Avengers 3 (plus ou moins)

Après Avengers et Avengers 2: Age of Ultron de Joss Whedon, jamais deux sans trois, j’accompagne Palpatine voir Avengers: the Endgame. J’ai loupé le précédent volet, mais c’est un détail : Palpatine propose de me briefer. Une fois calés dans nos fauteuils, je me concentre par-dessus mon cookie pour intégrer le résumé du premier épisode. Et pourtant, c’est un cookie-brownie : c’est dire si je suis pleine de bonne volonté, et concentrée genre je vais débarquer en pleine trilogie wagnérienne.

Un super-méchant a volé des pierres, grâce auxquelles il a acquis un pouvoir qui lui a permis d’éradiquer la moitié de l’humanité.

J’acquiesce la bouche pleine : jusque-là, je suis. Ok, et ?
Et rien, c’est le résumé complet.

Ouais.

Je ne vous cache pas que j’aurais pu faire bon usage d’un trombinoscope à la fin, lorsque des super-héros inconnus au bataillon déboulent de tous les coins de l’univers, et j’ai été frustrée d’une blague, mais sinon, j’ai suivi sans problème et même kiffé. Évidemment, il y a les blagues pourries et le cookie-brownie, ça aide. Mais même les motivations du méchant sont assez cool : en éradiquant la moitié de la population, il soulageait un peu la planète Terre. L’épuration pifomètrique manquait sans doute de discernement, mais pas plus qu’une épidémie de peste… On a les moyens de régulation de la surpopulation qu’on peut, hein.

Puis les superhéros veulent ressusciter la moitié de l’humanité en retournant dans le passé, et il n’y a rien de tel qu’un petit paradoxe temporel. Même si le nouveau paradoxe, c’est qu’il n’y en a plus : on ne modifie pas le futur, on en créé un nouveau ; car le détour par le passé devient le futur du présent. Le pouvoir des pierres doit permettre de réunifier les branches temporelles afin que le cours parallèle des choses devienne le seul, et qu’aucune réalité alternative ne revienne foutre le bordel un jour ou l’autre. Je ne suis pas certaine d’avoir bien suivi ce passage, mais je fais confiance aux plombiers spacio-temporels pour éviter toute fuite fâcheuse.

<spoiler alert> Pour que la ressuscitation de la moitié de l’humanité ne paraisse pas trop gros (ce Jésus, quel petit joueur), on exige un sacrifice, tout de même. La Veuve noire et Œil de Faucon rivalisent de force et de noblesse d’âme pour se sacrifier et sauver l’autre (et l’humanité). Quand on retrouve Scarlett Johansson dans une mare de sang, on se dit que c’est un peu misogyne couillon d’avoir zigouillé la seule super-héroïne de l’équipe – mais la voir épargnée comme une princesse en détresse aurait été tout aussi rageant. Moralité : pour éviter tout problème de représentativité, il faut plus qu’une seule femme – l’unicité a trop vite fait d’en faire un symbole univoque. Et à ce niveau, il semblerait qu’il y ait davantage à explorer du côté des teams d’autres univers – ce qui tombe à pic, le récit de cette team-ci se trouvant garroté.


La Lutte des classes

La bande-annonce et le titre de La Lutte des classes laissaient imaginer un traitement assez dual du sujet, et je craignais autant que les relents de racisme ou de xénophobie (sous couvert d’humour) que le bon sentiment qui enfonce les portes ouvertes (les riches vs les pauvres ; les cathos coinços vs les athées délurés…). Ni l’un ni l’autre : le terrain casse-gueule de la mixité sociale, sur lequel la bande-annonce s’avance à juste titre avec précaution, devient un terrain de jeu pour Michel Leclerc, qui signe là une comédie très réussie avec Leïla Bekhti et Édouard Baer.

Le film ne tait rien et tout y passe : la cruauté des gamins reflétant celles des adultes dans la cour de récré ; la gêne de se trouver en minorité ethnique à la sortie de l’école* ; les profs pris en étau entre la réalité du terrain et le politiquement correct de l’Éducation nationale (“rangez vos outils scripteurs, les enfants”) ; la discrimination positive qui se vit encore comme discrimination au boulot ; ou encore l’absurdité de certains préceptes religieux. Pas de jaloux, il y en a pour tout le monde : pour le voisin juif qui refuse de déplacer sa voiture qui bloque le portail parce que Shabbat a commencé depuis cinq minutes ; le gamin musulman qui fait peur à son camarade athée en lui assurant qu’incroyant, il ira en enfer ; et ledit gamin qui plonge dans un aquarium géant pour s’auto-baptiser chrétien. Aucun prosélytisme athée pour autant : les croyances laïques des bobos ne sont pas épargnées, leurs beaux idéaux républicains soumis à la question. La bien-pensance n’ajouterait-elle pas de l’huile sur le feu, en s’interdisant de nommer toute différence ?

Le réalisateur n’adopte durablement aucun point de vue, duquel il tournerait en dérision un point de vue adverse. Le gamin exclu par le groupe de petits gars auquel il pensait appartenir se met lui-même à exclure les filles qui voudraient se joindre à eux lorsqu’il est réintégré. La femme voilée que la famille athée pense aliénée leur renvoie leur idéal de libération par le travail comme un cache-sexe occidental, et mène son mari à la baguette pendant toute la conversation. Même la mère du protagoniste, qui symbolise un juste milieu de part ses origines et sa situation sociale (elle connait toutes les femmes musulmanes du quartier, où elle a grandi, et s’en distingue en étant devenue avocate et athée), finit par perdre les pédales et gifler un môme qui s’en prend à son fils (élevé avec un bourgeois punk comme père). Ce dernier est le sosie râleur** de Palpatine : autant vous dire que j’ai partagé à fond et les moues exaspérées du personnage de Leïla Bekhti et les pulsions bécot pour cet hurluberlu qui ne croit en rien, n’aime rien, et se montre souvent désobligeant – au point qu’on en oublie parfois qu’il n’aime rien, mais pas personne.

Pas de langue de bois donc, mais pas non plus de langue de pute : l’opinion se moquant d’une autre est elle-même moquée, dans un retournement incessant qui donne à la comédie son rythme effréné et son ton, étonnamment respectueux dans l’impertinence. Lorsque le mépris pointe le bout du nez (aviné), il est explicitement condamné, et la dignité des personnes visées est promptement restaurée. Rien n’étant plus tabou, tout s’ouvre à la contradiction. Énoncer le problème amorce son dénouement : le vivre-ensemble n’est pas un nom mais un verbe, il faut vivre, ensemble. Et nommer la différence pour l’accepter, plutôt que d’essayer de la gommer en la passant sous silence. En résumé : La Lutte des classes est une marrade d’utilité publique.


*Les premières fois où je suis allée en cours à Villetaneuse, cela m’a fait bizarre de me retrouver parmi les rares Blancs de la navette pour la fac. C’était un peu un monde parallèle, avec Gazelle placé devant Elle au Relay de la gare, et les sandwichs du Crous à la dinde (j’avais trouvé ça follement original par rapport au jambon, avant de me frapper le crâne et de faire le lien avec l’interdiction de manger du porc). Au bout de quelques semaines, c’est le retour à Paris intra-muros qui s’est mis à faire bizarre : soudain, il n’y avait plus que des Blancs, et c’était le manque de mélange que je me mettais à percevoir comme malsain.

** “Quand les personnages sont aussi revendicatifs que [celui d’Édouard Baer]”, explique le réalisateur dans une interview pour Illimité, “il peut y avoir un risque d’antipathie auprès du public, il faut donc s’assurer que l’acteur qui le joue ait une très forte cote de sympathie auprès du public”.

Une dernière citation de la même interview pour la route : “Peu m’importe la sensibilité politique de mes personnages tant qu’ils y croient et que c’est important pour eux. Je tiens à ne pas être manichéen, vraiment. Le gros problème dans la militance politique, c’est le désir de neutraliser l’adversaire.”

Exaspération amoureuse

La vie de Casanova, Stacy Martin en corset… en allant voir Dernier amour, de Benoît Jacquot, je m’attendais confusément à une joute amoureuse à la Mademoiselle de Joncquières. Je n’y étais pas du tout. Pas le ton.

C’est à peine si on est dans un film en costume : les corps se laissent à peine dicter leur posture par leur mise ; ils n’ont pas, pour les rôles principaux du moins, l’air costumés. Les gestes sont empreints de modernité – ou peut-être sont-ils seulement débarrassés de la poussière que la modernité y met d’ordinaire : Stacy Martin peut être affalée dans son corset, à l’intérieur du carcan qu’elle ne comble pas ; Vincent Lindon retient avec ses doigts les fanfreluches de ses poignets pour passer le bras dans la seconde manche de la veste que lui tient son valet. Sa perruque, qui fait grise mine, ne cesse d’être ôtée ; on ne sait si cela lui donne un air débraillé ou usé.

Casanova n’a rien du séducteur, qu’on imagine… séduisant. Jeune, beau parleur à tout le moins. Campé par Vincent Lindon, il a l’air usé, et par la vie davantage que les débauches. La caricature a été rejetée sur un personnage secondaire, un vieil acolyte qui ne supporte pas de coucher deux fois avec la même femme, et s’horrifie de ce que Casanova ait pu avoir des passion de quoi, trois, quatre, cinq mois. Du coup, c’est autre chose qu’un jeu de pouvoir érotique qui se met en place entre Casanova et la Charpillon. Elle lui résiste, dira-t-on pour expédier l’affaire. Elle ne lui résiste pas. Pas pour faire augmenter les enchères, faire naître l’amour dans la confusion du désir qu’on stimule d’interdit, et gagner une place que d’autres n’ont su garder. Elle se résiste peut-être elle-même, ou bien résiste-t-elle aux lois du genre : de la séduction et de la femme, proie, trophée, vieille chaussette de l’homme. À la loi de la nature, par qui tout existe, s’use jusqu’à sortir de l’existence.

Au début, on croit au jeu. Elle l’aguiche, se refuse : avec la réputation qu’il se traîne et le précède, c’est de bonne guerre. Il est vite ferré, c’est prévisible ; le jeu traîne, vire au sadisme. Quand on comprend qu’elle n’est pas femme à se flatter d’être plus que les autres, et qu’elle n’attend rien de tout cela, on se demande à quoi elle joue, pourquoi elle joue. Et cette interrogation en retour invite à reconsidérer une vie dite de conquêtes. Pour en arriver là, il faut inverser la perspective (morale, justicière) et percevoir la cruauté de la supposée proie, se demander ce que veut cette garce, à la fin. Les agaceries amoureuses cessent d’être ce qu’on attend d’elles pour ne révéler qu’un fond, immense, d’exaspération. Ils s’exaspèrent l’un et l’autre, l’un l’autre – de ce qu’ils sont, de ce qu’ils se voudraient autres, peut-être.

Casanova n’a-t-il pas été l’homme qui a offert de l’espoir à une enfant, un homme inconnu à cette enfant, avant qu’il ne devienne pour elle aussi, devenue femme, Casanova ? L’anecdote de cette rencontre passée surgit au bout d’un certain temps. Elle ne change rien, change tout : il y a reconnaissance, dégagée de toute gratitude – évincée par l’intérêt sexuel. On ne peut que s’en vouloir : la Charpillon n’en attend rien, évidemment (de Casanova), mais elle attendait mieux (de cet inconnu qui ne l’est plus). Il y a là homme et femme, et fille et père, sans que ce ne soit plus une question d’âge – seulement d’espoir incestueux.

Je ne m’étonne plus, rétrospectivement, d’avoir trouvé Stacy Martin bien moins séduisante en corset qu’en T-shirt rayé dans Amanda : il ne fallait pas que ce soit là (toute) la question – déjà trop évidente, trop centrale.

Parallèlement, on rit d’autre chose que d’un trait d’humour, je crois, lorsque Casanova, au début du film, confie à son acolyte qu’il envie peut-être un homme capable d’aimer une seule et même femme toute sa vie, pour aussitôt se rétracter : de cela même, il n’est pas sûr. Le rythme de la scène fait croire à un trait d’esprit ; celui du film le défait. Et c’est Casanova qui finit par l’être, défait : non pas par une femme qui lui aurait résisté, mais par ce qui, de l’extérieur, acquiert par la répétition le statut de farce, et qu’il vit à l’intérieur comme un drame, comme la première fois – qui ne l’est pas, et l’use un peu plus à chaque fois. Il faut bien, alors, se rattraper à quelque chose : la parapet d’un pont pour en finir, ou les bras d’une courtisane qui ne suscitera aucune passion, aucune obsession de s’en sortir. De soi et de la vie qui nous mène (bien plus que nous la menons), où l’on sait. On n’est jamais que qui l’on est, fut-on Casanova.

Vincent Lindon en Casanova abattu

A lemon juice, please.

Amanda

Amanda, c’est le même réalisateur que Ce sentiment de l’été (Mikhaël Hers).

La même lumière, les branchages sur les murs.

Les mêmes quartiers de Paris à vélo – sans ceux de New York et Berlin, mais avec Périgueux (sursaut de surprise en voyant la gare où je retrouve mon père, comme à chaque fois que je retrouve à l’écran un lieu que je connais par la répétition). Et le parc de Vincennes, où je ne vais jamais et où je suis allée quelques jours auparavant. Le réalisateur s’y fait dérouler un attentat fictif, bien trop crédible. Un bol de salade ensanglanté, une mère, une soeur qui ne reviendra jamais.

La même thématique impossible : le deuil.

La même manière d’être au plus près de la vie, dans les sourires qui savent ou ne savent pas ce qui leur en coûte, les jours qui n’avancent pas et se concatènent, la lumière trop belle et douloureuse, trop présente, absente soudain et c’est reposant, peut-être, qu’il ne fasse pas si beau quand on est en deuil – cesser un temps d’être aveuglé de soleil comme de douleur. L’éclipse de vie, puis des éclipses de chagrin, quand la joie ressurgit malgré soi. Les larmes à contretemps. Et un Paris-Brest tous les deux jours, ah oui, quand même.

D’autres acteurs, en revanche, qui surgissent de ma filmographie de ces dernières années, des têtes qu’on voit plus ou moins, que j’aime beaucoup et que je suis surprise de retrouver là, comme une connaissance croisée dans la rue : Stacy Martin comme point de fuite de Vincent Lacoste (ce menton, ces galoches) ; et, oh, l’acteur de Premières vacances (Jonathan Cohen) ; oh, Claire Tran, en connaissance croisée, justement, deux minutes pour jouer juste, on se revoit vite mais on ne sait jamais quand.

Une autre intensité d’émotion, au final : le coin de l’oeil plutôt que la gorge. Amanda ne me hantera pas comme Ce sentiment de l’été – la répétition qui amortit le choc, peut-être ? Ou les dialogues qui sonnent moins artificiels, où, du coup, ça ne résonne pas autant ? Il y avait dans l’autre film cette dissonance de cinéma d’auteur, où l’on entend autant le silence d’où viennent les paroles que les paroles elles-mêmes. On ne le retrouve ici que chez Stacy Martin, je crois (style de l’actrice ? bilinguisme ?).

Amanda ne me hantera pas comme Ce sentiment de l’été, mais je suis heureuse d’avoir pu le voir en rattrapage grâce à un festival inopiné à l’UGC du coin.

La masturbation et les sushis

Dans une bibliothèque de manuscrits refusés, où l’on trouve des titres aussi prometteurs que celui que je n’ai pas résisté à reprendre pour le titre de ce billet de blog, une jeune éditrice tombe sur une pépite, qu’elle publie aussitôt : c’est un phénomène littéraire. Un critique néanmoins a du mal à avaler que ce chef-d’œuvre ait été écrit par un pizzaïolo que personne n’a jamais vu lire et encore moins écrire. Que cet homme ait emporté son secret dans sa tombe, il le refuse, et part en enquête comme on part en croisade.

Je ne serais probablement pas allée voir Le Mystère Henri Pick si le critique littéraire n’avait pas été joué par Fabrice Luchini. Toujours fidèle à lui-même, toujours Alceste à bicyclette en Bretagne : désobligeant-désopilant. Mais, une fois n’est pas coutume, on lui tient la dragée haute : Camille Cottin, qui joue la fille de l’écrivain mystère, a l’aplomb et le charisme nécessaires pour rembarrer et son personnage et Fabrice Luchini. Leur duo improbable fait du Mystère Henri Pick un film fort plaisant à aller voir après déjeuner, un après-midi où l’on est engourdi par la fièvre d’un début de crève.


En revanche, je suis tombée sans faire attention sur une séance pour malentendants, avec des sous-titres dont on ne sait jamais exactement où ni en quelle couleur ils vont apparaître : blanc et jaune pour les dialogues, plus ou moins au milieu, à gauche de la table, à droite de la chaise ; rose pour la musique et les bruits d’ambiance dans le coin en bas à gauche… Mine de rien, il faut une certaine concentration pour réussir à en faire abstraction – j’ai ainsi pu vérifier malgré moi ce que le cours d’UX design disait de la vision prériphérique (par opposition à la vision fovéale qui permet de faire focus et lire) : elle est particulièrement sensible aux mouvements et aux couleurs.