Sir

Sir est une non-histoire d’amour. Il n’y a pas d’amour pré-établi à des obstacles que les amants devraient surmonter (ce n’est pas un Roméo et Juliette à l’indienne, séparés par leur caste), mais deux êtres qui découvrent entrer en résonance dans l’espace qui les sépare.

Ashwin vient d’annuler le mariage avec sa promise, qu’il ne peut aimer avec la même flamboyance que celle-ci, déjà tombée en d’autres bras plus démonstratifs. Il rentre chez lui, où se trouve Ratna, domestique engagée par sa mère pour le couple qui ne sera pas. Ashwin se replie sur sa peine ; Ratna reste en retrait, dans l’obéissance discrète que son rang lui commande. On a  pourtant là de sacrés tempéraments, entre Ashwin qui, aussi respectueux des traditions indiennes soit-il, a fait sa vie comme auteur aux États-Unis, et Ratna, qui entend user de sa liberté de jeune veuve pour se former à la couture et devenir créatrice de mode, dès qu’elle aura rassemblé l’argent nécessaire.

Le verre d’eau est peut-être le meilleur exemple du degré de servilité, qui empêche toute idylle : lorsque Ratna sert à boire, c’est en apportant un verre d’eau sur un plateau, dont “Monsieur” ou l’invité à qui il est destiné, ne boit souvent qu’une gorgée avant de le reposer sur ce même plateau, toujours tenu par Ratna, qui repart alors en cuisine, s’efface. La distance d’employé à employeur ne se franchit pas ; tout juste se rétrécit-elle lorsque Ratna s’enhardit à dire à Monsieur que la vie ne s’arrête pas après un mariage annulé, pas plus qu’après le décès de son époux, contrairement à ce qu’on avait voulu lui faire croire.

Il ne peut y avoir d’histoire entre eux, et il faut toute la délicatesse et la patience de Rohena Gera pour faire le récit de cette non-histoire, pour que la distance entre eux peu à peu se fasse sentir comme telle, qu’elle vibre de présence partagée. Ce sont des riens, un regard, une attitude, Ratna qui, contrairement à la plupart des serviteurs, ne prend pas ses aises lorsque Monsieur est absent, ne met pas la climatisation en marche, ne regarde pas la télé sur le grand écran ; Ashwin qui demande à un ami de venir dîner chez lui plutôt qu’au restaurant parce qu’il se soucie que Ratna n’ait pas préparé le dîner pour rien ; le bruit des bracelets de Ratna lorsqu’elle met la table ; l’approbation de Monsieur lorsque Ratna lui demande l’autorisation de s’éclipser en journée pour aller prendre des cours de couture, et qui de passivité s’enhardit en sollicitude, lorsqu’il lui dit que le colis qu’il a commandé et qu’elle a réceptionné est pour elle : une machine à coudre comme elle n’aurait pas pu s’en offrir.

On se doute depuis un moment de l’inclination d’Ashwin sans rien savoir, au fond, de celle de Ratna, lorsque le geste survient, qui scelle l’intimité : il lui attrape le poignet, la retient – sans violence, ou plutôt comme l’écrit François Jullien dans son livre sur l’intime*, avec une violence qui mise sur le consentement de l’autre, et qui là se découvre, dans le trouble de Ratna, d’une beauté, vous n’imaginez pas.

Intimes, il ne peuvent l’être qu’à l’abri du monde, dans l’appartement de Monsieur ; et le lien qui se devine de l’extérieur n’y a pas sa place, moqué lorsque, à la fin d’une réception, Monsieur se rend dans la cuisine où mangent enfin les domestiques, pour s’enquérir auprès de Ratna s’il doit l’attendre – un renversement, une inflexion sociale qui la fait passer pour une traînée. Une attention pour Ashwin, une humiliation pour Ratna. Et un scandale potentiel pour la famille, qui accepte alors que le fils retourne aux États-Unis. Lors de l’entrevue fatidique, il reconnaît et corrige son père : I don’t sleep with her, but I am in love with her.

L’anglais et le bengali alternent sans que l’on s’en rende toujours immédiatement compte – on lit toujours les sous-titres et on s’aperçoit que l’on comprend depuis un moment. Le bilinguisme joue sa part dans l’élaboration discrète de l’intime, la langue sociale refluant devant celle des racines, l’anglais devant le bengali, jusqu’à l’ultime substitution lorsque, au téléphone, un soir après avoir obtenu un emploi chez une créatrice de mode qui en pinçait pour Monsieur, sur sa recommandation donc, elle le remercie et pour la première fois se retient de l’appeler Sir. Comme il le lui avait si souvent demandé, comme elle peut enfin s’y risquer, elle l’appelle, hésitante, par prénom : Ashwin – et l’on entend le nom de l’être aimé.

Le film se termine ; une autre histoire, une histoire tout court, peut commencer. L’amour, proche, palpable, a été tenu à distance : comme horizon, il donne au film son sens, sa direction – un élan, un espoir ; intrusif, entier, il aurait fait écrouler le fragile abri qui donne à sentir autre chose : l’intime qui, indépendamment de toute relation sociale, indépendamment du pathos qu’il interdit, relie deux êtres au plus profond d’eux. C’est, sur le fil de l’émotion, sans y céder, d’une grande beauté.

Mit Palpatine

* Le film m’a donné envie de reprendre cette lecture trop vite et depuis trop longtemps interrompue… Il n’est pas impossible qu’elle colore ces dernières chroniquettes.

Fidèle à Louis même

Depuis Le Redoutable, Louis Garrel semble s’être découvert une fibre comique, qu’il exploite maintenant comme acteur-réalisateur de L’Homme fidèle. Entendons-nous : la photographie est toujours très Nouvelle Vague ; lorsqu’on voit Laetitia Casta en pull blanc à col roulé et lui-même attablé à la table d’une brasserie parisienne, on dirait que le smartphone, éteint et aligné avec les couverts comme s’il en était un, a été incrusté dans une séquence de Rohmer. La dynamique des scènes, en revanche, est tout autre. Elles s’enchaînent avec une précision qui se ferait passer pour de l’étourderie – un rythme qui fait écho à la désinvolture propre à Louis Garrel, ici au service d’un personnage de bonne composition se faisant balader par la gente féminine (et sa progéniture).

De ses deux amants, Marianne a préféré Paul à Abel (Louis, donc) pour élever son fils ; mais voilà que Paul meurt : l’histoire peut reprendre. Pour faire bonne mesure triangulaire, on ajoute Ève, la petite sœur de Paul, qui crush sur Abel depuis des années, et que lui ne calcule pas – enfin pas comme ça. Pour éviter de se le faire piquer, Marianne le jette dans la gueule du loup, qui, complètement cristallisée, vole en éclat : Ève pensait à Abel lorsqu’elle faisait l’amour avec d’autres hommes ; mais maintenant qu’elle est avec lui, à qui penser ? Et Abel de ne penser qu’à celle qui, une fois de plus, s’est dérobée, mais cette fois-ci pour mieux se faire rattraper. Même sans trop apprécier Laetitia Casta et Lily-Rose Depp, c’est léger et (im)pertinent ; ça coule comme de l’eau, et on sourit à l’absurde qui, de l’amertume de la vie, fait sourire sucré, avec panache : un panaché, garçon !

Mit Palpatine

Asako

Attention, cette chroniquette est un spoiler géant.

Des pétards éclatent autour d’eux lorsque Baku croise le regard d’Asako : c’est le coup de foudre. Quelques temps plus tard, le jeune homme disparaît sans prévenir. Lorsqu’il revient, il avertit qu’il disparaîtra probablement à nouveau dans le futur, mais promet de toujours revenir, même si cela prend plus de temps. Au bout de quelques années d’absence, tout de même, Asako s’est remise à vivre sa vie, a déménagé et se retrouve un jour nez-à-nez avec Baku… en réalité Ryôhei, un jeune homme qui lui ressemble à s’y méprendre (et pour cause, il est joué par le même acteur). Lui tombe amoureux ; elle, bat en retraite ; il insiste et cela advient : il se mettent ensemble, vivent ensemble et partagent des moments dans la  récurrence desquels se devine et s’installe l’intime, ce lien discret qui s’oublie et se renforce au quotidien.

Un jour, Baku réapparaît… sur les murs de la ville : il est devenu la starlette du moment. Lorsqu’Asako, alertée de sa présence par deux collégiennes fan girl, traverse le parc d’un pas décidé, je suis persuadée qu’elle va le retrouver et lui en coller une. Que nenni : elle le manque et lui fait de grands signes de bras alors que la voiture s’éloigne. Un signe d’adieu pour elle ; de retrouvailles pour lui : il débarque peu après, déclare être revenu comme promis et lui tend la main sous le nez de Ryôhei. En un instant, Asako renvoie la vie qu’elle s’est construite au statut de parenthèse et repars avec Baku.

Je suis déçue ; le scénario me déçoit. J’essaye de trouver une certaine beauté à cette forme de destin, mais le c’était écrit ne me satisfait guère. Encore une fois, l’amour-passion l’emporte sur l’amour-intime – l’intensité de l’amour fantasmé indépendamment de son objet, sur l’infinie tendresse, diffuse, qui sauve de soi. Je ne suis pas la fille sur laquelle on fantasme ; je suis celle avec qui l’on vit. Et je n’y peux rien, je ne comprends pas la fascination pour l’amour-passion ; je la conçois mais je ne peux pas, je ne veux pas la comprendre. À chaque fois qu’un personnage de fiction embrasse cette voix-là (et c’est souvent le propre du personnage de fiction), je ne peux pas m’empêcher d’être agacée ou déçue ; cet Autre fantasmé, je le perçois instinctivement comme une menace – qu’elle soit leurre ou rivale, d’ailleurs.

Mais voilà qu’intervient le retournement du retournement : Asako prend soudain conscience que Baku, à qui Ryôhei jusque-là ressemblait, ne ressemble pas Ryôhei. La référence s’inverse. Asako, renvoyant Baku, escalade seule la digue d’un bord de mer que l’on ne verra pas : l’amour-passion reflue devant l’amour-intime, affolé d’avoir perdu son sujet, ne pouvant se satisfaire de cet objet de substitution, un fantasme de magazine dont elle ne sait au fond plus rien. Asako s’est trompée, et l’erreur n’est pas réparable : elle force son chemin auprès d’un Ryôhei qui ne veut plus la voir. L’erreur est belle, pourtant, d’un point de vue narratif : dans le moment même où elle le brise, elle prouve que l’amour vécu n’a pas été rêvé ; c’était réel parce que cela ne l’est plus. Quelque chose s’est éprouvé là et s’est brisé : la confiance amoureuse supporte encore moins bien la preuve que le doute, qu’elle rend permanent, insoutenable. Assurément, Asako aime Ryôhei mais, n’ayant pas parié sur lui aveuglément (c’est-à-dire avec confiance) comme lui sur elle, Ryôhei se trouve condamné à se savoir un second choix – non plus chronologique mais absolu, en quelque sorte. Tout ça pour avoir initialement confondu coup de foudre et coup de pétard – mouillé.

Une affaire de famille

(un film  d’Hirokazu Kore-eda)

Un homme embarque une gamine enfermée dehors, seule sur le balcon d’un premier étage. Il l’emmène, et nous avec, dans sa famille de bric et de broc : la grand-mère n’a qu’une petite fille, qui travaille comme écolière dénudée ; un peu plus âgée qu’elle est l’amante de l’homme qu’on a d’abord croisé, qui ne parvient pas à se faire adopter par le jeune garçon qui a pourtant l’âge d’être son fil et devient peu à peu le grand frère de la petite fille enlevée-recueillie. Ils ne se sont pas vraiment choisis, mais ils se sont attachés dans un mélange d’indifférence et d’extrême générosité, liés par les larcins dont ils vivent, vivotent, dans la râlerie et la bonne humeur.

De chapardage en vol de shampooing, il ne se passe pas grand-chose, mais tout tient là, dans l’espace minuscule de la maison squattée-partagée, et l’intimité qui se crée et les rassemble en les opposant à l’extérieur, ceux qui paient leurs courses ou taisent la disparition d’une enfant non désirée. Tout tient là, et de manière fort précaire comme la fin du film le laissera apparaître, dans la dislocation, mais c’est une précarité qui n’est finalement pas pire que le triste ordre en retrait duquel elle se tient, plus moral peut-être mais sous doute moins éthique. Tout tient là, dans les yeux et les cheveux noirs de cette enfant à croquer, comme on dit – mais là, on le pense -, qui vous mord le cœur de choupitude abandonnée et requinquée. Yuri, quand j’y pense, c’est à une lettre près et en beaucoup plus jeune mon amie japonaise de primaire, Yui, devenue malgré elle la mascotte kawaï de la classe.

Ohne Palpatine

Les Invisibles

Sous l’adjectif : des femmes à la rue, qui trouvent un éphémère refuge dans un centre d’accueil de jour. Alors que l’une des femmes qui le gère se fait déborder par la fatigue, l’impuissance et l’empathie, son frère tente de la conforter ; il lui dit toute son admiration pour elle, dont il est fier, et pour son travail, que lui ne pourrait pas faire. Je suis comme ce frère : je ne pourrais pas. Recommencer chaque jour, prendre la misère à bras le corps sans savoir par où commencer pour que chaque effort ne s’annule pas de lui-même, perdu dans les règlements absurdes et l’inertie de personnes démunies – de ressources mais aussi d’espoir, et parfois même d’une intelligence moyenne.

Louis-Julien Petit filme ça très bien, avec humour et dignité : les paroles et les corps engoncés, les divagations d’esprits malades qui n’ont pas pu être soignés, les borborygmes de personnes dont on ne sait si elles ne savent pas raisonner ou juste articuler, l’incapacité à intégrer certaines conventions sociales qui paraissent évidentes pour nous autres plus fortunés…  Ce qui fait jeter l’éponge et détourner les yeux, le film le remet sous notre regard, inlassablement, jusqu’à ce qu’on recommence à voir ces personnes comme des personnes, qui peuvent avoir leur place dans la société, que l’on doit aider à trouver une place dans la société – et qui doivent le vouloir elles-mêmes car, le film ne fait pas l’impasse sur ce point douloureux, on ne peut pas sauver une personne malgré elle.