Éros et Thanatos dans un placard

Et vous, vous avez quoi, dans votre placard ? Un amant, comme dans L’Heure espagnole, de Maurice Ravel, ou un cadavre, comme dans Gianni Schicchi, de Puccini ? Ces deux opéras en un seul acte étaient présentés l’un à la suite de l’autre à Bastille – deux vaudevilles chantés que Laurent Pelly a relié par une astuce à Lewis Caroll : l’armoire magique. Côté Ravel, c’est le corps d’une horloge, dans lequel lequel les amants se dissimulent pour rejoindre la femme de l’horloger dans sa chambre ; côté Puccini, c’est une armoire dans laquelle on planque un cadavre pour le ressusciter le temps de refaire son testament (une armoire parmi de nombreux meubles, pour pimenter la recherche du testament dans les multiples tiroirs).

Ce décor très utilitaire semble un peu triste par rapport à celui de L’Heure espagnole, jusqu’à ce que le rideau en fond de scène se lève sur les toits de Florence : une multitude de commodes et d’armoires, qui deviennent des meubles de poupées avec la perspective. Vraiment, les décors de Florence Evrard et Caroline Ginet sont des petits bijoux d’humour et de poésie. Dans L’Heure espagnole, les horloges les plus diverses couvrent le mur du sol au plafond, et vont jusqu’à se nicher dans le tambour de la machine à laver. En effet, le décor opère une transition de droite à gauche, depuis l’entrée de la boutique de l’horloger (porte en verre, stickers de carte CB) jusqu’à la maison qui y est accolée, l’espace domestique suggéré par un entassement de linge et d’ustensiles ménagers, lesquels s’animent comme un mécanisme d’horlogerie. À la bonne heure ! Pour faire bonne mesure (espagnole), un gros taureau empaillé pose là les parodies croquignolesques de virilité : entre le bon gars qui ne capte rien, l’important bedonnant et l’amant poète qui songe plus à ses vers qu’à se maîtresse (costumé en hippie orange, c’est parfait), tout le monde se fait charger.

Il n’y a pas à dire, la matinée est plaisante. Ce qui me ferait lever les yeux au ciel si j’étais au théâtre me fait rire en étant à l’opéra (“Ses biceps dépassent mes concepts” sérieusement… j’ai pouffé). Je ne sais pas s’il s’agit d’un réflexe snob (le contexte rassurant d’une forme artistique en laquelle on a confiance autorisant à rire des grosses ficelles du théâtre de boulevard) ou si le mérite en revient à la musique : non seulement il n’y a pas de blanc pesant où l’on attendrait nos rires, mais le discours musical, il me semble, nuance et enrichit souvent les travers humains qu’il souligne. J’en suis particulièrement frappée dans Gianni Schicchi : le livret et la mise en scène ne laissent aucun doute sur le traitement comique de l’affaire, cependant que quelques mesures réitérées font entendre en même temps la tristesse qu’il y a à constater les réactions pourtant prévisibles (et par là même comiques) des uns et des autres. Peut-être ai-je été particulièrement sensible à ces mesures parce qu’elles ont immédiatement fait surgir à mon esprit le générique de Mad Men, de sa chute indéfinie, irrémédiable, dans la nostalgie. L’atmosphère la plus pesante de la série s’est engouffrée soudain dans l’opéra, qui a régurgité en sens inverse un air que je ne pensais pas y trouver…

Heureusement que Palpatine a insisté pour cette double bill que je n’avais même pas repérée, parce que c’était une fort jolie sortie (et légère, pour une fois, ce qui par ces temps de nuits raccourcies ne gâche rien).

 

Quinquies repetita placent

Hop, on repart pour un tour de manège avec Jurassic World: Fallen Kingdom.  Rien de bien neuf, sinon l’intuition de ce que les belles âmes nous mèneront à notre perte. Quand même : le défilé de mode des dinosaures vaut son pesant de cacahuètes. Bref, un parfait film de vendredi soir.

Je ne trouvais pas ça crédible jusqu’à ce que je te rencontre : ils ont TOUT LE TEMPS faim.

Heureusement pour lui que Palpatine fait des choupis petits cris de dino. (Et que j’avais mangé un des délicieux cookies-brownie du MK2 Bibliothèque.)

Londres à pleins poumons

Week-end à Londres, tant attendue d’avoir été désertée pendant deux ans. Le jeudi qui précède, je me réveille la gorge en feu, furax de constater que le cours de danse climatisé de la veille va me ruiner mon weekendenamoureux. Rage et fumigations. Deux jours plus tard, le jour J, je suis épuisée par le rhume et le sommeil en apnée. L’Eurostar a trente minutes de retard, qui n’auraient pas été gâchées au lit. À l’arrivée, on erre autour de l’hébergement banalisé. L’impression d’enchaîner les coups de pas de chance est telle que j’abandonne – l’optimisme, les plans sur la comète, l’enthousiasme, any expectation, really. J’abandonne le récit, nécessairement plombé dans ces conditions de départ, et accueille toute éclaircie comme un bonus inattendu. Le renversement de perspective me fait passer un excellent week-end – les trois premiers jours, du moins, où l’on a une chance de homard cocu.

La chambre comporte une fenêtre guillotine laxiste avec le bruit, mais aussi un lustre en plastique hype et des moulures blanches. La jardinière à la fenêtre est un plaisir que ne parviennent pas à gâcher les fleurs artificielles, auxquelles reste assortie pendant les trois jours de notre séjour une voiture rose garée en contrebas.

 

On y dort, trop peu. On y baise, pas du tout. Rhume vaut quarantaine. On y pique-nique en revanche en grande pompe, sandwich triangles et San Pellegrino dans des verres à pieds.

Dehors, la ville à plein poumons, je m’enivre de son absence dérobée, de ses discrètes idiosyncrasies retrouvées : les double bandes jaunes sur le bitume des routes, les écussons sur les poubelles et les lampadaires, les briques, les briques, les briques. Les briques et les moulures : devant le blanc du plâtre et le rouge de tube à essai, Palpatine trouve la formule londonienne. Les briques et les moulures. Les briques et les bow windows. Les briques et les colonnes, aussi ;  les rues blanches en décalé, avec des porches copiés-collés en enfilade ; les mews à la dérobée ; et les portes, parfois, qui semblent ouvrir sur l’ultime niveau d’un jeu vidéo. Il n’y a probablement que Londres pour me faire aimer les quartiers résidentiels autant que le centre-ville. Peut-être même plus s’il est vrai que le centre demeure identique à lui-même tandis que chacun des quartiers alentours transforme l’image que l’on a de la ville. À chaque hébergement se découvre yet another Londres.

Trois jours passent sans passer par Picadilly. Chelsea, Holland Park, Hyde Park, Notting Hill. On rêve, on flâne, on envie. Les vies dans les grandes maisons de briques et de blanc. Palpatine compte les Tesla, les Ferrari, les Porsche (et les Fiat, en sens inverse), et s’arrête devant toutes les agences immobilières (il faudrait qu’un mois ne fasse que trois semaines pour qu’on puisse louer le moindre studio). On flâne, on rêve.

Hyde Park, Hyde Park, Battersea Park. On se fait agresser par le pollen qui nous tombe dessus. Palpatine salue chaque averse en sifflotant les premières mesures de la valse des flocons, promue jingle officiel du séjour. Yet another thème sur notre partition commune. Je souris de me figurer la chance que c’est, et râle deux minutes après quand je me prends le sens littéral en pleine figure – le pollen me semble primer sur l’amour comme danger oculaire.

Dans Hyde Park, nous nous arrêtons pour observer à distance un improbable cours de danse sur rollers, l’élève un peu plus raide que l’instructeur. Pas très loin patine un papi à moustache grise qui a grave le groove – un ancien champion de patinage artistique, je serais prête à parier. Il s’approche parfois d’eux pour mieux repartir dans son monde, casque sur les oreilles. C’est un autre patineur du dimanche qui se joint-s’incruste à la fête, cette fois-ci avec des patins à l’ancienne, deux roues devant, deux roues derrière et roule du cul ma poule – bonheur intense que d’avoir le loisir de rester plantée là, à les regarder. Nous sommes quelques-uns, pas nombreux et éparpillés à regarder ce roller band ; un groupe installé sur la pelouse à côté de nous les encourage de loin. J’aime tellement ces gens, leur naturel, l’absence de regards comme jugements – de retour à Paris, c’est flagrant. Dans le métro, on se dévisage ou on s’évite en détournant le regard ; dans le tube, on ne fait pas semblant de ne pas avoir vu pour la simple et bonne raison qu’on ne s’observe pas. On ne s’ignore pas non plus, notez ; chacun vit sa vie.

Sur les bords de la Tamise, le long de Battersea Park, Palpatine me raconte l’histoire du véritable Dumbo, racheté pour une bouchée de pain alors qu’une espèce de goudron lui coule des oreilles – une maladie qui rend les éléphants fous. J’aime l’écouter, me raconter cette histoire improbable. Cela me donne envie de me nourrir d’histoires comme ça, moi aussi, pour pouvoir à mon tour les lui raconter. Dans un aparté, il est question de raton-laveur et de Japonaises, je crois. Je me souviens juste que je m’arrête un instant pour rire, pliée en deux comme un enfant qui a envie de faire pipi. Ces pauses fou rire sont récurrents dans nos promenades ; nous sommes l’un l’autre notre meilleur public. Le rhume aidant, un observateur extérieur aurait également eu l’occasion assez unique de nous surprendre en plein remake de Pépé the Pew, une souris poursuivant de baisers sonores un Palpatine bondissant pour échapper aux microbes de l’amour empoisonné.

Un soir, après avoir hésité entre deux restaurants italiens, nous nous installons dans le plus chic des deux, attirée que je suis par le plat éponyme : cacio et pepe. Servi dans un panier de parmesan croustillant, s’il vous plaît. Palpatine prend les orecchiette, la serveuse se trompe, it’s on the house : Palpatine mange deux plats de pâtes et la serveuse, une grande maigre décoiffée (et trilingue, coucou @odette9), joue le débordement théâtral pour donner le change. Elle se trompe à nouveau peu de temps après ; le reste de l’équipe râle et ça s’engueule en italien : pas de doute, c’est vraiment un italien.

Coup de chaud à Notting Hill.  Je n’en ramènerai pas une paire de Derby-méduses en plastique transparent, l’absence de pointure assez grande suppléant la maturité.

Il y a plus de Ben’s cookies que de jours pendant ce séjour, et des scones chez Richoux, of course – pas dans le salon de thé de Picadilly, qui a refait sa déco en vert Ladurée (déception), mais dans un autre, où se trouvent : trois puis quatre business men pour un brunch d’affaires un jour de bank holliday (serviette en cuir et veste un peu froissée mais bien ajustée, on sait d’instinct que le quatrième va les rejoindre) ; une famille ; un homme qui lit le journal ; un autre un peu âgé qui, rejoint par sa femme, en profite pour prendre un second déjeuner (le serveur repart avec une coupe glacé aux fraises et revient avec une salade de fraises fraîches, avec chantilly) ; deux puis trois yo-men en sweat ou T-shirt oversize, dont un qui cherche à confirmer le bien-fondé de sa réclamation : il a bien précisé *deux* waffles, là, c’est une waffle coupée en deux, trop abusé. J’adore, je finis toute la clotted cream.

 

 

Une expo Alaïa… un Lac des cygnes à Covent Garden, et une course pour attraper le bus à mi-chemin et ne pas avoir à remonter tout Hyde Park à pieds (le premier soir, nous nous sommes faits avoir par la fermeture à la tombée de la nuit, et avons dû serpenter le long de la route automobile)…

Mardi pluie et valise. Palpatine est parti à son rendez-vous professionnel avec un podcast dans les oreilles – je ne savais pas qu’il écoutait des podcasts ; cela me surprend plus que cela ne devrait. Je traîne mon vague à l’âme dans les librairies que je me faisais une joie de dévaliser – écoeurée par le trop-plein, déçue de ne pas trouver les titres que j’avais en tête, ou en un unique exemplaire, abimé. Il doit exister un mot japonais pour décrire cela. Je n’achète rien chez Hatchard’s ; seulement Gastrophysics chez Waterstones, dont je n’ai pas arrêté de monter et descendre les escaliers (toujours je me fais avoir par le classement et cherche dans la non-fiction ce qui est rangé au rayon biography, où l’on trouve des biographies et des autobiographies, certes, mais aussi des essais à la première personne)(non-fiction : ce mot est un délice à prononcer, un peu comme non-anniversaire).

Le coeur serré n’est pas à l’ouvrage, et je n’ai pas l’esprit tranquille : j’ai la crainte absurde, mais que je ne parviens pas à faire taire, que les trombes d’eau finissent par inonder la National Portrait Gallery et que le musée ferme avant l’heure, avec ma valise à l’intérieur. Conversion des scrupules en crainte : You’re not supposed to leave the museum without your luggage. Je reviens vite au musée, avec mes boîtes de thé Fortnum & Mason, mon livre et ma mauvaise conscience. Les Tudors m’ennuient, malgré l’accroche géniale du musée – Drop by. Meet the locals. (Les musées londoniens ont la meilleure comm’ qui soit : j’ai passé trois jours à faire des Helloooooo whale, après avoir vu la banderole du musée d’histoire naturelle.) Je traîne dans la boutique et les salles les plus récentes : Ed Sheeran est accroché aux côtés de la famille royale ; ça me fait ma journée. Quand je lui raconte, Palpatine n’a pas le début de la plus petite idée de qui est le chanteur ; ça me fait la matinée suivante.

Baignant dans la musique classique de chez Fortnum & Mason, un improbable havre de paix à Saint Pancras, nous dégustons notre carrot cake rituel (à une couche de glaçage près) avant de reprendre l’Eurostar. Heureux les ignorants.

Parfois et ces jours-ci, jours-là, à Londres, je me rends compte de ma chance, de ces moments parfaits de détente et de non-attente, dans le flot discret des heures désencombrées. L’observation des patineurs à Hyde Park. Le visage de Palpatine endormi dans la lumière sans heure que je crois celle de l’aube, prête à me rendormir, alors que le réveil va bientôt sonner. La chance que j’ai de ne pas la mesurer : quelqu’un à ses côtés, au point de ne plus y penser. Ça efface tout le reste, ou presque : l’attente de 2h30 dans le hall bondé de l’Eurostar, suffocant, toutes les rambardes et les piliers colonisés pour poser son dos, une fesse ; l’annulation et l’attente à nouveau, cette fois-ci dans le froid, d’un hôtel, d’un e-mail qui ne vient pas. C’est dans un hôtel réservé par nos soins que je me retourne le lendemain sur son visage endormi – et m’en détourne pour somnoler de mon côté. (L’hôtel a ouvert quinze jours plus tôt ; à l’arrivée, la déco geek-ludique-SM-chic me ravigote : je joue avec les lanières en cuir style bagagerie de la tête de lit et envoie à Gohu une photo du lapin rose à collier de cuir dans l’entrée. Fatigue momentanément oubliée.)

Dernier demi-jour bonus, si l’on peut dire : pas de temps pour autre chose qu’une visite éclair chez un chausseur pour Palpatine, après un brunch dans une boulangerie danoise qui m’avait fait de l’oeil. À raison : l’open sandwich au haddock et aux câpres ! …  l’adorable petite théière en grès ! … le serveur blond avec autant d’accent que nous … non, non, pas no drink : Dar-jee-ling ! (L’Earl Grey fut fort bon.) Sauf le froid, tout me plaît ; j’ai envie que tout me plaise, pour finir de laver la fatigue et la lassitude de la veille. Et ça marche plus ou moins, entre les cookies M&S aux pistaches et aux amandes dans l’Eurostar et le môme qui vomit autre chose à mi-trajet.

 

Je viens de comprendre que ne me suis pas subitement mise à aimer la vaisselle ; il s’agit seulement d’un bonbon mémoriel : j’ai mangé une bonne partie de mes petits-déjeuners d’enfance dans des assiettes en grès…

Reprenons, récitons : le soleil, les colonnes blanches, les lignes jaunes, les briques rouges, Londres.

Nota bene : ne pas laisser passer à nouveau deux ans avant d’y retourner.

Bandes dessinées, cueillette de juin

Le Bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh

Quand j’emprunte cette bande-dessinée, je me fais la réflexion que le titre plairait à Michel Pastoureau : le bleu n’a pas toujours été une couleur froide ; ce serait même historiquement assez récent. J’avais complètement oublié que La Vie d’Adèle était tirée de cette bande-dessinée ; il a fallu la mention des spaghettis bolognaises pour que les vagues soupçons coagulent en une révélation horrifiée : quoi, c’est cette magnifique bande-dessinée que’Abdellatif Kechiche prétend avoir adaptée ? Là où le film n’est que pleurnicheries et sensibleries, le dessin révèle sensibilité et vulnérabilité. Le récit en flash-back, qui démarre après la mort de Clémentine (Adèle), n’y contribue pas peu en donnant de suite le ton ; dans le film, où le récit n’est pas encadré, toute tentative de gravité tourne à la grandiloquence. Mais brisons là la comparaison.

La bande-dessinée de Julie Maroh nous fait suivre le cheminement d’une jeune fille qui découvre des désirs par lesquels elle n’aurait jamais imaginé être concernée. C’est d’autant plus dur à assumer que la société, à commencer par ses parents, craint voire rejette l’homosexualité (facile à oublier quand on fait partie des classes moyennes et supérieures parisiennes). Pour autant, le récit ne se focalise pas sur les difficultés ou les luttes des LGBT : ça, c’est la perspective d’Emma, la fille aux cheveux bleus sur laquelle fantasme Clémentine ; Clémentine, elle, voudrait juste être heureuse. Avec Emma.

Le récit tire sa richesse de se concentrer sur cette relation, où leurs peurs et leurs attentes vont sans cesse à contretemps :  peur du regard des autres pour Clémentine (se faire traiter de gouine), peur de l’abandon pour Emma (et si Clémentine se barrait avec le premier garçon venu ? veut-elle vraiment quitter sa copine pour cette gamine ?), quête d’amour pour Clémentine, enfin, qui exige l’attention pleine et entière de celle à qui elle s’offre, et qui se dérobe.

C’est fin et émouvant. Oui, le bleu peut être une couleur chaude.

La Technique du périnée, de Ruppert & Mulot

Depuis la découverte de Fraise et chocolat, j’ai un goût marqué pour les bande-dessinées où il est question de sexe. Le dessin s’offre comme le médium parfait pour ça, sans la crudité de la vidéo ni l’écartèlement du langage entre vocabulaire anatomique aseptisé et vulgarité limite comique. Des traits et hop, le sexe prend corps. Dans La Technique du périnée, il se fait carrément décor : une métaphore assez géniale figure l’acte amoureux comme une immense falaise rectangulaire de laquelle les amants se jettent, et à laquelle ils se rattrapent en cours de route pour faire durer le plaisir, jusqu’à faire plouf dans la petite mort. Les dialogues sont simples, crus, mais la mise en scène, d’une grande poésie. C’est juste un peu dommage qu’un tel univers érotique-onirique débouche sur une intrigue plutôt plan-plan (les relations virtuelles-charnelles, l’amour qu’on tient à distance en se cachant derrière le cul…). Mais rien que pour les images métaphoriques, ça vaut le coup d’un soir.

 

Tout est possible mais rien n’est sûr, de Lucile Gomez

Le dessin des figures me fait d’abord penser à Pénélope Bagieu : on se croirait dans Joséphine lorsque l’héroïne prend un boulot d’hôtesse d’accueil en attendant de réussir à vivre du dessin. Mais là où le récit de Joséphine bascule dans une fiction farfelue, celui de Lucile Gomez reste au contraire ancré dans les préoccupations de la nouvelle génération – essentiellement : la conscience écologique et les contraintes économiques, que l’on peine à articuler au quotidien, entre bullshit jobs, chômage et réalisation de soi.

L’album vaut moins pour les réflexions abordées (la fougue et la naïveté des personnages est parfois un peu agaçante) que pour l’expression graphique d’un imaginaire. La tension de l’héroïne entre aspiration personnelle et norme rémunératrice se retrouve dans le dessin, qui s’ancre dans les sentiers battus de la bande-dessinée-de-blogueuse et s’en échappe, plus ou moins franchement, avec plus ou moins de cohérence graphique, pour taquiner l’illustration, avec beaucoup d’humour et de poésie : c’est une couette qui devient rivière, une fourmi reprenant corps comme secrétaire d’une administration labyrinthique, ou encore des étoiles devenues points à relier en clin d’œil à Magritte (le “désir” de l’étoile perdue a été remplacée par la “réussite” tant désirée).

 

La Page blanche, de Boulet (scénario) et Pénélope Bagieu (dessin)

Une jeune femme s’apprête à repartir du banc sur lequel elle se trouve, quand elle s’aperçoit que, trou noir, page blanche, elle ne sait plus où elle habite ni qui elle est. La Page blanche est l’histoire de sa quête d’identité, entre recherches méthodiques (avec une timeline dessinée sur le mur comme lorsque les héros de séries policières cherchent les serial killers), quiproquos comiques (Chester ne serait pas le nom de son mec mais… de son chat) et scénarios délirants (et si elle avait été le cobaye d’extraterrestre ? une ancienne agente secrète mise en sommeil à la fin de sa mission ?).

La chute est à la hauteur de l’enquête, et même mieux que cela : en se refusant à toute révélation fracassante, elle transforme l’amnésie de son personnage en métaphore existentielle, ou peut-être même pas, nous renvoyant seulement au plaisir de la lecture après avoir épinglé notre désir de clôture, comme ça, mine de rien, sous le trait faussement frivole mais réellement drôle de Pénélope Bagieu. Moralité de la page blanche : ne pas attendre de savoir qui l’on est pour commencer à la remplir ; cela viendra chemin faisant.

Il était une fois dans l’Est (tome 1), de Clément Oubrerie (dessin) et Julie Birmant (scénario)

J’ai embarqué l’album parce qu’il était question d’Isadora Duncan, mais j’ai rarement vu un récit si mal construit. On évitera le tome 2.

Orient parisien

Pour donner le ton de la soirée, la Philharmonie a remplacé les fauteuils du parterre par des tapis orientaux. Avec Palpatine, nous regardons ce revival du Royal Albert Hall depuis le second balcon.

Vincent d’Indy est un nom qui ne m’évoque rien. Dès les premières minutes d’Istar, variations symphoniques, néanmoins, une bayadère se met assez rapidement à danser dans mon imagination, avec ses pierreries et ses côtes dénudées. Un courant d’air agréable (la flûte, je suppose) et elle quitte le temple sacré, soudain étrangement parée dans l’épure d’Afternoon of a faun. Elle traverse ensuite la fête foraine de Petrouchka, avant d’arriver sur une scène vide, la sienne. En jetant un œil au programme, je découvre que Léo Staats a chorégraphié sur ces variations pour Ida Rubinstein et Serge Lifar  – un rôle qui vaudra à Yvette Chauviré sa nomination  d’étoile. Immédiatement, les images ressurgissent. L’image, en fait. Celle d’un porté. Et la dernière scène se trouve ainsi traversée et retraversée de la bayadère sur l’épaule de son partenaire, dans des portés de proue triomphante.

Les poèmes de Maurice Ravel sur Shéhérazade sont toujours aussi beaux, mais l’orchestre couvre parfois la chanteuse. Au moment de suspend a capella, Mais non, tu passes / Et de mon seuil je te vois t’éloigner / Me faisant un dernier geste avec grâce, on se dit que Measha Brueggergosman mériterait décidément d’être entendue de plus proche que le second balcon.

Albert Roussel clôt la première partie avec une suite de Padmâvatî. C’est à peu près là que l’effet Philharmonie me rattrape : la musique est belle, mais je m’ennuie comme si j’écoutais le concert sur mon ordinateur. Dans l’incapacité de me lever pour faire une tartine ou une arabesque, je repense aux conseils de Twyla Tharp et j’essaye de chorégraphier mentalement. Les musiques orientalistes, inspirées par le cliché des corps sensuels, ont l’avantage de se prêter assez bien à l’exercice. L’opéra dont Albert Roussel a tiré sa suite accordait d’ailleurs “une large place aux divertissements chorégraphiques”. Des dix minutes, je garderai un seul enchaînement, que je testerai à la sortie sur le quai du métro : piqué en retiré avec un quart de tour en-dedans, suivi de deux pas en arrière, peut-être de dos. Je suspecte que cela rendait mieux sur mon corps de ballet imaginaire.

Après l’entracte, Debussy me tire de ma résignation avec Khamma, une partition commandée par une chorégraphe. C’est un Orient impressionniste, avec “ses sonneries de trompettes qui sentent l’émeute, l’incendie et vous donnent froid dans le dos” (dixit le compositeur), et ses échos pour l’occasion exotiques de mer européenne. Je ne sais plus si c’est dans ce morceau-là que s’est fait entendre une apparition en canon de trompes d’éléphant, mais je suis presque certaine que cela se terminait par l’aurore de femme Narsès. (Petit doute quand même avec Padmâvatî, mais l’argument de Khamma dans le programme est plus probablement à l’origine de l’image : “le Grand-Prêtre exige que Khamma danse afin de sauver leur ville assiégée. Elle exécute trois danses, obtient un signe d’assentiment de la statue du dieu et s’effondre, morte, au moment où un éclair éclate. Alors que l’aube pâlit, on apprend que la ville est sauvée.”)

La soirée se terminait sur une très chouette découverte : une suite (encore) de Florent Schmitt sur Antoine et Cléopâtre. Le hautbois s’essaye au dressage de serpent, tandis que le célesta accroche avantageusement les étoiles au ciel pour la “Nuit au palais de la reine” – l’équivalent sonore du doigt qui ébouriffe une vieille brosse à dent couverte de peinture blanche au-dessus d’une feuille de Canson sombre. Les contrebasses font entendre le battement de cœur étouffé  de qui s’avance sur la pointe des pieds dans le palais endormi, et le reste des cordes, tressant l’espace, se charge d’en faire sentir les dimensions, toutes de vide et de colonnades.

Venue de nulle part, ou de très loin, la deuxième partie d'”Orgie et danses” (quasi sabbatiques) est un régal. Quand le volume sonore se rétracte, c’est pour mieux enfler l’instant d’après, assourdissant-scintillant. (Je me fais la réflexion que les vagues sonores aux cymbales ont un rôle similaire au gingembre dans un repas japonais : saturer les sens pour mieux les restaurer.)

Le dernière partie de la suite, “le tombeau de Cléopâtre”, s’ouvre sur une suite de mesures en escaliers-pyramide et se clôt par surprise, d’un éclat sonore que je n’avais pas entendu venir.