Skillshare #02

 

3 fun, freeing exercises to spark your creativity. Carly Kuhn ne ment pas : l’exploration du dessin à ligne continue qu’elle propose rappelle que dessiner est d’abord un jeu.

J’ai cru que jamais on n’en viendrait aux exercices tant la sauce est montée à l’américaine, mais si et, à ma propre surprise, je me suis prise au jeu.

Le résultat de l’exercice par Carly Kuhn

Le portrait photographique qui sert de support à la création des dessins n’a presque pas d’importance – c’est un prétexte plus qu’une référence. La consigne consiste à retranscrire la photo en une ligne unique :
1. de la main non dominante (gauche pour les droitiers),
2. de la main dominante,
3. de la main dominante, sans regarder sa feuille (mais sans fermer les yeux non plus ; on regarde uniquement la photo).

Et ça fonctionne : on n’a aucune attente de résultat à dessiner d’une main qui sait à peine diriger un crayon. On s’habitue au tracé tremblotant, aux lignes qui vont un peu où elles veulent : rapidement, le dessin n’est plus un défaut mais une surprise.

Main gauche, premier essai : petite mort
Main gauche, deuxième essai : l’agonie (tout est dans le menton)

 

Quand je reprends le stylet de la main droite, j’ai l’impression d’être la reine du pétrole. L’impression de contrôle est telle que j’en oublie d’être hésitante sur le chemin du tracé, et l’image surgit presque d’elle-même. Je suis surprise ; j’aime assez.

Main droite, sans ruse

 

Juste au moment où l’on pourrait commencer à redevenir self-conscious, la consigne fait repartir dans le jeu – à l’aveugle, sachant que le trait continu évite le hors-piste total.

Main droite, sans regarder la feuille : l’orgasme

 

La dernière partie du tutoriel, intitulée The Art of the Aesthetic, est peu ou prou une leçon de décoration d’intérieur. Mon réflexe a été de lever les sourcils très hauts, en mode : oh my God, on nous prend vraiment pour des quiches, à enfoncer des portes ouvertes et à nous flatter dans le sens du poil (exit le drawing, place à la piece of art).

J’ai regardé jusqu’au bout sans me départir de ma perplexité. Le réflexe de mépris initial, pourtant, a reflué : il y a quelque chose d’inspirant dans l’assurance tranquille de cette jeune femme, quelque chose à chaparder pour s’éviter une jalousie inavouée. Elle y croit, tout simplement. Elle sait y faire, et nous montre comment faire : encadrer, disposer, mettre en scène – le dessin, mais plus largement, se mettre en scène soi et ses réalisations. Jusqu’à y croire, et inciter les autres à faire de même. Il y a finalement quelque chose d’assez libérateur à troquer le soupçon de prétention contre l’assertion joyeuse : se dire qu’on réalise une piece of art, peu importe sa valeur artistique intrinsèque, c’est tout de même mieux que se sentir piece of shit.

En bonus, la photo de référence : Émilie Cozette photographiée par Christian Lartillot

Skillshare #01

Cette année, j’ai demandé au père Noël un abonnement à Skillshare, sorte de YouTube dédié au dessin, design et autres pratiques créatives, qui  rémunère (un peu) les créateurs des tutoriels. La plateforme permet en outre de voir les réalisations des autres étudiants et de montrer les siennes (même s’il semble y avoir peu d’échanges ; c’est dommage).

Logo Skillshare

Désireuse d’apprendre à me servir de Procreate et attirée par le style de ses illustrations, j’ai commencé par le tutoriel de Jarom Vogel. Il y a manifestement à boire et à manger sur la plateforme, mais là, c’est du tuto de compét’ : bien pensé, bien filmé, bien monté, il mêle prise en main technique et astuces de pro.

Ce luxe du split screen, avec d’un côté la capture écran et de l’autre la vision du dessinateur…

J’ai suivi toutes les étapes et, au terme de nombreux allers-retours entre Skillshare et Procreate, j’ai obtenu ma première illustration avec ce logiciel. On n’en est pas au même niveau de détail, mais je suis plutôt contente du résultat, compte tenu de mon peu d’habitude à dessiner des êtres humains – sans même parler de les styliser.

Skillshare encourage les étudiants à partager leur processus en même temps que l’image finale ; c’est assez génial, en effet, de comprendre comment une image s’est faite. Malheureusement, la plateforme semble buguer et a effacé tous mes textes pour ne conserver que les images. Je me suis donc dit que ce ne serait pas mal de tout garder chez moi, ici sur mon blog ; cela me permettrait en outre de voir mes progrès au fur et à mesure de l’année.

 

On commence par quelques croquis pour trouver l’inspi. L’illustrateur préconise de jouer avec des formes géométriques pour le fond. Je pars sur un saut de chat Balanchine sur losange (vignette tout à gauche). En détaillant le croquis à plus grande échelle, je dessine spontanément un chignon banane, qui donne un air de martienne à ma danseuse. Bof. J’essaye une chevelure détachée et stylisée, qui donne plus de volume… et c’est alors le corps qui commence à en manquer, d’où l’ajout de la jupe, pour contrebalancer – laquelle jupe, masquant le tracé des cuisses, rend caduque le losange, remplacé par un cercle. On y est, on a le croquis de base (avec un regard qui fait peur, on fait ce qu’on peut).

Passage en couleurs, en aplats (pas encore d’ombre ou de texture) :

Ajout d’ombres (sur les bras, sous la jupe), de plis à la robe et d’un léger effet de texture granulaire (peut-être trop discret par rapport à la taille de l’image) :

Avec l’ajout des détails vient la valse des hésitations. C’est la magie et la malédiction du numérique : on peut toujours activer et désactiver un calque, le dupliquer pour le modifier légèrement, et ainsi hésiter entre mille combinatoires, jusqu’au moment où on ne voit plus rien et où il faut demander l’avis du public (merci, JoPrincesse). Parmi les tentatives non retenues figurent la transparence de la robe (qui rend plus lisible le mouvement de la danseuse, au détriment du mouvement de l’image) et l’ajout de flammèches de feu, sur le modèle des nuages de Jarom Vogel, comme si la danseuse perforait le soleil (mais on perd l’impact du mouvement).

Résister – exister

Souvent, quand un danseur attire notre regard et le retient, on est tenté de parler d’âme, de supplément d’âme, alors qu’au fond, c’est très musculaire : un danseur a de la présence lorsque ses mouvements suggèrent une résistance dans l’air, dans l’espace où il se meut. La scène n’est plus un simple plateau ; le quatrième mur  s’est dressé et c’est un parallélépipède plein comme un aquarium, l’air dense de lumière, de poussière et de souffle. Qu’il y prenne appui ou le fende, le mouvement en éprouve la résistance : c’est là qu’il y a danse ; c’est là que naît Résister, de Tarek Aït Meddour.

Lorsque la pièce commence, tous les danseurs de la Cie Colégram sont face contre terre, les cintres descendus pesant juste au-dessus d’eux. Une phrase musicale se fait entendre une fois, puis diminue jusqu’au silence. Pas un geste, rien, personne ne bouge. La phrase musicale revient. Repart. Toujours rien. Enfin rien sur scène, parce que quelque chose a changé pour le spectateur : on se met à scruter. Dans un film, ce serait le moment où l’on se demanderait du corps inerte tout juste découvert s’il respire : est-il mort ? endormi ? Mais nous sommes sur scène et la phrase musicale revient une troisième fois. A ce chiffre magique, les danseurs commencent à se lever. Les corps sont là. Les regards aussi.

Le mouvement surgit peu à peu, de manière désordonnée dans le groupe et dans le corps, les têtes picorent dans le vide comme des poules, des pigeons. C’est aussi étrange et aussi normal que les deux hommes qui portent la même robe que leurs cinq homologues féminines – curieux mais pas cocasse, étrangement naturel. (Les tabliers des jardiniers du Parc de Preljocaj me reviennent comme un flashback ; forcément, ça dispose bien.)

Les danseurs s’excitent parfois, et se donnent de grands coups sur les cuisses en grand plié, le buste qui se tourne d’un côté et de l’autre, tchac, tchac, tchac, tchac… On bat, du linge, un métal, un matériau – le geste d’un métier manuel qui s’emporterait jusqu’à la colère, ou un geste mécanique qui reprendrait vie organique.

À force de désynchronisation, l’éparpillement des danseurs finit par se rassembler en canon, puis un unisson, sans plus de musique autre que celle des pas martelés. J’ai un peu peur (souris échaudée par Alban Richard craint l’eau froide) mais je me rassure en retrouvant dans les lignes qui se croisent l’énergie de celles d’In the middle, par exemple. (À ce point du spectacle, il n’est pas totalement impossible que je panique un brin en me demandant ce que je vais bien pouvoir écrire à son sujet – d’où l’accès de pédanterie désordonnée).

Mon souvenir se fragmente, et je ne suis déjà plus certaine de l’ordre des fragments.

À un moment, c’est un solo, entièrement de dos, et c’est une autre définition de la présence : le dos aussi expressif qu’un visage. Des bras qui se déplient, se rétractent : esclave se réfugiant dans un instinct de survie animale ; oisillon-albatros qui se déploie. Des demi-pointes pas du tout classiques, sur le fil, émouvantes. That fellow’s got to swing, got to live.

À un moment, les danseurs partent en cambré, genoux qui lâchent, comme s’ils avaient reçu une balle et tombaient au ralenti. Ils se redressent et ça repart, tous, les uns après, pendant les autres, une vague qui se fracasse sur le même rocher tandis que la suivante, la même mer, repart déjà à l’assaut. Puis les cambrés ne détournent plus seulement, ils font ployer jusqu’au sol, en avant, front et genoux au sol, pieds levés, arrêtés dans une prière qui se met à résonner dans la musique.

On retrouve ces cambrés bien plus tard, sur la fin, plus faibles d’amplitude, les lignes des danseurs déferlant face à nous. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience que ces vagues, c’étaient probablement les reprises de Max Richter – le nom a émergé à la conscience. La chorégraphie de Tarek Aït Meddour traduit la même émotion, la répétition qui (se) transforme, l’ascension droit devant, pieds nus sur la scène plate, le regret qui se dérobe et se représente comme élan.

Mais je m’avance.

Avant, je crois, il y a ces couples qui se créent par les mains, par là où ils s’attrapent. Ca danse, pendant qu’à l’avant-scène, un couple ne bouge presque pas, et ce peu de mouvement est plus hypnotique que le reste – nouvelle définition de la présence. Je n’hésite pas à manquer le reste pour revoir ce qui se joue là, sa main à elle qui se pose sur son épaule à lui, et descend le long du bras jusqu’à chercher par un détour la main, qui l’accueille et qu’elle fuit. Aucun des deux danseurs ne regarde l’autre, ni ne regarde leurs mains ; c’est de là que vient toute la force de la séquence. Le geste se répète comme un désir insistant, qui les aimante à l’insu de leur plein gré et auquel ils résistent, jusqu’à quand – jusqu’au cou seulement.

Il y a aussi ces mouvements de guerriers, grands pliés avec des changements de poids du corps ultra rapides d’un pied sur l’autre, des boxeurs qui préparent et parent l’attaque, un doigt accusateur pointant devant eux, l’autre main levée derrière eux comme si elle tenait quelque chose (pose spirituelle ? grenade dégoupillée ?). J’ai l’impression d’avoir déjà vu cette posture et ce tressautement quelque part  ; on pourrait être chez Akram Khan. C’est déjà assez saisissant en soi, mais ça l’est presque plus lorsque le mouvement se défait, que le tressautement et le plié perdent en amplitude, jusqu’à ce que les danseurs ne sachent plus sur quel pied danser, et que la parade guerrière se défasse dans l’hésitation fragile de la vieillesse.

Il y a cette séquence aussi de quasi-immobilité. Tous les danseurs tiennent leur pose sauf un, qui s’agenouille au ralenti – si lentement que les corps immobiles paraissent davantage bouger. On se met à promener son regard d’un danseur de cire à l’autre, et ce qu’on croyait de l’immobilité se met à fourmiller (comme si, s’attendant à une vidéo, on prenait un cinémagraphe pour une photo figée qui, magie, se met à s’animer d’une manière plus magique encore) : un pan de robe qui s’ajuste, un sourire qui fléchit et se retrouve, les poitrines qui se soulèvent et s’abaissent…  C’est immobile et ça frémit. Quand enfin, on reporte son regard sur le mouvement du danseur qui s’agenouille, on est surpris de le trouver plus avancé dans sa descente au sol qu’on ne l’avait anticipé – un effet quasi magique que j’ai découvert avec Amagatsu.

Puis le tableau reprend vie de manière plus ostensible, avec des mouvements secs et répétitifs, comme ceux qui animent les automates de vitrines de Noël. Cela ne produit pourtant pas l’effet comique de la mécanique plaquée sur le vivant ; onau contraire, on croirait voir le vivant surgir et dépasser la mécanique dans laquelle il s’était rigidifié.

Pour la fin, le chorégraphe nous installe en quelques pépiement dans un jardin. Les danseurs se tournent autour, en tenant leurs jupes en arrière pour une parade amoureuse toutes plumes dehors. Cette mini-battle marivaudesque finit en une mêlée de rugby sensuelle : les corps s’agrègent sans qu’on puisse plus deviner quel main caresse quelle tête, une masse d’argile encore fraîche, que Tarek Aït Meddour sait décidément bellement sculpter.

Un gigantesque merci à celles qui m’ont permis d’assister à la captation de Résister au théâtre des Champs-Elysées dans le cadre du Festival numérique danse & musique de la Caisse des dépôts. Le spectacle devrait être en ligne lundi prochain sur la chaîne Youtube du théâtre. (Hâte de voir quel regard le montage aura promené sur les corps.) Pour un aperçu en photo, rendez-vous sur l’Instagram de  VuThéara Kham.

Bulles de BD, fin 2020

Fille avec un sac de randonnée qui s'incline devant un panneau Interdit de stationner et pense "Merci de me rappeler qu'il ne faut jamais stationner dans la vie"
J’ai trouvé ça trop appuyé à la lecture, mais finalement, ça pourrait être le mantra de mon année 2020.

Le jour où elle n’a pas fait Compostelle, de Beka, Marko et Cosson

Cet ouvrage fait probablement partie de ces bande-dessinées didactiques où le dessin aère davantage le texte qu’il ne fait corps avec lui ; on pourrait presque s’en passer. On ne s’en passera pas, pourtant, parce qu’il supporte le texte de la même manière que la marche supporte la réflexion, la met en branle et l’entretient – tant pis si, par moment, on oublie le paysage qu’on traverse ; il s’imprime en nous autrement, tissé dans les pensées auxquelles il a permis de s’épancher. (Spéciale cacedédi à Klari)

Le jour où elle n’a pas fait Compostelle est la suite de Le jour où le bus est reparti sans elle. Il y est cette fois questions d’influences, que l’auteur se garde de cataloguer comme bonnes ou mauvaises en leur substituant un nouveau terme, les aimants. Au gré d’une randonnée, la vie est passée au crible de ce champ magnétique métaphorique : il y a ce qui nous aimante et nous aide à ne pas perdre le nord, ce qui nous aimante jusqu’à nous faire perdre toute capacité d’action, et ceux qui s’aimantent avec nous, augmentant à la fois l’attraction (d’une idée, d’un produit ou d’une voie) et notre sensation d’appartenance, mais rendant aussi le grégarisme plus difficile à éviter. Bref, trouver sa voie ne se résume plus tant à trouver un chemin qu’à s’y tenir, à juste distance d’aimants contradictoires.

Sauf imprévu, de Lorem Canottière

Les paysages intérieurs m’ont perdue en chemin (je n’ai rien compris, je crois ?), mais j’ai admiré la couleur vibrante des paysages extérieurs.

C’est aujourd’hui dimanche, de Mary Aulne et Clémentine Pochon

C’est l’histoire troublante d’un camp à l’époque de l’Occupation, mais… en zone libre. Il a hébergé des étrangères qui n’avaient aucune raison d’être mises en prison, mais que les autorités ont voulu maintenir à l’écart de la population -jusqu’à ce que ça dégénère et que le camp d’internement (soi-disant de réfugiées) devienne une étape vers les camps de concentration.

Tout est narré d’après les souvenirs de la petite Hélène, point de couleur vibrant dans un univers gris, protégée autant que faire se peut par sa mère. Ce point de vue permet de tout évoquer sans rien appuyer : on voit d’autant plus intensément ce qu’elle ne fait qu’intuitionner.

"Dans la famille chassés-croisés du 15 août, je voudrais le père décédé…" "-Tiens." "- la mère décédée…" "-Pff, tiens." " - le fils décédé""-rhaaa…" "Yes, famille !"

Formica, une tragédie en trois actes, de Fabcaro

A ce niveau, ce n’est plus du second degré, mais de l’alcool à brûler – qui décape un banal déjeuner de famille jusqu’au nonsense le plus loufoque qui soit. Spot-on, cruel et réjouissant.

Alt Life, de Falzon et Cadène

Vous voyez les capsules et l’univers de synthèse dans Matrix ? C’est un peu le point de départ de cette BD, à la différence près qu’il ne s’agit pas d’en sortir mais d’y rentrer : l’environnement s’est tellement dégradé que la population place ses espoirs de vie meilleure dans cet univers mental parallèle. On suit les deux pionniers qui expérimentent cette nouvelle manière de vivre et, passée la phase euphorique à incarner leurs fantasmes les plus fous, tentent d’apprivoiser l’insoutenable légèreté d’une vie sans contraintes. Jusqu’au retour nécessaire du hasard et du lien.

(Aucune affinité avec le trait, mais sacrée construction.)

Les Croqueuses, de Karine Bernadou

Le trait croqué m’attirait, mais les saynètes ne m’ont pas fait rire comme elles l’auraient probablement fait il y a encore quelques années. Cela m’a semblé au mieux vaguement drôle, au pire navrant.

Le Jardin de Rose, d’Hervé Duphot

Il faut cultiver son jardin… quitte à ce que cela soit d’abord celui d’un autre : pour rendre service à Rose, qui a des soucis de santé, Françoise investit la parcelle qui a été octroyée à son amie après des années d’attente. Suite à un quiproquo qu’elle ne rectifie pas, Françoise se fait passer pour Rose auprès des membres du jardin partagé et, sous cette identité d’emprunt, va découvrir que la sienne ne lui correspondait plus. Sans connaissance ni main verte, elle se lance dans un domaine nouveau pour elle et, de bâchage en plantation, d’erreur en rencontres, se met à cultiver un autre jardin qu’elle ne savait pas avoir abandonné.

Olympia, nue, discute au self avec les danseuses de Degas

Moderne Olympia, de Catherine Meurisse

On se fait une toile ? Catherine Meurisse fait son cinéma dans le musée d’Orsay, devenu studio de tournage où les peintres sont des réalisateurs et les figurantes se promènent nues, accompagnées de leurs chérubins. Le délire reste cohérent de bout en bout, d’une inventivité folle. Comme sur les tableaux, il y a des seins et du cul partout, décomplexé, cash même, mais les situations sont beaucoup trop drôles, beaucoup trop bien trouvées et croquées pour qu’il y ait le moindre soupçon de vulgarité. J’ai essayé de faire durer le plaisir en détaillant le trait, en suivant les contours de l’allégresse, les expressions impayables, mais c’est juste jouissif : le plaisir est trop grand, on se laisse entraîner jusqu’à la fin.

Si Orsay est aussi votre musée préféré, foncez.

Bouche d’ombre : Lou 1985 (tome 1) et Louise, 1516 (tome 4)
de Maud Begon et Carole Martinez

J’ai lu les tomes dans le désordre (un bon prétexte pour tout relire), mais quel plaisir de se perdre dans cette série où le fantastique se mêle à l’histoire (histoire littéraire, de l’art, des sciences…) et de psychologie. J’adore le trait, les attitudes et postures de Lou. Ce n’est pas encore cette fois-ci que je résisterai à une héroïne rousse.

Et la bulle suivante : “Plus long était le support, plus petit était l’outil, et plus longtemps je pouvais rester là-bas.” En somme, tout le contraire de la pratique artistique réalisée pour produire une oeuvre ; l’oeuvre est ici un à-côté résultant de l’activité.

 

Enferme-moi si tu peux, d’Anne-Caroline Pandolfo (scénario) et Terkel Risbjerg (dessin)

En voyant qu’il était question d’art brut, j’ai immédiatement pensé au récit d’Eli sur sa visite au musée de Lausanne – puis souri en voyant que l’ouvrage était effectivement préfacé par le conservateur dudit musée. Je crois n’être pas allée jusqu’au bout de cette introduction théorique. Bien plus intéressantes sont les vies dessinées d’Augustin Lesage (ouvrier à la mine, qui se met à dessiner sous influence surnaturelle), de Madge Gill (idem, dessin sous influence), du Facteur Cheval (un original qui a passé son existence à construire un improbable palais avec des pierres ramassées lors de ses tournées), d’Aloïse (enfermée pour schizophrénie, dessinatrice), Marjan Gruzewski (trahi par sa main qui ne lui obéit plus, il dessine dans des états de transe) et Judith Scott (plasticienne trisomique qui tisse des cocons autour d’objets qu’elle fait ainsi disparaître).

Leurs parcours et la qualité artistique intrinsèque de leur production sont variables, mais tous ont en commun une certaine “folie” (avec mille guillemets, assimilée ou non à une pathologie) qu’Anne-Caroline Pandolfo prend soin de replacer dans un contexte familial, historique ou sociétal : à mesure que se juxtaposent les portraits, on prend conscience que ces histoires qui semblent éminemment individuelles, exceptionnelles, fonctionnent comme des révélateurs en creux d’une normalité difficilement soutenable. La folie, décrétée ou simulée, devient une soupape de sécurité, à la fois pour les artistes, qui y trouvent une échappatoire à leur condition, et pour les autres, qui n’admettent les créations de ceux qu’ils ont marginalisés qu’à la condition de les penser comme indépendantes de leur volonté (ils dessinent en transe, sous la dictée de, sont traversés par, des médiums : la maladie redouble la figure de l’artiste inspiré).

Home ciné d’été

En juillet

The Two Popes [sur Netflix] : absolument génial ! L’ouverture m’a fascinée par la plongée offerte dans un univers dont j’ignorais tout : en fil directeur, un long fil rouge sur lequel sont enfilés les bulletins de vote des cardinaux, réunis pour élire le nouveau pape : Benoît XVI. Qui démissionne. Deux visions de la place de la religion du monde s’affrontent et s’esquivent en les personnes de Benoît XVI, sur le point d’abdiquer, et du pape François, sur le point de lui succéder. C’est excellent et… très drôle. Il faut le voir pour le croire : la casuistique mêlée à l’humour jésuite donne lieu à d’excellentes punchlines, et la joute des deux hommes se regarde comme un match de football (dont le pape François est présenté comme un grand fan).

Knight and Day [re-visionnage] : tellement mon type de film d’action. D’abord, il y a Tom Cruise – rappelons qu’un bon film d’action comporte soit Bruce Willis (saillies d’autodérision) soit Tom Cruise (comique de situation, malgré lui). Ensuite, il est impossible de vraiment suivre quoi que ce soit : Cameron Diaz, héroïne malgré elle, est régulièrement droguée par Tom Cruz. On se fiche un peu de qui en veut à qui et pourquoi : c’est seulement un prétexte plaisant à sans cesse interrompre l’histoire qui se déroule entre deux rebondissements, qui n’aurait jamais été ainsi développée si elle avait eu tout l’espace pour s’épanouir, sans que ses protagonistes aient été liés à la vie à la mort par pur hasard (lequel fait néanmoins bien les choses comme chacun sait).

Elizabeth : révisions après avoir vu Marie Stuart, reine d’Écosse – autant vous dire que j’oublie tout d’une fois sur l’autre. Ces histoires de prise de pouvoir me sont vraiment trop étranges/étrangères.

Yards : un James Gray tellement de jeunesse que je n’ai pas reconnu la jeune Charlize Theron. Dans le genre gâchis de vie, c’est brillant.

Shaun le mouton : je n’aurais pas pensé, mais c’est excellent.

La Petite Sirène [re-visionnage] : mais d’où vient la légende du Disney cucul ? À chaque fois que j’en revois un, des détails oubliés m’éclatent. Là, c’étaient les manières du crabe Sébastien, chef d’orchestre avant d’être pleutre.

Une merveilleuse histoire du temps : passion pour les histoires de génies (aussi badass que les héros d’un film d’action) x passion pour les mélos x passion pour Eddie Redmayne = l’équation la plus facile à résoudre de tous les temps pour mesurer mon émotion
(Du mal à ne pas chialer, quand même.)

En août

Un homme à la hauteur [à la télé]: Jean Dujardin m’exaspère, mais Virginie Effira pourrait me faire regarder n’importe quoi. Une fois accoutumé à la grossièreté de l’effet par lequel on a rapetissé l’acteur, c’est même plaisant. (Pourquoi ne pas avoir embauché quelqu’un de petit par nature ?)

Five [sur Netflix] : Pierre Niney se retrouve à dealer de l’herbe pour pouvoir payer l’appart promis à ses potes. Rien que pour ce pitch oxymorique, il fallait que je regarde. Je me suis marrée et, ma foi, je n’en demandais pas plus. Sans compter que la présence de François Civil ne gâche rien.

Out of Africa [à la télé], histoire de relever un peu le niveau : j’ai découvert l’histoire de La Ferme africaine à travers la très belle bande-dessinée d’Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg, sans savoir au moment de l’emprunter qu’elle était tirée du roman de Karen Blixen. Je l’ai re-vécue avec Meryl Streep et Robert Redford, partagée entre le dépit de constater qu’on finit toujours pas s’empêtrer dans l’attachement, même lorsqu’on veut l’autre libre (l’aventurier joué par Robert Redford se cabre de sentir les liens qu’il a pourtant lui-même noués), et la consolation qu’offre la complétude de la narration, en transformant les manqués en destin – à contempler dans sa beauté-tristesse.
(Je suis épatée par les rares actrices qui ont su s’imposer comme late-bloomers et donner toute leur mesure bien après l’âge auquel les jeunes premières ont généralement été évincées. De fait Meryl Streep fait toute jeunette dans ce film et, même si son interprétation ne manque pas de poigne, elle ne paraît pas encore tout à fait Meryl Streep.)