Sur la fin

Les meilleures fins au cinéma, celles qui résonnent le plus longtemps en moi en tous cas, sont souvent celles qui nous privent de celle qu’on attendait – qui ne nous donnent pas ce que l’on voulait, ou alors, pas de la manière dont on pensait.

Donner puis reprendre. Comme dans la chanson de Piaf :

Comme quoi l’existence
Ça vous donne toutes les chances
Pour les reprendre après

Allez venez, Milord, si vous n’avez pas peur des spoilers sur Désobéissance (Disobedience) et Come as you are (le titre français McDonaldisé de The Miseducation of Cameron Post).

Donner puis reprendre, pour donner à côté. Cette subtile subtilisation des attentes peut être réalisée par le dispositif narratif, comme c’est le cas dans Disobedience. Le retour de Ronit, l’amante adolescente d’Etsi, fait réaliser à cette dernière à quel point le mariage qu’elle a fait avec David, leur ami d’enfance commun, ne lui convient pas. On la sent vibrer à nouveau après des années de résignation (très belle scène d’amour, sans ellipse des fluides corporels), et on attend qu’elle quitte son mari pour suivre Ronit, dans son amour, sa ville, peu importe. Or, plot twist à la dernière minute : Etsi découvre qu’elle est enceinte ; cela faisait des mois et des mois que son couple essayait d’avoir un enfant, et paf, juste là. L’enfant change tout, et rien en apparence : Etsi veut que l’enfant ait le choix qu’elle n’a pas eu, ou pas ressenti avoir, de vivre ou non dans la foi et la communauté juive qui lui a interdit sa relation avec Ronit ; mais elle n’envisage pas de priver l’enfant de son père – impossible pour elle de suivre Ronit au-delà du coin de la rue, en courant après son taxi. Non seulement cette fin est plus intense (beauté du mélodrame, du déchirement), mais elle est peut-être plus juste dans le sentiment, plus subtile : en suivant Ronit sous le coup de la passion, Etsi aurait encore été dans dans quelque chose de subi (l’influence du désir se substituant à celle de la communauté) ; en demeurant où elle est, mais en faisant un pas de côté (symbolisé par le fait qu’elle ne dorme plus dans la chambre conjugale), elle donne la pleine mesure de son libre-arbitre. La présence de Ronit n’a pas entraîné une résolution miraculeuse du dilemme qui s’est posé à chaque personnage, mais elle a bien été un élément perturbateur qui change la donne.

 

Dans The Miseducation of Cameron Post (Come as you are), la fin douce-amère ne relève pas du dispositif narratif, mais d’un choix discret de réalisation. Cameron, surprise par son cavalier de prom en train de faire l’amour avec son amante-meilleure amie, est envoyée par sa famille dans un camp de rééducation pour lutter contre ses attirances homosexuelles. On entre dans la vision du monde des uns et des autres, des adolescents psychologiquement persécutés (“How is programming people to hate themselves not emotional abuse?”) et des éducateurs persuadés de bonne foi chrétienne d’oeuvrer pour leur bien (après avoir réellement douté d’elle, Cameron s’aperçoit qu’ils sont eux aussi perdus, et ne font qu’improviser, cramponnés à leur bouée de sauvetage biblique). Comme cela ne peut pas bien se finir, la fin tragique est déportée sur un camarade de camp, et notre héroïne prend la clé des champs avec deux amis ayant résisté à l’embrigadement mental. La scène finale les montre à l’arrière d’un pick-up dans lequel ils sont montés en auto-stop, cheveux aux vents, à rire d’un motard qui fait le mariole à côté pour les impressionner ; la musique emporte tout, voilà la liberté enfin à leur portée. Et là, alors qu’on attend l’écran noir, le film se poursuit quelques instants encore, sans musique. Simplement en coupant la bande-son, la réalisatrice coupe court à l’emballement lyrique, nécessairement un peu kitch. La quête de liberté, de grandiose, redevient mêlée à ce qu’elle est aussi : une fuite désespérée loin d’un monde qui les fait souffrir – un soulagement temporaire, et non la libération définitive qu’on aurait voulu les voir obtenir. Et c’est comme ça que l’amertume revient se mêler à la douceur des têtes adolescentes posées sur les épaules de leurs amis, en coupant la musique.

Rachel au carré et physionomies

Ronit (bras croisés), son ex-amante Etsi (qui allume les cierges du shabbat) et le mari de cette dernière David (chapeau et barbe juive)

Disobedience, de Sebastián Lelio

À la mort de son père, rabbin, Ronit revient dans la communauté juive-orthodoxe qu’elle a fuit. Elle retrouve son ami d’enfance, David, et son amie d’enfance, Etsi, devenue à l’adolescence son amante – mariés l’un à l’autre. On devine peu à peu comment toutes deux se sont construites après leur séparation, et les sentiments meubles sur lesquels cela s’est fait.

Ronit est partie à New York, devenue photographe ; à la mort de son père, la nécrologie du journal local le dit sans enfant. Etsi est restée dans leur banlieue londonienne, s’est accrochée aux rangs pour sortir de sa maladie (la dépression pour elle ; l’homosexualité pour les autres) et s’est mariée avec David : quitte à essayer, autant que cela avec son meilleur ami ; face à Ronit revenue, elle ne cesse de tirer sur sa perruque, rajustant l’identité dans laquelle elle a jusque là survécu.

Fuite et indépendance pour l’une ; abnégation et appartenance pour l’autre. En chiasme : désir de renouer pour l’une ; de liberté, pour l’autre. Tout cela, presque uniquement exprimé par le bas du visage, dans les tressaillements, les hésitations des lèvres, aux plis, aux commissures déjà marqués par les années – les paroles, les sourires ravalés, esquissés dans l’excuse, le souvenir ou la commisération.

Happée par ces lèvres et ces mâchoires, je ne peux m’empêcher de voir ressurgir d’autres actrices : chez Rachel Weisz (Ronit), c’est Kate Winslet que j’aperçois ; Stacy Martin chez Rachel McAdams (Etsi). De (Ronit / Rachel Weisz / fantôme de Kate Winslet), bouche charnue effacée par des yeux sublimes d’empathie embués, émane une sensualité plus empâtée que celle d'(Etsi / Rachel McAdams / le fantôme de Stacy Martin dans Le Redoutable), menton dessiné et lèvres fines, qui s’enfoncent dans son visage en fossettes démesurées.

Je suis plutôt douée pour cela : voir une chose dans une autre, le regard de l’un dans le visage de l’autre ; retrouver certaines combinatoires génétiques dans l’intertexualité des visages. Je ne sais pas si cela fait de moi quelqu’un de physionomiste, ou tout au contraire :  percevant en filigrane d’autres visages, je peine parfois à les identifier et partant à les différencier – l’identité se dissout, et c’est la confusion (comme récemment avec les deux amours de Tom Cruise dans Mission Impossible).

La superposition des noms et des visages n’est pas un simple jeu de correspondance, comme le collage d’un magazine people qui mettrait deux ou trois personnalités en équation (le truc de machin + le truc de bidule = trucmuche). Il y a autre chose dans l’incertitude des lèvres lourdes, à peine entrouvertes, de  l’une, l’empathie de l’incarnation par tous les ports de la peau ; et l’incisivité retenue de l’autre, que l’on pourrait dire en d’autres circonstances espiègle. Quelque chose s’affirme dans la disparition de traits idiosyncrasiques uniques, comme si le mode de résilience de chacune s’incarnait dans leur visage. Moelleux-empâté : lâcher prise, l’affaire, les amarres ; incisif : serrer les dents, les rangs, la perruque-rideau.

Ce qui me fascine, aussi, c’est la réversibilité des comportements : le courage de l’indépendance qui a pour envers la lâcheté de la fuite ; le courage de se maintenir tête haute, et la lâcheté de ne pas tenir tête aux autres. Et vice-versa, à chaque fois : la désobéissance comme faute enfantine et comme révolte adulte (dis-obedience). Ce qui me fascine, c’est de voir les personnages essayer de trouver un équilibre dans ces réactions et leurs interprétations contradictoires ; de chercher non pas ce qui est vrai, mais ce qui est vivable – le juste qui ne relève d’aucune loi sinon physique : juste de justesse, d’équilibre.

Plaire, aimer et mourir vite

Plaire, aimer et courir vite. 

Jacques a la diction prétentieuse de l’ancien hypokhâgneux qui a oublié de sortir de ses livres, et Pierre Deladonchamps parle comme s’il était dans un Rohmer, sans être filmé par Rohmer. Forcément, le personnage est écrivain.

Lui et ses amants, présents ou passés, portent leurs jeans taille haute, T-shirt rentré.

Il aura ce comportement d’enculé qui n’a rien avoir avec la sexualité – la cruauté de l’indifférence, qu’on nous explique à grand renfort de Koltès. Sans explication de texte : partir sans dire au revoir à ceux qui vous aiment.

Et d’autres avant lui, avec lui, qui vont faire un tour sitôt la capote retirée.

OK. Mais.

Il y a ce destin en escalier, où l’un pour l’autre est toujours moins trop vieux que trop mourant. (En 1993, sida oblige, on n’est pas gay, on est homosexuel.)

Il y a la tendresse partout

sous les doigts

des peaux différentes.

Il y a les petites vérités qu’autorise la grandiloquence, dans l’auto-parodie de l’auteur ou de l’alcool. C’est agaçant : on en revient,

mais on y revient.

Ne pas comprendre comment on peut plaire,

mais ne pas comprendre non plus, ensuite, comment on peut être quitté quand on est tombé dans ce puits d’amour.

Être fleur bleu du cul, à chaque éjaculation tomber amoureux,

aimer l’acte autant la personne. Pas moins.

Puis mourir, on y revient toujours. Petitement.

Plaire, aimer et mourir : personne ne court dans ce film, et surtout pas vite. On ne sauve pas qui ne peut l’être.

Jacques est agaçant comme La Belle Personne : tout court. Mais Aimer, plaire et courir vite est agaçant comme Louis Garrel dans Les Chansons d’amour : on lève les yeux au ciel,

et on s’en mord la lèvre (si on désire, évidemment ; j’ai juste souri sur ce coup-là, mais c’était déjà bien).

J’ai lu quelque part que Vincent Lacoste était comme un petit frère breton de Grégoire Leprince-Ringuet dans Les Chansons d’amour :

Bah quoi, t’aimes pas le Mont-Saint-Michel ? 

La vanne comme antidote au sentimentalisme

et au reste, même si on ne préfère ne pas bien savoir quoi.

Dans l’absence de la bande-son qui chanterait Je suis beau, jeune et breton, je sens la pluie, l’Océan et les crêpes au citron… c’est lui qui reste, en plan, en dernier plan sur son muret : Vincent Lacoste, très Honoré.

 

 

 

 

Senses

Quand je raconte que je n’ai pas vraiment aimé le Japon et que les gens ouvrent des yeux ronds en pensant à tous ces temples magnifiques sur Instagram, à toutes ces mignonneries made in Japan, il faudrait que je leur montre Senses. Je n’ai vu que les deux premiers épisodes de cette série de cinéma – et il n’est pas improbable que je ne verrai que ceux-là – mais c’est exactement ça, l’atmosphère ressentie lors de mon voyage, qui fait que j’ai pu apprécier les visites mais non aimer le pays. Atmosphère de contrainte, de devoirs si bien intériorisés qu’il étouffent la joie de vivre, étriquent les perspectives, le quotidien, les amitiés même.

Les quatre amies de Senses sont là, les unes à côté des autres, et apprécient ensemble le suspens de leur quotidien, mais c’est comme si jamais l’amitié n’avait pénétré jusqu’à l’intimité. Chacune s’applique à se plier et se replier minutieusement sur elle-même, comme un origami jamais abouti, suspendu à son avant-dernière étape, juste avant la transformation qui la ferait s’épanouir. Ne pas gêner, ne pas encombrer, ne pas exister. Ou si, subitement, dans un sursaut qui, persistant, vire à l’entêtement – incompréhensible pour les autres.

La délicatesse et le raffinement de l’art de vivre japonais semblent subsumés par la retenue, au point que le doute se lève : et si toute cette esthétique de contemplation n’était qu’une vue de l’esprit occidental pour sublimer l’ennui et la contrainte ? On ne voit pas grand-chose dans cette brume de tristesse, qui jamais ne s’épaissira jusqu’au désespoir tant tous s’y sont par avance résignés – à défaut d’avancer, on restera là à regarder, spectateur de sa vie : un flou esthétique, avancera-t-on pour se flouer.

Le moineau de feu

Affiche Sparrow avec le visage de Jennifer Lawrence sur fond rouge

Red Sparrow commence sur la scène du Bolchoï1. Je ne reconnais pas cette espèce d’Oiseau de feu croisé avec de The Red Shoes et pour cause : c’est une chorégraphie réalisée spécialement pour le film par Justin Peck, crédité en énorme au début du générique. Cela fait franchement plaisir à voir. Le doublage de Jennifer Lawrence par Isabella Boylston fonctionne étonnamment bien2, et le passé de danseuse du personnage perdure au-delà des premières minutes du film : Jennifer Lawrence  n’a certes pas un corps de danseuse, mais elle a un maintien et une force intérieure qui font mieux qu’illusion. Une espèce de grâce brute : pas celle, gestuelle et éthérée, que peuvent avoir les danseuses russes, mais une grâce de circonstance, qui se confond avec l’aplomb légendaire de l’actrice. C’est exactement ce dont a besoin son personnage de danseuse devenant espionne suite à une blessure pas vraiment accidentelle : la force mentale, l’endurance, la discipline, la volonté, oui, mais surtout la capacité d’évoluer d’une scène à l’autre, de savoir d’instinct le comportement à adopter pour retourner la situation et s’en sortir l’air de rien. Le couteau sous la gorge, Dominika Egorova reste une ballerine badass.

L'héroïne en tutu rouge sur scène, de dos, vue depuis l'arrière-scène

Faire démarrer l’intrigue au Bolchoï insuffle exactement ce qu’il faut de glamour et de scandale pour la suite (au moment où je me suis dit : ça y est, c’est exagéré pour que le thriller commence, je me suis souvenue de l’attaque à l’acide de Sergueï Filine). L’ouverture dansée est essentiellement filmée depuis l’arrière-scène (toujours l’attraction pour l’envers du décor) et en contre-plongée : sous les tutus des filles s’annonce l’enjeu et l’arme du thriller. Le sexe, évidemment. Loin de n’être qu’un argument marketing pour exciter la moitié du public, la question articule les meilleures scènes du film. Ici, le sexe, c’est le pouvoir. Au premier degré, il concerne les informations soutirées par les espionnes grâce à leurs charmes. Mais ça, c’est bon pour les camarades moins douées de Dominika. Envoyée à “l’école des putes”, l’ex-danseuse apprend la manipulation dans l’évitement de sa pratique : sous prétexte d’apprendre à pouvoir tout supporter, la matrone exige d’elle qu’elle se laisse prendre par un camarade ayant plus tôt tenté de la violer ; elle écarte tant et si bien les cuisses qu’elle réduit l’agresseur à l’impuissance. On serine aux apprenties que l’homme est une mosaïque de besoins, et qu’elles doivent savoir sur lequel jouer pour faire entendre à leurs cibles ce qu’elle veulent. Après s’être fait prendre une première fois par surprise, Dominika, elle, leur donne ce qu’ils croient vouloir pour éviter de leur donner ce qu’ils veulent. Toujours piégée, jamais elle ne se soumet, et c’est ce qui rend le film si jouissif à voir.

Tu ne dois pas leur donner tout de toi, conseille la mère à sa fille avant son départ. Dont acte. On peut juste regretter que ce tout se situe une fois encore au niveau de l’entrejambe. Lors des “cours”, la matrone russe, qui n’hésite pas à faire mettre ses élèves à poil devant tout le monde, réprouve la pudibonderie des Américains. Le scénario (adapté d’un roman de Jason Matthews, américain) qui nous offre cette saillie, et de nombreuses scènes assez jouissives après ça, est pourtant fondé sur un principe puritain : l’important, c’est de ne pas se faire baiser. Tu gagnes si tu ne t’es pas laissée pénétrer – sauf par amour pour l’Américain à tête de nounours, of course. She fucked them well, se réjouit la nana de l’équipe américaine lorsque les Russes leur présentent comme traître un informateur qui n’est pas le leur ; le film nous a bien fucké nous aussi, même si pour notre plus grand plaisir, avec son adage sous-jacent : baisera bien qui baisera le dernier.