Dark Waters

Dark Waters est un nouvel Erin Brockovich : on y suit Robert Bilott, avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques, prendre la défense des victimes de ces mêmes industries – d’abord pour rendre service à une connaissance de sa grand-mère, puis pour dénoncer un scandale d’une ampleur incroyable.

Les déchets polluants rejetés par DuPont près de l’agriculteur qui contacte Robert Bilott ne sont que la partie immergée de l’iceberg. Toute la chaîne de production du téflon se révèle toxique, cause directe de cancers et malformations pour les ouvriers et les habitants du coin… et peut-être bien au-delà : le générique de fin, qui clôture la rétrospective de vingt ans d’investigations et de procès, nous apprend que la molécule est présente chez 99% des êtes humains… D’un coup, on regarde bizarrement sa poêle, et on s’étonne que personne n’en ai asséné un grand coup sur la nuque des dirigeants de DuPont – ils savaient, et ont tout fait pour que ça ne se sache pas.

On ne peut que remercier Robert Bilott, joué par Mark Ruffalo, pour son travail et sa ténacité – un Hulk du barreau. La reconstitution de sa bataille juridique est passionnante à suivre : deux heures qui passent à la vitesse d’un gloups.

Bach, Glass et Iveta Apkalna à l’orgue

Bach, Fantaisie BWV 572
Le silence, les creux et les déliés que les oeuvres de Bach font entendre lorsqu’elles sont jouées au clavecin ou au piano sont immédiatement envahis dans ses pièces pour orgue. On a l’âme ascendante qui monte avec les tuyaux de l’orgue et ne redescend plus ensuite, relancée sous les voûtes ecclésiales, parcourant sans fin colonnes et ogives.

Glass, Music in Contrary Motion
Mouvement contradictoire… ou contrariant. La répétition semble toujours se défaire à contretemps, trop tôt ou tard tard, ce qui rend l’écoute mi-excitante mi-frustrante – un brin éprouvante. Il faut se concentrer pour que la fascination ne se désagrège pas en irritation. C’est agaçant dans toute la polysémie du mot : ça titille et stimule jusqu’à saturation des sens ; c’est un peu énervant de justement ne pas totalement l’être (énervant).

Bach, Passacaille et fugue BWV 582
Enterrement et mariage tout à la fois. La travée de l’église est dégagée ; le regard droit, lointain, planté, on sait qu’il endure parce qu’il n’en laisse rien paraître ; le héros est humain.

Glass, Dance no. 4
Une myriade de papillons fluo qui battent sur place, à la verticale et chacun à leur rythme leurs ailes de plastique.
Un flipper où la bille est balancée vers des voûtes d’église et se trouve coincée, bruyamment relancée entre la pierre et les décorations des colonnes, le score en asymptote.
Un collage d’étages de building, sans rue ni ciel à gratter, du verre et de l’acier, des fenêtres seulement, et pour seules touches de couleur : des téléphones qui sonnent en quiconque à qui mieux mieux, une symphonie de sonneries où il n’y a pas âme qui réponde.

Tout cela convoqué par une organiste qui aurait l’air inoffensive autrement, avec sa couronne de cheveux blonds et le col bénitier de sa combinaison verte qui lui descend dans le dos. Elle joue franc jeu en revenant après l’entracte avec une veste façon redingote à queue-de-pie à se damner – je veux la même.

Bach, Toccata, Adagio et Fugue BWV 564
Plein de passages qui se jouent avec les pieds !
Un adagio d’une douceur presque douloureuse.
Des notes soutenues comme un train ou un paquebot qui ne partirait pas (ce serait une voix que cela confinerait au cri).
Je ne sais plus si c’est là aussi que le plafond de la Philharmonie, creusé de petits carrés irréguliers, s’est mis à ressembler à une partition à trous pour orgue de barbarie.

Glass, Stayagraha, acte III, conclusion
Le Glass que je préfère : la répétition ne s’entend pas comme telle car elle déclenche une écoute hypnotique. Les modulations font que le son n’en finit pas de grandir, ça s’auréole et se réverbère – aurore boréale musicale -, et l’air n’en finit pas de rentrer dans mes poumons, la cage thoracique se gonfle et se confond avec les volumes vides des voûtes, on confine à l’aspiration mystique, dans un mélange synthétisé d’église et de science-fiction (j’ai toujours l’image superposée des synthétiseurs où les touches se colorent et de Rencontres du troisième type lors de la tentative de communication avec les extraterrestres).

Bach, Toccata et fugue BWV 565
La famille Adams à la messe. Ca dégénère en tempête divine, avivée par l’hybris, le génie et l’obstination qui continuent de se dresser au milieu de l’église, au sec, tandis que les rafales fouettent les vitraux – jusqu’à ce que le temps avec l’organiste fou perde la tête et que le soleil se mette à projeter des taches de couleur au sol et sur les murs, sans que cesse la tempête. Le grain, les notes, le ciel dégringolent. Personne ne gagne, tout le monde persévère.

Bach, Cantate BWV 208 “Schafe konnen sicher weiden”
Iveta Apkalna a le sens de la clôture et nous offre une fin de concert apaisante. Le bis nous ramène en effet des voûtes sur terre, et nous fait même sortir du temple : si les collines que la musique parcourt sont vues de l’intérieur, c’est depuis une fenêtre à carreaux croisés en losanges, un battant ouvert pour que l’esprit, la ritournelle (familiale ou communale) circulent, irriguent les collines alentours et que la nature vienne en retour élargir l’espace domestique – image de vie simple, non dénuée de spiritualité. Une fin ouverte, en somme.

Giselle au cinéma

Olga Smirnova et Artemy Belyakov

Grâce aux Balletomanes Anonymes, j’ai gagné deux places pour voir la Giselle de Ratmansky dansée par le Bolchoï et retransmise par Pathé Live. J’ai proposé à ma grand-mère de venir avec moi : Giselle est le tout premier ballet que j’ai vu, avec elle, à Garnier. Peut-être pour cette raison est-ce un ballet que j’aime particulièrement.

Pendant le premier acte, pourtant, je me dit que l’histoire est bien désuète, mi-mièvre mi-macho. On ne sait jamais trop quoi faire d’Albrecht qui omet de se présenter comme prince fiancé pour séduire la jeune paysanne : menteur ? séducteur ? amoureux ? inconscient ? Artemy Belyakov (le physique de l’emploi) prend le parti de la dissonance cognitive : lorsque la cour arrive et que sa promise menace de révéler sa véritable identité, il met le doigt sur sa bouche, comme si prince, mariage, tout cela était une farce et que, d’un chut, il pouvait tous les maintenir à distance de son amour d’adolescent pour Giselle . Il n’empêche : lorsque Bathilde, sa fiancée, marche d’un pas décidé vers lui, on a l’impression qu’elle va lui en colle une, en mère ou en fiancée, ça suffit les conneries. Bathilde partit avec Giselle vivre une vie saphique au château, elles vécurent heureuses sans maris ni enfants, fin du ballet. Le problème de cette fin alternative, c’est qu’elle supprime le second acte, qui légitime a posteriori le premier : la tromperie, les danses paysannes, la terre, tout cela n’a d’intérêt que par le contraste qu’il offre au second acte, resplendissant de pardon et d’esprit(s) – l’au-delà a besoin d’un deçà.

La spontanéité de ma réaction très XXIe siècle m’a fait prendre conscience d’à quel point la démarche de Ratmansky est pertinente. Plutôt que de chercher à moderniser le ballet, il plonge vers ses origines et le revitalise à la source. Il y a une part de reconstruction dans l’exercice, mais ce n’est pas le maître-mot : la lettre compte moins que l’esprit, et déchiffrer les archives lui est surtout utile pour s’inspirer, comprendre, piocher, agencer – du moins est-ce ce que je ressens comme spectatrice. La sensibilité de Ratmansky m’est plus intelligible que celle de Pierre Lacotte, par exemple, qui a avant lui entrepris semblable travail.

On peut jouer au jeu des 7 erreurs, relever plus ou moins méthodologiquement ce qui diffère de la tradition établie par altérations successives : la pantomime qui désigne les Willis par leurs ailes ou la diagonale de Giselle au premier acte ; les Willis en croix ; la tombe qui fonctionne comme un sanctuaire à chat perché, avec sa croix qui repousse les Willis comme l’ail les vampires, bras devant le visage pour s’en protéger ; ou encore ce passage musical bizarrement guilleret inséré au second acte… On peut aussi laisser tout cela coaguler pour que, sans blessure, le sang circule, et dieu alors que c’est vivant ! Le diagonale de Giselle me surprend au premier acte*, parce qu’elle diffère, oui, mais surtout parce qu’elle me prend de vitesse : quoi, cette longue liane lyrique, cette Willis qu’on voit venir dès le premier acte, est aussi capable d’une telle vitesse, d’une telle accélération ? Le souffle se coupe, la folie du personnage qui tourbillonnera au second acte se fait sentir – le vent annonciateur de la tempête.

J’avais beaucoup entendu parler d’Olga Smirnova, mais n’avais jamais compris l’intrérêt qu’elle pouvait susciter des quelques extraits que j’avais vus. Là, de la suivre pendant un ballet entier, c’est différent. Bientôt moi aussi je suis prise à sa beauté singulière, étrange, un peu dérangeante avec ses beaux yeux si éloignés l’un de l’autre, où l’on veut bien voir luire la folie latente de son personnage. Sa danse n’est plus une question de lignes mais d’articulations : son cou à lui seul provoque l’émotion. Qu’elle avance le menton précautionneusement et c’est une biche, un petit animal sauvage, une adolescente émue de désir et une madone tout à la fois – vulnérable, mais pas fragile. Mais vulnérable : un organe qui palpite entre les mains amoureuses du chirurgien lors d’une opération à coeur ouvert, le même coeur qu’on devine sous une peau diaphane, le visage d’une mariée à peine visible sous son voile, et le regret qui se dessine derrière le linceul.

Au second acte, la nuque se coule dans la gestuelle des Willis ; c’est le pied qui prend le relai en se faisant caresse sensuelle – et non pas le pied mais la cheville et la pointe, ce bout de pied qui n’existe que par la magie d’une demi-pointe, laquelle n’est pas ici escamotée comme transition vite fait vers une pointe plus illustre, mais exhibée au contraire : c’est de là que nait tout à la fois le moelleux et la vivacité de la pointe, maniée avec une infinie délicatesse parce que tranchante. Et c’est d’une beauté… Les petits ronds de jambe à la seconde en particulier m’enchantent ; j’ai l’impression de les découvrir : ceux sautés sur pointe au premier acte (sans alterner avec des attitudes) préparaient donc à voir ceux du second, presque davantage soulevés que sautés, battements d’aile de colibri, véritables palpitations qui font soupirer le tulle vaporeux…

Je me laisse complètement envoûter par ce corps délié, jusqu’à me laisser prendre de surprise quand il se met à voler et traverse la scène, porté au vu et au su de tous par Albrecht, mais volant pourtant et entraînant le porteur avec lui. Je suis happée et ne songe pas, sur le moment, à me préoccuper de thématiques telles que le sacrifice, le pardon, et cherche encore moins à savoir s’ils sont davantage chrétiens ou romantiques. Des jours plus tard, seulement, je comprends pourquoi tout le monde fait un foin de la disparition de Giselle, non pas dans sa tombe mais dans un parterre d’herbes et de fleurs. Je n’avais pas compris sur le moment que le remords, l’amour et le pardon dispensaient Giselle d’errer dans les limbes de la vengeance ; Albrecht ne la ramène pas à la vie, du moins lui épargne-t-il du cette demi-mort. Évaporation du spectre. Je ne l’avais pas compris sur le moment : la compréhension intellectuellement articulée était superflue, tant l’intelligence était à même les corps, articulée dans les corps sans avoir besoin de l’être en mots.

C’était un dimanche. Le lendemain, à la barre, je me suis spontanément concentrée sur mes sensations, sur le détail du mouvement, sans pour une fois m’obnubiler sur sa force ou son amplitude : Olga Smirnova et Alexeï Ratmansky m’avaient rappelé qu’une arabesque à 45° pouvait être d’une poésie folle. Alors que j’essayais tant bien que mal de suivre un exercice de fondus et relevés plein de détournés, plus occupée à essayer de ne pas faire n’importe quoi qu’à y mettre “de l’artistique”, le professeur m’a complimentée en passant à côté de moi. À se faire régulièrement, donc : une petite cure d’Olga Smirnova.


* Même surprise-excitation que lorsque Natalia Osipova s’était lancée dans un manège à la place des fouettés dans Le Lac des cygnes. Il m’a fallu regarder la diagonale trois ou quatre fois de suite, plus tard, pour commencer à entrevoir comment elle était structurée et comprendre l’effet qu’elle produisait…

Amusement à l’entracte : parmi les Willis qui marquent sur le plateau, je reconnais une jeune danseuse que je suis sur Instagram.

Bulles de BD, 2019 #10

Un petit goût de noisette 2 – et de fruits rouges, de Vanyda

Suite et variation d’Un petit goût de noisette. J’aime toujours autant. La sensibilité aux relations-sans-noms, aux spectres qui surgissent dans le continuum bien plus varié de ce que l’on borne par amitié-amour-couple-plan cul ; les regards, les attentions ; et ce qui n’advient pas comme ayant autant d’importance que ce qui est, sera ou a été.

Le jour où le bus est reparti sans elle, de Baka, Marko, Cosson

Une jeune femme un peu anxieuse part pour un stage de méditation et, à un arrêt, le groupe repart sans elle : commence alors une jolie illustration de ce que l’on peut attendre de la méditation, en-deçà au-delà de la hype bobo-bio associée, qui peut continuer à nous faire passer à côté de la vie tout simple, tout bête, toute belle, ses rencontres improbables, hérissons dans le soleil matinal et poêlées de légumes qu’on se découvre savoir cuisiner. Pas de révélation, donc, mais plein de jolies paraboles pour nous enjoindre à ne pas en attendre et seulement vivre dès à présent. Cela se lit comme on reçoit un rayon de soleil hivernal sur la joue.

(Mention spéciale pour la séance où notre héroïne s’entraîne à ne penser à rien : lorsque le calme commence enfin à s’installer, une forme émerge dans son esprit, triangulaire… qui n’est autre qu’un profond désir de croissant aux amandes XD).

Harry est fou, de Rabaté

Mignon, sans prétention, un peu téléphoné. Cela ne me donne pas forcément envie de lire l’œuvre de Dick King-Smith, dont la bande-dessinée est adaptée.

Comment je me suis fait plaquer… et autres histoires d’amour extras et ordinaires

Déçue par ce recueil de nouvelles dessinées, je préfère n’en retenir que la parenthèse nocturne de l’Éros de Keussel et la jolie parabole Ja-loup de Lucile Gomez (dont j’aime décidément les envolées poético-humoristiques sinueuses).

Ma vie d’artiste, de mademoiselle Caroline

De la vocation aux coulisses peu reluisantes du métier, cette bande-dessinée retrace le parcours d’illustratrice de l’auteure. L’ironie systématiquement dégainée contre l’amertume ne la masque qu’à demie, et la fatigue finit à son tour par gagner le lecteur – un parcours de lecture au final assez similaire à celui Quitter Paris.

La trouvaille vraiment sympathique de l’album consiste dans les différents styles adoptés par l’illustratrice pour rendre compte des différentes périodes de son parcours, depuis le crayonné en noir et blanc, puis crayons de couleurs de l’enfance, jusqu’aux aplats monochromes numériques de sa pratique actuelle, en passant par le dessin sur fond noir, présenté comme un tic d’étudiante en art, le dessin vectoriel pratiqué un temps sous un autre pseudo, et l’aquarelle d’une certaine maturité – choix auquel je me serais bien arrêté pour sa délicatesse, avant que cela ne devienne un peu criard.

Olympia, de Vivès, Ruppert & Mulot

Mission impossible, deuxième opus, pour le bad girls band de La Grande Odalisque. C’est toujours de l’action grand guignolesque, avec des nanas badass et un sens de la répartie casual-killer que Tom Cruise et Bruce Willis réunis jalouseraient : oubliable et plaisant, parfaitement.

Ciné d’août, 2019

Parasite, de Bong Joon-ho

Dix petits nègres coréen et bouffon, Parasite passe de la farce potache à l’escroquerie au jeu de massacre dans une parfaite continuité, un monde sans couture aussi lisse que la maison d’architecte dans laquelle se déroule ce quasi huis-clos. Je craignais d’avoir peur ; j’ai plutôt ri (même si je me suis recroquevillée une ou deux fois sur mon siège pour faire bonne mesure et ne pas attraper la manche d’Ethylist).

Avant la séance, essayant de trouver dans la salle vide deux sièges contigus qui ne grincent pas : “Mais c’est toi qui les fais couiner.”

Les Faussaires de Manhattan (Can you ever forget me?), de Marielle Heller

La faussaire, c’est Lee Isreal, auteure (réelle) mal en point qui se met à enrichir la correspondance de romanciers célèbres de lettres de son cru : les bibliophiles n’y voient que du feu ; elle peut à nouveau payer son loyer de sa plume, aux dépends assez délectables d’une communauté qui ne l’a jamais vraiment lue. Alcoolique et mal-aimable, notre anti-héroïne a pour seul ami un dandy vieux fou vieille folle, lui aussi alcoolique : un parfait acolyte. Leur tandem est parfait, tout comme le film, un bon petit kiff qui mine de rien fait beaucoup de bien à se concentrer avec moult rides sur autre chose que la séduction, le pouvoir, la gloire ou la beauté.

So long, my son, de Wang Xiaoshuai

La bande-annonce avait quelque chose des Éternels : rien d’autre qu’une fresque chinoise, en réalité, mais cela a suffi pour implanter en moi un a priori positif. Puis j’ai lu chez Palpatine que c’était fort réussi “pour ceux qui aiment prendre le temps des sentiments”, alors je suis allée m’enfermer trois heures juste avant de partir pour rejoindre ma grand-mère dans ses premiers jours de veuvage. Ce sont moins les sentiments qui infusent que les non-dits, mais il y a de ça, de ces solidarités mystérieuses, évidences rentrées et persévérances au long cours qui nimbent de beauté ceux qui les endurent. On pourrait jeter tout un tas de mots à la tête du film, résilience, identité, trahison, pardon, amour, culpabilité, absence et deuil qu’on n’en aurait rien dit – même si cela réactivera probablement des émotions diffuses chez ceux qui ont pris le temps de le vivre dans une salle.

Trois heures, c’est à la fois très long et très court pour narrer trois décennies et deux familles, intriquées depuis la naissance simultanée de leurs fils. Je ne suis pas bien sûre duquel meurt au début du film, ou plutôt, je vois bien quel enfant mais je ne suis plus sûre de quelle famille, et le film n’aide pas : les scènes se succèdent sans que les retours en arrière ou les ellipses temporelles soient signalés comme tels. Le scénario joue en outre de la confusion sur l’identité de l’enfant devenu grand : est-ce le même qu’on a vu enfant – auquel cas c’est l’autre famille qui a vécu le deuil, et celle-ci ne souffre pas de l’absence mais de culpabilité ? Ou est-ce un enfant adopté, voire l’autre enfant échangé ? “Ce n’est pas notre Xingxings” : les parents ne reconnaissent-ils plus l’enfant qu’ils ont éduqué ou n’est-ce vraiment pas leur enfant biologique ? J’aurais aimé appuyer sur pause et rembobiner jusqu’à la scène qui aurait dissipé une partie de mes interrogations : revoir quel couple, à l’hôpital, s’évanouissait flou à l’arrière-plan sur la mort de leur enfant ; quel couple, au premier plan, s’arrêtait à distance du chagrin de leurs voisins. Évidemment, c’était impossible : j’ai bien mis la moitié du film (soit une heure et demie, tout de même) avant d’arrêter mon interprétation, définitivement confirmée dans le dernier tiers. La lenteur des plans, soudain vidés des mille hypothèses contradictoires testées à toute allure en essayant de ne louper aucun nouvel élément (et en revoyant tout à chaque instant à la lumière de celui-ci), la lenteur s’est alors mise à surgir comme telle, et il m’a fallu un temps de réadaptation : poursuivre était-il vraiment nécessaire ? On se rend compte à la fin que ça l’était : il fallait boucler la boucle, revenir à l’origine des cheveux blancs, pour que le destin se referme et que la vie se rouvre aux possibles, à une continuité qui ne soit plus simplement endurance. Sourire enfin : “après tout, on a encore peur de mourir”. Encore quelque chose à vivre.

Je promets d’être sage, de Ronan Le Page

Après les faussaires de Manhattan, voici les faussaires du musée de Dijon. Le drame l’a entièrement cédé à la comédie, et l’on s’amuse ce qu’il faut en compagnie de Léa Drucker (j’aime beaucoup la palette expressive de son visage) et Pio Marmaï (abonné à la même partition que Hugh Grant, dont il constituerait un équivalent latin : le mec perpétuellement étonné qui s’en prend conséquemment plein la tronche ; loose ou bonheur incongru, tout lui tombe toujours dessus, et ça patauge, pour notre plus grand plaisir)(ou presque, mon plus grand plaisir restant attaché au charme britannique).

Après les faussaires de Manhattan, voici les faussaires du musée de Dijon. Le drame l’a entièrement cédé à la comédie, et l’on s’amuse ce qu’il faut en compagnie de Léa Drucker (j’aime beaucoup la palette expressive de son visage) et Pio Marmaï (abonné à la même partition que Hugh Grant, dont il constituerait un équivalent latin : le mec perpétuellement étonné qui s’en prend conséquemment plein la tronche ; loose ou bonheur incongru, tout lui tombe toujours dessus, et ça patauge, pour notre plus grand plaisir)(ou presque, mon plus grand plaisir restant attaché au charme britannique).

La Vie scolaire, de Grand Corps malade et Mehdi Idir

Oh la blessure… s’exclament élèves comme profs lorsqu’une remarque atteint de plein fouet l’un de leur pair – manifestement l’équivalent de “cassé” pour la génération post-Brice de Nice : le parler jeune vieillit vite. Grand Corps Malade et Medhi Idir sont manifestement sans âge : ça vanne jeune et juste, sans que ça se veuille jeune et que ça fasse vieux ; mieux encore : la vanne vaut répartie. Le mélange des niveaux de langue est formel, le monde des adultes se reflète dans celui des ados dont ils ont la charge ; tout le monde en prend pour son grade – à un rythme tel qu’on n’a plus le temps de compter les doigts de nez ou d’honneur au politiquement correct. Le casting dépote, à la mesure des répliques. Après Les Patients, La Vie scolaire confirme le tandem Grand Corps Malade et Medhi Idir comme excellents réalisateurs de comédies sarcastiques, option vanne-slam.

Mention spéciale pour le générique, qui fait défiler les noms en chair et en os, en vignettes animées façon photos de classe : on retrouve les acteurs, évidemment, mais aussi les équipes techniques, des électriciens aux post-productrices (avec leur banderole “On verra ça en post-prod” parce qu’il n’est jamais trop tard pour vanner).