Le printemps, les vacances, enfin

Journal d’avril, suite et presque fin

Mardi 14 avril

En descendant du tram, je m’installe sur le banc d’attente et laisse passer au soleil le suivant avant de finalement me lever pour le rendez-vous avec la psy. Elle me fait faire des pauses dans mon récit, pose des questions et reformule comme si elle n’était pas sûre d’avoir tout saisi ; agacée par ces ralentissements, ce n’est tout de même pas très dur à suivre, je ne saisis pas d’emblée que ces interruptions ne sont pas pour elle, mais pour moi, qu’elle cherche à me faire ralentir.


Le Welsh de Pancook a perdu en extraordinaire, mais j’ai grand plaisir à déjeuner avec H. et sa femme, que je n’avais jamais rencontrée. L’asymétrie de son visage peu à peu prend vie, tandis qu’H. navigue avec l’emphase qui est la sienne (un mélange d’enthousiasme et d’indignation) entre updates informels et récits où je ne suis pas très bien qui est qui, mais qu’importe. Depuis combien de temps ne s’était-on pas vues ? Huit, dix ans ? Encore une fois, peu importe. C’est la forme de cette amitié lointaine où, parce qu’il y a eu connivence virtuelle un jour, on s’est dispensé du privé concret les suivants. Épisodes de vie, séries TV, rencontre de nos couples respectifs… Il est évident qu’on se connaît sans se connaître parce qu’on se connaît depuis longtemps.


À la médiathèque, j’accuse ma courte nuit. Les idées de lecture me traversent, mais s’évaporent aussitôt, je dois me concentrer pour retrouver noms et titres, chercher les initiales dans le déroulement alphabétique, à travers un brouillard qui à chaque fois se reconstitue sitôt dissipé. L’effort mental est laborieux, mais la cueillette bonne.


Mon oncle radiologue a été appelé à la rescousse en tant que LE médecin de la famille. Il s’est renseigné sur l’hôpital où le hasard a fait débuter ma prise en charge : c’est une petite équipe, et petit sonne méprisant dans sa bouche ; ils ne prennent pas n’importe qui dans ce genre d’hôpital privé, ce ne sont pas des cow-boys mais pas des cadors non plus, hein, j’entends son grand nez parler, sa morgue de médecin, les cadors sont juste à côté, dans LE centre de référence, là où travaille une connaissance à lui, ils ne sont pas amis mais se connaissent et se respectent, ils s’estiment je propose, bref on n’a pas un cancer tous les jours, autant se faire opérer par des pointures, et j’entends presque la rhétorique d’une réclame commerciale, on n’a pas un cancer tous les jours, ce serait quand même dommage de ne pas en profiter, une si belle occasion.

Je ne m’entendrais pas avec ton oncle, c’est la conclusion de S. à qui je rapporte ces propos, pour tenter de comprendre la part entre qualité de soins et snobisme d’initié. S. et d’autres à sa suite me rassureront : le centre mentionné par mon oncle est bien le centre de référence, mais je serai bien soignée dans un cas comme dans l’autre, mon cas n’est pas compliqué. Enclume ou marteau, le clou sera bien enfoncé. C’est du pareil au même, sauf que je me retrouve désormais avec un choix à faire, moi qui ai toujours tant de mal à faire des choix, surtout quand les options sont à peu près équivalentes et que je mesure mal leurs implications. Incliné mais pas nécessité… ce vieux souvenir de prépa refait surface, sur le choix d’autant plus facile à faire que nous sommes prédéterminés à le faire — mais libres de ne pas, là étant toute la subtilité leibnizienne.

[emoji crâne qui fume] Et je réalise en écrivant aujourd’hui mardi 5 mai ces lignes, après avoir fini pendant les vacances Le Talent n’existe pas de Samah Karaki, que Leibniz était complètement aligné avec ce que les neurosciences tendraient à montrer (si j’ai bien compris cette lecture un brin tortueuse) à savoir que notre cerveau a déjà préparé la décision avant qu’on ne le prenne consciemment et que notre marge de manœuvre consiste seulement à refuser : moins un free will (libre-arbitre) qu’un free won’t (être libre de ne pas, le jeu de mot est fou, avouez). [/emoji crâne qui fume]

Je me serais bien passée d’avoir à prendre une décision dans l’état psychologique où je suis.

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Mercredi 15 avril

Sondage express auprès de la pharmacienne que j’aime bien : si c’était pour elle, elle irait au centre que me recommande mon oncle, sans hésiter, puisqu’on a la chance de l’avoir dans la région.


La correspondance est parfaite pour caser un bimbimbap et une boule de glace au gingembre près de la gare d’Austerlitz. Le métro passe à présent à travers un immeuble (de bureaux ? encore des bureaux ?) qui s’est construit autour. Le mot fatidique n’est pas prononcé de tout le repas avec Mum, on n’en parle pas, et ça me va très bien.

Dans l’intercité, je suis dans un carré de six places (un rectangle donc), où nous sommes cinq. Que des hommes à part moi. Le vieux monsieur très soigné avec son col roulé se détend quand, au bout d’un quart d’heure, je troque ma place centrale dos à la marche pour la place restée vacante en diagonale, côté couloir. On respire mieux dans le sens de la marche et avec un seul voisin.

En face de moi, un vingtenaire à boutons de manchettes soulève et replie sa veste en deux avant de la déposer à cheval sur sa cuisse pour ne pas la froisser. J’observe avec un peu trop d’intérêt pour être charitable l’opération déjeuner qui débute avec une salade en carton posée en équilibre sur son autre cuisse. La tablette s’arrête devant son voisin et, plutôt que d’y poser la salade, il a privilégié l’ordinateur, pour manger devant une défilement d’images autres que celles de la fenêtre du train. La salade est déjà en équilibre précaire lorsqu’il secoue la vinaigrette empaquetée à part, et la résistance de l’opercule pousse le suspens à son comble. Cette saynète héroï-comique et son funambule macroniste m’amusent beaucoup, cela ne peut pas bien finir, et j’éprouve, je dois le confesser, une certaine satisfaction lorsque l’opercule cède et, ce qui devait arriver arrivant, projette ses gouttelettes sur la chemise blanche (elle laisse deviner en haut, très mec, une chaîne en argent et un pan de peau de bébé).

À côté de moi, un autre vingtenaire tellement fin de corps et tellement large d’épaule tente de pioncer après une nuit festive. Sa carrure de surfeur (son maillot de sport moulant me fait penser à une combinaison de plongée) coincée entre moi et un autre trentenaire tranquille, il s’enroule bras croisés sur la tablette.

De l’autre côté du couloir, un couple de bobos à la quarantaine finissante (petite cinquantaine ?) met en échec toute cohérence sociologique. Elle, probablement un peu trop couverte pour la saison, a ouvert la fermeture éclair de ses cuissardes, épluchées de part et d’autres de collants sans pieds. Les tissus à motifs dépareillés qui constituent sa jupe me feraient dire qu’elle fait partie des gens qui sauvent le monde tous les dimanches, en manif plutôt qu’à l’église. Elle se tient très droite, et je la trouve très belle, moins dans ses traits que dans son attitude, expression patinée. Lui, est un peu moins soigné, un peu plus voûté. Vers quinze heures, ils déballent deux fromages de fromager, un couteau, une tradition, des yaourts Saint-Malo, des fruits, d’autres choses encore conformes à un pique-nique de qualité — et une part individuelle de gâteau sorti d’un emballage en carton, quand même, seule concession à un régime moins sain. La gourmandise reste mesurée, une part réservée puis partagée. Le tableau est parfait, tout concorde. Tout concorderait si les magazines à beau grammage qu’ils extraient d’un sac suggérant l’exposition fraîchement visitée étaient des Connaissances des arts. Mais ils ne comportent aucune œuvre d’art, les images que j’aperçois sont d’archives, guère engageantes. Je postule un intérêt historique, avant d’intercepter le titre lors d’un échange ou d’une pause contemplative, couverture refermée : Liaisons, le magazine de la préfecture de police. Il existe un magazine de la préfecture de police et cette lecture les absorbe la majeure partie du trajet ; ils lisent vraiment, avec concentration, extraits tapotés, brièvement commentés et échange d’exemplaire. Quelque chose m’échappe, ça ne colle pas.

Quand je lui raconte le soir, le boyfriend colmate l’incohérence de la vignette par une hypothèse ma foi assez satisfaisante : ce seraient des journalistes qui préparent un dossier sur les violences policières et se renseignent sur la version qui en est donnée par les autorités. Je souscris moins à la version de deux collègues ; même si rien dans leurs gestes ne trahissait une tendresse manifeste, leur univers était trop bien réglé, trop harmonieux, pour ne pas évoquer une forme d’intimité. Ou alors des collègues amis de longue date.


On est moins serrés dans le Rémi, mais, comme le remarque le petit garçon à côté, il n’y a pas de tablettes. On ne peut pas tout avoir, tranche sa grand-mère, qui préfère un espace spacieux que studieux. « Ce sont les tablettes qui font serré » : observation pertinente du petit garçon, il a raison, je n’y avais pas songé. Il ne reste qu’une vingtaine de minutes de trajet et c’est précisément alors que j’ai le plus grand mal à résister à la somnolence induite par le bercement du train. 18h est désormais l’heure du dépassement, où mes ressources de sommeil viennent à manquer.

Je ne lis presque pas de tout le trajet, observe, somnole, encore le taxi, puis ça y est, des mains autour de moi, mon aimé sous les miennes.

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Jeudi 16 avril

Le canapé en cuir est froid, glissant ; j’inaugure le vieux fauteuil dans le coin bibliothèque jusqu’à présent décoratif. La majeure partie de la journée cependant, je la passe sur une chaise en fer forgée que je déplace sur la terrasse pour m’ajuster au déplacement et à l’intensité des rayons de soleil. Ce n’est qu’en toute fin d’après-midi que j’enfile mes baskets pour continuer ma lecture dans une chaise basse de jardin, empoignant une des trois qui n’a pas bougé depuis ma dernière visite — fantôme de conciliabule. Cela faisait une éternité que je n’avais pas lu en anglais ; il m’a fallu un déjeuner avec H. pour me rappeler que la médiathèque en possède un petit rayon en V.O. The summer without men de Siri Hustvedt inaugure the spring break with mine.

Temps estival

J’aperçois de l’autre côté de la maison le boyfriend monter son banc d’arbre. Le mec qui bricole a l’air heureux comme un môme qui déballe ses cadeaux de Noël, ça me met moi aussi infiniment en joie de le voir comme ça. À quatre heures plus une, il fait une pause, on va chercher des cônes et c’est un bout d’enfance qu’on trouve sous la main, au congélateur, sur la terrasse. La journée s’écoule dans le temps long de l’enfance. J’ai la sensation d’être en convalescence, puis heureuse. Down au coucher du soleil, que jamais le bonheur ne s’achève. Reblochonnade et Full Metal Alchimist pour finir la journée.

Où je réalise que l’huile de palme vient des fruits du palmier.
Un céanothe, m’apprend Google. Intensément bleu ou mauve selon les heures de la journée.

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Vendredi 17 avril

Peu importe que le livre s’ouvre quatre-vingts pages plus loin, que le cône soit remplacé par un esquimau ou qu’une longue conversation téléphonique ait animé la matinée, déjà la répétition raccourcit le temps long. Le même mécanisme par lequel ce séjour s’abouche au précédent avale le jour suivant. Si, au bout d’une journée, j’ai l’impression d’être là depuis une semaine, la semaine s’écoulera aussi vite qu’une seule journée — l’éternité ne s’ouvre et ne se referme qu’en parenthèses.

Je vis mieux la tombée du jour que la veille ; la journée a déjà débordé dans un trop plein de soleil. En fin d’après-midi, autre chose a déjà commencé. On inaugure le banc d’arbre que le boyfriend vient de finir de monter (huit chaises cambrées dos au tronc). Dans le soleil de fin de journée frémit la peau qui n’a pas l’habitude d’y être dénudée.

Peaky Blinders : L’Immortel : le boyfriend a raison, on dirait davantage un long épisode de série qu’un film. D’où il ressort que, pour avoir la classe et susciter l’adhésion en tant que gangster, il faut être bon acteur — question de présence. N’est pas Cillian Murphy qui veut.

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Samedi 18 avril

Souffle court et rythme cardiaque qui s’accélère : le mail de relance collectif pour fournir musiques et plan feux me déclenche donc une crise d’angoisse.

Dernières pages de The Summer without men. Tomate-mozza au soleil, puis à l’ombre, à l’abri du gros insecte noir volant non identifié. Le boyfriend et le chat font la sieste, chacun son oreiller. J’entame Pour la joie : est-ce que je lis pour la joie ou est-ce que je lis pour lire, divertissement qui me détourne de ce que je devrais faire comme du plaisir à faire ?

Le tapis de yoga est déroulé sur la terrasse pour une séance de souplesse du dos : face à l’ancienne gymnaste devenue contorsionniste qui m’encourage dans le petit écran, je me trouve aussi raide que la plus raide de mes élèves en barre au sol.

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Dimanche 19 avril

Le coussin de baignoire est une délicieuse invention. Le corps délié, je passe de pièce en pièce par l’intérieur ou l’extérieur, tout communique, fluidité de l’architecture et des températures.

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Lundi 20 avril

Jour ouvré, jour angoissé en pointillés. Le divertissement n’est plus innocent, même s’il est apprécié. Atteindre l’aube de Diglee. L’amour empiète sonore sur le sommeil.

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Mardi 21 avril

Patience des traces, de Jeanne Benameur.

Vous vous mettez au soleil avec un bon bouquin. Légère modification apportée au conseil de la psy pour les vacances : avec trois bons bouquins (et un moyen).

Le tapis de yoga est déplacé par tranche de dix centimètres puis de l’autre côté de la terrasse et quand plus aucun rayon de soleil n’y atterrit, le long du mur dans la salle à manger plein ouest. Aucun yoga n’y est pratiqué, seulement la sieste, éphémère, je m’endors vraiment, caressée par le soleil, le vent, la première jupe jambes nues de la saison.

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Mercredi 22 avril

Ça va mieux quand on fait. Des gestes qui pensent pour nous, que ce soit ranger les couverts dans le lave-vaisselle (chez le boyfriend, ils se rangent dans un tiroir à plat, j’aime bien, j’ai l’impression de ranger l’argenterie que nous n’avons ni lui ni moi) ou reprendre et adapter des exercices de barre au sol.

Après une énième crise d’âne de Buridan, j’appelle enfin le centre que m’a conseillé mon oncle, et tout s’allège, les rendez-vous compilés en une journée, plus rien à décider.

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Jeudi 23 avril

Le soulagement du choix dépassé se traduit par l’un de ces réveils apaisés où l’on a l’impression que l’on pourrait somnoler toute la journée.

La Patience des traces : les dernières (traces ou pages) sur la terrasse, à l’ombre moirée des feuillages. Il n’y a que Jeanne Benameur pour rendre en roman l’éclosion d’un parcours psychanalytique, sans rien perdre de la révélation (sans l’amoindrir ni la doubler d’un coup de théâtre), sans s’abstraire du présent. Rien ne change que le regard — déplacement. Déplacement du personnage sur des îles loin de la sienne, et déplacement de la cure, du divan au fauteuil, puisque ce n’est pas un analysant mais le psychanalyste qui mature — manœuvre habile qui permet de conserver le processus sans se retrouver narrativement coincé dans un cabinet. C’était très beau.

La terrasse : un ponton quand on marche dessus, mais une scène vue quand on marche à distance dans l’herbe. Je ne m’en éloigne guère, le jardin reste un décor, les arbres des perchoirs à chant d’oiseaux — bruyants, enveloppants.

Un œuf de Pâques praliné semble oublié le long de la baie vitrée ; je ne suis pas certaine d’avoir jamais vu auparavant de mes propres yeux un scarabée si vert métallisé.

Une douche pas du tout écologique, d’une tendresse infinie.

Le boyfriend cuisine pour l’arrivée de ses amis. Je fais petite main, sors les ingrédients, ramasse, range et jette ce qui peut l’être sur le plan de travail. Je le regarde faire, la plupart du temps, je me sens heureuse avec lui autour de ce bout de cuisine ouverte. La salle à manger, plein ouest, est baignée de lumière qui n’a même plus besoin de lunettes de soleil pour être dorée.

Le soleil de retour m’anesthésie. C’est une journée où j’abandonne — l’idée de travailler, de désencombrer en amont. C’est salutaire, puis moins. Backlash à la tombée du jour. C’est notre dernière soirée à deux.

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Vendredi 24, samedi 25 avril

Les amis du boyfriend débarquent pour le week-end. C’est à ce moment, la maison saturé de sociabilité, qu’il déclenche une nouvelle crise inflammatoire. Il est fiévreux, puis faible, bientôt au lit. Le week-end n’est pas annulé, tous misent sur un prompt rétablissement et enchaînent sur le déjeuner à l’ombre du parasol. On partage nos inquiétudes, une certaine hygiène de vie est incriminée, les plus véhéments menacent d’organiser un raid pour vider ses placards et les remplacer par des aliments sains. Le réconfort de trouver un écho (amplificateur même) à mes craintes tempère le sentiment d’obligation sociale — rester avec les invités pour assurer un minimum de relai au niveau de l’intendance. Heureusement, ses amis prennent rapidement les choses en main,  investissent les lieux, la cuisine, repose-toi titi, modifient le menu du soir, se partagent les tâches, nettoient au débotté le second frigo qui doit accueillir les bières lors du grand rassemblement de cet été. Ils ne font pas comme chez eux, ils font comme dans une location de vacances où réellement, l’espace de quelques jours, ils seraient chez eux, le propriétaire réduit au rôle de visiteur.

C’est agréable puis plus trop d’être soutenue. Je sature vite, en réalité peu à peu, de la sociabilité et n’ai pas réellement d’espace de retrait où m’isoler des stimuli ; je peux me soustraire aux conversations, mais il reste toujours un brouhaha lointain, le pic d’une voix aiguë de dessin animé, ou une indication sonore de cuisine pour entraver le reset de la solitude. Je tente bien de lire sur le perron, Hors de moi, mais alors ce sont les moustiques qui attaquent, et le récit le moral : ce n’est pas forcément le meilleur moment pour entendre la détresse d’une malade chronique. Le chat reste terré sous la couette, collé au corps de son maître. Comme je le comprends, même si j’aime par connivence m’en moquer.

Le boyfriend tente quelques incursions de retour avec nous, et samedi soir, peut enfin profiter d’une soirée, de plusieurs heures avec ses amis. De le retrouver levé, je prolonge moi aussi, rajoute une petite louche de sociabilité.

C’est la troisième crise en deux mois, cela devient préoccupant. Un moment où nous sommes seuls à la table de la salle à manger, je l’encourage à contacter le spécialiste qui le suit, mais il sait déjà ce qu’il va lui dire. Et quoi, alors ? Je pense à des visites, à des traitements ou des changements de mode de vie qu’il ne voudrait pas entamer. Il est plutôt question d’hospitalisation. Mon angoisse déborde immédiatement, affleure le long de la cornée, et il me rassure, il sera là pour mon opération. Pour une fois, il se méprend : je panique à l’idée de ne pas pouvoir être là pour lui rendre visite à l’hôpital. Je panique, prends donc un bonbon, et panique se passe.


Cela me fait bizarre de voir ce grand gaillard tout tatoué s’inquiéter de ce que la porte d’entrée soit bien fermée pour la nuit en parlant de serial killer. Puis je me souviens que son dos pété l’a été d’avoir été enseveli sous les corps dans la fosse du Bataclan. Ce qui n’arrive que dans les films d’horreur lui est arrivé, ça rend les serial killers beaucoup moins improbables.

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Dimanche 26 avril

Lent retour à Roubaix (trois trains, deux métros). L’appartement me paraît petit, encombré de ce que j’y ai à nouveau à faire.

Il va falloir opérer

Journal d’avril, suite (et pas encore fin)

Vendredi 10 avril

Cette fois, je trouve mon chemin avec l’habitude que confèrent déjà deux autres venues seulement. Le rendez-vous a été avancé de vingt minutes ; je m’oblige à penser aussi à une explication de pure logistique, un désistement qui permettrait à la radiologue d’avancer l’heure de son départ en vacances ; je me plie à l’exercice de pensée, mais n’y crois pas. Ah, vous êtes venue seule, semble-t-elle regretter ; j’avais installé deux chaises. Je m’installe sur l’un des deux tabourets, et déjà je sais. L’anniversaire surprise est grillé. Il va falloir opérer… commence-t-elle prudemment. Flambée d’adrénaline, finissons-en : donc c’est cancéreux ? Embêtée, elle confirme, enchaîne sur des précisions qui se veulent rassurantes, mais lentement, à ce stade je ne tiens plus, je la coupe pour savoir tout ce qu’il y a à savoir maintenant, dans un langage que je puisse comprendre : est-ce que c’est pris à temps ou est-ce que c’est déjà métastasé ? C’est pris tôt. Je serais venue dans quatre ou six mois, elle n’aurait peut-être pas été aussi sereine, mais là, c’est bon, c’est tout ce que je retiens. J’étais persuadée qu’il y aurait quelque chose, mais que ça serait pris à temps, que ça irait. Je lui dis cette intuition, mais sans la concordance des temps je crois, car elle répète la fin de ma phrase, ça va aller, c’est exactement ça, il y a quelque chose mais ça va aller, elle a l’air surprise, c’est exactement comme ça qu’il faut le prendre. Surprise, vraiment. Nous sommes deux à essayer de gérer, moi l’annonce et elle la bombe nerveuse qu’est tout patient à qui on annonce un cancer. J’imagine que tout le monde ne réagit pas de la même manière.

Ensuite seulement, je peux entendre les détails sur l’obscurus : il n’est pas agressif (ce ne sont pas ses termes, je reprends ceux de ma mère, qui a eu son cancer à 47 ans ; en bonne impatiente, je copie avec dix ans d’avance), le taux de prolifération est ric-rac en dessous du seuil où ça aurait pu commencer à devenir problématique, c’est le bon moment, j’ai de la chance, même si c’est bizarre d’associer chance et cancer, elle est d’accord. J’ai eu un gros coup de bol ; j’en ai d’autant plus conscience qu’aujourd’hui (autre période du cycle ?) je ne distinguerais pas la tumeur pas d’un ganglion ; la boule n’est plus saillante. C’est comme avec le sanglier sur l’autoroute, on ne sait pas si on n’a pas eu de chance ou au contraire si on en a beaucoup eue. De la chance dans la malchance, c’est bien ça qu’on dit ?

Je suis fébrile, forcément. On fait la seconde biopsie dans la foulée, pour savoir ce qu’il en est de la seconde masse (une bonne idée rétrospectivement : l’adrénaline neutralise la douleur ; je n’ai rien senti lorsque l’anesthésiant s’est dissipé). Je suis à deux doigts de paniquer et de pleurer puis en fait non, la radiologue et son aide sont adorables : vous voulez de la musique ? discuter ? que je vous tienne la main ? Je décline : mes mains sont moites, et celle qui repose sur mon pantalon le trempe de sueur. Je pue d’une sueur de stress intense. On s’en tient à deux prélèvements.

Pendant qu’elle va faire je ne sais quoi avec les échantillons, je prends en photo ce tableau — un gros mélanome rouge, me confirmera S. Magenta ? Inquiétante étrangeté — mais beauté — de cette aurore dans les glaciers. Et cette silhouette de femme en crinoline qui se fait passer pour une grotte noire…

Enfin on discute logistique, la date de conseil de discipline pour la tumeur (conseil des médecins de son vrai nom), de l’IRM (à faire à un certain moment du cycle pour que les hormones ne brouillent pas les images) et de la future opération. Et on se quitte sur ce qu’il faut en retenir, que c’est pris tôt, c’est chiant mais cool (cool mais chiant), je résume avec les premiers mots qui me viennent à l’esprit, elle est d’accord chiant mais cool, pour reprendre vos termes. On se souhaite de bonnes vacances.


L’hôpital est tout proche de là où je prends mes cours de stretching postural et je croise en sortant une ancienne formatrice, pour qui j’ai des tendresses de petite-fille. Plus exactement, je la surprends en train de fumer comme une adolescente (elle m’explique fumer rarement, seulement en de rares occasions, quand elle est seule et en a besoin). Si ça se passe bien au conservatoire ? pourquoi je ne viens pas prendre les cours ? J’essaye de retrouver le chemin d’une conversation normale, ne sais pas trop ce que je bredouille. Parmi les nouvelles, elle mentionne la belle réussite d’une élève qui est aussi une collègue. Il est question d’une note, plus haute encore que celle de ma camarade de promo à la belle prestation ; je repense à la mienne, de note, et j’ai un pincement de dépit face à moi-même. Je ne me dis pas qu’une note ne me définit pas plus qu’une tumeur, ni : qu’est-ce qu’on s’en fout d’une note d’un diplôme qu’on a obtenu quand on a un cancer qui vous tombe sur le coin du sein. Je pourrais me le dire, mais ce n’est pas du tout ce que je me dis, ça arrive encore à m’affecter dans un moment pareil, je suis seulement capable d’en voir l’absurdité.

Dix minutes plus tard, j’ai un cancer mais j’ai un gros pain au chocolat aux amandes, un truc délicieux, bien lourd dans la main, avec de la poudre d’amande qui ne connote pas la frangipane, sans aucune note amère ou alcoolisée. Gros kiff.

Maintenant l’annoncer au boyfriend, est-ce que ça va le trigger ? Il a survécu au sien, de cancer, mais a perdu ses parents et une amie proche… mais sait gérer la merde quand elle arrive. Il sait qu’il y a cancer et cancer. Un mélanome ou un cancer du poumon métastasé n’est pas la même chose qu’un cancer du sein diagnostiqué tôt. Il y a cancer et cancer. Je repense à ma mère et à ma grand-mère, à ma mère que j’ai vue se rabougrir de douleur après les chimios, à en rajeunir ensuite pendant plusieurs années, le temps que les ans pris dans la tronche passent vraiment ; et à ma grand-mère pour qui l’affaire a été une formalité, opération ambulatoire, radiothérapie sans chimio.

J’y vais à reculons pour l’annoncer à Mum. Accueillir sa propre angoisse en plus de la mienne me semble difficile et effectivement, ohlalala, sa voix est sur le point de pleurer, elle pousse des soupirs vent force 10 et boucle, tu dois, il faut (me faire opérer à Curie plutôt, comme elle) et que vaut cet hôpital, est-il conventionné et est-ce que ci ou ça. Je dois la rassurer, et forcée de prendre une distance qu’elle n’a pas, peut-être que je me rassure aussi, à insister sur une distance que j’ai besoin qu’elle prenne.

Pour l’opération, elle sera là, présence indiscutable, mais je discute, objecte un peu abruptement que je ne sais pas (et ça veut dire que je sais, je ne veux pas) — enfin si tu veux, elle se reprend. Je n’ai pas envie de son stress en plus du mien. Comment, elle gère mal le stress ? Elle ne serait pas loin de mal le prendre. Je sais que je peux compter sur elle sans faille, elle saura évidemment tout gérer, sauf son impuissance, et je n’ai pas la force mentale d’imaginer devoir lui fournir matière à agir, sous peine de la voir tourbillonner. Peu à peu elle s’apaise, comme en réalité elle s’apaiserait sur mon canapé, et le ton devient moins dramatique, on ironise puis plus, jusqu’à se donner des nouvelles anodines, quels films elle a vu au ciné.


La visio du soir permet un débrief plus précis. On parle d’autres choses aussi et j’aime qu’on parle d’autre chose, même si ça me semble encore pour le moment une trahison, ne m’abandonnez pas à ce que ne process pas.

S’ils me saoulent trop, je pourrai toujours sortir le joker cancer. Je ne sais pas si je le pense défouloir ou si j’humour noir sans filtre, mais le boyfriend se récrimine, c’est abusé, lui n’a jamais joué cette carte, enfin je fais bien comme je veux, mais je sens que j’ai abusé et je recalibre le coup bas en discours intérieur — m’en fous, j’ai cancer. Comme d’autres ont piscine. Comme je chantonnais mentalement les Black Eyed Peas certains jours en descendant les escaliers mon boulot parisien, shut up, just shut up, shut up (hygiène de fin de journée). Mantra pour contrer le burn-out ou excuse complaisante, la médecin a dit de m’écouter et de penser à moi, mais comment maintenant vais-je faire pour savoir si je ne me trouve pas des excuses ? Le choc psychologique de l’annonce, ça, c’est réel, mais je ne suis pas malade, je n’ai aucun symptôme, aucune douleur (tant mieux parce qu’avec un cancer, quand on en a, c’est généralement qu’il est trop tard). Si ça se trouve, ça va être chiant mais in fine moins handicapant, moins sujet à remise en question et surtout moins douloureux que la hernie discale ?

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Samedi 11 avril

Insomnie et nausée cette nuit, à quatre heures du matin. Nausée, souffle court, trop chaud et paillettes dans le regard ce matin. Il m’a fallu un moment pour comprendre que je n’étais pas faible de la nuit écourtée, mais en train de faire une crise de panique. Une crise de panique physique, qui ne transparaît pas dans le rythme des pensées. J’ai pris un Stresam quand j’ai compris, tout étonnée, spectatrice de cet étrange phénomène (une crise de panique sans gyrophare mental)(c’est presque reposant).

Le matin, c’était crise de panique, et l’après-midid, tout était redevenu normal, je me demandais pourquoi j’avais paniqué le matin, ça semblait absurde et la tumeur une réalité parallèle totalement irréelle. Le cancer et la vie normale ne fusionnent pas sur la même timeline. C’est comme quand j’ai appris pour mon ex ; je n’arrivais pas à concilier les révélations avec notre histoire, le cerveau refusait de merger les deux alors qu’il n’y avait pas de contradiction logique entre.

Se retenir de dire.

Je m’occupe des cours, des enfants, des jupes trop petites car le tour de la jupe, identique au tour de taille, ne peut pas être resserré pour y poser un bouton. Je m’occupe tant bien que mal d’une élève plus avancée en larmes : elle ne se voit pas progresser malgré ses efforts, à ses yeux toutes les autres sont gracieuses, et elle non, elle ne ressemble à rien en classique, et toutes mes tentatives de la rassurer se heurtent à une image d’elle déplorable. Peu importent les quatre ans qui la séparent des élèves auxquelles elle se compare (entre 13 et 17 ans, il y a un monde), les paroles rassurantes de ses camarades, de son professeur, aujourd’hui, elle ne s’aime pas, et aucun exercice d’assouplissement n’y changera rien, c’est une thérapeute qu’il faudrait. Le cours suivant commence bien tard mais, comme le remarque le pianiste avec qui je discute juste ensuite, retardant encore le début du cours suivant, je n’allais pas la laisser comme ça. Au vu des échanges que nous avons, il doit faire un bon pédagogue, et ce sera chouette sûrement pour sa fille de l’avoir comme papa.

Et enfin, les vacances.
Dans les escaliers en colimaçon qui assurent à eux seul l’essoufflement l’échauffement, au ça va ? matinal, une collègue me répondait : « Tu vois le bout de la vie ? Encore un peu après. »
Là ça pourrait presque continuer, mais uniquement parce que ça ne continue pas.

Nausée le soir.

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Dimanche 12 avril

Six heures de sommeil et pas de coup de mou avant dix-huit heures passées, je suis sur haut voltage. Beaucoup d’Instagram : pas forcément très bon pour l’anxiété mais c’est mon échappatoire la plus immédiate, tant pis pour le court terme. Puis ça a du bon parfois. Tombée sur une vidéo de Vladimir Malakhov, l’un de ses challenges du lundi, je tente de comprendre la combinaison diabolique qu’il a concoctée (toujours sur la même musique, toujours dans son couloir), en marquant avec les mains d’abord, puis je me fais avoir, il faut que je déchiffre l’enchaînement et je ne peux la comprendre complètement qu’avec mes jambes, alors je reprends en boucle, arrimée à ma cheminée, bientôt essoufflée et trempée de sueur, pugnacité retrouvée. C’est joyeux, très, puis moins en voyant mon image filmée, puis à nouveau en montant un bêtisier.

Il faut bien que je prévienne Dad. Le téléphone lui brûle encore plus les mains que d’habitude : 4 minutes d’appel.

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Lundi 13 avril

Six heures du matin, j’ai du mal à me rendormir. L’anxiété semble liée à la nuit, alors j’ouvre un pan du rideau. Voir la végétation baigner dans une aube bleue, le monde émerger de l’obscurité, c’est bon, la nuit est derrière moi, je peux me rendormir — moi que la moindre lumière réveille…


Je retrouve au cours de stretching postural deux de mes élèves de la barre au sol. Je suis partagée entre le plaisir de les voir ici, sur mes conseils, bénéficier de corrections fondamentales, et le sentiment d’échec de ne pas avoir su les leur donner.

En sortant, je reçois un SMS de Mum me demandant si c’est bien mon nom, prénom et adresse sur les résultats d’analyse, parce que mon nom est relativement courant, il pourrait y avoir homonymie. La puissance et l’inventivité du déni, wow. J’ai à peine le temps de me le formuler la chose avec ironie qu’elle me déclenche une crise de larmes, je ne vais pas y arriver, je ne peux pas gérer son déni, les larmes, la blancheur de la lumière, l’effort fourni sans avoir encore déjeuné, par mesure de précaution, je m’assois, je suis assise en tailleur au milieu du large trottoir, clouée au sol et simplement assise comme, étudiants, on s’asseyait n’importe où dans les couloirs, je sors ma gourde et un Stresam le temps de me remettre, de me relever. Devant la boulangerie, je croise mes deux élèves, ravis du cours.

Latence de l’attente

Journal de début avril

Mercredi 1er avril

C’est mon premier mercredi 1er avril de prof de danse. Mon tout premier poisson est rayé, assorti au T-shirt à manches longues que j’avais gardé en attendant de me réchauffer et que je n’ai du coup pas retiré de la journée. À midi, j’ai un aquarium dans le dos et, à la fin, de la journée, c’est tout un banc de poissons qui nage au moindre soubresaut. Quelques mères se marrent, se doutent que tous ces poissons ont dû être scotchés avec la subtilité d’un coup de poignard dans le dos. Celui-ci, c’est un poisson d’Astrapi, je le reconnais, s’exclame une enfant, tandis que mi filii confirme l’avoir découpé du magazine.

Le soir venu, je vide mes filets et scotche la pêche sur le rabat intérieur de la pochette en plastique où je range mes cours. Les coloriages sont allés bon train. Le lendemain matin, en les transférant chez moi, je m’aperçois qu’il n’y a qu’un seul tout petit dessin — sur la plupart, les contours que je prenais pour du crayon à papier ne sont qu’impression pixelisée. Je ne me souviens plus : à leur âge, aurais-je préféré colorier ou dessiner mes propres poissons ?


La choré des intermédiaires est terminée. Ça ne ressemble pas encore à grand-chose, mais au moins je sais à quoi ça doit ressembler (asymptotiquement).

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Jeudi 2 avril

Dans le parc Henri Matisse près de Lille Europe

L’arbre au fond du jardin a désormais à nouveau des feuilles. C’est l’automne sur le forsythia et il neige des chatons (cet instant de surréalisme lolcat vous est offert par le saule pleureur).


Cours de posture : au menu du jour, musculation des bras, gouttière dans le dos et un nouvel exo pour travailler l’arabesque (en se tenant en planche, empiler une hanche au-dessus de l’autre tout en conservant le buste de face pour travailler la torsion en extension). J’ai simultanément envie de pleurer et tout va bien, deux réactions possibles à tout instant ; si je continue à choisir tout va bien, tout ira bien.


Le cours de pointes se termine par la claque de Raymonda (le tout début de la variation permet de travailler les menées avec style). Je leur demande de refaire la claque en impulse (en décélérant leur mouvement), les quatre élèves maîtrisent et ce vocabulaire et cette dynamique : la tension spatiale devient visible entre leurs mains, c’est beau, ça vaut bien une révérence, à la semaine prochaine.


Nouvel inscrit au cours de classique, nous avons désormais un homme avec nous. Il me demande si je connais un autre cours débutant. Je dois faire une drôle de tête, parce qu’il s’empresse de me rassurer : en plus. Il veut continuer à prendre des cours avec moi, ma personnalité lui convient ; par mes encouragements je les hisse à ma hauteur plutôt que de descendre à leur niveau, je ne suis pas sûre de comprendre et je comprends, lui aussi est professeur d’une discipline artistique.

On commence à avoir un corps de ballet pour la descente des ombres.

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Vendredi 3 avril

Le technicien fibre est passé plus tôt que prévu, libérant ma journée passée à lentement ressusciter, bloguer puis procrastiner l’heure du coucher devant un ballet inspiré de la vie de Noureev.


Je découvre sur la fiche récapitulative de l’intervention que le technicien s’appelle Abderrahmane… quelques jours après avoir croisé une doctoresse De Brienne et travaillé le tout début de la variation de la claque. L’univers réclame Raymonda.

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Samedi 4 avril

Mon moral suit l’évolution météo, gris dans le matin perclus de fatigue et de courbature, presque radieux en fin de journée, quand les chorégraphies touchent à leur fin et que le jour est encore là, le soleil même dans certaines rues de Lille où je slalome pour refaire provision de pain au levain.

À midi, en salle des professeurs, le ton s’est fait plus intime et c’est là, je crois, dans la vulnérabilité partagée, que s’est éclaircie ma journée.

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Dimanche 5 avril

Gariguette pas -ette

Je fais des choses avec mes mains, mon corps, mon attention non dilapidée : cuire des pancakes, étendre une machine, préparer des frites de patate douce, suivre une séance pour la souplesse du dos, lire au soleil, m’épiler. J’ai l’énergie pour. Elles ne m’apparaissent pas comme des corvées (sauf l’épilation, faut pas charrier). J’ai pu me reposer sans que le repos annihile tout autre forme d’activité. Le repos est venu à travers ces activités, et non pas entre, à attendre léthargique de ressusciter. Je revis.

 

Une élève que je n’ai pas en cours, que je connais seulement de loin, annonce sur les réseaux sociaux son admission au CNSM. Je suis heureuse pour elle, mais l’expression n’est pas juste. Pour elle, oui, mais l’émotion n’est pas la bonne, je ne suis pas heureuse. Une tristesse égoïste et rétrospective m’envahit. Je repense à mon amie sélectionnée à l’époque dans cette école, à ses camarades de promo, à leurs qualités évidentes, qu’on avait envie de voir sur scène, qu’on soit soi-même recalé ou non. En comparaison (je ne devrais pas comparer), cette élève semble pâlichonne, et j’éprouve un pincement car elle n’est pas intrinsèquement autre que celle que j’aurais pu être (avec une meilleure éthique de travail ? un autre enseignement ?). Aurai-je un jour terminé de faire ce deuil ? Pourquoi ce besoin d’arbitrer entre responsabilité personnelle et hasard des circonstances quand l’issue, passée, est la même ? (Peut-être parce que je joue là la question de ma légitimité présente.)

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Lundi 6 avril

Quelle idée d’avoir maintenu mon cours habituel et accepté un cours particulier en ce lundi de Pâques ?


Je sors de l’ostéo avec des straps roses sous le genou et le soulagement de savoir qu’il n’y aura pas besoin d’une seconde infiltration (du moins pas cet été) : ce n’est pas le ménisque qui est en cause, le genou a seulement trinqué parce que la hanche et la cheville étaient bloquées. J’apprends en outre comment manier le pistolet à massage pour éviter que ça se reproduise. Au cours de la discussion, je mentionne dubitative l’élève prise au CNSM et l’ostéo me répond le physique à l’évidence, ils prennent les araignées. Avec de grandes pattes, s’entend. Je suis déçue, je crois, de cette éternelle prééminence des proportions sur l’expression artistique.


Le temps entre l’ostéo et mes cours, de temps tampon à meubler, déploie au soleil sa durée. L’instant présent est de suite beaucoup plus facile à savourer sur un banc au soleil. Les collectivités territoriales restent dans mon sac, je lis, continue de lire, finis Ressac de Diglee tandis que le parc prend sa matérialité autour de moi, dans le bruissement des feuilles, la vitesse métallique d’un cycle qui passe, les sons plus ou moins criés des familles et de leurs enfants. Ce parc que je vois en bus et dont je projette la visite aux beaux jours depuis deux ans, je l’habite pendant deux heures. Sa réalité reconfigure la densité de cette ville que je traverse toujours par les mêmes axes.


Les cours se passent bien, puis sont passés, tout le monte rentre, je ne suis cette fois par raccompagnée. D’un coup la chaleur n’est plus là. Ce n’est pas réellement triste et froid, mais d’un coup, la chaleur n’est plus là, ça pince et dégringole en miniature au dedans.

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Mardi 7 avril

Matinée efficace dans l’intendance. Je ne coche pas les tâches administratives en suspens, mais je liquide les nouvelles avant qu’elles ajoutent leur brique menaçante au Tetris de l’adulthood — déclaration URSSAF dès l’ouverture.


Vous êtes en suspens, dans l’attente, résume la psy. La séance aussi.
CQDM / CQNDPM, mes abréviations de khâgne pour « ce qui dépend de moi » / « ce qui ne dépend pas de moi » dans l’étude des stoïciens : manifestement, la thérapie va consister à les faire infuser. Je me rends responsable dans des situations où je ne le suis pas, alors que la tendance générale serait plutôt l’inverse, remarque la psy, à se trouver des excuses. Elle me donne l’exemple de son fils en primaire, qui excuse sa couleur orange en dictée parce qu’elle était super dure ; or, lui fait remarquer sa mère, ce n’est pas du vocabulaire inconnu qui lui a coûté le feu vert, mais des -s et des -ent manquants — des fautes d’inattention qui relèvent de sa responsabilité. Je souris, brûlant de lui dire, mais je me retiens, que l’oubli des -s était ma grande spécialité, enfant (dans ma logique, c’était accessoire, pour ne pas dire superflu : le pronom indique déjà le pluriel, on sait qu’il y en a plusieurs, avec ou sans -s). Quand on me raconte une anecdote d’enfant, je relate toujours davantage à l’enfant qu’à l’adulte que je suis pourtant moi aussi devenue. Face à cette mère, je redeviens une enfant saisie par le ton dur mais juste de l’autorité ; l’autonomie et la responsabilité que ce ton vise à favoriser s’effacent devant la crainte latente de faillir et décevoir.

On pourrait taguer les séances de psy comme des tweets. Hashtag responsabilité. Hashtag légitimité.


J’ai très envie d’une glace artisanale, mais il n’y a pas de glacier et les supermarchés en ce début de saison ne vendent pas encore d’esquimaux ou de cônes à l’unité (sauf un Raffaelo quelque chose qui, à son aspect, semble dater de l’été dernier). Je me rabats sur une crème à la pistache de la ferme de je ne sais pas où (leurs viennois sont délicieux), que je mange à la fourchette en marchant. C’est presque bon, presque mauvais, mais frais, ça fait illusion.


Autre parc, autres mœurs. Près des immeubles aux carreaux carrés, ce n’est pas la même chose qu’auprès des demeures bourgeoises. Plus d’aires de jeu, moins d’arbres. Des enfant crient strident sans discontinuer, sans qu’aucune voix adulte ne leur réponde. Je leur tourne le dos, face à un massif de fleurs et bachote adossée à la table de pique-nique les collectivités territoriales. J’intègre la fonction publique, coué-tte la couverture. Je pivote et glisse mes jambes dans l’espace prévu à cet effet pour reporter sur une feuille mes petits a, petits b, vrai ou faux, a-c-e ou bien serait-ce d. 600 QCM corrigés. 


Un escargot n’est pas si commode à enrouler, figurez-vous. Je me galère encore un peu sur les placements, entre doutes (qu’ai-je dit), quiproquo (qu’ont-elles compris) et défaillances de mémoire (moi comme elles).

Tu me tiens au courant, me dit-elle tout sourire toute empathie et connivence. La chaleur est revenue comme si elle n’était jamais partie.


Lorsqu’il décroche l’appel en visio, le boyfriend a l’air dans le pâté (ensommeillé) : il est dans le mal (inflammation).

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Mercredi 8 avril

Je suis en retard à cause du métro, qui s’arrête consciencieusement à chaque station pour régulation du trafic (régulation qui n’est pas annoncée mais observée au gré d’un virage sur une portion aérienne). C’est une réalité (ce n’est pas un mensonge) ET une excuse : je suis partie ric-rac de chez moi, toute avance bue, avec la presque certitude d’un retard qu’il serait cette fois difficile de combler en courant comme une dératée. Les deux ou trois minutes de mon fait — de ma responsabilité — se sont transformées en quinze minutes — pas de mon fait, mais de ma responsabilité ? Il serait de ma responsabilité de partir avec un quart d’heure d’avance. Le mercredi matin, je n’y arrive plus. Peut-être le mercredi matin est-il même superflu.


Temps estival. Glace ricotta-miel et sorbet chocolat 70 % ah oui vraiment pensé-je en la goûtant. À voir la vendeuse se courber en torsion pour sortir le bac du dessous dans le coin, je me demande, lui demande si elle n’a pas mal au dos à la fin de la journée : elle me confirme que, oh oui.
Il faudrait imaginer un mur de bacs inclinés à hauteur de la taille. Moins profonds et moins optimisés dans l’espace : qui ne seraient jamais adoptés par le propriétaire.


 

Ultimes minutes de soleil avant le tunnel de l’après-midi. Strap rose sous le genou, short large, jambes nues, socquettes en voile chair, chaussures-chaussons en passe d’être trouées : la dégaine de prof de danse. (Mais mes jambes nues dans le miroir de la salle me plaisent, plus musclées des ischio-jambiers. Dans le miroir des toilettes en revanche, pause pipi justaucorps sur les genoux, la texture de peau trahit l’approche de la quarantaine.)


Je découvre que les chorés sont comme de la mayonnaise : à un moment, ça prend. Au début, il y a tous les ingrédients mais l’impression qu’ils ne seront jamais miscibles (est-ce que je perds ma métaphore et confonds avec la vinaigrette ?), puis, à force de répéter le même mouvement, quelque chose émerge. Ça commence à prendre forme — pas forcément encore une forme distincte, qui ressemble à quelque chose, pas forcément pour tous les niveaux, mais ça prend forme, il commence à devenir possible que ça ressemble à quelque chose, ce n’est plus du domaine du miracle.


Mais avez-vous une preuve tangible de ce que les élèves ne sont pas satisfaites du cours ? me demandait justement la psy. La preuve arrive à midi, un message WhatsApp énonçant une situation qui tracasse. Là encore, j’ai du mal à savoir si c’est de mon fait ou de ma faute. Y remédier, en revanche, est de mon fait, aussi tâcherai-je de ne pas m’attarder sur une possible faute.


Je l’écris pour tâcher de m’en souvenir, parce que je me suis à nouveau fait avoir : le houmous, oui, le basilic, oui, le houmous au basilic, non.

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Jeudi 9 avril

La douleur au genou d’une élève nous amène à travailler sur le maintien de la rotation de la jambe de terre. J’avais déjà tenté d’attirer leur attention dessus, mais ça n’avait pas pris. Une autre journée, une autre entrée, et les élèves jouent le jeu, cherchent les sensations, les trouvent. C’est dur, s’étonnent-elles, alors qu’elles dansent plus de dix heures par semaine et ne sont pas du genre à s’économiser. Je ne les contredis pas, plussoie même.


La glace noix de pécan chocolat de Gelato & Coffee n’est pas une glace au chocolat avec des morceaux de cerneaux, mais une glace à la noix de pécan avec des paillettes de chocolat — une stracciatella qui se serait américanisée, enthousiasmée par la découverte du pecan brownie.


Petits effectifs aux cours du soir : les vacances approchent et le Junior Ballet de l’Opéra de Paris passe au Colisée. J’ai moi aussi été tentée de me faire porter pâle. (La douleur au genou est revenue.)

Boule de neige et boules de gomme, l’effet boule au sein

Lundi 23 mars

Prête à l’heure, je décide finalement de ne pas me rendre au cours de stretching postural pour ne pas courir ensuite pour mon rendez-vous médical. Meilleur plan que les annulations de soi à soi : on ne fait faux bond à personne, et le temps se déploie, opulent, inespéré à faire des choses inenvisagées comme s’apercevoir qu’on respire doucement.


Le médecin prescrit une écho, tout de même, pour vérifier. Décidée à me débarrasser rapidement de la chose, je trouve un rendez-vous pour le lendemain — le désistement ne sera pas perdu pour tout le monde.


La choré du lundi-mardi touche à sa fin. Travail et soulagement commencent.

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Mardi 24 mars

Pourquoi cet amour des radiologues pour les dalles lumineuses kitsch au plafond ? Après les palmiers au plafond dans la salle d’examen pour l’IRM du genou, je découvre un feuillage (de platanes ?) dans la salle d’attente pour l’échographie mammaire. (Ce mot est atroce, mammaire, ça me donne l’impression d’être réduite à ma condition de mammifère à mamelles.)

L’image mouvante en noir et blanc a quelque chose d’archaïque. Couches plus ou moins foncées, granuleuses, débris, sédiments, on croirait voir un mouvement géologique séculaire en accéléré (tectonique des seins). La doctoresse prend des screenshots d’un trou noir aux contours pas tout à fait réguliers ; je décide que c’est un oculus et je le pense pendant plusieurs jours avant de m’apercevoir que le nuage noir des Animaux fantastiques est un obscurus.

Les essuie-mains sont reconvertis en essuie-seins pour enlever tout le gel, dont la doctoresse s’excuse presque. Bah, c’est comme du lubrifiant… La remarque m’échappe et rencontre un blanc, éludé ; j’ignore si c’est déplacé ou si elle n’y avait jamais pensé.

Venue pour une écho, je suis initiée dans la foulée à la mammo (personne ne dit graphie). Un mystère de l’existence se trouve résolu : on peut vraiment faire une mammographie à de tout petits seins, c’est juste un peu épique, de guingois pour caler l’aisselle sur le bord de la plaque et presser le sein non pas horizontalement que je l’imaginais (haut contre bas), mais verticalement (côté contre côté). L’expérience désagréable mais pas douloureuse ne sert à rien, car on ne voit rien de plus qu’à l’écho : j’ai le sein dense, apprends-je sur le compte-rendu. Bonnet A, mais densité C-D, mes amis.

Du coup, on va faire une biospie, vous faites quoi mardi prochain ?
Une biopsie, donc.
Je n’ai pas à reprendre rendez-vous ni à effectuer une quelconque démarche, tout est fixé par la doctoresse, placidement compétente et adorable de bout en bout. Je lui fais un sourire radieux quand elle me remet le compte-rendu d’examen, elle doit me prendre pour une demeurée qui n’a rien compris (déjà qu’avec les mouvements géologiques et le lubrifiant…).


Plus tard, je google l’acronyme ACR. Peut-être n’aurais-je pas dû. L’échelle de l’American College of Radiology va de 1 à 5 et de ce que j’en comprends :

  1. RAS
  2. Y’a des trucs mais osef
  3. Y’a des trucs à surveiller, on se revoit dans un / quatre / six mois
  4. Y’a un truc à vérifier, on va faire une biospie : ça peut être malin ou bénin, agressif ou mou du genou, on s’emballe pas, c’est pas un diagnostic, faut vérifier on a dit
  5. Y’a un truc et on est à peu près sûr que c’est la merde

Le sein droit est à 4. On s’emballe pas, c’est pas un diagnostic.
On n’a pas de diagnostic, mais on a des antécédents familiaux, on s’emballe.

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Mercredi 25 mars

Explosion de fleurs blanches le long du métro aérien.

Heure après heure, pas après pas après pas.

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Jeudi 26 mars

Après le cours, on discute affalées chacune à son bout de la salle, sans aucune volonté de nous lever. C’est comme ça qu’on se rapproche, semaine après semaine, sans céder un centimètre à la fatigue, dix mètres entre nous.

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Vendredi 27 mars

Retrouver le repos


Pour avoir cliqué sur un lien dans la newsletter de Julia Kerninon, je me retrouve à regarder les premières minutes, puis les quarante autres, d’un vlog vieux de quatre ans consacré à la tournée de promotion de Toucher la terre ferme. C’est la deuxième fois que cela m’arrive, visionner par hasard une vidéo longue au moment même où je la découvre, sans la mettre de côté pour un temps dédié (et l’oublier à jamais).

Avec son ami vidéaste, on la suit de librairie en émission radio, conscientisant peu à peu cet aspect souvent éludé du métier d’autrice (probablement parce qu’il faut déjà avoir rencontré un certain succès pour en quérir ainsi davantage). Je suis stupéfaite de découvrir ses faux airs d’Amélie Poulain et, lorsque je reconnais en libraire le mari de Victoire de Changy, que je lis et suis sur Instagram, la collision des univers est de trop, il faut que je partage mon excitation : Melendili est surtout stupéfaite que je découvre seulement maintenant la voix et le visage de Julia Kerninon, qui appariassent régulièrement dans ses fils Instagram littéraires ou féministes. Je répugne généralement à savoir à quoi ressemblent les auteurs-autrices que je lis, craignant que leur image altère celle que je me suis faite de leurs œuvres.

— Vous ne craignez pas d’être impudique ?
— Je suis impudique. Je veux dire, je peux craindre d’être autre chose, mais je suis pas une personne… bon, comme tout le monde, on est toujours à la fois pudique et impudique… Je fais de la littérature. D’une manière ou d’une autre, même dans la fiction que j’écris les gens devinent très bien ce qui m’agite. […] C’est peut-être précisément mon impudeur qui est intéressante. […] Si je raconte quelque chose de lisse là-dessus, ça n’a aucun intérêt, ça m’intéresse pas de l’écrire, puis ça va être utile à personne. Je pense que l’intérêt de ce livre, c’est qu’en osant aller à un endroit d’impudeur, eh bah je fais que mon lecteur tout seul dans son salon quand il le lit, il ose lui-même se regarder avec cette impudeur-là. […] l’impudeur, c’est aussi de la lucidité.


Visio avec le boyfriend, on discute des circonstances dans lesquelles se dire artiste. Pour lui, c’est gagner sa vie avec son art, et c’est volontairement qu’il ne se revendique pas tel, ayant fui après les Beaux-Arts ce milieu au centre duquel ce n’est pas l’art qu’il a trouvé. Je lui parle a contrario de La Lune mauve, cette blogueuse créative qui revendique au contraire le terme d’artiste pour sa pratique. Elle n’en vit pas, mais elle vit pour, et si l’art la définit davantage que son métier pourquoi, effectivement, ne pas se dire artiste. On en revient à esquiver l’attente sociale à la question de ce qu’on fait dans la vie, et répondre par ce qu’on aime faire plutôt que par ce qu’on est payé pour faire. C’est plus simple pour moi depuis que les deux se superposent bien mieux, même si les termes posent question : professeure de danse, j’ai du mal à me dire danseuse, pour moi réservé aux danseurs professionnels… Me voilà finalement plus proche de la vision du boyfriend que je le pensais.

J’en viens à parler, et en en parlant à mieux comprendre, les paradoxes du conservatoire. Si on schématise, à l’époque où j’y étais élève, les conservatoires étaient des pépinières pour les écoles supérieures ; aujourd’hui, ils assurent une mission de service public. L’entonnoir s’est renversé : il n’est plus tant question de sélectionner que d’ouvrir l’éducation artistique au plus grand nombre. Dans les faits, les conservatoires semblent coincés entre les deux, entre réputation élitiste et rhétorique inclusive. On voudrait concilier les deux, on voudrait l’excellence pour tous, on la veut vraiment autour de moi, je le sens, mais en période de restriction budgétaire, il semblerait qu’on finisse par faire tout à moitié ; les enfants en situation de handicap ont des parcours qui n’ont souvent d’adaptés que le nom, allégés sans être sur-mesure, tandis que les enfants montrant des prédispositions ne se développent pas forcément à la mesure desdites prédispositions (il y en a toujours qui y arrivent, mais ils y seraient probablement aussi arrivés par d’autres chemins). Ne pas écarter les enfants en situation de handicap, mais quand même conditionner l’entrée à une audition ; développer la sensibilité, mais évaluer ; préparer plusieurs manifestations artistiques dans l’année, mais aussi faire progresser techniquement pour atteindre un niveau qu’on estime requis en un seul cours hebdomadaire… forcément, ça fait des nœuds au cerveau.

Sans même parler de reproduire d’anciens schémas, on a beau adhérer aux nouveaux principes de l’institution, nos mentalités restent structurées par celle qui nous a formé. J’ai notamment hérité de ça, de cette croyance qu’il faut avoir dansé professionnellement pour être légitime comme professeur (pas bon, légitime)(la distinction est à creuser). J’y reviens toujours, des remarques anodines qui ne me concernent absolument pas m’y font revenir, c’est dans la culture du milieu et dans ma construction personnelle. Cette question de légitimité n’est peut-être pas tant un problème du présent que l’éclat diffracté d’une blessure passée. Je veux dire, les deux sont liés, évidemment, le passé rejaillit sur le présent et je lis évidemment celui-ci à l’aune de celui-là, mais ce n’est pas la crainte d’être aujourd’hui une mauvaise professeure qui me fait revenir sur cet épisode passé, c’est plutôt ce dernier qui se rappelle à moi, qui demande à être p(· )nsé avec un e ou un a. Je pensais avoir fait le deuil de n’avoir pas réussi à devenir danseuse, mais l’émotion en l’évoquant avec le boyfriend prouve que non ; enseigner m’aide à le faire, mais il n’est pas encore achevé et je me demande parfois s’il le sera jamais — seulement de plus en plus apaisé. Et peut-être que c’est beau aussi, et sain, d’avoir un regret vivant ? (plutôt qu’embaumé dans l’amertume ?)

Le deuil n’est pas complètement fait pour le boyfriend non plus, mais c’est encore possible pour lui, pour le dessin, contrairement à la danse, le corps n’empêche pas encore, pas avant longtemps. C’est pareil pour moi, pour l’écriture, pour publier (ailleurs qu’ici, s’entend) ; je n’ai pas encore fait le deuil de ça, je ne l’ai même pas amorcé parce que ça reste une possibilité possible, sinon d’actualité (et joyeuse). Pour la danse, le doute me dérange : j’ai bientôt l’âge de la retraite des danseuses classiques, de ce côté cela ne fait aucun doute, mais est-ce que je ne renonce pas avant l’heure à d’autres manière de danser sur scène, quand je vois des amatrices se démener pour monter leurs projets, n’ai-je vraiment pas l’envie ? l’énergie ? en ai-je encore si peu ou ai-je simplement renoncé d’emblée ? est-ce que je nie vieillir ou m’y complais ; où en seraient les jauges si je sortais de l’anxiété, est-ce que je pourrais faire quelque chose de mon ménisque fissuré et de mon dos hernié qui se porte comme un charme tant que je ne tente pas de l’arrondir avec énergie ? est-ce que je pourrais danser intéressant autour de ça ? Il faudrait tout autre chose, il faudrait retrouver l’effort continu, la persévérance. En ai-je envie ? l’énergie ? est-ce la même chose ? Avec le boyfriend, on partage nos fantasmes de discipline ; en attendant, il se lance dans la ginger beer maison.

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Dimanche 29 mars

Au réveil, je suis de retour au conservatoire. J’ai beau rabattre la couette au-dessus de ma tête et prélasser mon corps contre le satin de coton, rien n’y fait, il n’y a plus qu’à se lever.

… fatigABLE, irratABLE… première bribe au parc Barbieux.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu le bruit de mes pas, ni senti celui des gravillons me remonter dans le corps comme des bulles de champagne. Encagoulée et en lunettes de soleil, je prends toute la chaleur la lumière que je peux.

L’aura de pétales sous le magnolia est presque aussi importante à présent que sa frondaison, les pétales s’altèrent à présent avant même d’être tombés. Tout un tas de bourgeons bourgeonnent. Des chatons qui ressemblent à des chromosomes mous (des tridents Daliesque ?). Des petites couilles velues et d’autres à mi-chemin entre le litchi et le virus. Des mini-bouquets de feuilles de menthe qui ne sont pas du tout de la menthe. Une tête chercheuse au bout d’une branche, comme un spermatozoïde bien arrimé.

Une femme — Jules, tu attends.
Une autre femme  — Tu attends.
De concert — ATTENDS !
(Jules est un enfant, Jules n’attend pas.)

« Il faut éviter l’herbe. »
Ce n’est pas un médecin qui parle, mais un père à son enfant. À trottinette, certes. Tout de même, ça m’a fait un drôle d’effet, comme un rappel de notre société un peu barrée, qui préfère éviter l’herbe que le bitume.

L’après-midi, le boyfriend m’envoie une photo du chat installé au soleil au pied d’un arbre, chat d’appartement qui ne tolérait jusqu’à présent que des surfaces artificielles sous la pattoune (à l’exception du cashemire — chat d’appartement, pas de gouttière).

Après-déjeuner, je poursuis Pour une érotique du sensible sur la terrasse en parka avec un plaid sur les genoux — on a dit sensible, pas sexy. Entre deux révélations douces comme un Polaroïd qui apparait, ma tête oscille tandis que dodeline une grande branche de rosier (sans rose, évidemment, mais… avec des feuilles ? que ne les ai-je vues arriver ?). Puis Les jours mauves. Puis plus aucun livre, mais encore du soleil, de plus en plus intermittent, dans une mi-sieste mi-étirement par terre sur le tapis de sol qui m’isole un peu du froid et me rapproche du bruit des oiseaux, des feuilles, de la nature-en-ville. Au ras du sol, dans les interstices des dalles, la mousse fait pousser ses petits lampadaires.

C’est une journée qui fait beaucoup de bien au système nerveux autonome.

Le soleil a fini par disparaître derrière une épaisse couche nuageuse. Le jaune du forsythia vire à l’orange.

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Lundi 30 mars

Backlash de la to-do list écrite et mentale. Tout n’est pas urgent, je me répète, répétant les mots de la psy, ré-entendant sa voix.

Le bluetooth de la chaîne HiFi ne fonctionne pas, je dois improviser une barre sur des musiques que je ne connais pas, l’ordinateur portable de la directrice posé sur une chaise au milieu du studio. J’improvise, ne corrige rien. La répétition m’échappe.

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Mardi 31 mars

… et d’infection, même si c’est beaucoup plus rare, je complète pour couper court à la récitation de la doctoresse sur les risques liés à la biopsie. Vous avez retenu. Oui, j’ai retenu, il n’y avait pas grand-chose à retenir, ça et un bleu qui se résorbera en quelques jours. Elle m’explique alors la procédure, l’anesthésie locale, le bruit que fait la machine au moment du prélèvement, l’importance de ne pas bouger parce qu’il y a les poumons en dessous. À ces mots, la panique qui n’attendait qu’un prétexte jaillit en larmes, ça va recommencer, les poumons percés comme le sac dural par l’interne lors de l’infiltration… La doctoresse déduit de mes mots ânonnés de sanglots que j’ai eu une hernie discale, trouve plutôt courageux que je n’ai pas déjà mentionné cet épisode plus tôt (à cet instant, j’ai la maturité émotionnelle d’une enfant de cinq ans, elle utilise donc un vocabulaire adapté), me rassure, ça ne va pas recommencer, il y a de l’épaisseur avant les poumons, elle n’aurait pas dû employer ces termes, je peux bouger un peu, ça ne risque rien, juste pas de mouvement brusque comme se relever d’un coup en plein milieu (mais qui fait ça ?). Elle me rassure, prend le temps, m’en donne, m’écoute quand je lui raconte que l’anesthésiant met du temps à faire effet sur moi, ça a surpris le médecin lors de l’infiltration (et des dentistes, maintenant que j’y pense).  J’en mets une bonne dose, avec ce que vous me dites. Ça risque juste de faire un bleu un peu plus gros… On s’en fout, je lui réponds. Du moment que je n’ai pas mal. C’est ce que je voulais entendre. Satisfaction de connivence. Elle est adorable de bout en bout.

Clac, premier échantillon. J’y retourne. Fermant les yeux, je pense qu’elle va réenfoncer une aiguille et sursaute au clac immédiat du prélèvement. Elle s’enquiert : douleur ou surprise ? Je confirme la surprise, alors qu’elle m’avait pourtant prévenue (ou pourquoi le corps médical est habitué à répéter comme si on était idiot — le stress rend idiot). Le deuxième échantillon est parfait, ce sera le second, pas besoin d’un troisième comme elle l’avait annoncé (elle tait cette possibilité, préfère la bonne surprise quand bonne surprise il y a).

Après réflexion, elle renonce au prélèvement pour la seconde zone en point d’interrogation, qui se trouve dans la glande mammaire, plus sensible et donc plus douloureuse chez les jeunes patientes (je pense au panneau « grossesse gériatrique » aperçu dans les couloirs et à la relativité de cet adjectif jeune) : « On va attendre le retour de mes collègues anapath, décide-t-elle. S’il y a quelque chose à retirer, on fera le prélèvement pour tout enlever d’un coup ; sinon, on se contentera de surveiller. » Je souris intérieurement du jargon médical et ne demande pas la signification du terme anapath, obscur mais familier pour l’avoir de la bouche de l’externe qui suit mes cours de danse ; je me doute qu’il s’agit de ceux qui analysent les prélèvements. (Mot-valise pour anatomie pathologique.)


En ressortant, un peu tremblante, je sais de quel côté tourner pour trouver la sortie sans passer par la cafétéria. À l’aller, je me suis souvenue de prendre l’escalier à côté de l’ascenseur pour descendre d’un étage et me suis dirigée, confiante, sans demander de l’aide pour m’orienter… découvrant à cette occasion qu’il y a deux blocs d’ascenseur qui se font face et que je n’avais évidemment pas pris le bon.


C. me raccompagne au métro en voiture après le cours. Je ne sors pas alors qu’elle s’est rangée sur le côté, nous discutions encore un peu effet placebo, Stresam, couverture lestée (elle me donne envie d’explorer cette option). Cela me surprend et, en un sens, fait complètement sens, que cette femme que j’adore, pleine d’aplomb et d’exubérance, soit familière de l’anxiété. Pas seulement accoutumée, familière : en relation étroite et apaisée, si bizarre que cela puisse être d’accoler ce terme à l’anxiété, en paix avec le fait qu’elle vivra toujours dans sa proximité — en paix avec l’idée qu’on n’est toujours vivant qu’en sursis, mais qu’on peut l’être longtemps et intensément ?

Mars magnolia

Lundi 2 mars

Une élève pointe du doigt la place vide devant elle dans la diagonale pour que je sache où se trouve l’absente : c’est le genre de photo qui s’ajoute à la galerie de mon téléphone ces temps-ci.

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Mardi 3 mars

Toutes premières fleurs de magnolias au parc Barbieux. Il fait beau et chaud à travailler sur la table de jardin.

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Mercredi 4 mars

Vaut-il mieux cette taille un peu trop grande ou la plus petite qui sera peut-être trop petite ? Vous avez une heure, un tutu et une dizaine d’enfants pour qui la question se repose.

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Jeudi 5 mars

Gelato pistache.

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Vendredi 6 mars

Pour une chorégraphie évoquant l’Art nouveau, j’ai jeté mon dévolu sur un morceau de Janáček, On a overgrown path… pour découvrir après-coup qu’overgrown signifie « envahi par la végétation ». Je n’ai donc pas halluciné les entrelacs végétaux ! (Peut-être plus ronces que rinceaux floraux, mais tout de même.)

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Samedi 7 mars

Je teste des enchaînements de pas avec les plus petits, que j’ai prévus un peu trop rapides (comme toujours, pourquoi suis-je encore surprise ?). Quarante-cinq secondes de réglées avec les intermédiaires, qui sont efficaces et voudraient danser bien au-delà des trois minutes prévues. Nous n’avons que neuf séances avant le spectacle, celle du jour et une veille de vacances inclus. Les élèves reprennent le chiffre en s’exclamant.

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Dimanche 8 mars

Du fluff au soleil, puis moins, voilé, et plus, beaucoup plus de fleurs de magnolia au parc Barbieux, que je délaisse pour tester la nouvelle boulangerie qui le longe. La babka est légère, les noisettes croustillantes.

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Lundi 9 mars

En ouvrant le document récapitulatif pour le programme du spectacle, je comprends soudain que le morceau que m’a fait écouter ma collègue n’était pas une proposition, mais un exemple de ce que je pouvais trouver — elle l’utilise pour une autre classe. Qu’a-t-elle dû penser quand je l’ai remerciée par mail pour la découverte de cette musique et lui confirmer que je chorégraphierais bien dessus ? Que j’ai voulu lui piquer ? Que je suis débile ? Sur le moment, je ne pense pas qu’elle aurait pu lever le quiproquo autrement qu’en envoyant sans commentaire le fichier récapitulatif, je me contente de paniquer. La panique m’envahit, me crise, larmes. J’ai déjà fait écouter la musique aux élèves, leur ai annoncé qu’on allait travailler dessus, on a calé tous nos tests d’enchaînements dessus. Tout est à recommencer, avec quelle musique ? quelle crédibilité ? Il me faut un long moment avant de sortir de l’impardonnable, inéluctable, inextricable et autres préfixes privatifs dictés par la honte et l’angoisse.

(Ma collègue ne répond pas non plus au mail où je prends acte et m’excuse du quiproquo.)


Nous ne sommes que deux au cours de posture. Tu as demandé à Gemini ? propose S. quand je lui parle de mon errance musicale. Je photographie les résultats de la requête sur son téléphone pour les écouter plus tard. Nous discutons un moment encore après le cours, sur le pas de la porte, de nos corps, de nos psys. Il nous aura fallu tout ce temps, quelques années, pour échanger nos numéros de téléphone, faire un pas pour se voir en dehors des cours. J’avais envie, je soupçonnais qu’elle aussi, mais nous n’arrivions pas à faire prendre la conversation.

Les musiques proposées par l’IA ne collent pas. Je ne sais pas exactement ce qu’avait saisi S. aussi je tente mon propre prompt en demandant une musique d’environ deux minutes qui puisse non pas remplacer celle que j’avais sans le vouloir usurpée, mais s’accorder avec celle choisie par ma collègue pour cette même classe. Et là, c’est complètement fou : la réponse comporte trois propositions et la première colle à merveille. Soulagement.


Pourquoi le décalage de deux comptes qui permettait aux danseuses de se retrouver alternativement face à face et dos à dos ne fonctionne-t-il plus ? On rechange, ça fonctionne. Ça ne fonctionne plus le lendemain.

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Mardi 10 mars

Passage à la médiathèque pour rendre trois livres tout trois réservés, et récupérer un ouvrage de fiches et QCM sur les collectivités territoriales. J’intègre la fonction publique, lit-on au-dessus du titre. Un concours ? me demande le bibliothécaire qui l’a probablement lui-même passé. Pour être prof au conservatoire, oui. Sa réponse, c’est marrant, aurait tout aussi bien pu être : tiens, je n’avais pas pensé à ce genre de fonctionnaire.


Deux blessées reprennent les cours : on reprend la chorégraphie du début. On avance peu, forcément, et l’une de élèves s’en agace. Cela relance mes inquiétudes, mon sentiment d’incompétence, je ne gère pas bien.


L’angine du boyfriend s’est muée en inflammation généralisée. Quand je rentre, il me raconte avoir plus tôt dans la soirée déliré sous l’effet de la fièvre : il était persécuté par des nazis (sur sa tablette, YouTube avait enchaîné avec un documentaire historique). Notre discussion ne dure pas, je le laisse au canapé-lit tandis que j’entame ma traversée de TOCs pour la nuit. Des bruits de douleur étouffée lui échappent, des onomatopées grognées puis soudain, un, deux râles ; je sors en trombe des toilettes, une ambulance en point d’interrogation dans ma tête (non). Je ne l’ai jamais vu dans cet état.

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Mercredi 11 mars

5h30 de sommeil pour 6 heures de cours, mais physiquement ça va. Moralement, c’est autre chose. La chorégraphie que j’ai prévue pour les intermédiaires est probablement trop difficile, c’est une bouillie de pas. Heureusement, le dernier cours me laisse sur une note plus positive.

Le boyfriend s’est rendu à son examen de conduite alors qu’il était encore très faible. Il a un mauvais pressentiment : tout s’est bien passé à deux erreurs près… dont l’une sera effectivement considérée comme une faute éliminatoire.

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Jeudi 12 mars

Le magnolia au fond du jardin est en fleur, le forsythia jaune éclatant, les nouvelles feuilles du saule pleureur vert tendre.


Découvrant in extremis que la réunion du jour est facultative, je prends du temps pour avancer et me reposer.

Ceinture lombaire par mesure de précaution à la barre au sol. J’en profite pour corriger un max, c’est bien plus satisfaisant que de faire tout avec les élèves (je le savais déjà, j’ai juste besoin de m’en rappeler).

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Vendredi 13 mars

[rêve] la musique des intermédiaires ne veut pas démarrer, la chaîne Hi-Fi ne fonctionne pas, ou mon téléphone ? ni mon téléphone, je cherche Clair-obscur, je tape, mal, ça n’aboutit pas, les parents s’impatientent, aimeraient voir leurs enfants danser, je ne les regarde pas, plus, le nez sur l’écran, à pester, persister, m’enliser, le temps passe, rien ne se résout, je ne pense pas même à avancer la chorégraphie sans musique / l’appartement au dernier étage est agréable mais à l’ombre en fin de journée, c’est dommage, ah si, Mum me l’indique, le soleil donne un peu sur le sol de la cuisine et à plein sur la terrasse, le jardin que je regarde depuis le cadre de la baie vitrée sans y mettre un pied, du regard je devine les limites du terrain qu’on nous a indiqué, on pourra en profiter lors des fins de journées

Il a suffit d’un tweet ou un toot soulignant la bizarrerie, tout de même, que les écrans envahissent nos journées mais ne se montrent jamais en rêves et que je me dise, tiens, c’est vrai ça, pour que mon inconscient fasse valoir son esprit de contradiction.
Also : un jardin de plein pied face à un appartement au dernier étage ?


Mon dos pourrait se bloquer au moindre faux mouvement, et c’est calme dans ma tête. L’anxiété a reflué dans le corps-fusible, dont j’espère seulement qu’il ne va pas sauter.

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Samedi 14 mars

La journée commence avec une heure de chaos et se termine avec une heure de cours particulier, à attendre puis plus que les autres élèves reviennent de leur représentation. C’est une élève très bosseuse avec bien plus de technique que ses camarades de même niveau, mais dont les fondations sont branlantes… si bien que c’est assez incroyable de voir sa posture s’affermir et elle s’affirmer en une heure de temps. On reprend tout, la position de la cheville dans le plié, la rotation du bas de jambe et de la cuisse à conserver à la descente et à la remontée, ensuite comme jambe de terre, les orteils qui ne veulent pas rester au sol lorsqu’ils reviennent de dégagé, la nuque à reculer, le menton à relever jusqu’à ce qu’il soit parallèle au sol, les omoplates à écarter, la rotation des épaules en arrière, la contre-rotation du bras et la contre-contre-rotation de l’avant-bras, poignet soutenu… elle a la maturité pour ce travail en lenteur, en profondeur. C’est difficile car c’est réapprendre à danser, réviser toutes ses habitudes et les inhiber, mais c’est exaltant aussi, à voir en tous cas, parce que d’un coup, tout tombe en place. Il faudra du temps pour qu’elle puisse incorporer ces nouvelles sensations, mais elle les découvre, les éprouve, commence à les assimiler — un travail qui n’y paraît pas, mais épuisant de concentration, de chemins neuromuculaires à (re)cartographier. Quand elle se tient enfin grande, sternum sorti, épaules en arrière, nuque relevée, regard d’aplomb, je lui demande comment elle se sent, craignant la prétention ou la rigidité, mais elle, très calmement : « Puissante. » Elle se sent puissante. Et c’est exactement ce qu’elle est à ce moment.

(Le moment est incroyable, me galvanise. Ça, là, c’est ça que j’aime.)

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Dimanche 15 mars

Les magnolias sont en fleurs, le bulletin de vote est dans l’enveloppe et moi en manteau sur la terrasse, à lire au soleil, Titiou Lecoq puis Violaine Bérot puis à nouveau Titout Lecoq puis plus personne, livres achevés, soleil tourné. Le boyfriend me sent (enfin) détendue, je le suis, gorgée de chaleur de lumière de lui aussi, on peut (enfin) à nouveau s’embrasser, ses doigts dans mes paumes me font…

Une nuit étoilée en plein jour

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Lundi 16 mars

Avant le départ, une gélule mi-blanche mi-bleue. Après, des sanglots comme une rupture, un arrachement. Il n’était déjà plus là, refermé comme une huître à l’approche du trajet. J’aspire les poils de chat, les cheveux, la poussière, dans les coins, derrière, les plinthes, j’aspire à ne pas penser à sa présence ôtée, inaccessible, les plaintes qui se sanglotent avec brusquerie, disproportionnées. Puis ça passe, tout passe, l’heure notamment — d’y aller.

La chorégraphie avance. Je trouve difficile de mettre en valeur tout le monde, d’être équitable et en musique et que ça fonctionne, changer les lignes, les formations, les idées à la con que j’ai pu avoir. Le décalage dos à dos, face-à-face, est enfin calé : il fallait partir tous les 3 et non 2 comptes. (Pour m’en assurer, j’ai demandé au boyfriend de prendre chaque pose en photo, que j’ai ensuite juxtaposées sur Canva en ribambelle, puis dupliquées pour vérifier où ça tomberait enfin juste.)

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Mardi 17 mars

Lessive, blog, relance pour réclamer les anciens relevés de charge : seule, reprendre soi(n), la maison en main.

Il faut que tu arrêtes de demander l’avis des élèves, me conseille avec justesse une adulte tandis que je propose une répartition des passages pour la chorégraphie. Deux minutes plus tard, alors que j’ai procédé à la répartition, une autre soulève une inégalité du temps de passage (et trouve un moyen auquel je n’avais pas songé pour y remédier, c’est déjà ça). Est-ce que mes propositions déclenchent les protestations ou les anticipent ?

C’est ça qui me fait vriller : vouloir concilier tous les paramètres, offrir un temps de scène égal pour les unes et les autres, que tout le monde puisse être devant à un moment dans un enchaînement qui mette en valeur plutôt qu’en difficulté, que les personnes qui ont du mal soient camouflées derrière d’où elles pourront copier, le tout avec des changements de formation qui dynamisent la chorégraphie, dans le respect du tempo et des phrases musicales. Sachant que les classes sont réunies deux par deux et qu’il faut donc toujours imaginer le placement de la moitié de l’effectif, en plus des éventuelles absentes de la classe. La directrice ne se rend probablement pas compte du caractère presque contradictoire de ses injonctions lorsqu’elle dit vouloir du niveau (il faut mettre de la technique, des choses difficiles pour montrer que c’est une bonne école), rien de moche (surtout pas une élève dans un grand jeté s’il ne ressemble à rien, i.e. pas à un écart), mais aussi, parce qu’ici l’élève est client : tu fois faire plaisir à tout le monde. Et démerdes-toi avec ça. Escamote le moins bon sans vexer personne ni t’arracher les cheveux. Prof de danse, mais aussi chorégraphe, diplomate, psychologue, négociatrice et prestidigitatrice.

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Mercredi 18 mars

Le crumble deux chocolats s’est transformé en crumble choco-cacahuètes-caramel. Le plaisir du même en différent.

On avance ou on patauge d’heure en heure. À défaut de gommettes adaptées, des brochures pour je sais quel festival sont utilisées pour marquer les places au sol. Je sermonne et j’encourage. Les parapluies s’ouvrent et se ferment facilement, personne n’est éborgné. Un tutu est perdu puis retrouvé.

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Jeudi 19 mars

Un quiproquo, une gélule mi-blanche mi-bleue, deux fois quatre étages superflus. En parlant avec une collègue, je m’aperçois que je ne suis pas forcément en défaut (ma pensée par défaut), les problèmes sont davantage structurels. Cela me fait énormément de bien de savoir que ce constat est partagé, je ne suis pas folle (ou mauvaise ou débile).

La barre au sol est guillerette, je passe des uns aux autres facilement, corrige bien plein de monde (du moins en ai-je l’impression). En classique débutant, on s’amuse et on progresse (du moins en ai-je l’impression). J’ai une nouvelle élève éphémère à chacun de ces deux cours (des élèves qui viennent en rattrapage) et ça me plaît de m’occuper d’elles, de les voir s’intégrer et prendre ce qu’il y a à prendre même si je ne les reverrai pas. Le cours fini, tout retombe comme une sortie de scène, le moral claudique juste après avoir fait des bonds.

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Vendredi 20 mars

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Samedi 21 mars

Des journées éprouvantes, épuisantes. Épuisant convoque l’image d’une épuisette qui puise en soi (à une source asséchée ? en laissant tout passer à travers les mailles du filet ?). Une autre image prend le dessus, peut-être que cette fois, je m’entame me creuse à la cuillère à glace.

Cette impression persistante de bras de fer pour sans cesse récupérer l’attention et avancer, jamais assez. Le bruit. Les ratés de communication. Des mesures à prendre pour les costumes. Je manie le mètre avec mon doigt entouré d’une poupée de fortune, Sopalin scotché ensanglanté ; des élèves se sont empressés de prendre le rôle de secrétaire : le tour de hanches se fait-il au niveau des crêtes iliaques ou de l’articulation ? Toutes ne sont pas le plus large au même endroit. J’espère que les chiffres qui sortent du ruban ne les enferment pas. Je mets toute mon application à minimiser les contacts, surtout ne pas les gêner, et par ces gestes distants j’ai l’impression de les envelopper de tendresse, ou d’en être moi enveloppée à leur égard, probablement parce que les mesures me ramènent à l’enfance, à ma mère et ma grand-mère qui cousent, pour ma cousine et moi, pour la danse.

Le samedi soir, le week-end m’appartient, l’orée plus immense que la réalité du dimanche. C’est là que je me sens le mieux, que je me sens bien.

Too tired to shower, too dirty to go to bed : c’est exactement ça, ai-je pensé devant ce reel Instagram que je n’ai pourtant pas repartagé en story parce que l’homme de retour du sport se couchait pas terre, alors que je m’affale dans mon canapé. À 23h, soudain, la crasse tolérable ne l’est plus et collante exige la douche.

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Dimanche 22 mars

 

La fibre ne fonctionne plus, Bouygues après le diagnostic ne rappelle pas. Je me rends à la journée des alumni (ahuris allumés aluminium) que je transforme en demi-journée. Déjà l’échange se formalise en (non)événement. Un msemen nature (il n’y en a plus aux épinards, il n’y a presque plus rien, c’était l’Aïd vendredi) et je m’éclipse de soleil dans des rues que j’emprunte rarement, chant des coqs au milieu des briques ; je retrouve la médiathèque, la cueillette du jour est très raccord colorimétriquement, je m’en rends compte sous les fleurs de magnolias, sur le tapis de ses pétales, après avoir glissé mon origami dans l’enveloppe République française.

Pour une érotique du sensible. Au soleil sur la terrasse, je trouve des échos à mes séances psy, la dernière et les plus anciennes, ça y est, le travail a repris, des déplacements s’opèrent. Le déclin du soleil est un mauvais moment à passer, un accroc mineur déclenche une traîne de culpabilité comme le dira joliment le boyfriend plus tard, mais je vrille en miniature et m’observe vriller, observe une réaction soulignée par la psy. Quelque chose que je sais, évidemment, mais dont manifestement je ne sais pas la prégnance ou les ramifications.

En exergue, une citation d’Esther Perel :

Les gens arrivent avec une histoire. À la fin de la séance, je veux qu’ils repartent avec une autre histoire, parce qu’une autre histoire engendre de l’espoir — et ouvre à d’autres possibles.

C’est exactement ça. Le décollement de ce qui est — ressenti immuable, inéluctable — en contingence à nouveau modifiable.