Fin 2021

Septembre, nouvelle vie. Octobre, Inktober. Novembre, la vie qui s’accélère. Décembre, les derniers devoirs pour la fac. Des centaines, des milliers de mots répandus en commentaires, synthèses, compte-rendus, fiches de lecture et autres devoirs. On consigne beaucoup de ressentis, j’en partage tout autant lors de mes Whatsapp quotidiens avec le boyfriend, et ne laisse plus rien pour ici.

Mes étonnements de septembre sont déjà si loin pour certains.

En début d’année, j’ai rencontré une fashionista qui n’aime pas lire, une très jeune fille aux grands yeux cillés qui me rappelle ma cousine au même âge,  un parfait avatar de la bourgeoisie catholique qui ressemble à s’y méprendre à une amie versaillaise du conservatoire – même aplomb, mêmes proportions, mêmes épaulements -, une autre qui sauve le monde tous les dimanches matin… J’avais l’impression de les avoir toutes déjà rencontrées ou cernées, incapable de voir autre chose que leurs aveuglants contours bourdieusiens ou le décalque d’autres personnes connues. Leurs remarques m’ont parues naïves, leurs raisonnements inaboutis, laissant pourtant supposer un aplomb et une intelligence dont je ne pouvais pas douter : la différence d’âge que je minimisais me frappait de plein fouet. Aujourd’hui, je l’ai admise, je la reconnais, et ces personnes ont cessé de n’être que leur âge et la catégorie socio-professionnelle de leurs parents : ces contours sont toujours là, mais à la marge, bien discrets face aux couleurs, aux caractères et aux histoires qui les débordent. Ces personnes que je ne voyais que comme des caricatures d’elles-mêmes sont en passe de devenir des amies, et si je m’étonne encore parfois des années qui nous séparent, c’est pour mieux laisser l’écart s’emplir de tendresse et d’admiration, car toutes sont surprenantes et admirables à leur manière – pas juste pour leur âge, mais pour elles-mêmes. J’ai une chance assez incroyable d’être tombée dans cette promotion.

En cours d’analyse d’œuvre, une vidéo de danse contemporaine, danseuse aux cheveux tirant sur le rouge, mouvement incisif, jambes manifestement musclées par la technique classique. Qui a reconnu Sylvie Guillem ? Nous sommes environ 3 sur 33. La plupart la connaissent de nom, de loin, quelques-unes pas du tout. L’enseignant s’étonne : ne pas connaître Sylvie Guillem en licence danse, c’est comme aller voir un match de foot et ne pas savoir qui est Zidane. Sylvie Guillem, je l’ai vue danser du contemporain au théâtre des Champs-Elysées dans ses derniers spectacles ; elle avait déjà pris sa retraite quand mes camarades ont été en âge de décider des spectacles qu’elles iraient voir. Elles ne l’ont pas vue sur scène, ni sur les pubs Rolex dans l’espace urbain ou en couverture du Monde magazine. Notre enseignant, qui a probablement assisté à ses rôles classiques à l’Opéra, ne mesure pas que, pour elles, Sylvie Guillem est au mieux un personnage de légende, au même titre qu’Anna Pavlova ou Alicia Alonso – une figure de l’histoire du ballet… pour laquelle elles n’ont pas forcément une appétence innée, étant majoritairement plus attirées par la danse contemporaine que classique. J’ai dix à quinze ans de plus que la plupart de mes camarades ; probablement dix de moins que notre enseignant : à mi-chemin entre elles et lui, je comprends à la fois l’étonnement réprobateur de celui-ci et les récriminations de celles-là. Probablement que Zidane constitue lui-même une référence datée ; les gamins d’aujourd’hui connaissent surtout M’bappé, non ?

– Cet Eastpack ? Je l’ai depuis la 4e.
– Ah, je n’étais pas née !
Cette boutade m’a laissée incrédule ; on a calculé pour de vrai : elle n’était pas née.

Je ne me fais pas au temps qui passe : c’est lui qui me façonne, et déjà mon corps s’incline et se meut sans y penser entre les pièces de mon nouveau chez-moi, dans le couloir où portes, cloisons et rétrécissement m’obligeaient à mon emménagement à un mouvement heurté, négocié. La sensation de contrainte a disparu, et mes doigts trouvent les interrupteurs sans tâtonner : j’ai appris ce nouvel espace par corps.

Ör est resté sur ma table de chevet à Roubaix. Cela fait des semaines que je retarde le suicide de son protagoniste, à raison d’un chapitre homéopathique par soir pour me convertir au sommeil. Ce faisant, il reprend goût à la vie, et je l’ai laissée sans trop hésiter pour quinze jours : je suis certaine qu’il ne se suicidera pas.

J’ai découvert chez-moi en hiver, quand l’immense saule pleureur a éparpillé toutes ses feuilles dans le jardin et sur la terrasse ; chez mes voisins, par la même occasion : ils ont une pièce bleu turquoise, à gauche d’un lustre qui me rappelle de tirer mes voilages. Je le fais avec une certaine crainte depuis que j’y ai découvert un matin une araignée si trapue et poilue qu’une camarade est venue la tuer pour moi. Une grosse araignée mensuelle, c’est manifestement le prix à payer pour cet appartement autrement si apaisant.

Il y a quatre mois encore, je me disais : ça va, ce n’est que pour deux ans, après je reviens. Aujourd’hui, je n’envisage plus de revenir vivre à Paris. À mon dernier passage, en débarquant gare du Nord, j’ai été étourdie par le monde : me serais-je si vite provincialisée ? Cinq secondes plus tard, je retrouvais mes réflexes de Parisienne, en grommelant intérieurement mais pousse-toi, abruti. Je ne veux plus que la ville me fasse ça. Je veux du calme, je veux mon saule pleureur. Passer à Paris de temps à autres, oui : passer. J’ai l’impression d’en avoir fait le tour ; Paris peut bien changer, le chapitre que j’y ai vécu est clos. La ville ne me manque pas. Même lorsque je sors à Lille, je n’ai qu’une hâte : rentrer.

Je rentre à Paris pour les vacances, puis je rentre à Roubaix. Chez moi est encore éparpillé.

La personne que j’ai été ces dix dernières années est désormais aussi éloignée que moi enfant. Je n’y ai plus accès. Je peux me souvenir et raconter, mais je ne parviens plus à m’identifier par un continuum de ressenti. Ce que j’ai pu craindre ou espérer, mes émotions et enthousiasmes passés sont comme entourés d’un brouillard qui les insensibilise. Je m’échappe, et loin de me paniquer ou de m’attrister, cela me… m’indiffère (étonnement poli) ?  me raffermit (une autre vie) ? J’ai coupé les ponts, et suis surprise en me retournant d’apercevoir encore l’autre rive ; des réminiscences parfois traversent cette mince rivière temporelle, qui me font penser que peut-être un jour je renouerai.

Je renoue pour l’instant avec celle que j’étais bien en amont : je porte à nouveau, pour un temps, les vêtements dancewear de mes dix-huit ans, et me sens aussi vivante que je l’étais pendant mes études, quand tout n’était pas tracé et que je m’arc-boutais à l’idée de n’être pas première. C’est comme si la décennie passée se refermait dans une bulle-parenthèse, comme si j’étais revenue à cet embranchement passé et reprenais où j’en étais – même si ce n’est qu’une illusion : je sais qu’il faudra bientôt mettre au recyclage les pantalons aux élastiques déjà changés ; je sais d’où viennent mes névroses de première de la classe, et la nécessité de rompre avec cette anxiété. Renouer avec celle que j’étais avant de devenir celle avec qui j’ai rompu, ce n’est pas faire comme si de rien n’était (c’est intenable), mais l’occasion de nettoyer, consoler, ordonner ce qui mérite de l’être. Alors seulement, je pourrai rouvrir le chapitre que je viens de clore, rouvrir la vanne des sentiments refoulés-défoulés, que j’aurai alors digérés – je le comprends seulement maintenant, dans l’écriture (« un brouillard qui les insensibilise »). En attendant, je n’attends pas, mon saule pleureur pleure pour moi dans le jardin d’à côté ; ici, là-bas, chez moi, j’apprends, je peste, je rie, je danse, je dévore des panettones, sous le regard de mes peluches en tutu, installées sur le rebord de la cheminée.

Août 2021

6 août

Ma vie a pris un tour qui s’extirpe si bien de l’ordinaire que mon anniversaire ne parvient pas à s’imposer comme le jour extra-ordinaire que j’aime envisager. Les œufs Bénédicte et les pancakes pour lesquels j’avais fait la réservation dans ce restaurant avec Mum, cela n’est précisé nulle part, ne sont pas servis en semaine. Grosse déception qui me coupe même l’envie de cacio et pepe dans une meule de fromage. Gestion de la contrariété niveau 5 ans, alors que je suis si bien entourée et que l’horizon est plus que dégagé pour cette 33e année. Il doit y avoir autre chose. Dans le train, où la tristesse fond sur moi à très grande vitesse, je me rappelle que mon grand-père est mort il y a deux ans jour pour jour. Si je suis honnête, ce n’est pas sa disparition qui m’attriste, mais qu’elle matérialise sans ambages le passage du temps et ma crainte d’en manquer.

Je suis presque soulagée d’être récupérée à la gare et intégrée pour le week-end à un groupe d’amis qui n’est pas le mien, où je ne connais presque personne, et dont l’anniversairée a 40 ans. Ces gens sont incroyables d’amour les uns pour les autres, et il y a ce truc un peu régressif d’être lové l’un contre l’autre dans la vision des autres qui nous font couple à leur tour – et me donnent envie de leur fausser compagnie pour leur donner raison. Il y a aussi les vapeurs de beuh qui me donnent des vertiges ; je me tiens aux murs pour aller me coucher après le barbecue de minuit (j’ai évidemment ruiné les bols de chips, tomates et fromage bien avant).

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7 août

De grands sacs de viennoiseries à l’intérieur, du deal de Doliprane, une longue table (deux) à l’extérieur, des amis qui se connaissent depuis plus de vingt ans, des prénoms que j’oublie ou que je n’ai pas demandés, du bœuf, des saucisses, des merguez, des bières, des andouillettes, du poisson, des travers de porc, des poivrons, des aubergines grillées délicieuses aussi, du soleil, des nuages, une averse, l’odeur vaguement désagréable puis caractéristique – donc nostalgique- de l’humidité, de la pierre et des murs épais, des bougies dans une tarte à croisillons industrielle plus émouvante qu’un fait maison, on a failli oublier mais t’as quand même pas cru qu’on aurait, que ça dit, quatre bougies chassées au Carrefour Market du coin, 40 puis 33, c’est qui qu’a 33, la copine à Titi, puis les merguez reviennent dans le cycle éternel du barbecue, le taboulé, la chambre-alcôve.

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13 août

Je crois qu’on sait qu’on est heureux quand on est heureux sur une aire d’autoroute. Quand on s’attarde à la table de pique-nique entre les camions, les éoliennes et le bruit des TGV qui lacèrent soudain la campagne derrière, derrière le générateur qu’on a d’abord soupçonné de dérailler. La golden hour sublime tout, même une pause Magnum sur l’autoroute.

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14 août

Dernière nuit dans l’appartement où j’ai vécu 7 ans. Ça fait quelque chose. Je ne sais pas si je dois l’accepter et vivre la nostalgie qu’il y a à vivre, ou s’il vaut mieux ne pas s’appesantir, pour être partie avant qu’il faille partir.

La pièce dans laquelle on tourne en carré, salon-chambre-bureau,
l’étroitesse de la vie que j’avais laissé se rétrécir autour de moi,
ça, je ne regretterai pas.

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15 août

Ironie de l’immobilier parisien : c’est en redevant étudiante que j’accède à un appartement d’adulte, après un début de vie active dans un studio. Je mesure ma chance, 31,5 mètres carrés, je n’étais pas à plaindre, je plaisantais seulement : Quand je serai grande, j’aurai une chambre, et je mimais un émerveillement enfantin outré sur le mot chambre.

Je ne sais pas si je dois utiliser le présent ou l’imparfait : traduction grammaticale de cette période de transition, où j’ai encore tous les trousseaux de clés, plus un nouveau.

Tous les cartons ont été déménagés, tout ça pour ça, tout est à refaire-défaire.

7/38, le score du jour se compte en cartons déballés.

Y a-t-il assez de lumière ? D’où puis-je voir le ciel, assise sur le canapé ?
Le salon est baigné de lumière, en réalité, moirée par le feuillage de l’immense saule pleureur d’à côté.
Ce si beau bruissement ne provoque-t-il pas un inconfort stroboscopique ?
J’ai peur seulement de regretter mon quatrième étage, les métamorphoses du ciel qui se reflètent sur les barres d’immeuble en face et en oblitèrent la laideur soixante-disarde, matins à la Hopper, l’Ouest couchant dans les vitres en face, puis les damiers aléatoires de petites fenêtres la nuit – la fenêtre qui devient miroir alors, et devant laquelle on peut danser.

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16 août

Premier jour de télétravail commun chez lui, l’amour deux fois.

De retour chez moi, je n’ai pas l’impression de faire le ménage en récurant planches, poignées, joints, plinthes, vitres et carreaux : j’efface les traces. Un morceau d’ADN me trahit sur un carreau déjà lavé, malgré mon chignon. Il n’y a ni ménage ni crime parfait*. J’efface les traces de mon passage, de celle que je ne suis plus et ne voudrais plus être.

On vide la cave, remonte ce qui était caché : une souris morte intacte est recroquevillée sur une marche entre le deuxième et le troisième étage.

Symbolisme
superstition,
je refuse de jeter avant l’état des lieux de sortie le brin de muguet complètement desséché qui trône sur le bureau en partance pour les encombrants.

(* Mum ferait sans doute une serial killer redoutable tant la scène du crime serait détartrée.)

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17 août

C’est la première fois que je déjeune avec cette collègue, et on s’aperçoit un peu plus tard que c’est notre dernier jour de travail ensemble.
Guyozas tofu-chou blanc-champignons noirs pour elle, guyozas œuf-ciboulette-crevette pour moi, c’est un très bon premier-dernier déjeuner.

Chez moi redevient un appartement de petites annonces, en bon état général, orienté Est, T1 lumineux, pièces bien pensées, cuisine séparée, grands placards dans l’entrée. Bientôt un plan quand l’expert énergétique aura remis ses cotations au propre. Catégorie E. La gestionnaire de l’agence est contente ; elle n’avait que des G cette semaine.

J’ai pensé à prendre en photo le carrelage de la salle de bain, le loup, la dame aux camélias et les autres figures que mon œil a tant de fois débusquées dans les marbrures bleues lors de ses errances anthropomorphiques pour se divertir des TOC.

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18 août

Le déménagement me fait tout penser en terme d’espaces. Je me sens bien dans le studio de danse, et peut-être cette raison fera-t-elle à elle seule que j’y serai à ma place en tant que professeur, indépendamment de toute question de niveau. Pour l’instant, j’y suis cette élève qui sourit niaisement aux autres et trottine pour se placer pour le dernier exercice de chat quatre retiré qui fait office de révérence. Je suis arrivée au cours crevée et mon énergie est remontée au fil du cours (assez raisonnable pour transposer à pied plat certains exercices à la barre et ainsi préserver mon pied gauche, qui n’est plus douloureux mais reste fragile).

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19 août

État des lieux de sortie. Exercice détestable, qui place dans un état de culpabilité a priori.

Avant de rentrer chez E., je fais un détour par le muret du jardin pour laisser aux larmes le temps de couler invisibles. J’ai besoin d’être seule ; je suis si bien entourée.

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21 août

Sur la route à nouveau, j’aurais envie d’hurler, que tout s’arrête, faire une pause, passer un week-end seule à ne rien faire ni surtout penser à devoir faire.

Finalement la perspective de devoir faire s’estompe devant ce que l’on commence à faire.

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22 août

Première nuit dans le nouvel appartement, d’un calme tel que la journée m’apaise, pourtant entièrement consacrée à bouger divers objets, des cartons aux placards, du salon à la chambre, du bac de l’évier à la zone de séchage et divers ustensiles de nettoyages sur diverses surface.

Mieux que la pause Magnum, la pause Ferrero Rocher glacé.

Plus que 3 cartons à déballer sur les 38 totaux.

Bientôt on saura identifier les diverses aires d’autoroutes : celle du poke ball, celle du yaourt au granola, du quinao-noisettes…(La boboïtude commence à arriver sur les autoroutes.)
(J’ai pensé pousser la blague jusqu’à dessiner des illustrations marron et blanches pour annoncer l’aire du poke ball, du yaourt au granola, etc., mais il faut parfois savoir renoncer pour pouvoir passer à autre chose.)

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24 août

Passion se faire faire un certificat médical de non contre-indication à la danse avec une resucée de lumbago. Mon dos n’a pas aimé remonter la grande étagère.

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26 août

Bénis soient les patchs de Voltarène.

Aux Tuileries, A. déballe trois pâtisseries pour deux (son fils de quatre mois nous a cédé sa part). C’est étrange que tout paraisse si normal, après 2 ans sans se voir et un bébé. Quatorze ans que l’on se connait, a-t-elle calculé.

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27 août

Bénis soient les ostéo et leurs mains en or.

Blessure au pied qui a entraîné un déséquilibre, stress, non-ménagement… et beaucoup d’émotions aussi, non ? Le haut de mon colon me trahit apparemment. J’aime assez l’idée que les émotions seraient stockées quelque part de localisable dans le corps, comme de la lymphe – avec la promesse moins abstraite de pouvoir les évacuer peu à peu. Lorsque l’ostéo parle d’énergies, je lève les yeux au ciel intérieurement, mais à la fin de la séance, c’est de gratitude. Je suis bluffée comme par un tour de magie : debout, yeux fermés, ses mains bougent autour de moi et je sens mon axe bouger de gauche à droite et de droite à gauche, de plus en plus faiblement ; il me rééquilibre comme un niveau à bulle. Incrédule encore mais prête à croire déjà, je dis cette chose absurde, que je sens maintenant mon pied gauche plus enfoncé dans le sol que le droit. Yeux fermés, tour de passe-passe à nouveau, et alors je sens, je jure que je sens ma jambe gauche remonter à niveau, dépasser la droite, revenir, s’ajuster. Je serais… je suis… équilibrée ? Je ressors de là gaie et apaisée.

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28 août

Je ne sais pas si énumérer tous les gâteaux, les cadeaux, les noms suffirait à dire la gratitude d’être là avec mes amis au parc de Choisy, mon parc de Choisy, pour un pique-nique-goûter d’anniversaire-départ. Je pouvais difficilement espérer plus belle cérémonie de clôture. Jusqu’à la pluie qui a brisé là, dans le vif et le vivant, la tentation des adieux.

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29 août

Journée sans rien. C’est quelque chose quand ce n’était pas arrivé depuis un moment.

Rien : pyjama, corps nus, dessins. La friction des peaux fait disparaître les tensions qui cohabitaient en nous. Je ne sais pas vivre avec et, dans la fatigue, je ne suis même pas sûre de le vouloir. La mauvaise humeur me semble se réfracter entre nous comme la lumière entre deux miroirs face à face ; je ne puis plus que vouloir être seule pour que cesse toute stimulation émotionnelle. Un fondu au noir. Avant de me coucher, je fais d’ailleurs la chasse aux LED (je tolère à grande peine les rouges et les oranges ; les bleues, blanches et vertes sont mes ennemies jurées). Quand la fatigue me fait percevoir toute accroche sensorielle comme une agression, une journée sans rien est un véritable soulagement.

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30 août

Gratitude pour les gens à gare du Nord qui m’ont permis de passer devant eux aux tourniquets, me voyant paniquée à l’idée de rater mon train (il s’en est fallu de peu). Je me maudis d’avoir pris tant de barda pour prendre le train.

Je rentre chez moi.
Chez moi a déménagé.

Je tente de m’apaiser au parc Barbieux. Il est assez long mais un peu étroit pour cela : bordé par deux routes très passantes, les endroits où l’on oublie le bruit de la circulation sont rares. Il n’empêche : pelouses-panorama, arbres immenses, cours d’eau avec mini-cascade, roseaux et nénuphars (!), explosion de couleurs fleurie… je comprends que la ville ait tracé ses frontières tout autour du parc, le dérobant à Croix : à nous, il est à nous, proclame le plan.

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31 août

Repérage et chronométrage des trajets pour le conservatoire, la fac et les studios de danse. Derniers cartons de livres déballés-rangés. Nouvelle carte de médiathèque et premier butin BD pour célébrer. Je m’enivre de briques, de fenêtres, de soleil, Camille Claudel en street art. La journée pétille de possibles.

…

(Les entrées n’ont pas été rédigées au jour indiqué. Il me faut manifestement quelques jours pour que décante le jour et ne pas me retrouver avec des anecdotes curieusement détaillées pour des omissions bien plus essentielles. Si je persiste dans l’exercice du journal, il me faudra trouver mon rythme de croisière, quelque part entre les notes d’Alice, le diario de Gilda, le journal de Guillaume Vissac publié au jour le jour avec un mois de décalage, et le carnet mensuel de Thierry Crouzet – tous diaristes que j’aime à suivre et que je vous invite à lire.)

Interstice de réalité du 17 juin

Première virée à la FNAC depuis des mois. Je sais que ça ne fait pas très bon genre dans la communauté lettrée et bobo, mais les petites librairies indépendantes, ce n’est pas trop mon truc. Mon truc, c’est l’anonymat des FNAC et des Gibert, les supermarchés du livres avec leurs larges rayons où je ne gêne personne, et leurs piles de bouquins qu’on peut soulever jusqu’au dernier pour trouver l’exemplaire sans bosse, sans corne, sans rayure, le plus vierge possible. Là, je peux fureter sans me sentir redevable envers le libraire dont j’encombre la boutique, libre de repousser autant de dos que j’en tire des rayons, et de retourner les premières et quatrièmes de couverture comme des pancakes que j’ai été trop impatiente de goûter et qui ne sont pas encore dorés du tout, sur aucune des deux faces.

Parfois c’est trop, c’est l’errance du mètre linéaire, mais souvent, ce soir en tous cas, c’est la liberté : l’excitation de la rencontre et de la découverte, tous ces possibles enivrants d’histoires et d’émotions et de pensées croisées, de rebonds, d’envies démultipliées ; ce sont les possibles qui se redéploient, et je revis au milieu d’eux. J’attrape, j’ouvre, saute les préfaces, les avant-propos, et lis en diagonale les premières lignes : si elles me font rentrer dans le rang de la lecture ligne à ligne, si ma lecture s’est ralentie sans que j’y prenne garde, je me dépêche de refermer le livre en évitant la quatrième, que je cherche et j’évite à la fois, espérant la confirmation des premières lignes, craignant le faux départ. Je lis outre la quatrième et me saisis du livre aussi vite que je peux pour le dérober à mes hésitations – rester sur l’impulsion.

Cueillette du jour : 3.

Je n’étais pas sortie de la journée. En sortant de la FNAC, j’ai eu une impression de réalité, comme quand, myope, on chausse ses lunettes : le monde dans l’instant est tellement net qu’il en devient flou ; les contours hésitent sur l’objet auquel se rattacher, tremblotent comme les fantômes de cellules qui dérivent dans le champ de vision par forte luminosité. La ville entière se trouve entre deux lamelles de verre sous microscope, les contours mille fois grossis devenus des formes à part entière ; c’est flou à force d’être net.

La conscience tourne sa molette et s’ajuste, et alors c’est fou, soudain, ce qui était décor ou environnement reprend textures ; ce n’est plus le feuillage des arbres qu’on voit en levant la tête, mais des feuilles d’érables, avec leur découpe un peu pointue, individualisées dans la myriade ; il n’y a pas des nuages et du soleil, mais des arêtes d’immeubles plus arrêtées, et de longues traînes de lumières, dégradé d’asphalte et de poussière dorée.

Je me suis assise au bout de l’une d’elle, sur un muret pas vraiment fait pour s’asseoir, et j’ai commencé ma lecture en bas de première page, sans reprendre le paragraphe que j’ai lu trop vite debout devant le présentoir des nouveautés poche – juste assez vite en réalité pour me donner envie de lire, là, et même pas de lire, d’être assise dans la golden hour alors que mon horloge suisse interne devrait m’ordonner de dîner.

Assise sous un panneau géant, j’entends les changements de publicité, et moi qui déteste entendre le tic-tac des montres et n’importe quel autre bruit métronomique, cela ne m’agace même pas ; cela me ravirait presque, comme un son que je n’aurais pas entendu depuis l’enfance, masqué par le bruit de l’habitude. J’entends le mécanisme du papier qui roule, et l’oublie à mesure que je tourne les pages. Cela ne dure pas longtemps, je finis un premier chapitre non numéroté, l’heure dorée est passée derrière un nuage, un immeuble, ce n’est plus l’heure : je vais dîner.

(Mais la journée a existé.)