Latence de l’attente

Journal de début avril

Mercredi 1er avril

C’est mon premier mercredi 1er avril de prof de danse. Mon tout premier poisson est rayé, assorti au T-shirt à manches longues que j’avais gardé en attendant de me réchauffer et que je n’ai du coup pas retiré de la journée. À midi, j’ai un aquarium dans le dos et, à la fin, de la journée, c’est tout un banc de poissons qui nage au moindre soubresaut. Quelques mères se marrent, se doutent que tous ces poissons ont dû être scotchés avec la subtilité d’un coup de poignard dans le dos. Celui-ci, c’est un poisson d’Astrapi, je le reconnais, s’exclame une enfant, tandis que mi filii confirme l’avoir découpé du magazine.

Le soir venu, je vide mes filets et scotche la pêche sur le rabat intérieur de la pochette en plastique où je range mes cours. Les coloriages sont allés bon train. Le lendemain matin, en les transférant chez moi, je m’aperçois qu’il n’y a qu’un seul tout petit dessin — sur la plupart, les contours que je prenais pour du crayon à papier ne sont qu’impression pixelisée. Je ne me souviens plus : à leur âge, aurais-je préféré colorier ou dessiner mes propres poissons ?


La choré des intermédiaires est terminée. Ça ne ressemble pas encore à grand-chose, mais au moins je sais à quoi ça doit ressembler (asymptotiquement).

…

Jeudi 2 avril

Dans le parc Henri Matisse près de Lille Europe

L’arbre au fond du jardin a désormais à nouveau des feuilles. C’est l’automne sur le forsythia et il neige des chatons (cet instant de surréalisme lolcat vous est offert par le saule pleureur).


Cours de posture : au menu du jour, musculation des bras, gouttière dans le dos et un nouvel exo pour travailler l’arabesque (en se tenant en planche, empiler une hanche au-dessus de l’autre tout en conservant le buste de face pour travailler la torsion en extension). J’ai simultanément envie de pleurer et tout va bien, deux réactions possibles à tout instant ; si je continue à choisir tout va bien, tout ira bien.


Le cours de pointes se termine par la claque de Raymonda (le tout début de la variation permet de travailler les menées avec style). Je leur demande de refaire la claque en impulse (en décélérant leur mouvement), les quatre élèves maîtrisent et ce vocabulaire et cette dynamique : la tension spatiale devient visible entre leurs mains, c’est beau, ça vaut bien une révérence, à la semaine prochaine.


Nouvel inscrit au cours de classique, nous avons désormais un homme avec nous. Il me demande si je connais un autre cours débutant. Je dois faire une drôle de tête, parce qu’il s’empresse de me rassurer : en plus. Il veut continuer à prendre des cours avec moi, ma personnalité lui convient ; par mes encouragements je les hisse à ma hauteur plutôt que de descendre à leur niveau, je ne suis pas sûre de comprendre et je comprends, lui aussi est professeur d’une discipline artistique.

On commence à avoir un corps de ballet pour la descente des ombres.

…

Vendredi 3 avril

Le technicien fibre est passé plus tôt que prévu, libérant ma journée passée à lentement ressusciter, bloguer puis procrastiner l’heure du coucher devant un ballet inspiré de la vie de Noureev.


Je découvre sur la fiche récapitulative de l’intervention que le technicien s’appelle Abderrahmane… quelques jours après avoir croisé une doctoresse De Brienne et travaillé le tout début de la variation de la claque. L’univers réclame Raymonda.

…

Samedi 4 avril

Mon moral suit l’évolution météo, gris dans le matin perclus de fatigue et de courbature, presque radieux en fin de journée, quand les chorégraphies touchent à leur fin et que le jour est encore là, le soleil même dans certaines rues de Lille où je slalome pour refaire provision de pain au levain.

À midi, en salle des professeurs, le ton s’est fait plus intime et c’est là, je crois, dans la vulnérabilité partagée, que s’est éclaircie ma journée.

…

Dimanche 5 avril

Gariguette pas -ette

Je fais des choses avec mes mains, mon corps, mon attention non dilapidée : cuire des pancakes, étendre une machine, préparer des frites de patate douce, suivre une séance pour la souplesse du dos, lire au soleil, m’épiler. J’ai l’énergie pour. Elles ne m’apparaissent pas comme des corvées (sauf l’épilation, faut pas charrier). J’ai pu me reposer sans que le repos annihile tout autre forme d’activité. Le repos est venu à travers ces activités, et non pas entre, à attendre léthargique de ressusciter. Je revis.

 

Une élève que je n’ai pas en cours, que je connais seulement de loin, annonce sur les réseaux sociaux son admission au CNSM. Je suis heureuse pour elle, mais l’expression n’est pas juste. Pour elle, oui, mais l’émotion n’est pas la bonne, je ne suis pas heureuse. Une tristesse égoïste et rétrospective m’envahit. Je repense à mon amie sélectionnée à l’époque dans cette école, à ses camarades de promo, à leurs qualités évidentes, qu’on avait envie de voir sur scène, qu’on soit soi-même recalé ou non. En comparaison (je ne devrais pas comparer), cette élève semble pâlichonne, et j’éprouve un pincement car elle n’est pas intrinsèquement autre que celle que j’aurais pu être (avec une meilleure éthique de travail ? un autre enseignement ?). Aurai-je un jour terminé de faire ce deuil ? Pourquoi ce besoin d’arbitrer entre responsabilité personnelle et hasard des circonstances quand l’issue, passée, est la même ? (Peut-être parce que je joue là la question de ma légitimité présente.)

…

Lundi 6 avril

Quelle idée d’avoir maintenu mon cours habituel et accepté un cours particulier en ce lundi de Pâques ?


Je sors de l’ostéo avec des straps roses sous le genou et le soulagement de savoir qu’il n’y aura pas besoin d’une seconde infiltration (du moins pas cet été) : ce n’est pas le ménisque qui est en cause, le genou a seulement trinqué parce que la hanche et la cheville étaient bloquées. J’apprends en outre comment manier le pistolet à massage pour éviter que ça se reproduise. Au cours de la discussion, je mentionne dubitative l’élève prise au CNSM et l’ostéo me répond le physique à l’évidence, ils prennent les araignées. Avec de grandes pattes, s’entend. Je suis déçue, je crois, de cette éternelle prééminence des proportions sur l’expression artistique.


Le temps entre l’ostéo et mes cours, de temps tampon à meubler, déploie au soleil sa durée. L’instant présent est de suite beaucoup plus facile à savourer sur un banc au soleil. Les collectivités territoriales restent dans mon sac, je lis, continue de lire, finis Ressac de Diglee tandis que le parc prend sa matérialité autour de moi, dans le bruissement des feuilles, la vitesse métallique d’un cycle qui passe, les sons plus ou moins criés des familles et de leurs enfants. Ce parc que je vois en bus et dont je projette la visite aux beaux jours depuis deux ans, je l’habite pendant deux heures. Sa réalité reconfigure la densité de cette ville que je traverse toujours par les mêmes axes.


Les cours se passent bien, puis sont passés, tout le monte rentre, je ne suis cette fois par raccompagnée. D’un coup la chaleur n’est plus là. Ce n’est pas réellement triste et froid, mais d’un coup, la chaleur n’est plus là, ça pince et dégringole en miniature au dedans.

…

Mardi 7 avril

Matinée efficace dans l’intendance. Je ne coche pas les tâches administratives en suspens, mais je liquide les nouvelles avant qu’elles ajoutent leur brique menaçante au Tetris de l’adulthood — déclaration URSSAF dès l’ouverture.


Vous êtes en suspens, dans l’attente, résume la psy. La séance aussi.
CQDM / CQNDPM, mes abréviations de khâgne pour « ce qui dépend de moi » / « ce qui ne dépend pas de moi » dans l’étude des stoïciens : manifestement, la thérapie va consister à les faire infuser. Je me rends responsable dans des situations où je ne le suis pas, alors que la tendance générale serait plutôt l’inverse, remarque la psy, à se trouver des excuses. Elle me donne l’exemple de son fils en primaire, qui excuse sa couleur orange en dictée parce qu’elle était super dure ; or, lui fait remarquer sa mère, ce n’est pas du vocabulaire inconnu qui lui a coûté le feu vert, mais des -s et des -ent manquants — des fautes d’inattention qui relèvent de sa responsabilité. Je souris, brûlant de lui dire, mais je me retiens, que l’oubli des -s était ma grande spécialité, enfant (dans ma logique, c’était accessoire, pour ne pas dire superflu : le pronom indique déjà le pluriel, on sait qu’il y en a plusieurs, avec ou sans -s). Quand on me raconte une anecdote d’enfant, je relate toujours davantage à l’enfant qu’à l’adulte que je suis pourtant moi aussi devenue. Face à cette mère, je redeviens une enfant saisie par le ton dur mais juste de l’autorité ; l’autonomie et la responsabilité que ce ton vise à favoriser s’effacent devant la crainte latente de faillir et décevoir.

On pourrait taguer les séances de psy comme des tweets. Hashtag responsabilité. Hashtag légitimité.


J’ai très envie d’une glace artisanale, mais il n’y a pas de glacier et les supermarchés en ce début de saison ne vendent pas encore d’esquimaux ou de cônes à l’unité (sauf un Raffaelo quelque chose qui, à son aspect, semble dater de l’été dernier). Je me rabats sur une crème à la pistache de la ferme de je ne sais pas où (leurs viennois sont délicieux), que je mange à la fourchette en marchant. C’est presque bon, presque mauvais, mais frais, ça fait illusion.


Autre parc, autres mœurs. Près des immeubles aux carreaux carrés, ce n’est pas la même chose qu’auprès des demeures bourgeoises. Plus d’aires de jeu, moins d’arbres. Des enfant crient strident sans discontinuer, sans qu’aucune voix adulte ne leur réponde. Je leur tourne le dos, face à un massif de fleurs et bachote adossée à la table de pique-nique les collectivités territoriales. J’intègre la fonction publique, coué-tte la couverture. Je pivote et glisse mes jambes dans l’espace prévu à cet effet pour reporter sur une feuille mes petits a, petits b, vrai ou faux, a-c-e ou bien serait-ce d. 600 QCM corrigés. 


Un escargot n’est pas si commode à enrouler, figurez-vous. Je me galère encore un peu sur les placements, entre doutes (qu’ai-je dit), quiproquo (qu’ont-elles compris) et défaillances de mémoire (moi comme elles).

Tu me tiens au courant, me dit-elle tout sourire toute empathie et connivence. La chaleur est revenue comme si elle n’était jamais partie.


Lorsqu’il décroche l’appel en visio, le boyfriend a l’air dans le pâté (ensommeillé) : il est dans le mal (inflammation).

…

Mercredi 8 avril

Je suis en retard à cause du métro, qui s’arrête consciencieusement à chaque station pour régulation du trafic (régulation qui n’est pas annoncée mais observée au gré d’un virage sur une portion aérienne). C’est une réalité (ce n’est pas un mensonge) ET une excuse : je suis partie ric-rac de chez moi, toute avance bue, avec la presque certitude d’un retard qu’il serait cette fois difficile de combler en courant comme une dératée. Les deux ou trois minutes de mon fait — de ma responsabilité — se sont transformées en quinze minutes — pas de mon fait, mais de ma responsabilité ? Il serait de ma responsabilité de partir avec un quart d’heure d’avance. Le mercredi matin, je n’y arrive plus. Peut-être le mercredi matin est-il même superflu.


Temps estival. Glace ricotta-miel et sorbet chocolat 70 % ah oui vraiment pensé-je en la goûtant. À voir la vendeuse se courber en torsion pour sortir le bac du dessous dans le coin, je me demande, lui demande si elle n’a pas mal au dos à la fin de la journée : elle me confirme que, oh oui.
Il faudrait imaginer un mur de bacs inclinés à hauteur de la taille. Moins profonds et moins optimisés dans l’espace : qui ne seraient jamais adoptés par le propriétaire.


 

Ultimes minutes de soleil avant le tunnel de l’après-midi. Strap rose sous le genou, short large, jambes nues, socquettes en voile chair, chaussures-chaussons en passe d’être trouées : la dégaine de prof de danse. (Mais mes jambes nues dans le miroir de la salle me plaisent, plus musclées des ischio-jambiers. Dans le miroir des toilettes en revanche, pause pipi justaucorps sur les genoux, la texture de peau trahit l’approche de la quarantaine.)


Je découvre que les chorés sont comme de la mayonnaise : à un moment, ça prend. Au début, il y a tous les ingrédients mais l’impression qu’ils ne seront jamais miscibles (est-ce que je perds ma métaphore et confonds avec la vinaigrette ?), puis, à force de répéter le même mouvement, quelque chose émerge. Ça commence à prendre forme — pas forcément encore une forme distincte, qui ressemble à quelque chose, pas forcément pour tous les niveaux, mais ça prend forme, il commence à devenir possible que ça ressemble à quelque chose, ce n’est plus du domaine du miracle.


Mais avez-vous une preuve tangible de ce que les élèves ne sont pas satisfaites du cours ? me demandait justement la psy. La preuve arrive à midi, un message WhatsApp énonçant une situation qui tracasse. Là encore, j’ai du mal à savoir si c’est de mon fait ou de ma faute. Y remédier, en revanche, est de mon fait, aussi tâcherai-je de ne pas m’attarder sur une possible faute.


Je l’écris pour tâcher de m’en souvenir, parce que je me suis à nouveau fait avoir : le houmous, oui, le basilic, oui, le houmous au basilic, non.

…

Jeudi 9 avril

La douleur au genou d’une élève nous amène à travailler sur le maintien de la rotation de la jambe de terre. J’avais déjà tenté d’attirer leur attention dessus, mais ça n’avait pas pris. Une autre journée, une autre entrée, et les élèves jouent le jeu, cherchent les sensations, les trouvent. C’est dur, s’étonnent-elles, alors qu’elles dansent plus de dix heures par semaine et ne sont pas du genre à s’économiser. Je ne les contredis pas, plussoie même.


La glace noix de pécan chocolat de Gelato & Coffee n’est pas une glace au chocolat avec des morceaux de cerneaux, mais une glace à la noix de pécan avec des paillettes de chocolat — une stracciatella qui se serait américanisée, enthousiasmée par la découverte du pecan brownie.


Petits effectifs aux cours du soir : les vacances approchent et le Junior Ballet de l’Opéra de Paris passe au Colisée. J’ai moi aussi été tentée de me faire porter pâle. (La douleur au genou est revenue.)

Revue de blogs #24

[TW décès, deuil]

Je réunis ici des billets qui dorment depuis un moment dans mon lecteur de flux RSS. Il me semblait impossible de les mêler à mes cueillettes tous azimuts, tout comme de ne pas vous encourager à les lire, parce que le deuil est quelque chose dont on ne parle probablement pas assez, ou alors trop tard, quand on est déjà touché. Leur lecture, en tous cas, m’a émue ; elle remue — plaies et beauté.

…

C’était la vie, c’était Isa, l’épouse de Thierry Crouzet. Je ne connais pas plus l’un que l’autre, même si je lis les carnets de ce romancier depuis plusieurs années, et toute l’étrangeté de la relation parasociale ressort à cette occasion — un personnage de fiction meurt (ou naît ?) avec le décès de sa femme.

J’ai repensé à ce que mon amie veuve-sans-avoir-été-mariée m’avait dit, en opposition à ceux qui essayaient de se / la convaincre que c’était mieux ainsi, sa vie d’aidante abrégée : qu’elle n’était pas d’accord, que les derniers mois, dernières semaines à l’hôpital leur avaient quand même donné des moments ensemble, des moments qui avaient compté, et pas seulement comme adieux — ce n’était pas rien (et ce n’était pas juste « mieux que rien », c’était clair à l’entendre).

Son compagnon, qui n’existait pour ainsi dire pas dans nos discussions ou alors en arrière-plan, silhouette lointaine, n’a jamais été aussi présent que depuis sa disparition. Ce n’est pas un souvenir envahissant qui se ressasserait dans une boucle du deuil, plutôt une mention familière que mon amie s’autoriserait seulement maintenant qu’il n’y a plus personne à voiler de pudeur. J’observe la même chose en lisant le blog de Thierry Crouzet ; sa femme, mentionnée ça et là, l’est désormais avec un amour non dissimulé.


Pourquoi j’ai dit ça ou ça au lieu de me contenter de la prendre dans mes bras ?

Isa croyait à une forme de survivance de l’âme par diffusion à travers ceux auxquels elle était connectée.

Dans Le Jardin d’Épicure, Irvin Yalom nomme ça le rippling effect, le fait qu’on continue d’exister à travers la résonance de nos actions sur les autres, même infimes, même insoupçonnées — une pensée apaisante pour ses patients angoissés par l’idée de la mort.

Isa aimait s’arrêter dans les églises allumer des cierges, non pour implorer Dieu, mais pour convoquer les forces qui nous interconnectent et nous renforcent.

Elle ouvrait sa fenêtre pour respirer l’air de sa terre de cœur. Elle a toujours voulu y reposer. Elle me l’a toujours dit. Je n’ai jamais pensé que j’assisterais à son enterrement.

Je suis comme les enfants au bord d’une nouvelle vie, chargé d’un lourd passé.

« J’ai cessé de vivre, j’ai cessé de souffrir, mais je ne cesserai jamais de vous aimer. » […] Sa présence en nous veillera sur nous, tout en étant une exigence.

Thierry Crouzet, Isa, d’elle en nous

(Je n’ai osé laisser aucun commentaire, encore moins des « condoléances », plus froides et lisses qu’une pierre tombale. Est-ce plus discret ou moins élégant de citer des extraits ici, sur mon propre blog ?)

Le deuil rend muet — le disparu, évidemment, la conversation qu’il entretenait avec ses proches, mais aussi les proches des proches. On ne sait pas quoi dire, on ne dit rien et pour peu qu’on ne soit pas là physiquement, on déserte.

…

Dame Ambre raconte le passage (de vie à trépas) de sa grand-mère, à ses côtés, au bout de sa main, de sa vie ; je n’aurais jamais imaginé que ça pouvait se passer comme ça.


Paradoxalement, il y avait la douleur qui me pliait et une douceur sans bord ni limite qui m’enveloppait. […] Absente, ancrée, consciente de la beauté des paysages comme rarement, accrochée à la vie comme je ne l’avais jamais été, quelque chose de l’ordre de la lumière.

J’ai beaucoup parlé de ce qu’il s’était passé à LeChat qui avait été là d’un bout à l’autre et n’avait pas besoin que je lui en parle mais m’écoutait avec tout son amour. Et sa fatigue.

[…] d’avoir assisté à ce passage entre vie et mort, nous a apporté un apaisement indescriptible. J’ai traversé pleinement l’agonie, je l’ai accompagnée, je l’ai laissé passer, il n’existe plus aucun secret sinon l’après et cela change tout dans le rapport au deuil ; je l’ai vécu.

Sa joie de me voir est si belle.

Mais je suppose, l’enfance en nous subsiste.

Ambre, Cérémonie douce et mensonges acides, Carnets


J’ai même eu la pensée que choc il n’y aurait pas, tant ce que j’ai vécu en assistant à sa mort m’a laissée apaisée et flottante.

J’ai la chance folle d’avoir été là, bercée par ces derniers souffles, moi-même accompagnée dans l’acte d’accompagnement au mourir.
Je suis triste sans l’être, il m’est impossible de décrire cet état, cet entre-deux de perte et d’apaisement.

Ambre, Couleur nuage, Carnets


Progressivement j’ai noté que j’étais différente, plus calme, plus lente. Que j’avais la tête ailleurs et parfois cet ailleurs était nulle part.

J’ai recompté jusque dans les recoins, jusqu’à trouver ce qui avait disparu. Et j’ai disparu l’enfance. Il manque la part de moi qui s’extasiait sur tout, celle capable de sautiller comme une enfant. La joie pétillante exaltée s’est effacée comme si elle n’avait jamais été là, créant un vide de personnalité intense à l’intérieur. Je suis devenue une adulte, à mon corps défendant.

Je suis celle qui va mourir après et c’est peut-être ça la perte aussi, ne plus avoir une personne au-dessus en paratonnerre.

J’ai oublié une partie de moi dans la mort de celle qui était ma mère d’adoption, je ne m’y attendais pas. Personne ne m’avait dit que perdre sa (vraie) mère vous alourdissait d’un poids adulte malvenu où l’enfance se faisait détruire la gueule. Je ne sais pas si je vis mal ma propre absence ou seulement la sienne ou les deux. Ni si cela reviendra. Mais je crois que j’ai perdu définitivement l’enfant en moi pour devenir une adulte et c’est exécrable.

Dame Ambre,
Personne ne nous prévient, mais on en meurt, Carnets

Boule de neige et boules de gomme, l’effet boule au sein

Lundi 23 mars

Prête à l’heure, je décide finalement de ne pas me rendre au cours de stretching postural pour ne pas courir ensuite pour mon rendez-vous médical. Meilleur plan que les annulations de soi à soi : on ne fait faux bond à personne, et le temps se déploie, opulent, inespéré à faire des choses inenvisagées comme s’apercevoir qu’on respire doucement.


Le médecin prescrit une écho, tout de même, pour vérifier. Décidée à me débarrasser rapidement de la chose, je trouve un rendez-vous pour le lendemain — le désistement ne sera pas perdu pour tout le monde.


La choré du lundi-mardi touche à sa fin. Travail et soulagement commencent.

…

Mardi 24 mars

Pourquoi cet amour des radiologues pour les dalles lumineuses kitsch au plafond ? Après les palmiers au plafond dans la salle d’examen pour l’IRM du genou, je découvre un feuillage (de platanes ?) dans la salle d’attente pour l’échographie mammaire. (Ce mot est atroce, mammaire, ça me donne l’impression d’être réduite à ma condition de mammifère à mamelles.)

L’image mouvante en noir et blanc a quelque chose d’archaïque. Couches plus ou moins foncées, granuleuses, débris, sédiments, on croirait voir un mouvement géologique séculaire en accéléré (tectonique des seins). La doctoresse prend des screenshots d’un trou noir aux contours pas tout à fait réguliers ; je décide que c’est un oculus et je le pense pendant plusieurs jours avant de m’apercevoir que le nuage noir des Animaux fantastiques est un obscurus.

Les essuie-mains sont reconvertis en essuie-seins pour enlever tout le gel, dont la doctoresse s’excuse presque. Bah, c’est comme du lubrifiant… La remarque m’échappe et rencontre un blanc, éludé ; j’ignore si c’est déplacé ou si elle n’y avait jamais pensé.

Venue pour une écho, je suis initiée dans la foulée à la mammo (personne ne dit graphie). Un mystère de l’existence se trouve résolu : on peut vraiment faire une mammographie à de tout petits seins, c’est juste un peu épique, de guingois pour caler l’aisselle sur le bord de la plaque et presser le sein non pas horizontalement que je l’imaginais (haut contre bas), mais verticalement (côté contre côté). L’expérience désagréable mais pas douloureuse ne sert à rien, car on ne voit rien de plus qu’à l’écho : j’ai le sein dense, apprends-je sur le compte-rendu. Bonnet A, mais densité C-D, mes amis.

Du coup, on va faire une biospie, vous faites quoi mardi prochain ?
Une biopsie, donc.
Je n’ai pas à reprendre rendez-vous ni à effectuer une quelconque démarche, tout est fixé par la doctoresse, placidement compétente et adorable de bout en bout. Je lui fais un sourire radieux quand elle me remet le compte-rendu d’examen, elle doit me prendre pour une demeurée qui n’a rien compris (déjà qu’avec les mouvements géologiques et le lubrifiant…).


Plus tard, je google l’acronyme ACR. Peut-être n’aurais-je pas dû. L’échelle de l’American College of Radiology va de 1 à 5 et de ce que j’en comprends :

  1. RAS
  2. Y’a des trucs mais osef
  3. Y’a des trucs à surveiller, on se revoit dans un / quatre / six mois
  4. Y’a un truc à vérifier, on va faire une biospie : ça peut être malin ou bénin, agressif ou mou du genou, on s’emballe pas, c’est pas un diagnostic, faut vérifier on a dit
  5. Y’a un truc et on est à peu près sûr que c’est la merde

Le sein droit est à 4. On s’emballe pas, c’est pas un diagnostic.
On n’a pas de diagnostic, mais on a des antécédents familiaux, on s’emballe.

…

Mercredi 25 mars

Explosion de fleurs blanches le long du métro aérien.

Heure après heure, pas après pas après pas.

…

Jeudi 26 mars

Après le cours, on discute affalées chacune à son bout de la salle, sans aucune volonté de nous lever. C’est comme ça qu’on se rapproche, semaine après semaine, sans céder un centimètre à la fatigue, dix mètres entre nous.

…

Vendredi 27 mars

Retrouver le repos


Pour avoir cliqué sur un lien dans la newsletter de Julia Kerninon, je me retrouve à regarder les premières minutes, puis les quarante autres, d’un vlog vieux de quatre ans consacré à la tournée de promotion de Toucher la terre ferme. C’est la deuxième fois que cela m’arrive, visionner par hasard une vidéo longue au moment même où je la découvre, sans la mettre de côté pour un temps dédié (et l’oublier à jamais).

Avec son ami vidéaste, on la suit de librairie en émission radio, conscientisant peu à peu cet aspect souvent éludé du métier d’autrice (probablement parce qu’il faut déjà avoir rencontré un certain succès pour en quérir ainsi davantage). Je suis stupéfaite de découvrir ses faux airs d’Amélie Poulain et, lorsque je reconnais en libraire le mari de Victoire de Changy, que je lis et suis sur Instagram, la collision des univers est de trop, il faut que je partage mon excitation : Melendili est surtout stupéfaite que je découvre seulement maintenant la voix et le visage de Julia Kerninon, qui appariassent régulièrement dans ses fils Instagram littéraires ou féministes. Je répugne généralement à savoir à quoi ressemblent les auteurs-autrices que je lis, craignant que leur image altère celle que je me suis faite de leurs œuvres.

— Vous ne craignez pas d’être impudique ?
— Je suis impudique. Je veux dire, je peux craindre d’être autre chose, mais je suis pas une personne… bon, comme tout le monde, on est toujours à la fois pudique et impudique… Je fais de la littérature. D’une manière ou d’une autre, même dans la fiction que j’écris les gens devinent très bien ce qui m’agite. […] C’est peut-être précisément mon impudeur qui est intéressante. […] Si je raconte quelque chose de lisse là-dessus, ça n’a aucun intérêt, ça m’intéresse pas de l’écrire, puis ça va être utile à personne. Je pense que l’intérêt de ce livre, c’est qu’en osant aller à un endroit d’impudeur, eh bah je fais que mon lecteur tout seul dans son salon quand il le lit, il ose lui-même se regarder avec cette impudeur-là. […] l’impudeur, c’est aussi de la lucidité.


Visio avec le boyfriend, on discute des circonstances dans lesquelles se dire artiste. Pour lui, c’est gagner sa vie avec son art, et c’est volontairement qu’il ne se revendique pas tel, ayant fui après les Beaux-Arts ce milieu au centre duquel ce n’est pas l’art qu’il a trouvé. Je lui parle a contrario de La Lune mauve, cette blogueuse créative qui revendique au contraire le terme d’artiste pour sa pratique. Elle n’en vit pas, mais elle vit pour, et si l’art la définit davantage que son métier pourquoi, effectivement, ne pas se dire artiste. On en revient à esquiver l’attente sociale à la question de ce qu’on fait dans la vie, et répondre par ce qu’on aime faire plutôt que par ce qu’on est payé pour faire. C’est plus simple pour moi depuis que les deux se superposent bien mieux, même si les termes posent question : professeure de danse, j’ai du mal à me dire danseuse, pour moi réservé aux danseurs professionnels… Me voilà finalement plus proche de la vision du boyfriend que je le pensais.

J’en viens à parler, et en en parlant à mieux comprendre, les paradoxes du conservatoire. Si on schématise, à l’époque où j’y étais élève, les conservatoires étaient des pépinières pour les écoles supérieures ; aujourd’hui, ils assurent une mission de service public. L’entonnoir s’est renversé : il n’est plus tant question de sélectionner que d’ouvrir l’éducation artistique au plus grand nombre. Dans les faits, les conservatoires semblent coincés entre les deux, entre réputation élitiste et rhétorique inclusive. On voudrait concilier les deux, on voudrait l’excellence pour tous, on la veut vraiment autour de moi, je le sens, mais en période de restriction budgétaire, il semblerait qu’on finisse par faire tout à moitié ; les enfants en situation de handicap ont des parcours qui n’ont souvent d’adaptés que le nom, allégés sans être sur-mesure, tandis que les enfants montrant des prédispositions ne se développent pas forcément à la mesure desdites prédispositions (il y en a toujours qui y arrivent, mais ils y seraient probablement aussi arrivés par d’autres chemins). Ne pas écarter les enfants en situation de handicap, mais quand même conditionner l’entrée à une audition ; développer la sensibilité, mais évaluer ; préparer plusieurs manifestations artistiques dans l’année, mais aussi faire progresser techniquement pour atteindre un niveau qu’on estime requis en un seul cours hebdomadaire… forcément, ça fait des nœuds au cerveau.

Sans même parler de reproduire d’anciens schémas, on a beau adhérer aux nouveaux principes de l’institution, nos mentalités restent structurées par celle qui nous a formé. J’ai notamment hérité de ça, de cette croyance qu’il faut avoir dansé professionnellement pour être légitime comme professeur (pas bon, légitime)(la distinction est à creuser). J’y reviens toujours, des remarques anodines qui ne me concernent absolument pas m’y font revenir, c’est dans la culture du milieu et dans ma construction personnelle. Cette question de légitimité n’est peut-être pas tant un problème du présent que l’éclat diffracté d’une blessure passée. Je veux dire, les deux sont liés, évidemment, le passé rejaillit sur le présent et je lis évidemment celui-ci à l’aune de celui-là, mais ce n’est pas la crainte d’être aujourd’hui une mauvaise professeure qui me fait revenir sur cet épisode passé, c’est plutôt ce dernier qui se rappelle à moi, qui demande à être p(· )nsé avec un e ou un a. Je pensais avoir fait le deuil de n’avoir pas réussi à devenir danseuse, mais l’émotion en l’évoquant avec le boyfriend prouve que non ; enseigner m’aide à le faire, mais il n’est pas encore achevé et je me demande parfois s’il le sera jamais — seulement de plus en plus apaisé. Et peut-être que c’est beau aussi, et sain, d’avoir un regret vivant ? (plutôt qu’embaumé dans l’amertume ?)

Le deuil n’est pas complètement fait pour le boyfriend non plus, mais c’est encore possible pour lui, pour le dessin, contrairement à la danse, le corps n’empêche pas encore, pas avant longtemps. C’est pareil pour moi, pour l’écriture, pour publier (ailleurs qu’ici, s’entend) ; je n’ai pas encore fait le deuil de ça, je ne l’ai même pas amorcé parce que ça reste une possibilité possible, sinon d’actualité (et joyeuse). Pour la danse, le doute me dérange : j’ai bientôt l’âge de la retraite des danseuses classiques, de ce côté cela ne fait aucun doute, mais est-ce que je ne renonce pas avant l’heure à d’autres manière de danser sur scène, quand je vois des amatrices se démener pour monter leurs projets, n’ai-je vraiment pas l’envie ? l’énergie ? en ai-je encore si peu ou ai-je simplement renoncé d’emblée ? est-ce que je nie vieillir ou m’y complais ; où en seraient les jauges si je sortais de l’anxiété, est-ce que je pourrais faire quelque chose de mon ménisque fissuré et de mon dos hernié qui se porte comme un charme tant que je ne tente pas de l’arrondir avec énergie ? est-ce que je pourrais danser intéressant autour de ça ? Il faudrait tout autre chose, il faudrait retrouver l’effort continu, la persévérance. En ai-je envie ? l’énergie ? est-ce la même chose ? Avec le boyfriend, on partage nos fantasmes de discipline ; en attendant, il se lance dans la ginger beer maison.

…

Dimanche 29 mars

Au réveil, je suis de retour au conservatoire. J’ai beau rabattre la couette au-dessus de ma tête et prélasser mon corps contre le satin de coton, rien n’y fait, il n’y a plus qu’à se lever.

… fatigABLE, irratABLE… première bribe au parc Barbieux.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu le bruit de mes pas, ni senti celui des gravillons me remonter dans le corps comme des bulles de champagne. Encagoulée et en lunettes de soleil, je prends toute la chaleur la lumière que je peux.

L’aura de pétales sous le magnolia est presque aussi importante à présent que sa frondaison, les pétales s’altèrent à présent avant même d’être tombés. Tout un tas de bourgeons bourgeonnent. Des chatons qui ressemblent à des chromosomes mous (des tridents Daliesque ?). Des petites couilles velues et d’autres à mi-chemin entre le litchi et le virus. Des mini-bouquets de feuilles de menthe qui ne sont pas du tout de la menthe. Une tête chercheuse au bout d’une branche, comme un spermatozoïde bien arrimé.

Une femme — Jules, tu attends.
Une autre femme  — Tu attends.
De concert — ATTENDS !
(Jules est un enfant, Jules n’attend pas.)

« Il faut éviter l’herbe. »
Ce n’est pas un médecin qui parle, mais un père à son enfant. À trottinette, certes. Tout de même, ça m’a fait un drôle d’effet, comme un rappel de notre société un peu barrée, qui préfère éviter l’herbe que le bitume.

L’après-midi, le boyfriend m’envoie une photo du chat installé au soleil au pied d’un arbre, chat d’appartement qui ne tolérait jusqu’à présent que des surfaces artificielles sous la pattoune (à l’exception du cashemire — chat d’appartement, pas de gouttière).

Après-déjeuner, je poursuis Pour une érotique du sensible sur la terrasse en parka avec un plaid sur les genoux — on a dit sensible, pas sexy. Entre deux révélations douces comme un Polaroïd qui apparait, ma tête oscille tandis que dodeline une grande branche de rosier (sans rose, évidemment, mais… avec des feuilles ? que ne les ai-je vues arriver ?). Puis Les jours mauves. Puis plus aucun livre, mais encore du soleil, de plus en plus intermittent, dans une mi-sieste mi-étirement par terre sur le tapis de sol qui m’isole un peu du froid et me rapproche du bruit des oiseaux, des feuilles, de la nature-en-ville. Au ras du sol, dans les interstices des dalles, la mousse fait pousser ses petits lampadaires.

C’est une journée qui fait beaucoup de bien au système nerveux autonome.

Le soleil a fini par disparaître derrière une épaisse couche nuageuse. Le jaune du forsythia vire à l’orange.

…

Lundi 30 mars

Backlash de la to-do list écrite et mentale. Tout n’est pas urgent, je me répète, répétant les mots de la psy, ré-entendant sa voix.

Le bluetooth de la chaîne HiFi ne fonctionne pas, je dois improviser une barre sur des musiques que je ne connais pas, l’ordinateur portable de la directrice posé sur une chaise au milieu du studio. J’improvise, ne corrige rien. La répétition m’échappe.

…

Mardi 31 mars

… et d’infection, même si c’est beaucoup plus rare, je complète pour couper court à la récitation de la doctoresse sur les risques liés à la biopsie. Vous avez retenu. Oui, j’ai retenu, il n’y avait pas grand-chose à retenir, ça et un bleu qui se résorbera en quelques jours. Elle m’explique alors la procédure, l’anesthésie locale, le bruit que fait la machine au moment du prélèvement, l’importance de ne pas bouger parce qu’il y a les poumons en dessous. À ces mots, la panique qui n’attendait qu’un prétexte jaillit en larmes, ça va recommencer, les poumons percés comme le sac dural par l’interne lors de l’infiltration… La doctoresse déduit de mes mots ânonnés de sanglots que j’ai eu une hernie discale, trouve plutôt courageux que je n’ai pas déjà mentionné cet épisode plus tôt (à cet instant, j’ai la maturité émotionnelle d’une enfant de cinq ans, elle utilise donc un vocabulaire adapté), me rassure, ça ne va pas recommencer, il y a de l’épaisseur avant les poumons, elle n’aurait pas dû employer ces termes, je peux bouger un peu, ça ne risque rien, juste pas de mouvement brusque comme se relever d’un coup en plein milieu (mais qui fait ça ?). Elle me rassure, prend le temps, m’en donne, m’écoute quand je lui raconte que l’anesthésiant met du temps à faire effet sur moi, ça a surpris le médecin lors de l’infiltration (et des dentistes, maintenant que j’y pense).  J’en mets une bonne dose, avec ce que vous me dites. Ça risque juste de faire un bleu un peu plus gros… On s’en fout, je lui réponds. Du moment que je n’ai pas mal. C’est ce que je voulais entendre. Satisfaction de connivence. Elle est adorable de bout en bout.

Clac, premier échantillon. J’y retourne. Fermant les yeux, je pense qu’elle va réenfoncer une aiguille et sursaute au clac immédiat du prélèvement. Elle s’enquiert : douleur ou surprise ? Je confirme la surprise, alors qu’elle m’avait pourtant prévenue (ou pourquoi le corps médical est habitué à répéter comme si on était idiot — le stress rend idiot). Le deuxième échantillon est parfait, ce sera le second, pas besoin d’un troisième comme elle l’avait annoncé (elle tait cette possibilité, préfère la bonne surprise quand bonne surprise il y a).

Après réflexion, elle renonce au prélèvement pour la seconde zone en point d’interrogation, qui se trouve dans la glande mammaire, plus sensible et donc plus douloureuse chez les jeunes patientes (je pense au panneau « grossesse gériatrique » aperçu dans les couloirs et à la relativité de cet adjectif jeune) : « On va attendre le retour de mes collègues anapath, décide-t-elle. S’il y a quelque chose à retirer, on fera le prélèvement pour tout enlever d’un coup ; sinon, on se contentera de surveiller. » Je souris intérieurement du jargon médical et ne demande pas la signification du terme anapath, obscur mais familier pour l’avoir de la bouche de l’externe qui suit mes cours de danse ; je me doute qu’il s’agit de ceux qui analysent les prélèvements. (Mot-valise pour anatomie pathologique.)


En ressortant, un peu tremblante, je sais de quel côté tourner pour trouver la sortie sans passer par la cafétéria. À l’aller, je me suis souvenue de prendre l’escalier à côté de l’ascenseur pour descendre d’un étage et me suis dirigée, confiante, sans demander de l’aide pour m’orienter… découvrant à cette occasion qu’il y a deux blocs d’ascenseur qui se font face et que je n’avais évidemment pas pris le bon.


C. me raccompagne au métro en voiture après le cours. Je ne sors pas alors qu’elle s’est rangée sur le côté, nous discutions encore un peu effet placebo, Stresam, couverture lestée (elle me donne envie d’explorer cette option). Cela me surprend et, en un sens, fait complètement sens, que cette femme que j’adore, pleine d’aplomb et d’exubérance, soit familière de l’anxiété. Pas seulement accoutumée, familière : en relation étroite et apaisée, si bizarre que cela puisse être d’accoler ce terme à l’anxiété, en paix avec le fait qu’elle vivra toujours dans sa proximité — en paix avec l’idée qu’on n’est toujours vivant qu’en sursis, mais qu’on peut l’être longtemps et intensément ?

Revue de blogs #23

Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie.

Des vers de René Char découverts chez Christine Jeanney

…

Je prends sa douleur comme elle l’a pris à cette femme. Une chaîne de souffrances qui se dilue au fur et à mesure, d’une personne à l’autre. […] À force de raconter l’histoire, une version plus tolérable de la réalité commence à faire surface, un récit plus simple que l’on partagera avec des collègues.

Les paliers, Carnets d’un passeur

…

Les photographies ou les vidéos préservent une fiction d’une histoire que l’on a tant lu qu’elle a effacé le réel.

Karl, mémoire d’un son, Les carnets Web de La Grange

…

Mastodon est mon outil quotidien d’auto-censure. […] Trop de réactions épidermiques des autres […]. Chaque participation a un coût émotionnel.

Karl, curiosités, Les carnets Web de La Grange

…

Quand je suis allée voir Coup de foudre à Notting Hill, qui est un film pour lequel j’ai beaucoup de tendresse, je me suis rendue compte que l’histoire d’amour n’est pas le seul arc narratif bien qu’il est le seul dont j’arrivais à me souvenir précisément. Mais qu’en son cœur se niche aussi une réflexion un peu plus douce-amère sur ce que ça veut dire de réussir sa vie, sur les façons dont tous les personnages se sentent en échec.

Pauline Le Gall,
We really are the most desperate lot of underachievers, Tailspin

…

Mais j’ai découvert avec le temps que verbaliser ces inquiétudes n’aide jamais à les dissiper […].

[…] son travail s’inscrit dans le quotidien, il doit trouver sa place — parfois difficilement — dans les interstices. Et peut-être que c’est la vie qui cherche sa place dans les interstices de l’art […]
[…] un rappel perpétuel de la matérialité de l’existence, […] de tous ces éléments extérieurs qui perturbent l’art et qui, paradoxalement, le nourrissent. […] Malgré ce que les représentations masculines des Artistes nous ont fait penser (que tout s’arrête pour que l’Art puisse exister), les moments de création doivent s’accommoder de la réalité.

Pauline Le Gall,
And all the meaning I was hoping to find, just free association, Tailspin

Pauline Le Gall écrit à propos d’un film que je n’ai pas vu et ça me fait penser très fort à un roman qu’elle n’a probablement pas lu. Un roman islandais, d’une autrice au nom très islandais, Kristín Marja Baldursdóttir. Son personnage peintresse s’escrime à vivre son art dans les interstices de la vie, laquelle vient toujours lui en remettre une couche dans les pattes, si bien que sans rien savoir de l’islandais, je préfère la traduction de Chaos sur la toile à celui de L’art de la vie (qui l’a semble-t-il supplanté dans l’édition de poche).

…

Il n’y a que Julia Kerninon pour me faire lire et réfléchir sur la parentalité.

 Je sais bien qu’on passe notre vie à saisir que nos obstacles ne sont pas ceux des autres et vice-versa, mais cet enfant me ressemble comme une goutte d’eau, alors c’est troublant de le voir transcender si souplement mes angoisses. Je pensais que ça mettrait plusieurs générations. Je pensais que je le verrais se prendre les pieds dans mes maladresses et mes névroses, mais les choses paraissent infiniment simples dans son regard à lui.

Julia Kerninon, Enfance et offenses, Sur le fil

C’est une réflexion profonde sur la matrophobie, qui est la peur de ressembler à sa mère, une émotion assez largement répandue, et dont Claire Richard montre qu’elle ne concerne pas notre mère en particulier, mais notre mère en tant que mère – notre mère en tant que perdante évidente du système patriarcal.

Cela explique probablement pourquoi je n’ai pas ce problème, n’ayant aucune intention d’endosser à mon tour ce rôle. Ça me va parfaitement, de ressembler à ma mère sans jamais en devenir une.

…

 J’ambivalence en permanence et ça m’épuise […].

Ambre, Pour oublier le bruit du monde, Carnets

…

Vivre dans un pays où nous avons grandi assourdit la conscience. […] Tout est platitude. Il devient impératif de chiffonner l’habitude pour lui donner volume.

Karl, Ce que l’on ne comprend pas, Les carnets Web de La Grange

…

[…] sadness is the truth of my inner reality […]. It is difficult because when I do break down, people think it is me who has broken down when in actual fact it is my mask that has broken down.

The only way I cope with this is to keep distracting myself. But I know I am distracting myself.

Winnie Lim, overwhelming sadness

…

Je conseille à tout le monde de traduire, puis de tenter d’expliquer ses choix de traduction, et de regarder ce qui se passe, c’est comme de la chimie. Essayer d’expliquer comment on comprend /aborde / se positionne face à un texte à traduire fait bouger les lignes. On découvre des choses qu’on raterait si on ne s’expliquait pas.

Christine Jeanney, block note — movie, Tentatives

Purée, ça me donnerait presque envie. Mais à chaque fois que je pense à ça, c’est Apollo’s Angel qui me vient en tête, le gros ouvrage d’histoire de la danse que je n’ai même pas fini de lire en VO.

Dans le même post de blog, une description de scène de film peut-être plus belle que la séquence cinématographique elle-même (peut-être, je ne sais pas, il faudrait la voir) :

Il y avait une très belle scène dans un film l’autre soir : les membres de la même famille préparent la table du repas, amènent les couverts, les plats, les serviettes, le sel, se croisent jusqu’à ce que la table soit mise, et chacun d’eux, mais c’est très subtil, vieillit, grandit un peu, pas forcément au même rythme, aller chercher les verres dans le buffet, venir les déposer et dix ans ont passés, se croiser en allant ranger un torchon et six mois s’écoulent, si bien qu’au moment où tous s’assoient pour de bon autour de la table enfin mise, les enfants sont devenus de jeunes adultes, et le père a les cheveux gris.

…

yet she still wakes up happy to see me every day, no matter how much sadness that pulses through me. what a person. my person. the love i do not deserve. hence i cherish with every single fibre of being.

Winnie Lim, the look of love for 119 months

…

Comme vous le savez, nos parents les boomers ne vont pas en thérapie donc quand iels subissent des traumatismes, iels les gardent en elleux et les transmettent, c’est la loi du boomer.

Lucide, La grossophobie c’est du cadmium, Courant noir

…

L’IA et le monastère 

…

Depuis la mort d’Isa, je ne sens plus sa chaleur contre moi, ses bras autour de moi et les miens autour d’elle. […] Je n’ai presque plus de contact physique avec mes semblables. Je me sens déconnecté de l’humanité.

Thierry Crouzet,
Ce que le deuil m’apprend sur les réseaux sociaux et la chaleur humaine

Bien que sans commune mesure, ça m’a renvoyée au premier confinement, où j’en venais presque à rêver d’effleurer la main de la caissière à la boulangerie en récupérant la monnaie. On ne se rend pas compte, privilégiés des relations longues, de ce que peut être une vie avare en affection tactile.

Les amis me tendent leurs joues pour m’embrasser, en un geste d’effleurement pudique, voire ils me serrent la main. Ils me refusent leur chaleur. Depuis longtemps, notre amie Isabelle Filliozat vante les bienfaits des câlins. Se prendre dans les bras durant une trentaine de secondes, c’est une transfusion d’humanité, de bonheur, d’énergie, de réconfort. Libération d’ocytocine — l’hormone du lien social —, baisse du cortisol — l’hormone du stress — […], diminution de l’anxiété, sentiment d’appartenance à l’humanité, régulation émotionnelle, renforcement de l’estime de soi…

C’est le cortisol qui fait tilt. C’est son taux que S. a relevé sans aucune mesure, simplement en voyant ma main gauche trembler quand je ne trouve pas tout de suite la musique en cours (je ne l’ai jamais vu, ni senti). Pour elle, le trouble anxieux généralisé ne fait pas de doute. Et là, seulement maintenant, je fais le lien entre anxiété galopante et éloignement géographique mais aussi tactile. Ce n’est pas seulement la distance de la relation à distance, c’est aussi tous les autres. À Paris, il y avait des hugs amoureux, amicaux ou maternels toutes les semaines. En formation pour devenir prof de danse, des ateliers (de danse, d’anatomie ou d’analyse du mouvement) nous mettaient régulièrement en contact prolongé les unes avec les autres, quand ce n’était pas carrément un échange de massages pour rendre nos courbatures plus tolérables. Depuis que j’ai fini ma formation et que le boyfriend a déménagé, les hugs se sont espacés et je touche surtout des pieds, de poignets, des épaules, brièvement, pour les mettre sur la voie du geste juste, en inhibant le ressentir — je touche sans être touchée.

Pudeur, consentement, hygiénisme… On ne sait pas plus vraiment entrer en contact — seulement entrer des contacts dans nos téléphones.

Serait-ce aussi pour ça que j’aime mettre les gens deux par deux en barre au sol, pour sentir — l’autre en même temps que les sensations justes dans son propre corps ?

…

C’est en allant chercher à l’intérieur de moi ce qui s’entortille pour en étirer les phrases et les idées que je me dénoue.

Coline Pierré, Faire jachère, Latte avoine et chat sur les genoux

Alors j’ai fait quelque chose que j’aurais certainement dû faire depuis longtemps : rien.

J’y viens, j’y viens.

Qui suis-je dans cet interstice étrange entre l’impossibilité d’écrire et l’impossibilité de ne pas écrire ?

Seulement, on n’est jamais le meilleur explorateur de soi-même. On a beau faire des théories, on se trouve toujours des excuses, d’excellentes raisons de ne pas mettre en pratique ce qu’on a théorisé avec grandiloquence.

Parce qu’à quoi bon faire ce métier où je me targue d’être si libre si c’est pour me laisser emprisonner par l’angoisse.

This one hurts.

[…] cette activité ingrate et délicieuse qu’est l’écriture.

Mars magnolia

Lundi 2 mars

Une élève pointe du doigt la place vide devant elle dans la diagonale pour que je sache où se trouve l’absente : c’est le genre de photo qui s’ajoute à la galerie de mon téléphone ces temps-ci.

…

Mardi 3 mars

Toutes premières fleurs de magnolias au parc Barbieux. Il fait beau et chaud à travailler sur la table de jardin.

…

Mercredi 4 mars

Vaut-il mieux cette taille un peu trop grande ou la plus petite qui sera peut-être trop petite ? Vous avez une heure, un tutu et une dizaine d’enfants pour qui la question se repose.

…

Jeudi 5 mars

Gelato pistache.

…

Vendredi 6 mars

Pour une chorégraphie évoquant l’Art nouveau, j’ai jeté mon dévolu sur un morceau de Janáček, On a overgrown path… pour découvrir après-coup qu’overgrown signifie « envahi par la végétation ». Je n’ai donc pas halluciné les entrelacs végétaux ! (Peut-être plus ronces que rinceaux floraux, mais tout de même.)

…

Samedi 7 mars

Je teste des enchaînements de pas avec les plus petits, que j’ai prévus un peu trop rapides (comme toujours, pourquoi suis-je encore surprise ?). Quarante-cinq secondes de réglées avec les intermédiaires, qui sont efficaces et voudraient danser bien au-delà des trois minutes prévues. Nous n’avons que neuf séances avant le spectacle, celle du jour et une veille de vacances inclus. Les élèves reprennent le chiffre en s’exclamant.

…

Dimanche 8 mars

Du fluff au soleil, puis moins, voilé, et plus, beaucoup plus de fleurs de magnolia au parc Barbieux, que je délaisse pour tester la nouvelle boulangerie qui le longe. La babka est légère, les noisettes croustillantes.

…

Lundi 9 mars

En ouvrant le document récapitulatif pour le programme du spectacle, je comprends soudain que le morceau que m’a fait écouter ma collègue n’était pas une proposition, mais un exemple de ce que je pouvais trouver — elle l’utilise pour une autre classe. Qu’a-t-elle dû penser quand je l’ai remerciée par mail pour la découverte de cette musique et lui confirmer que je chorégraphierais bien dessus ? Que j’ai voulu lui piquer ? Que je suis débile ? Sur le moment, je ne pense pas qu’elle aurait pu lever le quiproquo autrement qu’en envoyant sans commentaire le fichier récapitulatif, je me contente de paniquer. La panique m’envahit, me crise, larmes. J’ai déjà fait écouter la musique aux élèves, leur ai annoncé qu’on allait travailler dessus, on a calé tous nos tests d’enchaînements dessus. Tout est à recommencer, avec quelle musique ? quelle crédibilité ? Il me faut un long moment avant de sortir de l’impardonnable, inéluctable, inextricable et autres préfixes privatifs dictés par la honte et l’angoisse.

(Ma collègue ne répond pas non plus au mail où je prends acte et m’excuse du quiproquo.)


Nous ne sommes que deux au cours de posture. Tu as demandé à Gemini ? propose S. quand je lui parle de mon errance musicale. Je photographie les résultats de la requête sur son téléphone pour les écouter plus tard. Nous discutons un moment encore après le cours, sur le pas de la porte, de nos corps, de nos psys. Il nous aura fallu tout ce temps, quelques années, pour échanger nos numéros de téléphone, faire un pas pour se voir en dehors des cours. J’avais envie, je soupçonnais qu’elle aussi, mais nous n’arrivions pas à faire prendre la conversation.

Les musiques proposées par l’IA ne collent pas. Je ne sais pas exactement ce qu’avait saisi S. aussi je tente mon propre prompt en demandant une musique d’environ deux minutes qui puisse non pas remplacer celle que j’avais sans le vouloir usurpée, mais s’accorder avec celle choisie par ma collègue pour cette même classe. Et là, c’est complètement fou : la réponse comporte trois propositions et la première colle à merveille. Soulagement.


Pourquoi le décalage de deux comptes qui permettait aux danseuses de se retrouver alternativement face à face et dos à dos ne fonctionne-t-il plus ? On rechange, ça fonctionne. Ça ne fonctionne plus le lendemain.

…

Mardi 10 mars

Passage à la médiathèque pour rendre trois livres tout trois réservés, et récupérer un ouvrage de fiches et QCM sur les collectivités territoriales. J’intègre la fonction publique, lit-on au-dessus du titre. Un concours ? me demande le bibliothécaire qui l’a probablement lui-même passé. Pour être prof au conservatoire, oui. Sa réponse, c’est marrant, aurait tout aussi bien pu être : tiens, je n’avais pas pensé à ce genre de fonctionnaire.


Deux blessées reprennent les cours : on reprend la chorégraphie du début. On avance peu, forcément, et l’une de élèves s’en agace. Cela relance mes inquiétudes, mon sentiment d’incompétence, je ne gère pas bien.


L’angine du boyfriend s’est muée en inflammation généralisée. Quand je rentre, il me raconte avoir plus tôt dans la soirée déliré sous l’effet de la fièvre : il était persécuté par des nazis (sur sa tablette, YouTube avait enchaîné avec un documentaire historique). Notre discussion ne dure pas, je le laisse au canapé-lit tandis que j’entame ma traversée de TOCs pour la nuit. Des bruits de douleur étouffée lui échappent, des onomatopées grognées puis soudain, un, deux râles ; je sors en trombe des toilettes, une ambulance en point d’interrogation dans ma tête (non). Je ne l’ai jamais vu dans cet état.

…

Mercredi 11 mars

5h30 de sommeil pour 6 heures de cours, mais physiquement ça va. Moralement, c’est autre chose. La chorégraphie que j’ai prévue pour les intermédiaires est probablement trop difficile, c’est une bouillie de pas. Heureusement, le dernier cours me laisse sur une note plus positive.

Le boyfriend s’est rendu à son examen de conduite alors qu’il était encore très faible. Il a un mauvais pressentiment : tout s’est bien passé à deux erreurs près… dont l’une sera effectivement considérée comme une faute éliminatoire.

…

Jeudi 12 mars

Le magnolia au fond du jardin est en fleur, le forsythia jaune éclatant, les nouvelles feuilles du saule pleureur vert tendre.


Découvrant in extremis que la réunion du jour est facultative, je prends du temps pour avancer et me reposer.

Ceinture lombaire par mesure de précaution à la barre au sol. J’en profite pour corriger un max, c’est bien plus satisfaisant que de faire tout avec les élèves (je le savais déjà, j’ai juste besoin de m’en rappeler).

…

Vendredi 13 mars

[rêve] la musique des intermédiaires ne veut pas démarrer, la chaîne Hi-Fi ne fonctionne pas, ou mon téléphone ? ni mon téléphone, je cherche Clair-obscur, je tape, mal, ça n’aboutit pas, les parents s’impatientent, aimeraient voir leurs enfants danser, je ne les regarde pas, plus, le nez sur l’écran, à pester, persister, m’enliser, le temps passe, rien ne se résout, je ne pense pas même à avancer la chorégraphie sans musique / l’appartement au dernier étage est agréable mais à l’ombre en fin de journée, c’est dommage, ah si, Mum me l’indique, le soleil donne un peu sur le sol de la cuisine et à plein sur la terrasse, le jardin que je regarde depuis le cadre de la baie vitrée sans y mettre un pied, du regard je devine les limites du terrain qu’on nous a indiqué, on pourra en profiter lors des fins de journées

Il a suffit d’un tweet ou un toot soulignant la bizarrerie, tout de même, que les écrans envahissent nos journées mais ne se montrent jamais en rêves et que je me dise, tiens, c’est vrai ça, pour que mon inconscient fasse valoir son esprit de contradiction.
Also : un jardin de plein pied face à un appartement au dernier étage ?


Mon dos pourrait se bloquer au moindre faux mouvement, et c’est calme dans ma tête. L’anxiété a reflué dans le corps-fusible, dont j’espère seulement qu’il ne va pas sauter.

…

Samedi 14 mars

La journée commence avec une heure de chaos et se termine avec une heure de cours particulier, à attendre puis plus que les autres élèves reviennent de leur représentation. C’est une élève très bosseuse avec bien plus de technique que ses camarades de même niveau, mais dont les fondations sont branlantes… si bien que c’est assez incroyable de voir sa posture s’affermir et elle s’affirmer en une heure de temps. On reprend tout, la position de la cheville dans le plié, la rotation du bas de jambe et de la cuisse à conserver à la descente et à la remontée, ensuite comme jambe de terre, les orteils qui ne veulent pas rester au sol lorsqu’ils reviennent de dégagé, la nuque à reculer, le menton à relever jusqu’à ce qu’il soit parallèle au sol, les omoplates à écarter, la rotation des épaules en arrière, la contre-rotation du bras et la contre-contre-rotation de l’avant-bras, poignet soutenu… elle a la maturité pour ce travail en lenteur, en profondeur. C’est difficile car c’est réapprendre à danser, réviser toutes ses habitudes et les inhiber, mais c’est exaltant aussi, à voir en tous cas, parce que d’un coup, tout tombe en place. Il faudra du temps pour qu’elle puisse incorporer ces nouvelles sensations, mais elle les découvre, les éprouve, commence à les assimiler — un travail qui n’y paraît pas, mais épuisant de concentration, de chemins neuromuculaires à (re)cartographier. Quand elle se tient enfin grande, sternum sorti, épaules en arrière, nuque relevée, regard d’aplomb, je lui demande comment elle se sent, craignant la prétention ou la rigidité, mais elle, très calmement : « Puissante. » Elle se sent puissante. Et c’est exactement ce qu’elle est à ce moment.

(Le moment est incroyable, me galvanise. Ça, là, c’est ça que j’aime.)

…

Dimanche 15 mars

Les magnolias sont en fleurs, le bulletin de vote est dans l’enveloppe et moi en manteau sur la terrasse, à lire au soleil, Titiou Lecoq puis Violaine Bérot puis à nouveau Titout Lecoq puis plus personne, livres achevés, soleil tourné. Le boyfriend me sent (enfin) détendue, je le suis, gorgée de chaleur de lumière de lui aussi, on peut (enfin) à nouveau s’embrasser, ses doigts dans mes paumes me font…

Une nuit étoilée en plein jour

…

Lundi 16 mars

Avant le départ, une gélule mi-blanche mi-bleue. Après, des sanglots comme une rupture, un arrachement. Il n’était déjà plus là, refermé comme une huître à l’approche du trajet. J’aspire les poils de chat, les cheveux, la poussière, dans les coins, derrière, les plinthes, j’aspire à ne pas penser à sa présence ôtée, inaccessible, les plaintes qui se sanglotent avec brusquerie, disproportionnées. Puis ça passe, tout passe, l’heure notamment — d’y aller.

La chorégraphie avance. Je trouve difficile de mettre en valeur tout le monde, d’être équitable et en musique et que ça fonctionne, changer les lignes, les formations, les idées à la con que j’ai pu avoir. Le décalage dos à dos, face-à-face, est enfin calé : il fallait partir tous les 3 et non 2 comptes. (Pour m’en assurer, j’ai demandé au boyfriend de prendre chaque pose en photo, que j’ai ensuite juxtaposées sur Canva en ribambelle, puis dupliquées pour vérifier où ça tomberait enfin juste.)

…

Mardi 17 mars

Lessive, blog, relance pour réclamer les anciens relevés de charge : seule, reprendre soi(n), la maison en main.

Il faut que tu arrêtes de demander l’avis des élèves, me conseille avec justesse une adulte tandis que je propose une répartition des passages pour la chorégraphie. Deux minutes plus tard, alors que j’ai procédé à la répartition, une autre soulève une inégalité du temps de passage (et trouve un moyen auquel je n’avais pas songé pour y remédier, c’est déjà ça). Est-ce que mes propositions déclenchent les protestations ou les anticipent ?

C’est ça qui me fait vriller : vouloir concilier tous les paramètres, offrir un temps de scène égal pour les unes et les autres, que tout le monde puisse être devant à un moment dans un enchaînement qui mette en valeur plutôt qu’en difficulté, que les personnes qui ont du mal soient camouflées derrière d’où elles pourront copier, le tout avec des changements de formation qui dynamisent la chorégraphie, dans le respect du tempo et des phrases musicales. Sachant que les classes sont réunies deux par deux et qu’il faut donc toujours imaginer le placement de la moitié de l’effectif, en plus des éventuelles absentes de la classe. La directrice ne se rend probablement pas compte du caractère presque contradictoire de ses injonctions lorsqu’elle dit vouloir du niveau (il faut mettre de la technique, des choses difficiles pour montrer que c’est une bonne école), rien de moche (surtout pas une élève dans un grand jeté s’il ne ressemble à rien, i.e. pas à un écart), mais aussi, parce qu’ici l’élève est client : tu fois faire plaisir à tout le monde. Et démerdes-toi avec ça. Escamote le moins bon sans vexer personne ni t’arracher les cheveux. Prof de danse, mais aussi chorégraphe, diplomate, psychologue, négociatrice et prestidigitatrice.

…

Mercredi 18 mars

Le crumble deux chocolats s’est transformé en crumble choco-cacahuètes-caramel. Le plaisir du même en différent.

On avance ou on patauge d’heure en heure. À défaut de gommettes adaptées, des brochures pour je sais quel festival sont utilisées pour marquer les places au sol. Je sermonne et j’encourage. Les parapluies s’ouvrent et se ferment facilement, personne n’est éborgné. Un tutu est perdu puis retrouvé.

…

Jeudi 19 mars

Un quiproquo, une gélule mi-blanche mi-bleue, deux fois quatre étages superflus. En parlant avec une collègue, je m’aperçois que je ne suis pas forcément en défaut (ma pensée par défaut), les problèmes sont davantage structurels. Cela me fait énormément de bien de savoir que ce constat est partagé, je ne suis pas folle (ou mauvaise ou débile).

La barre au sol est guillerette, je passe des uns aux autres facilement, corrige bien plein de monde (du moins en ai-je l’impression). En classique débutant, on s’amuse et on progresse (du moins en ai-je l’impression). J’ai une nouvelle élève éphémère à chacun de ces deux cours (des élèves qui viennent en rattrapage) et ça me plaît de m’occuper d’elles, de les voir s’intégrer et prendre ce qu’il y a à prendre même si je ne les reverrai pas. Le cours fini, tout retombe comme une sortie de scène, le moral claudique juste après avoir fait des bonds.

…

Vendredi 20 mars

…

Samedi 21 mars

Des journées éprouvantes, épuisantes. Épuisant convoque l’image d’une épuisette qui puise en soi (à une source asséchée ? en laissant tout passer à travers les mailles du filet ?). Une autre image prend le dessus, peut-être que cette fois, je m’entame me creuse à la cuillère à glace.

Cette impression persistante de bras de fer pour sans cesse récupérer l’attention et avancer, jamais assez. Le bruit. Les ratés de communication. Des mesures à prendre pour les costumes. Je manie le mètre avec mon doigt entouré d’une poupée de fortune, Sopalin scotché ensanglanté ; des élèves se sont empressés de prendre le rôle de secrétaire : le tour de hanches se fait-il au niveau des crêtes iliaques ou de l’articulation ? Toutes ne sont pas le plus large au même endroit. J’espère que les chiffres qui sortent du ruban ne les enferment pas. Je mets toute mon application à minimiser les contacts, surtout ne pas les gêner, et par ces gestes distants j’ai l’impression de les envelopper de tendresse, ou d’en être moi enveloppée à leur égard, probablement parce que les mesures me ramènent à l’enfance, à ma mère et ma grand-mère qui cousent, pour ma cousine et moi, pour la danse.

Le samedi soir, le week-end m’appartient, l’orée plus immense que la réalité du dimanche. C’est là que je me sens le mieux, que je me sens bien.

Too tired to shower, too dirty to go to bed : c’est exactement ça, ai-je pensé devant ce reel Instagram que je n’ai pourtant pas repartagé en story parce que l’homme de retour du sport se couchait pas terre, alors que je m’affale dans mon canapé. À 23h, soudain, la crasse tolérable ne l’est plus et collante exige la douche.

…

Dimanche 22 mars

 

La fibre ne fonctionne plus, Bouygues après le diagnostic ne rappelle pas. Je me rends à la journée des alumni (ahuris allumés aluminium) que je transforme en demi-journée. Déjà l’échange se formalise en (non)événement. Un msemen nature (il n’y en a plus aux épinards, il n’y a presque plus rien, c’était l’Aïd vendredi) et je m’éclipse de soleil dans des rues que j’emprunte rarement, chant des coqs au milieu des briques ; je retrouve la médiathèque, la cueillette du jour est très raccord colorimétriquement, je m’en rends compte sous les fleurs de magnolias, sur le tapis de ses pétales, après avoir glissé mon origami dans l’enveloppe République française.

Pour une érotique du sensible. Au soleil sur la terrasse, je trouve des échos à mes séances psy, la dernière et les plus anciennes, ça y est, le travail a repris, des déplacements s’opèrent. Le déclin du soleil est un mauvais moment à passer, un accroc mineur déclenche une traîne de culpabilité comme le dira joliment le boyfriend plus tard, mais je vrille en miniature et m’observe vriller, observe une réaction soulignée par la psy. Quelque chose que je sais, évidemment, mais dont manifestement je ne sais pas la prégnance ou les ramifications.

En exergue, une citation d’Esther Perel :

Les gens arrivent avec une histoire. À la fin de la séance, je veux qu’ils repartent avec une autre histoire, parce qu’une autre histoire engendre de l’espoir — et ouvre à d’autres possibles.

C’est exactement ça. Le décollement de ce qui est — ressenti immuable, inéluctable — en contingence à nouveau modifiable.