I love Roubaix, visite guidée

Je découvre sur le compte Twitter I love Roubaix (@IloveRBX) que des visites guidées gratuites du centre-ville sont organisées tous les mardi, vendredi et samedi pendant l’été. Nous sommes vendredi, matin. À 15h, je suis à l’office du tourisme, avec cet entrain que génèrent les choses inopinées qui tombent bien. La prévision n’a pas vraiment eu le temps de s’installer ni surtout de se muer en contrainte ; je suis encore dans l’élan spontané, guilleret. Mon code postal ? 59 100. Mais je suis une fausse, Roubaisienne d’adoption depuis un an seulement. Je suis là pour les rattrapages, visitant ma propre ville aux côtés de touristes belges.

Alors que le tweet parlait d’un guide réalisant son stage de licence, je me retrouve face à un homme de mon âge, voire un peu plus… Roubaix est décidément un lieu de reconversion. À sa dégaine, son timbre un peu éraillé, je le verrais bien au pub avec le boyfriend et ses potes ; à son érudition, je l’imagine historien doctorant. Il nous raconte l’histoire de la ville avant même qu’elle porte exactement son nom, et sans bouger sinon d’un pied sur l’autre, on traverse les siècles, sans perdre le fil d’une histoire rattachée à la production textile, paysanne d’abord puis industrielle quand on se met à rassembler les artisans au même endroit et à copier les inventions des Anglais. Avec la Révolution industrielle, la ville explose (figurez-vous que Roubaix était plus grande que Lille !), surnommée la ville aux mille cheminées (c’était évidemment une exagération, mais il y en avait tout de même 300 ou 40O). Depuis l’école industrielle supérieure des arts textiles, on remonte l’avenue Jean Lebas (maire socialiste et ministre du Travail sous le gouvernement Bloom) en passant devant le musée de la Piscine, originellement des bains publics voulus par Jean Lebas pour améliorer les conditions d’hygiène des ouvriers, déplorables dans les courées (que j’ai mentalement orthographiées courraies pendant toute la visite).

Façades folles avenue Jean Lebas

Au passage, le guide nous détaille la façade de quelques-unes de ces bâtisses folles commandées par les riches propriétaires industriels et réalisées dans un style éclectique, aka pas de règle, on pioche dans tous les styles, antique, néoclassique, flamand, Renaissance, vas-y pour la brique bien d’ici, les balustrades, le fer forgé, la guirlande en pierre, ça fait pas trop, t’es sûr ? non je rajouterais bien un vase d’abondance, une fenêtre en arche et puis un bow window inversé (croyez-le ou non, je ne l’avais jamais remarqué, malgré la rupture dans la couleur de la peinture). Ça m’a donné très envie d’apprendre à connaître un peu mieux les différents styles architecturaux pour être capable moi aussi de lire ces façades ; si jamais vous avez des suggestions de livres que je puisse chercher à la médiathèque, laissez-les moi en commentaire (de préférence avec beaucoup d’images et peu de textes ; on est bien obligé de choisir ses combats).

Nous sommes cinq, six avec le guide. Quand on se remet en marche entre deux arrêts magistraux, le monsieur aux cheveux blancs et à la chemise tenue à carreaux talonne le guide et le presse de questions. Il tient serrées contre lui les bretelles déjà ajustées de son sac à dos et je souris en pensant qu’il a l’air d’un écolier modèle, juste un peu plus vieux… quand je me surprends à tenir mon petit sac imprimé Vichy exactement de la même manière, avec des bretelles seulement plus lâches.

 

L’Hôtel de Ville meringue

Quand on arrive devant l’hôtel de ville, je retiens mon souffle : quelle est la justification de cette grosse meringue, qui détone complètement dans le paysage ? Un maire de droite (patron poussé en politique pour reprendre la ville des mains des socialistes) qui a fait appel à un architecte de la capitale pour épater la galerie. La meringue lui a coûté son poste de maire ; j’ai un peu envie de dire : cheh. Au passage, en détaillant le blason de la ville (il y avait un blason dans tout ce bazar ?), j’apprends que l’épeule est le nom local donné à la cannette placée au centre de la navette (dans les métiers à tisser). Cela fait donc un an que je descends à la station Épeule-Montesquieu sans avoir jamais songé qu’il puisse s’agir d’un nom commun avec une signification.

 

L’ancienne filature Motte-Bossut

On finit devant l’ancienne filature Motte-Bossut, un délire architectural de château médiéval à l’anglo-saxonne, tout en briques. Le nom composé ne désigne pas une seule et même personne : Bossut est le nom de l’épouse, qui en toute logique patriarcale aurait du être effacé… mais quand on est l’héritière d’une dynastie industrielle, on garde son nom et on l’accole à celui du mari. Il y a même eu une filature Motte-Motte… Tu m’étonnes qu’à force de mariages et d’entre-soi, les industriels locaux ont amassé assez de capital pour se passer des banques ! Motte-Motte, elle est bien bonne. On est sur la fin de la visite, dans le temps de l’anecdote ; le guide nous confie que son grand-père (ou arrière ?) avait lui aussi une filature dans la région – rien d’aussi gigantesque, peut-être une centaine d’ouvriers, mais… Tout d’un coup, je comprends mieux d’où vient son enthousiasme sincère pour l’audace d’entreprendre des anciens industriels textiles, un discours qui, en ces temps de macronie, ne colle guère avec son look de gauchiste bourlingueur et la gentillesse avec laquelle il a prolongé la visite d’une dizaine de minutes (le temps n’est pas de l’argent)(mais du savoir à partager).

C’est déjà la fin de la visite, le guide part et le groupe se disperse vite, à l’exception du monsieur au sac à dos et moi. Nous nous mettons à discuter et je découvre que, s’il a fait préciser la date de fermeture de la filature au guide, ce n’est pas par réflexe d’érudit, mais parce qu’il l’a connue en activité enfant… Et pourtant, il n’est pas du coin, je ne comprends plus rien. Il vit au bout du monde. Où ça ? Où les gens portent le masque si on leur conseille de le faire, sans même y être obligés. Il tire sur le sien en posant sa devinette (en tissu, en extérieur, cela ne sert à rien, mais je ne lui dis pas, comprenant qu’il en fait une question de respect plus que de santé). Et donc, où ça ? Au Japon, depuis 40 ans. Il a réussi à s’intégrer ? Mais oui, mais oui, il ne comprend manifestement pas très bien qu’on lui pose la question. Le choc des cultures, pour lui, c’est quand il revient. Tout a changé. Quand il déplore ne plus entendre parler sa langue maternelle, je crois qu’il fait référence à la population musulmane du centre-ville qu’on entend souvent parler arabe, mais non, sa langue maternelle, c’était le ch’timi. J’étais à cent lieues. C’était une autre époque, que je sens encore vivante en lui, mais qu’il sait m’être inaccessible. Il partage ce qui peut l’être : la moitié des noms de famille étaient polonais dans sa classe ; sur 48 élèves, ils n’ont été que 3 à poursuivre au lycée ; il ne sait même pas si les deux autres ont eu le bac. C’était une autre époque. Tout a changé. Les mentalités. Il n’a pourtant pas le côté péremptoire d’un vieux monsieur réactionnaire. Et d’ailleurs, il n’en dit pas plus. N’en pense pas plus, pour ce que j’en devine. Il est trop loin pour cela, sa vie est ailleurs, bien actuelle, en Asie. Reste une vague tristesse de ce qui a déjà disparu et disparaîtra à nouveau avec lui, qu’il ne me confie même pas, trop poli pour risquer d’embarrasser. Il va la déposer Chez Paul, tandis que je m’arrête un peu avant, à la boulangerie-pâtisserie artisanale.

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J’espère ne pas avoir raconté de bêtises. Pour la visite complète avec Tristan, c’est par ici.

Journal de juin

2 juin

J’enfile mes nouvelles chaussures de marche, sans savoir si c’est pour marcher ou m’arrêter immédiatement et lire dans le jardin – hésitation devant le portail. D’imaginer le trajet pour sortir de Montrouge me décourage d’avance : ce n’est pas que ce soit bien long, c’est que c’est toujours le même ; il faut encore et toujours remonter la grande rue commerçante dont je connais presque par cœur l’ordre des boutiques et des restaurants, jusqu’au beffroi puis au périphérique. Il faut répéter ce trajet qui, sur la trace GPS de mes pérégrinations de l’année, déborderait la route, comme creusée d’allers-retours au stylo bille. En sortant dans la rue, je prends résolument de l’autre côté, biaise jusqu’au beffroi. Une fois l’effort fourni pour s’arracher du quartier déjà cartographié, la force d’inertie s’applique au mouvement, et d’un pas devant l’autre, je ne m’arrête pas au parc de la porte d’Orléans comme je le projetais, je poursuis jusqu’à Montsouris.

Je serais d’humeur à fuir : l’appartement, ma vie, coucher avec le premier venu, abandonner la formation, tout gâcher, saccager – ça semble tellement léger, joyeux presque, dans l’inconséquence du fantasme. D’humeur aussi à ne rien faire de tout ça, renfrognée dans l’à quoi bon. Je m’assois dans l’herbe comme on laisse tomber, rageusement et sans rage aucune, car il y faudrait encore de l’énergie.

Il faut un peu de temps pour que le parterre à côté de moi cesse d’être composé de fleurs ou même de roses, pour que j’aperçoive l’étincellement du soleil dans une goutte de rosée ayant survécu jusqu’en ce début d’après-midi ou, relevant la tête entre deux chapitres, l’ombre d’une fourmi dans la transparence d’un pétale. La lecture laisse à mon cerveau le temps de faire la balance des sons, comme on fait celles des couleurs sur une photo : fading out de la circulation, curseur tiré à la hausse du côté des oiseaux. Un apaisement relatif émerge à mesure que l’environnement se précise, dans une mise au point progressive, à chaque entre-chapitre. Le vent. Des feuilles aux formes et aux coloris différents. Des collégiens qui passent, une carte à la main, en quête du prochain lampadaire ; certains cherchent des balises, d’autres à esquiver la course d’orientation. Les cimes hautes. Une bestiole sur ma cuisse. JoPrincesse dans mon téléphone. Une dame en robe blanche, qui promène son perroquet blanc en trottinette. Son perroquet blanc ?! Son perroquet blanc, à droite du guidon. Diffraction de la conscience dans son environnement : il y a bien eu une ellipse temporaire de ce je vener. Les grands arbres, c’est toujours une bonne idée.

rose au parc Montsouris

C’est comme si les événements de l’an passé, mis en sourdine par une année de métamorphoses accélérées, trouvaient soudain à se déployer dans le temps étal des immenses vacances qui viennent de commencer. Je régurgite la colère contre l’ex, la colère contre moi, de ne pas l’avoir déversée, et celle de rester coincée, encore et dirait-on toujours, avec ces peurs ridicules et ces névroses que je suis lassée d’appeler miennes – un sabbat silencieux où sont conviés tous les prétextes. Je pourrais hurler en entendant les voix qui animent les émissions que le boyfriend regarde à jet continu, parfois en surimpression avec les bruitages des jeux vidéos ; des voix incisives, au même débit contrôlé, qui s’interrompent et se soutiennent sans répit. Cet épuisant brouillard auditif fonctionne à merveille comme prétexte empêchant toute écriture, et surtout celle du bouquin sur la danse que je voulais finir cet été, que je me vois d’ici ne pas avancer, reconduisant l’impression de ne jamais aboutir quoi que ce soit.

Je pourrais reprendre des visites chez la psy, mais je suis exaspérée par avance de la pauvreté des leviers : bien dormir, faire de l’exercice régulièrement, marcher dans la nature, dessiner ou méditer par quelqu’autre moyen que ce soit – tous moyens que j’ai à ma disposition, mais que je me mets à exécrer quand je constate ma volonté démusclée.

L’exaspération repart, revient, se ravale, guette.

En discutant devant le frigo, j’apprends que le boyfriend, véritable éponge émotionnelle, a lui aussi (conscience d’avoir) des accès d’énervement ces temps-ci. On s’entre-éponge, conclut-on avant de manger nos burgers devant Au poste. C’est typiquement un film que je n’aurais jamais regardé seule ; j’aurais arrêté le visionnage avant la fin, exaspérée par le récit sans cesse empêché, retardé – un Tristam Shandy de l’absurde. Restant concentrée par égard pour le boyfriend, qui a loué le film exprès pour me le faire découvrir, je suis bien obligée de reconnaître qu’il y a d’excellents passages – et de constater que nous n’avons décidément pas le même humour.

L’exaspération muselée se déchaîne tard dans la nuit, au moment où je pense enfin pouvoir dormir, sans plus de lumière ou de bruit à côté de moi. Dans son livre sur l’abstinence, Sophie Fontanel raconte en avoir eu assez, à un moment de sa vie, d’être secouée ; alors que je ne suis pas loin parfois de partager ce ressenti et que la centralisation de la sexualité (hétérosexuelle) autour de la pénétration me laisse de plus en plus dubitative, c’est cette nuit-là précisément ce dont j’avais envie : non pas de plaisir, mais d’être secouée, d’être mise hors de moi. S’ensuit un corps à corps avec lequel l’amour n’a pas grand-chose à voir, si ce n’est qu’il rabat sur moi la violence que je voudrais prêter à l’autre et dont il n’use pas. À la place, il immobilise sa caresse et me maintient, les mains autour du crâne, jusqu’à ce que mon esprit furieux coïncide avec le bocal dans lequel il se tournait et se retournait en se cognant. Ostéopathie de la rage comme acte d’amour. Je n’arrive pas à comprendre comment il peut comprendre si bien ce dont j’ai besoin, bien mieux que moi, même. Quand je lui demande, il ne sait pas, il ne fait que lire mon corps, qui serait très expressif. Peut-être que mes émotions, lassées d’attendre que je les ânonne maladroitement, se font la malle en s’incarnant.

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3 juin

J’avance à tâtons dans la journée, heureuse de ne plus ressentir d’exaspération, m’attendant néanmoins à ce qu’elle me saute dessus à tout moment. Pour la tenir en respect, je petit-déjeune seule, dans le calme. La météo me soutient avec son temps gris : aucune urgence à sortir, je n’ai pas l’impression de gâcher ma journée en restant à l’intérieur. Et le boyfriend sorti, me voilà à écrire tranquillement tout ceci. Il avait raison : j’avais peut-être besoin de me retrouver seule. Mettre un peu d’ordre dans mon ressenti, après avoir éprouvé le besoin d’en mettre dans son intérieur à lui, si bordélique et cracra que je sois (j’ai fait la poussière du salon en loucedé, avec de vieilles chaussettes trouées à moi)(tranquille sur le fait qu’il ne remarquera rien).

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4 juin

Quand j’arrive chez elle, au milieu des cartons, M. me demande si je veux sa seconde ceinture lombaire. Pour toute réponse, j’ouvre le zip de mon hoodie, découvrant la mienne : une amitié de meufs sujettes aux lumbago.

Je prends une moitié de pain au chocolat (gros, riche) dans l’appartement qu’elle quitte ; la seconde me rattrape une fois arrivés dans l’appartement où elle emménage. Le sachet de viennoiseries tarde toutefois à se vider : personne ne partira tant qu’il ne sera pas fini, menace joyeusement sa mère.

Je sens mes cuisses durcir à mesure que se multiplient les deux mêmes étages ; cela fait pourtant du bien de sentir son corps. L’allégresse de ce cours de step improvisé est ruinée par le buffet à volonté du midi, où m’anime moins le plaisir du goût que d’avoir tout goûté.

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Invectives inarticulées à l’avant du bus – les passagers s’immobilisent à mesure que leur auteur remonte l’allée centrale. La part animale de chacun se rétracte et à l’affût fait le mort, tandis que la part humaine tente de convertir cela en indifférence. Cette brèche dans les conventions sociales nous rappelle qu’il suffirait d’un rien pour que le pacte de non-agression vole en éclat et que notre prochain nous tue comme un rien.

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Black Mirror comporte donc un épisode feel good, malgré son titre : Hang the DJ!

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Je glisse dans le sommeil dans l’odeur de camphre. Bonheur d’être massée.

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5 juin

Pour feinter le découragement et rouvrir les fichiers de mon bouquin sur la danse, je les remets en forme sous Pages. Une chose en entraînant une autre, je corrige une coquille, style les titres de ballet, reprend une expression mal tournée, écrit deux lignes en fin de paragraphe, puis en rédige un entier.

Je ne sais pas si c’est de l’avoir coulé dans une nouvelle interface, mais le texte me semble à nouveau (enfin ?) une matière malléable, alors que les projets longtemps abandonnés me laissent habituellement désemparée, sans plus de prise ni point d’entrée. Quelques passages me semblent certes avoir solidifié dans le temps, mais ce sont ceux qui nécessitent le moins de réécriture. Le reste est affectivement assez loin pour être remanié, reformulé, trifouillé.

Je rédige, quoi ? deux fois quinze ligne, et pourtant remettre la main à la pâte m’allége immensément, dissolvant la crainte de l’inaboutissement définitif en chantier ouvert. Lisant ensuite quelques pages dans le jardin, je retrouve le plaisir de la simple matérialité du monde extérieur, telle qu’elle ne peut rapparaître qu’après une immersion dans un exercice intellectuel.

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Courte session de yoga avec, en fond sonore, les attaques commanditées par le boyfriend depuis sa tablette. Alors que je me grandis en moutain pose et qu’Adrienne incite à sentir the upward current of energy, une pluie d’orage se met à dracher dru downward.

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Un joli épisode de Black Mirror pour clore la journée : San Junipero. Suivi par le premier épisode de Stranger Thing, mais ça joue trop sur les nerfs pour que je me lance dans la série.

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6 juin

Je compte les lignes, et finalement une page. Quelques vérifications aussi, qui ne sont pas du luxe : la mémoire modifie aisément les chorégraphies.  Quand je sèche, pour ne pas décrocher, je style les titres de ballet au hasard d’un paragraphe.

Lors des visionnages de vérifications, je tombe presque à chaque fois sur des vidéos d’Aurélie Dupont, Nicolas Leriche et Manuel Legris : coup de vieux et de nostalgie ; je fais désormais partie des balletomanes qui ont connu une génération de danseurs qui ne se produisent plus. Ça rajoute une couche d’émotion au Jeune Homme et la Mort, ce corps qui n’existe plus dans cet état de jeunesse, la beauté.

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La beauté d’une discussion tout nus. Des névroses sur fond solaire. Des nœuds dans un arbre dessiné dans l’enfance. Si on n’a pas de problèmes, c’est qu’on a un problème. Aller vers les autres pour aller bien avec les autres, plutôt que d’attendre d’aller bien avec soi pour aller vers les autres. Devenir sage par l’enseignement, plutôt que d’attendre-atteindre la sagesse avant de l’enseigner. Ça me parle, et ça fait ressortir les taches de rousseur sur son nez.

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Black Mirror du jour : USS Callister, apprécié derrière un plexiglas émotionnel.

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7 juin

Pas de rédaction aujourd’hui, mais des notes prises devant des vidéos. Double tour en l’air, cabriole.

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Lecture au soleil, les pieds dans l’embrasure de la fenêtre. Une lumière à faire se pâmer devant le grain des feuilles d’un livre dont on a suspendu la lecture, ou n’importe quelle surface poussiéreuse à vrai dire, qui dépitait l’instant d’avant. Je savoure l’anticyclone émotionnel.

ombre d'un rebord de fenêtre en fer forgé et jardin derrière

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Découverte d’un atelier de lithographie dans la rue du boyfriend ou presque, à l’occasion d’une petite exposition de BD. Les planches me laissent indifférentes, mais j’aime le lieu : l’espace est lumineux, évasé autour d’une magnifique presse ancienne, ponctué d’affiches vintage, de dessins et de motos – un atelier vraiment, d’artiste ou de mécano. La déco plairait à mon père. Je reste fascinée par le dessin de l’orée d’un bois de boulots ouvrant sur une clairière de neige, noire, dessinée au corps gras sur une énorme pierre. Je ne sais pas si l’impression est la même une fois l’image tirée en négatif, mais en l’état on dirait une scène d’Ida.

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Black Mirror du jour : Shut up and dance. La série est un bon plaidoyer pour la justice, tant la vengeance y apparaît plus glaçante que le mal.

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Les entrées qui suivent ont été rédigées un bon mois plus tard.

8 juin

Crêperie avec JoPrincesse. Je ne me souviens plus de quoi nous parlons (souvenir mélangé aux conversations WhatsApp), seulement que nous passons un bon moment. Une perle de plus sur un collier d’amitié.

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9 juin

39° de fièvre dans le RER. Mum me raconte ses déboires au boulot, les gens qu’elle managent et ceux qui prennent tout arrangement comme un dû. J’essaye de suivre, entends surtout qu’elle a besoin de vider son sac. Depuis la pandémie, les gens ne feraient plus aucun effort, organisant en priorité leur vie personnelle et faisant rentrer le boulot dans ce qu’il reste d’emploi du temps, demandant à déplacer telle réunion parce qu’ils ont rendez-vous ici ou là, parfois à des heures où tous sont tenus d’être en poste. Il y a ceux qui abusent et il y a une tendance générale, que Mum semble déplorer alors que je ne suis pas loin d’approuver – une différence de génération, probablement : quand on a passé toute sa carrière à honorer ses obligations salariales et à agencer sa vie privée autour comme on pouvait, penser autrement reviendrait à se reconnaître floué. En même temps, j’ai été élevée par une juriste, et un contrat est un contrat ; il faudrait avoir l’honnêteté de le rompre si on ne veut plus y souscrire. Je suis d’accord sur la forme, peut-être moins sur le fond, sur le rapport au travail – mais si j’ai le luxe de ce recul, c’est aussi parce qu’elle est là pour moi en back-up (moral et) financier durant le temps de ma reconversion.

D’elle à moi, je constate la fatigue professionnelle, physique et mentale, qui rend la retraite de plus en plus nécessaire, mais aperçois aussi une forme d’intransigeance qui me surprend, probablement parce qu’occupée à m’appliquer une similaire exigence, je n’en avais jamais perçu la dureté. (Corollaire : je suis de moins en moins exigeante envers moi-même. Je le déplore ou m’en réjouis selon les jours.) J’ai retrouvé similaire dureté au cours d’autres conversations (selon la logique inconsciente du : si je l’ai fait, alors les autres le peuvent-doivent aussi), et c’était une autre fatigue qui affleurait, la fatigue de blessures trop anciennes ou légères pour être consciemment envisagées comme telles, micro-lésions familiales et émotionnelles qui peuvent se superposer jusqu’à la carapace.

C’est curieux de voir ses parents depuis l’âge adulte, à l’âge où eux-mêmes étaient parent du petit enfant que nous ne sommes plus. Seulement maintenant je parviens à apercevoir ma mère à distance de son rôle maternel, prise dans le contexte d’une vie plus ample. Et encore, cette nouvelle image ne me parvient qu’à travers un voile de complicité et de tendresse dont je ne peux (ni ne voudrais !) me départir.

39° de fièvre dans l’avion. Dans le siège juste derrière moi, un jeune enfant hurle à pleins poumons pendant 40 minutes, le bruit ne cessant brièvement que lorsque ses cordes vocales s’enrayent. Je ne suis que pure passivité, pure attente d’un lit où me rouler en boule.

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9 juin – 23 juin

Voyage en Norvège avec Mum. Les paysages se succèdent, les symptômes aussi : fièvre, mal de gorge, toux, conjonctivite, frissons… Sur 3 mois de vacances (je sais, c’est indécent), je réussis à tomber malade pile les 15 jours où je pars. Mum prend le relai la seconde semaine, avec une fièvre beaucoup plus coriace.

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Le voyage qui décentre-recentre. Les discussions qu’on emmène avec soi, qu’on aurait oublié de tenir si l’on n’avait pas été ailleurs, c’est-à-dire ici. Sur une plage avec des rochers, des mouettes menaçantes et une coquille d’oursin orange, j’apprends que mon grand-père avait suivi une licence de biologie, que ça l’intéressait vachement. L’information se range à côté d’un souvenir de fossile, dans la vitrine où il exposait ses œufs de collection. D’autres bribes familiales se déroulent, des tensions de vie quotidienne se dénouent au fil des paysages qu’on regarde sans pouvoir les attraper.

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Le voyage me relance sur la question du paysage. En relisant les articles du précédent voyage en Norvège, je m’aperçois que ma réflexion allait radoter. La multiplication des points de vue dans le temps et l’espace (différents angles, différentes météos) ainsi que de la vitesse de défilement (en voiture, à pieds…) reste ma manière préférée de m’installer dans le paysage. Les trois nuits à Flakstad ont été de ce point de vue un bonheur total. Ce bout du monde d’île, vu sous le soleil de jour et de minuit, mais aussi sous la grisaille, sous la brume, est devenu mon endroit préféré des Lofoten.

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En arrivant à Bodø, je suis saisie par la nature de l’air – froid ? pur ? calme ? limpide ? arctique ? je ne saurais dire, mais le bruit de la ville en semble atténué. Elle est là, pourtant, laide et rassurante. De l’autre côté du port, en revanche, ce sont des langues de terre rocheuses et basses qui ouvrent-ferment l’horizon. J’ai l’impression d’arriver en lisière du bout du monde ou d’émerger d’une vie de yoga. Je sens que, du voyage, c’est là où je voulais en venir. (De fait, la ville ne me refera pas le même effet au retour.)

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J’ai traversé le bout de prairie qui me séparait de la plage de sable fin, et j’y suis seule avec les oiseaux en pleine golden hour, à minuit. Minuit, c’est le nombril de la nuit, l’heure magique à laquelle le jour meurt et renaît. Le soleil de minuit, c’est cette magie noire rendue lumineuse, l’abolition des contraires. J’en veux pour preuve les montagnes qui abritent encore dans leurs creux ombragés des plaques de neige, et l’eau turquoise de la mer, qu’on dirait tropicale en photo. Je reste là un moment, à marcher un peu et à arpenter du regard le paysage surtout, essayant de comprendre ce tout oxymorique : les montagnes éclairées comme des décors de cinéma, les fleurs blanches et quand même dorées, les veines dessinées par les vers de sable, le soleil qu’il ne faut pas regarder droit dans les yeux, sa traîne sur l’eau, les chaînes de montagne plus sombres plus lointaines et celles éclairées comme des décors de cinéma, les fleurs jaunes et quand même dorées, les algues, un oiseau, le soleil vers lequel je dirige mon téléphone sans le regarder, faisant tanguer la mer par mon cadrage, les montagnes et la prairie, la mer… non, je n’y arriverai pas. Cette beauté de bout du monde est magique et ne se rapporte pas. Le soleil est toujours là, mais il est minuit passé, il fait froid, il faut rentrer et dormir.

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24 juin

Je profite d’être à Versailles pour savourer un après-midi avec Melendili. Sur un banc dans la cour de la bibliothèque (il menace de pleuvoir), on parle de bourgeoisie, d’image qu’on dégage, et je lui demande si, moi aussi ? Elle ne sait pas comment le formuler, mais : plutôt le petit côté nerd ; avec moi, on a du mal à savoir à qui on a affaire. J’adore qu’une amie,  ayant peur de me froisser, me rassure au contraire.

On parle de rien, mais surtout de tout. C’est facile sans être superficiel. Sa compagnie me met en joie, vraiment. Je repars guillerette.

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25 juin

De retour à Montrouge. J’avais vraiment besoin d’une coupure. Et quel changement d’air que la Norvège !

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27 juin

WhatsApp story. À 10h30, on discute avec Joséphine de la possibilité de se voir dans les prochains jours, avant la naissance du baby. À 13h, elle annonce la naissance de son fils sur le groupe de son anniversaire.

Ma meilleure amie est désormais maman. J’ai beau m’y préparer depuis pas loin de neuf mois, c’est étrange.

La naissance dissipe la crainte que j’avais obscurément de perdre une amie, comme si j’étais sa fille aînée, jalouse de l’arrivée d’un cadet. Ce n’est même plus grandir qu’il faut, ma vieille, c’est vieillir.

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Disons le 28, 29 juin, avant ou après

Remonter à Roubaix pour une dizaine de jours seulement n’avait pas trop de sens, mais j’ai hésité : j’ai du mal avec les nuits hachées – par le chat / les insectes / le gamin du dessus / le partage d’un lit en 140 avec un sacré gabarit. Et pas moyen de s’isoler phoniquement le jour, à moins d’aller lire dans le jardin*.

* sous réserve d’absence de meuleuse

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Un motif inspiré de Norvège me trotte dans la tête et je finis par rouvrir Vectornator, qui a connu un nombre incalculable de versions depuis ma dernière utilisation. Je retrouve ou reprends des repères petit à petit, et prends plaisir à construire mes sujets en combinant des formes rudimentaires, l’une après l’autre, comme dans un jeu de tangram.

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30 juin

Nuit trop courte, je ne suis pas loin de m’endormir sur la table de l’ostéo, qui a pourtant l’air infiniment plus fatiguée que moi. Elle sort d’un Covid… et d’une seconde maternité plus tôt dans l’année.

En sortant cotonneuse-apaisée de chez l’ostéo, le tapis de l’escalier me fait penser à celui qu’il y avait dans l’immeuble de la psy – le velours feutré du bien-être.

Je profite d’être dans le coin pour faire le plein chez les frères Tang – cela me fait tellement bizarre de revenir dans mon ancien quartier. Les morceaux de ville que je n’en pouvais plus de voir, incompressibles d’être de tous mes trajets, sont devenus de bizarres madeleines de Proust, identiques dans leur sachet à la date de péremption un peu dépassée.

Rendez-vous amical au Loir dans la théière. Délicieuse tarte crumble au chocolat : ganache pour le goût, topping granola pour la texture. On continue à se demander comment organiser nos journées et quels hobbys choisir dans les rues de Paris, puis sur les quais. C. tentera de rejoindre une chorale à la rentrée, et garde la couture sous le coude ; je ressasse le triumvirat dessin / violoncelle / hip-hop, sachant que je n’en ferai probablement rien, contrairement à l’idée du sandwich falafel qui nous ramène rue des rosiers.

Quelques jours de mai 2022

1er mai

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2 mai

La pièce classique que nous devions faire n’a pu avoir lieu pour des raisons (de manque) d’organisation et de budget ; nous avons été de facto mis avec les contemporains. Quand la chorégraphe nous a remontré la vidéo déjà visionnée une première fois avec ennui, j’étais en plein down hormonal,  j’avais le dos qui menaçait de se bloquer suite au travail au sol de la veille, et passer une vingtaine d’heures à apprendre et travailler ces mouvements, semble-t-il faits de comptes plus que d’énergie, m’a semblé au-delà de mes forces. Sur cinq danseuses classiques, nous sommes trois à être allées demander à ne pas participer au projet ; la direction a compris notre déception de ne pas travailler notre discipline, s’est excusée pour le cafouillage, mais a aussitôt retourné la situation en nous culpabilisant. Quelle conception de la danse classique pouvions-nous bien avoir… On n’allait pas l’enseigner comme il y a cinquante ans, tout de même… Préférer ne rien faire plutôt que de monter sur scène, elle s’interroge… Cela m’a fait douter, énormément douter, de ma décision de ne pas participer au spectacle, bien sûr, mais surtout de ma présence dans la formation, de ce que je foutais, là.

Alors que mes deux camarades ont été soulagées d’obtenir gain de cause, j’ai passé plusieurs jours dans un état lamentable, me remettant à tout instant à pleurer sans comprendre pourquoi, avec l’impression d’avoir fait une erreur  monumentale, d’avoir manqué de respect à un tas de personne, de m’être mis à dos la direction… Je crois avoir atteint à ce moment le point de dissonance ultime entre mes réflexes de bonne élève docile et ma réserve d’adulte critique. Devant mon état, Mum, qui passait le week-end chez moi, est restée quelques jours de plus en télétravail ; j’ai dû redevenir une enfant pour me souvenir être adulte.

J’ai aussi pris conscience de l’urgence de changer de pilule ; les phases dépressives ne sont pas possibles, même quelques jours par mois – il suffit qu’il y ait une décision à (ne pas) prendre ces jours-ci pour que ça vrille.

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3, 5, 6, 9, 10 mai

Le calme, à trois dans le studio. N. lance une musique et chacune invente pour soi son exercice à la volée. On dégouline comme rarement. Ensuite, on chorégraphie, et ça prend forme, petit à petit. On remet même les pointes, ce qu’on n’avait pas fait depuis septembre.

Chacune propose une partie, l’apprend aux autres ; on effectue quelques modifications pour simplifier et harmoniser l’ensemble, mais personne ne remet en question les trouvailles des autres ; travail de groupe efficace et agréable comme rarement.

Je rase les murs dans les couloirs et j’ai l’impression d’être une outlaw réac à la pause déj, mais je me sens bien dans le studio, dans mon corps qui retrouve au quotidien une gestuelle qui le maintient et l’épanouit, malgré la chaleur.

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7, 8 mai

Même si elles ont lieu tous les quinze jours, maximum trois semaines, les retrouvailles sont toujours intenses – et les départs difficiles. Pourtant, je ne serais pas certaine de vouloir troquer cette attention brûlante contre une présence forcément plus distraite d’être continue.

Le boyfriend me montre l’épisode Be Right Back de Black Mirror, et je me retrouve cramponnée à lui comme si j’allais le perdre ; je suis trop petite pour regarder Black Mirror toute seule. Le recours à un droïde, programmé pour être conforme à l’être aimé et perdu, matérialise la perte avec plus de violence que toute représentation du vide. On assiste à une prolongation inhumaine du deuil, rendu impossible par cette résurrection de synthèse.

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10 mai

J’essaye de me faire toute petite dans la rangée des places réservées par la formation, pour le spectacle litigieux. La pièce est moins éprouvante en live qu’en vidéo, même plaisante quand il s’agit de voir comment mes camarades se la sont appropriée. Je me demande encore si mon refus n’était pas exagéré, mais je n’éprouve aucun regret à ne pas être en scène, et cette tiédeur, au lieu de m’inquiéter, me rassure : je constate avoir bel et bien fini le deuil de mon rêve d’interprète ; je ne serai pas un professeur jaloux de ses élèves.

S’ensuit une pièce proposée par les élèves de l’école (dont certaines sont à la fac avec nous), et je retrouve la danse contemporaine que j’aime, avec des danseurs pris dans l’ivresse du mouvement. J’ai même un petit moment d’émotion lorsque les danseurs se sautent dessus et s’accrochent à leur partenaire, comme mus par un désir impérieux (je me rends alors compte qu’il n’y a à peu près aucun contact physique entre les danseurs dans la première pièce).

Parce que le cafouillage d’organisation n’a pas été assumé, on en est arrivé – ce qui n’aurait jamais dû arriver – à se poser la question de la participation au spectacle sous l’angle du goût.

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11 mai

Premier cours de « progression technique » de l’année, aka le cours où on apprend à donner cours, à construire les traditionnels exercices de la barre et du milieu en fonction d’un objectif à définir, et à « passer commande » de la musique au pianiste, aka le moment où l’on découvre que l’exercice soigneusement préparé et répété à la maison ne tombe pas du tout juste. C’est assez fou que cela n’arrive qu’en fin de première année, et c’est un soulagement : le voilà enfin, cet espace pour développer le savoir-faire du métier auquel on se forme, au-delà de la seule acquisition d’un savoir, sans avoir à craindre encore le faire (n’importe quoi) dans le grand bain.

Soulagement aussi d’avoir comme nouvelle directrice cette formatrice qui s’adresse à nous comme à de futurs collègues, même si nous avons encore  tout à apprendre, et non comme à des élèves qui voudraient jouer au prof. La direction précédente, plus paternaliste, déplorait que nous ne montrions pas la responsabilité qu’elle nous incitait à prendre… tout en la découragent par des manières infantilisantes. La position d’étudiant futur professeur n’est décidément pas facile à déterminer dans un monde où le danseur reste élève toute sa vie.

Premier printemps dans mon nouveau chez-moi : je découvre les espèces et le calendrier de floraison du jardin sur lequel je donne.

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14 mai

Faire visiter la ville à quelqu’un et la découvrir à cette occasion. Déjeuner à l’ombre des immeubles ; promenade à l’ombre des arbres. Le Vieux-Lille est minéral, toute la verdure concentrée en lisière, dans le parc de la citadelle. C. et moi en faisons le tour sans la voir, que ses murs et la forêt, une étoile en pleine ville.

Première glace lilloise à l’italienne, en heure creuse, plusieurs tours de cadran avant le goûter, et c’est un glacier validé par sa pistache.

On rentre on sort des boutiques, j’ai perdu cette habitude, n’ai envie d’aucune babiole, que j’anticipe poussiéreuse. C’est bobo, je répète ça à tout va. C’est ci ou ça par rapport à Paris, aussi. Les référents ont la vie dure. Le Vieux-Lille est le Marais, on a trouvé la bonne comparaison pour la densité de population.

Croquettes de crevettes samedi, Welsh dimanche.
Parc de la citadelle samedi, parc Barbieux dimanche.
Ceux qui sont du coin auront résumé : Lille samedi, Roubaix dimanche.

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15 mai

À force de s’interroger pendant ses randonnées, C. commence à avoir quelques notions de botanique. Elle reconnaît plusieurs espèces lors de notre promenade au parc Barbieux, et nous cherchons ensemble le nom d’autres auxquelles je n’avais pas spécialement prêté attention et qui soudain nous intriguent. Une pancarte suspendue en collier au tronc d’un arbre devance nos questionnements et nous introduit à ce hêtre commun à marges roses, tandis que Google Lens confirme myosotis et pensées, précisant leur teneur. C’est étonnant comme nommer élargit le réel. Le redonne à voir : voilà que ce hêtre pourpre pleureur n’est plus rachitique, mais nativement dépressif, probable admirateur des saules locaux, dont il ne saurait toutefois égaler la splendeur.

Le parc Barbieux plaît à mon amie, et cela me réjouit plus que de raison, c’est-à-dire vraiment. D’avoir pu partager mon parc.

Après avoir déposé-abandonné C. au musée de la Piscine, j’assiste au spectacle de fin d’année de l’école des ballets du Nord. Je suis venue un peu pour faire acte de présence, un peu par curiosité, plus ou moins prête ou résignée à devoir le regarder comme future prof de danse, et non comme spectatrice. Dès le premier tableau, pourtant, je suis soufflée par la présence d’une élève avec qui j’ai été en cours, et que j’estimais très solide, sans lui imaginer une telle envergure artistique. Me voilà remise à ma place de spectatrice.

Probablement ai-je encore des réflexes de jugement à désactiver pour devenir une bonne prof. Probablement aussi mes a priori sont-ils moins ancrés que je l’aurais cru : à plusieurs reprises, le regard de la future prof se confond avec celui de la spectatrice – avec les grandes, techniquement avancées, mais pas seulement. Je me surprends par exemple à apprécier ce tableau où le bruit des machines à tisser transforme les gestes raides des petits en gestes mécaniques relevant d’une véritable proposition artistique. Si la chorégraphie du professeur est assez inventive pour gommer les maladresses des élèves, ceux-ci, montrés à leur avantage, proposent un spectacle qui ne s’adresse pas uniquement au public tout acquis des parents. À la limite, il n’y a pas de mauvais enfants-danseurs, il n’y a que de mauvais professeurs-chorégraphes (no pressure).

Bonne nouvelle, donc : la schizophrénie entre mon moi perplexe-méprisant et mon moi enthousiaste-encourageant n’est pas incurable. J’entrevois néanmoins pourquoi nombre de professeurs de danse sont des spectateurs de ballet très occasionnels : il est difficile d’ajuster ses attentes si l’on alterne rapidement de l’un à l’autre. Le revers du ballet gracieux, c’est un apprentissage fort ingrat, et on ne saurait tenir indéfiniment ce grand écart.

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17 mai

Suivre un cours sur la communication non verbale face à un miroir, c’est tout un concept. Je nous aperçois toutes bras croisés, renfrognées sur nos sièges, N. les sourcils froncés de défiance – bullshit incoming. Mais j’ai beau soigner ma posture et essayer de me composer une mine attentive, je surprends régulièrement mon reflet qui rechigne. Le corps ne ment pas : je m’ennuie.

L’intervenante rappelle des généralités sur l’espace en danse : l’espace de son propre corps, et celui du studio ; le haut : le ciel, aérien, léger ; le bas : le poids, la terre, la mort… La mort ressort de ce flot de banalités que je m’apprêtais à balayer d’un revers de la main, me retient : et si ma difficulté à travailler au sol en contemporain avait symboliquement à voir avec ça ? Les os qui bleuissent la peau quand ils sont écrasés de manière répétés contre le sol, les muscles qui refusent de se relâcher s’il faut encore bouger… toujours cette histoire de lâcher-prise, d’abandon, devant laquelle le professeur de contemporain ne cesse de me replacer. Lorsqu’il imite ma manière de faire, en grossissant le trait pour appuyer son propos, on croirait à une crise d’épilepsie, contraction nerveuse sur contraction nerveuse.

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18 mai

Il fait tellement chaud dans les studios que je suis habillée pour la danse classique comme pour un cours de pole dance.

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20 mai

Devant nos camarades, les élèves de l’école, leur directrice et la nôtre, nous dansons la chorégraphie classique pour laquelle nous nous sommes battues (preuve s’il en fallait une que les larmes, fussent-elles versées à notre corps défendant, sont une arme).

Le rideau n’a pas été tiré devant le miroir : on se retrouve avec soi-même comme public, le regard par-dessus les élèves assis par terre. Peut-être parce qu’elle est assise sur une chaise, ou plus sûrement parce que son visage paisiblement rayonnant est encourageant, je m’accroche un peu trop au sourire de la directrice – comme une élève soucieuse d’avoir bien fait qui oublie la classe lors de son exposé.

Je ne me suis pas écoutée sur le temps de préparation que je savais qu’il me fallait, j’ai conséquemment paniqué et abordé notre morceau de bravoure cardiaque avec le souffle déjà trop haut placé de qui ne sait plus expirer. Tandis que le pilotage automatique prend le dessus, j’habite mon corps haletant plutôt que l’espace, percevant par fragments : rien, le miroir, un sourire d’élève, le regard du prof de contemporain, N. dansant avec moi – des bribes comme enregistrées par la lumière d’un phare, intermittente depuis un point fixe, depuis ma tour de contrôle qui ne contrôle plus rien. Je me trompe dans le manège, rate mes fouettés à l’italienne, soit la difficulté technique que je peux habituellement me targuer de passer. J’en oublie tout le reste, la chorégraphie qui roule, rodée, synchronisée ; les brefs moments que je savoure, même, quand je me ressaisis et que je marque les accents, les épaulements – quand je danse.

J’avais oublié ce que c’est de se regarder quand on danse, de se soutenir mutuellement du regard face à l’œil du public ; le regard qui, au quotidien, nécessite d’être soutenu est ici soutien, on y plonge avec une confiance habituellement réservée aux amoureux (l’intrusion toujours repoussée du public crée l’intimité). Cette réflexion me dépasse par la tête quand je plonge dans le regard de M., une tête de moins que moi mais prête à (me) guider dans une valse mal maitrisée. Une valse à trois temps, comme c’est troublant (ce décalage avec le couple d’à côté), comme c’est charmant (espérons).

En racontant cet épisode, il me semble me souvenir d’un plaisir que je n’ai pourtant pas perçu dans l’instant d’après : le temps de raccrocher les costumes et de récupérer mes affaires éparpillées, notre public était en cours, les couloirs vides, nos badges pour l’accès aux studios rendus, et les dernières de notre promotion en route vers le métro, que je suis la seule à ne pas emprunter. Contrecoup de solitude et d’indécision, je m’empêtre dans mes maladresses, incapable sur le moment de décider de la joie et du soulagement auquel m’enjoignent mes camarades. Deux jours plus tard, je le vois : we did it. Je peux retenir le regard de la directrice de l’école ou bien celui de la directrice de la formation, une vision anguleuse à la serpe ou une vision ronde de joie ; il ne tient qu’à moi d’emprunter l’un ou l’autre, c’est comme un chemin, je peux choisir le regard que je porte sur ce moment, sur tout moment en réalité.

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21 mai

Promenade sur le chemin de la médiathèque

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22 mai

Après floraison et fanaison, la clématite des montages s’est mise à faire de grosses boules blanches duveteuses…

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24 mai

Avez-vous participé à une activité artistique de médiation culturelle ? Si oui, quel bilan en tirez-vous ? 

Que rassembler 80 enfants dans une même salle n’est pas une bonne idée.
Que l’on est en permanence sur le qui-vive.
Que les dynamiques de groupe peuvent être redoutables.
Que cela n’a pas grand-chose à voir avec la danse. Que peut-être ce n’est pas grave, que c’est même mieux comme ça. Mais que ce n’est pas pour moi.

Voilà ce que je n’ai pas répondu au questionnaire de satisfaction lancé par la formation, où pourtant je n’ai pas mâché mes mots (je les ai remâchés, pour être le plus honnête et le plus poli possible). Je n’avais jamais autant mesuré la difficulté de faire des remarques sans donner l’impression de râler.

…25 mai

Officiellement en vacances. Quand je suis rentrée la veille, le salon était baigné d’un soleil tamisé par les voilages ; il m’a semblé beaucoup plus spacieux, aéré. Désencombré : des choses, mais surtout de ce que j’y trimballais dans ma tête.

Je suis soulagée de ne plus avoir à me sentir nulle. Je saisis ce qu’il a de violent et d’absurde à formuler les choses ainsi, mais c’est en ces mots que cela me frappe. Suspens de toute comparaison, analyse, évaluation : soulagement. Tant pis pour ce que cela implique de relation à soi à régler dans le futur ; on verra ça plus tard.

Journée de rangement, préparation, ménage, dans une perspective d’avenir rouvert, désencombré lui aussi : pour la première fois depuis longtemps, je fais les choses à faire sans les ressentir comme des corvées (toujours à rattraper d’être repoussées), préparant au contraire le terrain pour profiter du temps à venir. Je suis presque contrariée, le lendemain, de quitter mon chez moi pouponné pour rallier Paris. J’avais envie d’aller de l’avant dans ma solitude, de reprendre le blog, l’écriture, mes petits projets. Je le dit au boyfriend lors de notre visio quotidienne : mon but, cet été, c’est de reprendre et de finir l’écriture de mon bouquin sur la danse. Il s’étonne que je cours de but en but, et que sitôt l’un atteint, je m’en fixe un autre. Je ne pourrais pas, une fois de temps en temps, me laisser aller ? Profiter de ces trois mois sans rien m’imposer, sachant que le laisser-aller est borné, qu’en septembre la rentrée m’obligera à reprendre les rênes ? Tout à mon sentiment d’inaccomplissement, je n’avais pas vu les choses ainsi. Il m’a rappelé tous les changements opérés en un an.

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26 mai

Rapide photo des roses du jardin avant de les quitter jusqu’à l’année prochaine

La soirée n’est pas de trop pour se retrouver – soi, à deux. J’ai beau savoir, j’oublie à chaque fois la déferlante des bras, de la chaleur, de la tendresse, comme il importe moins de réussir (et quoi ?) quand on est déjà aimé.

…27 mai

Ayant du mal ces temps-ci à éprouver une joie toujours aléatoire, je me rabats sur la satisfaction, plus sûre, et me découvre de surprenantes envies de ménage (qui passent rapidement, après un premier shoot de satisfaction facile).…

28 mai

Journée à ne rien savoir quoi faire, rachetée in extremis par un épisode de Black Mirror (Nosedive).

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29 mai

Lors d’un déjeuner, mon attention est digne d’une focale 50 mm : soit je fais la mise au point sur mon interlocutrice, et chaque fourchetée a le même goût, soit elle se fait sur ma salade, nimbant la conversation de flou. // Très bonne salade composée de bobo, quinoa, saumon, avocat, pamplemousse, avec pour twist la sauce aigre-douce qui, dans mon enfance, allait forcément avec du riz et du poulet. // Conversation traînant un peu de tristesse, puis s’illuminant peu à peu à mesure qu’on quitte les sujets sociaux et le travail pour revenir à la sphère intime et artistique, que je n’aurais jamais songé à quitter.

Gaufrettes légères au chocolat, Dinosaurus, cookies Granola, palets bretons : moisson d’enfance et d’huile de palme. J’ouvre presque tous les paquets pour le goûter. Cela fait plusieurs jours que j’ai des fringales de sucre et de réconfort, discrètement beurré (fantasme de Millie’s cookies crousti-fondants, mais les boutiques ont fermé). Je crois pouvoir les satisfaire avec des cochonneries industrielles comme les appelait mon grand-père. Après plusieurs gâteaux, je n’en suis plus sûre, cela continue ; j’ai envie de manger quelque chose d’autre de précis sans savoir exactement quoi, ni si cela me nourrira ou me remplira.

Journée de frustration sans objet. Cela fait plusieurs jours que j’ai du mal à éprouver de la joie ou des envies véritables – je n’ai pas l’énergie adéquate pour les seules que je pourrais avoir. Je ne me repose pas vraiment, je ne me distrais pas vraiment non plus. Je m’ennuie, je crois ; je n’avais jamais perçu la vague parenté de cet état avec la déprime. C’est probablement l’équivalent temporel dans tensions que l’on ressent au moment de s’allonger dans son lit, le soir, alors même qu’on se met en position de les faire disparaître. Il faut le temps que l’année écoulée se dépose dans le champ de la vacance.

Zappant, on se retrouve à regarder Polisse à la télé : je laisse passer toutes les horreurs et me mets à sangloter sur un pan de mur rempli d’unités centrales avec leurs étiquettes de saisie. Après le film, le boyfriend me presse contre lui pour faire sortir ce qui reste ; il vient me chercher du retrait où je constatais me rétracter, et peau à peau, me ramène à moi et à lui. Je ne distingue plus la gratitude de l’amour.

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30 mai

Seule pour la journée, avec la perspective d’une soirée à deux : c’est vraiment la formule que je préfère, parfaite pour me retrouver puis m’oublier, et pouvoir partager sans m’agripper. Je ne sais pas (encore) vivre à deux le quotidien ; le silence me manque trop.

Grande promenade à pieds dans Paris, articulée autour d’un arrêt ciné pour voir Downton Abbey II : aucune attente, doux plaisir. J’ai versé ma petite larme et avalé (enfin) un cookie aux noisettes et chocolat blanc.

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31 mai

Je finis d’écrire et de mettre en forme ce journal rétrospectif (les entrées sont datées du jour concerné, mais écrites en fin de mois). J’avais oublié le plaisir de choisir et publier des photographies ; de les voir en plus grand que sur l’iPhone avec lequel elles ont été prises, aussi.

Question bonus à ceux qui auraient lu – ou scrollé – jusqu’ici : est-ce que le format de journal mensuel est agréable à lire, ou ce serait mieux scindé par jour ou par semaine ?

(Home) cinéma, fin 2021

Julie (en 12 chapitres)

(Spoiler alert) Le taux d’humidité de mon masque l’a probablement rendu inefficace à la sortie du cinéma. La larme à l’œil, je connais, je suis très bon public pour les mélos ; la catharsis fonctionne à plein régime. Mais lors de la scène de rupture, ce n’est pas une larme à l’œil, ce sont des sanglots qui me prennent par surprise : à cet instant, je ne me projette plus dans un élan d’empathie fictionnelle, je me souviens. Ça m’a secouée, ça et le reste, toujours étonnamment juste, avec des résonances troublantes dans le caractère et le type de relation noué avec l’ex (cette entente intellectuelle qui restera probablement inégalée mais aussi une certaine sécheresse dans l’attention portée à l’autre). Ce film est probablement la raison pour laquelle je n’ai toujours pas résilié ma carte UGC, payée à perte ces derniers temps.

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The Talented Mr. Ripley

Pardon, mais les fossettes de Matt Damon

The Talented Mr. Ripley ou comment la fascination pour un être et son mode de vie aisé peut faire passer un jeune homme fauché du mensonge à l’usurpation d’identité, de Jude Law à Matt Damon (incroyable dans ce film), et de l’arnaque au thriller. Le malaise s’installe rapidement, durablement, et ne cesse de croître, même lorsqu’on pense qu’il a atteint son paroxysme. Je ne soupçonnais pas en lançant ce film sur Netflix qu’il serait aussi glaçant – ni aussi virtuose.

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Sex Education

Un soir que je menaçais de partir en vrille, le boyfriend en visio m’a intimé l’ordre d’arrêter de travailler et de regarder une série. J’ai objecté que je n’avais plus de série en cours, mais il n’a rien voulu savoir, et c’est comme ça, dans un pifomètre orchestré par l’algorithme de Netflix, que je me suis mise à regarder Sex Education. J’imaginais ça comme un teen movie délayé, dont je me lasserais vite. En réalité, la série, du moins dans la première saison, est extrêmement bien écrite, et tout un tas de sujets délicats y sont abordés.

Je me suis notamment prise d’amitié pour le personnage de la mère, thérapeute sexuelle à l’air pincé qui est aussi ouverte sur le sexe qu’elle est frileuse sur tout ce qui serait engagement amoureux, et celui de Maeve, la meuf badass qui, inspirant autant la peur que l’admiration et le mépris, entretient cette peur et embrasse la manière dont on l’a stigmatisée pour n’être ni ostracisée ni approchée, mais en souffre aussi car elle en a sous la pédale, tant émotionnellement qu’intellectuellement (comment ça, j’ai un kink pour les meufs brillantes en minijupe ?).

L’épisode quotidien avec un bol de soupe Brighton (pomme de terre, carottes et cheddar, chez Picard – le plaisir décadent de la fondue sous l’appellation raisonnable de soupe) et une petite crème au chocolat est vite devenu le point d’orgue réconfortant de mes journées, au point que je me suis heurtée début décembre à l’absence de saison 4. Même s’il faut bien admettre que la saison 3 est un cran en-dessous des deux premières, les personnages ont fait leur boulot, on s’y est attaché et on veut voir la suite, le scénario fût-il moins travaillé.

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Klaus

Klaus, ce sont des mines impayables et des décors magnifiquement éclairés pour revisiter de manière décalée la légende du père Noël. Tout y est, mais rien comme on l’attendait, l’esprit de Noël bien caché derrière les mesquineries individuelles et collectives.

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Don’t look up

Comment un film intrinsèquement démoralisant, qui se finit franchement mal, peut être une comédie si réussie ? Vous avez 2h25, une pléiade de bons acteurs et Adam McKay, le réalisateur du tout aussi trépident The Big Short, pour répondre à cette question. Puisqu’on va tous mourir, autant rire.

Leonarda DiCaprio et Jennifer Lawrence <3, le duo central
Meryl Streep en présidente irresponsable des USA… sachant qu’il y a aussi Cate  Blanchett en présentatrice télé sans scrupule et une apparition de Timothée Chalamet sur la fin, pour ne rien gâcher.