Skillshare #03

Draw this in your style. Les illustrateurs proposent régulièrement des challenges de ce type sur Instagram, et je suis toujours assez fascinée par l’évidence avec laquelle certains y répondent et transposent, quand mon réflexe serait d’imiter (avec la déformation pour seul espoir de relecture). Quand c’est réussi, on reconnait d’emblée l’auteur du dessin, sans soupçonner qu’il l’a emprunté à quelqu’un d’autre, et j’observe fascinée les transpositions effectuées : un nez arrondi devient un triangle ou une patate, les motifs d’une écharpe sont troqués contre d’autres, les volumes au crayon de couleur s’ornent d’un épais trait noir traçant le contour d’aplats de couleur sans plus de nuance.

Parfois, j’ai l’impression que ce style si manifeste est une caricature de lui-même : au lieu d’être cette manière qui transparaît et survit aux techniques utilisées, il devient une combinaison de brosses et de couleurs – la brosse Watercolor Inc. de bidule chouette, avec une palette d’ocres qui rend si jolie la mosaïque du compte Insta, et une certaine forme pour chaque partie du visage (car les challenges sont souvent des portraits). Cela me rend perplexe… et un brin envieuse : si j’ai par commodité trouvé une manière récurrente de dessiner mes souris, je ne sais pas du tout m’attaquer aux figures humaines ou aux décors – je ne peux pas jouer.

Quand je dis que j’ai envie d’apprendre à dessiner, c’est de cela dont il est question : de style et d’illustration. Des cours de dessin anatomique et de perspectives ne seraient sans doute pas du luxe, mais le dessin réaliste dans lequel ces savoirs s’inscrivent et s’enseignent m’indiffère. Du coup, le cours de Stephanie Fizer Colemann sur Skillshare m’a fait de l’œil : il consiste à décliner une même illustration selon 6 techniques différentes, de manière à trouver ce avec quoi l’on se sent le plus à l’aise, afin de pouvoir, pourquoi pas, utiliser telle ou telle technique pour traiter tel ou tel élément d’un dessin.

 

Develop you digital art style: draw one illustration in six ways
Les 6 escargots du tutoriel

Avant de se construire une identité qui puisse tourner à la recette, soyons versatiles, soyons des commentateurs Marmiton qui font la même recette en remplaçant le pastel par de la gouache, et les noix par des pépites de chocolat, parce qu’après tout, il n’y a que le plaisir qui compte. A force de faire et d’adapter les gâteaux des autres, on finira peut-être par avoir un bon gâteau à soi.

Parce que l’intérêt est moins de copier que d’apprendre à transposer, j’évite de reprendre l’escargot du tuto ; mais comme j’ai zéro idée, je pioche dans mes photos : mon prétexte sera un cliché de New-York, qui me semble avoir à la fois assez de plans et pas trop de détails dans chacun. C’est parti pour gribouiller sur Procreate !

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Technique 1: trait épais et couleurs décalées 

Première transformation de la photo en illustration. J’ai l’impression de tricher au début, à “décalquer” sans dessiner, mais rapidement des problèmes indépendants du dessin se posent : quel niveau de détail conserver (l’arbre est particulièrement retors) ? Et surtout, comment agencer les couleurs de la palette limitée proposée par Stephanie Fizer Colemann ? Je multiplie les calques et les combinaisons. Le sol orange donne l’impression d’une journée ensoleillée, mais les plans ne semblent pas juste – même en passant l’arbre en orange lui aussi. Je finis par trouver un équilibre en inversant les valeurs, et en mettant la couleur la plus lumineuse sur ce qui constituait la partie la plus sombre de la photographie. C’est contre-intuitif, mais ça marche, je crois. Même si rétrospectivement, le résultat global est un peu plat.

Chaque dessin va comme ça produire des variantes. Je fais des choix tout au long de la construction de l’illustration, puis vient un moment où j’hésite et ne parviens plus à trancher – cela peut être pour une broutille, mais vient un moment où je ne vois plus rien, où je ne sens plus ce qui tombe juste et il me faut un œil extérieur pour infirmer ou confirmer mes soupçons. (Merci JoPrincesse !)

Pour mémoire, je noterai les brosses Procreate utilisées : ici, encre sèche.

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Technique 2 : simili-collage avec texture charbonneuse

Je duplique la première illustration pour travailler sur la deuxième et comme je suis un boulet, je ne désactive pas le bon calque et repart sur le premier agencement de couleurs qui fonctionnait moins bien. Heureusement, avec la couleur qui se fonce à chaque passage, ça ne passe pas si mal.

L’effet d’estompe à la base de la skyline est obtenu par hasard, juste parce que j’ai repassé pour avoir les découpes les plus nettes possibles. J’aime assez la douceur que cela confère à l’image (en n’ajoutant aucun détail, on obtiendrait presque une promenade près d’un lac plus sauvage – cf. la variation à droite), mais ce fog londonien ne colle pas trop à New York. Je me rattrape comme je peux, en ajoutant des détails en blanc, comme si on avait gratté la matière – cela fait dans l’arbre de petits éclairs qui m’amusent (mais altèrent la texture initiale).

Brosse Procreate : Copperhead (mode de fusion Multiply, dans le rendu)

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Technique 3 : pastel

La première illustration fonctionnait par aplats de couleur ; la deuxième, par couches successives de la même couleur qui se fonçait au fur et à mesure ; dans celle-ci, les différentes couleurs se mélangent au sein d’un même élément (les personnages, les buildings, le sol…) ; elles se superposent et se devinent par transparence. Je commence à comprendre l’intérêt de repasser pour des touches à peines perceptibles prises une à une mais qui, cumulées, donnent du relief à l’image. Les buildings de la skyline prennent du relief, et j’aime assez l’effet discrètement ensoleillé que l’orange produit sur les branches des arbres.

La combinatoire limitée des couleurs me pousse également à créer pour les personnages une ombre plus claire qu’eux – contre-inuitif, encore, mais ce halo de couleur les ancre davantage (tandis que la barrière et le sol gondolent à gauche de l’image – je ne sais pas comment j’ai fait mon compte).

L’ensemble ne me déplaît pas, bien qu’un peu triste.

Brosse Procreate : morceau de fusain

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Technique 4 : crayons de couleur

De loin mon illustration préférée de la série. J’ai intégré la leçon de superposition des couleurs, et j’ai pris le temps de (et beaucoup de plaisir à) passer et repasser avec tous mes crayons. Parfois je me demande si le plaisir qu’on prend à une image n’est pas proportionnel au temps qu’on y a mis – pour celui qui dessine comme pour celui qui découvre le résultat (je pense par exemple aux mandalas ou aux portraits réalistes, qui m’impressionnent toujours sans provoquer aucune émotion – le temps, la patience, la persévérance qui s’y trouvent !).

L’illustration a pris un tour qui m’a vraiment plu quand, en manipulant studieusement les modes de fusion des calques, j’en ai découvert un qui transformait mes ombres en rehauts lumineux et mes personnages en fantômes (l’ombre de l’arbre s’est retrouvée du mauvais côté, du coup, mais osef).

(Variation inutile au niveau de l’image globale mais qui me plaisait en zoom : des nez droits et traits esquissés pour mes personnages de BD.)

Brosse Procreate : crayon Procreate (mode de fusion Cd – Densité couleur)

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Technique 5 : motifs folkloriques

On sent que je n’y croyais pas ? La familiarité avec mon sujet a commencé à virer à l’overdose. Et les motifs naïfs me restent étrangers. Je vois bien qu’ils sont trop grossiers, qu’il faudrait recommencer avec une pointe plus fine, mais je me contente d’aller au bout de l’exercice  sans faire de zèle : déjà que j’ai du mal à ne pas bâcler…

J’ai beau me rappeler que c’est le principe de l’expérimentation – se lancer dans des choses vers lesquelles on ne serait pas spontanément allé – j’arrive ici aux limites de l’exercice… ou à la frontière extérieure de ce qui pourrait être mon style ? Ces motifs, ce n’est tellement pas moi.

(Couleurs sombres pour faire ressortir les motifs + suppression de la barrière qui, trop grossière, rend l’image encore moins lisible + vague tentative de dégradé au pied des buildings et dans les jambes des personnages pour les ancrer.)

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Technique 6 : aquarelle et encre

Comme je n’arrivais pas trop à me débrouiller de la brosse aquarelle, j’ai triché : j’ai pris la brosse gouache et j’ai diminué l’opacité. Pas vu pas pris. Le truc intéressant à explorer me semblait surtout être le contraste entre les couleurs translucides et la légèreté de la plume. Les personnages sont ratés, mais les branchages et les esquisses de la skyline ont de loin (de très loin, genre loin de l’autre côté de l’Atlantique) un petit côté Sempé-like qui me rend guillerette (puis les variations de pression rendent enfin la ferronnerie coton-tige de la barrière).

Brosse Procreate : gouache + encre Gesinki

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Pas mécontents que ça se termine, pas vrai ? Si vous avez scrollé jusqu’ici, je serais curieuse de savoir quelles sont les variations qui vous parlent davantage.

Skillshare #02

 

3 fun, freeing exercises to spark your creativity. Carly Kuhn ne ment pas : l’exploration du dessin à ligne continue qu’elle propose rappelle que dessiner est d’abord un jeu.

J’ai cru que jamais on n’en viendrait aux exercices tant la sauce est montée à l’américaine, mais si et, à ma propre surprise, je me suis prise au jeu.

Le résultat de l’exercice par Carly Kuhn

Le portrait photographique qui sert de support à la création des dessins n’a presque pas d’importance – c’est un prétexte plus qu’une référence. La consigne consiste à retranscrire la photo en une ligne unique :
1. de la main non dominante (gauche pour les droitiers),
2. de la main dominante,
3. de la main dominante, sans regarder sa feuille (mais sans fermer les yeux non plus ; on regarde uniquement la photo).

Et ça fonctionne : on n’a aucune attente de résultat à dessiner d’une main qui sait à peine diriger un crayon. On s’habitue au tracé tremblotant, aux lignes qui vont un peu où elles veulent : rapidement, le dessin n’est plus un défaut mais une surprise.

Main gauche, premier essai : petite mort
Main gauche, deuxième essai : l’agonie (tout est dans le menton)

 

Quand je reprends le stylet de la main droite, j’ai l’impression d’être la reine du pétrole. L’impression de contrôle est telle que j’en oublie d’être hésitante sur le chemin du tracé, et l’image surgit presque d’elle-même. Je suis surprise ; j’aime assez.

Main droite, sans ruse

 

Juste au moment où l’on pourrait commencer à redevenir self-conscious, la consigne fait repartir dans le jeu – à l’aveugle, sachant que le trait continu évite le hors-piste total.

Main droite, sans regarder la feuille : l’orgasme

 

La dernière partie du tutoriel, intitulée The Art of the Aesthetic, est peu ou prou une leçon de décoration d’intérieur. Mon réflexe a été de lever les sourcils très hauts, en mode : oh my God, on nous prend vraiment pour des quiches, à enfoncer des portes ouvertes et à nous flatter dans le sens du poil (exit le drawing, place à la piece of art).

J’ai regardé jusqu’au bout sans me départir de ma perplexité. Le réflexe de mépris initial, pourtant, a reflué : il y a quelque chose d’inspirant dans l’assurance tranquille de cette jeune femme, quelque chose à chaparder pour s’éviter une jalousie inavouée. Elle y croit, tout simplement. Elle sait y faire, et nous montre comment faire : encadrer, disposer, mettre en scène – le dessin, mais plus largement, se mettre en scène soi et ses réalisations. Jusqu’à y croire, et inciter les autres à faire de même. Il y a finalement quelque chose d’assez libérateur à troquer le soupçon de prétention contre l’assertion joyeuse : se dire qu’on réalise une piece of art, peu importe sa valeur artistique intrinsèque, c’est tout de même mieux que se sentir piece of shit.

En bonus, la photo de référence : Émilie Cozette photographiée par Christian Lartillot

Skillshare #01

Cette année, j’ai demandé au père Noël un abonnement à Skillshare, sorte de YouTube dédié au dessin, design et autres pratiques créatives, qui  rémunère (un peu) les créateurs des tutoriels. La plateforme permet en outre de voir les réalisations des autres étudiants et de montrer les siennes (même s’il semble y avoir peu d’échanges ; c’est dommage).

Logo Skillshare

Désireuse d’apprendre à me servir de Procreate et attirée par le style de ses illustrations, j’ai commencé par le tutoriel de Jarom Vogel. Il y a manifestement à boire et à manger sur la plateforme, mais là, c’est du tuto de compét’ : bien pensé, bien filmé, bien monté, il mêle prise en main technique et astuces de pro.

Ce luxe du split screen, avec d’un côté la capture écran et de l’autre la vision du dessinateur…

J’ai suivi toutes les étapes et, au terme de nombreux allers-retours entre Skillshare et Procreate, j’ai obtenu ma première illustration avec ce logiciel. On n’en est pas au même niveau de détail, mais je suis plutôt contente du résultat, compte tenu de mon peu d’habitude à dessiner des êtres humains – sans même parler de les styliser.

Skillshare encourage les étudiants à partager leur processus en même temps que l’image finale ; c’est assez génial, en effet, de comprendre comment une image s’est faite. Malheureusement, la plateforme semble buguer et a effacé tous mes textes pour ne conserver que les images. Je me suis donc dit que ce ne serait pas mal de tout garder chez moi, ici sur mon blog ; cela me permettrait en outre de voir mes progrès au fur et à mesure de l’année.

 

On commence par quelques croquis pour trouver l’inspi. L’illustrateur préconise de jouer avec des formes géométriques pour le fond. Je pars sur un saut de chat Balanchine sur losange (vignette tout à gauche). En détaillant le croquis à plus grande échelle, je dessine spontanément un chignon banane, qui donne un air de martienne à ma danseuse. Bof. J’essaye une chevelure détachée et stylisée, qui donne plus de volume… et c’est alors le corps qui commence à en manquer, d’où l’ajout de la jupe, pour contrebalancer – laquelle jupe, masquant le tracé des cuisses, rend caduque le losange, remplacé par un cercle. On y est, on a le croquis de base (avec un regard qui fait peur, on fait ce qu’on peut).

Passage en couleurs, en aplats (pas encore d’ombre ou de texture) :

Ajout d’ombres (sur les bras, sous la jupe), de plis à la robe et d’un léger effet de texture granulaire (peut-être trop discret par rapport à la taille de l’image) :

Avec l’ajout des détails vient la valse des hésitations. C’est la magie et la malédiction du numérique : on peut toujours activer et désactiver un calque, le dupliquer pour le modifier légèrement, et ainsi hésiter entre mille combinatoires, jusqu’au moment où on ne voit plus rien et où il faut demander l’avis du public (merci, JoPrincesse). Parmi les tentatives non retenues figurent la transparence de la robe (qui rend plus lisible le mouvement de la danseuse, au détriment du mouvement de l’image) et l’ajout de flammèches de feu, sur le modèle des nuages de Jarom Vogel, comme si la danseuse perforait le soleil (mais on perd l’impact du mouvement).

Please Like Me

J’ai dit en mai combien cette série m’avait marquée. C’est la première fois que l’errance d’un personnage velléitaire avec zéro centre d’intérêt ne me conduit pas à l’exaspération (j’ai une grosse intolérance face au gâchis ; autant dire une phobie). Certes, j’ai eu envie de secouer Josh à chaque fois qu’il échouait à manifester le minimum d’empathie qui l’aurait sauvé lui et ses amis, mais j’ai ressenti plus fort encore sa détresse – son cycle éternel de tristesse et d’humour : l’humour pour contrer la tristesse avant qu’elle ne coagule en amertume.

Parmi les dialogues hyper bien écrits, voici quelques répliques qui m’ont fait rire parfois, sourire triste et vrai souvent. Certaines (je ne dirai pas lesquelles) avec une drôle de résonance.

Moodboard 06.20

Juin, mois de transition vers une normalité retrouvée ou réinventée. Je reprends un rythme qui n’a en réalité jamais existé, accéléré, ralenti, distordu. Sans métro ni concert, tout le monde est à la fois plus loin et plus disponible. On rattrape, on rattrape : le goûter de fête des mères est en même temps l’anniversaire de ma tante, de son mari et de ma grand-mère. Les cadeaux fusent ; je récupère même celui que ma cousine m’a fait pour Noël, qui n’était pas arrivé. C’est vraiment un drôle de temps concaténé.

Juin a vu le premier jour de travail en présentiel depuis des mois, puis le dernier jour de télétravail. Je n’ai toujours pas rallumé mon second écran, ne m’étant pas encore réhabituée au gigantisme du principal après des semaines sur portable.

La boulangerie à côté du bureau a changé de propriétaire. Le monde d’après, c’est comme le monde d’avant, mais sans les pavés brie-miel-tomates séchées.

“Le télétravail n’est pas la politique de l’entreprise.” L’entreprise refuse que l’on continue à distance, même à mi-temps ; je refuse de prendre le métro, définition par excellence du “lieu clos et mal ventilé” où auraient eu lieu la plupart des contaminations. Je crois que je crains moins de tomber malade que, tombant malade, de ruiner la nécessité des semaines de confinement – je ne peux pas prendre le risque de les avoir mal vécues pour rien. Pour une décision absurde qui plus est : sans client en face à face, nous pouvons tout à fait continuer à télétravailler, et laisser circuler ceux qui ont une nécessité réelle à le faire.

Il semblerait qu’on ne puisse être qu’inconscient ou inutilement précautionneux ces temps-ci ; j’ai du mal à savoir où placer le curseur. Quelle est la cohérence de faire désinfecter les locaux à fond si c’est pour faire venir les gens en métro et faire tourner la climatisation ? La cohérence m’est nécessaire ; je cherche à la maintenir même si je dois pour cela me prendre la tête et me compliquer la vie. Je m’entête, c’est absurde et c’est mon garde-fou contre l’absurdité. Si je cède maintenant, les efforts qui précèdent n’ont plus de sens, et je ne crois pas avoir l’aplomb psychologique pour me le permettre en ce moment.

On me refuse le télétravail à mi-temps- refus absurde d’une proposition censée ? Tête de pioche, je refuse de venir en métro. De refus en refus, juin s’est fait le mois du vélo : il y a la traversée épique de Paris avec mon VTT à la roue arrière un peu dégonflée pour retrouver ma princesse avec un an de plus, l’ivresse des pavés à minuit passé et la toute fin du boulevard de l’Hôpital à pieds vers une heure du matin ; il y a la fierté d’avoir monté (à l’envers, puis à l’envers de l’envers et enfin à l’endroit) un panier sur le vélo de ville de ma grand-mère qui, à 82 ans, juge plus prudent de ne plus monter dessus et me le prêtedonne ; il y a la déconfiture de la roue crevée et la semaine épique des Vélib’ absents, cassés, bugués, qui m’a laissé les cuisses explosées et des courbatures terribles sur l’avant des tibia, le jour où, énervée de trouver toutes les stations ou vides ou mal loties, je suis partie travailler à grandes enjambées précipitées, lesquelles ont davantage entretenu la colère qu’elles ne l’ont purgée.

Genou égratiné, casque de vélo à côté
Retour à l’enfance (je ne suis pas tombée, je suis juste remontée à vélo un peu précipitamment, m’égratignant sur la clé de l’antivol)

Il y a le plaisir de retrouver l’élan d’un corps de ballet quand, avec tous les cyclistes, on s’élance en meute après un feu rouge, et les gaz d’échappement dont on se passerait bien, les feux infinis qui reposent les cuisses mais coupent l’élan – feux que moins de cyclistes brûlent maintenant que j’ai découvert la signification des tout petits panneaux avec leur vélo et leur flèche orange. Il y a le petit frisson de la vitesse quand je descends sur les quais après quai de la Râpée et celui, absent, de l’émerveillement de longer les beaux immeubles de bord de Seine, que j’avais pourtant éprouvé en décembre, quand les grèves m’avaient pour la première fois fait tenter le trajet à vélo. Il faut si peu de temps pour que le déplacement laisse place au trajet, et que l’habitude se referme sur nous en couloir, nous faisant circuler dans une ville à nouveau étriquée.

Puis il y a l’autre versant de l’habitude, la discipline née de la routine, qui me fait dérouler le tapis de yoga tous les matins ou presque. La première fois que j’ai essayé au lever, ma cuisse s’est trouvée marquée d’une longue griffure – la coordination avant le petit-déjeuner, ce n’est pas ça (pour tout dire, même me doucher avant le petit-déjeuner, c’est compliqué). J’ai récidivé (avec Adriene les jours de télétravail, seule en 5-10 minutes quand j’avais moins de temps) et il est rare maintenant que je ne commence pas la journée à quatre pattes par un cat-cow, surtout quand je peux attraper un rayon de soleil, le visage levé (cow)(cat, c’est le chat d’Halloween qui fait le dos rond).

J’ai encore du mal à distinguerdoser la répétition qui donne la discipline (puissance d’expansion de son être) et le rituel qui enferme, rétrécit (rabougrissement de l’être dans le confort à courte vue). Je n’arrive pas à deviner les limites de l’une et l’autre, savoir quand l’une bascule (vire) dans l’autre, et mes moments d’enthousiasme et d’abattements demeurent comme étanches, la vie comme une suite de points que mes yeux ne parviennent pas à fondre en une ligne à suivre.

À défaut d’unité, l’étanchéité me garantit quelques capsules d’enthousiasme, plus faciles à partager. Par exemple…

– Pourquoi tu ne pourrais pas venir chez moi, plutôt ?
– Tes fenêtres sont moches.

Mes fenêtres années 70 et leurs stores occultants t’emmerdent, Hugo, mais mes papilles te remercient : le shooting a été suivi de cacio e pepe – maison, s’il vous plaît !

Plein de bonnes choses parfois plus miamesques que saines : des Snickers glacés pour le goûter, des barres Pralinka hebdomadaires à la boulangerie près de chez Palpatine et, toujours chez le même dealer, des tronçons d’amandes caramélisées aussi doux à l’âme que durs aux dents…

… des cerises, chez Palpatine et au parc Montsouris avec C. lors d’un pique-nique vespéral. On n’a pas cessé de se répéter qu’on était bien là, dehors, dans l’herbe, et c’était vrai, même si j’ai eu du mal à me sentir présente à l’instant et à ma nouvelle amie. À défaut d’étoiles dans les yeux, j’en ai gardé du taboulé dans le sac…

… la tarte au citron meringuée de mon amie O., aussi délicieuse que magnifique (étonnamment peu sucrée pour une tarte au citron)(mais mon amie O. aussi est délicieuse et magnifique) lors d’une après-midi où j’ai vu double : venue pour rencontrer ses jumeaux, j’ai découvert que son mari a un frère qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau, tous les deux très très beaux, du genre à vous faire sentir bien lorsqu’ils sourient et qu’on ne sait plus très bien si ce ne sont pas les yeux qui auraient des fossettes et les bouches qui pétillent. Peut-être que la beauté va par deux : j’ai repensé aux jumeaux présents à l’enterrement de la tante de Palpatine, beaux comme des dieux grecs, mais vraiment, pas comme l’expression, pas des Roberto Bolle bien gaulés, peaufinés au burin et ciseaux de sculpteur, non : des beautés, des profils terribles, sculptés comme des falaises, par l’érosion des vents…

En parlant d’enterrement : nous avons dispersé les cendres de mon grand-père dans le jardin, sur le lierre (tiens, il y avait du lierre, là, à l’horizontale ?), près du cabanon à outils (où il était souvent fourré quand il n’était pas dans son bureau). On a retiré la boîte cylindrique du bureau où elle était stockée depuis août dernier – en fait d’urne, on aurait plutôt dit un étui pour bouteille de vin, un grand cru 1936. Après avoir mangé des petits-fours Picard, du gâteau, de la salade de fruits, papoté, rigolé comme des bossus en essayant de regonfler le vieux vélo de ma grand-mère, tout fait en somme pour repousser ce pour quoi nous étions venus, nous avons saupoudré notre grand-père sur le lierre à la tombée de la nuit. Ce n’était pas lyrique comme dans les films ; ce n’était pas tristement prosaïque comme je le craignais : c’était du blanc sur le vert, une couleur incongrue en été quand il ne peut pas neiger ; de la poussière, vraiment, comme si on avait fait des travaux dans le coin – un mini-gravas retenu par l’une des feuilles, comme un bourdon à l’intérieur d’une fleur. On s’est demandé s’il fallait arroser pour que ça rentre en terre, puis rien, on est rentré, sans se retourner. Cela ne m’a pas remuée, ne m’a rien fait, et c’était ça qui était bizarre : ce plus rien.

Juste avant de sortir, j’ai eu l’impression de le voir dans le fauteuil en cuir marron du salon où il s’affalait lors des rassemblements familiaux, nous regarder le dépasser et disparaître à la queue-leu-leu par la véranda, le sourire bien à plat, et la mimique de qui ne saurait en dire davantage, tendresse et tristesse tues dans un semblant de joie, tu parles d’un drôle de truc. En août dernier, il nous quittait ; en ce mois de juin, c’est nous qui le quittions.

Il n’est resté plus qu’un galet gravé, à mi-chemin entre la plaque du soldat mort au combat qu’on remet à sa famille et le savon artisanal des marchés de Provence – mais en fait même pas : il était au nom du crématorium, et pas de mon grand-père. Je crois que la boîte en carton décorée d’un coucher de soleil kitschissime a fini à la poubelle jaune.

Je me suis inscrite avec Melendili à l’atelier d’écriture en ligne de MelieMeliie, joliment nommé L’étincelle : quelques étincelles au milieu de pétards mouillés (j’y reviendrai dans un article dédié).

Splendeurs et misères du hibou vert : plus de 300 jours de Duolingo.

Plaisir retrouvé de retoucherbidouiller des images et de les poster sur Instagram – probablement grâce aux newsletters d’Anne-Solange Tardy que je lis avec plaisir, même si je ne fais pas le challenge auquel elles sont associées (one challenge a day basta). J’hésite moins à avoir la main lourde sur les retouches : il s’agit moins de tricher que de rendre ce que l’enregistrement trahit du regard…

Juin m’a nourrie d’une bonne dose de fiction, hors séries, souvent en me faisant gerbiller (= câliner pour les souris).

// Dans l’ombre de Mary (Saving Mr Banks) : j’ignorais que Mary Poppins était un livre à l’origine !

// Fifty Shades Darker : un poil moins mauvais que le premier volet, ce qui en fait en réalité un moins bon nanar // le couple d’acteur est toujours aussi fade, ça me fascine // tellement lisse et plat que c’en devient paradoxalement remarquable : Bambi et Ken, les plus beaux M. et Mme Tout-le-monde

// About a Boy : Hugh Grant et un mini Mr Spock

// Coup de foudre à Notting Hill a 20 ans et moi 31 // non seulement je ne m’en lasse pas, mais chaque visionnage me réjouit à chaque fois un peu plus // le pote de Hugh Grant est devenu comte de Dowton Abbey, je ne m’en remets pas

// Perfect mothers : la beauté de Robin Wright

// Les Évadés : il viendra s’amalgamer aux autres grands films de prison/d’évasion que je rechigne autant à voir qu’ils me transportent une fois la réticence passée // même en VF dans une traduction vieillie, ça balance

// Le Prénom : je déteste le théâtre filmé et, bien décidée à faire autre chose, je me suis fait avoir par une, deux répliques // pas mal, j’ai consenti, et j’ai regardé, et je me suis marrée // tous ces gens qui sont abonnés à Télérama et n’ont pas de télé…

// Cigarettes et bas nylon, sur ces femmes françaises tombées pour des soldats américains, qui s’en vont pour un pays dans lequel elles connaîtront des destins divers // j’ai aimé ça, justement, le divers // et aussi que cette femme coupée dans son élan ait poursuivi son désir de partir et se réinventer, même si ce n’est pas forcément plus facile de l’autre côté de l’Atlantique // ce n’est pas le rêve, pas même une désillusion : c’est l’entéléchie américaine // ramer mais pouvoir croire que ça peut changer

// Allied “I keep the emotions real. That’s why it works. “

// Casablanca : pour une fois, l’amour-passion recule devant la continuité d’un tendre compagnonnage, même si c’est pour ainsi dire hors champ, une fois que l’amour-passion impossible a fait son histoire // l’esthétique des yeux brillants de larmes dans le noir et blanc : le comportement larmoyant a-t-il pu être encouragé pour sa valeur chromatique ?

// Un Américain à Paris : pourquoi ai-je tant attendu pour le voir ? // plaisir de retrouver une musique sur laquelle j’ai dansé // Gene Kelly, l’antithèse sexy de l’angélique Fred Astaire // Leslie Caron : curieux, des bras si peu déliés quand on est si solide sur pointes

Pis des lectures, mais c’était trop long, alors j’en parle là.