Cookies, lily, lily, rose

Journal de début mai

Vendredi 1er mai

Le jour férié tombe sur mon jour de repos, ne change rien.

La recette de salade aux asperges d’OwiOwi pour ceux qui veulent. Je n’ai pas retrouvé l’extase de la première fois (concomitante avec une phase du cycle où mon odorat est décuplé), mais ça reste bien bon.

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Samedi 2 mai

Plus qu’un samedi avant le spectacle : mi-panique mi-soulagement. Je ne serai pas là pour avoir honte de ma débâcle le cas échéant.

Je ne comprenais pas pourquoi ma collègue s’enquiquinerait à coudre des fleurs sur le costume : l’effet est sans commune mesure, cet ornement transforme à lui seul les robes en costume.

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Dimanche 3 mai

Le rosier papillonne de ces fleurs luminescentes, qui toujours me rappellent le tableau de Sargent Carnation, Lily, Lily, Rose (que toujours j’appelle Rose, Lily, Rose).

Coupole du métro roubaisien

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Lundi 4 mai

Réveillée à six heures, je n’ai pas la force de me lever et je suis déjà au conservatoire. Que ce soit pour ruminer ou vagabonder, mon cerveau ne trouve nulle part d’autre où aller, aucun projet, aucune réjouissance où me projeter qui ne soit pas en rapport avec la danse, le boulot, le conservatoire. Sur ces considérations, je me rendors de sept heures à neuf heures trente, me réveille lourde du repos qu’a pris, que réclame encore mon corps.

Deux, non trois, roses rouges ont écloses ce matin.

Tout mettre au carré, un petit carré devant chaque tâche, cochée au fur et à mesure de la matinée, jusque dans l’après-midi. Administratif pour le boulot et pour l’opération : trouver, télécharger, renommer et envoyer les musiques du spectacle, rédiger des mails pour l’organisation du même spectacle, prendre rendez-vous avec le généraliste pour obtenir un arrêt (l’hôpital arrête uniquement le jour de l’opération et pas pour la durée d’arrêt recommandée par eux-mêmes), chercher une remplaçante pour la durée de l’arrêt, faire son virement à la psy, facturer mes cours passés… Il y a des mots de passe à taper, retrouver, réinitialiser, des informations à reporter, pour tout aplanir, prévoir, contenir, aérer, mieux respirer — ou hyperventiler, on ne sait jamais trop avec l’efficacité, qui perdure au-delà de sa nécessité et transforme tout en chose à régler.

Les élèves ne sont pas nombreuses, mais la chorégraphie est pas mal nettoyée, les têtes regardent en même temps dans la même direction et les bras empruntent à peu près les mêmes trajets. Les interprétations diverses me forcent à préciser mes impensés. Les costumes sont arrivés et, portés, moins laids que dans mon souvenir ; cela devrait même bien rendre sur scène avec les lumières (une élève semble dépitée et se console en se disant, un pan de la jupe métallisé doré à la main, qu’elle retirera ce bout de tissu ensuite).

Il faut souvent contraster les lumières ; une lumière de la même couleur que le costume l’avale, apprends-je quatre jours après avoir rendu ma conduite lumière… pleine de rouge sombre et de jaune doré pour des costumes bordeaux et dorés.

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Mardi 5 mai

À la psy, je raconte n’avoir rien trouvé à penser que boulot au réveil (il y avait bien les vacances à la campagne chez le boyfriend, en me concentrant, mais c’est de l’ordre du souvenir plus que de la projection). Comment ne plus ne penser qu’à ça, comment cesser d’être bonne élève, ne pas me sentir illégitime ? Et soudain les deux sont liés : je ne peux pas me sentir légitime comme professeur si je reste dans le rôle de la bonne élève.

Il ne s’agit pas de se sentir illégitime et de s’en moquer, me reprend la psy, mais de comprendre pourquoi je me sens illégitime. Elle insiste sur la question, elle qui en thérapeute TCC privilégie bien plus souvent le comment que le pourquoi. Et pourquoi je ne sais pas y répondre, ou esquive ?

Pendant cette séance, je prends conscience que tout tourne autour du travail. Le relie au fait que je ne vois pratiquement plus mes amis. Il en ressort que j’ai besoin de nourrir ma vie privée, même si ça me demande une énergie que j’ai l’impression de ne pas avoir. La psy entérine : cela a un coût, mais faible au regard de ce que cela pourrait m’apporter, et je repense à cet enthousiasme démesuré d’aller manger des cookies.

Il ne s’agit pas de faire moins (pour s’économiser) mais plus — cesser de tout optimiser, de tout optimiser pour le boulot. Emoji mindblown. Cela me rajoutera des contraintes, certes, mais elles seront moins pesantes si elles ne concernent pas uniquement le boulot. À la place de ce repos qui ne me repose pas, ne serait-il pas plus joyeux d’organiser une journée à Paris, par exemple, pour voir mes amis ?

Qu’ai-je fait pendant les grandes vacances l’été dernier ? Sur le moment, rien ne me vient que l’Angleterre. Quinze jours sur deux mois. Je ne sais déjà plus ce que j’ai fait l’été dernier. La démonstration souligne la nécessité de structurer son temps — pas le blinder, précise la psy, mais prévoir des choses dont on se souvient.

Moi qui avais l’impression de ne plus avoir la force d’avoir envie de rien, voilà que j’ai envie de plein de choses. Je lui parle pêle-mêle des cours de qi dance par sa voisine de palier, que j’ai découvert en la googlant dans la salle d’attente, de hobbys abandonnées (le dessin, et la frustration qui prend le pas sur le plaisir — ou alors en groupe, en ateliers ?), d’envies ajournées sans jamais m’y être essayée : le kit de linogravure jamais ouvert par peur de gâcher (n’est-ce pas gâcher que de le laisser dans le placard ? Tell me about it), l’apprentissage toujours repoussé du violoncelle à cause de l’investissement financier et temporel qu’il suppose. La psy remarque qu’il comporterait aussi « discipline que vous aimez » — que j’aimerais retrouver en tous cas, et pas concernant mon outil de travail. Quand je me rapproche trop de la danse, la psy souligne le besoin de sortir de mon univers. Il y a bien la lecture qui reste possible, et j’y prends du plaisir, mais pas par anticipation ; ces derniers temps, je ne me réjouis pas vraiment de la suite qui m’attend. J’éprouve le besoin de sortir des mots (écrit-elle en un billet fleuve), du dualisme corps et mots, j’ai besoin de quelque chose qui passe par le corps… sans que ce soit de la danse (et là, ça se corse).

C’est la magie de la psychothérapie : il n’y a rien que je ne savais pas, mais les points se relient, la constellation dessinée est tout autre que le jeu de points à relier prénumérotés avec lequel j’étais arrivée. J’ai beau connaître le danger du hobby devenant métier, j’y suis tombée en plein dedans, les circonstances aidant (ou n’aidant pas) : éloignement géographique des amis, déménagement du boyfriend, niveau de vie réduit de manière peut-être un peu plus drastique que ne l’exigeait la situation… Je me suis repliée sur une vie asséchée et, sous couvert de tenir, je rends les choses plus pesantes encore.

Faire davantage d’efforts pour que, dans l’ensemble, ils me coûtent moins…

Faire des efforts, en faire un. Le soin de sa personne qu’a la psy (avec ses belles boucles d’oreille, conques dorées) me pousse toujours à faire un tout petit effort de tenue les jours où j’y vais — ne pas attraper le dernier truc porté sous prétexte que c’est le plus confortable. Penser à ces vêtements usés aux fibres imbibées de sueur, que je n’arrive pas à jeter, que je porte en boucle me donne une soudaine envie de shopping (je déteste le shopping), d’image de moi ravivée. Ce qui me gêne aussitôt : se sentir bien passerait aussi par là, impliquerait de repasser par davantage de consommation ? Du matériel, des restaurants, des vêtements ? Vous n’allez pas vous mettre à consommer excessivement, me rassure la psy, qui voit et la bestiole à laquelle elle a à faire et sa réticence. Me serais-je enfermée dans l’austérité, à trop vouloir être raisonnable (et cette phobie de gâcher) ? Je ne suis pourtant pas du genre à me priver — au contraire : j’ai tendance à faire attention dans les menues dépenses pour pouvoir y aller les yeux fermés quand j’en ai vraiment envie. Peut-être faudrait-il y aller les yeux ouverts, pour ne pas involontairement s’entraîner à étriquer ses envies.


Je repars de la séance guillerette, même si mes voisins de tram plombent l’ambiance avec une collègue de 35 ans partie en 2 mois, et d’autres cancers, il y a des tumeurs dans la famille de Thomas, à moins que la famille de Thomas ne soit une famille à tumeur ? Il est question de l’architecture de Bruxelles aussi, et des destructions pendant la seconde guerre mondiale. Avec un accent de grosse bourgeoisie, la nana déclare qu’elle aurait été pendue pendant la seconde guerre mondiale. Pourquoi, demandent ses amis. Oui, pourquoi ? « Parce que j’aime trop le peuple allemand. » J’essaye d’halluciner discrètement. Pas l’Allemagne, les Allemands ou la culture germanique, non : le peuple allemand. Ein Vok, ein… Un peu plus tard, elle parle d’un collègue, allemand donc, parti lui aussi trop tôt, alors qu’il était si jeune… et musclé… le souvenir la met en émoi. Moi, en effroi : pourquoi pas aryen, tant que vous y êtes.


Ça sent bon la sauce à verser sur le tofu soyeux.


Cinq autres boutons de roses rouges pustulent dans le mur de végétation.

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Mercredi 6 mai

Kick de réalité cancéreuse au réveil (j’avais oublié ?).


Premier passage de la chorés des intermédiaires avec les tutus, ça devrait bien rendre. Fin de la choré des petits : commencent les répétitions, le encore, encore, qui leur semble de trop, et à moi aussi, malgré tout ce que je vois encore à améliorer pour que ça passe.


À H., je raconte que, vendredi, on va manger des cookies (je ne prononce pas le s) et la mention de cet afterwork d’enfant nous donne rapidement envie de cookies là maintenant. Je prends congé d’elle et, sur un coup de tête, fonce chez Ben’s cookies dans le Vieux Lille, vite vite, un aller-retour, choper un cookie avant que la boutique ferme, avant que H. rentre chez elle, avant que l’heure du dîner soit de beaucoup dépassée. J’ai six heures de cours de danse dans les pattes et j’avale les deux kilomètres à grandes enjambées, la vitesse engendrant la joie sans résulter du stress. Je jubile comme si je préparais un mauvais coup ou me rendais à un rendez-vous amoureux ; j’ai fait dérailler le quotidien, le retour fatigué chez moi, je vois défiler le haut des immeubles, remarque une rambarde en pierre que je n’ai jamais vue, dans une rue dont je ne connais que les dalles à motif mangées par le béton. Cette opération cookie est un pur plaisir d’amitié, m’offre plus de joie que je ne lui en offre à elle — et en même temps, cette impression de (dé)celer un début d’amitié. T’es folle, me dit-elle joyeusement quand je drop le cookie au chocolat à l’école avant de prendre la poudre d’escampette.


Salade de concombre et tartine ricotta-huile d’olive

Illumination : finir le concombre non pas en simili-tzatzíki, comme je le fais d’habitude, mais à la coréenne (sans piment). Vinaigre de riz, sauce soja, furikake. La fraîcheur est plaisante.


Jambes écartées, collées, serrées, surélevées, reposées, dépliées… ce n’est pas une chorégraphie sensuelle, c’est une gymnastique désespérée pour tenter de sortir des toilettes. Risible et douloureux. Une heure, une heure du matin. De retour à deux heures.

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Jeudi 7 mai

La journée n’est pas du tout aussi dure que les 5h30 de sommeil le laissaient anticiper. Sur l’adrénaline, je suis plutôt même moins fatiguée que d’ordinaire, alors que c’est presque du 10h-10h (21h30 en réalité).


C’est très satisfaisant. Dixit S. Mes petits ouiii de souris prof de danse quand un élève chope le truc après que je l’ai aidé à ajuster sa position.

La forêt d’adultes débutantes commence à ressembler à un corps de ballet, mieux synchronisées, ports de bras plus affirmés.


Toute la journée, tout le monde se souhaite un bon week-end. Le jour férié tombe sur mon jour de congé, et je travaille samedi comme d’habitude.

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Vendredi 8 mai

Entrer mes élèves adultes comme contacts sur WhatsApp, avancer les cours du prochain jeudi férié, vérifier des horaires, rédiger et envoyer un mail d’information pour les élèves du conservatoire, un autre mail de rappel, trouver une remplaçante pour le créneau qui n’a pas encore trouvé preneur, décrire mes exos, envoyer les musiques… tout en maintenant une ou deux conversations privées asynchrones en parallèle, par messages et vocaux… je  passe du téléphone à l’ordinateur, d’une application à une autre,  traitement de texte, navigateur, agenda, je suis efficace, je jongle entre les fenêtres et je continue aves les onglets, sans plus trop savoir parfois ce que je suis venue y faire, repartir d’Instagram, est-ce que mon interlocutrice a répondu ? Je suis efficace puis plus, de moins en moins, je ne me résous pas pour autant à abandonner avant d’avoir fini, ai-je fini, que me reste-t-il, ah oui, ah non, il doit rester quelque chose auquel je n’ai pas encore pensé, je continue à passer d’un onglet à l’autre et à ne pas tenir en place, navigation d’interface en interface, l’efficacité est addictive, je veux être encore efficace, quelle tâche virtuelle puis-je encore effectuer, sur Instagram un post explique que le burn out n’est pas un problème de working too hard mais de ne plus savoir sortir d’un productive mode. Je ne tape pas sur le bandeau du bas pour en savoir plus, je vais plutôt déjeuner et lire une bande-dessinée dans l’éclaircie de la terrasse.


Sur Instagram, quelques vidéos de danse me rappellent pourquoi j’aime le danse.

Un corps de ballet de femmes en cheveux qui, de leurs sauts de chat, découpent l’espace en baklavas joyeux — créer la surprise avec ce pas de débutant !

Une version de La Belle au bois dormant que je ne connais pas, avec des mouvements des bras ailés qui suggèrent le plongeon du canard bec dans l’eau — révélation : dans canari, il y a canard !

C’est ça que je veux, que j’aime, lassée des Here’s what you whould do et Don’t make these mistakes. Les conseils pédagogiques pour lesquels je me suis abandonnée fire back en accusations larvées, je suis même fatiguée des précautions oratoires soulignant que nos manquements de professeurs ne sont pas de notre faute, on ne nous a pas appris ça, c’est tout, venez l’apprendre dans ma formation, early bird arrivera bien à tirer les vers $$ du nez.

Racheter son scroll par quelques secondes de geste qui ne soit pas seulement mouvement.

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Samedi 9 mai

C’est notre dernier cours ensemble avant le spectacle. Je dois expliquer aux élèves que je ne serai probablement pas là pour les voir danser, je me fais opérer.
— Une opération de quoi ?
— Une opération.
On ne va pas plomber l’ambiance. Déception de part et d’autre (abandon, désintérêt), que j’atténue tant bien que mal en les encourageant, en leur souhaitant beaucoup de plaisir sur scène et en les assurant que je penserai fort à elles (je n’y avais pas songé avant de leur dire).

Cela se passe bien avec les petits, mais à la fin du cours des intermédiaires, une élève vient me voir en me disant qu’elle a mal au dos. Je lui pose quelques questions, elle s’est fait ça en montant la jambe plus haut que d’habitude en arabesque, non, elle ne peut pas arrondir le dos sans douleur. Je lui propose de s’allonger au sol pour trouver la détente, mais quand elle s’aperçoit être incapable de s’asseoir, elle commence à paniquer, et moi avec.  J’appelle les parents (la mère), dépêche une camarade dans les vestiaires pour l’aider à se rhabiller, des grandes tentent de la rassurer, elles aussi ont eu des lumbagos, ça fait très mal sur le moment c’est vrai, mais ça passe vite ensuite. J’ai littéralement des larmes sur les mains. La mère arrive vite, coutumière des lumbagos mais pas trop pour les médicaments me dit-elle, et tente d’emmener sa fille, mais les escaliers sont un calvaire, par la pointe, le talon, de face, de dos ou de côté, en s’appuyant sur les épaules de sa mère ou en faisant peser son poids sur la rambarde. La mère l’encourage à dépasser sa panique, elle en est capable, mais à quel prix, panique n’est pas douleur, quatre marches en dix minutes, quand la gamine font en larmes, je fonce à l’accueil et ensemble prenons la décision d’appeler les pompiers. Elle a douze ans bordel, et besoin d’antidouleurs.

Pour évaluer la situation, un des pompiers se place derrière elle et lui palpe délicatement le dos ; son collègue resté de face l’avertit aussitôt qu’elle vient de grimacer de douleur. Quand elle renonce à masquer, les pompiers décrètent qu’ils vont chercher une planche, à laquelle ils vont l’arrimer (la scotcher) pour pouvoir l’incliner avec un minimum de mouvement et ainsi l’amener à l’étage du dessous où se trouve l’ascenseur. Cela fait bien trente à quarante minutes que j’ai laissé les autres élèves en plan, aussi je laisse faire les professionnels et pars retrouver le reste de la classe, non sans un crochet pour la salle des professeurs pour décharger quelques pleurs de tension nerveuse.

En cette période de spectacle, je fais des échauffements rapides, et j’ai omis, je m’en rends compte a posteriori, un réel travail de mobilisation de la colonne vertébrale — il n’y a que de petites amplitudes dans leur chorégraphie. Ce genre de blessure est sûrement multifactorielle, intervenant quand le corps est déjà fatigué et fragilisé, mais je ne peux fuir ma part de responsabilité et donc de culpabilité. La mère, elle, s’en veut d’avoir laissé venir sa fille alors qu’elle était fatiguée.


Je finis ma journée de cours tant bien que mal, secouée, laminée, puis file rejoindre mes deux collègues pour notre afterwork cookie (délicieux), prolongé sur la pelouse à attraper les derniers rayons du soleil entre les immeubles. La psyché un peu éclopée pour tous trois, on cause pianiste beau comme un dieu, sauna gay et utilité sur Terre (le tour pris par la conversation m’a rappelé Leibniz et j’ai expliqué ce qui m’avait marqué en lisant Samah Karaki, le free won’t plutôt que free will). Nous n’avons pas les mêmes orientations sexuelles ni les mêmes croyances religieuses (c’est même à chaque fois un éventail de possibles) et ça m’a fait beaucoup de bien de baigner hors de mon univers, shootés au sucre, entre futilités et questions existentielles.

Cookie chocolat et noix de macadamia

Au moment de me coucher, je suis prise de fièvre et frissons.

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Dimanche 10 mai

Nuit en pointillés, journée à cuver un genre de gastro ou d’intoxication alimentaire. Je suspecte le Cantal, mange quelques fruits, du congee, et comate devant Resilient Man.

Resilient Man

Resilient Man est un documentaire suivant Steven McRae, danseur étoile au Royal Ballet, après sa rupture du tendon d’Achille. Il est visible sur Arte.tv jusqu’au 30 août.

Tout le documentaire respire en vase clos. Il n’y a pas d’altérité, pas de question venue d’un interviewer — à la place, des discussions mises en scène comme si elles étaient captées in situ, où l’ascenseur n’est à peu près jamais renvoyé :  on ne saura rien sur la carrière de cet autre danseur, rien sur sa femme elle aussi danseuse, ex-danseuse, ah si ça déborde quand elle revient sur sa carrière, ses sourires d’excuse presque alors qu’on comprend en filigrane qu’elle a anticipé la fin de sa vie de danseuse pour avoir une vie de famille, ce qui compte pour lui semble ne pas compter quand c’est elle. Il la remercie, évidemment, sans elle jamais il n’aurait — mais c’est en public, comme pour faire valoir sa femme, il l’a bien choisie quand même.

Blessé, le danseur étoile se sent inutile, comme un quatrième enfant pour sa femme ; on soupçonne que la blessure ne fait qu’exacerber un trait déjà là. Tout reste très auto-centré. La douleur fait ça, c’est normal, en quelque sorte. Mais le documentaire ne fait rien pour en sortir, au contraire le redouble par l’hagiographie. Ces plans de lui, archi musclé et perdu sous la douche, les larmes métaphoriques…  Les moments de vulnérabilité sont rares en deçà de leur mise en scène.

Lorsque la caméra filme le danseur partageant un post sur les réseaux sociaux, elle ne nous montre pas les coulisses, double seulement le masque de la représentation. Le danseur a beau faire partie du Royal Ballet (londonien) et la réalisation du documentaire être française, il y a quelque chose de très américain dans toute cette mise en scène, dans l’immense verre de vin que les époux tiennent à la main en tête-à-tête sur leur canapé, dans la manière de se renvoyer les fleurs…

Ce que ce danseur fait est admirable, bien sûr, demande beaucoup de force, de résilience et tutti quanti, mais, ça me frappe, c’est aussi une négation de tout ce qu’il aura à affronter ensuite, par quoi d’autres autour de lui sont déjà passés et dont on ne saura rien… L’acceptation, le deuil, la manière dont on est contraint à réinventer la suite si on veut qu’il y en ait une… La manière dont la danseur s’arc-boute sur la technique, à vouloir toujours faire double là où il fait simple et triple là où il fait double, est compréhensible, personne ne veut faire l’expérience de se sentir diminué, mais dit aussi quelque chose de sa conception artistique (de son manque de ?). Évidemment que la technique maitrisée, superlative, donne un sentiment de liberté intense, évidemment qu’on veut continuer à se sentir grisé de sa propre puissance… mais la recherche de la justesse à travers la vulnérabilité, ça… Le dépassement constant de soi, de persévérance pour progresser, finit par être négation de toute faiblesse, vieillissement — santé même. Il y a quelque chose d’un Peter Pan capricieux qui ne veut pas vieillir, certes, mais même mûrir — que rien ne change surtout, que tout reste figé dans un mouvement parfait, la fuite parfaite… Pas certaine que l’athlète n’oblitère pas l’artiste.


Pour contrebalancer mon ressenti, vous pouvez lire cette interview de Steven McRae à propos du documentaire dans Pointe Magazine. Il y parle notamment de son désir de mettre en lumière le travail du staff médical et plus largement des équipes du Royal Ballet.

Revue de blogs #26

[…] avant de lancer le premier morceau, je sais déjà le réconfort infini que ces dix chansons parfaites vont m’apporter. L’attente de ce déroulé que je connais par cœur envoie une décharge électrique de plaisir dans ma colonne vertébrale. J’en tire la même joie que ce moment précis, sur la route, ce moment précis où l’on sait que l’on va apercevoir la mer à l’horizon.

Je ne pourrais pas vous dire ce que j’ai pensé en écoutant pour la première fois If You’re Feeling Sinister, pas plus que je pourrais vous dire ce que j’ai ressenti la première fois que j’ai glissé mes doigts de pieds dans le sable chaud ou mangé une glace. La répétition du plaisir est constitutive de l’expérience du disque. Il n’y a pas eu de moment où je ne le connaissais pas par cœur.

Pauline Le Gall,
Judy never felt so good except when she was sleeping, Tailspin

Pauline Le Gall est tellement forte pour écrire sur ce qui se vit dans la lecture, l’écoute ou le visionnage… Je ne vis pas du tout la musique aussi intensément que la plupart des gens (j’ai besoin de silence davantage que de musique), mais j’ai quand même connu ce phénomène du CD réconfortant en boucle à mon adolescence avec The Rasmus et plus récemment avec Alice et moi (« Ce moment de solitude m’a fait comprendre que mes goûts musicaux n’étaient peut-être pas universels »).

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PHANTOM OBLIGATION
The guilt you feel for something no one asked you to do.

Phantom obligation, Terry Godier
à lire en version texte brut ou discrètement animée
(dingue d’ailleurs comme on lit plus facilement un texte qui apparaît au fur et à mesure, sans anticiper la longueur de ce qui est à venir)

L’auteur s’attarde sur ce que déclenchent en nous les petites pastilles rouges avec un chiffre dedans et analyse le design des lecteurs de flux RSS qui, en empruntant leur ergonomie aux boîtes mail, en ont conservé les attentes implicites.

You’re not behind on your feeds. […] Nobody’s waiting.

Et cela vaut pour tous types d’application.

Podcasts borrowed the queue from music players. But nobody ever felt guilty about unplayed albums. […] Podcast apps added unplayed counts, progress bars, completion stats. Your listening became a task list.

We should notice when we feel guilty, and then ask whether the guilt is ours or whether we inherited it from somewhere.

Pour autant, je ne suis pas sûre d’avoir envie de tester le lecteur de flux RSS développé par l’auteur, où les articles restent un certain temps seulement, en fonction de leur pertinence (quelques heures pour un entrefilet d’actualité, quelques jours pour l’article d’un quotidien, une semaine pour un essai…). Le FOMO serait trop grand, je serais tentée de me connecter hyper régulièrement pour tout sauvegarder. Un poison différent.

Social media learned something interesting. Facebook could have shown you « 24,847 posts you haven’t seen. » They understood this would paralyze, not engage. So they made a different choice: no unread count. Infinite scroll. Algorithmic curation. They traded phantom obligation for manipulation. The feed never made you feel behind. It made you feel like you might miss something right now. Different poison.

Merci à Kozlika pour la découverte.

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Je le dis, parce que je n’aimerais pas qu’on croie que je ne retiens que ce qui est difficile de cette expérience, tout comme je n’aimerais pas qu’on ne retienne que c’est uniquement merveilleux et épanouissant. En réalité, je trouve ça difficile de composer avec tous ces contrastes […].

Yasmine, La perfection n’est pas mère,
Sundays are made for tea & crumpets

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This day was so ordinary for us, yet I am terrified that I will feel immense nostalgia and grief one day when I look back at this post.

Winnie Lim, an ordinary day

Like who wants to look at mundane photos of my day?

I do.
Outre l’étonnement du quotidien à l’autre bout du monde (et oh ! papa’s beard, j’avais mangé un délicieux éclair au chocolat de cette chaîne au Vietnam !), il y a cet aspect émouvant des relations parasociales (aussi étranges soient-elles) à se faire témoin d’une vie que l’on ne croisera probablement jamais. Comme des cartes postales qu’on recevrait d’un personnage de série auquel on s’est attaché.

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Plus je vieillis et plus j’ai l’impression que le temps salarié est du temps perdu, du temps gaspillé. Non pas que mon travail soit inintéressant, bien au contraire, mais que la priorité semble être ailleurs.

Karl, sursis, Les carnets web de La Grange

Fatiguée, stressée, anxieuse et parfois tentée par la démission vers un emploi salarié, je me rappelle aussitôt que c’étaient des heures pour ainsi dire non vécues.

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Un beau billet de Monsieur Samovar sur avoir tous les âges (et 43 ans).

Attendez, attendez. Laissez-moi ouvrir une parenthèse, à la hache s’il le faut. J’ai pas vécu ça quand c’était le moment, j’ai loupé le train, si on prenait le TARDIS, qu’on voyageait dans le temps et que je visitais en décalé un temps révolu ? Attendez, attendez s’il vous plaît, c’est la dernière fois. Après j’accepterai. Après je serai serein, je serai comme on me dit qu’il faut être. Heureux de chaque jour, de chaque instant qui passe. J’apprendrai à vivre pleinement ou à laisser filer les moments, débarrassé des injonctions, sage et silencieux.

Je ne le ferai sans doute pas.

Je continuerai à courir le long de ma chronologie, poumons qui braillent, brouillard mental.

J’ai et n’ai pas tous les âges que j’ai eu. À la fois le passé, en s’accumulant, devient une malle aux trésors, à la fois qui j’ai été me devient par endroits inaccessible.

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J’étais peut-être un peu naïve mais avant de me mettre à danser autant, je ne savais pas que cette pratique viendrait creuser si fort mon rapport au corps. Je pensais que c’était quelque chose que l’on fait en utilisant son corps comme une sorte d’ustensile, mais je n’imaginais pas que tout partait de l’intérieur […].

Coline Pierré, Danser jusqu’à soi, Latte avoine et chat sur les genoux

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Trouvé chez Karl :

Songer un instant à ce genre d’idée satisfait un auteur sans qu’il ait heureusement besoin de la mettre en œuvre.

Le timbre à un franc, Jean-Louis Bailly

Idée n° 237389. Est-ce que je pourrais songer ainsi à mes idées numérotées aléatoirement ? Non pas des projets morts-nés dont je ne fais pas le deuil, mais des idées qui se suffisent à elles-mêmes, comme les amorces poétiques de happenings qui n’auront pas lieu dans Grapefruit ?

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Trouvé chez Guillaume Vissac :

 J’écris toujours des poèmes sur la deuxième chose qui me vient à l’esprit, lit-on dans Le musée des redditions sans conditionpour ne pas avoir à le faire sur la première.

Première chose : image. Deuxième chose : lien.

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Les pistes que je ne suis pas, les possibilités que j’ignore, maintiennent peut-être d’autres structures dont j’ai « quelque chose à faire ».

L’idée, c’est la place qu’on occupe et celle qu’on donne aux éléments et à l’échec, à la maîtrise, à l’emprise, aux directions décidées, s’appesantir ou pas, le juste ce qu’il faut de nostalgie, les choix, le recul par rapport à eux, est-ce qu’on peut réellement choisir ce qu’on ne sait pas […]

Christine Jeanney, coupe coupe, block note

…

Et en remettant en question l’évitement improbable (improductif) (hors piste) (que des qualités) de l’éparpillement, je remets en question l’idée de se spécialiser, de creuser une seule voie, de s’y dédier. Je crois que c’est un mythe. On ne fait rien avec une seule allumette dans le noir.

Christine Jeanney, moby, block note

J’ai vu tout le noir qu’il y avait. J’ai besoin que ça foisonne à nouveau, besoin de m’éparpiller.

…

Mais au fond, quand on transmet, est-ce que ça n’est pas pour réparer un peu de soi ? Pour créer quelque chose qu’on n’a pas eu ?

Sacrip’Anne, Transmission

Dans mon enseignement de la danse : une compréhension fine du mouvement, même et surtout lorsqu’il ne tombe pas naturellement juste. Est-ce que je n’en oublie pas ce que j’ai reçu, le phrasé, les élans ?

…

Trouvé chez Karl :

Lorsque je regarde un film, une série, je suis désormais très sensible aux gestes de tendresse entre les personnages. […] Cet instant où tout s’arrête, où tout se dit sans une parole, dans la délicatesse d’un contact qui ne cherche rien de précis qu’une forme d’abandon, de lâcher-prise, n’attend rien qu’un peu de calme, de sérénité. Dans un enlacement amical, une attention prévenante. La pression redescend, les deux corps se rapprochent, leurs rythmes cardiaques se coordonnent pour retrouver un peu d’apaisement et pouvoir, après un mouvement de recul, se regarder en face. Les mots refont surface, même si parfois ils ne sont même plus nécessaires.

Pierre Ménard, Un mouvement suffit, Liminaire

…

Je ne sais plus où j’ai vu passer une broderie de scanner, ou une broderie d’image médicale, quelqu’un — quelqu’une en l’occurrence — avait brodé ses résultats d’examens, donc un sujet non brodable, ni une fleur ni un lapin enrubanné, ni un adage au point de croix […]

Une tumeur obscurus sur le sein droit d’un T-shirt ?

S’octroyer le droit de broder (tisser, coudre, denteller) du laid, du not fit, en dehors des modèles et gabarits. Je ne sais pas pourquoi il n’y a pas plus de monde qui s’empare de ce droit pourtant d’accès facile. Qu’est-ce que ça peut faire qu’avec un fil et une aiguille on fasse quelque chose de raté, de moche ou qui ne serve à rien.

Oui, pourquoi. Pourquoi pas la broderie, la LSF, le collage, le violoncelle. Pourquoi toujours les mots ?

Christine Jeanney, simple, block note

…

Dernier billet de Prof en scène (pas le dernier en date, le dernier point final) :

Je suis devenu, je pense, l’enseignant que je souhaite être : insatisfait, passionné, instable.

Peut-on se satisfaire d’être insatisfait ? Toujours surprise, un peu admirative et envieuse quand je trouve (comme souvent chez Christine Jeanney ou ici chez Monsieur Samovar) une installation revendiquée dans l’in- ou autre préfixe privatif.

Et oui ça brûle, et oui on y laisse une énergie qu’on ne retrouvera peut-être pas. Mais c’est ainsi que l’on donne du sens au temps qui passe.

L’énergie qu’on ne retrouvera peut-être pas : et de vieillir.

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Mais je cherche autre chose désormais, comme si j’étais fatiguée de me battre et que j’avais besoin de calme. J’aimerais voir des femmes fragiles mais qui ne se font pas marcher dessus. […] Des femmes fragiles mais sensées, dont on respecte la fragilité et la banalité, des femmes qui, si elles ont été violentées, sont aidées, aimées et soutenues comme elles le méritent mais sans pathos ni contexte combatif. Des femmes cassées mais indépendantes, capables de décision, incapables de décision aussi et alors épaulées sans syndrome du sauveur.

Lucide, Exception et banalité, Courant noir

Dans le même post aussi, de chouettes réflexions sur la photo de rue et sur les cheveux blancs vantés sur des corps normés.

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The sky was the colour of the death of the internet : l’exposition qu’a visité Eli n’entre pas du tout en résonance avec mon imaginaire, mais ce titre, je ne m’en remets pas !

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Après tout, c’est le nerf de l’enseignement : pas la répétition, mais la reformulation.

Marion Olharan Lagan, Brûlée vive, Le non book club

Suivre les grenouilles

Journal de fin avril

Lundi 27 avril

Cours de stretching postural : je commence à sentir un semblant de chaîne avant. Je me tiens, respire mieux, joyeux, après ça.


J’étais sereine pour l’IRM jusqu’à ce que je vois l’infirmer préparer une seringue. Contrairement aux deux autres que j’ai pu faire, celle-ci nécessite l’injection d’un produit de contraste. Je montre mes avant-bras à l’infirmer qui choisit le gauche ; avec une belle veine dans le pli du coude, on ne va pas se compliquer la vie. Je détourne la tête pour le laisser piquer, je n’aime pas ça, je le dis, ça m’échappe, je n’aime pas ça, et me reprend aussitôt parce que c’est bête,  enfin, personne n’aime ça. Il confirme : même les gars tout tatoués, alors qu’on pourrait penser qu’une aiguille après ça… L’infirmier se détourne pour attraper un truc derrière lui, il aurait pu anticiper pour ne pas me laisser avec l’aiguille dans le bras plus longtemps que nécessaire. Il attrape je ne sais quoi, je ferme les yeux pour le laisser terminer.

« Ouvrez la main. » Je n’avais pas conscience de l’avoir refermée en poing, j’imagine être trop crispée pour la manip’, il faut se détendre, mais je sens qu’il dépose quelque chose dans ma main, je ne comprends pas, j’ai toujours les yeux fermés alors je les rouvre, il y a un tube en plastique dans ma main, relié à un fil transparent, relié à mon bras, un truc fiché dedans, c’est un cathéter.

Vous avez vu l’épisode de Grey’s Anatomy avec un patient qui a une mine (ou un obus, je ne sais plus) dans le corps ? L’aile de l’hôpital est évacuée dans l’attente de l’équipe de déminage et les médecins partent les uns après les autres de la salle d’opération, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus que deux, Meredith (ou Cristina ?) qui maintient la pression sur la mine pour pas qu’elle explose et un mec qui ventile le patient pour le garder en vie. Il lui explique ce que ça fait une mine qui explose, de la poudre rose de chair, il lui explique qu’il a une famille, des enfants, et tout en parlant d’une voix rassurante, il lui colle la pompe dans l’autre main, il la presse avec elle jusqu’à ce qu’elle ait pris le rythme… Elle a à peine le temps de comprendre ce que signifie ce qu’il lui a mis dans la main que le mec se casse, elle est seule avec l’engin mortel. Eh bien voilà, toutes proportions de drama queen ôtées, je me suis sentie Meredith en découvrant le tube dans ma main, et en comprenant que l’injection n’était pas faite d’une seule piqûre en amont.

L’infirmier colle une espèce de scotch transparent dessus pour que ça ne bouge pas, le truc va me rester dedans tout du long, j’essaye de ne pas paniquer, et le gars me laisse là, tire le rideau, le patient précédent aura fini d’ici dix minutes, DIX MINUTES en plus avec ce truc douloureux dans la peau, pourquoi on n’a pas attendu le dernier moment ? Putain de respiration en cohérence cardiaque. Je tiens mon bras gauche avec le droit pour que ça bouge au minimum, sauf pour essuyer une larme de panique, le temps de m’habituer à l’idée sinon à la sensation.

Et oui, je sais, on m’a dit depuis que l’aiguille ne reste pas à l’intérieur, c’est seulement un bout de plastique souple, mais vous savez quoi ? Y’a quand même un corps étranger fiché dans mon corps, qui outrepasse la frontière de la peau.

La suite est plus drôle. La technicienne en radiologie en forme manifestement une autre. En m’installant sur une plateforme avec un trou pour chaque sein, elle lui explique : « On vérifie que ça ne fait pas de pli. Là, évidemment… » Un pli sur une si petite poitrine, il faudrait vraiment le vouloir.

Bouchons d’oreille et casque, ce n’est pas un peu ceinture et bretelles ? Je n’y prête pas tellement sur le moment, au casque qui me couvre plus ou moins bien les oreilles ou le cartilage, mais mon accouphène m’y fait souvent repenser depuis, ça l’a intensifié — ça ou la fatigue.

Ce qui me fait oublier le cathéter n’est pas le bruit, mais le sang qui circule de moins en moins dans mes bras, placés devant moi comme les nageurs des couverts à salade Pylone. En essayant de minimiser les mouvements de ma respiration, j’ai fini par me détendre musculairement et le socle me comprime désormais sous le bras. Je n’ose presser la poire, de peur qu’il faille reprendre en amont et que cela prolonge l’examen, alors j’ouvre et je ferme doucement mes doigts et, voyant que cela ne provoque aucune réaction de la part des techniciennes, que cela ne compte manifestement pas comme bouger, j’entreprends de micro ajustements et transfert de poids pour libérer sans « bouger » la zone étranglée. Si c’est pas du beau travail propriocéptif de danseuse, ça… Consciemment gainée, je retrouve la position que j’avais naturellement un peu crispée et ça (se) passe. Je finis tout de même gelée, veste en polaire dans la salle d’attente.


Reprendre. Redécouvrir qu’on sait donner cours.

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Mardi 28 avril

Journée de rendez-vous à l’hôpital, tous notés avec leur horaire et leur salle sur un ticket de caisse — du speed dating médical.

Vous êtes ensemble ? La dame plus âgée devant moi se retourne pour savoir de qui elle serait accompagnée et nous acquiesçons à l’existence l’une de l’autre sans vraiment nous regarder, comme à la boulangerie quand l’ordre de la file est incertain. Je fais chuter la moyenne d’âge, mais non, non, je n’accompagne pas madame, on a chacune le sien, de cancer qu’on vient faire soigner.

À l’accueil, je n’arrive pas à déterminer qui forme l’autre de la très jeune à son poste ou de la femme plus âgée installée à ses côtés (me voilà entre (leurs) deux âges). Ma situation maritale se suspend entre deux cases : je suis en couple, mais nous ne sommes pas mariés et nous n’habitons pas ensemble, ce qui fait de moi une célibataire administrative (l’expression semble leur soulager la tâche) tout en étant, je vous rassure, une patiente bien entourée qui ne viendra pas grossir les rangs des malades amoureusement abandonnées. Quand je donne l’adresse des personnes à prévenir, la dame s’étonne de la distance géographique : « Ah oui, il faut vraiment avoir envie de se voir. » On a vraiment envie de se voir, je confirme-clôture d’une voix ferme.


Le speed dating commence en douceur, avec une infirmière dont les grands yeux et les bouclettes disent je suis à l’écoute. Ce que je sais de la suite ? Opération, radiothérapie, hormonothérapie. Chimio en fonction de l’analyse de la tumeur. Elle me trouve « bien informée ». Il ne lui en faut pas beaucoup, je pense, puis je pense aux vieilles dames croisées dans le couloir. Peut-être qu’à un certain âge, on assimile moins bien quand il faut du même mouvement encaisser ?

L’infirmière m’interroge sur un possible désir d’enfant, je dis ce que j’ai à dire et me fais quand même refourguer un prospectus sur la fertilité — elle est obligée de me le donner, m’avoue-t-elle. Mais pas moi de le lire. Je le fourre avec les autres papiers, peu surprise qu’un désir de ne pas ne soit pas respecté. C’est encore comme si l’on ne pouvait pas savoir ce que l’on ne voulait pas. Dès fois qu’on change d’avis. Et nous n’en changeons pas, imbéciles que nous sommes. Et certaines en changent, ce qui ferait d’elles des femmes (sans qu’on sache si c’est de devenir mère ou de vérifier l’adage). Souvent femme varie. Laissez-moi a-variée.


La chirurgienne, elle, est autiste. Elle me regarde comme si elle se répétait qu’elle devait regarder les patientes dans les yeux, et ne me voit pas, probablement concentrée à fixer un point près de l’œil pour échapper à tout regard. Ça déroute le mien, deux aimants retournés qui s’évitent à se chercher.

Ses mains aux ongles courts, bien vernis (bien vernis comme le reste de son visage est bien maquillé, avec application), sont posées devant elle sur le bureau, l’une contre l’autre, doigts bien serrés, conques posant là quelque contenance, contenant quelque envie de fuir.

Elle parle et il ne faut pas l’interrompre, je le sens. Pas parce qu’elle serait sachante, mais parce qu’il faut que les choses soient dites d’une certaine manière et dans un certain ordre, sinon ça déborderait des mains en conque. Elle répond à mes questions, sans les éviter ni s’en agacer, mais ça la fait dévier, il faut reprendre, comme mon amie PinkLady reprend le fil de ce qu’elle a à déroule,  peu importe où les circonvolutions de la conversation l’ont fait dériver. Sa nuque ne bouge pas, rien dans son être ne bouge, elle reprend de sa voix douce et basse et sans hésitation et je ne l’interromps plus (plus trop), même si j’aurais envie de lui dire que, c’est bon, elle peut arrêter de masquer.

(Se débarrasser des mots qui viennent et ne conviennent pas : froide, monocorde, débiter…)

Jpp ce sont les meilleurs, s’enthousiasme S. quand je lui raconte. Et de me raconter que ces chirurgiens ont en général un rituel avant d’entrer au bloc, suivent un ordre pour enfiler leur blouse ou leur charlotte.

C’est elle qui m’opérera, elle ou un de ses collègues. La précision en passant me heurte, me déçoit discrètement. Pourquoi je la rencontre si potentiellement ce ne sera pas elle ? Parce que, comme pour le prospectus fertilité, il le faut ?
Moi ou un de mes collègues. Peu importe qui, peu importe l’humain, quelqu’un vous ouvrira.


Ni ouvertement bienveillante, ni retranchée, la radiologue me donne l’impression d’être revenue parmi les gens normaux, quoi que cela puisse vouloir dire. Probablement est-ce seulement de retrouve du mouvement ; ici, le corps médical n’est pas fiché derrière un bureau, il se déplace, va vérifier, manie, accompagne. C’est étrange d’ailleurs, cette double vitesse des hôpitaux : les patients patientent pendant que les médecins subissent un rythme effréné.

Moment de connivence avec l’assistant lorsqu’il se prend un vent de la (vieille) dame devant moi, qui ne l’a probablement pas entendu lui demander son dossier, et qui (du coup ?) passera après. Ce même homme me rappelle ensuite de suivre les grenouilles. Comme dans un conte, je suis les grenouilles (qui ont des gueules de crapaud), mais le charme s’évanouit sitôt dépassée l’aire de jeux planquée à l’intérieur de l’hôpital. Le marquage au sol redevient plus classique, lignes jaune et orange, jusqu’à l’espace du parcours rose.


Dans la salle d’attente, des vieilles engueulent leur accompagnant (Tu ne peux pas être un peu optimiste, pour une fois ?). En face, on bredouille pour sa défense ou l’on reste coi. Sur le moment, je me dis qu’elles abusent, qu’elles peuvent bien comprendre et entendre l’amour qui se fait du soucis ; plus tard, je pense à leurs traits fatigués, aux effets secondaires de l’hormonothérapie, à Hors de moi. Que sais-je des bouffées de colère, de l’exaspération au long cours ? Et si les conjoints partaient aussi pour ça, pas seulement par lâcheté ? (Reste que ça reste très genré.)

Le boyfriend, lui, en rira : l’accompagnant est là pour ça, pour aider à décharger.

L’atmosphère est plus légère entre une mère et sa fille, dans les mêmes âges que moi, peut-être plus jeune. Il me semble que c’est elle la patiente, qu’elle vient représenter avec moi les 9% de cancers avant 40 ans, mais c’est à mon tour d’avoir le doute sur qui accompagne qui. Une photocopie de carte vitale dépasse de la pochette sur la table et confirme mon impression première — sur la photo d’identité, le visage est jeune.


Petit pain au lait, concombre et Philadelphia battu : une bonne idée, que je retiens. La collation néanmoins porte bien son nom et m’ouvre l’appétit pour un déjeuner. Ce sera un bretzel à la cafétéria d’un autre bâtiment du centre hospitalier. Étudiante en médecine, S. s’est extraite de ses révisions pour me rejoindre et me faire faire le tour du propriétaire. Je chausse mes lunettes de soleil. Ici Coeur-Poumon, là un escalier aux glycines abandonné. C’est vraiment une ville dans la ville — il y a même une médiathèque ! Au retour, je lui montre les grenouilles et, cette fois-ci, ne me retiens pas de sauter d’un autocollant à l’autre. Quand elle me laisse pour retourner à ses révisions, l’amusement retombe d’un coup. Je ne suis plus infiltrée dans un lieu inconnu, je suis là pour une raison et je m’enlise dans la patience.


L’anesthésiste est mon dernier rendez-vous de speed dating. Il n’a pas la même dégaine que les autres, sans blouse, avec un simple T-shirt et des godillots en cuir noir un peu destroy, languette pendante. Les anesthésistes sont toujours les plus cools, me confirmera le boyfriend ; c’est eux qui ont la bonne drogue.

Après avoir donné un poids approximatif au cours des derniers rendez-vous, je rencontre enfin une balance. Le chiffre supérieur à ce que j’avais imaginé me surprend et me contrarie légèrement. Les muscles, c’est vrai, aussi, je m’oblige à penser. Tout dans les ischio-jambiers.

Coup de mou ensuite. J’ai joué à l’observatrice toute la journée, comme si ça ne me concernait pas, mais ça me concern.


Il faut encore donner cours après ça. L. se montre adorable en mettant à distance certaines remarques que j’aurais pu prendre comme critiques. C’est bon d’entendre quelqu’un d’autre dire : elle nous saoule. Puis sans se saouler, on se gave un peu, en tous cas moi, d’une tartinade jaune contenant de la coriandre (je déteste la coriandre, mais ne déteste pas du tout la tartinade ?!) et d’autres petites choses d’apéro pour fêter les 50 ans de F.  Je suis épuisée et contente d’être divertie de l’épuisement, même si les prolongations le prolongent.

…

Mercredi 29 avril

Quand soudain, plus de lumière, plus de musique. La salle est aveugle, impossible de faire cours à la lueur verdâtre de la sortie de secours ; le cours suivant est annulé. (Le courant, m’a-t-on dit, est revenu trente minutes plus tard, alors que le site d’Enedis indiquait plusieurs heures avant rétablissement.)


Les échos des conversations parfois…

Après les crises récentes du boyfriend et sa décision de changer de régime alimentaire, je découvre que H. a souffert d’une maladie inflammatoire bien hardcore et qu’elle a, elle aussi, revu entièrement son alimentation. Les habitudes se prennent ; à présent, elle en a envie pour le goût et plus seulement pour sa santé, les fruits lui font vraiment envie…

En parlant hormonothérapie, elle me raconte l’histoire d’une amie dont le corps a refusé la ménopause forcée et qui a galéré avec des accès de colère monumentaux qui lui rendaient la vie infernale à elle et à son entourage… jusqu’à ce qu’elle trouve une spécialiste vraiment spécialisée à Paris, qui lui a changé la vie. H. me propose de demander ce contact à son amie, au cas où. Il est toujours bon d’avoir des jokers.

…

Jeudi 30 avril

L’opération tombe le jour du spectacle ; il faut bien l’annoncer à l’équipe — en visio, car cette fois, je n’ai pas cherché à annuler mon rendez-vous avec la psy pour participer à la réunion. J’ai simplement dit que j’avais un rendez-vous médical, et je n’aurais pas l’impression de proférer un semi-mensonge si la santé mentale n’avait pas forcément besoin de l’adjectif qui la caractérise et l’ostracise de la santé tout court. De toutes façon, c’est simple, si je ne suis pas suivie par la psy, je risque l’arrêt pur et simple.

La demi-heure de visio qui suit mon annonce en préambule est étrange : je suis à la fois hors-jeu, reléguée en marge d’un événement auquel je ne participerai pas, et submergée par la profusion d’informations relatives à l’organisation. Bof, psy, pleurs, ai-je noté dans le brouillon de ce journal. Ce n’est pas mon meilleur rythme ternaire, mais hé.

Vous ne pourrez pas tout faire, m’assène la psy. Ou était-ce conjugué au présent ? A-t-elle ajouté en même temps ?
Vous ne pourrez pas tout faire en même temps.
Vous ne pouvez pas tout faire en même temps.
Vous ne pouvez pas tout faire.
Je ne peux pas tout faire.
Une chose à la fois.

En sortant, je repasse aux toilettes où le soleil chauffe les fesses et par la fenêtre desquelles on aperçoit généralement un ou plusieurs chats dans une cour plus lointaine. WC with a view.


Entretien au débotté : mieux vaut ne pas interroger la frontière entre bonne franquette et inorganisation. Dans les couloirs, je croise une collègue qui a appris ce matin, une femme belle et émouvante, c’est inscrit dans son corps, une vibrance méditerranéenne à pouvoir se la représenter en déesse ou en héroïne de tragédie grecque. J’apprends qu’elle aussi a eu un cancer bien plus jeune, un cancer dont je ne connaissais même pas l’existence, mais peu importe, pourtant quatre ou cinq heures d’opération, ça semble autrement lourd ; ce ne sont pas les mêmes traitements, mais elle sait le cheminement par où l’on passe, il faut que je me fasse aider, elle me parle de gouttes, de gouttes à prendre, tant pis si ça prend un an ou deux ensuite pour s’en défaire, et je comprends à retardement qu’elle parle d’anxiolytiques avec accoutumance.

Ma compréhension est altérée par l’émotion qu’elle me renvoie. Le visage soucieux et désolé, je commence à m’habituer, mais là ce n’est pas l’expression compassée que tout un chacun porte comme un masque, fusse le plus sincère. Là, c’est tout un être qui a passé sa vie à incarner — à peaufiner, l’émotion musculaire, à fleur de chair, millénaire et vulnérable, irriguant, sillonnant tout le corps jusqu’à ce que tout mouvement devienne geste. Elle me prend la main, et j’ai du mal à ne pas pleurer, dans ce couloir où j’attends mon entretien avec le directeur-adjoint, où je révisais mon cours à donner après. Elle dit aussi : le travail n’est pas la priorité. (Je veux bien être d’accord, mais j’ai du mal à comprendre comment l’articuler à une poursuite d’activité.)


Je sanglote en différé en marge de l’établissement où je donne cours ensuite. Assise sur un muret en retrait, certaines de mes élèves passent devant moi, heureusement sans me voir. Le Stresam a beau ne pas prendre la forme de gouttes, il fait son effet : n’empêche rien d’advenir, mais empêche que ça se prolonge. Je sens les vagues de molécules dissoudre le réflexe des sanglots. Couper cours.

La pianiste qui-a-appris-aussi est compatissante, presque vener contre la maladie. Il faut donner cours quand même, et je me reprends au jeu, d’autant plus facilement que ce sont là des élèves-bonbons (pour reprendre une formule de Daniel Pennac lue il y a fort longtemps). J’axe le cours sur les orientations et les épaulements, pour un effet tongue-twister qui agace-amuse la classe. À leur niveau, ce n’est pas tout les jours qu’on apprend quelque chose de nouveau qui ne soit pas une difficulté technique supérieure ; cela sort du training.

Ma collègue de jazz arrive en avance, demande si elle peut assister à la fin du cours et j’ai un bête accès de stress de me savoir observée, alors qu’elle voulait seulement être là, pour me dire son soutien (j’en ai pleuré, ah mais non, euh, faut pas) et observer ses élèves sans être elle-même en charge. Les rôles s’inversent lorsqu’elle fait ensuite répéter une élève, et c’est effectivement intéressant de voir comment les atouts et les achoppements qu’on observe dans une discipline se transposent ou non dans une autre. Notre regard de professeur se fait lui aussi au prisme de notre discipline. Je vois les courbes qui se perdent au niveau de la nuque parce que je cherche la verticalité de toute la colonne. Je ne vois pas le tic des impacts (accélération du mouvement jusqu’à l’arrêt soudain) parce que l’élève privilégie les impulse (décélérations) en classique.


Le crumble deux chocolats tout sucré : pas forcément une bonne idée de dîner anticipé. Coup de mou en cours de route, mais j’ai plaisir à donner ces cours.

Le printemps, les vacances, enfin

Journal d’avril, suite et presque fin

Mardi 14 avril

En descendant du tram, je m’installe sur le banc d’attente et laisse passer au soleil le suivant avant de finalement me lever pour le rendez-vous avec la psy. Elle me fait faire des pauses dans mon récit, pose des questions et reformule comme si elle n’était pas sûre d’avoir tout saisi ; agacée par ces ralentissements, ce n’est tout de même pas très dur à suivre, je ne saisis pas d’emblée que ces interruptions ne sont pas pour elle, mais pour moi, qu’elle cherche à me faire ralentir.


Le Welsh de Pancook a perdu en extraordinaire, mais j’ai grand plaisir à déjeuner avec H. et sa femme, que je n’avais jamais rencontrée. L’asymétrie de son visage peu à peu prend vie, tandis qu’H. navigue avec l’emphase qui est la sienne (un mélange d’enthousiasme et d’indignation) entre updates informels et récits où je ne suis pas très bien qui est qui, mais qu’importe. Depuis combien de temps ne s’était-on pas vues ? Huit, dix ans ? Encore une fois, peu importe. C’est la forme de cette amitié lointaine où, parce qu’il y a eu connivence virtuelle un jour, on s’est dispensé du privé concret les suivants. Épisodes de vie, séries TV, rencontre de nos couples respectifs… Il est évident qu’on se connaît sans se connaître parce qu’on se connaît depuis longtemps.


À la médiathèque, j’accuse ma courte nuit. Les idées de lecture me traversent, mais s’évaporent aussitôt, je dois me concentrer pour retrouver noms et titres, chercher les initiales dans le déroulement alphabétique, à travers un brouillard qui à chaque fois se reconstitue sitôt dissipé. L’effort mental est laborieux, mais la cueillette bonne.


Mon oncle radiologue a été appelé à la rescousse en tant que LE médecin de la famille. Il s’est renseigné sur l’hôpital où le hasard a fait débuter ma prise en charge : c’est une petite équipe, et petit sonne méprisant dans sa bouche ; ils ne prennent pas n’importe qui dans ce genre d’hôpital privé, ce ne sont pas des cow-boys mais pas des cadors non plus, hein, j’entends son grand nez parler, sa morgue de médecin, les cadors sont juste à côté, dans LE centre de référence, là où travaille une connaissance à lui, ils ne sont pas amis mais se connaissent et se respectent, ils s’estiment je propose, bref on n’a pas un cancer tous les jours, autant se faire opérer par des pointures, et j’entends presque la rhétorique d’une réclame commerciale, on n’a pas un cancer tous les jours, ce serait quand même dommage de ne pas en profiter, une si belle occasion.

Je ne m’entendrais pas avec ton oncle, c’est la conclusion de S. à qui je rapporte ces propos, pour tenter de comprendre la part entre qualité de soins et snobisme d’initié. S. et d’autres à sa suite me rassureront : le centre mentionné par mon oncle est bien le centre de référence, mais je serai bien soignée dans un cas comme dans l’autre, mon cas n’est pas compliqué. Enclume ou marteau, le clou sera bien enfoncé. C’est du pareil au même, sauf que je me retrouve désormais avec un choix à faire, moi qui ai toujours tant de mal à faire des choix, surtout quand les options sont à peu près équivalentes et que je mesure mal leurs implications. Incliné mais pas nécessité… ce vieux souvenir de prépa refait surface, sur le choix d’autant plus facile à faire que nous sommes prédéterminés à le faire — mais libres de ne pas, là étant toute la subtilité leibnizienne.

[emoji crâne qui fume] Et je réalise en écrivant aujourd’hui mardi 5 mai ces lignes, après avoir fini pendant les vacances Le Talent n’existe pas de Samah Karaki, que Leibniz était complètement aligné avec ce que les neurosciences tendraient à montrer (si j’ai bien compris cette lecture un brin tortueuse) à savoir que notre cerveau a déjà préparé la décision avant qu’on ne le prenne consciemment et que notre marge de manœuvre consiste seulement à refuser : moins un free will (libre-arbitre) qu’un free won’t (être libre de ne pas, le jeu de mot est fou, avouez). [/emoji crâne qui fume]

Je me serais bien passée d’avoir à prendre une décision dans l’état psychologique où je suis.

…

Mercredi 15 avril

Sondage express auprès de la pharmacienne que j’aime bien : si c’était pour elle, elle irait au centre que me recommande mon oncle, sans hésiter, puisqu’on a la chance de l’avoir dans la région.


La correspondance est parfaite pour caser un bimbimbap et une boule de glace au gingembre près de la gare d’Austerlitz. Le métro passe à présent à travers un immeuble (de bureaux ? encore des bureaux ?) qui s’est construit autour. Le mot fatidique n’est pas prononcé de tout le repas avec Mum, on n’en parle pas, et ça me va très bien.

Dans l’intercité, je suis dans un carré de six places (un rectangle donc), où nous sommes cinq. Que des hommes à part moi. Le vieux monsieur très soigné avec son col roulé se détend quand, au bout d’un quart d’heure, je troque ma place centrale dos à la marche pour la place restée vacante en diagonale, côté couloir. On respire mieux dans le sens de la marche et avec un seul voisin.

En face de moi, un vingtenaire à boutons de manchettes soulève et replie sa veste en deux avant de la déposer à cheval sur sa cuisse pour ne pas la froisser. J’observe avec un peu trop d’intérêt pour être charitable l’opération déjeuner qui débute avec une salade en carton posée en équilibre sur son autre cuisse. La tablette s’arrête devant son voisin et, plutôt que d’y poser la salade, il a privilégié l’ordinateur, pour manger devant une défilement d’images autres que celles de la fenêtre du train. La salade est déjà en équilibre précaire lorsqu’il secoue la vinaigrette empaquetée à part, et la résistance de l’opercule pousse le suspens à son comble. Cette saynète héroï-comique et son funambule macroniste m’amusent beaucoup, cela ne peut pas bien finir, et j’éprouve, je dois le confesser, une certaine satisfaction lorsque l’opercule cède et, ce qui devait arriver arrivant, projette ses gouttelettes sur la chemise blanche (elle laisse deviner en haut, très mec, une chaîne en argent et un pan de peau de bébé).

À côté de moi, un autre vingtenaire tellement fin de corps et tellement large d’épaule tente de pioncer après une nuit festive. Sa carrure de surfeur (son maillot de sport moulant me fait penser à une combinaison de plongée) coincée entre moi et un autre trentenaire tranquille, il s’enroule bras croisés sur la tablette.

De l’autre côté du couloir, un couple de bobos à la quarantaine finissante (petite cinquantaine ?) met en échec toute cohérence sociologique. Elle, probablement un peu trop couverte pour la saison, a ouvert la fermeture éclair de ses cuissardes, épluchées de part et d’autres de collants sans pieds. Les tissus à motifs dépareillés qui constituent sa jupe me feraient dire qu’elle fait partie des gens qui sauvent le monde tous les dimanches, en manif plutôt qu’à l’église. Elle se tient très droite, et je la trouve très belle, moins dans ses traits que dans son attitude, expression patinée. Lui, est un peu moins soigné, un peu plus voûté. Vers quinze heures, ils déballent deux fromages de fromager, un couteau, une tradition, des yaourts Saint-Malo, des fruits, d’autres choses encore conformes à un pique-nique de qualité — et une part individuelle de gâteau sorti d’un emballage en carton, quand même, seule concession à un régime moins sain. La gourmandise reste mesurée, une part réservée puis partagée. Le tableau est parfait, tout concorde. Tout concorderait si les magazines à beau grammage qu’ils extraient d’un sac suggérant l’exposition fraîchement visitée étaient des Connaissances des arts. Mais ils ne comportent aucune œuvre d’art, les images que j’aperçois sont d’archives, guère engageantes. Je postule un intérêt historique, avant d’intercepter le titre lors d’un échange ou d’une pause contemplative, couverture refermée : Liaisons, le magazine de la préfecture de police. Il existe un magazine de la préfecture de police et cette lecture les absorbe la majeure partie du trajet ; ils lisent vraiment, avec concentration, extraits tapotés, brièvement commentés et échange d’exemplaire. Quelque chose m’échappe, ça ne colle pas.

Quand je lui raconte le soir, le boyfriend colmate l’incohérence de la vignette par une hypothèse ma foi assez satisfaisante : ce seraient des journalistes qui préparent un dossier sur les violences policières et se renseignent sur la version qui en est donnée par les autorités. Je souscris moins à la version de deux collègues ; même si rien dans leurs gestes ne trahissait une tendresse manifeste, leur univers était trop bien réglé, trop harmonieux, pour ne pas évoquer une forme d’intimité. Ou alors des collègues amis de longue date.


On est moins serrés dans le Rémi, mais, comme le remarque le petit garçon à côté, il n’y a pas de tablettes. On ne peut pas tout avoir, tranche sa grand-mère, qui préfère un espace spacieux que studieux. « Ce sont les tablettes qui font serré » : observation pertinente du petit garçon, il a raison, je n’y avais pas songé. Il ne reste qu’une vingtaine de minutes de trajet et c’est précisément alors que j’ai le plus grand mal à résister à la somnolence induite par le bercement du train. 18h est désormais l’heure du dépassement, où mes ressources de sommeil viennent à manquer.

Je ne lis presque pas de tout le trajet, observe, somnole, encore le taxi, puis ça y est, des mains autour de moi, mon aimé sous les miennes.

…

Jeudi 16 avril

Le canapé en cuir est froid, glissant ; j’inaugure le vieux fauteuil dans le coin bibliothèque jusqu’à présent décoratif. La majeure partie de la journée cependant, je la passe sur une chaise en fer forgée que je déplace sur la terrasse pour m’ajuster au déplacement et à l’intensité des rayons de soleil. Ce n’est qu’en toute fin d’après-midi que j’enfile mes baskets pour continuer ma lecture dans une chaise basse de jardin, empoignant une des trois qui n’a pas bougé depuis ma dernière visite — fantôme de conciliabule. Cela faisait une éternité que je n’avais pas lu en anglais ; il m’a fallu un déjeuner avec H. pour me rappeler que la médiathèque en possède un petit rayon en V.O. The summer without men de Siri Hustvedt inaugure the spring break with mine.

Temps estival

J’aperçois de l’autre côté de la maison le boyfriend monter son banc d’arbre. Le mec qui bricole a l’air heureux comme un môme qui déballe ses cadeaux de Noël, ça me met moi aussi infiniment en joie de le voir comme ça. À quatre heures plus une, il fait une pause, on va chercher des cônes et c’est un bout d’enfance qu’on trouve sous la main, au congélateur, sur la terrasse. La journée s’écoule dans le temps long de l’enfance. J’ai la sensation d’être en convalescence, puis heureuse. Down au coucher du soleil, que jamais le bonheur ne s’achève. Reblochonnade et Full Metal Alchimist pour finir la journée.

Où je réalise que l’huile de palme vient des fruits du palmier.
Un céanothe, m’apprend Google. Intensément bleu ou mauve selon les heures de la journée.

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Vendredi 17 avril

Peu importe que le livre s’ouvre quatre-vingts pages plus loin, que le cône soit remplacé par un esquimau ou qu’une longue conversation téléphonique ait animé la matinée, déjà la répétition raccourcit le temps long. Le même mécanisme par lequel ce séjour s’abouche au précédent avale le jour suivant. Si, au bout d’une journée, j’ai l’impression d’être là depuis une semaine, la semaine s’écoulera aussi vite qu’une seule journée — l’éternité ne s’ouvre et ne se referme qu’en parenthèses.

Je vis mieux la tombée du jour que la veille ; la journée a déjà débordé dans un trop plein de soleil. En fin d’après-midi, autre chose a déjà commencé. On inaugure le banc d’arbre que le boyfriend vient de finir de monter (huit chaises cambrées dos au tronc). Dans le soleil de fin de journée frémit la peau qui n’a pas l’habitude d’y être dénudée.

Peaky Blinders : L’Immortel : le boyfriend a raison, on dirait davantage un long épisode de série qu’un film. D’où il ressort que, pour avoir la classe et susciter l’adhésion en tant que gangster, il faut être bon acteur — question de présence. N’est pas Cillian Murphy qui veut.

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Samedi 18 avril

Souffle court et rythme cardiaque qui s’accélère : le mail de relance collectif pour fournir musiques et plan feux me déclenche donc une crise d’angoisse.

Dernières pages de The Summer without men. Tomate-mozza au soleil, puis à l’ombre, à l’abri du gros insecte noir volant non identifié. Le boyfriend et le chat font la sieste, chacun son oreiller. J’entame Pour la joie : est-ce que je lis pour la joie ou est-ce que je lis pour lire, divertissement qui me détourne de ce que je devrais faire comme du plaisir à faire ?

Le tapis de yoga est déroulé sur la terrasse pour une séance de souplesse du dos : face à l’ancienne gymnaste devenue contorsionniste qui m’encourage dans le petit écran, je me trouve aussi raide que la plus raide de mes élèves en barre au sol.

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Dimanche 19 avril

Le coussin de baignoire est une délicieuse invention. Le corps délié, je passe de pièce en pièce par l’intérieur ou l’extérieur, tout communique, fluidité de l’architecture et des températures.

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Lundi 20 avril

Jour ouvré, jour angoissé en pointillés. Le divertissement n’est plus innocent, même s’il est apprécié. Atteindre l’aube de Diglee. L’amour empiète sonore sur le sommeil.

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Mardi 21 avril

Patience des traces, de Jeanne Benameur.

Vous vous mettez au soleil avec un bon bouquin. Légère modification apportée au conseil de la psy pour les vacances : avec trois bons bouquins (et un moyen).

Le tapis de yoga est déplacé par tranche de dix centimètres puis de l’autre côté de la terrasse et quand plus aucun rayon de soleil n’y atterrit, le long du mur dans la salle à manger plein ouest. Aucun yoga n’y est pratiqué, seulement la sieste, éphémère, je m’endors vraiment, caressée par le soleil, le vent, la première jupe jambes nues de la saison.

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Mercredi 22 avril

Ça va mieux quand on fait. Des gestes qui pensent pour nous, que ce soit ranger les couverts dans le lave-vaisselle (chez le boyfriend, ils se rangent dans un tiroir à plat, j’aime bien, j’ai l’impression de ranger l’argenterie que nous n’avons ni lui ni moi) ou reprendre et adapter des exercices de barre au sol.

Après une énième crise d’âne de Buridan, j’appelle enfin le centre que m’a conseillé mon oncle, et tout s’allège, les rendez-vous compilés en une journée, plus rien à décider.

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Jeudi 23 avril

Le soulagement du choix dépassé se traduit par l’un de ces réveils apaisés où l’on a l’impression que l’on pourrait somnoler toute la journée.

La Patience des traces : les dernières (traces ou pages) sur la terrasse, à l’ombre moirée des feuillages. Il n’y a que Jeanne Benameur pour rendre en roman l’éclosion d’un parcours psychanalytique, sans rien perdre de la révélation (sans l’amoindrir ni la doubler d’un coup de théâtre), sans s’abstraire du présent. Rien ne change que le regard — déplacement. Déplacement du personnage sur des îles loin de la sienne, et déplacement de la cure, du divan au fauteuil, puisque ce n’est pas un analysant mais le psychanalyste qui mature — manœuvre habile qui permet de conserver le processus sans se retrouver narrativement coincé dans un cabinet. C’était très beau.

La terrasse : un ponton quand on marche dessus, mais une scène vue quand on marche à distance dans l’herbe. Je ne m’en éloigne guère, le jardin reste un décor, les arbres des perchoirs à chant d’oiseaux — bruyants, enveloppants.

Un œuf de Pâques praliné semble oublié le long de la baie vitrée ; je ne suis pas certaine d’avoir jamais vu auparavant de mes propres yeux un scarabée si vert métallisé.

Une douche pas du tout écologique, d’une tendresse infinie.

Le boyfriend cuisine pour l’arrivée de ses amis. Je fais petite main, sors les ingrédients, ramasse, range et jette ce qui peut l’être sur le plan de travail. Je le regarde faire, la plupart du temps, je me sens heureuse avec lui autour de ce bout de cuisine ouverte. La salle à manger, plein ouest, est baignée de lumière qui n’a même plus besoin de lunettes de soleil pour être dorée.

Le soleil de retour m’anesthésie. C’est une journée où j’abandonne — l’idée de travailler, de désencombrer en amont. C’est salutaire, puis moins. Backlash à la tombée du jour. C’est notre dernière soirée à deux.

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Vendredi 24, samedi 25 avril

Les amis du boyfriend débarquent pour le week-end. C’est à ce moment, la maison saturé de sociabilité, qu’il déclenche une nouvelle crise inflammatoire. Il est fiévreux, puis faible, bientôt au lit. Le week-end n’est pas annulé, tous misent sur un prompt rétablissement et enchaînent sur le déjeuner à l’ombre du parasol. On partage nos inquiétudes, une certaine hygiène de vie est incriminée, les plus véhéments menacent d’organiser un raid pour vider ses placards et les remplacer par des aliments sains. Le réconfort de trouver un écho (amplificateur même) à mes craintes tempère le sentiment d’obligation sociale — rester avec les invités pour assurer un minimum de relai au niveau de l’intendance. Heureusement, ses amis prennent rapidement les choses en main,  investissent les lieux, la cuisine, repose-toi titi, modifient le menu du soir, se partagent les tâches, nettoient au débotté le second frigo qui doit accueillir les bières lors du grand rassemblement de cet été. Ils ne font pas comme chez eux, ils font comme dans une location de vacances où réellement, l’espace de quelques jours, ils seraient chez eux, le propriétaire réduit au rôle de visiteur.

C’est agréable puis plus trop d’être soutenue. Je sature vite, en réalité peu à peu, de la sociabilité et n’ai pas réellement d’espace de retrait où m’isoler des stimuli ; je peux me soustraire aux conversations, mais il reste toujours un brouhaha lointain, le pic d’une voix aiguë de dessin animé, ou une indication sonore de cuisine pour entraver le reset de la solitude. Je tente bien de lire sur le perron, Hors de moi, mais alors ce sont les moustiques qui attaquent, et le récit le moral : ce n’est pas forcément le meilleur moment pour entendre la détresse d’une malade chronique. Le chat reste terré sous la couette, collé au corps de son maître. Comme je le comprends, même si j’aime par connivence m’en moquer.

Le boyfriend tente quelques incursions de retour avec nous, et samedi soir, peut enfin profiter d’une soirée, de plusieurs heures avec ses amis. De le retrouver levé, je prolonge moi aussi, rajoute une petite louche de sociabilité.

C’est la troisième crise en deux mois, cela devient préoccupant. Un moment où nous sommes seuls à la table de la salle à manger, je l’encourage à contacter le spécialiste qui le suit, mais il sait déjà ce qu’il va lui dire. Et quoi, alors ? Je pense à des visites, à des traitements ou des changements de mode de vie qu’il ne voudrait pas entamer. Il est plutôt question d’hospitalisation. Mon angoisse déborde immédiatement, affleure le long de la cornée, et il me rassure, il sera là pour mon opération. Pour une fois, il se méprend : je panique à l’idée de ne pas pouvoir être là pour lui rendre visite à l’hôpital. Je panique, prends donc un bonbon, et panique se passe.


Cela me fait bizarre de voir ce grand gaillard tout tatoué s’inquiéter de ce que la porte d’entrée soit bien fermée pour la nuit en parlant de serial killer. Puis je me souviens que son dos pété l’a été d’avoir été enseveli sous les corps dans la fosse du Bataclan. Ce qui n’arrive que dans les films d’horreur lui est arrivé, ça rend les serial killers beaucoup moins improbables.

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Dimanche 26 avril

Lent retour à Roubaix (trois trains, deux métros). L’appartement me paraît petit, encombré de ce que j’y ai à nouveau à faire.