Ciné de juillet, 2019

Nouveau format de chroniquette ciné en test, en espérant que ce soit moins chronophage mais quand même sympa à lire. Dites-moi ce que vous en pensez. 🙂

The White Crow

C’est parti pour un Tutotal balletomane :

  • + 10 points pour avoir réalisé un film sur Noureev, quel qu’il soit.
  • + 10 points pour avoir embauché Oleg Ivenko, un vrai danseur qui, de surcroît, a la façon de danser un peu bourrine qu’on peut voir les vidéos de Noureev.
  • ni plus ni moins 0 point pour avoir inclus Sergueï Polunin, que je n’ai même pas reconnu (à l’annonce de sa participation, je pensais qu’il aurait le rôle-titre, mais le réalisateur n’est pas fou, il a parié sur un cheval moins instable).
  • + 5 points pour les parrallèles entre des moments de la vie du danseur et des œuvres d’art, celles-ci faisant loupe pour appréhender ceux-là.
  • – 7 points pour ne pas avoir filmé les corps dansant de la même manière, avec autant de force et de sensibilité.
  • + 5 points pour le gamin casté comme version miniature de Rudolph : même muet, il crève l’écran de son incroyable regard.
  • – 8 points pour le manque de fougue. La scène de la défection montre clairement le parti pris de la reconstitution sur celui de la légende (point de “I chose liberty”) ; il n’empêche : Noureev en jeune premier caractériel, mais encore timoré, ça fait tout drôle. Et Tutotal a raison : c’est zarb, à la longue, l’intensité émotionnelle qui passe principalement par les narines gonflées (une fois que vous l’avez remarqué, vous ne pouvez plus ne pas le voir).
  • – 10 points pour le manque de rythme : c’est LE gros défaut du film. Peut-être aurait-il fallu élargir le spectre temporel et brosser à plus grands traits.
  • + 10 points pour Raphaël Personnaz dans le rôle de Pierre Lacotte qui n’a jamais été aussi sexy OMG. J’ai été en pleine dissonance cognitive à chacune de ses apparitions.

Ce qui nous fait un total de 15 points. Ah oui, j’ai oublié le regard inénarablement triste de Ralph Fiennes lui-même en professeur de danse, mais j’ai la flemme de revoir mon barème.

La Femme de mon frère

– Pourquoi tout le monde demande à tout le monde s’ils veulent des enfants ? Comme si on était en pénurie d’êtres humains.

Je pensais aller voir une comédie, canadienne-déjantée-indé sûrement, mais une comédie. Or le rythme est formel : ce n’en est pas une. Qu’est-ce au juste alors ? Probablement un mélodrame, mais qui se traîne des airs de comédie ratée pendant un bon moment – jusqu’à ce que la comédie ratée devienne une manière plutôt réussie de traduire l’ornière d’auto-détestation dans laquelle est tombée notre anti-héroïne, thésarde sans boulot dans une relation fusionnelle avec son frère, qui l’abandonne en tombant amoureux. On nage en plein akward, et Sophia n’est pas Bridget Jones : ce n’est pas une femme banale et sympa à la maladresse drôle ou attendrissante, à laquelle on s’identifie volontiers, mais une fille brillante et exécrable, l’incarnation de l’anti-grâce, dans son comportement envers les autres, sur qui elle reporte son mal-être, comme dans les traits de son visage perpétuellement défait. Le film a beau sonner juste, et beau sur la fin*, il n’en reste pas moins ingrat pour le spectateur, qui ne sait pas trop quoi faire des blagues nulles entre frangins et a du mal à encaisser le rythme de montage hyper saccadé redoublant les engueulades familiales. Bref, le spectateur est comme la femme de son frère : l’invité qui ne sait pas trop où se mettre.

*Quelques jours plus tard, j’ai eu envie de me rendre au parc de Vincennes et c’est en voyant les barques en arrivant que j’ai compris ce qui m’avait attirée inconsciemment.

Yesterday

– Miracles happen.
– Like what?
– Like Benedict Cumberbatch becoming a sex-symbol.

Cette réplique prouve que Yesterday était pour moi, même si je connais au final mal les chansons de Beatles. Peu importe, il y a les yeux éberlués de Himesh Patel, les expressions chewing-humées en sourire de Lily James (il a fallu attendre le générique pour que je retrouve où je l’avais déjà vu : dans Downtown Abbey !), dans un scénario ce qu’il faut de farfelu, bien manigancé : un parfait feel-good movie, où tout le monde retombe sur ses pieds (“I always knew I was second ; this is not a bad place to be” – mon petit cœur a fondu de sympathie). Puis, mine de rien, ça rappelle que, même si on a tendance à confondre les deux termes, la réussite d’une vie ne se mesure pas nécessairement à son succès (et ne se limite pas non plus à une relation amoureuse).

Yuli

C’est le mois des biopic de danseurs ! Après l’histoire de Rudolph Noureev, voilà celle de Carlos Accosta : je savais que la star cubaine du Royal Ballet venait des quartiers pauvres ; ce que je ne savais pas, en revanche, c’est qu’il n’avait, enfant, aucune envie de faire de la danse. Genre aucune : le môme se fait la malle dès qu’il peut, et c’est le père qui vient le raccrocher à la barre – non sans quelques menaces et violences au passage. Pour ce père peut-être plus soucieux plus qu’aimant, la danse représente pour son fils surdoué une porte de sortie inespérée. Pour le fils, c’est “un truc de pédé” qui le coupe de ses copains puis de sa famille, un exil que ceux qui l’envient ne comprennent pas comme tel : quand tous veulent fuir Cuba, Yuli est le seul à vouloir y revenir.

Prenant le contrepied des destins dansés, Yuli est le film de l’anti-vocation. C’est à peine l’histoire de Carlos le danseur : davantage celle de l’artiste qui s’est construit sur un déchirement, et a eu la force de ne pas nourrir de rancœur à l’encontre d’un art qui l’a déraciné – mieux : qui a fini par l’embrasser pour mieux se retrouver.

Wild Rose

I wanted you to takes your responsabilities. I never meant to take away your hope.

La magie du cinéma, c’est de réussir, en te racontant une histoire, à te faire apprécier une musique qu’a priori tu détestais. De la country, je n’entendais que l’harmonica et les bottes de western ; pour Rose-Lynn, c’est three chords and the truth, et je me suis laissée emporter par le visage et la voix de son actrice (non sans avoir copieusement recours aux sous-titres, parce que l’anglais des classes populaires avec l’accent de Glasgow, comment dire). J’ai été touchée par cette jeune femme qui se débat pour donner une forme à sa vie au détriment de ses deux enfants, qu’elle a eu trop tôt et qui, sans père, ne peuvent compter que sur leur grand-mère pour un minimum d’affection et d’organisation. Une fois n’est pas coutume, je n’ai pas pris spontanément partie pour les enfants lésés, je ne suis pas intérieurement scandalisée de ce que leur mère leur fait subir : certes, Rose-Lynn a quelque chose de la midinette irresponsable qui cherche la gloire en délaissant ses enfants, mais c’est aussi une femme qui cherche à exister sans se laisser définir par son passé ni s’effacer devant son futur, des enfants auxquels elle passerait le relai d’une vie non vécue. Malgré ses manquements impardonnables, ses promesses non tenues, ses manières de charretier et sa vulgarité, qui font de Rose-Lynn la Tonya Harding de la country, on sent que la seule la musique la fait vivre (cette scène où elle remonte sur scène pour la première fois depuis sa sortie de prison…). L’en priver, c’est l’éteindre, en témoigne cette fête d’anniversaire où son fils lui demande quel vœu elle a fait en soufflant ses bougies : avec un sourire résigné à fendre le cœur d’une pierre, elle avoue n’en avoir fait aucun et le lui cède ; elle n’en a plus l’usage. Pendant la majeure partie du film, on pense sincèrement que c’est elle ou les enfants, que tous n’auront pas leur chance – jusqu’à ce que la grand-mère, rassurée que sa fille assume enfin son rôle de mère en redevienne une, elle aussi, et c’est là, cette phrase : I wanted you to takes your responsabilities. I never meant to take away your hope.

Werk ohne Autor

Ich mache es, weil ich es kann.
(“Je le fais parce que je peux le faire.”)

Alles, was wahr ist, ist schön.
(“Tout ce qui est vrai est beau.”)

Chroniquette pas -ette ici.

(C’est entièrement râpé pour le nouveau format express des chroniquettes ; je ne suis pas prête de me faire embaucher par Illimité pour les entrefilets.)

Werk ohne Autor

Attention, des éléments essentiels à l’intrigue figurent dans cette chroniquette de L’œuvre sans auteur – si vous êtes sensible aux spoilers, allez directement voir le film.

Dans une scène qui vaut déjà à elle seule d’aller voir le film, la jeune tante du personnage principal fait une requête aux chauffeurs de bus en arrivant au dépôt, puis se place au milieu des véhicules qui dessinent un demi-cercle autour d’elle : un à un, les chauffeurs se mettent à appuyer sans discontinuer sur le klaxon, chacun se faisant entendre en propre avant de se rajouter aux autres et d’inonder la jeune femme de ces phares sonores, dans une cacophonie-harmonie étourdissante. On la sent dans une ivresse folle. Elle ajoute après à l’attention de son jeune neveu Kurt que peindre un tableau qui fasse cette impression-là serait extraordinaire ; c’est ce que cherchent à faire les peintres abstraits qu’ils sont allés voir dans une exposition consacrée aux peintre dégénérés (la bonne ambiance dès l’ouverture du film).

Je ne sais pas si la peinture peut faire cet effet-là, mais le film de Florian Henckel von Donnersmarck (La Vie des autres), sans aucun doute : il nous prend dans un faisceau d’échos, conséquences et contingence étourdissant, superposant l’histoire individuelle et familiale à l’histoire d’un pays, représentées dans l’histoire de l’art. Il y a des regards de folie : celui d’Elizabeth, la tante de Kurt, internée par un médecin nazi ; celui de son cadavre dans la salle de bain / chambre à gaz ; le regard de Kurt, transporté, lorsqu’il entend à son tour la dépendance des choses et des êtres comme harmonie universelle, dix ans après sa tante émue de la trouver dans une seule note de piano, répétée ostinato ; celui d’Ellie, enfin, qui rappelle à Kurt sa tante, et transporte toute l’harmonie dans cet être qu’il aime désormais, sans savoir que le père de celle-ci est précisément le médecin qui a condamné sa tante. On sent une force de vie incroyable émaner de ces regards qui aimantent les nôtres, confondant la folie telle que stigmatisée par le corps médical (SS) avec une ivresse des sens, une lucidité qui vous livreF le monde par intuition.

Le scénariste-réalisateur se garde bien de transformer les échos en destins héréditaires. Ça, c’est le point de vue du médecin nazi, qui ne veut pas du “patrimoine héréditaire” de Kurt pour sa fille. Florian Henckel von Donnersmarck se fait un plaisir d’en prendre le contrepied : alors que le père de Kurt sombre dans la dépression, réduit qu’il se trouve à nettoyer des escaliers pour son adhésion de convenance au parti nazi (comme les trois-quarts du corps enseignant, souligne-t-il, lui qui voulait avant tout protéger sa famille), le même métier exercé par Kart pour gagner sa vie pendant qu’il se cherche comme artiste (un emploi dégoté par le beau-père, en toute délicatesse) finit en tranche de rigolade avec ses copains artistes, qui dessinent dans la poussière et font du Pollock avec la mousse du savon. De même, si les points communs entre tante et neveu sont nombreux, cultivés par le réalisateur pour souligner leur sensibilité au monde similaire, Kurt n’hérite pas du même déséquilibre mental, et redirige l’ivresse du monde dans la création artistique. Ou du moins, essaye-t-il.

Il faut avoir le cœur bien accroché quand on veut être artiste à cette époque-là en Allemagne : après que l’art moderne a été qualifié de dégénéré par les nazis, les communistes cherchent à le corseter dans la doctrine du réalisme socialiste. Kurt étouffe dans ce formalisme totalitaire et rêve de peindre pour de vrai, à l’Ouest. Mais savoir ce que l’on ne veut pas ne suffit pas à savoir ce que l’on veut, et la liberté tant espérée se confond à l’arrivée avec l’errance : Kurt bloque devant ses toiles vides – blanc sur blanc, ironise le beau-père.

Toute sa génération d’artiste est plus ou moins comme lui et ne sait pas quoi faire – pour faire nouveau ou attirer l’attention : la visite de l’école d’art où il souhaite s’inscrire est croquignolesque. Il faut du temps et de l’instinct pour distinguer ce qui relève de l’escroquerie et de la démarche authentique. Parfois, ce n’est pas même visible dans l’œuvre elle-même, seulement dans son histoire (le film nous en fait la démonstration avec le professeur), qu’il faudra apprendre à distinguer de la justification fumeuse a posteriori (là encore, une réjouissante démonstration avec l’étudiant mystifiant son papier peint). Lorsque Kurt finit enfin par trouver sa voie, “l’idée” après laquelle son pote d’atelier le faisait courir s’efface derrière le style. Il n’y a pas de truc, seulement la répétition d’une manière de faire, à travers laquelle Kurt rend le monde tel qu’il en est traversé. L’œuvre sans auteur, c’est probablement celle-ci, bien davantage encore que les fresques socialistes où le collectif devait l’emporter sur l’individu, et faire taire les “ich, ich, ich” qui irritaient tant le professeur.

L’œuvre sans auteur, ce sont les photographies en noir et blanc que Kurt peint en niveau de gris, avant de les filer-flouter avec un pinceau sec, reproduisant la vision qu’il adoptait enfant pour continuer à regarder ce qui était insoutenable, et honorer l’injonction de sa tante à ne pas détourner le regard, ni de l’horreur ni de la nudité : regarde, regarde, tout ce qui est vrai est beau.

L’œuvre sans auteur, c’est aussi la vie de Kurt et de ceux qui l’entourent, des vies négociées dans un contexte historique donné, où le libre-arbitre se retrouve avec un jeu d’action limité – assez pour tordre le cou au déterminisme, trop peu pour ne pas être rattrapé par le sens du destin. Dans les expérimentations de Kurt, le visage de son beau-père se retrouve mêlé sur la toile au sourire de celle qu’il a tuée et de sa fille, pêle-mêle qui sonne le principal incriminé ; il bafouille et titube sous les coups de klaxons qu’il est seul cette fois-ci à entendre, l’harmonie émanant du tableau ne résonnant comme signal d’alarme que pour lui seul.

L’œuvre sans auteur, enfin, de manière anecdotique ou essentielle, c’est celle de Gerhard Richter, grand absent des noms de peintre au générique. Les photos peintes par Kurt sont pourtant ses tableaux, peints après être passé à l’Ouest à la même période. Sans doute a-t-il réussi là un joli tour de disparition qui le fait transparaître, comme transparaît quelque chose (intensité, humanité, sensibilité, individualité ?) dans les images reproduites pour elles-mêmes et non pour leur contenu, n’a-t-il de cesse de rappeler, mais pas choisies au hasard non plus… Des choses qui vous touchent sans que vous sachiez nécessairement pourquoi – et voilà l’instinct du peintre éclairé par le génie du scénario, toute les histoires, individuelles, sociales et artistiques, ramassées, tenues par la nécessité. Pas de doute, c’est une œuvre, et elle a un auteur : Florian Henckel von Donnersmarck.

Avengers 3 (plus ou moins)

Après Avengers et Avengers 2: Age of Ultron de Joss Whedon, jamais deux sans trois, j’accompagne Palpatine voir Avengers: the Endgame. J’ai loupé le précédent volet, mais c’est un détail : Palpatine propose de me briefer. Une fois calés dans nos fauteuils, je me concentre par-dessus mon cookie pour intégrer le résumé du premier épisode. Et pourtant, c’est un cookie-brownie : c’est dire si je suis pleine de bonne volonté, et concentrée genre je vais débarquer en pleine trilogie wagnérienne.

Un super-méchant a volé des pierres, grâce auxquelles il a acquis un pouvoir qui lui a permis d’éradiquer la moitié de l’humanité.

J’acquiesce la bouche pleine : jusque-là, je suis. Ok, et ?
Et rien, c’est le résumé complet.

Ouais.

Je ne vous cache pas que j’aurais pu faire bon usage d’un trombinoscope à la fin, lorsque des super-héros inconnus au bataillon déboulent de tous les coins de l’univers, et j’ai été frustrée d’une blague, mais sinon, j’ai suivi sans problème et même kiffé. Évidemment, il y a les blagues pourries et le cookie-brownie, ça aide. Mais même les motivations du méchant sont assez cool : en éradiquant la moitié de la population, il soulageait un peu la planète Terre. L’épuration pifomètrique manquait sans doute de discernement, mais pas plus qu’une épidémie de peste… On a les moyens de régulation de la surpopulation qu’on peut, hein.

Puis les superhéros veulent ressusciter la moitié de l’humanité en retournant dans le passé, et il n’y a rien de tel qu’un petit paradoxe temporel. Même si le nouveau paradoxe, c’est qu’il n’y en a plus : on ne modifie pas le futur, on en créé un nouveau ; car le détour par le passé devient le futur du présent. Le pouvoir des pierres doit permettre de réunifier les branches temporelles afin que le cours parallèle des choses devienne le seul, et qu’aucune réalité alternative ne revienne foutre le bordel un jour ou l’autre. Je ne suis pas certaine d’avoir bien suivi ce passage, mais je fais confiance aux plombiers spacio-temporels pour éviter toute fuite fâcheuse.

<spoiler alert> Pour que la ressuscitation de la moitié de l’humanité ne paraisse pas trop gros (ce Jésus, quel petit joueur), on exige un sacrifice, tout de même. La Veuve noire et Œil de Faucon rivalisent de force et de noblesse d’âme pour se sacrifier et sauver l’autre (et l’humanité). Quand on retrouve Scarlett Johansson dans une mare de sang, on se dit que c’est un peu misogyne couillon d’avoir zigouillé la seule super-héroïne de l’équipe – mais la voir épargnée comme une princesse en détresse aurait été tout aussi rageant. Moralité : pour éviter tout problème de représentativité, il faut plus qu’une seule femme – l’unicité a trop vite fait d’en faire un symbole univoque. Et à ce niveau, il semblerait qu’il y ait davantage à explorer du côté des teams d’autres univers – ce qui tombe à pic, le récit de cette team-ci se trouvant garroté.


La Lutte des classes

La bande-annonce et le titre de La Lutte des classes laissaient imaginer un traitement assez dual du sujet, et je craignais autant que les relents de racisme ou de xénophobie (sous couvert d’humour) que le bon sentiment qui enfonce les portes ouvertes (les riches vs les pauvres ; les cathos coinços vs les athées délurés…). Ni l’un ni l’autre : le terrain casse-gueule de la mixité sociale, sur lequel la bande-annonce s’avance à juste titre avec précaution, devient un terrain de jeu pour Michel Leclerc, qui signe là une comédie très réussie avec Leïla Bekhti et Édouard Baer.

Le film ne tait rien et tout y passe : la cruauté des gamins reflétant celles des adultes dans la cour de récré ; la gêne de se trouver en minorité ethnique à la sortie de l’école* ; les profs pris en étau entre la réalité du terrain et le politiquement correct de l’Éducation nationale (“rangez vos outils scripteurs, les enfants”) ; la discrimination positive qui se vit encore comme discrimination au boulot ; ou encore l’absurdité de certains préceptes religieux. Pas de jaloux, il y en a pour tout le monde : pour le voisin juif qui refuse de déplacer sa voiture qui bloque le portail parce que Shabbat a commencé depuis cinq minutes ; le gamin musulman qui fait peur à son camarade athée en lui assurant qu’incroyant, il ira en enfer ; et ledit gamin qui plonge dans un aquarium géant pour s’auto-baptiser chrétien. Aucun prosélytisme athée pour autant : les croyances laïques des bobos ne sont pas épargnées, leurs beaux idéaux républicains soumis à la question. La bien-pensance n’ajouterait-elle pas de l’huile sur le feu, en s’interdisant de nommer toute différence ?

Le réalisateur n’adopte durablement aucun point de vue, duquel il tournerait en dérision un point de vue adverse. Le gamin exclu par le groupe de petits gars auquel il pensait appartenir se met lui-même à exclure les filles qui voudraient se joindre à eux lorsqu’il est réintégré. La femme voilée que la famille athée pense aliénée leur renvoie leur idéal de libération par le travail comme un cache-sexe occidental, et mène son mari à la baguette pendant toute la conversation. Même la mère du protagoniste, qui symbolise un juste milieu de part ses origines et sa situation sociale (elle connait toutes les femmes musulmanes du quartier, où elle a grandi, et s’en distingue en étant devenue avocate et athée), finit par perdre les pédales et gifler un môme qui s’en prend à son fils (élevé avec un bourgeois punk comme père). Ce dernier est le sosie râleur** de Palpatine : autant vous dire que j’ai partagé à fond et les moues exaspérées du personnage de Leïla Bekhti et les pulsions bécot pour cet hurluberlu qui ne croit en rien, n’aime rien, et se montre souvent désobligeant – au point qu’on en oublie parfois qu’il n’aime rien, mais pas personne.

Pas de langue de bois donc, mais pas non plus de langue de pute : l’opinion se moquant d’une autre est elle-même moquée, dans un retournement incessant qui donne à la comédie son rythme effréné et son ton, étonnamment respectueux dans l’impertinence. Lorsque le mépris pointe le bout du nez (aviné), il est explicitement condamné, et la dignité des personnes visées est promptement restaurée. Rien n’étant plus tabou, tout s’ouvre à la contradiction. Énoncer le problème amorce son dénouement : le vivre-ensemble n’est pas un nom mais un verbe, il faut vivre, ensemble. Et nommer la différence pour l’accepter, plutôt que d’essayer de la gommer en la passant sous silence. En résumé : La Lutte des classes est une marrade d’utilité publique.


*Les premières fois où je suis allée en cours à Villetaneuse, cela m’a fait bizarre de me retrouver parmi les rares Blancs de la navette pour la fac. C’était un peu un monde parallèle, avec Gazelle placé devant Elle au Relay de la gare, et les sandwichs du Crous à la dinde (j’avais trouvé ça follement original par rapport au jambon, avant de me frapper le crâne et de faire le lien avec l’interdiction de manger du porc). Au bout de quelques semaines, c’est le retour à Paris intra-muros qui s’est mis à faire bizarre : soudain, il n’y avait plus que des Blancs, et c’était le manque de mélange que je me mettais à percevoir comme malsain.

** “Quand les personnages sont aussi revendicatifs que [celui d’Édouard Baer]”, explique le réalisateur dans une interview pour Illimité, “il peut y avoir un risque d’antipathie auprès du public, il faut donc s’assurer que l’acteur qui le joue ait une très forte cote de sympathie auprès du public”.

Une dernière citation de la même interview pour la route : “Peu m’importe la sensibilité politique de mes personnages tant qu’ils y croient et que c’est important pour eux. Je tiens à ne pas être manichéen, vraiment. Le gros problème dans la militance politique, c’est le désir de neutraliser l’adversaire.”

Exaspération amoureuse

La vie de Casanova, Stacy Martin en corset… en allant voir Dernier amour, de Benoît Jacquot, je m’attendais confusément à une joute amoureuse à la Mademoiselle de Joncquières. Je n’y étais pas du tout. Pas le ton.

C’est à peine si on est dans un film en costume : les corps se laissent à peine dicter leur posture par leur mise ; ils n’ont pas, pour les rôles principaux du moins, l’air costumés. Les gestes sont empreints de modernité – ou peut-être sont-ils seulement débarrassés de la poussière que la modernité y met d’ordinaire : Stacy Martin peut être affalée dans son corset, à l’intérieur du carcan qu’elle ne comble pas ; Vincent Lindon retient avec ses doigts les fanfreluches de ses poignets pour passer le bras dans la seconde manche de la veste que lui tient son valet. Sa perruque, qui fait grise mine, ne cesse d’être ôtée ; on ne sait si cela lui donne un air débraillé ou usé.

Casanova n’a rien du séducteur, qu’on imagine… séduisant. Jeune, beau parleur à tout le moins. Campé par Vincent Lindon, il a l’air usé, et par la vie davantage que les débauches. La caricature a été rejetée sur un personnage secondaire, un vieil acolyte qui ne supporte pas de coucher deux fois avec la même femme, et s’horrifie de ce que Casanova ait pu avoir des passion de quoi, trois, quatre, cinq mois. Du coup, c’est autre chose qu’un jeu de pouvoir érotique qui se met en place entre Casanova et la Charpillon. Elle lui résiste, dira-t-on pour expédier l’affaire. Elle ne lui résiste pas. Pas pour faire augmenter les enchères, faire naître l’amour dans la confusion du désir qu’on stimule d’interdit, et gagner une place que d’autres n’ont su garder. Elle se résiste peut-être elle-même, ou bien résiste-t-elle aux lois du genre : de la séduction et de la femme, proie, trophée, vieille chaussette de l’homme. À la loi de la nature, par qui tout existe, s’use jusqu’à sortir de l’existence.

Au début, on croit au jeu. Elle l’aguiche, se refuse : avec la réputation qu’il se traîne et le précède, c’est de bonne guerre. Il est vite ferré, c’est prévisible ; le jeu traîne, vire au sadisme. Quand on comprend qu’elle n’est pas femme à se flatter d’être plus que les autres, et qu’elle n’attend rien de tout cela, on se demande à quoi elle joue, pourquoi elle joue. Et cette interrogation en retour invite à reconsidérer une vie dite de conquêtes. Pour en arriver là, il faut inverser la perspective (morale, justicière) et percevoir la cruauté de la supposée proie, se demander ce que veut cette garce, à la fin. Les agaceries amoureuses cessent d’être ce qu’on attend d’elles pour ne révéler qu’un fond, immense, d’exaspération. Ils s’exaspèrent l’un et l’autre, l’un l’autre – de ce qu’ils sont, de ce qu’ils se voudraient autres, peut-être.

Casanova n’a-t-il pas été l’homme qui a offert de l’espoir à une enfant, un homme inconnu à cette enfant, avant qu’il ne devienne pour elle aussi, devenue femme, Casanova ? L’anecdote de cette rencontre passée surgit au bout d’un certain temps. Elle ne change rien, change tout : il y a reconnaissance, dégagée de toute gratitude – évincée par l’intérêt sexuel. On ne peut que s’en vouloir : la Charpillon n’en attend rien, évidemment (de Casanova), mais elle attendait mieux (de cet inconnu qui ne l’est plus). Il y a là homme et femme, et fille et père, sans que ce ne soit plus une question d’âge – seulement d’espoir incestueux.

Je ne m’étonne plus, rétrospectivement, d’avoir trouvé Stacy Martin bien moins séduisante en corset qu’en T-shirt rayé dans Amanda : il ne fallait pas que ce soit là (toute) la question – déjà trop évidente, trop centrale.

Parallèlement, on rit d’autre chose que d’un trait d’humour, je crois, lorsque Casanova, au début du film, confie à son acolyte qu’il envie peut-être un homme capable d’aimer une seule et même femme toute sa vie, pour aussitôt se rétracter : de cela même, il n’est pas sûr. Le rythme de la scène fait croire à un trait d’esprit ; celui du film le défait. Et c’est Casanova qui finit par l’être, défait : non pas par une femme qui lui aurait résisté, mais par ce qui, de l’extérieur, acquiert par la répétition le statut de farce, et qu’il vit à l’intérieur comme un drame, comme la première fois – qui ne l’est pas, et l’use un peu plus à chaque fois. Il faut bien, alors, se rattraper à quelque chose : la parapet d’un pont pour en finir, ou les bras d’une courtisane qui ne suscitera aucune passion, aucune obsession de s’en sortir. De soi et de la vie qui nous mène (bien plus que nous la menons), où l’on sait. On n’est jamais que qui l’on est, fut-on Casanova.

Vincent Lindon en Casanova abattu

A lemon juice, please.