Yao

D’un côté, nous avons un acteur à succès français qui mène grand train ; de l’autre, un gamin qui traverse seul le Sénégal pour se faire dédicacer l’exemplaire de son autobiographie. En décidant de le raccompagner chez lui, l’acteur débute un road movie émaillé d’incidents trop improbables pour ne pas sentir le vécu. Il ne s’agit pas tant d’un retour aux racines, depuis longtemps déracinées (il n’avait jusque-là jamais mis les pieds sur la “terre de ses ancêtres”, et le scénario contourne avec justesse le village du grand-père, aperçu depuis la rive d’en face, et laissé pour un prochain voyage avec son propre fils), que de renouer avec une forme d’attention aux autres.

Pour le gamin, l’acteur est un “bounty” : noir de peau mais blanc à l’intérieur, élevé dans la culture occidentale. Ce positionnement permet de souligner tout ce qui, en Afrique, peut étonner un Européen, en évitant les relents de néocolonialisme et de racisme qui auraient pu se faire sentir avec un personnage blanc. De cette manière, le rire ne tourne jamais à la moquerie ; il s’épanouit au contraire en sourire.

La diction sonne parfois faux (l’échange avec la mère, avant le départ, est du niveau de Plus belle la vie : des répliques récitées), mais le jeu d’acteur rattrape le coup, et le film baigne tout entier dans le regard du jeune Lionel Louis Basse et le sourire d’Omar Sy, où l’incrédulité demeure tandis que l’ironie reflue pour laisser place à une forme de bienveillance et de joie partagée.

Mit Palpatine

Doubles vies

Le début du film me fait gonfler les joues et lever les yeux au ciel, tant les discussions du dernier Assayas relèvent de la pose intellectuelle – le genre de discussion qu’on tient au-dessus de ses moyens, où l’on ne sait plus si les contre-arguments sont devenus éculés ou étaient déjà plats la première fois qu’ils ont été avancés. L’effet est d’autant plus décourageant que je les ai moi-même maniés lors de mon master en “politiques éditoriales” – nos personnages principaux étant

éditeur,

actrice épouse d’éditeur,

assistante numérique amante d’éditeur,

auteur d’autofiction
qui n’assume pas la prééminence de l’auto sur la fiction,

et assistante parlementaire épouse de romancier.

Le film s’annonce ainsi poseur et gonflant, et l’est jusqu’au moment où la quintessence du film français se confond avec sa propre parodie : là, on peut commencer à se marrer, et à comprendre à retardement certains comportements, finalement moins bateau qu’on aurait pu le penser. L’évidence arrive avec Nora Hamzawi, qui emporte ainsi ma préférence pendant tout le film.
– C’est vrai qu’il avait l’air down.
– Down ?
– Bah, down, pas up, quoi, down…

Il faut dire aussi que son personnage, malgré son domaine professionnel (la politique), est de tous le plus franc du collier : elle est celle dont on peut le plus facilement se moquer, et envers qui on a au final le moins envie de le faire, lui laissant la prérogative de l’auto-dérision, lorsque les autres personnages ne peuvent que faire rire malgré eux.

Mit Palpatine

Sir

Sir est une non-histoire d’amour. Il n’y a pas d’amour pré-établi à des obstacles que les amants devraient surmonter (ce n’est pas un Roméo et Juliette à l’indienne, séparés par leur caste), mais deux êtres qui découvrent entrer en résonance dans l’espace qui les sépare.

Ashwin vient d’annuler le mariage avec sa promise, qu’il ne peut aimer avec la même flamboyance que celle-ci, déjà tombée en d’autres bras plus démonstratifs. Il rentre chez lui, où se trouve Ratna, domestique engagée par sa mère pour le couple qui ne sera pas. Ashwin se replie sur sa peine ; Ratna reste en retrait, dans l’obéissance discrète que son rang lui commande. On a  pourtant là de sacrés tempéraments, entre Ashwin qui, aussi respectueux des traditions indiennes soit-il, a fait sa vie comme auteur aux États-Unis, et Ratna, qui entend user de sa liberté de jeune veuve pour se former à la couture et devenir créatrice de mode, dès qu’elle aura rassemblé l’argent nécessaire.

Le verre d’eau est peut-être le meilleur exemple du degré de servilité, qui empêche toute idylle : lorsque Ratna sert à boire, c’est en apportant un verre d’eau sur un plateau, dont “Monsieur” ou l’invité à qui il est destiné, ne boit souvent qu’une gorgée avant de le reposer sur ce même plateau, toujours tenu par Ratna, qui repart alors en cuisine, s’efface. La distance d’employé à employeur ne se franchit pas ; tout juste se rétrécit-elle lorsque Ratna s’enhardit à dire à Monsieur que la vie ne s’arrête pas après un mariage annulé, pas plus qu’après le décès de son époux, contrairement à ce qu’on avait voulu lui faire croire.

Il ne peut y avoir d’histoire entre eux, et il faut toute la délicatesse et la patience de Rohena Gera pour faire le récit de cette non-histoire, pour que la distance entre eux peu à peu se fasse sentir comme telle, qu’elle vibre de présence partagée. Ce sont des riens, un regard, une attitude, Ratna qui, contrairement à la plupart des serviteurs, ne prend pas ses aises lorsque Monsieur est absent, ne met pas la climatisation en marche, ne regarde pas la télé sur le grand écran ; Ashwin qui demande à un ami de venir dîner chez lui plutôt qu’au restaurant parce qu’il se soucie que Ratna n’ait pas préparé le dîner pour rien ; le bruit des bracelets de Ratna lorsqu’elle met la table ; l’approbation de Monsieur lorsque Ratna lui demande l’autorisation de s’éclipser en journée pour aller prendre des cours de couture, et qui de passivité s’enhardit en sollicitude, lorsqu’il lui dit que le colis qu’il a commandé et qu’elle a réceptionné est pour elle : une machine à coudre comme elle n’aurait pas pu s’en offrir.

On se doute depuis un moment de l’inclination d’Ashwin sans rien savoir, au fond, de celle de Ratna, lorsque le geste survient, qui scelle l’intimité : il lui attrape le poignet, la retient – sans violence, ou plutôt comme l’écrit François Jullien dans son livre sur l’intime*, avec une violence qui mise sur le consentement de l’autre, et qui là se découvre, dans le trouble de Ratna, d’une beauté, vous n’imaginez pas.

Intimes, il ne peuvent l’être qu’à l’abri du monde, dans l’appartement de Monsieur ; et le lien qui se devine de l’extérieur n’y a pas sa place, moqué lorsque, à la fin d’une réception, Monsieur se rend dans la cuisine où mangent enfin les domestiques, pour s’enquérir auprès de Ratna s’il doit l’attendre – un renversement, une inflexion sociale qui la fait passer pour une traînée. Une attention pour Ashwin, une humiliation pour Ratna. Et un scandale potentiel pour la famille, qui accepte alors que le fils retourne aux États-Unis. Lors de l’entrevue fatidique, il reconnaît et corrige son père : I don’t sleep with her, but I am in love with her.

L’anglais et le bengali alternent sans que l’on s’en rende toujours immédiatement compte – on lit toujours les sous-titres et on s’aperçoit que l’on comprend depuis un moment. Le bilinguisme joue sa part dans l’élaboration discrète de l’intime, la langue sociale refluant devant celle des racines, l’anglais devant le bengali, jusqu’à l’ultime substitution lorsque, au téléphone, un soir après avoir obtenu un emploi chez une créatrice de mode qui en pinçait pour Monsieur, sur sa recommandation donc, elle le remercie et pour la première fois se retient de l’appeler Sir. Comme il le lui avait si souvent demandé, comme elle peut enfin s’y risquer, elle l’appelle, hésitante, par prénom : Ashwin – et l’on entend le nom de l’être aimé.

Le film se termine ; une autre histoire, une histoire tout court, peut commencer. L’amour, proche, palpable, a été tenu à distance : comme horizon, il donne au film son sens, sa direction – un élan, un espoir ; intrusif, entier, il aurait fait écrouler le fragile abri qui donne à sentir autre chose : l’intime qui, indépendamment de toute relation sociale, indépendamment du pathos qu’il interdit, relie deux êtres au plus profond d’eux. C’est, sur le fil de l’émotion, sans y céder, d’une grande beauté.

Mit Palpatine

* Le film m’a donné envie de reprendre cette lecture trop vite et depuis trop longtemps interrompue… Il n’est pas impossible qu’elle colore ces dernières chroniquettes.

Fidèle à Louis même

Depuis Le Redoutable, Louis Garrel semble s’être découvert une fibre comique, qu’il exploite maintenant comme acteur-réalisateur de L’Homme fidèle. Entendons-nous : la photographie est toujours très Nouvelle Vague ; lorsqu’on voit Laetitia Casta en pull blanc à col roulé et lui-même attablé à la table d’une brasserie parisienne, on dirait que le smartphone, éteint et aligné avec les couverts comme s’il en était un, a été incrusté dans une séquence de Rohmer. La dynamique des scènes, en revanche, est tout autre. Elles s’enchaînent avec une précision qui se ferait passer pour de l’étourderie – un rythme qui fait écho à la désinvolture propre à Louis Garrel, ici au service d’un personnage de bonne composition se faisant balader par la gente féminine (et sa progéniture).

De ses deux amants, Marianne a préféré Paul à Abel (Louis, donc) pour élever son fils ; mais voilà que Paul meurt : l’histoire peut reprendre. Pour faire bonne mesure triangulaire, on ajoute Ève, la petite sœur de Paul, qui crush sur Abel depuis des années, et que lui ne calcule pas – enfin pas comme ça. Pour éviter de se le faire piquer, Marianne le jette dans la gueule du loup, qui, complètement cristallisée, vole en éclat : Ève pensait à Abel lorsqu’elle faisait l’amour avec d’autres hommes ; mais maintenant qu’elle est avec lui, à qui penser ? Et Abel de ne penser qu’à celle qui, une fois de plus, s’est dérobée, mais cette fois-ci pour mieux se faire rattraper. Même sans trop apprécier Laetitia Casta et Lily-Rose Depp, c’est léger et (im)pertinent ; ça coule comme de l’eau, et on sourit à l’absurde qui, de l’amertume de la vie, fait sourire sucré, avec panache : un panaché, garçon !

Mit Palpatine

Asako

Attention, cette chroniquette est un spoiler géant.

Des pétards éclatent autour d’eux lorsque Baku croise le regard d’Asako : c’est le coup de foudre. Quelques temps plus tard, le jeune homme disparaît sans prévenir. Lorsqu’il revient, il avertit qu’il disparaîtra probablement à nouveau dans le futur, mais promet de toujours revenir, même si cela prend plus de temps. Au bout de quelques années d’absence, tout de même, Asako s’est remise à vivre sa vie, a déménagé et se retrouve un jour nez-à-nez avec Baku… en réalité Ryôhei, un jeune homme qui lui ressemble à s’y méprendre (et pour cause, il est joué par le même acteur). Lui tombe amoureux ; elle, bat en retraite ; il insiste et cela advient : il se mettent ensemble, vivent ensemble et partagent des moments dans la  récurrence desquels se devine et s’installe l’intime, ce lien discret qui s’oublie et se renforce au quotidien.

Un jour, Baku réapparaît… sur les murs de la ville : il est devenu la starlette du moment. Lorsqu’Asako, alertée de sa présence par deux collégiennes fan girl, traverse le parc d’un pas décidé, je suis persuadée qu’elle va le retrouver et lui en coller une. Que nenni : elle le manque et lui fait de grands signes de bras alors que la voiture s’éloigne. Un signe d’adieu pour elle ; de retrouvailles pour lui : il débarque peu après, déclare être revenu comme promis et lui tend la main sous le nez de Ryôhei. En un instant, Asako renvoie la vie qu’elle s’est construite au statut de parenthèse et repars avec Baku.

Je suis déçue ; le scénario me déçoit. J’essaye de trouver une certaine beauté à cette forme de destin, mais le c’était écrit ne me satisfait guère. Encore une fois, l’amour-passion l’emporte sur l’amour-intime – l’intensité de l’amour fantasmé indépendamment de son objet, sur l’infinie tendresse, diffuse, qui sauve de soi. Je ne suis pas la fille sur laquelle on fantasme ; je suis celle avec qui l’on vit. Et je n’y peux rien, je ne comprends pas la fascination pour l’amour-passion ; je la conçois mais je ne peux pas, je ne veux pas la comprendre. À chaque fois qu’un personnage de fiction embrasse cette voix-là (et c’est souvent le propre du personnage de fiction), je ne peux pas m’empêcher d’être agacée ou déçue ; cet Autre fantasmé, je le perçois instinctivement comme une menace – qu’elle soit leurre ou rivale, d’ailleurs.

Mais voilà qu’intervient le retournement du retournement : Asako prend soudain conscience que Baku, à qui Ryôhei jusque-là ressemblait, ne ressemble pas Ryôhei. La référence s’inverse. Asako, renvoyant Baku, escalade seule la digue d’un bord de mer que l’on ne verra pas : l’amour-passion reflue devant l’amour-intime, affolé d’avoir perdu son sujet, ne pouvant se satisfaire de cet objet de substitution, un fantasme de magazine dont elle ne sait au fond plus rien. Asako s’est trompée, et l’erreur n’est pas réparable : elle force son chemin auprès d’un Ryôhei qui ne veut plus la voir. L’erreur est belle, pourtant, d’un point de vue narratif : dans le moment même où elle le brise, elle prouve que l’amour vécu n’a pas été rêvé ; c’était réel parce que cela ne l’est plus. Quelque chose s’est éprouvé là et s’est brisé : la confiance amoureuse supporte encore moins bien la preuve que le doute, qu’elle rend permanent, insoutenable. Assurément, Asako aime Ryôhei mais, n’ayant pas parié sur lui aveuglément (c’est-à-dire avec confiance) comme lui sur elle, Ryôhei se trouve condamné à se savoir un second choix – non plus chronologique mais absolu, en quelque sorte. Tout ça pour avoir initialement confondu coup de foudre et coup de pétard – mouillé.