Mum a réservé un AirBnB pour quelques jours : nous quittons la canicule pour la côte d’Opale.
Après Calais, nous sortons de l’autoroute dans l’idée de longer la mer, mais des travaux nous font dévier et bientôt perdre notre chemin. Mum s’arrête pour demander la direction d’Audinghen, qu’elle s’applique à prononcer (a)o-dine-guenne avec son plus bel accent anglais made in Duolingo. Le gars bugue puis comprend : ah ! haut-daim-gant, qu’il nous répond avec des syllabes bien découpées et nasillardes. Faut tourner à droite après Peuplingues. Ça nous fait notre journée — notre séjour, même. P’euplaing’
Marcher pieds nus au bord de la mer, c’est tout ce dont je rêvais, et nous marchons les chevilles dans l’eau fraîche sur une plage qui n’en finit pas, le soleil doux et non brûlant, tempéré par le vent. C’est le bonheur, l’équilibre parfait, un temps estival, d’été non caniculaire. On n’en croit pas notre chance. Il y a des rangées de rochers (des rangs, vraiment) découverts par la marée basse, des moules sur des poteaux et sous nos pieds, petites, entières, concassées, des cacas de sables (seiches ou vers ?), une ou deux méduses qu’on contourne, et même… une étoile de mer, ballotée par le reflux de la marée montante. Elle n’est pas accrochée au sable, n’a aucun mouvement propre, elle semble morte, mais quand Mum la prend dans sa main pour s’en assurer, un podion translucide s’anime mollement, elle la repose.
Le soir, après un dîner improvisé à partir d’emplettes faites chez Lidl (Mum s’esbaudit des prix et de la qualité), nous grimpons sur les hauteurs du Cap Gris-Nez. La promenade digestive est écourtée car le vent nous donne… froid. Le matin, nous étions ensuquées de chaleur, et là, nous avons froid ; à quel point n’est-ce pas merveilleux ? J’en reste incrédule et heureuse.
Jeudi 25 juin
Petit-déjeuner vue sur mer. Soudain, Mum repère un phoque dans l’eau par-dessus sa tasse de thé. Ma myopie et mon incrédulité penchent pour un homme qui fait de la plongée. Même avec des lunettes de vue, je mets du temps à me rendre à l’évidence : elle a raison, un plongeur n’aurait pas une tête aussi allongée. Nous avons vu un phoque au petit-déjeuner !
Le cap Blanc-Nez est plus impressionnant mais moins charmant que le Gris. Le vent y est tel que nous renonçons à la vue sur mer pour pique-niquer. À la place, les terres, champs sans clé, parkings rutilants et fourmis humaines qui cheminent sur un grand chemin sans arbre pour rejoindre la plage, au pied des falaises. Nous y fourmillons ensuite à notre tour, casquette tenue sur le côté du visage pour se protéger des nuages de poussière soulevés par deux moissoneuses batteuses qui récoltent du lin — nous apprend une grande banderole, du lin pour le textile. Il y a quelque chose d’étrange à ces terres agricoles à flan de falaise, exploitations en haut, plage en contrebas.
Les falaises sont hautes et blanches, comme à Dover. L’ensemble est plus austère pourtant, sans les collines verdoyantes où cheminer (jusqu’à un phare salon de thé) au-dessus. Un gros nez est dessiné sur le blockhaus auquel est adossé une douche. Le sable vole au ras de lui-même. Ça souffle tellement que j’en ai la chair de poule. Je la photographie tant cela me semble surréaliste après la chaleur écrasante.
La glace dénichée à Wissant est correcte, juge-t-on un peu dédaigneuses pour nous venger des portions radines, mais bien contentes d’avoir trouvé un glacier. La promenade de la ville longe une plage remplie de voiles (planches, kite surf et d’autres que je ne sais pas nommer…). C’est balnéaire et donc plus urbain que notre cap semi-sauvage. On reconnaît la façade d’un AirBnB avec lequel nous avions hésité ; fort bien placé, mais l’appartement sous les toits nous avait inquiétées depuis notre canicule roubaisienne.
Les questions de boulot reviennent en filigrane. Le soir au téléphone, le boyfriend sent que je ne suis plus sauvée par l’enthousiasme de la veille.
En revanche, fait extraordinaire, je ne culpabilise absolument pas d’être partie à la mer alors que je suis en arrêt (c’est dire si j’en avais besoin). Il me semble presque légitime d’utiliser la dernière fenêtre qu’il me reste avant le début des chimios. La crainte d’un contrôle doit seulement être périodiquement rassurée par le fait 1. qu’il est fort peu probable et 2. que je pourrais arguer avoir fui ma passoire thermique.
Il suffit d’une répétition pour que l’habitude se prenne : tisane sur l’estrade de la chambre du haut, d’où l’on n’entend plus la soufflerie envahissante du restaurant d’à côté.
Il me faut du temps pour comprendre ce qui ne va pas avec ce papier peint, outre sa laideur : il est posé à l’envers, les ombres des pierres gravitent vers le haut.
Vendredi 26 juin
Nous reprenons notre promenade sur le Cap Gris-Nez là où nous l’avions arrêtée l’avant-vieille, avant même le phare, troquant la côte d’Opale pour la baie de Somme. Hautes et rases herbes, champ et chemin faisant sur le sentier littoral qui suit la falaise et ses criques, apparemment appelées crans, nous découvrons deux, trois, quatre (!) phoques, dont un plus petit et plus clair. Cette fois, on les voit bien, la tête lorsqu’ils flottent le corps à la verticale, mais aussi le ventre et le dos lorsqu’ils plongent ou font la planche.
On reste un moment à les observer d’en haut et à guetter leurs réapparitions, à jouer à ce jeu de la taupe visuel, avant de poursuivre notre promenade, pas mal loin. Alors que nous faisons une pause après avoir dépassé un blockhaus, un couple de promeneurs étrangers nous demande si le sentier forme une boucle et nous confirmons le doute : le sentier suit le littoral, à chacun de choisir quand rebrousser chemin. Au retour, les phoques sont toujours dans leur cran.
Bien décidées à profiter de la fraîcheur jusqu’à la fin de la journée, nous passons un long temps à la plage du cap Gris-Nez, adossées à un rocher qui nous fait de l’ombre sur la tête. Pas à bronzer (mes cicatrices doivent rester à l’abri du soleil ; j’ai scotché un pansement sur celle qui, peu importe la forme du col, dépasse du T-shirt) : à regarder et discuter, l’horizon et les rochers, les algues, à enfouir nos pieds dans le sable et transformer nos voisins de plage en personnages de feuilleton.
Achat abricots, pâtée pour chat et Niflugel pour Mum qui s’est fait mal sur le dessus du pied en marchant dans le sable.
Mum irait bien faire un tour à Wimereux avant le retour. J’ignore pourquoi ça ne me dit pas plus que ça, alors que ça me plaît bien quand nous y sommes, et sur le trajet, en apercevant la dune de Stack — il faudra revenir.
Toutes ces petites cabines sur la promenade… Comme Wissant, Wimereux donne sur une longue plage remplie de voiles, mais contrairement à Wissant, la ville vaut par elle-même, me donne même l’envie d’un safari photo architectural — il faudra revenir.
Argument non négligeable, nous découvrons un glacier qui s’avère excellent et donne envie de tester tous ses parfums : chez Nicole — il faudra revenir.
Chocolat-poire pour Mum, stracciatella-pamplemousse pour moi
J’ai envie de reprendre une glace avant de repartir (j’ai déjà choisi : pistache avec chocolat chaud coulé dans le cornet et chantilly par-dessus), mais ma gourmandise est supérieure à ma faim, alors je me range à l’avis de Mum… et regrette la faim revenant de ne pas m’être écoutée. Pourquoi je ne réussis jamais à aller au bout de mes envies quand je ne suis pas seule ? Je boude le rocher Suchard que Mum repère à la station service en faisant de l’essence, ça me ferait encore plus regretter.
L’appartement est olfactivement saturé de chaleur à notre retour. Le chat, hirsute d’avoir passé trois jours à dormir, ne semble pas s’en soucier.
Ça y est, enfin, déjà, je suis en arrêt. Fini de me demander si je vais pouvoir jongler avec les cours et les rendez-vous.
L’appart est en bordel, le boyfriend en caleçon et moi, pas douchée, un gilet porté sans rien en dessous quand ça sonne à l’interphone en fin d’après-midi : ma mère est là. Elle ne devrait pas être là. D’abord parce qu’on avait convenu de la semaine prochaine. Ensuite, probablement vexée que mon père passe me voir en premier, elle a unilatéralement décidé de prendre un AirBnB dans le coin dès cette semaine-ci. Je n’ai pas apprécié le forcing, mais je pensais, ça allait de soi, qu’elle téléphonerait à son arrivée. Que nenni, elle a débarqué. J’ai pris sur moi d’ouvrir, mais pas de cacher la mauvaise humeur engendrée, seulement tempérée dans un small talk surréaliste, où chacun a conscience que ça grince, mais choisit de sauver la cordialité.
Je sais que cela part d’un bon sentiment de vouloir être là pour moi, et que je fais preuve quelque part d’ingratitude, gamine qui veut bien qu’on soit là pour elle quand ça l’arrange, mais je ne décolère pas. Je suis d’autant plus sidérée de la voir outrepasser ma volonté qu’elle ne m’a pas du tout habituée à ce genre de comportement. C’est même l’inverse : jusque-là, elle a plutôt été prompte à se mettre d’elle-même en retrait — dès mon adolescence, me laissant peu à peu trouver mon autonomie hors d’une relation mère-fille fusionnelle.
Je voulais seulement être tranquille avec le boyfriend, récupérer du week-end de gala sinon du presque-burn-out.
Mardi 16 juin
C’est aujourd’hui qu’on me pose la chambre à cathéter — PAC pour les intimes. Poser, ça permet de ne pas dire opérer. Parce que c’est de cela qu’il s’agit, une opération, même si, pour le corps médical, c’est manifestement une formalité. Cela me stresse pourtant davantage que l’opération, la vraie, celle au cours de laquelle la chirugrinne a retiré la tumeur : outre que l’idée de garder un corps étranger sous la peau me dégoûte, je ne vais pas être endormie cette fois-ci, je vais devoir ne pas paniquer alors que je vais rester *consciente* *tout du long*, et subir la phase d’anesthésie. Les dents de sagesse et mes infiltrations me l’ont appris : il faut toujours plus d’anesthésiant et de temps que mon poids plume le laisse supposer pour que ça commence à faire effet. Face à la perplexité des soignants, je dois alors préciser que, non, ce n’est pas une sensation à distance, par pression, je sens vraiment et ça fait mal.
Une fois mon bleu de patient enfilé, je fourre mes affaires dans un casier, comme à la piscine, et j’attends, entre un poster pour un casque de réalité virtuelle thérapeutique (cela m’apaiserait-il de regarder des montgolfières ?) et un sous-verre assez profond pour encadrer des papillons découpés en relief dans du papier blanc, laissant apercevoir un fond de paillettes argentées du plus kitsch effet. J’ai le temps de détailler cela, d’esquisser quelques pas de danse, d’attendre encore et de sentir l’appréhension monter.
Un champ opératoire bleu occupe tout mon champ de vision, rabattu au-dessus de ma tête (enfin d’un support métallique, pour ne pas étouffer). Je ne vois rien : ni la zone opérée… ni personne. Il n’y a que les voix auxquelles se raccrocher, et je ne sais pas toujours si la chirurgienne parle aux internes ou à moi. Ça va ? Je vous préviens, je vais beaucoup vous demander si ça va. Elle tient parole, parle en continu, seul moyen de garder le lien. Ça va, à peu près, jusqu’au moment où ça ne va plus, sanglots de panique, l’infirmière fait le tour pour venir me voir sous le drap, pose sa main sur mon front et ça m’apaise.
Comme je le redoutais, l’anesthésie prend du temps et de nombreuses piqûres. Et là, vous sentez que ça pique ? Oui. Et là ? Non. Et là ? Oui. Et là ? À force, je ne sais plus si c’est de la rémanence ou si ça pique encore. À mes réactions, la chirurgienne change son fusil d’épaule sur l’endroit par lequel elle va passer. Je l’entends expliquer aux internes que le PAC se pose là quand c’est possible. Un interne relève la condition, s’en étonne et la chirurgienne explique : madame n’est pas bien épaisse, mais si vous le posez là pour des patients obèses, vous ne retrouverez plus la chambre implantable, il faudra faire une écho à chaque chimio.
Elle parle en continu, tantôt aux internes tantôt à moi, me raconte qu’une patiente a complètement changé de vie et considéré a posteriori que c’était une chance pour elle d’avoir eu un cancer, c’est bizarre de dire ça elle en est consciente, mais c’était le cas. Je comprends, j’ai juste déjà eu le confinement pour ça, changer de vie, je n’avais pas besoin d’un cancer comme rappel.
Au bout d’un moment, le Stresam fait complètement son effet, et ça y est, elle peut tirer, pousser, piquer, avoir faim ou trop chaud, je suis enfin détendue, elle peut faire ce qu’elle veut. On dirait que c’est de la bonne, s’amuse-t-elle. Ça l’aurait arrangée que ce soit plus tôt, plutôt que sur la partie la plus simple de l’opération, mais elle prend (et moi donc !). Je craignais de le prendre trop tôt et qu’il ne fasse plus effet ; pour la prochaine fois, je saurai : plutôt une heure qu’une demie-heure avant.
En sortant j’ai juste envie de pleurer dans les bras du boyfriend, mais il y a Mum et son anxiété perceptible, il faut que tout aille bien, il faut, il faut. Je voudrais qu’il ne faille pas, je voudrais faillir à coup sûr.
Mum ne part pas de l’après-midi, même quand je m’allonge — pour me reposer autant que pour mettre fin à la conversation incessante. Du calme. Que ça cesse.
Mum ne part pas non plus quand Dad arrive de Dordogne (c’était prévu… avant que la date de l’opération soit fixée), ni quand on s’inquiète de commander des pizzas. Elle s’incruste au dîner. C’est très étrange, de l’avis du boyfriend comme du mien : avoir et ma mère et mon père à table, cela n’est jamais arrivé que lors de quelques anniversaires, plutôt reculés dans le temps. Dad se ressert beaucoup de vin, ils s’enjaillent, parlent fort l’un et l’autre, si fort. J’ai mal quand je déglutis — à chaque fois que je déglutis, et je voudrais me reposer, je voudrais du calme. Ils sont venus pour moi, et ils parlent fort.
Le boyfriend serait au pop-corn (cette étrangeté de voir mes parents tous deux à la même table) s’il n’avait conscience de ma fatigue au milieu de ce dîner qui s’éternise, le soir même de l’opération.
Mercredi 17 juin
Quand je le retrouve pour une promenade au parc Barbieux, Dad a déjà sillonné les rues de Roubaix et enrichi sa collection de photos de fenêtres.
Il a repris la photo depuis qu’il est à la retraite, à l’iPhone cette fois, il me montre, m’explique la retouche par l’IA pour ôter une poubelle ou redresser un immeuble pris d’en bas. Je lui montre mes photos des voyages des dernières années avec Mum ; pour un peu, il trouverait que les siennes ne font pas le poids. Oh, bah, il souffle dans la barbe qu’il n’a pas. Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu autant de belles photos. Le compliment est beau, je le prends, le consigne, même, comme une rare preuve de complicité père-fille.
Il y a un couscous au restaurant — mangé de biais —, une pause chacun dans ses pénates, puis une salade de tomates, mozzarella et cœur d’artichauts pour le dîner. Le boyfriend est presque vexé de recevoir autant de compliments pour une simple salade, qui a peu sollicité ses talents culinaires, mais elle est étonnamment délicieuse, c’est vrai, il a été inspiré de choisir ces artichauts marinés.
Nos discussions ouvrent des relectures du passé. Je me souvenais des récits de gabegie et mœurs écœurantes de gros clients à Dubaï ou Moscou à l’époque où il travaillait dans l’événementiel avec ma belle-mère, mais je découvre sa jalousie de mari motivant en partie de travailler ensemble, de partir en voyage d’affaire ensemble ; je suis étonnée et de ce comportement et qu’il le reconnaisse, à distance.
Mouvement de tête, genou qui tressaute, mains agitées… En vieillissant, il a de plus en plus de ces gestes brusques et parasites qui caractérisaient pour moi ma grand-mère. Tout d’un coup, une nouvelle grille de lecture s’y superpose : TDAH.
Jeudi 18 juin
À l’ombre sur le terre-plein herbacé de la piste cyclable, nous attendons l’ouverture du restaurant de ramen. C’est une première pour Dad, qui n’aime pas les sushis et demande une fourchette. Pour un peu, il appréhenderait un peu l’expérience, mais il se régale et prend son bol en photo — sinon ma belle-mère ne le croira pas.
De retour à deux, le boyfriend déplore que mon père parle un peu trop de mon demi-frère à son goût ; il a deux enfants, tout de même. Sa revendication me touche, je vois ce qu’il voudrait rééquilibrer et apaiser, mais c’est normal, mon demi-frère a été plus longtemps plus imbriqué à la vie de mon père et de ma belle-mère — laquelle a, pour le coup, eu du mal à couper les ponts. Dad a du lui dire de laisser son fils un peu tranquille et de penser plus à elle, à vivre sa vie. Lui en est capable, et je ne sais pas si c’est plus sain (si, sûrement) ou si ça me vexe un peu qu’il y arrive si bien.
Vendredi 19 juin
TEP scan à jeun : l’examen en lui-même est rapide, c’est la perfusion préalable avec eau puis produit qui dure. Dans les box alentours, les dates de naissance déclinées sont de beaucoup plus anciennes que la mienne ; ça s’entend parfois en amont, à la voix.
J’appréhende les résultats, qui doivent dire s’il y a ou non des métastases ailleurs que dans les ganglions qui ont été retirés, mais ils ne sont pas pour aujourd’hui. Mum, qui s’est évidemment renseignée, sait qu’il faut plus une bonne heure pour agréger les résultats de l’examen avant qu’ils deviennent interprétables.
Mon ostéo grand manitou travaille les adhérences du cathéter. Dès le lendemain, je commencer à déglutir sans trop de douleur, à boire sans devoir à chaque fois tourner la tête à droite.
En face du cabinet, un tournage est en préparation. L’auvent de type garage a été transformé en boutique vintage (« Soho sound ») et des affiches collées à moitié arrachées convoquent le pouvoir évocateur des briques. Les décorateurs peaufinent et peignent : bienvenue à Little Lille, New York.
Elle loge dans la rue derrière la mienne, alors je retrouve Mum pour une promenade-apéro (en réalité une promenade-goûter tardif, on ne se refait pas). On marche encore sur des œufs alors, une fois assises, je lui avoue que je l’ai un peu maudite quand elle a débarqué sans prévenir lundi. Elle l’a senti et reconnaît que c’était peut-être un peu égoïste de sa part ; c’est peut-être idiot, mais être là la rassure. C’est dit. J’ai encore du mal à ne pas le lui faire payer, dois veiller à contenir mes accès de mauvaise humeur, leur bon droit capricieux d’enfant roi. L’orage rapatrie chacun chez soi.
Lundi 22 juin
La révision (souvent sans ré-) du concours me remet dans les clous, mentalement parlant. Redonner la jouissance de la bonne réponse à psychokhâgneuse escamoterait presque l’ennui profond du fonctionnement de la fonction publique territoriale. Scrutin mixte, CCAS, OPH, transfert de compétences, collectivités territoriales, établissements publics, 3DS (ni une console ni une voiture), Deferre, MAPTAM, NOTRe, grade, cadre d’emploi, Stéphanie de Monaco.
Je replie le linge et soudain le véto de la chaleur ne vaut plus, je danse dans mon salon — sans préparer aucun cours, sans obéir à une esthétique, sans me « regarder danser », même si j’attrape avec une certaine surprise, un certain plaisir, ma silhouette torse nu dans le miroir. Je teste des ports de bras répétitifs, travel en pas de bourrée jazz, fais n’importe quoi, le chat prend ses distances et je renoue avec le plaisir. Soudain les envies de chorégraphies affluent. Dans l’encadrement de la porte-fenêtre, je remets mes muscles rotateurs en action, tente un équilibre sur demi-pointe, monte les bras en couronne… le bras droit en couronne ! J’écarquille les yeux, zoom sur le mur végétal face à moi, lierre, rosier, divers, et incrédule, tente à nouveau précautionneusement le mouvement jusque-là interdit par la chambre à cathéter : cette fois, l’appréhension fait que ça tire, mais ça passe !
Je dîne dehors, quand les températures intérieures et extérieures sont à l’équilibre, que l’on peut récupérer un sensation sinon de fraicheur du moins d’oxygène et de brise — autre que le ventilateur soufflant sur une bouteille glacée (l’astuce est validée).
Le chat ne boit pas de la journée. J’utilise l’astuce d’Hellgy et verse un peu d’eau dans sa pâtée. Cette fois, il est de mon côté lors de la visio avec le boyfriend — visiobombing apprécié par son maître.
Mardi 23 juin
Profiter des heures fraîches pour ranger et passer l’aspirateur.
Finir de décoller les adhérences autour du PAC lors d’une nouvelle séance chez mon ostéo grand manitou.
Réviser avec L. (était-ce ce jour-là ?)
Maroufler des couvertures de survie sur les fenêtres (spoiler alert : ça ne tiendra pas ; du bon gros scotch, il n’y a que ça de vrai).
Des progrès relatifs mais certains entre la baie vitrée et la porte-fenêtre
Après être passivement restée regarder ce que regardait le boyfriend pour faire passer l’après-midi de canicule, j’ai un éclair de lucidité : je peux choisir ce qui défile sur mon écran. Dont acte : le dernier documentaire sur Mathilde Froustey, La Passion selon Mathilde, disponible sur France.tv.
À force d’interview, de podcasts, d’Instagram et de balletomanie, l’étoile est un peu devenue un personnage de série, quelqu’un dont on suit la vie et pas seulement la carrière (de l’Opéra de Paris au San Francisco Ballet, avec retour en France au ballet de Bordeaux, pour les non-balletomanes qui traîneraient par ici). Je sais donc sans l’avoir cherché que son père est maire de Vieux-Boucau, que son fils s’appelle Claude, comme sa grand-mère à elle, ou encore que le père de l’enfant est un chef étoilé au bras tatoué. Bref, je connais l’héroïne et les personnages secondaires, aussi bien que l’on peut méconnaître toute relation para-sociale et, visionnant ce documentaire, j’interprète, devine et vis avec Mathilde, ce personnage public dérivé de Mathilde Froustey.
Je tique une première fois quand elle se rassure sur son choix de quitter San Francisco pour Bordeaux, où elle se blesse sitôt arrivée, en se rappelant qu’ainsi son fils va grandir auprès de ses grands-parents et de son arrière-grand-mère. Des grands-parents peuvent être aussi important qu’un père, mais il est étrange que ce dernier, resté en Californie, soit alors omis — il ne reviendra que plus tard, dans une autre équation, qui met en balance sa carrière à elle et sa carrière à lui. Elle aurait aimé se dire qu’elle danse déjà depuis vingt ans, que son fils est plus important et que trois ans ne changent plus grand-chose, qu’elle peut s’arrêter, mais le conditionnel passé. Justement, trois ans seulement, faire que chaque moment compte.
Plus tard, on la voit de retour au Palais Garnier, de retour ou en visite, faudrait-il dire, car elle n’y danse pas, traverse le plateau en tenue de ville et talons après avoir demandé aux techniciens en train de bosser si ça ne les dérangeait pas. Caméra proche, le conditionnel passé refait surface. C’est ici qu’elle aurait aimé réussir. Elle parle des concours de promotion qui la rendaient malade à l’avance et dépressive après, de l’absurdité de danser Kitri le lendemain alors que les filles promues, elle, étaient dans le corps de ballet. On pourrait penser que l’accès aux rôles compte davantage que la reconnaissance, mais c’est précisément là que ça blesse, l’absence de reconnaissance, d’appartenance — le groupe lui manque, même si elle en a souffert (parce que ?). À cet instant, ses dix ans de carrière d’étoile aux États-Unis ne comptent plus, ne peuvent à eux seuls panser la blessure de ne pas avoir été acceptée, reconnue, chez soi, d’avoir dû bâtir un chez elle dans un endroit qui ne l’était pas.
Retour au bercail, retour à l’enfance et à la vulnérabilité : quand elle était jeune, elle regardait les danseuses de quarante ans en se disant qu’elles étaient cuites et aujourd’hui qu’elle les atteint, ces quarante ans, elle craint de n’avoir pas changé d’avis, est-ce que c’est ce qu’elle est ? Il y a du deuil à faire, celui qui vient ravivant celui du passé, compensé mais pas pansé. Soirées de gala, premières, mécénat, organisation d’événements artistiques, mariage avec un chef étoilé… la réussite glamour s’annule dans l’ici et maintenant, l’ici et naguère. Ce n’est peut-être pas tant son fils qui avait besoin de sa famille qu’elle — et c’est tout aussi valable, vouloir être entourée des siens. Est-ce totalement un hasard si cette femme (plus femme que je ne le serai jamais, et pas seulement parce qu’elle est mère) m’a toujours fait en même temps l’impression d’être une enfant ? L’arrogance de l’enfance d’abord, son égocentrisme admirable et agaçant, et maintenant, sa vulnérabilité.
Ce n’est que dans la nuit suivante, réveillée par les protestations du chat, que le lien se fait soudain avec la blessure du genou : les ligaments croisés avaient assourdis la résonance chère aux psy du je et du nous.
Des choses qui ne se disent pas et qui jouent peut-être : est-elle partie du San Francisco Ballet de son plein gré ? Danser dans le premier ballet d’une triple bill pour être à huit heures et demie auprès de son fils semble une excellente manière d’équilibrer vie professionnelle et vie de famille, mais je ne suis pas certaine qu’à terme cela plaise beaucoup dans le milieu de la danse… De mémoire de podcast, il me semble qu’on lui reprochait déjà un certain désinvestissement lors de son parcours de PMA.
Vers la fin du documentaire, quelque chose de la majesté d’autres étoiles, d’anciennes étoiles, se téléscope à la vision que j’avais d’elle — une majesté à la Elisabeth Platel. Les âges se confondent dans son visage quand elle raisonne ses regrets (partir, c’était mieux pour sa santé mentale) et plus encore quand, en expliquant le concept de vœu à son fils, elle se retrouve à dire qu’elle a déjà tout, pour son fils et peut-être pour elle, alors que les regrets la traversent manifestement, lui font un visage de femme méditerranéenne, tout à la fois splendide et vieux de mille ans.
Même elle… si même elle a de tels regrets, de telles blessures (et je ne parle pas de ses ligaments croisés ou de ses pieds concassés)… je serais bien avisée de faire le deuil de cette vie de danseuse que je n’ai jamais eue, de cesser d’y attacher une valeur diminuée… On est peut-être bien mieux à apprécier au mieux ce que l’on aime faire, que l’on fait à notre mesure.
Je repense à cette réflexion d’Héloïse Bourdon, sûrement déformée par ma mémoire, qu’elle avait un jour cessé de se focaliser sur une nomination qui ne venait pas, qui la limitait, et avait retrouvé du plaisir, une plus grande liberté à jouer les rôles qu’on lui confiait. Et ce sont des mots, mais c’était aussi perceptible quand on la voyait en scène. Qui faut-il être pour atteindre cette sagesse sans résignation ?
Et je me revois avec mes élèves adultes, à distance du quasi-burn-out et du complet cancer, la joie qu’il peut y avoir à inventer ce qui est déjà là. Tout est déjà là, mais que de détours et de sourire vieux de mille ans pour y parvenir — si tant est qu’on parvienne jamais à s’y maintenir. Là est-il jamais ici ?
Avant le screenshot, je n’avais pas vu le tractopelle, l’image comme le corps en chantiers.
Parenthèse technique : ses gestes si libres et déliés ne le seraient-ils pas notamment en raison de ses bras sont souvent en arrière de la seconde ? (Le dos et le centre qu’il faut pour maintenir cela…)
L’anxiété revient avec ponctualité pour ma reprise. C’est une manière policée de le dire ; j’ai plutôt l’impression qu’elle me fond dessus, rapace qui brasse à coups d’ailes tout ce que je n’ai pas fait, que j’ai à faire, qui pourrait survenir. Je lui fourre un bonbec bleu dans le bec. Prends ça.
Une collègue que j’apprécie et admire fête son entrée dans la trentaine. Elle a prévu chouquettes, brioches aux pépites de chocolat et jus de fruit pour la réunion. J’ai prévu un détour par le Furet du nord pour lui trouver un petit cadeau. Au rayon papeterie, j’hésite sur le modèle, il lui faut quelque chose de plus sobre que ce vers quoi je me tourne spontanément, pas trop petit, qui pourra résister une année, et ligné pour accueillir ses notes ultra-propres soutenues aux Stabilos ocre et autres nuances colorées sans être vives. En la voyant sortir son carnet, dont je n’avais pas mémorisé précisément l’aspect, je souris intérieurement : c’est globalement la couleur et le format que j’ai choisi. Et si l’envie de changement la prend, un ticket d’échange est glissé dans le carnet.
Après la réunion (trois heures tout de même) où je ne sers pas à grand-chose, mais où j’apprends qu’une cicatrice se masse dès quinze jours après l’opération (de fait, je suis bluffée, je n’ai jamais vu et ne distingue toujours pas la cicatrice de quinze centimètres de cette collègue qui a eu un cancer dans sa vingtaine), c’est le cadeau de JoPrincesse que je passe chercher chez Meert. J’ai besoin de faire taire ma radinerie et de penser davantage (d’anticiper davantage des attentions) aux gens que j’aime ou apprécie.
Pendant le cours du soir, mes élèves adultes doivent me rappeler de faire attention. Mon bras droit est coincé dans une couronne ratatinée.
Bonheur de rentrer et qu’il soit là.
Mardi 2 juin
Pendant la barre au sol, je dois penser à en soustraire une au quatre pattes. Pas de poids sur le bras droit.
Mercredi 3 juin
Jeudi 4 juin
J. débarque avec un cadeau dans une pochette en tissu. Elle a apprécié son année. Mes cours, les exercices au sol, « ça a débloqué des choses ». Je suis d’autant plus surprise et touchée que je n’en avais pas la moindre idée, je n’ai pas du tout eu l’impression de la faire progresser. On ne sait jamais, en fait. Surexcitée, je fais sniffer à tout le monde le petit sachet de lavande qui accompagne un produit de beauté à la fleur d’oranger (que je ne suis pas certaine d’apprécier davantage qu’en pâtisserie).
À la fin du cours, coaching express de variation. J’adore ça, chercher comment faciliter le mouvement, jouer sur tel ou tel pré-mouvement, appui, regard…
Vendredi 5 juin
Créer un adage pour l’audition d’une élève : je fais ça appuyée au manteau de la cheminée en espérant que ça la mettra en valeur (l’élève, pas la cheminée). Filmée en contre-plongée, ma jambe atteint des hauteurs mensongères.
Le curry japonais de Ginza ramen n’a pas la profondeur des ramens… je préfère celui du boyfriend, un peu déçu que je le sois.
Samedi 6 juin
Je propose aux enfants des ateliers de composition pour alléger la journée, ils sont ravis. Après le déjeuner, les élèves ont d’office les pointes au pied : elles ont manifestement hâte de reprendre, après les répétitions du spectacle sur demi-pointes.
Lundi 8 juin
Un SMS de rappel m’a appris l’existence de ce rendez-vous quelques jours auparavant. J’ai googlé le nom de la doctoresse : chirurgienne, pas oncologue. J’en ai déduis que c’était pour vérifier l’état de la cicatrice. Ça a été le cas, mais pas seulement et, d’avoir ravalé mon impatience en amont (ainsi qu’au cours des cinquante minutes de retard), j’ai été prise de cours. La chirurgienne m’a annoncé qu’elle n’avait pas de bonnes nouvelles. Ce n’est pas bon quand un médecin vous annonce ne pas avoir de bonnes nouvelles, avec une tête de circonstance. Je n’ai d’abord pas arrêté de la couper de mes déductions à côté de la plaque.
Moi — Il va falloir enlever la chaîne ganglionnaire, alors ?
Elle — Non.
Moi — Ah, c’est quand même une bonne nouvelle, alors !
Je n’étais pas en train de voir le verre à moitié plein, seulement de refuser de le boire. Ce n’était pas de l’optimisme, c’était de la peur. Si je parle, si je suis optimiste, si je l’interromps, alors je ne saurai rien, il n’y aura rien à savoir. Quand enfin je me tais, quand enfin je fais taire l’appréhension qui n’en reste pas moins présente, elle m’explique qu’il va falloir réopérer. Le tissu autour de la tumeur est plein de micro-lésions pré-cancéreuses. On peut en ôter une nouvelle partie, en espérant en retirer assez, mais avec le risque que ce ne soit pas assez et de devoir opérer une troisième fois. Esthétiquement, ce ne sera terrible, il y aura des creux et des bosses. L’alternative, c’est de procéder directement à l’ablation et d’amorcer une chirurgie réparatrice (qui nécessitera de toutes façons une autre opération). Élaborer la compréhension de cette alternative (l’ablation ou… quoi ? une nouvelle masectomie partielle suivie d’une ablation si ce n’est pas suffisant ? on va s’épargner l’opération intermédiaire) m’aide à ne pas penser à cette nouvelle plus terrifiante : des ganglions atteints (deux) impliquent que la tumeur est du genre à pouvoir se balader dans le corps. C’est peu probable, me dit-elle, mais on va programmer un examen pour vérifier que ça n’a pas essaimé ailleurs. Si je ne comprends pas de travers, on va vérifier qu’il n’y a pas de métastase. C’est peu probable. Dire que la tumeur avait un aspect rassurant, dixit la première radiologue.
Je vous raconte ça posément, mais sur le moment, la compréhension est entravée par la panique, qui monte au-dessus du masque chirurgical que je porte pour éviter de tousser sur des gens potentiellement immuno-déprimés. L’infirmière, dont j’ai lu et n’ai pas retenu le prénom sur un gros badge rond fleuri d’un rinceau tandis qu’elle épilait les dernières croûtes de la cicatrice, me tend une boîte de mouchoirs, je me mouche par en-dessous. Il est aussi question de cathéther, je grimace, le gros rond qu’on garde sous la peau, je vois très bien (ma mère en a eu un), rien que le visualiser, l’idée d’un corps étranger dans le mien me fait mal.
Vous êtes accompagnée ? Oui, non, je suis venue seule mais des câlins m’attendent à la maison. Allongés l’un contre l’autre, ma tête entre ses mains, rien ne compte plus que fusionner avec son sweat gris. La peur se transforme en excitation, et l’excitation retombée emporte avec elle la peur comme l’eau chaude du bain la fièvre en refroidissant.
De l’épuisement lacrymal encore chez le généraliste. J’avais pris le rendez-vous pour obtenir une ordonnance pour la rééducation — la chirurgienne me l’a faite dans la matinée. On parle arrêt, psychologue, il me répète que chacun est différent, comprend que la dimension sociale de mon métier puisse m’aider, et m’épuiser, souligne qu’il risque d’y avoir un contraste pas facile à vivre entre la dimension festive du spectacle de fin d’année et moi qui ne vais pas bien.
J’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs journées quand je reviens du théâtre — tardivement car je suis restée en spectatrice pour voir les autres groupes passer. J’aime l’atmosphère feutrée des théâtres, la nuit en pleine journée, les fauteuils en velours, l’échauffement dans des espaces réquisitionnés au petit bonheur, les corrections données au micro, monter les marches à toute volée pour prendre de la hauteur et vérifier que les lignes sont alignées. Je trébuche sur les prénoms, qui me viennent encore moins facilement que d’ordinaire, et sur les sièges qui ne se replient pas d’eux-mêmes dans les rangées non éclairées. Les lumières transforment la choré en chorégraphie et les costumes un peu moches en costumes stylés. Ça rend bien, malgré les couacs. Devant la vidéo, les élèves sont surprises : le résultat est meilleur que leur ressenti.
M’enthousiasmer pour les choré des autres (je ne veux que des spectateurs comme toi, se réjouit la directrice) et discuter avec les unes et les autres m’aide énormément. Sur scène, je découvre autrement des élèves qui sont ou ont été les miens : les débutants de l’an passé, pantalons fluides et ports de bras qui tentent de l’être, des élèves de barre au sol en classique, chauffe troquée contre un jupon à paillettes, de classique en hip-hop, tenue des bras escamotée.
Mardi 9 juin
Après 5h30 de sommeil, réveil dans la toux, je n’ai qu’une envie : tout arrêter. Je négocie avec moi-même, jeudi plutôt que lundi dernier ou à venir, assurer les répétitions sans assister au spectacle. Quand j’ai repris pied dans la journée, la semaine semble à nouveau à ma portée. La répétition du soir me fait découvrir d’autres chorégraphies d’autres groupes.
L’ingé son et lumière me demande si on peut changer ce rose, là, ça lui sort par les yeux. J’en suis ravie, soulagée même, je n’osais pas. Rouge, nous sommes d’accord. Quand j’ai indiqué rubis sur la conduite lumière, je pensais aux reflets sombres de la pierre, aux costumes de Jewels ; lui a entré, perplexe, la valeur hexadécimale associée au terme, débouchant sur ce rose fuschia. Le rubis balanchinien serait-il grenat ?
Dans la journée, rendez-vous avec mon ostéo grand manitou qui, à l’aide de son appareil électrique, dénoue les adhérences autour des cicatrices et me rend une plus grande liberté de mouvement.
Mercredi 10 juin
Les parapluies, j’ai oublié d’aller récupérer les parapluies à l’école ! H. me sauve la mise en faisant l’aller et retour.
Les plus jeunes ont du mal à se repérer sur scène et les lignes serpentent beaucoup. Heureusement des profs plus habitués m’aident à les placer : regardez les pieds de la copine, les vôtres doivent être au même niveau. Parmi les absentes, deux petites filles en classe verte, c’était prévu, et une enfant qui n’était pas là au dernier cours, dont les parents n’ont pas réglé le costume ni répondu à nos messages… Concertation rapide, je prends la décision de la retirer de la chorégraphie pour éviter de perturber les autres le jour J. Bien plus tard dans l’après-midi, alors que tous ses camarades sont reparties, la petite fille arrive avec sa nouvelle nounou, et on est bien embêté de devoir expliquer qu’on a tout changé en son absence et que, sans répétition sur scène, il n’y aura pas de spectacle…
À midi, je ne remets plus la main sur mon téléphone… encore perdu. L’histoire se répète, le drame devient comédie, et je n’ai plus l’énergie, je suis les autres à la crêperie où j’ai repéré un chocolat liégeois avec sauce chocolat et chantilly maison, qui tient ses promesses. La directrice me suit dans ma gourmandise et nous invite tous. Repue, j’arpente les rangées du théâtre avec une lampe de poche et finis par retrouver mon téléphone sur un siège rabattu où j’ai dû m’appuyer (et ma poche se déverser) — au balcon, d’où je vérifiais la géométrie des ensembles.
Les lignes serpentent moins mais restent approximatives avec les groupes suivants. La même chorégraphie sera dansée le samedi par les enfants d’une antenne de l’école, le dimanche par ceux de l’autre. Ils se croisent pour la première fois et j’ai beau leur expliquer que c’est comme ça chez les pro, on appelle ça des distributions, je sens qu’ils sont un peu vexés, leur sentiment d’être unique froissé. Les bouches se referment, les têtes se détournent et c’est vite oublié dans l’ivresse de la scène. En lumières et costumes, le spectacle est là, malgré les couacs qui fourmillent.
C’est un moment délicat où je dois commencer à troquer mon radar à erreurs, qui pique mon regard vers les pieds en serpette, les ports de bras désynchronisés, une orientation faussée, pour une vision d’ensemble qui balaye les scories bien naturelles et sache apprécier tout ce que les enfants ont fait, pour les en féliciter et les encourager. J’ai encore trop d’insécurités en tant que professeur, trop peur d’être jugée par mes pairs, pour que cela me vienne aisément, mais je me force, je m’efforce de ne pas reporter mon stress sur les enfants.
En découvrant depuis la salle les chorégraphies des autres groupes, j’ai confirmation de ce que je suspectais : les miennes sont un peu trop rapides pour la tranche d’âge à laquelle elles correspondent. Pour des changements de pied ou des sissonnes, par exemple (ce sont des sauts), les autres professeurs ajoutent un temps de récupération avant et/ou après, quand, sur un tempo similaire, j’enchaîne les deux. Je tente de me rassurer en me disant que chaque parti-pris a son intérêt : je gagne en élan ce que je perds en propreté, le mouvement est moins raffiné mais sans temps mort.
Jeudi 11 juin
Rendez-vous pour une scintigraphie : je suis un peu surprise, j’ai déjà fait cet examen. On m’explique que je l’ai fait pour le sein, et que cette fois-ci, c’est pour le cœur, pour vérifier qu’il est en état de supporter la chimio (il est en bon état pour). Cette fois, je dégaine mes bouchons d’oreille.
J’accompagne le boyfriend tester d’autres ramens, dans un restaurant du centre de Lille cette fois. La version VG est copieuse, noyée dans une sauce au sésame mousseuse, crémeuse, que j’imagine à base de tofu mixé, mais non, c’est du lait végétal, m’explique la serveuse dont le tatouage et surtout le maquillage rose-orange m’hypnotise. Les gyozas revisités en entrée font mon délice tout en décevant le boyfriend ; pour lui, le maïs et la patate douce les font davantage ressembler à des empanadas. Il a beau m’inviter, les prix me corsètent un peu le plaisir ; j’ai l’impression de ne pas apprécier à la hauteur de ce que cela coûte.
Le soir, j’assure mes trois cours histoire de dire au revoir à mes élèves et d’engranger quelques revenus supplémentaires avant l’arrêt.
Vendredi 12 juin
L’œil du cyclone : journée off avant le week-end de folie.
Samedi 13 juin
Je donne mes derniers cours au conservatoire et, quand la journée est finie, elle commence, je trace au théâtre et enchaîne. Il y a du bruit, beaucoup de bruit, de monde, cinquante, soixante enfants dans une salle sans fenêtre, et encore je ne suis pas du côté coiffure, saturé de laque. On essaye de rassembler ses ouailles (merci le costume jaune, digne des dossards fluo des centres aérés), on rajuste une mèche, on demande de nouer les élastiques des chaussons, on le fait soi-même, accroupi dans la nuée de mômes survoltés, que l’on fait sortir à tour de rôle dans le couloir plus frais, moins saturé, pour qu’ils s’aèrent — je n’ose imaginer ce que ça aurait donné en pleine vague de chaleur (heureusement, dehors, on supporte des manches). L’attente est infinie, ils s’ennuient, puis c’est au tour de mes poussins jaunes de danser sous la pluie. Les deux petites filles qui étaient en classe verte et n’ont eu aucune répétition sur scène se trompent de côté, c’était à prévoir, mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que ce serait au moment de sortir les parapluies ; elles ne me l’avaient jamais faite, celle-là, sortir deux parapluies du mauvais côté, si bien que deux élèves rentrent sans et miment la fin de la chorégraphie avec un accessoire fantôme. Je regrette d’avoir sorti la petite fille absente de la chorégraphie ; à ce point d’anarchie, ça n’aurait pas changé grand-chose…
À un moment en coulisses, j’aperçois comme derrière une musique extradiégétique toutes les ombres en tutu, la lumière qui fait vivre la poussière, je pense brièvement à ce qui sera quand cela ne sera plus et ça me serre la gorge, je ne suis pas loin de pleurer, ça ne va pas le faire sans un Stresam, ça le fait avec.
Il n’y a pas de retour dans les loges, si bien que pour savoir où on en est, s’il est temps ou non de faire monter nos groupes en coulisses, on monte et on descend sans cesse les escaliers qui mènent au plateau, on demande à voix basse où on en est, qui est sur scène, les costumes rouges, là, c’est quel groupe, on cherche dans la liste pour le coup placardée dans tous les couloirs, c’est amour/haine eux ou ordre/désordre ? Et je redescends, j’annonce à mes élèves en tutu bicolore encore six ou sept danses, encore un quart d’heure, et ils trouvent que ça fait longtemps qu’il reste un quart d’heure-vingt minutes, réponse que je leur donnais un peu plus tôt à l’aveuglette.
Enfin, il est l’heure de monter sur le plateau, on stocke les élèves derrière le rideau, les enjoignant à rester derrière le scotch blanc, on explique en chuchotant qu’il y a des changements rapides, des danseurs vont courir à toute vitesse pour passer de cour à jardin, de jardin à cour, reculez, répète-t-on, en faisant cordon de sécurité avec nos corps. Enfin, c’est à elles pour de bon, excitation, elles rentrent sur scène dans le noir et la musique démarre et c’est trois minutes de trac par procuration pour la prof foldingo plus stressée que les élèves, à ne rien pouvoir faire que passer d’une rue à l’autre pour apercevoir ce sur quoi on n’a plus aucune prise, à comptabiliser mentalement les couacs dont on minorera juste après l’importance auprès des élèves et à capter des instants de beauté. Hop, hop, hop, chut, on redescend.
Quand tous les enfants sont passés, que c’est passé trop vite, on les rend aux parents à l’entracte, deux camps massés de part et d’autre d’une porte une personne, à essayer d’apercevoir et de reconstituer des paires, sous la houlette d’un vigile de sécurité et d’une ou deux prof et bénévoles. Laissez passer la miss, ses grands-parents sont là ; est-on sûr que maman a bien eu le message, attends je vais voir si elle n’attend pas à jardin.
Après, c’est le calme. Je n’ai plus qu’à observer depuis les coulisses mon groupe d’adultes qui a fait son filage et la reprise sous la houlette de ma collègue de jazz (je me suis permis de reprendre les comptes du manège et oh comme tu as bien fait). Je leur laisse le trac cette fois-ci, j’ai confiance. Ou l’épuisement m’y mène. Ne reste plus que l’émotion de les voir là, de profil et tronquées, sous la lumière dorée, et elles sont tellement belles si vous saviez, dans l’atmosphère aquatique de la scène, quelques minutes en apnée de beauté. Je le vis comme si j’y étais, et contrairement à d’autres moments, sans regretter de ne pas y être car j’y suis, avec elles.
Quand tout est fini mais qu’il faut encore attendre que le spectacle se termine, je discute dans les loges avec mes adultes et leur mari, qui se préparent pour leur danse rock. De longues robes tout juste fleuries apparaissent puis disparaissent quand leur tour approche. Les couloirs, l’escalier en colimaçon, jusqu’à la petite fenêtre ouverte sur le dehors anachronique me rappellent à leur manière le théâtre Montansier de mon adolescence, après une semaine de répétition passée à caresser les tissus veloutés des fauteuils et à lever la tête vers les balcons, les moulures, le plafond, tout ce qui fait un théâtre à l’italienne. Je n’avais pas ressenti cette bouffée de nostalgie dans les salles modernes où j’ai pu danser et faire danser ces dernières années.
Quand on me confirme que les professeurs montent sur scène lors des saluts, je me félicite mentalement d’avoir choisi un T-shirt pas trop dégueu ce matin au cas où. Le cas avéré, je m’avise que j’ai l’air d’un épouvantail, me recoiffe et emprunte du fond de teint, vite fait, participer à l’effervescence, à retardement. Ma collègue de jazz a fait péter la robe de soirée, une robe qui flotte derrière elle et ses tatouages, elle est sublime. (Et me porte tout au long de la soirée : elle sait, pour moi et ce que c’est ; ses attentions discrètes et énergiques m’aident énormément.)
Est-ce qu’on emporte la rose ou est-ce qu’on la laisse pour demain ? Demain, il y en aura une autre, je repars en métro avec ma rose rouge. Le chat apprécie, lèche et mordille goulûment le plastique, demain jouera avec le bolduc rouge, l’effilera en plusieurs brins quand on le tirera de sous sa griffe ou son croc.
Dimanche 14 juin
Re-belotte, par-delà la fatigue, avec un groupe en moins. Cette fois, je me faufile dans les coulisses pour tenter d’apercevoir les autres chorégraphies. M’étant sentie un peu pouilleuse la veille, j’ai préparé une robe rouge et des sandales assorties pour les saluts, mais je suis encore en décalé, les tenues des autres professeurs sont aujourd’hui plus relâchées.
Des gobelets en plastique suivent la tempête. Ceux qui ignorent que je ne bois pas me recommandent d’y aller mollo sur le punch, il est *moue ou geste du gobelet indiquant une teneur particulièrement élevée en rhum*. Littéralement entre deux portes, je me retrouve à discuter avec une ancienne élève de l’école, présente élève du conservatoire (mais pas dans mes classes), un peu déçue de ne pas avoir été prise dans la section qu’elle voulait. Tu seras là à la rentrée ? me demande la directrice, au courant du cancer. Je n’ai pas encore le protocole, j’ai encore un espoir que, et pas envie de perdre mes heures, alors je réponds que oui, que de toutes façons je la tiens au courant.
C’est étrange ensuite de se retrouver seule dehors pour rentrer.
Après-midi de rendez-vous pré-op (élision de -ératoire) après un dernier cours de stretching postural (je ne vais pas pouvoir bouger pec’ et épaules comme ça avant un moment).
L’injection dans le sein se passe bien.
La scintigraphie se passe bien (en se bouchant les oreilles parce que la ventilation de la pièce est terrible pour les acouphènes). Un serpent en peluche est scotché au bras de la machine et d’autres peluches peuplent les étagères ; il y a donc des enfants qui ont déjà des substances radioactives dans le corps.
Le « repérage » se passe beaucoup moins bien. C’est comme pour un vaccin, mon cul. C’est peut-être la même aiguille fine, mais un sein n’est pas un bras. Surtout, l’aiguille ne se contente pas d’entrer et sortir pour délivrer son produit (comme c’était le cas pour la première injection). Là, il faut viser, déplacer l’aiguille un peu plus à droite, un peu plus à gauche, appuyer avec la sonde d’échographie pour s’orienter, re-piquer ailleurs pour tenter d’avoir un meilleur angle, échouer et recommencer. Je n’arrive pas à retenir des larmes. Peur ou douleur ? me demande-on sans s’arrêter. Un mélange de douleur et de panique, je réponds, tentant d’expliquer ce qui s’était passé avec l’interne qui avait galéré à placer son aiguille et percé le sac dural lors de l’infiltration pour ma hernie discale. Mais contrairement à ce que je crois au début, l’interne n’est pas en cause ; quand sa supérieure prend le relai pour tenter un autre angle qui fasse moins mal, elle me fait tout aussi mal, plus même, et reprend (repique) le chemin initial. À ce stade, je ne cherche plus à cacher mes larmes, je sanglote et ne cesse de me mordre la phalange de l’index que pour répéter que je suis désolée. La radiologue me demande si c’était aussi douloureux pour la biopsie, c’est la même aiguille que pour l’anesthésiant. Clairement pas. Je ne dis ni ne pense sur le moment que le mot-clé n’est pas aiguille, mais anesthésiant. Une unique piqûre qui anesthésie, c’est très différent de se faire trifouiller le sein sans anesthésie, connasse. La colère qui me dicte cette apostrophe ne me vient que bien plus tard pourtant, et se tourne d’abord contre moi-même : on m’inflige une douleur et moi, au lieu de protester et de réclamer une anesthésie locale, je m’excuse de sangloter ? Ça me fout en rogne.
Je regrette de ne pas être restée dans l’hôpital où j’avais amorcé mon suivi : la radiologue avait pris le temps de m’expliquer le geste en amont, entendu mon expérience et attendu que l’anesthésie fasse réellement effet, proposé de faire une pause quand elle me voyait en difficulté et m’avait rassurée tout du long. Rien à voir avec ces deux médecins qui quittent à peine leur écran des yeux et semblent surprises de la douleur qu’elles infligent (alors même que la première radiologue savait que ça risquait d’être plus douloureux sur une poitrine jeune, plus dense — l’IRM a confirmé : densité D, la plus élevée).
La guérison et le soin : deux chapitres distincts dans la bande dessinée d’Alix Garcin, Impénétrable (histoire d’amour et de vaginisme). Peut-être serai-je mieux guérie ici, mais pas aussi bien soignée. La fin de journée est difficile, la douleur (qui a disparu environ vingt minutes plus tard) a fait monter mon appréhension de l’opération.
Mes amies m’ont envoyé la Reine Astrid et la Mère de Famille à la rescousse : je découvre des gingembrettes et dans le colis de Lne et dans celui de JoPrincesse. Je suis à deux doigts de pleurer en lisant tous les petits mots que cette dernière a scotché à chacun des innombrables items de son colis. Ça déborde d’amour, comment a-t-elle trouvé, pris, le temps de faire ça avec deux enfants à s’occuper, alors que je loupe la plupart des anniversaires depuis quelques années ? Quant à Lne, je n’étais même pas là pour l’enterrement, le début du deuil ensuite, je n’ai rien songé à envoyer. Je ne soigne pas assez mes amitiés, et le boyfriend de me remettre sur les rails : on me dit qu’on m’aime et moi je sens nulle en comparaison ? Ce n’est pas l’effet escompté, ce n’est pas ça qui compte. Il y a même des petits stickers en relief dans le couvercle de l’un, et une sorte de papier bulle entièrement cartonné dans l’autre, qui donnerait presque au chat l’envie de faire le vrai chat en jouant avec le carton. (Je suis émue.)
HOCUS POCUS I CANNOT FOCUS <3
Vendredi 22 mai
De l’autre côté de la cloison, le réveil sonne à 5h30. Je me lève, coupe le mien, réglé un quart d’heure plus tard et vais réveiller le boyfriend qui s’est rendormi aussi sec. Il m’accompagne pour la journée, et ça change tout.
J’ai à peine le temps de rapprocher deux fauteuils dans la salle d’attente que déjà mon nom retentit. La dame qui m’enregistre trouve que nous sommes bien assortis, lui et moi. Ce n’est pas la première fois qu’on nous le dit, dans ces mêmes termes. Assortis. Nous n’avons pourtant pas du tout la même allure. Il faut croire qu’être assortis, c’est avoir l’air amoureux. Nous le sommes, et il déborde tant de tendresse aujourd’hui que je veux bien croire que son amour soit visible pour les autres aussi. Ça aide énormément, sa présence, son odeur, ses mains autour de moi, autour de mes épaules, de ma nuque, sur ma cuisse, dans le métro, dans l’attente — et ses mains qui caressent la mienne au réveil…
En tenue dans la chambre, je ne tiens pas en place. Le boyfriend me filme faire quelques pliés en surchaussons et charlotte. L’infirmière qui doit me préparer pour le bloc est avenante dans sa manière de râler — les vieilles infirmières, ce sont les meilleures, décrète le boyfriend qui a malheureusement accumulé une grande expérience du milieu hospitalier (je ne pensais d’ailleurs pas que, se retrouvant tous deux dans une chambre d’hôpital, je serais à ma place et lui à la sienne ; j’imaginais l’inverse). 57 de rythme cardiaque, vous êtes sportive, c’est ça ? J’échappe in extremis à la pose de cathéter en avance ; on me le mettra au bloc. Un infirmier nous y mène, moi et un vieux monsieur qui attendait seul dans la salle d’attente — tir groupé et questions alternées. Il a été routier pendant 46 ans, après avoir travaillé à la mine. Assis dans la mini salle d’attente des blocs opératoires, il m’apprend qu’on va l’ouvrir de là à là, toute la gorge, et que l’opération devrait prendre quatre ou cinq heures. Il ne pensait pas vivre ça à 80 ans.
Les infirmières du bloc sont adorables, je me retrouve à causer danse sous une couverture ultra chauffante. L’une d’elles s’était inscrite sur liste d’attente à la barre à terre que je donne et n’avait pas été recontactée par l’école ! Les affinités entre le milieu médical et la danse n’en finissent pas de me surprendre…
La pose du cathéter est un petit miracle, je ne sens presque rien. On avait donc raison sur Mastodon, les infirmières de bloc n’ont rien à voir en termes de dextérité, des doigts de fée ! J’ai pensé aussi au conseil de bien expirer au moment où l’aiguille s’introduit.
La chirurgienne (qui n’est pas celle que j’avais rencontrée) me demande mon nom, prénom, ma date de naissance. Ce n’est qu’une de la dizaine de fois de la journée ; l’anesthésiste (que j’avais rencontré et qui est lui aussi remplacé par un autre collègue) m’avait prévenue. J’ai pris le pli et décline les informations attachées à mon poignet ; je coïncide avec moi-même, formidable. Pourquoi suis-je ici ? Pour un cancer au sein droit. Chacun sait son rôle et le récite. Et quel type de cancer, quelle intervention ? Oh, interrogation surprise. Je me ressaisis, mentionne la tumeur, le ganglion sentinelle et ce qui pourrait résulter de son analyse : toute la salle rigole de ma récitation bien apprise, qui outrepasse manifestement la réponse attendue.
On me demande de respirer amplement à coup de grandes inspirations et expirations dans le masque. Tiens, je sens que ça commence à faire effet, le cerveau un peu engourdi, je parle encore. Je ne me sens absolument pas partir, ni revenir d’ailleurs, il y a juste ma tête qui part en réflexe de droite et de gauche. Quelqu’un s’en enquiert, mais non, je ne contrôle pas le mouvement. Cela ne doit pas être très courant, parce que je les entends aller chercher confirmation auprès de quelqu’un d’autre, est-ce qu’il y aurait un problème ? Il n’y en a pas, c’est juste désagréable. J’arrive à attraper plusieurs secondes d’affilée de la salle de réveil, quelqu’un en blouse à un poste de travail, un élément vertical au mur, d’autres blouses blanches, un autre lit à ma droite, rideau tiré, et un autre encore qu’on manœuvre pour installer à ma gauche, l’un des deux avec du diabète, j’entends, les yeux déjà refermés. C’est manifestement assez pour me ramener en chambre, je ne vois rien du trajet mais je sens que ça roule, et j’ai encore quelques réflexes de tête, qui estourbissent. Les doigts du boyfriend caressent mes mains à travers la poignée du lit et j’émerge peu à peu, tête tenue du côté droit pour ne pas relancer le réflexe qui surgit manifestement quand je tente et échoue à la tenir au milieu. Il y a de l’eau et un affreux jus d’orange à base de concentré dont j’aspire quand même le sucre à la paille. Un peu plus tard, je répète avec plaisir (quoiqu’avec précaution) la collation de ma précédente visite, et ça tourne un peu moins. J’émerge et me repose, en alternance ou en même temps, je ne sais plus trop. Le boyfriend lui aussi somnole les bras croisés sur la tablette du lit — glisse et manque de tomber lorsqu’il s’endort vraiment. Les pins autour de l’hôpital lui ont déclenché un début de réaction allergique…
Les visites des infirmières rythment l’après-midi. Au fur et à mesure, je comate moins et je patiente plus, on ne me fait plus remarquer ma « petite tension » et je peux enfin me lever et aller faire pipi (la libération que c’est après six heures, plaisir plus grand encore que de manger, je n’aurais pas misé dessus). Je regarde, puis lis et enfin répond aux messages que ma famille, mes collègues et mes amis m’envoient en nombre, jusqu’à ce que le flot se tarisse, je scrolle, repose le téléphone, somnole, le reprends tandis que le boyfriend somnole. Insensiblement, je commence à m’ennuyer. L’heure du goûter est déjà passée quand la chirurgienne passe me voir après ses blocs, et sonne l’heure de la libération — à ceci près que le taxi est réservé pour une heure plus tard. Nous attendons tranquillement sur une table de pique-nique dehors. Pas très loin, tout une assemblée parle (les adultes) et joue (les enfants) sur la pelouse : un mariage, 40 personnes quand même, disait une hôtesse d’accueil à une autre quand j’ai récupéré les papiers pour le taxi. Sortant du service d’oncologie, on se demande forcément s’il s’agit d’un mariage qui était prévu et a eu lieu à la date prévue et tant pis pour les circonstances ou si ce ne serait pas plutôt quelqu’un qui se marie avant de mourir, pour mettre son +1 en sécurité et faciliter l’héritage.
Sur le trajet du retour, le conducteur passe plus de temps à regarder son téléphone et à régler l’administratif de ses courses que la route. Je frémis quand il sort une pochette de la boîte à gant et en extrait des ciseaux pour couper lui-même le bracelet d’hôpital de la femme complètement perdue qui partage avec nous le taxi, ou quand il scanne un papier en s’insérant sur l’autoroute. La conduite automatisée a bon dos, les écarts se ressentent. Ce serait quand même con de sortir de chirurgie et de mourir d’un accident de la route.
Chez soi, enfin, et un chirashi de fête pour fêter ça (saumon, dorade et mangue avec une sauce coco-curry, c’était une première).
Samedi 23 mai
L’anesthésie générale peut perturber le sommeil. J’ai dormi trois heures. Le boyfriend lui dort pour deux.
Jusque là, le cancer était abstrait, une maladie sans symptôme. L’opération l’a inscrite dans mon corps, la douleur lui donne une réalité. Vague ressentiment envers mon corps. Dermatillomanie. Hâte de pouvoir enlever le bandage qui m’écrabouille le sein et me pince l’aisselle. Douche en forme de toge romaine, en évitant le côté bandé. Je ne suis vraiment pas gauchère.
Je n’irai pas voir mes élèves danser. À la place, je vais au bout de la rue, c’est bien assez, acheter des glaces. C’est à nouveau, soudain, l’été. À circonstances exceptionnelles, écarts mesurés : je goûte à ces framboises enrobées de chocolat glacé.
La pizza est encore meilleure que dans mon souvenir : j’avais bien mémorisé l’alliage incroyable du jaune d’œuf et du pecorino, mais oublié le contrepoint du poivre — cette surprise toujours renouvelée de l’effet produit par un bon poivre. (Il faut juste me lever pour avoir la force de couper la pâte sans forcer sur le bras.)
La douleur revient après le repas, je ne comprends pas tout de suite, puis me souviens de la veille : le ventre plein, la respiration se fait davantage au niveau de la cage thoracique et tire sur le bandage / la cicatrice. La respiration ventrale se remet en place avec la digestion.
Un seul épisode de Full Metal Alchimist et je sens enfin ma tête, mon corps qui cède à l’approche du sommeil. Je tire le rideau sur le jour encore là.
Dimanche 24 mai
Neuf heures de sommeil et une couette plus légère vous rendent de suite plus guilleret.
Je comprends pourquoi ma maman s’était voûtée lors de son cancer : la posture évite de tirer sur la cicatrice à l’aisselle.
Le soir, la douche est à nouveau autorisée. Le boyfriend m’aide à retirer le bandage et, seule sous la douche, je découvre le massacre. Que le sein soit jaune et d’autres couleurs et tout déformé, je m’y attendais, on m’avait prévenue — qu’il allait rapidement retrouver sa forme aussi. En revanche, je n’avais jamais vu de cicatrice fraîche. Je fréquente celles du boyfriend depuis un moment, et elles sont de tailles, mais je ne les ai jamais vues que cicatrisées, déjà blanches. Là, c’est gonflé, gondolé, rougeâtre ou violacée, je ne sais pas, je ne regarde pas assez longtemps pour être capable de décrire précisément ce que je perçois grossièrement comme une grosse limace. Ça me dégoûte. Viscéralement. Le visuel, mais aussi ce que ça révèle, être fait de viande, une viande charcutée qui laisse apercevoir l’intérieur à l’extérieur, comme une chair en putréfaction.
Lorsque le boyfriend m’a calmée, après m’avoir récupérée en pleurs (« Je me demandais quand tu allais te prendre le mur », quand et pas si, il était même surpris que ça n’ait pas eu lieu avant, de voir son corps malmené), il examine la cicatrice et déclare qu’ils ont fait du beau travail. Je me demande comment il peut déceler quoi que ce soit de beau dans cette grosse limace dégueu, et qu’est-ce que ça aurait été si ça n’avait pas été du beau travail.
(Rétrospectivement : je croyais que c’était l’état de la peau alors que c’était de la colle, bordel, de la colle qui faisait gondoler une chair inflammée. Les chirurgiens pourraient prévenir.)
Le boyfriend est le meilleur soutien qui soit et puisse exister : de tout cela (et de bien pire), il a fait l’expérience dans son propre corps, et pour autant, cette expérience, il sait la mettre à distance, ne pas minimiser ce que je vis parce que lui a vécu pire. Il accueille et me rassure justement parce qu’il ne cherche pas à me rassurer (tout ira bien, ça va aller, ne t’inquiètes pas, ça sera vite derrière toi, c’est pris à temps, ça se guérit bien, qu’est-ce que je peux faire, surtout n’hésite pas si tu as besoin de quoi que ce soit). Ça ira, mais ça ne va pas pour le moment, et ce moment je peux le vivre dans ses bras. Ça ira mieux d’autant plus vite que je peux aller mal.
Lundi 25 mai
Je ne me douche pas pour ne pas être confrontée à la cicatrice. J’annonce au boyfriend la traiter par le déni, il approuve.
Jusque-là, je me sentais étrangement non pas en convalescence, mais en vacances. La douleur recentre, et la sensation de liberté mentale est extraordinaire. Rien n’est mon problème.
Nuii du jour : cookies & cream
Mardi 26 mai
Tartine myrtilles-peanut butter, nouvelle obsession
Tartine de chat
Entre la chaleur et l’immobilité, je n’y tiens plus, je pars me promener au parc Barbieux. Même avec la brassière fournie après l’opération, il me faut horizontaliser mon déplacement, minimiser autant que possible les hauts et bas de la marche.
Fin du week-end prolongé, les messages reprennent, sur Outlook, sur WhatsApp, le planning de l’an prochain à approuver, les cours à annuler ou pas à cause de la chaleur (studios sous verrière sous les toits), est-ce que tu peux me renvoyer les musiques, je ne les ai pas téléchargées tout de suite et WhatsApp ne me le permet plus ? J’ignore ce qui peut attendre, renvoie les musiques, puis relis et corrige les quatre messages différents à distribuer à mes quatre cours du mercredi après-midi pour qu’ils puissent être imprimés et distribués (tout ça parce que l’école refuse de nous communiquer les adresses mail ; RGPD mon œil, c’est leur précieux fichier client — et du boulot en plus pour nous, qui devons soit nous débrouiller pour imprimer, soit courir après les adresses ou numéros de téléphone et tout ressaisir de notre côté).
Douche-déprime : cicatrices et messages reprennent ressassés face au mur carrelé. Pleurs en sortant. Il faut bien reconnaître que oui, il y a burn-out (me sentir en vacances en convalescence était déjà un indice, on n’est pas censé, je crois).
Nuii du jour : Brazilian nut
Mercredi 27 mai
Les journées déjà passent plus vite dans la chaleur (30°) et la semblance des unes avec les autres : blog, assiette de crudité à midi, torpeur, Full Metal Alchimist après dîner, des quizz musicaux encore après, alors qu’on ferait mieux d’aller se coucher. Le boyfriend table pour moi sur les années 1990, mais c’est dans les années 2000 que je suis vaguement moins mauvaise (j’ai beau avoir 12 ans en 2000, je suis quand même en 2026 assez mauvaise).
Retour médiathèque avec une journée de retard. Je me charge de BD que je porte uniquement à gauche.
Les avis en ligne se lisent parfois comme de savoureux morceaux de micro-blogging. Tel acheteur est content de l’absence d’ouverture de la moustiquaire parce que ses mosquitoes sont particulièrement sneaky. Tel autre… Mais attends, cet avis en italien, je le comprends ? Je le comprends presque entièrement, ça me réjouit, vivent les zanzariere. Je m’enhardis à tenter un avis en allemand (tiens celui-là, me propose le boyfriend en pointant la souris sur du néerlandais), mais j’ai été un peu optimiste, c’est de suite plus laborieux. Cette Allemande a (bien sûr) lavé sa moustiquaire dans un Kopfkissenbezug avant utilisation ; qu’est-ce que ça veut dire Kopfkissenbezug ? un truc qui fait des bisous à la tête ? Ah non, Kissen, c’est coussin, Kopfkissenbezug une taie d’oreiller, va pour une housse de coussin de tête.
Nuii du jour : Magnum
Chirashi
Jeudi 28 mai
Une semaine plus tard, je me retrouve à pleurer en évoquant ce que la psy qualifie de « violence médicale ». J’argue que je n’aurais su dire si c’était la douleur ou l’angoisse qui m’ont fait sangloter sur le moment. Quand bien même est sa réponse. Quand bien même ça n’aurait été « que » de la peur, elle aurait dû être prise en compte. Et ce n’était pas que de la peur, la douleur était réelle, même si je ne saurais la quantifier.
Pourquoi vous ne vous sentez pas légitime ? Je remets cette question de l’antépénultième séance sur le tapis, soulignant le pourquoi rare pour une thérapeute TCC plus axée sur le comment. Je n’ai pas la réponse, mais j’aimerais la trouver, m’attaquer à ça, un travail en profondeur, loin de l’écume remuante de la maladie. La psy n’y va pas par quatre chemins : je ne suis pas encore prête pour ça. Il faut déjà que j’apprenne à me prioriser. Bon.
On parle des réactions des gens au cancer, des réactions trop ou pas assez —vous me l’aviez déjà dit, elle se souvient. Je ne leur jette pas la pierre, aux gens ; pour moi aussi, c’est surréaliste. Mais parfois, ça n’aide pas. Ça se soigne bien, c’est la meilleure, la réaction préférée de la psy ; comme si le faible taux de mortalité balayait d’un revers de pourcentage les opérations, l’inquiétude, la douleur, les effets secondaires. Son ironie me fait du bien. Ça se soigne bien, bah voyons.
Le congé maternité est prévu depuis longtemps, anticipé d’une quinzaine de jours seulement : la psy s’arrête demain. Arrêter les séances à la fin de l’année scolaire ne me semblait pas poser problème pour une anxiété liée au travail, sachant celui-ci calqué sur les rythmes scolaires. Le cancer est arrivée là-dessus, avec sa propre chronologie. La psy me propose un dernier rendez-vous supplémentaire, en visio. Lorsque je questionne la cohérence de cette proposition (m’inciter à lever le pied sur le boulot alors qu’elle-même s’apprête à travailler pendant son arrêt), sa réponse est prête : si elle me le propose, c’est qu’elle le peut ; elle ne le fait que pour deux patientes, moi et une autre, dont elle estime qu’elles en ont instamment besoin. Les autres sont en fin de thérapie ou ils ne sont pas sérieux dans leur suivi ou celui-ci peut sans problème être suspendu quelques mois. Elle me donne aussi deux noms pour poursuivre ailleurs pendant son arrêt. Elle ne le fait pas pour tout le monde (je comprends qu’elle n’ait pas envie de perdre sa clientèle), mais là, elle sent qu’il y en a besoin.
S. rencontre le boyfriend et vice-versa. Le chat pourtant peureux vient la voir puis la renifler. La discussion est joyeuse, la tarte au citron meringuée mangée, la clé du studio, soudain oubliée pour ma remplaçante : S. me sauve en s’en faisant messagère.
Nuii du jour : Brazilian nut
Lecture achevée : Mon mari, de Maud Ventura
La fatigue ensuite s’abat. Full Metal Alchimist, quizz musique et quizz Disney : je n’avais jamais remarqué à quel point les (anciennes) voix Disney sont reconnaissables ; ce sont les mêmes qui font moult doublages.
Vendredi 29 mai
Opération J + 7. Le boyfriend avait par mégarde programmé une alerte hebdomadaire qui nous réveille donc à nouveau à 5h30. Impossible de se rendormir.
Robe T-shirt mais noire mais col bateau mais chignon banane : je me sens un peu classe.
Carte d’identité, carte vitale et carte de mutuelle, bien sûr. Je fouille dans mon sac pour en extraire mon porte-feuille et m’aperçois l’avoir oublié — sur le lit, après utilisé ma CB pour régler un achat en ligne. Il n’en faut pas plus pour que je me mette à pleurer ; j’ai zéro marge émotionnelle.
Le rendez-vous d’oncogénétique est à la fois très détaillé et flou (j’imagine détaillées ses explications et floue ma compréhension). Lorsqu’il me demande si j’ai des questions, je réponds pourtant que non, je n’ai pas spécialement besoin ou envie d’en comprendre davantage. Il ne me tend pas non plus la demi-feuille déchirée sur laquelle il a donc écrit et dessiné pour soutenir son attention à lui. Il y a des lettres en capitales qui listent les gênes les plus susceptibles d’avoir muté, une paire de chromosomes (de gênes ?) bleus avec une mutation boule rouge, des bouts de phrases manuscrites et un dessin d’utérus avec les ovaires entourés et barrés.
Selon la mutation (si mutation génétique on trouve, car la plupart du temps c’est un accident), il peut y avoir besoin de surveiller les seins et les ovaires, ou les seins et la thyroïde… à chaque mutation ses emmerdes spécifiques (il ne dit pas emmerdes). Pour les ovaires, ça implique une petite opération, plus légère que celle que j’ai subie, dont on a pourtant souligné la légèreté, par coloscopie, deux petits trous, vingt minutes, il y a plus d’installation que d’opération… Pour les seins, IRM ou ablation de la chaîne ganglionnaire, c’est un choix personnel. Dans certains pays (sans sécurité sociale), certaines femmes choississent l’opération car c’est in fine moins cher qu’une IRM chaque année. Mais Angelina Jolie a choisi l’ablation, et on peut supposer que ce n’était pour des motif financiers, c’est vraiment un choix personnel.
Au final, on ne complète pas mon arbre généalogique. Je n’ai pas rapporté les papiers fournis, persuadée qu’ils étaient destinées aux personnes ayant des difficulté avec l’outil informatique puisque j’ai tout saisi en ligne. Date de naissance, de décès le cas échéant, cancers et autres maladies graves, âge lors du diagnostic, lieu de traitement… ça m’a pris une bonne heure, avec coups de fil parentaux pour mes grands-parents. Je n’imaginais pas que ces informations m’étaient demandées par un service qui n’en ferait rien, distinct du service avec lequel j’ai rendez-vous. L’oncogénéticien tente de téléphoner à ses collègues, commence le dossier avec moi en l’absence de réponse, puis quand même retente et demande si on pourrait lui envoyer l’arbre anonymisé. Un arbre généalogiqueanonymisé. J’imagine que l’oxymore doit faciliter l’envoi ; conserver uniquement les liens de parenté et les maladies est plus RGPD compatible.
Une prise de sang et il me recontacte dans… cinq mois environ. Selon les résultats de l’analyse de la tumeur, il pourra faire passer ces analyses-ci en priorité, mais dans tous les cas, s’il y en a besoin pour le traitement, ce sera qu’il y aura eu besoin de chimio et dans ce cas, on les aura quand même à temps. Dans trois mois vous serez guérie, m’avait dit la radiologue. Dois-je en conclure qu’elle a été optimiste ou que je peux l’être, que j’ai de bonnes chances d’échapper à la chimio ? J’ai déjà découvert au cours de l’entretien qu’il est peu probable que je doive être réopérée : en général, si les ganglions sont suspects, on s’en aperçoit à l’opération.
Nouveautés arrivées en fin de vague de chaleur : un ventilateur dans le salon ; une moustiquaire dans ma chambre. Avec un élastique pour la fixer au matelas comme un drap housse.
Tu n’as pas du tout envie de reprendre, observe le boyfriend le soir à table. Il a raison et pourtant, je résiste à sa suggestion, qui est aussi celle de la psy, de faire prolonger mon arrêt. Tenir quinze jours jusqu’au spectacle et ensuite, oui, arrêter — évidemment s’il y a chimio, mais même sans en réalité. Le psychisme commence à atteindre ses limites.
Samedi 30 mai
J’exhume et relis les quelques pages d’un projet d’écriture en vers libres sur la danse, le plaisir, la reconversion, cette question de légitimité et le deuil de quelque chose. L’envie de le poursuivre.
Rendez-vous avec mon grand manitou préféré pour aider à la cicatrisation. On part du sein et bientôt la séance de kiné douce se poursuit sur l’heure suivante (quelqu’un a annulé), se transforme en séance d’ostéo et de psy, allongée sur la table de manipulation comme sur un divan (j’ai toujours été assise face à mes psychothérapeuthes).
Symptômes exacerbés, je passe mon temps à m’excuser, puis à m’excuser de m’être excusée quand je me fais rabrouer (pas d’épaules voûtées !). Il faut laisser aux parents leur anxiété et leur culpabilité (non sans avoir fouillé les causes potentielles).
Recoupements avec la psy : la question de la légitimité. Tu priorises toujours l’extérieur plutôt que l’intérieur. Les demandes (sinon contradictoires, difficilement conciliables) me rendent folles parce que c’est de la folie. Faire du mieux que je peux avec ce que j’ai, voilà qui est déjà bien. Tout le monde ne fait pas du mieux qu’il peut, je peux être fière de mon éthique de travail et de mon parcours (c’est évidemment du discours indirect libre, rapporté), bosser sans m’en bousiller la santé.
Discussion, visualisation (me visualiser vieille prof dans 20 ans… et récupérer ici et maintenant l’aplomb projeté), manipulations, tout s’imbrique. Mes mouvements de bras et ma respiration deviennent plus amples, le cou s’allège des tensions héritées du réveil mouvementé après l’anesthésie générale, ma fatigue et mon appréhension diminuent, j’en ressors légère.
On approche de la fin de Full Metal Alchimist, le déroulé devient plus facile à suivre ; j’aurais pu continuer après les quatre épisodes de la soirée.
On enchaîne sur un blind test musique classique ; je suis moins mauvaise qu’en musique mainstream. « Je ne suis pas bonne en Verdi » fait rire le boyfriend, qui répond Nuit d’été à tout ce que j’appelle de la musique partitive parce que c’est du Mendelsshon, du Brahms ou du chou (Schumann, Schubert — à l’exception de La truite aka Die Forelle)(mon cerveau n’a pas forcément conservé le vocabulaire allemand le plus utile, doppelgänger en témoigne). Le créateur du quizz aime un peu trop Strauss fils et un peu trop peu les compositeurs du XXe siècle (sauf Elgar).
Algorithme et fatigue aidant, on enchaîne sur un blind test cris d’animaux et laissez-moi vous dire que c’est beaucoup moins facile que ça en a l’air (vous connaissez le cri du hérisson ou de la fouine, vous ?). À un moment, c’est au tour d’une mésange charbonnière de chanter et le chat se précipite à son poste devant la fenêtre, oreilles paraboliques aux aguets. Le fou rire achève de me prendre quand le quizz enchaîne sur des hennissements : alors chat, tu trouves le cheval sur la terrasse ?
Dimanche 31 mai
Encore ce sentiment d’inaccomplissement, cette rage diluée (contre moi-même ?)(qui ne parviens pas à évoluer hors de schéma et d’un quotidien répété ?). Rationnellement, le sentiment est anachronique : je sors d’une semaine de convalescence, pas de vacances que j’aurais prises pour quelque projet bien défini.