Exaspération amoureuse

La vie de Casanova, Stacy Martin en corset… en allant voir Dernier amour, de Benoît Jacquot, je m’attendais confusément à une joute amoureuse à la Mademoiselle de Joncquières. Je n’y étais pas du tout. Pas le ton.

C’est à peine si on est dans un film en costume : les corps se laissent à peine dicter leur posture par leur mise ; ils n’ont pas, pour les rôles principaux du moins, l’air costumés. Les gestes sont empreints de modernité – ou peut-être sont-ils seulement débarrassés de la poussière que la modernité y met d’ordinaire : Stacy Martin peut être affalée dans son corset, à l’intérieur du carcan qu’elle ne comble pas ; Vincent Lindon retient avec ses doigts les fanfreluches de ses poignets pour passer le bras dans la seconde manche de la veste que lui tient son valet. Sa perruque, qui fait grise mine, ne cesse d’être ôtée ; on ne sait si cela lui donne un air débraillé ou usé.

Casanova n’a rien du séducteur, qu’on imagine… séduisant. Jeune, beau parleur à tout le moins. Campé par Vincent Lindon, il a l’air usé, et par la vie davantage que les débauches. La caricature a été rejetée sur un personnage secondaire, un vieil acolyte qui ne supporte pas de coucher deux fois avec la même femme, et s’horrifie de ce que Casanova ait pu avoir des passion de quoi, trois, quatre, cinq mois. Du coup, c’est autre chose qu’un jeu de pouvoir érotique qui se met en place entre Casanova et la Charpillon. Elle lui résiste, dira-t-on pour expédier l’affaire. Elle ne lui résiste pas. Pas pour faire augmenter les enchères, faire naître l’amour dans la confusion du désir qu’on stimule d’interdit, et gagner une place que d’autres n’ont su garder. Elle se résiste peut-être elle-même, ou bien résiste-t-elle aux lois du genre : de la séduction et de la femme, proie, trophée, vieille chaussette de l’homme. À la loi de la nature, par qui tout existe, s’use jusqu’à sortir de l’existence.

Au début, on croit au jeu. Elle l’aguiche, se refuse : avec la réputation qu’il se traîne et le précède, c’est de bonne guerre. Il est vite ferré, c’est prévisible ; le jeu traîne, vire au sadisme. Quand on comprend qu’elle n’est pas femme à se flatter d’être plus que les autres, et qu’elle n’attend rien de tout cela, on se demande à quoi elle joue, pourquoi elle joue. Et cette interrogation en retour invite à reconsidérer une vie dite de conquêtes. Pour en arriver là, il faut inverser la perspective (morale, justicière) et percevoir la cruauté de la supposée proie, se demander ce que veut cette garce, à la fin. Les agaceries amoureuses cessent d’être ce qu’on attend d’elles pour ne révéler qu’un fond, immense, d’exaspération. Ils s’exaspèrent l’un et l’autre, l’un l’autre – de ce qu’ils sont, de ce qu’ils se voudraient autres, peut-être.

Casanova n’a-t-il pas été l’homme qui a offert de l’espoir à une enfant, un homme inconnu à cette enfant, avant qu’il ne devienne pour elle aussi, devenue femme, Casanova ? L’anecdote de cette rencontre passée surgit au bout d’un certain temps. Elle ne change rien, change tout : il y a reconnaissance, dégagée de toute gratitude – évincée par l’intérêt sexuel. On ne peut que s’en vouloir : la Charpillon n’en attend rien, évidemment (de Casanova), mais elle attendait mieux (de cet inconnu qui ne l’est plus). Il y a là homme et femme, et fille et père, sans que ce ne soit plus une question d’âge – seulement d’espoir incestueux.

Je ne m’étonne plus, rétrospectivement, d’avoir trouvé Stacy Martin bien moins séduisante en corset qu’en T-shirt rayé dans Amanda : il ne fallait pas que ce soit là (toute) la question – déjà trop évidente, trop centrale.

Parallèlement, on rit d’autre chose que d’un trait d’humour, je crois, lorsque Casanova, au début du film, confie à son acolyte qu’il envie peut-être un homme capable d’aimer une seule et même femme toute sa vie, pour aussitôt se rétracter : de cela même, il n’est pas sûr. Le rythme de la scène fait croire à un trait d’esprit ; celui du film le défait. Et c’est Casanova qui finit par l’être, défait : non pas par une femme qui lui aurait résisté, mais par ce qui, de l’extérieur, acquiert par la répétition le statut de farce, et qu’il vit à l’intérieur comme un drame, comme la première fois – qui ne l’est pas, et l’use un peu plus à chaque fois. Il faut bien, alors, se rattraper à quelque chose : la parapet d’un pont pour en finir, ou les bras d’une courtisane qui ne suscitera aucune passion, aucune obsession de s’en sortir. De soi et de la vie qui nous mène (bien plus que nous la menons), où l’on sait. On n’est jamais que qui l’on est, fut-on Casanova.

Vincent Lindon en Casanova abattu

A lemon juice, please.

Amanda

Amanda, c’est le même réalisateur que Ce sentiment de l’été (Mikhaël Hers).

La même lumière, les branchages sur les murs.

Les mêmes quartiers de Paris à vélo – sans ceux de New York et Berlin, mais avec Périgueux (sursaut de surprise en voyant la gare où je retrouve mon père, comme à chaque fois que je retrouve à l’écran un lieu que je connais par la répétition). Et le parc de Vincennes, où je ne vais jamais et où je suis allée quelques jours auparavant. Le réalisateur s’y fait dérouler un attentat fictif, bien trop crédible. Un bol de salade ensanglanté, une mère, une soeur qui ne reviendra jamais.

La même thématique impossible : le deuil.

La même manière d’être au plus près de la vie, dans les sourires qui savent ou ne savent pas ce qui leur en coûte, les jours qui n’avancent pas et se concatènent, la lumière trop belle et douloureuse, trop présente, absente soudain et c’est reposant, peut-être, qu’il ne fasse pas si beau quand on est en deuil – cesser un temps d’être aveuglé de soleil comme de douleur. L’éclipse de vie, puis des éclipses de chagrin, quand la joie ressurgit malgré soi. Les larmes à contretemps. Et un Paris-Brest tous les deux jours, ah oui, quand même.

D’autres acteurs, en revanche, qui surgissent de ma filmographie de ces dernières années, des têtes qu’on voit plus ou moins, que j’aime beaucoup et que je suis surprise de retrouver là, comme une connaissance croisée dans la rue : Stacy Martin comme point de fuite de Vincent Lacoste (ce menton, ces galoches) ; et, oh, l’acteur de Premières vacances (Jonathan Cohen) ; oh, Claire Tran, en connaissance croisée, justement, deux minutes pour jouer juste, on se revoit vite mais on ne sait jamais quand.

Une autre intensité d’émotion, au final : le coin de l’oeil plutôt que la gorge. Amanda ne me hantera pas comme Ce sentiment de l’été – la répétition qui amortit le choc, peut-être ? Ou les dialogues qui sonnent moins artificiels, où, du coup, ça ne résonne pas autant ? Il y avait dans l’autre film cette dissonance de cinéma d’auteur, où l’on entend autant le silence d’où viennent les paroles que les paroles elles-mêmes. On ne le retrouve ici que chez Stacy Martin, je crois (style de l’actrice ? bilinguisme ?).

Amanda ne me hantera pas comme Ce sentiment de l’été, mais je suis heureuse d’avoir pu le voir en rattrapage grâce à un festival inopiné à l’UGC du coin.

La masturbation et les sushis

Dans une bibliothèque de manuscrits refusés, où l’on trouve des titres aussi prometteurs que celui que je n’ai pas résisté à reprendre pour le titre de ce billet de blog, une jeune éditrice tombe sur une pépite, qu’elle publie aussitôt : c’est un phénomène littéraire. Un critique néanmoins a du mal à avaler que ce chef-d’œuvre ait été écrit par un pizzaïolo que personne n’a jamais vu lire et encore moins écrire. Que cet homme ait emporté son secret dans sa tombe, il le refuse, et part en enquête comme on part en croisade.

Je ne serais probablement pas allée voir Le Mystère Henri Pick si le critique littéraire n’avait pas été joué par Fabrice Luchini. Toujours fidèle à lui-même, toujours Alceste à bicyclette en Bretagne : désobligeant-désopilant. Mais, une fois n’est pas coutume, on lui tient la dragée haute : Camille Cottin, qui joue la fille de l’écrivain mystère, a l’aplomb et le charisme nécessaires pour rembarrer et son personnage et Fabrice Luchini. Leur duo improbable fait du Mystère Henri Pick un film fort plaisant à aller voir après déjeuner, un après-midi où l’on est engourdi par la fièvre d’un début de crève.


En revanche, je suis tombée sans faire attention sur une séance pour malentendants, avec des sous-titres dont on ne sait jamais exactement où ni en quelle couleur ils vont apparaître : blanc et jaune pour les dialogues, plus ou moins au milieu, à gauche de la table, à droite de la chaise ; rose pour la musique et les bruits d’ambiance dans le coin en bas à gauche… Mine de rien, il faut une certaine concentration pour réussir à en faire abstraction – j’ai ainsi pu vérifier malgré moi ce que le cours d’UX design disait de la vision prériphérique (par opposition à la vision fovéale qui permet de faire focus et lire) : elle est particulièrement sensible aux mouvements et aux couleurs.

Saoirse Ronan, reine d’Écosse

Adrien Lester dans le rôle de Lord Randolph

Une dame de compagnie puis un Lord à la peau noire, en Écosse, au XVIe siècle, Palpatine ne s’en remet pas. Passée la surprise, je me fais la réflexion que la couleur de la peau n’est pas plus choquante que le fait que tous les personnages aient toutes leurs dents, bien blanches de surcroît. On l’admet comme convention narrative, comme au théâtre ou au ballet, où les jeunes premières ont parfois le double d’âge de l’héroïne qu’elles incarnent. Il est peut-être même assez sain de rappeler cette willing suspension of desbelief au cinéma, où l’impression de véracité est plus forte. Peut-être même davantage pour un film d’inspiration historique, où cela dérange d’autant plus : qu’y cherche-t-on diable si on ne cherche plus à s’approcher au plus près d’une vérité historique ?

Marie Stuart, reine d’Écosse n’aide pas spécialement à comprendre la période : ce qu’on retient, globalement, c’est qu’ils sont tous frappadingues, catholiques comme protestants, Écossais comme Anglais. Délaissant la fresque historique, la réalisatrice se concentre sur deux figures de reine, esseulées sur les hauteurs de leur château respectif, devant des paysages splendides (jardin à la française ou nature écossaise, faites votre choix). La gémellité, poussée à son paroxysme lors d’une rencontre imaginaire mais féconde, est moins là pour l’intrigue que pour fournir le cadre d’une lecture féministe : une femme au pouvoir, à cette époque, n’a pas une grande marge de manoeuvre. Soit elle se conduit comme un homme et n’en épouse aucun (Elisabeth I), soit elle s’allie à un nigaud pas trop envahissant pour pondre un héritier mâle (Marie Stuart, qui renforce ainsi ses prétentions au trône d’Angleterre). Le succès est divers, mais on dresse dans les deux cas le portrait d’un caractère bien trempé. L’impression est particulièrement vive pour le personnage de Marie Stuart (alors que le contexte rendait cela moins évident) : Saoirse Ronan donne une noblesse spéciale à son personnage en ne se départissant jamais d’une certaine simplicité. Il émane de cette relative austérité une autorité naturelle, que ne dégage pas Margot Robbie en Elisabeth I, forcée de lever le menton à tout bout de champ. J’ignore si ce décalage est conscient, travaillé par les deux actrices dans une volonté commune, ou si le casting a malgré elles bien fait les choses, en ne les choisissant pas de la même trempe : Saoirse-Mary regarde ainsi les choses en face, voire par en-dessous, acquérant ainsi un air effronté, tandis que Margot-Elisabeth regarde de haut, drapée dans sa dignité.

Les femmes fortes, c’est l’emballage symbolique du film – et sa réussite : les relations psychologiques entre les deux reines, leurs atermoiements entre méfiance et admiration, sont finement rendus. Mais cette jolie lecture féministe n’occupe en temps qu’une petite partie du film. Concrètement, on suit essentiellement les coups du sort assénés à Marie Stuart ; on les subit même davantage qu’on ne les suit : depuis la chambre de la reine, le contexte et les complots nous parviennent avec confusion. On se rattache à l’interprétation splendide de Saoirse Ronan, mais le film souffre de n’être ni fresque ni portrait (ou un portrait sans cesse débordé par le contexte à réintroduire en nécessaires éléments de compréhension).

Au final, si vous allez voir ce film, il faut que cela soit pour :

  • les paysages écossais (mais pas trop, parce qu’il y a beaucoup de scènes d’intérieur),
  • les effets spéciaux capillaires,
  • Saoirse Ronan.
Abigail dans La Favorite et maintenant Marie Stuart… méfiez-vous des jeunes héroïnes qui trébuchent !

Le passage de la scène d’exécution au débarquement (ci-dessus) est une belle trouvaille en ouverture, et la boucle finale d’autant plus jolie que la scène s’est chargée de sens au cours du film : la rivalité primaire se voit subsumée par la nécessité du pouvoir ; on passe d’une exécution à cause d’Elisabeth I à une exécution du fait d’Elisabeth I et presque malgré elle.

Pierre-Paul-Jacques

La Chute de l’empire américain. Le titre du film, hyperbolique mais bien envoyé, transforme son histoire en parabole. On ne se fait cependant pas prier pour perdre de vue la big picture et s’oublier avec délectation aux côtés d’un individu particulier, aux aventures improbables : Pierre-Paul (Alexandre Landry), doublement honnête homme par son nom de baptême, est le témoin involontaire d’un braquage qui tourne au règlement de compte ; sans réfléchir, il embarque l’argent et se trouve embarqué dans un univers qui n’est pas le sien. Les flics le surveillent, les gangs s’écharpent à la recherche du fric, et lui surnage au milieu de tout ça, en continuant à servir la soupe populaire, faire ses livraisons et citer ses philosophes tant étudiés à tout bout de champ… aux côtés de deux autres personnages, avec lesquels il forme la dream team la plus improbable : Sylvain (Rémy Girard), native American qui vient de purger une peine de prison, occupée par des cours d’économie à la fac ; et Aspasie (Maripier Morin), escort de luxe qui ne pouvait qu’exciter notre érudit déclassé par sa présentation racinienne, et qui pourrait s’appeler aphasie tant sa beauté laisse sans voix.

Le tout est très drôle et très intelligent : le dialogue paradoxal inaugural, une succession muette de plans lorsqu’un SDF pousse son caddie sur la place libérée par la voiture que viennent de piquer les braqueurs, la satire décomplexée des optimisations fiscales… Forcément, dans cette jungle de l’argent, Pierre-Paul-Jacques ne peut être qu’un Robin des bois malgré lui, l’héroïsme abandonné aux malfrats, la justice à un manque chronique de moyen, et l’équité à la charité.

On n’a pas grande peine à adopter l’attitude du réalisateur, Denys Arcand : puisque le monde part en couille et qu’on ne sait plus par quel bout le prendre, autant en prendre son parti de jouissance, et rire tant qu’on le peut encore – tout en oeuvrant à notre mesure pour sauver ce qui peut l’être autour de nous, par-delà le bien par-delà le mal, membres que nous sommes d’une société, comme un bout de ferraille, en pleine corruption.