Fjords norvégiens

Tache de Rorschach au Lustrafjorden, bras du Sognefjord

Un bras d’eau encadré de montagnes : un fjord. C’est l’idée vague que j’en avais, sans soupçonner que l’érosion d’une montagne par un glacier peut donner à la mer des paysages assez divers dans lesquels s’insérer lors de la montée des eaux. Il y a les montagnes telles qu’on les connaît, un sommet, des pans, parfois des névés, mais aussi des flans plus abrupts, plus proches de falaises, la roche à nue, d’autres au contraire comme tapissés de mousse verte, et des souvenirs de montagnes devenues des collines, avec de l’herbe si verte si tendre qu’on dirait du gazon, des maisons proprettes, des vergers, des cultures, la Suisse supplantant alors l’Écosse comme référentiel vallonné.

Et parfois, c’est carrément la Méditerranée (oui, l’eau est turquoise, oui, c’est un fjord)

À force de les longer et de les traverser, à force de confondre puis d’identifier les bras principaux des secondaires, les paysages traversés se sont mis à coaguler et à se singulariser : on a compris le pourquoi des fjords au pluriel, on a commencé à voir ce qui unifiait les métamorphoses subtiles opérant sur des kilomètres, jusqu’à déboucher sur un paysage d’une toute autre atmosphère, qui légitime un autre nom. On le découvre en écartant les doigts sur les cartes de Waze, un quelque-chose-fjord, le plus souvent un préfixe que je n’ai même pas croisé dans le guide, ou pas mémorisé. Ce sont des flans moins enchevêtrés, une eau turquoise, des brumes de sapins, des roches de lichens ou encore des rives plus écartées jusqu’à donner l’illusion d’un lac – il y en a aussi, qui grignotent les terres de partout, jusqu’à ce qu’on ne sache plus lequel, de la terre ou de l’eau, est le référent, et si l’on doit parler d’île, de presqu’île, de lac, de rivière ou de mer – on dépose vite son vocabulaire au pied des éléments. Souvent, pourtant, c’est encore un fjord, souvent le même qu’on longeait depuis un moment, sous un autre nom, comme ces routes qu’on ne voit pas changer de dénomination parce qu’elles sont dans l’exact prolongement l’une de l’autre, le carrefour toponymique passant pour un croisement mineur.

Carte des fjords que nous avons visités, avec nos principaux arrêts. Les fjords principaux sont en capitales, et les bras secondaires en minuscules.

Il a fallu que je recrée une carte à mon retour pour que les bras se raccordent et se ramifient : le si célèbre Geiranger n’est pas le tout d’un fjord comme je le croyais, mais seulement l’un de ses bras, quelques kilomètres sélectionnés par l’Unesco comme un échantillon par des scientifiques – la partie pour le tout, qui s’en trouve occulté : le Storfjord, pour ne pas le nommer. Par une similaire métonymie patrimoniale, je n’ai pas compris que nous passions à côté de l’autre fjord classé : le Nærøyfjord, tout près de l’Aurlandsfjord que nous avons visité sous toutes les coutures. Je m’en suis voulue d’avoir loupé le bras à valeur d’exemplum, d’autant que le Sognefjord (de son nom principal, auquel se raccordent Aurlandsfjord et Nærøyfjord) s’est rétrospectivement imposé comme notre fjord favori, à Mum et moi.

Geiranger,
le fjord qui a la plus grosse

Nous nous le sommes avoué à demi-mots, avec moult précautions d’abord, puis avec de plus en plus d’aplomb jusqu’à le fanfaronner en snobs provocatrices, sûres de leurs goûts : le Geiranger, prétendument roi des fjords, s’est retrouvé en bas de notre top 3 (sur 3). Certes, il a des dimensions imposantes, mais c’est un peu comme le mec qui a la plus grosse et tient à le faire savoir : pas hyper emballant. Les montagnes massives qui encadrent l’eau sombre sont trop touffues, trop vertes, d’un vert bouteille qui suinte l’humidité, une moiteur froide, envahissante comme de la mousse.

Geirangerfjord vu du dessus
Geirangerfjord, vu d’Ørnesvingen

Les chutes d’eau qui rythment l’excursion en bateau sont impressionnantes, mais à ce stade du voyage, nous nous y sommes presque habituées : on les perçoit de moins en moins comme des cascades, rares, identifiables ; on les oublie dans le ruissellement continue des glaciers qui doivent bien trouver à s’épancher ici et là, de tous côtés – il faut voir les touristes que nous sommes isoler ou rassembler les fils d’eau à plusieurs reprises pour essayer d’arriver à sept, et retrouver l’appellation des Sept sœurs, comme on relie les étoiles pour retrouver les constellations canoniques, quand notre imaginaire les auraient volontiers reliées en d’autres dessins.

Le Geiranger doit déployer des trésors de brume pour apparaître en majesté. C’est ainsi que je lui trouve du panache, avec un nuage de brume bas qui tarde à disparaître au virage, un Magritte au coin de la rue, touche d’humour et de poésie. La grandiloquence ainsi évacuée, la brume accrochée aux crêtes peut faire son œuvre et découvrir ce qui, seul, s’impose sans mystère. Le double effet d’escamotage et dévoilement joue beaucoup dans l’appréciation des fjords, me suis-je aperçue. À ce jeu-là, le Geiranger n’est pas hyper bien loti, car les montagnes font bloc et n’opposent que peu de résistance à la curiosité. Contrairement à d’autres fjords, il n’y a pas pléthore de virages au coin desquels les nuages peuvent tourner ; nous avons eu de la chance que notre hôtel donne sur le premier et l’un des rares d’envergure.

Nous avons eu beaucoup de chance d’une manière générale ; le kairos était avec nous (ou la paresse, qui nous faisait débuter les visites à l’heure où les cars s’arrêtaient pour déjeuner) : à Bergen puis à Borgund, les groupes sont arrivés alors que nous nous éloignions de l’église en bois debout ; à Ulvik, nous avons découvert le matin de notre départ un paquebot là où nous avions fait seules du pédalo ; au moment de quitter Geiranger, la brume s’est transformée en brouillard et a avalé le fjord que nous avions visité, dégagé, la veille ; ainsi de suite, souvent, de la pluie et des giboulées de touristes. Il n’y a que la route des trolls qui a été en partie mangée par le brouillard ; il a fallu descendre sous le couvercle nuageux et découvrir la vallée dessinée par les pans-toboggans des montagnes pour imaginer le panorama qu’offrait le point de vue d’où l’on ne voyait rien, ponton que nous avons croisé sans nous y arrêter, suspendu dans le vide du paysage, entièrement comblé de coton comme un coussin nouvellement rembourré.

Hardanger,
le fjord qui se soustrait à l’image d’Épinal

En deuxième place de notre top 3, nous avons placé le Hardangerfjord que nous avons longé sur la partie nommée Eidfjorden. À certains endroits, il est bordé de montagnes, qu’il faut bien requalifier à d’autres de collines, parsemées de pelouses, habitations, moutons et vergers (nous n’avons pas trouvé de cidre malgré notre arrêt à une ferme fruitière bien peu pittoresque, recommandée par le guide). J’ai même noté quelques serres discrètes à Ulvik, alors que nous faisions du pédalo seules sur notre bras de fjord – un vieux rafiot lourd aux sièges mal moulés, qui ruine jambes et dos, mais magique en ce qu’il permet de prendre possession des lieux, au ras de l’eau : on réagence les rives et l’émerveillement attenant d’un coup de gouvernail, on rôde autour de la petite île mystérieuse peuplée de chèvres (et de nids d’oiseaux, apprend-t-on en rendant l’engin) et on rit d’essuyer ou d’avoir un grain, continuant à pédaler sous la pluie.

Depuis notre hôtel à Ulvik

La cible d’un jeu de fléchettes est suspendue dans l’une des salles communes de l’hôtel, de plain pied ou presque, les chambres réparties sur deux étages qui suivent la pente douce du terrain, desservies par un long corridor où j’entendrais presque les cavalcades d’enfants fantômes, forcément passés là pour des vacances de quelques jours, à faire du kayak, du VTT, du pédalo, du tir à l’arc, tandis que les parents envient le temps qu’ont pour eux les aînés, à contempler la vue entre deux chapitres ou mots croisés. Le balcon de notre chambre, qui comme les autres donne sur le fjord, répète à sa manière le syndrome du banc vide : vous ne vous y assiérez probablement jamais (si vous le faisiez, le charme disparaîtrait, il cesserait d’être un banc vide pour redevenir un banal soutien à votre séant) mais, du simple fait qu’il soit là et vide, vous vous mettez à rêver, l’envie vous prend de contempler les environs ou mieux encore, de vous absorber dans une lecture qui, en vous y soustrayant, les rendrait évidents, présents à chaque fois que vous relevez la tête, sans avoir à vérifier, à douter un seul moment de leur fidélité ou de votre présence. Le paysage cesserait d’en être un pour devenir environnement, et la question de comment voir et retenir s’évanouirait dans le vivre.

Il fait un peu frais pour s’attarder sur le balcon, mais je profite de la vue depuis mon lit d’une nuit, où je ne reste guère, me levant à tout instant pour voir mieux ou reprendre une photo car la lumière a encore un peu changé et c’est tellement beau, je ne tiens pas en place. Malgré ma frénésie, le paysage infuse lentement en moi, comme ont infusé les montagnes de Sapa, en novembre, lorsque Palpatine et moi avions coupé court à la visite disneylandisée du village pour nous poser à une terrasse à la vue imprenable, prise à tout instant par des brumes, des lumières différentes. J’avais parcouru le paysage à petites gorgées de gingembre brûlant jusqu’à ce qu’il devienne vivant – non pas comme une carte postale qui s’anime, mais comme une pièce dans laquelle on commencerait à vivre, identique et différente à chaque heure du jour. Je sais depuis que c’est l’une des plus belles manières d’accéder aux paysages, que c’est ainsi qu’ils cessent d’être des décors ; quand j’en ai le loisir, j’aime rester dans les parages jusqu’à percevoir une familiarité sous la singularité de chaque lumière. C’est ainsi que j’ai vu la lumière varier sur Ulvik, les montagnes lointaines masquées ou redonnées par le déplacement des nuages, le relief modulé par les rares rayons de soleil qui tombent comme sur d’heureux élus (pas un peuple, non, une parcelle : une ferme ou un pré, quelques maisons tout au plus), puis le crépuscule s’installer sans jamais permettre à la nuit de le déloger. Il reste là, en suspends, toute la nuit entre chien et loup ; après quelques ultimes photos, il faut se résoudre à tirer les rideaux et aller se coucher.

Ulvik de nuit- crépuscule (la prise de vue fonce la lumière)
On dirait presque les formes abstraites d’un lecteur de musique…

Depuis que j’ai pris à conscience à Yosemite qu’un paysage est essentiellement une carte postale, qu’on ne peut le constituer comme tel que depuis un point de vue qui nous le rend extérieur, je cherche à chacun de mes voyages à réduire l’écart entre le monde et moi. Je sais bien que la coïncidence totale est impossible, intenable plus d’un instant de vertige, mais j’ai compris depuis peu que cette quête de l’ici et là rejoue celle de l’ici et maintenant, que chercher à habiter un lieu et vivre dans l’instant présent sont une seule et même chose, envisagée depuis une perspective tantôt spatiale tantôt temporelle.

Pour vivre dans l’instant présent, il faut accepter à chaque instant que l’instant disparaisse et bascule dans un autre – l’accepter : pas seulement s’y résigner, mais le vouloir, accompagner voire anticiper légèrement le mouvement comme un danseur qui anticipe la musique d’une fraction de seconde pour donner le sens de l’allegro (je veux l’allégresse de l’allegro). De même, pour habiter un lieu, il faut accepter de le traverser, d’en faire varier les angles morts, l’occulter et le raviver par le mouvement – par la danse, pourquoi pas. La variation peut venir du mouvement immobile des heures ou des saisons sur un paysage (les lumières changeantes captées par Monet en de multiples tableaux sur une même meule de foin) ou bien de la multiplication des points de vue, le paysage s’appréciant alors diffracté (dans une perspective cubiste).

Spontanément, la méthode impressionniste m’attire davantage, mais je connais ma tendance volontiers obsessionnelle et j’aurais tôt fait de perdre le sens du passage dans la collection maniaque de chaque état présent anticipé comme passé. J’aurais tout intérêt à embrasser davantage la méthode cubiste, aussi peu naturelle soit-elle pour moi : je synthétise spontanément par accumulation et juxtaposition progressive, non par croisement et concaténation subite (je n’ai compris qu’à la fin de ma prépa que j’aurais eu tout intérêt à multiplier et croiser des lectures variées, plutôt que de ressasser mes cours jusqu’à l’écœurement du par cœur).

Laisser infuser les paysages est une belle expérience, mais ne saurait constituer le tout d’un voyage – il faudrait séjourner partout sans se déplacer nulle part. C’est là, lorsque la pause s’étire tant qu’elle risque de se transformer en paralysie, qu’il faut se faire cubiste (comme Rimbaud se faisait voyant) : multiplier et superposer les points de vue pour que l’enthousiasme de ce qui vient supplante le regret de ce qu’on laisse derrière soi ; traverser les paysages plus d’une fois, pour ne plus les traverser (comme on traverse un fantôme dans le monde d’Harry Potter) mais les parcourir, en trois dimensions et profondeur. C’est ainsi que surgit Aurlandsfjord, des perspectives croisées de Flåm, à la source, de Stegastein, spectaculaire point de vue en hauteur, et d’Undredral, dans les méandres.

Et quand les points de vue ne sont pas prévus, à nous de les créer, en jouant sur les moyens de locomotion et la vitesse de défilement :

  • randonner dans un mont près de Bergen (on voit peu mais on embrasse beaucoup, rendu présent au panorama par l’effort pour atteindre le point culminant) ;
  • faire du pédalo à Ulvik (on fait corps avec le bras du fjord, déroulant lentement les rives autour de nous) ;
  • prendre le train à Flåm (l’excitation de ce qui se découvre dans la vitesse compense ce quelle oblitère) ;
  • faire une excursion en bateau à Geiranger (les montagnes avancent, vitesse de croisière) ;
  • et rouler en voiture pour rallier tous ces lieux (je savoure mon avantage en tant que passager).
Bateau d’excursion à Geiranger

En Norvège, les trajets en voiture font partie intégrante du voyage. Je pensais que la conseillère de l’agence de voyage essayait de minimiser le temps que la route grignoterait sur les visites, sa place dans le planning, mais elle disait vrai : les trajets en voiture font partie du plaisir. De toutes les routes que l’on a empruntées, certaines étaient évidemment plus belles que d’autres, mais aucune n’était coupée du paysage comme les autoroutes que l’on enfouit parfois chez nous dans les terres, grandes diagonales dans le vide. En Norvège, si vous repérez une route droite sur la carte, c’est à coup sûr un tunnel, creusé dans la roche. À l’air libre, on sinue dans les montagnes, en montée, en lacet, en descente, en épingle à cheveux ; on contourne le relief ou on longe les fjords, tout au bord de l’eau (parfois au-dessus, terre-pleins étroits gagnés sur l’eau à en croire les cartes de Waze, leur bleu de part et d’autre de la route alors que nous sommes collés à la montagne). Avec ses tours et détours, la route met en scène le paysage, le dérobe pour mieux le représenter, dans une vision sans cesse renouvelée ; à chaque virage, il est encore là, à nouveau. Pour faire face à ce perpétuel surgissement, j’ai essayé les jurons (putain, c’est beau !) et les euphémismes (c’est pas dégueu par ici), mais à la longue, ce sont les antiphrases ironiques qui se sont imposées (encore un coin moche).

Mum a ralenti à chaque fois que c’était possible (plus souvent qu’on pourrait le croire), quand il n’y avait personne derrière nous ; et nous nous sommes arrêtées, très souvent au début, puis un peu moins : on avait un peu de route à faire, quand même, et on s’habituait. La beauté des paysages est peu à peu devenue le cadre normal de nos conversations, qui se sont remises à nous absorber, entre deux exclamations sur ce coin pas moche quand même putain que c’est beau. Les deux derniers jours, d’Ålesund à Bergen par la côte, nous nous sommes encore moins arrêtées parce qu’il y avait tout simplement moins d’endroits pour le faire : autant, à la naissance des fjords, les routes sont très bien aménagées, pleines de recoins (et de toilettes publiques gratuites !) où s’arrêter sans gêner la circulation, autant les aménagements sont rares près de la côte, moins visitée (ou alors par bateau). La nature y est toujours aussi belle pourtant, mais se voit ponctuée d’une certain nombre d’usines, de câbles et de centrales électriques – cause ou conséquence d’une circulation touristique concentrée à la source des fjords plutôt qu’à l’embouchure.

Le Sognefjord,
qui parle à nos petits cœurs

On le soupçonnait à l’aller ; on a eu confirmation au retour : notre fjord préféré, en première place de notre top 3, c’est le Sognefjord. Le Geirangerfjord est vert bouteille ; le Hardengerfjord, vert pomme-pelouse ; le Sognefjord, lui, est bleuté, de la couleur des lointains qui s’estompent dans les estampes.

Depuis Stegastein

Il est impressionnant mais semble paradoxalement à taille humaine : ses rives sont éloignées ce qu’il faut pour faire de l’effet (ce n’est pas un lac) sans étouffer (on ne s’y sent pas encastré comme à Geiranger). Surtout, ses montagnes s’étagent à l’horizontale, coulissent les unes derrière les autres comme des éléments de décor décalés pour créer un effet de profondeur ; il y a toujours un virage à prendre sur l’eau, un obstacle dans l’enfilade qui ravive la curiosité. Non seulement le Sognefjord a ce sens inné de la mise en scène, mais il dégage une sérénité à l’opposé de toute dramatisation ; le traverser en ferry fait croire un instant que la vie peut être un long fjord tranquille. Les lieux exaltent sans (trop) exciter, on y respire bellement, plus profondément.

Depuis Lavik

J’ai été heureuse de recroiser ce fjord au terme de notre voyage (à l’embouchure, cette fois). Pique-niquer devant son décor de carte postale, vivante néanmoins de ses bruits d’oiseau, fleurs et pins, a été un moment parfait – complètement improvisé : nous avions faim, le lieu était beau ; nous nous sommes garées à l’entrée d’une propriété privée et nous avons rouleauté des tranches de fromage installée sur les roches-muret.

Arrière-pays, arrière-grand-mère

Enfant, je passais toujours une partie de l’été à Sanary avec mes grands-parents et ma cousine. Le programme était pour ainsi dire immuable : plage le matin (avec, selon les âges : toboggan aquatique, record de roulades sous l’eau, sculptures de sable et fin de chapitre toujours trop longue au goût de mes grands-parents, qui me houspillaient pour que j’aille jouer), déjeuner sur le balcon (j’ai mangé tellement de melon au fil des années que je dis à présent de ne plus aimer, pour ne pas avoir à en manger), temps calme aux heures les plus chaudes et, si vous n’avions pas réussi à extorquer la promesse d’une sortie sur le port (comprendre : au marché nocturne plein de merdouilles enviables), départ en fin d’après-midi pour la maison de mon arrière-grand-mère dans l’arrière-pays (jus ou sirop de quelque chose en faisant grincer la balancelle, jeux dans la jardin à étages, dîner, pastilles Vichy et Rami). Avec toujours, en arrière-plan, le Gros Cerveau : une montagne pas comme la montagne pointue et enneigée où l’on va faire du ski, mais pas une colline non plus – une montagne Sainte-Victoire qui n’aurait pas été peinte par Cézanne, avec un nom autrement plus rigolo.

Note pour les malvoyants : les paragraphes sont entrecoupés de bandes découpées dans une seule et même photographie : un pin sur le littoral, qui nervure le ciel de ses branches.

J’ai longtemps eu un doute quant à la possibilité que ce nom soit un surnom, mais les cartes sont formelles : il s’agit bien du Gros Cerveau. Je l’ai vu de loin pendant toute mon enfance estivale, et sa silhouette s’est confondue ces dernières années avec les récits de randonnées de Simone de Beauvoir. La Provence qu’elle parcourt si librement dans La Force de l’âge, les calanques de Marseille, Cassis, Saint-Cyr, les cigales, les roches, les pins : le Gros Cerveau. J’ai rêvé partir seule randonner ; je ne l’ai pas fait, alors que j’en avais la possibilité cette année ; j’ai laissé filer le printemps et son temps clément, l’absence de cagnard oubliée sous la pluie.

Sans trop y croire, j’ai proposé la rando à Mum qui, depuis qu’elle fait de la marche nordique tous les week-ends, ne recule devant rien : elle n’a pas reculé devant le Gros Cerveau, qu’elle non plus n’a jamais gravi, alors qu’elle a fait ses premiers pas ici, à Sanary, comme elle le précise à la fille de la location pour couper court aux recommandations locales. On connaît le coin. On croit le connaître, du moins ; on y a nos repères. Aux itinéraires proposés par l’Office du tourisme, nous avons préféré une variante qui partait de chez mon arrière-grand-mère ou presque. Nous avons garé la voiture chez elle, où elle n’habite plus depuis quatre ans déjà, sans manœuvrer pour éviter le cyprès qui n’existe plus depuis plus longtemps encore, mais que je m’attends à voir à chaque fois. Les plantes sur les marches de la terrasse sont mortes dans leur pot. Ce n’est pas sinistre, pourtant : la montagne semble reprendre ses droits de sécheresse sur cette parcelle en contrebas.

Trois heures de marche annoncées. Nous avons prévu une belle marge avant la tombée de la nuit, sans penser que cela ferait débuter l’ascension à une heure encore chaude : nous sommes en nage et, après une demie-heure sans avoir croisé personne (qui serait assez fou pour faire de même ?), je relève ma robe jusqu’aux seins et randonne en culotte.

J’ai trop chaud mais je me sens incroyablement bien, ici, dans la chaleur, la caillasse, l’odeur des pins et le boucan des cigales. J’emprunte ces chemins pour la première fois, mais je suis chez moi. Si mon statut d’indécrottable citadine ne rendait pas la chose si risible, si j’étais du coin, un brin de fille, de lavande AOP, je parlerais de la terre, du rapport à la terre, à la caillasse, aux tapis d’épines de pin ; je parlerais de racines même, même si les seules racines qu’il y a là sont celles dans lesquelles j’essaye de ne pas me prendre les pieds.

Le panorama tout en haut vaut la montée : la côte se déroule à nos pieds comme une carte en 3D, un Google Maps incarné, où l’on repère (la maison de mon arrière-grand-mère, à partir de l’énorme baraque orange-délavé-en-rose du voisin), s’étonne (est-ce Toulon que l’on voit là, avec ce que l’on devine un énorme bateau de guerre ?) et relie (la plage de Six-Fours à Sanary, Sanary à Bandol avec plus de distance qu’on ne pensait, car les routes passent en amont de la dentelle du littoral, coupée de baie à baie).

La vue vaut la montée, mais elle ne vaut pas la vue de la montée, vue bouchée par la montagne qui se replie sur elle-même en nous englobant en son sein. Mes premières expériences de randonnée m’ont un peu frustrée : je croyais investir le paysage, et je ne voyais que mes pieds, jusqu’au panorama final qui se découvrait décorrélé des chemins empruntés. En montant au Gros Cerveau, j’ai certes beaucoup regardé mes pieds et il y a eu le panorama-d’en-haut, mais avant cela la vue se dégage régulièrement, sans coup de théâtre, sur un paysage non plus extérieur mais intérieur : je vois à distance les mêmes arbres que ceux sous lesquels, entre lesquels, j’avance, et rien que ces arbres. Ce que je vois comme extérieur concorde enfin avec l’intérieur où je me trouve. Je suis là, vraiment, sur, dans la montagne – en son sein et pas depuis un point de vue qui me la présente en m’en excluant.

La montagne se replie doucement sur moi comme le temps quand je suis à Sanary : quand je suis dans ces rues finies que l’on parcourt en une après-midi à peine (parfait pour boucler dès l’arrivée le pèlerinage et profiter sans plus tarder : la librairie Baba Yaga où je me suis fait offrir tant de Père Castor, le marchand de journaux longtemps fréquenté, la baraque à chichis, les petites autos où nous avons ruiné nos aînés, les boulangeries avec leurs ficelles aux olives et leurs tartes tropéziennes en devanture, les pavés, les ruelles, le port et ses pointus, l’église, le phare sur la jetée), quand je suis dans Sanary, j’ai simultanément 8, 13, 15, 20, 30 ans. Mes âges se rempilent en une continuité que je n’éprouve plus ailleurs, un fragment d’éternité qui fait paradoxalement mieux accepter le passage du temps, diffractant des instants que l’on croyait oubliés, rouvrant de lui-même la malle à souvenirs.

Dans la golden hour sur la montagne, je me sens presque prête à, près de lâcher, d’accepter que ce qui est s’achemine sans cesse vers sa disparition pour se recréer ou laisser place à. Je me sens presque prête à non pas refuser, non pas me résigner au changement, mais à le vouloir, j’en suis tout près, je sentirais presque poindre un peu de curiosité pour ce qui pourrait arriver si je dégageais le champ des possibles en acceptant de quitter ce qui est. Près, tout près, presque. Pas tout à fait, jamais. Dans la golden hour sur la montagne, il devient un peu moins difficile seulement d’accepter l’inacceptable, mon grand-père passé de vieux monsieur à vieillard, vieil enfant à l’humeur devenue égale dans la maladie, lui si soupe au lait lorsqu’il n’avait pas besoin de s’appuyer sur une canne et une épaule pour passer d’une pièce à l’autre. Il sanglote aussi brutalement que brièvement à l’annonce du décès d’un ami, il n’y en a plus un qui tient debout. Il est, ils sont, en première ligne depuis un moment déjà, la génération d’avant majoritairement disparue, mais c’était une drôle de guerre, qui n’a plus rien de drôle à présent que les premiers commencent à tomber. Je ne sais rien de l’horreur que l’on peut éprouver ; j’assiste à tout cela désolée pour lui, mais dans une anesthésie des sentiments : cela ne me fait rien. Ma mère est incrédule, elle aussi, devant ce père qui lui en imposait, et qui se repose à présent sur elle, accepte son aide sans même rechigner. Ma grand-mère est épuisée de son rôle d’infirmière. Mon arrière-grand-mère, qui ne sait rien de l’état de son gendre, pourrait lui survivre, bientôt plus sèche encore que la montagne.

Elle paraît frêle au milieu de tous ses oreillers, les jambes deux brindilles que l’on devine sous le drap. Pourtant, on n’a pas peur de la casser en lui prenant la main, à la poigne encore pleine de vigueur ; on aurait plutôt peur de l’écorcher, avec sa peau qui n’est plus fine mais transparente et fait affleurer tout un tas de couleurs, lichen de bleus, veines, rouges, escarres, jaunes, excroissance de peau sur la joue, est-ce qu’il ne faudrait pas essayer de l’éviter en l’embrassant ? Ce serait peut-être dégoûtant sur un autre corps, mais pas sous ces yeux d’un bleu aussi transparent que la peau, que l’eau de la première et la dernière baignade du séjour. On prend sa main, on la caresse doucement, on l’embrasse sur la joue ; il n’y a plus ici qu’un absolu : la tendresse. Mon arrière-grand-mère ne parle plus qu’en écho et en interjection, ah bah ça, oui elle a faim. L’univers s’est rétréci à une fenêtre sur les pins, la mer au loin ; une fenêtre qui fait défiler le bruyant du monde, jusqu’à ce qu’on ne l’entende plus ou qu’un soignant éteigne la télévision ; deux canevas encadrés, apportés avec quelques meubles de chez elle. J’aime la dame à la licorne, surtout, pour son défaut de broderie, un fil couleur peau ayant été utilisé pour l’espace censément libre entre la cuisse et le mollet à l’arrière du genou, devenu palmé. Le tableau brodé trônait au-dessus de la lourde bonbonnière de pastilles Vichy, et si je devais récupérer des objets d’elle, ce serait ceux-là. Est-ce l’enterrer qu’avoir cette pensée ? La trahir que de me demander immédiatement après ce que j’en ferais, de ces objets encombrants dans un intérieur autre que le sien ? Elle est là, sa main dans la mienne, et c’est tout ce qui compte, je crois. J’ai laissé partir l’ancienne image d’elle la dernière fois où nous sommes venues en famille en trombe parce qu’elle faisait un syndrome de glissement ; elle se laissait mourir, en terme de non-soignants, et j’ai laissé mourir en même temps l’image de mon arrière-grand-mère dans la force de sa vieillesse, qui prenait sa voiture tous les matins pour sa baignade quotidienne, clouait à une main des planches trop lourdes pour ma mère, plongeait dans le congélateur pour sortir les cônes menthe ou pistache, on ne sait pas, c’est vert, et s’arsouillait gaiement avec son amie, une gamine de 75 ans, 15 ans de mois qu’elle. J’ai laissé mourir cette image qui me renvoyait par contraste celle de la déchéance, et maintenant, il n’y a plus qu’une vieille dame dont je suis heureuse de tenir la main.

Nous restons autour d’elle lorsqu’elle attaque son plateau repas, et je ne sais pas si nous recréons ainsi la convivialité d’un repas, que l’on ne partage pas, ou si nous l’humilions à la regarder en mettre autant à côté que dans sa bouche (le soignant lui a demandé : elle veut manger par elle-même). L’appétit ne lui manque pas ; il faudrait voir à ne pas lui chourer son pti Filou à l’abricot, qu’elle protège de la main en mangeant sa soupe épaisse comme une purée. À plusieurs reprises, ma mère lui prend la cuillère des mains pour rassembler le reste de nourriture ou enlever un peu de celle qui s’accumule dans la serviette nouée autour du cou ; c’est autant pour mettre fin à cette vision de dépendance qui l’horrifie, je crois, que par réel désir d’aider. Dans ce geste d’agacement passager et de tendresse infinie, je retrouve et prends conscience de la certitude que j’ai d’être aimée en même temps que de l’insatisfaction dont j’ai héritée, des choses et de moi, de ce que rien n’est jamais comme ça devrait être, comme j’ai l’idée que ça devrait être, c’est-à-dire comme je veux que ce soit.

C’est curieux comme un moment si court peut se dilater dans le souvenir et sa narration. Lorsque nous partons, ma grand-mère, ma mère et moi, mon arrière-grand-mère a le regard dans le vide, et je suis immensément reconnaissante au soignant qui prend le relai de la tendresse – cet absolu qui, pour une personne à la mémoire défaillante et au futur restreint, cesse d’exister à l’instant où cesse le contact physique des mots et des peaux.

Il faudrait être là ; or nous sommes toujours du côté des vivants, dans le déni et la vitalité, des glaces sur le port, sorbet cacao, glace noisette, brioche sicilienne ;
du côté de ma grand-mère, que l’on essaye d’encourager à prendre des moments à elle, pour s’aérer de la maladie de mon grand-père ;
du côté des vitrines que l’on regarde par habitude sans plus vraiment faire les boutiques, sauf pour cette robe rouge pas du tout vif, plissée et à petites fleurs jaunes, qui fait saillir l’image désirable de Mathilde Froustey dans mon dos nu (étroitesse, épaules, omoplates) mais que je remets sur son cintre car synthétique ;
du côté des bouteilles d’eau du robinet infusée de menthe, de la guirlande lumineuse éteinte qui fait cadran solaire sur la terrasse, des lectures entrecoupées de siestes évidentes pour passer les pics de chaleur sous ellipse, des doigts de pieds dont tombe un peu de sable quand j’essaye de les décoller les uns des autres, forçant l’éventail ;
du côté de la mer, des bains qui ravigotent ;
du côté du littoral, que l’on se met à explorer, après des années à venir là l’été, manière de réinsuffler un peu de nouveauté dans l’éternité ;
du côté des crépis rose et orange et ocre, qui me font soudain comprendre mon coup de foudre, ma reconnaissance de Rome : j’aurais dû le savoir, au fond ; cherche-t-on autre chose que son enfance tout au long de sa vie ?

Gloria (rings a) Bell

Gloria (Julianne Moore) et sa mère (Holland Taylor). La mère et la fille sont attablées, et se tiennent la main.

– La vie passe en un éclair, tu sais.
– Tu me le rappelles tous les dix ans, maman.

Après cinq rappels, Gloria a la cinquantaine ; elle est divorcée, grand-mère, et vire régulièrement de chez elle le chat des voisins.

Elle adore chanter dans sa voiture sur le chemin du boulot – ou tout autre chemin. Mais toujours des chansons d’amour. On n’y prête pas attention la première fois. On s’amuse juste de voir le personnage faire comme nous, chanter faux ou juste par-dessus la musique. La deuxième ou troisième fois, on se met à entendre les paroles, le chant ni faux ni juste : cathartique. Son histoire d’amour chaotique a commencé.

Au bar où elle va pour danser et faire des rencontres, Gloria tombe sur Arnold, qui tombe amoureux d’elle. Une histoire commence : il l’invite au restaurant, lui lit des poèmes, l’initie au tir de paintball dans son parc d’attraction. C’est agréable, il faut bien avouer, la compagnie, les bras autour de soi, la larme à l’œil d’émotion. Mais Arnold n’est pas très disponible : divorcé, certes, mais aliéné à ses deux filles qui l’appellent pour un oui ou pour un non – et leur mère, aussi. La première fois qu’Arnold disparaît sans prévenir, c’est lors d’un dîner de famille où l’ex-mari de Gloria est présent et, pompette, en rajoute sur leur histoire passée ; on peut comprendre. Mais cela se reproduit, dans des circonstances de moins en moins excusables.

À mesure que l’histoire prend l’eau, on se met à la voir avec tous ses rituels, ses tics méticuleux : le rendez-vous au restaurant, la lecture de poèmes amoureux, l’homme qui enlace la femme pour lui apprendre le bon geste, le voyage-en-amoureux. Et les chansons d’amour, encore et toujours, que Gloria est toujours seule à chanter dans sa voiture.

Gloria, en train de chanter dans sa voiture

Amour déçu, contrarié, espéré, loué… À la longue, cela devient étrange, ce thème unique et omniprésent dans les chansons ; presque malsain. Cela crée une attente qui n’est pas celle du personnage : Gloria est ouverte aux rencontres, certes, mais pas dans une recherche active (encore moins désespérée) de l’Amour. Quand bien même : on baigne tous dedans, dans cet amour posé comme condition sine qua non à l’épanouissement ou même pas, à l’évitement du désespoir. Or non seulement Arnold n’est pas l’homme qui l’en sauvera, mais il l’y entraîne avec lui ; il crée la situation de laquelle il lui faut se sauver.

Épiphanie radiophonique, les chansons d’amour sont remplacées par de la musique classique.

Gloria met Arnold en joue avec un fusil de paintball.

Comme chacun sait, la musique apaise les mœurs : Gloria sort le fusil de paintball de son coffre et repeint la baraque de l’amoureux transi devenu harceleur. Hé Arnold. Comme dit Mum, elle aussi tombée dernièrement sur un homme pas franchement stable dans sa tête, qui persiste à lui envoyer des messages indésirables : j’ai passé l’âge de me faire emmerder.

Si l’âge a un rôle symbolique à jouer dans cette histoire, ce n’est pas pour dire qu’on peut tomber amoureux passé cinquante ans (breaking news), mais pour signaler qu’il serait temps de remballer la camelote. Reprenez votre mythe de l’amour unilatéralement salvateur ; il est d’autant plus encombrant qu’on a passé l’âge – un âge décrété par cette même société au jeunisme étincelant, qui met en retraite anticipée votre collègue et amie, vous suspecte de chirurgie et, si chirurgie il n’y a pas, vous trouve encore bien pour votre âge. On ne cesse d’agiter devant Gloria et le spectre de la vieillesse et l’élixir de jouvence éternelle qu’est censé apporter, triomphalement, l’amour. Vous pouvez remballer votre lot, 2 mythes pour le prix d’un, le remède avec le mal : comment voulez-vous que qui que ce soit vous sauve du temps ou de vous-même ?

On se demande comment on va sortir de ce bourbier émotionnel et clore cette histoire pas joyeuse joyeuse, parce qu’après tout, Gloria n’a plus vingt ans, son amie collègue s’est faite virer, sa fille est partie vivre en Europe loin d’elle, son fils élève le sien sans la mère partie se chercher dans le désert, sans nouvelles ; la tendresse d’un amour n’était pas de refus. On fait quoi, alors, une fois qu’on s’est défoulé avec le fusil de paintball ? On se rappelle comme on peut qu’on est vivant.

Quand le monde explosera, j’espère que je serai en train de danser, dixit Gloria lors d’un double date.

Puisque les chansons et les films d’amour semblent avoir décrété que se retrouver seule à cinquante-soixante ans, c’est la fin du monde, Gloria les prend au mot et, au mariage de sa fille, se remet à danser. Seule. Pour elle-même.


Bulles de BD, 2019 #4

Bouche d’ombre, Lucie 1900, de Maud Begon et Carole Martinez

Lucie est encore une jeune héroïne rousse, mais je ne saurais m’en lasser : c’est mon archétype d’héroïne depuis que j’ai lu, enfant, la saga d’Anne et la maison aux pignons verts. Cette Lucie a des visions et, suivant la trace de l’élégante femme qui lui apparaît, nous entraîne en flashbacks dans les années 1900, entre exposition universelle et travaux des époux Curie. Le mélange de sciences et fantastique qui structure le récit me fera probablement chercher les autres tomes pour avoir le fin mot de l’histoire. J’avoue avoir d’abord choisi ce tome-ci en raison de la période : non seulement les toilettes de la Belle Époque valent le coup d’œil, mais le graphisme Art Nouveau se mêle merveilleusement bien au trait déjà délicieux de la dessinatrice – on retrouve les arabesques caractéristiques du mouvement jusque dans la forme des cases au sein d’une page… Forcément, c’était pour me plaire.

Quitter Paris – Vous en rêvez ? Je l’ai fait !, de Mademoiselle Caroline

Mademoiselle Caroline, Parisienne dans l’âme, déménage avec sa famille à la montagne, et nous offre le récit de son adaptation géographique… et culturelle. J’ai ri, mais j’ai trop ri de cela : moi, nous, versus les autres ; l’autodérision peine parfois à masquer la condescendance.

Si les saynètes avaient été distillées au jour le jour sur mon fil Instagram, ou publiées dans un hebdomadaire, j’aurais probablement ri vite fait sans arrière-pensée, ah oui, c’est bien croqué. Mais de les avaler comme ça les unes à la suite des autres, j’ai eu un mouvement de lassitude pour la culture des magazines féminins, qui sert de ressort humoristique (Personne dans ce bled pour admirer mes Marc Jacobs ?) ; et de dégoût pour moi-même, qui redouble par ce mépris celui, sous-jacent, des bobos parisiens envers les provinciaux. Ça m’a coupé l’envie de rire, même si j’ai continué à sourire de temps à autres, par habitude, parce que c’est bien croqué, dixit la pétasse parisienne que j’aimerais commencer à cesser d’être. À l’aune du mépris, le cultureux ne vaut guère mieux que la bouseux.

Les Reflets changeants, d’Aude Mermilliod

Sur la vignette, avec ses grandes lunettes rondes et ses cheveux courts, c’est Elsa. Elle ne me ressemble pas du tout, mais j’ai tout de suite accroché – à son personnage et à l’histoire sans intrigue, qui raconte tout ce qu’il y a à raconter dans les moments banals et leurs interstices.

Se croiseront, de manière plus ou moins éphémère, jetant les uns sur les autres des reflets qui changent la perception que l’on a d’eux : Émile, grand-père aux idées nauséabondes que l’auteur réussit à nous faire prendre en pitié plutôt qu’en grippe ; Jean, qui souhaiterait refaire sa vie loin de sa femme, mais ne peut se résoudre à abandonner leur petite fille – par amour plus encore que par devoir ; et Elsa, donc, la benjamine des trois, que sa pote essaye de caser avec un gars qui lui plairait bien si elle n’était déjà en couple… avec cet autre qu’on ne verra jamais, l’entrevue étant comme d’autres événements passée sous ellipse.

Il déverrouillait un à un mes tabous, il soulageait mes peurs. Enfin j’étais belle, j’étais femme… dans un semblant de sécurité.

J’avais soulagé mes anciennes peurs, mais mon couple en créait des toutes nouvelles.

C’est tout ce qu’il y a à en raconter. Pour le reste, il faut vivre-lire.

A. Rodin – Fugit amor, portrait intime, d’Eddy Simon et Joël Alessandra (le dessinateur d’Errance en mer rouge)

Cette biographie de Rodin s’articule autour de trois portraits de femmes qui l’ont accompagné : Rose, sa femme, qu’il n’épousera officiellement qu’à la fin de sa vie ; Camille Claudel, la muse, disciple et artiste que l’on sait ; et Claire Coudert, amante qui se distingue d’autres par son titre de duchesse et sa qualité de mécène américaine. Curieux choix, car cet angle n’est pas des plus flatteurs pour le sculpteur, et ne rend pas non plus à la femme de César ce qui lui appartient : à voir ces femmes n’exister que le temps de leur vie auprès du maître, être éclipsées (Rose par Camille ; Claire par Rose) ou disparaître (la fin tragique de Camille Claudel est résumée en quelques lignes), la passion des femmes de Rodin se met à sentir la misogynie. On ne sait bientôt plus si le compagnonnage de Rodin et Rose est une affaire de fidélité (par delà la dimension sexuelle) ou de commodité… Dans le doute, j’aurais bien faussé compagnie à Rodin pour suivre plutôt Camille Claudel ou Claire Coudert (j’ai d’ailleurs sans y penser choisi comme illustration une sculpture de Camille Claudel et non Rodin)(je crois que je suis mûre pour lire le roman de Claude Pujade-Renaud sur les “femmes de”).

Curieux choix vraiment que ce parti-pris narratif, qui semble adopter le point due vue du maître sur sa muse sans l’interroger. La lecture vaudra ainsi davantage par son aspect esthétique : la transparence des aquarelles de Joël Alessandra confère un relief inattendu aux sculptures… et fait sentir la sensualité qui faisait défaut dans le récit de la vie privée de l’artiste.

Einstein, de Corinne Maier et Anne Simon

Chouette biographie d’Einstein que cette bande-dessinée à la première personne omnisciente, où la parole est donnée au personnage de légende plutôt qu’à l’enfant puis à l’homme qui ne savait pas encore où sa curiosité l’entrainerait. Sa vie personnelle se découvre en une mosaïque de petites cases carrées, tandis que ses découvertes scientifiques sont résumées à grands traits dans des double pages moins formelles.

Au passage, j’ai découvert l’abandon peu glorieux de sa première femme (scientifique, qui l’aidait dans ses recherches) pour une seconde, plus commode (avec des enfants qui n’étaient plus les siens). Comme quoi, on peut avoir des années-lumières d’avance sur son époque, et en rester l’héritier…

"Elsa n'était pas une lumière, mais elle était … confortable. Une grande qualité pour une femme."

Voilà, voilà :

Il est plus difficile de désagréger un préjugé qu'un atome. Je m'en suis aperçu par la suite.

Les Sentiments du prince Charles, de Liv Strömquist

Quand je fourrage dans le bac de bandes-dessinées, à la bibliothèque, il m’arrive d’en attraper une parce que la couverture m’attire, et de la reposer avec une grimace après l’avoir rapidement feuilletée : le dessin, vulgaire ou agressif, me répugne. J’aurais fait la même chose avec Les Sentiments du prince Charles, si JoPrincesse ne me l’avait pas prêtée, en insistant pour que je la lise. Alors je l’ai lue, comme on avale un médicament au goût infect : vite et en grimaçant.

Le dessin n’est pas seul en cause : faisant feu de tout bois, mélangeant les exemples les plus divers dans un boulgi boulga explosif, Liv Strömquist décortique les constructions sociales et historiques que sont le couple et l’amour avec une ironie si systématique que je ne perçois plus que comme cynisme et rancœur ce qui se veut probablement une colère galvanisante (JoPrincesse m’a confirmé l’avoir reçue ainsi). De voir que, quoi que nous fassions, on se fera couillonner par les représentations qui nous façonnent, me déprime assez comme cela pour ne pas avoir à essuyer une tempête de colère.

J’imagine que les études sur lesquelles s’appuie la dessinatrice me conviendraient mieux ; d’expérience, je sais qu’un exposé dépassionné me permet d’aborder plus sereinement des sujets anxiogènes (j’en avais fait l’expérience dans un tout autre domaine avec le roman graphique Saison brune sur le réchauffement climatique : l’explication des mécanismes a quelque chose d’apaisant, même si c’est pour conclure qu’on va tous crever). Pas certaine d’en avoir envie, cependant, même si je sens que ça (me) travaille en sourdine – en témoigne le sourire jaune que j’ai eu en re-croisant le cas de Mileva Maric et Albert Einstein dans la BD biographique de ce dernier.