Du côté des vivants

Du côté des vivants, c’est la vie encore là quand on a prédit sa fin, avec toute la douceur et la justesse de Violaine Bérot. Il y a le voisin de lit, un vieil Alphonse avec qui se noue une intimité éphémère, une patiente qui vient lui faire des grimaces, une médecin, des infirmières qui ne sont pas réduites à leur rôle, un meilleur ami et un ancien amour. L’amour romantique n’est pas ce qui prime ici, loin de là, et c’est pourtant dans le sillage de son souvenir que ça m’a le plus frappé, cet amour au-delà de l’amour.

Leur est-il arrivé de se serrer l’un contre l’autre avec autant d’émotion du temps où ils vivaient ensemble ?

Elle le trouve apaisé, c’est le mot qui lui vient, elle le lui dit, c’est incroyable comme tu sembles apaisé. C’est si peu lui, l’apaisement. Toute sa vie il a douté, et aujourd’hui, dans cette chambre 308 d’un petit hôpital, aujourd’hui il semble en paix et peut-être est-ce cela qui le rend aussi beau. Elle ne s’attendait absolument pas à cette beauté au bout de tant de jours de dégringolade. Il est lumineux, voilà le terme qui dit le mieux ce qu’est Greg aujourd’hui : lumineux. Quelque chose a changé en lui, elle le devine.

Il est si beau aujourd’hui, son amour de jeune femme. Elle l’embrasse encore. Elle ne peut plus s’arrêter de l’embrasser. Lui, ça le fait rire. Il ne devine pas qu’Inès est en train de lui dire adieu.

Et la fin avant la fin, une fin de film, zoom out :

Vu de loin, ça n’a l’air de rien.

Un petit hôpital. Une terrasse.

Il y a des gens. Ils fument, ils rient.

Ça n’a l’air de rien si l’on n’a pas lu ce qui précède, si l’on n’a pas rencontré ces gens qui fument et qui rient. Il faut l’avoir vu de près pour voir de loin.

Revue de blogs #22

Se souvenir de ce qu’on a craint comme ce qui a eu lieu, un billet de Christine Jeanney.

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[sur la thérapie] Après tout, un an, c’est si peu pour intégrer les trente-six autres.

Mon quotidien est parsemé de micro-effondrements qui s’ouvrent sous mes pieds aux moments les plus inattendus. Les émotions trouvent un passage vers la surface, un bon signe il paraît. Ça me terrifie.

Eli, Engelures, Hypothermia

On sous-estime toujours ce qu’on laisse chez les autres.

Je ne sais pas si on sous-estime, mais il y a toujours un décalage ; ce qu’on sème de soi n’est jamais vraiment ce qu’on aurait voulu ou pensé transmettre.

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Quand un éditeur demande d’expliciter un passage, le fait-il parce que l’auteur a omis des éléments trop évidents pour lui ou parce qu’il cherche à obtenir un produit facile à consommer ? Une réflexion de Sophie Gliocas dans sa newsletter Gang de plumes.

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je renâcle à réactiver le métronome

« J’ai beaucoup aimé mes deux métiers mais être à la retraite m’a permis de réaliser que cette obligation m’était si lourde qu’aujourd’hui je ne peux envisager un engagement bénévole ou militant que s’il ne demande pas de régularité. »

Kozlika, Vieille, Kozeries en dilettante

Le métronome, c’est tellement ça. Les horaires fixes, la nécessité d’être à tel endroit à telle heure, surtout en fin de journée, font de mon travail ce qu’il est : un travail — alors que j’aime tant, sans contrainte, le pratiquer.


 Nous discutons pas mal de cela, de ce qu’on met comme sens dans la phrase « je n’ai rien fait hier ».

Si je n’ai rien fait hier, je n’ai rien fait
— de productif, cases toujours vides de la to-do list
ou tout aussi bien je n’ai rien fait
— qui me fasse plaisir.
Il faut qu’il y ait au moins l’un ou l’autre. Pas de fatigue ou de procrastination coupable qui empêche et l’un et l’autre.


Dans ce même billet (encore, oui), un strip BD :

— J’ai peur d’avoir raté ma vie.
— Je ne savais pas que c’était un examen.

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« Avant on allait sur internet pour fuir la vie réelle, maintenant on va dans la vie réelle pour fuir internet ».

Dans Les mots de la mouette, Florance parle de « revenir à une vie plus matérielle (et non pas matérialiste) pour envisager la vie plus doucement » :

« Il y a un exercice qui est souvent utilisé en psychologie lorsque l’on dissocie ou que l’on fait une crise d’angoisse pour parvenir à se réancrer de nouveau dans l’instant présent : observer autour de soi et citer 5 objets d’une même couleur, ou bien scanner son corps pour ressentir chaque partie, depuis les orteils en remontant jusqu’à la pointe du crâne.

Est-ce que nous ne sommes pas collectivement en train de matérialiser cet exercice par le besoin profond de se réancrer dans notre propre présent ? »

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Je ne sais pas si c’est l’époque des cédé gravés que j’ai connue, le récit intime des amitiés qui se nouent ou se dénouent, ou le flashback narratif éclairant la biographie de cet inconnu que je lis depuis des années (Guillaume Vissac), mais le 081225 m’a touchée :

« J’ai longtemps considéré qu’à cette époque je m’étais retrouvé abandonné du jour au lendemain, principalement par A. et R., alors que dans les faits c’était peut-être venu de moi. On ne s’imagine pas, quand on reconstruit son passé, que, des fois, le méchant de l’histoire ça peut être soi. »

« Les seuls dont je sache le futur, c’est-à-dire le présent, c’est KujaFFman […], et Jalk Mikain parce que je l’ai épousé, en fait. Ça me blow généralement my mind qu’une seule petite année sépare une période que je situe sur le territoire de l’enfance (ma vie de collégien stéphanoise) et ma rencontre sur un forum Ezboard avec celui qui, aujourd’hui encore, partage ma vie. »

« Car à l’époque, ça n’existe pas les adolescents homos dans la vie de tous les jours. »

« Ça m’avait scié qu’il me demande ça, et qu’il le fasse aussi chaleureusement. Je ne l’ai jamais oublié : qu’un gars aussi apparemment à l’aise dans la sphère sociale et au sommet de la pyramide prenne le temps, avec quelqu’un comme moi, de s’assurer que tout le monde autour de lui se sente bien, et passe une bonne année. C’était tellement incroyable.  »

« […] j’ai consenti à ce qu’on coupe les ponts avec moi et n’ai pas cherché de faire l’effort de recoller les morceaux, parce que je savais qu’il me serait impossible d’exister en tant que personne auprès d’eux, et plus comme un enfant. Ce que je veux dire par là, c’était que c’était inenvisageable de faire comme on dit mon coming out à ces deux-là.  »

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Nous ne sommes qu’en février, l’horoscope du web 2026 de Laurence a encore 11 mois pour révéler l’exactitude de ses prédictions. Lion, poisson, taureau… oubliez l’animalerie astrologique, ici on parle métier : UX designer, data analyst, auditrice en accessibilité ou sorcière, c’est du solide.

En décembre, Jupiter en Sagittaire vous offrira une révélation : brûler le patriarcat émet quand même beaucoup de CO₂, il vaudra mieux le composter.

Pensée pour Luce pour celui-ci :

Un gros défi vous attend en 2026 : convaincre les gens que l’accessibilité n’est pas une option, tout en les jugeant et en gardant votre calme, mais heureusement, la Lune en Vierge vous apportera de la patience (et des tisanes « gardez votre calme, ça va aller, mais ça sent la cannelle »).

En mars, Mars rétrograde vous fera redécouvrir les joies des briefs flous et incohérents (« on veut quelque chose de moderne, mais pas trop » ou « du discount, mais de luxe »).

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Depuis quelques jours (depuis un mois, avec le décalage, mais l’habitude arrivera-t-elle jusqu’à aujourd’hui ?), Guillaume Vissac publie des dessins avec son journal et j’aime beaucoup — cet oiseau aux plumes ébouriffées par le stylo-feutre fatigué ou japonais.

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Winnie Lim a une manière incroyablement lucide et précise d’examiner ses mécanismes mentaux, c’est passionnant à suivre au fil du temps — pour découvrir d’autres manières de fonctionner (profil TDAH avec un passé de malade chronique) ou observer grossis des traits que l’on présente aussi.

Some people […] have zero motivation or regulation issues when it comes to doing things. For me, it takes accumulated self-knowledge to learn how to shepherd myself into doing things I want to do.

Winnie Lim, teaching an old dog new tricks

Traduction à la truelle :
Certaines personnes n’ont aucun problème de motivation ou de régulation pour ce qui est de faire les choses. Je dois quant à moi amasser une grande connaissance de moi-même pour me contraindre à faire des choses que j’ai envie de faire.

Ces derniers temps, j’ai l’impression d’être passée de l’un à l’autre. Les shoots de dopamine du scrolling ? « the fear of disappointing ourselves » ? le découragement face à l’effort (« It takes spiritual energy to try, because there is always a learning curve. ») ?

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La neige qui tombe, ça ralentit tout. Le regard, d’abord. On prend le temps, avec les yeux, de regarder ce qu’il se passe.

Joachim Séné, Reposante neige, Journal éclaté

Il fait le rapprochement entre les jours de neige et le confinement, « ces jours où l’on avait plus rien à faire que de rester chez soi, marcher un peu, revenir, tout était à l’arrêt, au minimum vital, à l’essentiel. » Je n’ai pas du tout ce souvenir du confinement : ce temps suspendu n’était pas ouaté, il était saturé de qui-vive, de devoir bosser sans les loisirs qui contrebalançaient.


Joachim Séné cite un article d’Olivier Ertzscheid :

Et l’enfant comme l’adulte n’est attentif qu’à ce changement, qu’à cette mutation en cours sous nos yeux, comme si l’on pouvait observer en accéléré la croissance d’un arbre.

« Il va neiger. » Et l’attente est joyeuse. « Nous sommes en vigilance jaune neige et verglas. » Et l’angoisse est palpable. […] Être en vigilance à chaque instant, à chaque présent, équivaut à une inattention au monde. On peut pas être chaque fois vigilant sans être contraint d’être inattentif à la construction de ce présent.

Résonance avec mon état psychique.

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Et si le remède à la fatigue était de se fatiguer autrement.

Jane Doe, Remède miracle, L’ombre d’un doute

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It is slightly ironic but my private journals can be a lot more mundane, whereas when I write here I am forced to dig somewhere deeper.

Winnie Lim, alone, with music

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Les plans ne sont pas faits pour être exécutés, ils sont là pour préparer l’improvisation.

Citation d’un entretien d’Orson Welles,
cité par Christine Jeanney, block note — servir, Tentatives

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Et je ne vois vraiment pas ce qui pourrait me faire du bien, surtout pas : parler.

Mais vraiment, la sensation que l’impuissance, la mienne, celle des autres, gonfle à chaque mot prononcé, que les larmes amères vont venir me noyer, bref, la mâchoire serrée sur mes blessures.

Sacrip’Anne, Tough Love, Sisters Cia

Parler d’anxiété, ça fait un peu ça, parfois, ça la fait gonfler.

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Est-ce un homme est-ce une femme. Est-ce un logement sont-ce des bureaux. Je n’ai ni la réponse ni mes lunettes.

Guillaume Vissac, 020226, Fuir est une pulsion

La forêt barbelée

Qui est Gabrielle Filteau-Chiba ?
ferait sembler de demander une journaliste pour mieux y répondre
et n’y répondrait pas par ses mots à elle,
elle « une réfugiée de campagne
qui préfère à la ville
la forêt estuaire
ses caps secrets »

qui vit dans un « sanctuaire
de froid dur
et doux »

une cabane au Canada
dans laquelle elle a écrit Encabanée
un court roman sans lequel je n’aurai jamais lu sa poésie
pleine de nature invoquée
aux noms qui ne m’évoquent ni image ni définition
mais il y a quelque chose de dur
de doux, répète Cécile Coulon en préface

et me revoilà dans cette cabane de fiction
à ne pas trop savoir ce que je fais là
hébétée d’un froid, de conditions que je ne supporterais pas
est-ce la peur qui me cloue là
en automne, c’est la première section du recueil
où je cueille cueillette sauvage comme à mon habitude

je crie
pour ne pas qu’on entende
trembler ma voix


j’essaie de faire ma forte
en même temps
j’ai peur à l’infini


dites-moi
pourquoi la survie de l’espèce
ne prime-t-elle pas

éclairez-moi
pourquoi on se plie aux lobbys
si l’argent ne se mange pas

[…]

le crime doit être commis
on dédommage après coup
inondation d’argent liquide


une poussière s’élève
dans le vent frisquet
comme un air de Chopin
comme une odeur d’enfance

là tout de suite
je vois la fin du film
la poussière sur le chemin
musique générique de fin
voilà-t-il pas Chopin au fonds des bois
là ça me parle
indécrottable incrottée citadine


fantasme de caravanes
d’épopées sans soucis
de tisanes mi-figue mi-raisin

[…]

mes neiges éternelles
qui fondent de me revoir
ne m’attendront pas toujours

suis-je sur le bon rivage

[…]

j’aurai au moins des bouquets
de médecines douces et d’épices
à en combler le grenier
de mes doutes


je voudrais mettre en pots
des réserves de pluie
[…]

je pourrais mettre en mots
mon instinct de survie
et tout l’espoir
en moi


Puis vient l’hiver

pour réchauffer mon cachot je brûle
tout ce qui m’est désormais
inutile

mon corset mes diplômes
mes pancartes de manifs
mes brouillons trop noirs
mes cartons-destinations sur le pouce

et livre mes paumes impatientes
au grand dieu du soulagement


ici je crois me retrouver dans le jardin de Christian Bobin

la dernière baie qu’elle gobe
parmi les défenses cristallines
de l’églantier
m’éblouit

comme ses traces toutes fines
deltas de persévérance
boréale

deltas de persévérance
on les voit, là,
dans la neige
petites traces de pattes


la solitude est un art
pour le moins divinatoire
entre patience et révélations


à voir le sourire dans mes rides


je touche du bois
bois sa sève
et prie

prie d’avoir moi aussi
la force de résister

je touche du bois ou du contreplaqué
n’ai pas racheté de sirop d’érable


Puis vient le printemps et l’unique poème que je vole en entier

carpe diem

une femme
m’a lu les paumes

m’a avoué désolée
que mes lignes de vie
étaient bien courtes

je la remercie
chaque jour


j’ai su j’en suis fière
enfiler les hivers
gardant vivants en moi
d’invincibles soleils


suffit de savoir
guetter les formes de feuillages
les signatures dentelées

visibles pour qui veut voir

Google Image, shazam-moi le bon goût des jardiniers du parc Barbieux


je m’attendais à ce que les saisons passent
comme les pages
les unes après les autres
sans intrigue
quand soudain
un café partagé avec du sirop dedans
des violettes sur le pare-brise (une voiture ici ?)

l’homme-ville

on s’est regardés
San Francisco et moi

je lui ai avoué que j’étais certaine
comme la lune

pleine

plus grillée qu’un refus de champagne ou de sushis


j’aurai pour l’enfant
iris épargnés

épanouis

la fleur ou les yeux ou les deux


Puis vient l’été, neuf mois ellipsés
la chassé-croisé sans mois d’août de la naissance et de la grand-mère qui n’y assistera pas

suis tes marées
laisse ton chagrin monter

Anxiolytiques et Saint-Valentin

Lundi 9 février

La séance avec la psy est annulée, puis convertie en visio. Trois quarts d’heure passent vite, surtout quand la gorge nouée par intermittence empêche de parler. C’est la troisième séance et je n’arrive toujours pas à déterminer si c’est un bon match. Elle change son fusil d’épaule en cours de route : calmer l’anxiété avant de s’attaquer à la question de la confiance en soi, elle a peur que ce soit la cata si on fait ça en sens inverse, puis semble s’y résoudre car tout pointe toujours vers là.


Deux heures de réunion m’apportent autant de doutes que d’informations. Soulagement de n’avoir pas tous les niveaux à chorégraphier. Anxiété de voir mon idée écartée par le rire, elle empiéterait sur une autre discipline, honte de faire (et même de ne pas faire) de travers. L’odeur âcre des transpirations passées, étrillées à coup de savon de Marseille et de bicarbonate, revient immédiatement sous les rayures de mon T-shirt.

Je n’y arrive plus, les relations humaines. Je n’arrive plus à savoir ce que je pense des gens, ce que je pense d’eux et ce qu’ils pensent à ma place, ce qu’ils pensent des uns et des autres qui varie selon qui est là, géométrie variable que je ne sais plus mesurer. Je n’en peux plus des blagues qui en sont et n’en sont pas, pas méchantes mais pas franches dans leur second degré pensé au premier. Que peut-on dire de moi quand je n’y suis pas si l’on dit telle chose d’un autre ? et pourquoi je fais pareil, pourquoi, le besoin de décharger sans doute, de se rassurer, je n’aime pas ça, je n’aime pas les groupes, seulement les individus, même quand j’apprécie les individus qui le composent.


L’arrêt de bus n’est pas desservi, mais ça, je le comprends vingt minutes plus tard, alors que le temps annoncé, après un bug passant de 4 à 0 puis à 10 minutes, diminue et s’incrémente à nouveau sans aucun bus pour donner du sens aux chiffres. Je me rends à l’arrêt suivant, simple panneau planté sans affichage lumineux et l’application de mon téléphone ici aussi indique que les données ne sont pas disponibles. Dans la liste générale des bus, je découvre que trois arrêts ne sont pas desservis, je cherche le suivant sur la carte, la donnée est disponible, prochain passage dans 1 min, je me mets à courir, le bus passe à la perpendiculaire, je cours, il part cinquante mètres devant moi et je me mets à sangloter, le cours devrait commencer dans dix minutes, je n’y serai jamais, le retard me semble colossal, vingt, vingt-cinq minutes ? Je sanglote, je voudrais que tout s’arrête, c’est comme dans ces mauvais rêves où tout patine, où l’on s’efforce sans jamais arriver, mais le bus suivant finit par arriver, le dédale du Vieux Lille est en grande partie derrière lui et le trajet beaucoup plus court qu’escompté, j’arrive avec 10 minutes de retard, tout le monde est détendu, je fais n’importe quoi pendant les premiers exercices puis, peu à peu, je retrouve l’aplomb, ne le joue plus, la chorégraphie avance de quelques secondes, le justaucorps du costume est essayé par toutes et le cours se délite là, là, il est l’heure de rentrer.

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Mardi 10 février

Je profite du calme après la tempête intérieure pour ignorer les sirènes de la to-do list et garder mon système nerveux au calme : je mets de l’ordre dans ma tête en alignant les mots dans les entrées précédentes de ce journal, je fouette des œufs avec du sucre (cake poire-gingembre, en réalité plutôt poire-curcuma, le gingembre à peine identifiable). L’anxiété revient à mesure que l’heure tourne et je vais chercher les anxiolytiques légers prescrits par mon généraliste. Je ne sais pas pourquoi, j’imaginais des cachets ronds et gros comme des somnifères ; ce sont des gélules similaires aux Dolipranes, simplement bleues et blanches plutôt que bleues et jaunes, et beaucoup plus nombreuses sur chaque plaquette. C’en devient un médicament comme un autre.


Au cours du soir, je m’attaque enfin à la posture d’une élève, qui me résiste depuis plus d’un an (la posture, pas l’élève, notez la virgule). Éloigner les omoplates n’était pas une indication de nature à l’aider ; contrairement à ce que je croyais, à ce qu’elle croyait, qu’on lui répète et pour quoi elle va chez le kiné, ses épaules ne montent pas : elles roulent en-dedans (vers l’avant). Quand je lui fais tester un exercice avec un élastique à tirer paumes vers le ciel, bras collés au buste, à ma surprise comme à la sienne, sa posture se métamorphose, le « problème » disparaît. Elle se plaît bien ainsi, trouve avec humour qu’elle fait de suite « plus femme ». Il m’aura fallu du temps (en réalité le prendre plus que le laisser passer), mais on tient une piste. Je reste en revanche perplexe sur l’efficacité du kiné…

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Mercredi 11 février

Pourquoi ai-je tant attendu pour prendre cet anxiolytique ? L’anxiété est toujours là, ses motifs en tous cas, mais en lisière, en sourdine. Cela ne dégénère pas en prenant toute la place.

Et toujours ou presque, le crumble au deux chocolats du mercredi

Bizarrement, le groupe infernal l’est un peu moins après avoir parlé avec les parents. Les élèves semblent découvrir que leur comportement dans le studio peut avoir des répercussions en dehors. En dehors de ça, on nettoie ce qui a été chorégraphié, la suite après les vacances.

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Jeudi 12 février

À la place de mon cours, j’accompagne des élèves qui ne sont pas les miens au théâtre. 350 enfants dans la salle, je bénis les bouchons d’oreille accrochés à mon porte-clés.


Les jumelles arrivent trois quarts d’heure avant leur cours. Je fuis m’échauffer dans la salle après avoir tout appris de leur actualité collégienne et de leur exposé sur un animal — l’une a hésité entre le lynx et le mygale, l’autre a pris l’axolotl. J’ai enfin identifié un trait physique pour les distinguer, un grain de beauté que l’une a plus gros et décalé par rapport à l’autre — enfin quelque chose qui leur soit propre, qui ne soit pas l’artifice qu’elles ont trouvé pour qui ne les connait pas (oreilles percées pour l’une seulement). Mais je ne sais déjà plus si le grain de beauté est associé au lynx ou à l’axolotl.


À la fin de la barre au sol, Y. me fait part de progrès : il peut davantage toucher le sol en se penchant et sa prof de danse classique a remarqué qu’il était plus stable dans ses équilibres. Cela me fait d’autant plus plaisir qu’il semblait frustré par le plateau qu’il traversait dans sa progression, et par extension par  les cours de barre au sol qu’il aurait souhaité plus intenses. Cela confirme en outre l’efficacité de l’end-range motion : chercher la mobilité au maximum de son amplitude aide davantage à progresser que forcer passivement sur cette amplitude.

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Vendredi 13 février

[rêve] il y a une faction hostile dans l’immeuble d’en face, un risque de balles, nous prenons des mesures dérisoires sans panique, c’est mieux que rien pour continuer notre vie, des pouf-lits sont dépliés à l’horizontale, des portes en verre fermées pour ralentir l’impact des balles, puis l’immense navire va couler, je saute à l’eau, nage une courte distance et ressort sur la terre ferme, il faut courir pour s’éloigner de l’eau qui va monter


Cette fois-ci, j’assiste à la version complète du spectacle, appréciant rétrospectivement l’ingéniosité des coupes réalisées pour la représentation jeune public. J’y assiste en pure spectatrice avec L., retrouvée sur place et qui me raccompagne en voiture avec une autre étudiante encore en formation, qui est en plein pétage de câble, quasi maniaque, tristesse-malaise sur le retour.

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Samedi 14 février

Un seul être vous manque et tout est apprécié.
Beaucoup d’absents, des classes aérées, agréables.


Saint-Valentin en visio : cela fait quatre non cinq années que nous sommes ensemble. Les cinq meilleures années de ma vie, il me dit, me cueille, je ne m’attendais pas à pareille déclaration.

L’année de la pensée magique

Si je cours jusqu’au phare en moins de trente secondes, alors il reviendra vivant. C’est dans Un long dimanche de fiançailles, je crois, que j’ai pour la première fois trouvé trace de la pensée magique que je pratiquais enfant et adolescente, même si je la nommais pas ainsi, même si je ne la nommais pas. Si je fais deux tours / si je tiens mon équilibre plus de cinq secondes / si si si, alors l’audition se passera bien, alors je réussirai à. Aujourd’hui encore, j’ai toujours le réflexe de chercher ma tête et une table, une porte, n’importe quoi en bois à portée de main lorsque j’éternue — « tête de bois » je répète alors, comme mon arrière-grand-mère (nous sommes effectivement assez mules dans la famille) et enchaîne « table en bois, en bois ou en contreplaqué », on n’est jamais trop prudents avec les matériaux modernes. Dans mon esprit, c’est moins une superstition qu’un rituel conjuratoire comme ceux des TOC. Mais probablement est-ce la même chose, le besoin d’une illusion de contrôle sur ce qui nous échappe. Gros touché-coulé en découvrant cet xkcd, qui une fois de plus frappe fort :

What's a superstition? It's a way to train yourself to feel like any bad thing that happens is your fault
Ce xkcd est en passe de devenir un second « Someone is WRONG on the Internet » dans mon panthéon personnel.

La pensée magique, pour Joan Didion, c’est ce qui caractérise son état après la mort soudaine de son mari. Savoir qu’il n’a pas survécu à sa crise cardiaque et néanmoins ne pas se résoudre à jeter toutes ses chaussures, car il aura besoin de ses chaussures s’il revient. Être rationnelle et folle à la fois, en avoir conscience et ne pas pouvoir s’en empêcher.

Un jour d’été et d’enfance, devant le tourniquet des cartes postales, je faisais le compte de tous les destinataires à ne pas oublier pour savoir combien je devais en acheter. Telles copines, mamie Nicole, grand-mamie de Bourges… j’ai vu ma mère blémir : mais mamie de Bourges est morte ! C’est vrai, j’avais oublié. Je la voyais assez peu souvent pour que mon réflexe d’affection lointaine soit resté intact. Être rationnelle et folle à la fois.

Elle fait beaucoup ça dans son récit, Joan Didion. Reprendre des phrases en italiques. Les répéter un peu plus loin, en fin de paragraphe, à la ligne. Un compromis entre la révélation et la répétition traumatique, entre le sens qui se métamorphose confronté à la fin et l’absence de sens, l’absurdité de ce qui n’est plus.

Pas plus que nous ne pouvons avoir conscience à l’avance (et c’est là que réside la différence essentielle entre le deuil tel que nous l’imaginons et le deuil tel qu’il est vraiment) de l’absence infinie qui s’ensuit, le vide, l’exact opposé du sens, la succession interminable de ces moments où nous serons confrontés au contraire même du sens, à l’absurdité.

C’est Words of Women qui m’a fait découvrir le nom de Joan Didion ; je ne l’avais jamais croisée pendant mes études littéraires. Une sacrée figure, ça a l’air d’être outre-Atlantique. Plusieurs fois, j’ai tenté de sortir un de ses romans de l’étagère à la médiathèque, mais je le repoussais rapidement dans l’espace aussitôt créé aussitôt comblé. L’Année de la pensée magique, lui, n’est pas classé dans les romans, mais dans les textes littéraires, quoi que cela puisse dire (une tentative de laisser émerger la non-fiction dans notre paysage mental ?). La quatrième de couverture fait du livre « un classique de la littérature sur le deuil » et le situe « entre sécheresse clinique et monologue intérieur ». La sécheresse clinique traduit bien la sidération du trauma, mais passé le moment où je m’en suis fait la réflexion, je me suis demandée ce que je foutais là à lire plein de données médicales, de noms propres et de dates, de lieux, de personnes qui ne me disaient rien. Un bref instant, j’ai compris pourquoi certaines (rares) personnes ne comprenaient pas l’intérêt d’Annie Ernaux, de son écriture blanche ; Joan Didion est leur Annie Ernaux, j’ai pensé des Américains, et elle ne me parle pas (alors qu’Annie Ernaux, oui). Puis j’ai inversé : Annie Ernaux est probablement notre autrice de oui-non-fiction, une estompe d’essai et de récit personnel à laquelle nous sommes mal habitués, qu’il nous faut habiller de nouveaux mots, d’auto(-fiction). Mais tout ça n’a rien à voir : là où Annie Ernaux écrit l’intime, Joan Didion documente le privé, souvent plus journaliste que romancière.

Il y a bien des extraits que j’ai envie de conserver, des expériences qu’elle nomme, comme le vortex, réminiscences de souvenirs en chaîne qui l’arrachent au présent, mais ce sont globalement des éléments extérieurs à la narration, qui viennent ponctuellement la mettre à distance, conclusions éparses qui marquent des étapes du deuil, des déplacements qu’on n’a pas vu s’opérer (tourner la colère contre soi puis contre le disparu, chercher dans les faits ce qu’on aurait pu ? dû ? faire différemment si on avait su lire les signes, puis au contraire reconstituer l’inéluctable…).

[…] j’avais voulu remonter le cours du temps, faire défiler le film à l’envers.
Nous étions à présent huit mois plus tard, le 30 août 2004, et j’essayais toujours.
La différence, c’est que tout au long de ces huit mois, j’avais tenté de projeter une bobine alternative. Désormais, j’essayais seulement de reconstituer la collision, la disparition de l’étoile morte.

Reprises, ces conclusions éparses risquent de donner une fausse idée de l’ouvrage. Je les consigne tout de même ici, avec d’autre fragments, tout en vous encourageant à lire plutôt Ma vie sans lui, journal de deuil, « journal intime de la vie d’après » qui m’a semblé infiniment plus émouvant, plus sensible (plus angoissant aussi ?).


Je n’oublierai pas la sagesse instinctive de l’ami qui, chaque jour durent ces premières semaines, m’apporta d’un restaurant de Chinatown un litre de porridge de riz aux échalotes et au gingembre. Ça, j’arrivais à l’avaler. Ça, et rien d’autre.

Comme dans Pleurer au supermarché, me suis-je exclamée intérieurement à la lecture, oubliant que la bouillie de riz est préparée par la narratrice pour sa mère cancéreuse — avant son décès.


Jusqu’à présent, j’avais été confrontée seulement à la douleur, non pas au deuil. La douleur était passive. Le douleur survenait. Le deuil, l’acte de faire face à la douleur, demandait de l’attention. Jusqu’à présent, j’avais toutes les raisons, dans l’urgence, de ne prêter l’attention à rien d’autre, de bannir la seule idée d’autre chose, de consacrer toutes mes ressources, toute mon adrénaline à traverser la crise du moment.


On ne s’amusait pas, me disait-il. Je m’indignais (est-ce qu’on n’avait pas fait ceci, est-ce qu’on n’avait pas fait cela), mais j’avais compris. Il voulait dire faire les choses non pas par obligation, ou par habitude, ou par sagesse, mais par envie. Il voulait dire avoir envie. Il voulait dire vivre.


Nous étions ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui inspira toujours un mélange de joie et d’inquiétude à ma mère et à mes tantes. « Présent pour le meilleur ou pour le pire, mais jamais pour le déjeuner », me disait souvent l’une ou l’autre, les premières années.

Et pourtant, à chaque fois, cette manière d’invoquer sa présence [en parlant à voix haute] avait pour seul effet de renforcer en moi la conscience du silence définitif qui nous séparait. Ses réponses, quelles qu’elle soient, ne pouvaient exister que dans mon imagination, mon propre texte. N’imaginer ainsi ses mots qu’à travers mon propre texte me paraissait une obscénité, une violation.

[…] « on peut aimer plus d’une personne ». Evidemment qu’on peut, mais le mariage c’est autre chose. Le mariage, c’est la mémoire ; le mariage c’est le temps. Je me souviens d’une anecdote qu’on m’avait rapportée : « Elle ne connaissait pas les chansons », avait dit l’ami d’un ami après avoir tenté de renouveler l’expérience. Le mariage, ce n’est pas seulement le temps : c’est aussi, paradoxalement, le déni du temps. Pendant quarante ans, je me suis vue à travers le regard de John. Je n’ai pas vieilli.

Le coup de la chanson me rappelle Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être : « Tant que les gens sont encore plus ou moins jeunes et que la partition musicale de leur vie n’en est qu’à ses premières mesures, ils peuvent la composer ensemble et échanger des motifs […] mais, quand ils se rencontrent à un âge plus mûr, leur partition musicale est plus ou moins achevée, et chaque mot, chaque objet signifie quelque chose d’autre dans la partition de chacun. »


[…] lorsque nous pleurons nos pertes, c’est aussi, pour le meilleur et pour le pire, nous-mêmes que nous pleurons. Tels que nous étions. Tels que nous ne sommes plus. Tels qu’un jour nous ne serons plus du tout.


Que Quintana reprenne le cours de sa vie, je le comprends maintenant, cela aussi aurait lieu que je sois là ou pas.
Terminer cet article — c’est-à-dire reprendre le cours de ma propre vie —, en revanche, non.

(Je prélève d’autant plus facilement des extraits qui m’ont plu que la lecture m’a semblé moins fonctionner comme ensemble — sinon j’ai envie de tout garder.)