conversation avec ces fantômes.

Dans Pathemata, Maggie Nelson parle de la mort d’une de ses amies. Elle explique quelque chose que je ne m’étais jamais vraiment formulé ainsi. Que quand les gens meurent, la façon très particulière dont iels nous aimaient disparaît avec elleux.

Ma mémoire, depuis la semaine dernière, fonctionne à plein régime. Mais comme toujours, elle ne récolte que des fragments, elle s’embrouille et mélange. Elle reconstruit, réarrange, colle des petits morceaux de souvenirs les uns aux autres.

Toutes les bonnes histoires sont des objets en mutation.

Quand je descends en rappel dans les tréfonds de mes souvenirs, je dois éviter toutes les scènes de films, tous les romans, toutes les images, faire le tri.

Pauline Le Gall, I’ll be your mirror, Tailspin

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peindre avec des mots
frauder le contrôle de la raison

Pierre Antoine Villemaine, Composition
découvert chez Karl

Frauder la raison, la feinter, c’est ce qu’il me faudrait. Créer avec les mots, au lieu de les aligner dans le récit fasciné de la proie.

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ce que je veux, c’est des gens qui me racontent ce qu’ils ressentent.

Julien, Sentiments inconnus, Smwhr

THIS.

Avec ou sans le contexte (« l’inaccessibilité prolongée à mes sentiments intérieurs »), la suite :

Parce que je suis infoutu d’arriver à formuler correctement ce que je ressens si je ne l’ai pas vu formuler ailleurs.

Est-ce que ce ne serait pas qu’une rétroprojection de mes propres sentiments vu par le prismes des séries télé américaines, des 150 films et des 22 livres que je dévorais chaque année qui me permettaient d’articuler, par patchwork et collage ce que je ressentais effectivement faute d’arriver à le faire directement à partir des sentiments bruts ?

[…] j’ai pleuré comme une madeleine pendant tout le dernier tiers du film et ça m’a rappelé que j’étais pas obligé d’attendre de payer soixante balles toutes les deux semaines pour chialer, que je pouvais tout à fait le faire en illimité grâce à ma carte UGC.

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Mon rapport à l’art, il y a dedans ce qui me tient debout, mais il tient aussi de la faim impossible à rassasier.

Sacrip’Anne, Portes ouvertes à l’infini

« explorer, découvrir, rattraper avec avidité » — parfois je perds ça, l’avidité.

Plus je lis, vois, écoute, plus je me rends compte que c’est minuscule à côté de ce qu’il y a à lire, voir, écouter. Ça fait plus que me tenir en vie, ça m’excite, ça me donne envie. Et tant pis si la tâche est impossible à finir, tant pis si je meurs avant d’avoir fait le tour.

Parfois l’infini se retourne en à quoi bon, comme un parapluie d’un coup de bourrasque (et la suivante peut ou non le remettre à l’endroit).

 Ce film, il raconte quelque chose de très fin sur le moment où les enfants ont avec leurs parents des rapports adultes. […] Ce que ça nous a fait. On a envie de les aimer avec la même pureté, on s’agace qu’ils nous en empêchent. Ou au contraire, on a des comptes à régler. Ou on leur planque qui on est, comme on a l’impression qu’ils ne nous ont pas dit tout sur eux.

Cette perspective renversée, celle des parents sur les enfants, des enfants grands, me surprend encore, souvent. Même pas encore : nouvellement. Comme si des parents ne pouvaient exister que vus par les enfants.

Mes amies sont pour certaines devenues mères, mais forcément mères d’enfants qui le sont encore pour tout le monde. Des bribes de maternité me parviennent, mais proches encore de l’accouchement, de ce que je pourrais vivre si je décidais maintenant d’être parent. Elles ne disent rien de l’enfant de que je suis maintenant, que je reste même en ayant quitté depuis longtemps l’enfance. Quand mes amies y seront, je n’y serai plus, plus à ce même point en tous cas. En lisant Sacrip’Anne, j’ai l’impression d’accéder à ce que ce décalage escamote, au point de vue des parents sur des enfants qui ne le sont plus, grands déjà, adultes. Au point de vue de parents qui pourraient être les miens, sans que cela soit une question de génération — de position dans la chronologie d’une vie, plutôt. À la surprise que je ressens parfois, je me dis que le décollement l’un (l’enfant de) de l’autre (l’enfant) n’est pas si évident, sans devenir parent.

…

Prendre conscience de ce qu’on écrit en l’écrivant. Ne rien chercher d’autre que cette découverte intérieure.

Solange Vissac, Ricochets/ Année 3/ Semaine 20, Jardin d’ombres

Écrire pour savoir ce que l’on ressent ou découvrir en l’écrivant les nuances de que l’on ressent. Tiens, tiens, j’ai lu ça Smwhr.

Je lis des bribes de ce blog depuis un bout de temps chez Karl et aujourd’hui seulement m’interpelle ce nom de famille, Vissac, Solange Vissac comme Guillaume Vissac.

Dans le même post, cet éclat poétique :

Au milieu du faire, prendre le temps du rien. Comme mettre au doigt une nouvelle bague, tiens sur l’auriculaire par exemple qui n’est pas accoutumé à l’anneau. Sentir ce qui vient de changer sur sa main. Avoir le regard qui se pose plus souvent que nécessaire sur la main ouverte, paume sur le bureau, et chercher à savoir ce qui brille à nouveau, et de quoi cette pierre est messagère.

Ne rien faire en regardant la moustiquaire ou dehors le jardin qui respire encore n’a rien à voir avec le rien faire de l’hôpital. Idée en passant d’un inventaire incomplet de tout ce que le rien faire peut être — un « protocole de création » dirait Karl.

…

[…] tout est au même niveau, tout nourrit le feu de la parole entre nous, on y jette ce qu’on peut pour que ça brûle.

Isabelle est angoissée par le temps qui passe, par la finitude des choses. Je me souviens soudain comme je l’étais moi-même au même âge, cette boule dans le ventre au coucher, dans le noir de la chambre, les yeux ouverts sur le plafond, ce n’était pas tant l’obscurité, c’était autre chose, plus ancien, plus difficile à nommer, la disparition à venir des choses autour de moi, des gens autour de moi, cette certitude obscure que tout ce qui était là serait un jour absent, que le monde continuerait sans moi ou que je continuerais sans lui, je ne savais pas encore distinguer les deux, et cette boule ne se dissolvait pas, elle attendait simplement que je m’endorme pour se taire, et le lendemain matin elle avait disparu et je n’y pensais plus jusqu’au soir suivant, jusqu’au noir suivant.

Naine blanche ou supernova, un jour le soleil disparaîtrait et il ne resterait plus rien, même dans le souvenir, ni livre ni cimetière. Athée, je priais pour que mes parents ne meurent jamais et que le trou dans la couche d’ozone se rebouche (cette première fin du monde a été évitée). Il me fallait le poids rassurant des peluches sur mes pieds et aligner les pattes de mon nounours sur l’oreiller, la main en niveau à bulle, ou le faire tenir la truffe en équilibre sur mon nez.

Je me demande à partir de quel âge j’ai commencé à avoir un passé. Pas à partir de quel âge j’ai eu des souvenirs, les souvenirs on en a très tôt, des images, des odeurs, des éclats, mais à partir de quel âge j’ai compris que ces images étaient derrière moi, qu’elles avaient un poids différent des choses devant, qu’elles me précédaient et me définissaient sans me demander la permission. À partir de quel âge j’ai compris que mes parents, avant d’être mes parents, avaient été des personnes, avec une histoire qui les précédait et qui les avait amenés à ce qu’ils étaient, cette révélation-là, que les gens qu’on aime ont existé sans nous, elle arrive très tard, plus tard qu’on ne croit, et elle est une forme de deuil dont on ne parle pas.

Le passé comme malle au trésor — qui parfois rend nostalgique.
Les parents détachés de nous, trop, pas assez — juste.

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[…] je ressens parfois des colères qui paraissent inexplicables à moi et aux autres, et ma façon d’essayer de progresser c’est de remonter le fil de ma colère, pour comprendre ce qui m’agite.

Julia Kerninon, Quelques réflexions sur l’accouchement, Sur le fil

Idem de la tristesse.

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La liberté de choisir sa contrainte. Car tout est contrainte : dans la vie d’abord, dans l’écriture aussi […].

Philippe Annocque, La contrainte : une libération paradoxale, Hublots

Petite pensée pour Eli et sa contrainte de publication bloguesque.

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Pourquoi continuer à faire ce que l’on fait est une bonne question, mais elle est dangereuse. Si l’on s’appesantit sur le pourquoi, on risque de ne plus rien faire du tout, par inquiétude sidérée.

J’avais accès à une vraie chambre monacale […]. Je n’ai jamais rien écrit dans cette chambre. Je préférais les jardins ou la bibliothèque, voir des couleurs, des formes, des choses à prendre en amitié.

Chrisine Jeanney, en veille, block note

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Peut-être que je radote, que je « me » radote, que je tourne en rond. Mais je peux aussi voir ça comme revenir à la base […]. La ligne de démarcation entre se répéter, comme une mouche amnésique qui se cogne à la vitre, et répéter, recommencer, en quelque sorte, est toute menue.

Chrisine Jeanney, tri, block note

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a large part of the human experience is growing numb to the experiences that had once made us ridiculously happy…

[…] to just giggle in each other’s arms […] just for one more day, one more month — i am severely grateful

severely grateful <3

Winnie Lim, 121 months: to love for just one more day

Il y a toujours un mai

Journal de mai, suite

Lundi 11 mai

Grappiller du repos et tenter de reprendre pied, reprendre en main mon appart à vau-l’eau.

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Mardi 12 mai

Passer un entretien d’embauche pour un poste que j’occupe déjà : le concept d’entretien de renouvellement me laisse perplexe, mais c’est la règle, alors on s’y plie, et je parle, je parle, j’improvise mon enthousiasme, l’émulsionne depuis le stress que toute prise de parole évaluée génère en moi. Ensuite, je pense à tout ce que j’aurais pu dire — ou penser — d’autre.


Plutôt que de passer mon temps dans les transports, je meuble mon après-midi par du shopping — mission renouveler les basiques dont les fibres sont incrustées de transpiration, quand ils ne sont pas déjà troués. Je marche et piétine cinq kilomètres dans le centre commercial, perds le compte du nombre de fois où je me déshabille et me rhabille. En début de session, je fuis les magasins qui diffusent de la musique trop forte, on ne s’entend pas penser — ce qui est le but, dé-penser, pour passer plus vite à la caisse, c’est juste un peu trop efficace pour moi, je déguerpis sitôt le seuil franchi. À la fin, pourtant, je m’y essaye, déjà abrutie, je ne suis plus à ça près. C’est trop, trop d’essayages, de stimuli, de vêtements — à parser (quand il y a une telle profusion, le regard fait du data mining), à essayer — trop de choix à faire, de paramètres à coordonner, une taille ou une autre, une coupe, une couleur, des matières. Je me rends compte in extremis de ma confusion entre viscose et modal, les deux matériaux « synthétiques naturels », l’un qui respire, l’autre qui transpire, repose les T-shirts sur leur portant. À la fin de la journée, j’ai acheté un pantalon d’été, orange, fluide, qui ressemble furieusement à un pantalon de danse.


L. m’a rapporté un porte-bonheur blanc du Japon. Le blanc, c’est la santé, m’explique-t-elle ; on se sait.


Rentrée tard chez moi, je ne retrouve plus mon portable. Après avoir tout retourné, demandé à la conductrice qui m’a raccompagnée, aux élèves qui sont retournés sur le chemin jusqu’à la voiture, il faut se rendre à l’évidence : je l’ai perdu. Je vrille. Crises de larmes, sanglots, secousses, je vrille, je veux que ça s’arrête — pas juste la crise, les cours, pas juste les cours, les obligations et les attentes et les déceptions de moi à moi, leur appréhension même. Le temps de me calmer par-dessus le Stresam qui peine à faire effet, je ne suis pas au lit avant 1h30 du matin.

La mission cookie suivie du bide en vrac, l’afterwork suivi de l’intoxication, la session shopping suivie de la perte du téléphone… Le truc cool mais le backlash, il y a toujours un mais. J’ai l’impression de payer chaque tentative de faire un truc un peu inhabituel. Je suis probablement trop fatiguée pour mettre en application les conseils de la psy et nourrir ma vie privée quand j’arrive tout juste à suivre le rythme de la vie pro. Ou je ne m’écoute pas assez, je veux faire trop d’un coup ? suggère S. Discuter avec elle (par écrit) m’aide à descendre. Elle suggère des choses plus petites : dessiner de petits dessins, écrire sur des émotions de la semaine, mais en quelques vers, pas au long cours dans ce journal…

[…] il a su en peupler sa vie dite privée. Il songe aux mots. Privée bien sûr. Privée de quoi ?

La Patience des traces, Jeanne Benameur

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Mercredi 13 mai

Nausée à cinq heures du matin. À sept heures trente, la sonnerie programmée sur l’ordinateur ne retentit pas, après quoi il me reste vingt-cinq minutes pour me préparer, avec des vertiges. La journée de cours se passe, se donne. Mieux vaut un cours moyen que pas de cours du tout, je me rattache à cette idée et gagne du temps avec l’essayage des costumes.

Une sculpture d'un homme à cheval en cape, qui lutte contre le vent (impression renforcée par le reflet des néons dans la vitre)
Reproduction exposée dans le métro à la station République Beaux-Arts : j’y passe toute les semaines depuis deux ans, mais cette fois, ça m’a frappé comme étant particulièrement accurate.

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Jeudi 14 mai

Il est toujours difficile de repartir après s’être relâché sans s’être encore reposé, mais j’ai choisi les cours maintenus — et remplacé celui des ados par un cours particulier avec la pétillante A. On travaille ensemble l’alignement et l’engagement nécessaire pour qu’elle puisse remonter sur pointes en toute sécurité. Pour le moment, de pointes, il n’y en a que dans des relevés en parallèle ; mais il y en a.

À la barre au sol, je retrouve des élèves croisées lors du stage de l’an passé. Certaines restent au cours classique qui suit, et c’est joyeux malgré les crampes d’estomac que je malaxe en vain de mes mains.

J’ai proposé au groupe d’aller boire un verre ou, mieux, manger un morceau après le cours et du monde répond présent — pour le verre plus que pour le morceau, malédiction sociale habituelle. Il y a de tout autour de la table :
des bières, des cocktails, du jus de tomate (qui n’apaise pas les crampes), un chocolat chaud viennois dont je suis la confection au bar, déposé devant quelqu’un qui me surprend à l’avoir commandé ; des étudiantes, des plus étudiantes, un professeur de théâtre et A., « 37 ans à l’envers » ; des professions ou des études para-médicales, juridiques, une licence en langue de signes (en langue des signes ! je ne modère pas mon enthousiasme). S. commence à se vernir les ongles sitôt que je lui file le vernis doré pailleté qu’on m’a offert mais que je ne mettrai pas (c’est tellement pas ta vibe, dixit S. qui me connaît pourtant depuis bien moins longtemps que qui me l’a offert)(je n’ai même pas de dissolvant chez moi). L. l’aide pour l’autre main, bar ou salon de manucure même combat.

La table est longue, je manque plein de conversations, mais suis heureuse de laisser mon attention papillonner ou s’abstraire, parfois. Plus tard, j’essaye de m’esquiver à la pharmacie de garde pour choper quelque chose pour le bide, mais aussitôt nous sommes quatre, cinq, je marche sous escorte jusqu’au coin de la rue, c’est absurde, mais ça amuse tout le monde. S. argumente avec le jeune pharmacien, battle de prescription. Au final, le médoc ne fait pas grand-chose ; les crampes passent quand je mange de retour chez moi, reconduite en voiture par A. Je ne suis pas au mieux pour recevoir ce qui est confié dans l’habitacle, c’est trop à cette heure, à cette période de ma vie, et j’aurais voulu faire mieux.

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Vendredi 15 mai

Des colis à récupérer pour le boyfriend occasionnent une cueillette à la médiathèque adjacente.


Ce que je ne sais pas encore être une contracture apparaît juste avant de partir pour le cours de posture. Je ne me formalise plus, le corps ne sait plus quoi inventer, j’attends l’opération.

Basculer le bassin en avant de 30° sur genoux tendus en contractant sous les fesses : le mouvement de balancier n’est pas aisé, je le perds sitôt trouvé. C’est pourtant ce qui permet le travail de dégagé derrière sans partir en antéversion.

En haut, on travaille je ne sais trop quel muscle en contraction excentrique, ça doit tourner au niveau du soutien-gorge, ça ne tourne pas. Quand j’ai trouvé, je ne bouge plus, j’ancre la sensation.

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Samedi 16 mai

des courbatures autour de la cage thoraciques
mon oreiller de voyage autour du cou
un caddy de courses plein
une babka pas assez cuite, mais du bon pain au levain moelleux
une heure de travail à reculons, ma réactivité appréciée, mon besoin d’efficacité qui se retrouve bredouille ensuite, trop d’horaires, de dates, d’oublis à ne pas oublier
deuxième jour de repos d’affilée : pas seulement une pause, le temps de se déposer
l’Eurovision prise en cours et abandonnée dans la discussion avec ma princesse

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Dimanche 17 mai

Instantanés du jour :

  • En tailleur sur le canapé, à lire sur écran et sur papier
  • À quatre pattes dans le bac à douche avec mes nouveaux gants sans latex
  • Agenouillée devant la cuvette des chiotte avec un cutter et une brosse à dents (grosse satisfaction d’essuyer le calcaire de la lame sur un Sopalin)
  • Accroupie au rayon des huiles et vinaigres pour trouver une bouteille de vinaigre cristal à 0,70 €, de celles qu’il faut entamer aux ciseaux pour qu’elles fassent pipi (plutôt que le pschit de vinaigre ménager en belles lettres blanches sur fond bleu à pas loin de 5€ au rayon ménage)

Après ça, le temps est à l’à quoi bon.

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Lundi 18 mai

Je n’avais donc pas sauvegardé mes photos faites à l’iPhone depuis… août 2024.


Drama au cours de danse, rien de bien grave, des stress qui ont des besoins incompatibles pour être rassurés, mais je me serais bien passée de ça maintenant. La prochaine fois que je dois rassembler deux cours dans une chorégraphie, je réglerai des entrées et sorties qui se succèdent, sans chercher à maximiser le temps de scène de chacun en les faisant danser ensemble — c’est impossible en répétition, il n’y a jamais tout le monde.

Je rentre tard et récupère le boyfriend à la gare sur le retour. Nos peaux ont besoin de se toucher jusque tard dans la nuit.

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Mardi 19 mai

Rendez-vous chez mon généraliste. Il connaît bien le parcours de soin : sa femme a eu un cancer il y a trois ans et a été soignée dans le même hôpital. Il doit avoir la quarantaine.


Le hug de L., que je ne reverrai pas avant l’opération, me surprend et me fait du bien.

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Mercredi 20 mai

Dernière journée de cours avant l’arrêt. Je filme les chorégraphies pour mes remplaçantes, ça va, ça devrait aller, malgré les absences présentes et projetées.