Il y a toujours un mai

Journal de mai, suite

Lundi 11 mai

Grappiller du repos et tenter de reprendre pied, reprendre en main mon appart à vau-l’eau.

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Mardi 12 mai

Passer un entretien d’embauche pour un poste que j’occupe déjà : le concept d’entretien de renouvellement me laisse perplexe, mais c’est la règle, alors on s’y plie, et je parle, je parle, j’improvise mon enthousiasme, l’émulsionne depuis le stress que toute prise de parole évaluée génère en moi. Ensuite, je pense à tout ce que j’aurais pu dire — ou penser — d’autre.


Plutôt que de passer mon temps dans les transports, je meuble mon après-midi par du shopping — mission renouveler les basiques dont les fibres sont incrustées de transpiration, quand ils ne sont pas déjà troués. Je marche et piétine cinq kilomètres dans le centre commercial, perds le compte du nombre de fois où je me déshabille et me rhabille. En début de session, je fuis les magasins qui diffusent de la musique trop forte, on ne s’entend pas penser — ce qui est le but, dé-penser, pour passer plus vite à la caisse, c’est juste un peu trop efficace pour moi, je déguerpis sitôt le seuil franchi. À la fin, pourtant, je m’y essaye, déjà abrutie, je ne suis plus à ça près. C’est trop, trop d’essayages, de stimuli, de vêtements — à parser (quand il y a une telle profusion, le regard fait du data mining), à essayer — trop de choix à faire, de paramètres à coordonner, une taille ou une autre, une coupe, une couleur, des matières. Je me rends compte in extremis de ma confusion entre viscose et modal, les deux matériaux « synthétiques naturels », l’un qui respire, l’autre qui transpire, repose les T-shirts sur leur portant. À la fin de la journée, j’ai acheté un pantalon d’été, orange, fluide, qui ressemble furieusement à un pantalon de danse.


L. m’a rapporté un porte-bonheur blanc du Japon. Le blanc, c’est la santé, m’explique-t-elle ; on se sait.


Rentrée tard chez moi, je ne retrouve plus mon portable. Après avoir tout retourné, demandé à la conductrice qui m’a raccompagnée, aux élèves qui sont retournés sur le chemin jusqu’à la voiture, il faut se rendre à l’évidence : je l’ai perdu. Je vrille. Crises de larmes, sanglots, secousses, je vrille, je veux que ça s’arrête — pas juste la crise, les cours, pas juste les cours, les obligations et les attentes et les déceptions de moi à moi, leur appréhension même. Le temps de me calmer par-dessus le Stresam qui peine à faire effet, je ne suis pas au lit avant 1h30 du matin.

La mission cookie suivie du bide en vrac, l’afterwork suivi de l’intoxication, la session shopping suivie de la perte du téléphone… Le truc cool mais le backlash, il y a toujours un mais. J’ai l’impression de payer chaque tentative de faire un truc un peu inhabituel. Je suis probablement trop fatiguée pour mettre en application les conseils de la psy et nourrir ma vie privée quand j’arrive tout juste à suivre le rythme de la vie pro. Ou je ne m’écoute pas assez, je veux faire trop d’un coup ? suggère S. Discuter avec elle (par écrit) m’aide à descendre. Elle suggère des choses plus petites : dessiner de petits dessins, écrire sur des émotions de la semaine, mais en quelques vers, pas au long cours dans ce journal…

[…] il a su en peupler sa vie dite privée. Il songe aux mots. Privée bien sûr. Privée de quoi ?

La Patience des traces, Jeanne Benameur

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Mercredi 13 mai

Nausée à cinq heures du matin. À sept heures trente, la sonnerie programmée sur l’ordinateur ne retentit pas, après quoi il me reste vingt-cinq minutes pour me préparer, avec des vertiges. La journée de cours se passe, se donne. Mieux vaut un cours moyen que pas de cours du tout, je me rattache à cette idée et gagne du temps avec l’essayage des costumes.

Une sculpture d'un homme à cheval en cape, qui lutte contre le vent (impression renforcée par le reflet des néons dans la vitre)
Reproduction exposée dans le métro à la station République Beaux-Arts : j’y passe toute les semaines depuis deux ans, mais cette fois, ça m’a frappé comme étant particulièrement accurate.

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Jeudi 14 mai

Il est toujours difficile de repartir après s’être relâché sans s’être encore reposé, mais j’ai choisi les cours maintenus — et remplacé celui des ados par un cours particulier avec la pétillante A. On travaille ensemble l’alignement et l’engagement nécessaire pour qu’elle puisse remonter sur pointes en toute sécurité. Pour le moment, de pointes, il n’y en a que dans des relevés en parallèle ; mais il y en a.

À la barre au sol, je retrouve des élèves croisées lors du stage de l’an passé. Certaines restent au cours classique qui suit, et c’est joyeux malgré les crampes d’estomac que je malaxe en vain de mes mains.

J’ai proposé au groupe d’aller boire un verre ou, mieux, manger un morceau après le cours et du monde répond présent — pour le verre plus que pour le morceau, malédiction sociale habituelle. Il y a de tout autour de la table :
des bières, des cocktails, du jus de tomate (qui n’apaise pas les crampes), un chocolat chaud viennois dont je suis la confection au bar, déposé devant quelqu’un qui me surprend à l’avoir commandé ; des étudiantes, des plus étudiantes, un professeur de théâtre et A., « 37 ans à l’envers » ; des professions ou des études para-médicales, juridiques, une licence en langue de signes (en langue des signes ! je ne modère pas mon enthousiasme). S. commence à se vernir les ongles sitôt que je lui file le vernis doré pailleté qu’on m’a offert mais que je ne mettrai pas (c’est tellement pas ta vibe, dixit S. qui me connaît pourtant depuis bien moins longtemps que qui me l’a offert)(je n’ai même pas de dissolvant chez moi). L. l’aide pour l’autre main, bar ou salon de manucure même combat.

La table est longue, je manque plein de conversations, mais suis heureuse de laisser mon attention papillonner ou s’abstraire, parfois. Plus tard, j’essaye de m’esquiver à la pharmacie de garde pour choper quelque chose pour le bide, mais aussitôt nous sommes quatre, cinq, je marche sous escorte jusqu’au coin de la rue, c’est absurde, mais ça amuse tout le monde. S. argumente avec le jeune pharmacien, battle de prescription. Au final, le médoc ne fait pas grand-chose ; les crampes passent quand je mange de retour chez moi, reconduite en voiture par A. Je ne suis pas au mieux pour recevoir ce qui est confié dans l’habitacle, c’est trop à cette heure, à cette période de ma vie, et j’aurais voulu faire mieux.

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Vendredi 15 mai

Des colis à récupérer pour le boyfriend occasionnent une cueillette à la médiathèque adjacente.


Ce que je ne sais pas encore être une contracture apparaît juste avant de partir pour le cours de posture. Je ne me formalise plus, le corps ne sait plus quoi inventer, j’attends l’opération.

Basculer le bassin en avant de 30° sur genoux tendus en contractant sous les fesses : le mouvement de balancier n’est pas aisé, je le perds sitôt trouvé. C’est pourtant ce qui permet le travail de dégagé derrière sans partir en antéversion.

En haut, on travaille je ne sais trop quel muscle en contraction excentrique, ça doit tourner au niveau du soutien-gorge, ça ne tourne pas. Quand j’ai trouvé, je ne bouge plus, j’ancre la sensation.

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Samedi 16 mai

des courbatures autour de la cage thoraciques
mon oreiller de voyage autour du cou
un caddy de courses plein
une babka pas assez cuite, mais du bon pain au levain moelleux
une heure de travail à reculons, ma réactivité appréciée, mon besoin d’efficacité qui se retrouve bredouille ensuite, trop d’horaires, de dates, d’oublis à ne pas oublier
deuxième jour de repos d’affilée : pas seulement une pause, le temps de se déposer
l’Eurovision prise en cours et abandonnée dans la discussion avec ma princesse

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Dimanche 17 mai

Instantanés du jour :

  • En tailleur sur le canapé, à lire sur écran et sur papier
  • À quatre pattes dans le bac à douche avec mes nouveaux gants sans latex
  • Agenouillée devant la cuvette des chiotte avec un cutter et une brosse à dents (grosse satisfaction d’essuyer le calcaire de la lame sur un Sopalin)
  • Accroupie au rayon des huiles et vinaigres pour trouver une bouteille de vinaigre cristal à 0,70 €, de celles qu’il faut entamer aux ciseaux pour qu’elles fassent pipi (plutôt que le pschit de vinaigre ménager en belles lettres blanches sur fond bleu à pas loin de 5€ au rayon ménage)

Après ça, le temps est à l’à quoi bon.

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Lundi 18 mai

Je n’avais donc pas sauvegardé mes photos faites à l’iPhone depuis… août 2024.


Drama au cours de danse, rien de bien grave, des stress qui ont des besoins incompatibles pour être rassurés, mais je me serais bien passée de ça maintenant. La prochaine fois que je dois rassembler deux cours dans une chorégraphie, je réglerai des entrées et sorties qui se succèdent, sans chercher à maximiser le temps de scène de chacun en les faisant danser ensemble — c’est impossible en répétition, il n’y a jamais tout le monde.

Je rentre tard et récupère le boyfriend à la gare sur le retour. Nos peaux ont besoin de se toucher jusque tard dans la nuit.

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Mardi 19 mai

Rendez-vous chez mon généraliste. Il connaît bien le parcours de soin : sa femme a eu un cancer il y a trois ans et a été soignée dans le même hôpital. Il doit avoir la quarantaine.


Le hug de L., que je ne reverrai pas avant l’opération, me surprend et me fait du bien.

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Mercredi 20 mai

Dernière journée de cours avant l’arrêt. Je filme les chorégraphies pour mes remplaçantes, ça va, ça devrait aller, malgré les absences présentes et projetées.

Cookies, lily, lily, rose

Journal de début mai

Vendredi 1er mai

Le jour férié tombe sur mon jour de repos, ne change rien.

La recette de salade aux asperges d’OwiOwi pour ceux qui veulent. Je n’ai pas retrouvé l’extase de la première fois (concomitante avec une phase du cycle où mon odorat est décuplé), mais ça reste bien bon.

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Samedi 2 mai

Plus qu’un samedi avant le spectacle : mi-panique mi-soulagement. Je ne serai pas là pour avoir honte de ma débâcle le cas échéant.

Je ne comprenais pas pourquoi ma collègue s’enquiquinerait à coudre des fleurs sur le costume : l’effet est sans commune mesure, cet ornement transforme à lui seul les robes en costume.

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Dimanche 3 mai

Le rosier papillonne de ces fleurs luminescentes, qui toujours me rappellent le tableau de Sargent Carnation, Lily, Lily, Rose (que toujours j’appelle Rose, Lily, Rose).

Coupole du métro roubaisien

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Lundi 4 mai

Réveillée à six heures, je n’ai pas la force de me lever et je suis déjà au conservatoire. Que ce soit pour ruminer ou vagabonder, mon cerveau ne trouve nulle part d’autre où aller, aucun projet, aucune réjouissance où me projeter qui ne soit pas en rapport avec la danse, le boulot, le conservatoire. Sur ces considérations, je me rendors de sept heures à neuf heures trente, me réveille lourde du repos qu’a pris, que réclame encore mon corps.

Deux, non trois, roses rouges ont écloses ce matin.

Tout mettre au carré, un petit carré devant chaque tâche, cochée au fur et à mesure de la matinée, jusque dans l’après-midi. Administratif pour le boulot et pour l’opération : trouver, télécharger, renommer et envoyer les musiques du spectacle, rédiger des mails pour l’organisation du même spectacle, prendre rendez-vous avec le généraliste pour obtenir un arrêt (l’hôpital arrête uniquement le jour de l’opération et pas pour la durée d’arrêt recommandée par eux-mêmes), chercher une remplaçante pour la durée de l’arrêt, faire son virement à la psy, facturer mes cours passés… Il y a des mots de passe à taper, retrouver, réinitialiser, des informations à reporter, pour tout aplanir, prévoir, contenir, aérer, mieux respirer — ou hyperventiler, on ne sait jamais trop avec l’efficacité, qui perdure au-delà de sa nécessité et transforme tout en chose à régler.

Les élèves ne sont pas nombreuses, mais la chorégraphie est pas mal nettoyée, les têtes regardent en même temps dans la même direction et les bras empruntent à peu près les mêmes trajets. Les interprétations diverses me forcent à préciser mes impensés. Les costumes sont arrivés et, portés, moins laids que dans mon souvenir ; cela devrait même bien rendre sur scène avec les lumières (une élève semble dépitée et se console en se disant, un pan de la jupe métallisé doré à la main, qu’elle retirera ce bout de tissu ensuite).

Il faut souvent contraster les lumières ; une lumière de la même couleur que le costume l’avale, apprends-je quatre jours après avoir rendu ma conduite lumière… pleine de rouge sombre et de jaune doré pour des costumes bordeaux et dorés.

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Mardi 5 mai

À la psy, je raconte n’avoir rien trouvé à penser que boulot au réveil (il y avait bien les vacances à la campagne chez le boyfriend, en me concentrant, mais c’est de l’ordre du souvenir plus que de la projection). Comment ne plus ne penser qu’à ça, comment cesser d’être bonne élève, ne pas me sentir illégitime ? Et soudain les deux sont liés : je ne peux pas me sentir légitime comme professeur si je reste dans le rôle de la bonne élève.

Il ne s’agit pas de se sentir illégitime et de s’en moquer, me reprend la psy, mais de comprendre pourquoi je me sens illégitime. Elle insiste sur la question, elle qui en thérapeute TCC privilégie bien plus souvent le comment que le pourquoi. Et pourquoi je ne sais pas y répondre, ou esquive ?

Pendant cette séance, je prends conscience que tout tourne autour du travail. Le relie au fait que je ne vois pratiquement plus mes amis. Il en ressort que j’ai besoin de nourrir ma vie privée, même si ça me demande une énergie que j’ai l’impression de ne pas avoir. La psy entérine : cela a un coût, mais faible au regard de ce que cela pourrait m’apporter, et je repense à cet enthousiasme démesuré d’aller manger des cookies.

Il ne s’agit pas de faire moins (pour s’économiser) mais plus — cesser de tout optimiser, de tout optimiser pour le boulot. Emoji mindblown. Cela me rajoutera des contraintes, certes, mais elles seront moins pesantes si elles ne concernent pas uniquement le boulot. À la place de ce repos qui ne me repose pas, ne serait-il pas plus joyeux d’organiser une journée à Paris, par exemple, pour voir mes amis ?

Qu’ai-je fait pendant les grandes vacances l’été dernier ? Sur le moment, rien ne me vient que l’Angleterre. Quinze jours sur deux mois. Je ne sais déjà plus ce que j’ai fait l’été dernier. La démonstration souligne la nécessité de structurer son temps — pas le blinder, précise la psy, mais prévoir des choses dont on se souvient.

Moi qui avais l’impression de ne plus avoir la force d’avoir envie de rien, voilà que j’ai envie de plein de choses. Je lui parle pêle-mêle des cours de qi dance par sa voisine de palier, que j’ai découvert en la googlant dans la salle d’attente, de hobbys abandonnées (le dessin, et la frustration qui prend le pas sur le plaisir — ou alors en groupe, en ateliers ?), d’envies ajournées sans jamais m’y être essayée : le kit de linogravure jamais ouvert par peur de gâcher (n’est-ce pas gâcher que de le laisser dans le placard ? Tell me about it), l’apprentissage toujours repoussé du violoncelle à cause de l’investissement financier et temporel qu’il suppose. La psy remarque qu’il comporterait aussi « discipline que vous aimez » — que j’aimerais retrouver en tous cas, et pas concernant mon outil de travail. Quand je me rapproche trop de la danse, la psy souligne le besoin de sortir de mon univers. Il y a bien la lecture qui reste possible, et j’y prends du plaisir, mais pas par anticipation ; ces derniers temps, je ne me réjouis pas vraiment de la suite qui m’attend. J’éprouve le besoin de sortir des mots (écrit-elle en un billet fleuve), du dualisme corps et mots, j’ai besoin de quelque chose qui passe par le corps… sans que ce soit de la danse (et là, ça se corse).

C’est la magie de la psychothérapie : il n’y a rien que je ne savais pas, mais les points se relient, la constellation dessinée est tout autre que le jeu de points à relier prénumérotés avec lequel j’étais arrivée. J’ai beau connaître le danger du hobby devenant métier, j’y suis tombée en plein dedans, les circonstances aidant (ou n’aidant pas) : éloignement géographique des amis, déménagement du boyfriend, niveau de vie réduit de manière peut-être un peu plus drastique que ne l’exigeait la situation… Je me suis repliée sur une vie asséchée et, sous couvert de tenir, je rends les choses plus pesantes encore.

Faire davantage d’efforts pour que, dans l’ensemble, ils me coûtent moins…

Faire des efforts, en faire un. Le soin de sa personne qu’a la psy (avec ses belles boucles d’oreille, conques dorées) me pousse toujours à faire un tout petit effort de tenue les jours où j’y vais — ne pas attraper le dernier truc porté sous prétexte que c’est le plus confortable. Penser à ces vêtements usés aux fibres imbibées de sueur, que je n’arrive pas à jeter, que je porte en boucle me donne une soudaine envie de shopping (je déteste le shopping), d’image de moi ravivée. Ce qui me gêne aussitôt : se sentir bien passerait aussi par là, impliquerait de repasser par davantage de consommation ? Du matériel, des restaurants, des vêtements ? Vous n’allez pas vous mettre à consommer excessivement, me rassure la psy, qui voit et la bestiole à laquelle elle a à faire et sa réticence. Me serais-je enfermée dans l’austérité, à trop vouloir être raisonnable (et cette phobie de gâcher) ? Je ne suis pourtant pas du genre à me priver — au contraire : j’ai tendance à faire attention dans les menues dépenses pour pouvoir y aller les yeux fermés quand j’en ai vraiment envie. Peut-être faudrait-il y aller les yeux ouverts, pour ne pas involontairement s’entraîner à étriquer ses envies.


Je repars de la séance guillerette, même si mes voisins de tram plombent l’ambiance avec une collègue de 35 ans partie en 2 mois, et d’autres cancers, il y a des tumeurs dans la famille de Thomas, à moins que la famille de Thomas ne soit une famille à tumeur ? Il est question de l’architecture de Bruxelles aussi, et des destructions pendant la seconde guerre mondiale. Avec un accent de grosse bourgeoisie, la nana déclare qu’elle aurait été pendue pendant la seconde guerre mondiale. Pourquoi, demandent ses amis. Oui, pourquoi ? « Parce que j’aime trop le peuple allemand. » J’essaye d’halluciner discrètement. Pas l’Allemagne, les Allemands ou la culture germanique, non : le peuple allemand. Ein Vok, ein… Un peu plus tard, elle parle d’un collègue, allemand donc, parti lui aussi trop tôt, alors qu’il était si jeune… et musclé… le souvenir la met en émoi. Moi, en effroi : pourquoi pas aryen, tant que vous y êtes.


Ça sent bon la sauce à verser sur le tofu soyeux.


Cinq autres boutons de roses rouges pustulent dans le mur de végétation.

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Mercredi 6 mai

Kick de réalité cancéreuse au réveil (j’avais oublié ?).


Premier passage de la chorés des intermédiaires avec les tutus, ça devrait bien rendre. Fin de la choré des petits : commencent les répétitions, le encore, encore, qui leur semble de trop, et à moi aussi, malgré tout ce que je vois encore à améliorer pour que ça passe.


À H., je raconte que, vendredi, on va manger des cookies (je ne prononce pas le s) et la mention de cet afterwork d’enfant nous donne rapidement envie de cookies là maintenant. Je prends congé d’elle et, sur un coup de tête, fonce chez Ben’s cookies dans le Vieux Lille, vite vite, un aller-retour, choper un cookie avant que la boutique ferme, avant que H. rentre chez elle, avant que l’heure du dîner soit de beaucoup dépassée. J’ai six heures de cours de danse dans les pattes et j’avale les deux kilomètres à grandes enjambées, la vitesse engendrant la joie sans résulter du stress. Je jubile comme si je préparais un mauvais coup ou me rendais à un rendez-vous amoureux ; j’ai fait dérailler le quotidien, le retour fatigué chez moi, je vois défiler le haut des immeubles, remarque une rambarde en pierre que je n’ai jamais vue, dans une rue dont je ne connais que les dalles à motif mangées par le béton. Cette opération cookie est un pur plaisir d’amitié, m’offre plus de joie que je ne lui en offre à elle — et en même temps, cette impression de (dé)celer un début d’amitié. T’es folle, me dit-elle joyeusement quand je drop le cookie au chocolat à l’école avant de prendre la poudre d’escampette.


Salade de concombre et tartine ricotta-huile d’olive

Illumination : finir le concombre non pas en simili-tzatzíki, comme je le fais d’habitude, mais à la coréenne (sans piment). Vinaigre de riz, sauce soja, furikake. La fraîcheur est plaisante.


Jambes écartées, collées, serrées, surélevées, reposées, dépliées… ce n’est pas une chorégraphie sensuelle, c’est une gymnastique désespérée pour tenter de sortir des toilettes. Risible et douloureux. Une heure, une heure du matin. De retour à deux heures.

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Jeudi 7 mai

La journée n’est pas du tout aussi dure que les 5h30 de sommeil le laissaient anticiper. Sur l’adrénaline, je suis plutôt même moins fatiguée que d’ordinaire, alors que c’est presque du 10h-10h (21h30 en réalité).


C’est très satisfaisant. Dixit S. Mes petits ouiii de souris prof de danse quand un élève chope le truc après que je l’ai aidé à ajuster sa position.

La forêt d’adultes débutantes commence à ressembler à un corps de ballet, mieux synchronisées, ports de bras plus affirmés.


Toute la journée, tout le monde se souhaite un bon week-end. Le jour férié tombe sur mon jour de congé, et je travaille samedi comme d’habitude.

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Vendredi 8 mai

Entrer mes élèves adultes comme contacts sur WhatsApp, avancer les cours du prochain jeudi férié, vérifier des horaires, rédiger et envoyer un mail d’information pour les élèves du conservatoire, un autre mail de rappel, trouver une remplaçante pour le créneau qui n’a pas encore trouvé preneur, décrire mes exos, envoyer les musiques… tout en maintenant une ou deux conversations privées asynchrones en parallèle, par messages et vocaux… je  passe du téléphone à l’ordinateur, d’une application à une autre,  traitement de texte, navigateur, agenda, je suis efficace, je jongle entre les fenêtres et je continue aves les onglets, sans plus trop savoir parfois ce que je suis venue y faire, repartir d’Instagram, est-ce que mon interlocutrice a répondu ? Je suis efficace puis plus, de moins en moins, je ne me résous pas pour autant à abandonner avant d’avoir fini, ai-je fini, que me reste-t-il, ah oui, ah non, il doit rester quelque chose auquel je n’ai pas encore pensé, je continue à passer d’un onglet à l’autre et à ne pas tenir en place, navigation d’interface en interface, l’efficacité est addictive, je veux être encore efficace, quelle tâche virtuelle puis-je encore effectuer, sur Instagram un post explique que le burn out n’est pas un problème de working too hard mais de ne plus savoir sortir d’un productive mode. Je ne tape pas sur le bandeau du bas pour en savoir plus, je vais plutôt déjeuner et lire une bande-dessinée dans l’éclaircie de la terrasse.


Sur Instagram, quelques vidéos de danse me rappellent pourquoi j’aime le danse.

Un corps de ballet de femmes en cheveux qui, de leurs sauts de chat, découpent l’espace en baklavas joyeux — créer la surprise avec ce pas de débutant !

Une version de La Belle au bois dormant que je ne connais pas, avec des mouvements des bras ailés qui suggèrent le plongeon du canard bec dans l’eau — révélation : dans canari, il y a canard !

C’est ça que je veux, que j’aime, lassée des Here’s what you whould do et Don’t make these mistakes. Les conseils pédagogiques pour lesquels je me suis abandonnée fire back en accusations larvées, je suis même fatiguée des précautions oratoires soulignant que nos manquements de professeurs ne sont pas de notre faute, on ne nous a pas appris ça, c’est tout, venez l’apprendre dans ma formation, early bird arrivera bien à tirer les vers $$ du nez.

Racheter son scroll par quelques secondes de geste qui ne soit pas seulement mouvement.

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Samedi 9 mai

C’est notre dernier cours ensemble avant le spectacle. Je dois expliquer aux élèves que je ne serai probablement pas là pour les voir danser, je me fais opérer.
— Une opération de quoi ?
— Une opération.
On ne va pas plomber l’ambiance. Déception de part et d’autre (abandon, désintérêt), que j’atténue tant bien que mal en les encourageant, en leur souhaitant beaucoup de plaisir sur scène et en les assurant que je penserai fort à elles (je n’y avais pas songé avant de leur dire).

Cela se passe bien avec les petits, mais à la fin du cours des intermédiaires, une élève vient me voir en me disant qu’elle a mal au dos. Je lui pose quelques questions, elle s’est fait ça en montant la jambe plus haut que d’habitude en arabesque, non, elle ne peut pas arrondir le dos sans douleur. Je lui propose de s’allonger au sol pour trouver la détente, mais quand elle s’aperçoit être incapable de s’asseoir, elle commence à paniquer, et moi avec.  J’appelle les parents (la mère), dépêche une camarade dans les vestiaires pour l’aider à se rhabiller, des grandes tentent de la rassurer, elles aussi ont eu des lumbagos, ça fait très mal sur le moment c’est vrai, mais ça passe vite ensuite. J’ai littéralement des larmes sur les mains. La mère arrive vite, coutumière des lumbagos mais pas trop pour les médicaments me dit-elle, et tente d’emmener sa fille, mais les escaliers sont un calvaire, par la pointe, le talon, de face, de dos ou de côté, en s’appuyant sur les épaules de sa mère ou en faisant peser son poids sur la rambarde. La mère l’encourage à dépasser sa panique, elle en est capable, mais à quel prix, panique n’est pas douleur, quatre marches en dix minutes, quand la gamine font en larmes, je fonce à l’accueil et ensemble prenons la décision d’appeler les pompiers. Elle a douze ans bordel, et besoin d’antidouleurs.

Pour évaluer la situation, un des pompiers se place derrière elle et lui palpe délicatement le dos ; son collègue resté de face l’avertit aussitôt qu’elle vient de grimacer de douleur. Quand elle renonce à masquer, les pompiers décrètent qu’ils vont chercher une planche, à laquelle ils vont l’arrimer (la scotcher) pour pouvoir l’incliner avec un minimum de mouvement et ainsi l’amener à l’étage du dessous où se trouve l’ascenseur. Cela fait bien trente à quarante minutes que j’ai laissé les autres élèves en plan, aussi je laisse faire les professionnels et pars retrouver le reste de la classe, non sans un crochet pour la salle des professeurs pour décharger quelques pleurs de tension nerveuse.

En cette période de spectacle, je fais des échauffements rapides, et j’ai omis, je m’en rends compte a posteriori, un réel travail de mobilisation de la colonne vertébrale — il n’y a que de petites amplitudes dans leur chorégraphie. Ce genre de blessure est sûrement multifactorielle, intervenant quand le corps est déjà fatigué et fragilisé, mais je ne peux fuir ma part de responsabilité et donc de culpabilité. La mère, elle, s’en veut d’avoir laissé venir sa fille alors qu’elle était fatiguée.


Je finis ma journée de cours tant bien que mal, secouée, laminée, puis file rejoindre mes deux collègues pour notre afterwork cookie (délicieux), prolongé sur la pelouse à attraper les derniers rayons du soleil entre les immeubles. La psyché un peu éclopée pour tous trois, on cause pianiste beau comme un dieu, sauna gay et utilité sur Terre (le tour pris par la conversation m’a rappelé Leibniz et j’ai expliqué ce qui m’avait marqué en lisant Samah Karaki, le free won’t plutôt que free will). Nous n’avons pas les mêmes orientations sexuelles ni les mêmes croyances religieuses (c’est même à chaque fois un éventail de possibles) et ça m’a fait beaucoup de bien de baigner hors de mon univers, shootés au sucre, entre futilités et questions existentielles.

Cookie chocolat et noix de macadamia

Au moment de me coucher, je suis prise de fièvre et frissons.

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Dimanche 10 mai

Nuit en pointillés, journée à cuver un genre de gastro ou d’intoxication alimentaire. Je suspecte le Cantal, mange quelques fruits, du congee, et comate devant Resilient Man.

Resilient Man

Resilient Man est un documentaire suivant Steven McRae, danseur étoile au Royal Ballet, après sa rupture du tendon d’Achille. Il est visible sur Arte.tv jusqu’au 30 août.

Tout le documentaire respire en vase clos. Il n’y a pas d’altérité, pas de question venue d’un interviewer — à la place, des discussions mises en scène comme si elles étaient captées in situ, où l’ascenseur n’est à peu près jamais renvoyé :  on ne saura rien sur la carrière de cet autre danseur, rien sur sa femme elle aussi danseuse, ex-danseuse, ah si ça déborde quand elle revient sur sa carrière, ses sourires d’excuse presque alors qu’on comprend en filigrane qu’elle a anticipé la fin de sa vie de danseuse pour avoir une vie de famille, ce qui compte pour lui semble ne pas compter quand c’est elle. Il la remercie, évidemment, sans elle jamais il n’aurait — mais c’est en public, comme pour faire valoir sa femme, il l’a bien choisie quand même.

Blessé, le danseur étoile se sent inutile, comme un quatrième enfant pour sa femme ; on soupçonne que la blessure ne fait qu’exacerber un trait déjà là. Tout reste très auto-centré. La douleur fait ça, c’est normal, en quelque sorte. Mais le documentaire ne fait rien pour en sortir, au contraire le redouble par l’hagiographie. Ces plans de lui, archi musclé et perdu sous la douche, les larmes métaphoriques…  Les moments de vulnérabilité sont rares en deçà de leur mise en scène.

Lorsque la caméra filme le danseur partageant un post sur les réseaux sociaux, elle ne nous montre pas les coulisses, double seulement le masque de la représentation. Le danseur a beau faire partie du Royal Ballet (londonien) et la réalisation du documentaire être française, il y a quelque chose de très américain dans toute cette mise en scène, dans l’immense verre de vin que les époux tiennent à la main en tête-à-tête sur leur canapé, dans la manière de se renvoyer les fleurs…

Ce que ce danseur fait est admirable, bien sûr, demande beaucoup de force, de résilience et tutti quanti, mais, ça me frappe, c’est aussi une négation de tout ce qu’il aura à affronter ensuite, par quoi d’autres autour de lui sont déjà passés et dont on ne saura rien… L’acceptation, le deuil, la manière dont on est contraint à réinventer la suite si on veut qu’il y en ait une… La manière dont la danseur s’arc-boute sur la technique, à vouloir toujours faire double là où il fait simple et triple là où il fait double, est compréhensible, personne ne veut faire l’expérience de se sentir diminué, mais dit aussi quelque chose de sa conception artistique (de son manque de ?). Évidemment que la technique maitrisée, superlative, donne un sentiment de liberté intense, évidemment qu’on veut continuer à se sentir grisé de sa propre puissance… mais la recherche de la justesse à travers la vulnérabilité, ça… Le dépassement constant de soi, de persévérance pour progresser, finit par être négation de toute faiblesse, vieillissement — santé même. Il y a quelque chose d’un Peter Pan capricieux qui ne veut pas vieillir, certes, mais même mûrir — que rien ne change surtout, que tout reste figé dans un mouvement parfait, la fuite parfaite… Pas certaine que l’athlète n’oblitère pas l’artiste.


Pour contrebalancer mon ressenti, vous pouvez lire cette interview de Steven McRae à propos du documentaire dans Pointe Magazine. Il y parle notamment de son désir de mettre en lumière le travail du staff médical et plus largement des équipes du Royal Ballet.

Revue de blogs #26

[…] avant de lancer le premier morceau, je sais déjà le réconfort infini que ces dix chansons parfaites vont m’apporter. L’attente de ce déroulé que je connais par cœur envoie une décharge électrique de plaisir dans ma colonne vertébrale. J’en tire la même joie que ce moment précis, sur la route, ce moment précis où l’on sait que l’on va apercevoir la mer à l’horizon.

Je ne pourrais pas vous dire ce que j’ai pensé en écoutant pour la première fois If You’re Feeling Sinister, pas plus que je pourrais vous dire ce que j’ai ressenti la première fois que j’ai glissé mes doigts de pieds dans le sable chaud ou mangé une glace. La répétition du plaisir est constitutive de l’expérience du disque. Il n’y a pas eu de moment où je ne le connaissais pas par cœur.

Pauline Le Gall,
Judy never felt so good except when she was sleeping, Tailspin

Pauline Le Gall est tellement forte pour écrire sur ce qui se vit dans la lecture, l’écoute ou le visionnage… Je ne vis pas du tout la musique aussi intensément que la plupart des gens (j’ai besoin de silence davantage que de musique), mais j’ai quand même connu ce phénomène du CD réconfortant en boucle à mon adolescence avec The Rasmus et plus récemment avec Alice et moi (« Ce moment de solitude m’a fait comprendre que mes goûts musicaux n’étaient peut-être pas universels »).

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PHANTOM OBLIGATION
The guilt you feel for something no one asked you to do.

Phantom obligation, Terry Godier
à lire en version texte brut ou discrètement animée
(dingue d’ailleurs comme on lit plus facilement un texte qui apparaît au fur et à mesure, sans anticiper la longueur de ce qui est à venir)

L’auteur s’attarde sur ce que déclenchent en nous les petites pastilles rouges avec un chiffre dedans et analyse le design des lecteurs de flux RSS qui, en empruntant leur ergonomie aux boîtes mail, en ont conservé les attentes implicites.

You’re not behind on your feeds. […] Nobody’s waiting.

Et cela vaut pour tous types d’application.

Podcasts borrowed the queue from music players. But nobody ever felt guilty about unplayed albums. […] Podcast apps added unplayed counts, progress bars, completion stats. Your listening became a task list.

We should notice when we feel guilty, and then ask whether the guilt is ours or whether we inherited it from somewhere.

Pour autant, je ne suis pas sûre d’avoir envie de tester le lecteur de flux RSS développé par l’auteur, où les articles restent un certain temps seulement, en fonction de leur pertinence (quelques heures pour un entrefilet d’actualité, quelques jours pour l’article d’un quotidien, une semaine pour un essai…). Le FOMO serait trop grand, je serais tentée de me connecter hyper régulièrement pour tout sauvegarder. Un poison différent.

Social media learned something interesting. Facebook could have shown you « 24,847 posts you haven’t seen. » They understood this would paralyze, not engage. So they made a different choice: no unread count. Infinite scroll. Algorithmic curation. They traded phantom obligation for manipulation. The feed never made you feel behind. It made you feel like you might miss something right now. Different poison.

Merci à Kozlika pour la découverte.

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Je le dis, parce que je n’aimerais pas qu’on croie que je ne retiens que ce qui est difficile de cette expérience, tout comme je n’aimerais pas qu’on ne retienne que c’est uniquement merveilleux et épanouissant. En réalité, je trouve ça difficile de composer avec tous ces contrastes […].

Yasmine, La perfection n’est pas mère,
Sundays are made for tea & crumpets

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This day was so ordinary for us, yet I am terrified that I will feel immense nostalgia and grief one day when I look back at this post.

Winnie Lim, an ordinary day

Like who wants to look at mundane photos of my day?

I do.
Outre l’étonnement du quotidien à l’autre bout du monde (et oh ! papa’s beard, j’avais mangé un délicieux éclair au chocolat de cette chaîne au Vietnam !), il y a cet aspect émouvant des relations parasociales (aussi étranges soient-elles) à se faire témoin d’une vie que l’on ne croisera probablement jamais. Comme des cartes postales qu’on recevrait d’un personnage de série auquel on s’est attaché.

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Plus je vieillis et plus j’ai l’impression que le temps salarié est du temps perdu, du temps gaspillé. Non pas que mon travail soit inintéressant, bien au contraire, mais que la priorité semble être ailleurs.

Karl, sursis, Les carnets web de La Grange

Fatiguée, stressée, anxieuse et parfois tentée par la démission vers un emploi salarié, je me rappelle aussitôt que c’étaient des heures pour ainsi dire non vécues.

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Un beau billet de Monsieur Samovar sur avoir tous les âges (et 43 ans).

Attendez, attendez. Laissez-moi ouvrir une parenthèse, à la hache s’il le faut. J’ai pas vécu ça quand c’était le moment, j’ai loupé le train, si on prenait le TARDIS, qu’on voyageait dans le temps et que je visitais en décalé un temps révolu ? Attendez, attendez s’il vous plaît, c’est la dernière fois. Après j’accepterai. Après je serai serein, je serai comme on me dit qu’il faut être. Heureux de chaque jour, de chaque instant qui passe. J’apprendrai à vivre pleinement ou à laisser filer les moments, débarrassé des injonctions, sage et silencieux.

Je ne le ferai sans doute pas.

Je continuerai à courir le long de ma chronologie, poumons qui braillent, brouillard mental.

J’ai et n’ai pas tous les âges que j’ai eu. À la fois le passé, en s’accumulant, devient une malle aux trésors, à la fois qui j’ai été me devient par endroits inaccessible.

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J’étais peut-être un peu naïve mais avant de me mettre à danser autant, je ne savais pas que cette pratique viendrait creuser si fort mon rapport au corps. Je pensais que c’était quelque chose que l’on fait en utilisant son corps comme une sorte d’ustensile, mais je n’imaginais pas que tout partait de l’intérieur […].

Coline Pierré, Danser jusqu’à soi, Latte avoine et chat sur les genoux

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Trouvé chez Karl :

Songer un instant à ce genre d’idée satisfait un auteur sans qu’il ait heureusement besoin de la mettre en œuvre.

Le timbre à un franc, Jean-Louis Bailly

Idée n° 237389. Est-ce que je pourrais songer ainsi à mes idées numérotées aléatoirement ? Non pas des projets morts-nés dont je ne fais pas le deuil, mais des idées qui se suffisent à elles-mêmes, comme les amorces poétiques de happenings qui n’auront pas lieu dans Grapefruit ?

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Trouvé chez Guillaume Vissac :

 J’écris toujours des poèmes sur la deuxième chose qui me vient à l’esprit, lit-on dans Le musée des redditions sans conditionpour ne pas avoir à le faire sur la première.

Première chose : image. Deuxième chose : lien.

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Les pistes que je ne suis pas, les possibilités que j’ignore, maintiennent peut-être d’autres structures dont j’ai « quelque chose à faire ».

L’idée, c’est la place qu’on occupe et celle qu’on donne aux éléments et à l’échec, à la maîtrise, à l’emprise, aux directions décidées, s’appesantir ou pas, le juste ce qu’il faut de nostalgie, les choix, le recul par rapport à eux, est-ce qu’on peut réellement choisir ce qu’on ne sait pas […]

Christine Jeanney, coupe coupe, block note

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Et en remettant en question l’évitement improbable (improductif) (hors piste) (que des qualités) de l’éparpillement, je remets en question l’idée de se spécialiser, de creuser une seule voie, de s’y dédier. Je crois que c’est un mythe. On ne fait rien avec une seule allumette dans le noir.

Christine Jeanney, moby, block note

J’ai vu tout le noir qu’il y avait. J’ai besoin que ça foisonne à nouveau, besoin de m’éparpiller.

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Mais au fond, quand on transmet, est-ce que ça n’est pas pour réparer un peu de soi ? Pour créer quelque chose qu’on n’a pas eu ?

Sacrip’Anne, Transmission

Dans mon enseignement de la danse : une compréhension fine du mouvement, même et surtout lorsqu’il ne tombe pas naturellement juste. Est-ce que je n’en oublie pas ce que j’ai reçu, le phrasé, les élans ?

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Trouvé chez Karl :

Lorsque je regarde un film, une série, je suis désormais très sensible aux gestes de tendresse entre les personnages. […] Cet instant où tout s’arrête, où tout se dit sans une parole, dans la délicatesse d’un contact qui ne cherche rien de précis qu’une forme d’abandon, de lâcher-prise, n’attend rien qu’un peu de calme, de sérénité. Dans un enlacement amical, une attention prévenante. La pression redescend, les deux corps se rapprochent, leurs rythmes cardiaques se coordonnent pour retrouver un peu d’apaisement et pouvoir, après un mouvement de recul, se regarder en face. Les mots refont surface, même si parfois ils ne sont même plus nécessaires.

Pierre Ménard, Un mouvement suffit, Liminaire

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Je ne sais plus où j’ai vu passer une broderie de scanner, ou une broderie d’image médicale, quelqu’un — quelqu’une en l’occurrence — avait brodé ses résultats d’examens, donc un sujet non brodable, ni une fleur ni un lapin enrubanné, ni un adage au point de croix […]

Une tumeur obscurus sur le sein droit d’un T-shirt ?

S’octroyer le droit de broder (tisser, coudre, denteller) du laid, du not fit, en dehors des modèles et gabarits. Je ne sais pas pourquoi il n’y a pas plus de monde qui s’empare de ce droit pourtant d’accès facile. Qu’est-ce que ça peut faire qu’avec un fil et une aiguille on fasse quelque chose de raté, de moche ou qui ne serve à rien.

Oui, pourquoi. Pourquoi pas la broderie, la LSF, le collage, le violoncelle. Pourquoi toujours les mots ?

Christine Jeanney, simple, block note

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Dernier billet de Prof en scène (pas le dernier en date, le dernier point final) :

Je suis devenu, je pense, l’enseignant que je souhaite être : insatisfait, passionné, instable.

Peut-on se satisfaire d’être insatisfait ? Toujours surprise, un peu admirative et envieuse quand je trouve (comme souvent chez Christine Jeanney ou ici chez Monsieur Samovar) une installation revendiquée dans l’in- ou autre préfixe privatif.

Et oui ça brûle, et oui on y laisse une énergie qu’on ne retrouvera peut-être pas. Mais c’est ainsi que l’on donne du sens au temps qui passe.

L’énergie qu’on ne retrouvera peut-être pas : et de vieillir.

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Mais je cherche autre chose désormais, comme si j’étais fatiguée de me battre et que j’avais besoin de calme. J’aimerais voir des femmes fragiles mais qui ne se font pas marcher dessus. […] Des femmes fragiles mais sensées, dont on respecte la fragilité et la banalité, des femmes qui, si elles ont été violentées, sont aidées, aimées et soutenues comme elles le méritent mais sans pathos ni contexte combatif. Des femmes cassées mais indépendantes, capables de décision, incapables de décision aussi et alors épaulées sans syndrome du sauveur.

Lucide, Exception et banalité, Courant noir

Dans le même post aussi, de chouettes réflexions sur la photo de rue et sur les cheveux blancs vantés sur des corps normés.

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The sky was the colour of the death of the internet : l’exposition qu’a visité Eli n’entre pas du tout en résonance avec mon imaginaire, mais ce titre, je ne m’en remets pas !

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Après tout, c’est le nerf de l’enseignement : pas la répétition, mais la reformulation.

Marion Olharan Lagan, Brûlée vive, Le non book club