Films 2023

 

Janvier : Joker (Netflix), Vivre (ciné), Le Tourbillon de la vie (ciné), Simone, le voyage du siècle (ciné), Un jour de pluie à New York (OCS), Cube (Netflix), Tu choisiras la vie (ciné), Neneh superstar (ciné), Non ma fille tu n’iras pas danser (OCS), Mes jours de gloire (OCS)Février : Aftersun (ciné), Les Bergman se séparent / The Squid and the Whale (france.tv), Comme un avion (OCS)Mars : Everything, everywhere, all at once (OCS)Avril : Je verrai toujours vos visages (ciné), Dancing Pina (ciné), Awakenings (Amazon prime), Bonne conduite (ciné), Fantastic Mr. Fox (OCS)Mai : Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan (ciné) / Equals (OCS) / Juin (ou juillet ?) : C’est ça l’amour (OCS) / Juillet :  L’amour et les forêts (ciné) / Vers un avenir radieux (ciné) / Wonder (Netflix) / Août : Barbie (ciné) / The Devil all the Time / The French Dispatch (Disney+) / L’Île aux chiens (Disney+) / The King’s Man : première mission (Disney+) / La Vie aquatique (Disney+) / Septembre : Il était une fois 2 (Disney+) / Anna et le roi (Disney+) / Novembre : The Revenant  = 34 films

L’année cinématographique avait bien commencé, puis… La paranoïa des punaises de lit a coïncidé avec le tunnel de la reprise des cours et ma hernie discale (les fauteuils de cinéma n’offrent pas vraiment le soutien idéal quand il ne faut surtout pas arrondir la colonne) : cela fait donc quatre mois que je fais du mécénat avec ma carte UGC et hésite à la résilier. Je résiste encore un peu et mise sur la nouvelle année.

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Les films que je conseillerais ou reverrais volontiers :

  • Le Tourbillon de la vie
  • Tu choisiras la vie
  • Aftersun
  • Dancing Pina 
  • Bonne conduite
  • The Wonder

Les films que, vraiment, vous pouvez vous épargner :

  • Awakenings
  • Non ma fille tu n’iras pas danser
  • Vers un avenir radieux
  • Vie aquatique

Les acteurs, mais surtout actrices, que j’ai eu plaisir à retrouver :

Lou de Laâge
Lou de Laâge dans Le Tourbillon de la vie (et Tu choisiras la vie)
Laure Calamy dans Bonne conduite
Virginie Effira dans L’Amour et les forêts
Paul Mescal dans Aftersun
Leïla Bekhti dans Je verrai toujours vos visages

Et aussi Mia Wasikowska dans The Devil All the Time et Aimee Lou Wood dans Vivre. Bonus midinette : Lyna Khoudri et François Civil dans Les Trois Mousquetaires.

La librairie sur la colline

Mon lecteur de flux RSS pourrait en témoigner, la forme du journal me plaît ; j’en lis régulièrement sous forme de blog. Le ressassement des jours dégage des préoccupations, des obsessions, des personnages qui créent une forme de familiarité — toujours incomplète, malgré les redondances parmi lesquelles on traque des indices supplémentaires pour reconstituer le puzzle de ce qui n’a jamais été pensé autrement que comme fragments, cassés assez adroitement pour que l’intime s’y livre sans le privé (ou inversement). J’ai retrouvé ça à la marge dans le journal d’Alba Donati, une histoire familiale sous formes de bribes qu’on agence pour qu’elles soient le moins incohérentes possibles, un père assis au bord du lit alors que le mari de la mère a été porté disparu à la guerre, un frère auquel on soustrait un demi pour que le compte tombe juste. On n’explique pas le passé, dans un journal, on s’en souvient seulement.

Le présent est occupé par la librairie ouverte dans un patelin italien de 180 habitants — un suicide économique, n’étaient la magie d’Instagram, du crowdfunding… et le réseau culturel de l’autrice, qui sait créer avec son journal un huis-clos paradisiaque en plein Covid. Au bonheur des lectrices idéales, les livres écrits par les femmes sont mis à l’honneur, comme tout ce qui parle de jardin (la librairie a le sien), on bouquine en terrasse, et on complète sa pile à lire par des confitures d’écrivaines, des thés littéraires ou des collants et des calendriers Emily Dickinson. Des noms se répètent au fil des jours, certains classiques et connus, d’autres qui le sont certainement pour les Italiens mais que je n’avais jamais ou rarement croisés.

Chaque entrée du journal se termine par les commandes du jour. Une simple liste sans commentaire qu’on pourrait sauter, mais qui a fait mes délices. Quand j’étais enfant, les listes de titres, suivies ou non de quelques lignes de résumé, à la fin des Castor Poche, faisaient partie intégrante de la lecture, la prolongeait comme on s’éternise à table devant une farandole de desserts ; c’était la bande-annonce de lectures à venir, à imaginer et savourer en avant-première. Il y a de ça ici, doublé d’un plaisir linguistique : les titres sont donnés dans leur langue originale quand ils n’ont pas été traduits en français. À la fin de chaque entrée, m’attendaient quelques mots d’italiens à déchiffrer, juste ce qu’il faut pour que l’effort n’entame jamais le plaisir de m’apercevoir que je comprenais.

Quelques commandes du jour, pour le plaisir : Nehmt mich bitte mit de Katharina von Arx, Il libro della gioia perpetua d’Emanuele Trevi, Tōkyō tutto l’anno de Laura Imai Messina (cette délicieuse incongruité géographique, Tokyo en italien), La scrittrice abita qui de Sandra Petrignani, Sembrava bellezza de Teresa Ciabatti (révision de l’imparfait), Niente caffè per Spinoza d’Alice Cappagli, Cosi allegre senza nessun motivo de Rossana Campo, La grammatica dei profumi de Giorgia Martone, Pourquoi l’enfant cuisait dans la polenta d’Aglaja Veteranyi (oui, pourquoi ?), La gioia di vagare senza. Piccoli esercizi di flânerie de Roberto Carvelli (des petits exercices de flânerie-en-français-dans-le-texte…), Il giardino che vorrei de Pia Pera, Il silenzio è cosa viva de Chandra Livia Candiani, Was man von hier aus sehen kann de Mariana Leky, Chi se non noi de Germana Urbani (pour le plaisir de l’allitération).

Quant au nom du village où se trouve la librairie, j’hésite à le considérer comme une plaie ou un plaisir linguistique. Lucignana. J’ai rarement lu ou mentalement prononcé cette espèce de Chopiniana italien de manière correcte au cours de ma lecture, me contentant comme souvent de photographier la graphie du mot.

On parle sans cesse de livres, mais de littérature, en est-il question dans le journal de cette libraire ? À la marge. On trouve quelques pages qui m’ont rappelée que j’avais hésité à acheter La Porte de Magda Szabó un jour à la Fnac et m’ont donné envie de l’emprunter à la médiathèque. Quelques paragraphes sur Alberto Manguel et la manière dont certains passages l’émeuvent (à l’occasion desquels l’autrice note, j’ai bien aimé : “L’émotion est une altération de l’équilibre psychique, comme une mer sereine qui se ride soudain”). Et d’enchaîner sur le rôle de consolation que peut revêtir la lecture, notamment celle de la “bonne mauvaise littérature”. Il y a aussi ce passage sur Annie Ernaux :

Annie Ernaux est mon modèle. Je conçois la littérature comme de la non-fiction ; une histoire inventée ne me passionne pas, ne m’enrichit pas. D’une certaine façon, Ernaux a partagé sa vie en plusieurs pièces, elle a placé dans l’une son enfance, dans une autre encore sa mère […] et à chaque événement correspond un livre. […] bref, il y a de quoi fouiller toute la vie. / Ce sont des actions qui requièrent de l’attention, nous obligent à formuler le délictuel et en même temps à voir surgir le merveilleux à ses côtés. Il faut en faire grand cas. Le merveilleux est moins éclatant, il importe de le chercher, de l’attendre, de le débusquer, mais quand il se produit il nous domine.

Et c’est à peu près tout en terme de critique littéraire. La fréquentation des auteurs nous ramène à la fréquentation des lecteurs et des habitants du village, dans un kaléidoscope de portraits à peine ébauchés, mais souvent bien croqués. Voici pour la fin celui d’Alessandra :

Aujourd’hui, Alessandra, la fille de Maurilio, le berger de Lucignana, m’a embrassée. Un geste que je n’aurais jamais imaginé chez cette femme qui marche et fume comme un caïd. [… à propos de sa famille :] J’ai pensé à la chaleur qu’elle leur offre certainement entre un « va te faire foutre » et un « tu m’as cassé les couilles », comme un poêle toujours allumé.

Journal de novembre 2/2

Mercredi 15 novembre

Retour d’une quête récurrente de mes rêves : aller aux toilettes. Trouver un endroit où se soulager est une entreprise laborieuse pour mon inconscient. Cette fois-ci, je suis dans un théâtre ? des couloirs, en tous cas. Des images me reviennent de rideau en fer forgé à la place de la porte et de cuvette inatteignable à moins d’escalader les meubles autour, forçant à tenter un pipi à la turc, mais je ne sais pas si c’était ce rêve-ci (les rêves ressemblent souvent à des essais ratés d’IA, faciles de confondre).

* * *

Je n’ose pas demander à l’interne, qui a l’air à peu près aussi rassurée que moi, si elle a souvent réalisé des infiltrations. Je ne prends pas le risque d’entendre que c’est sa première ; il n’y a que dans mes scénarii mentaux que j’ai l’aplomb de répondre “comme ça, nous sommes deux”. À la place, je demande à quoi sert son plastron, une question de politesse presque, pour nous distraire toutes les deux, et elle répond distraitement que c’est un tablier en plomb, pour protéger des rayons, anodins à petites doses, elle me rassure d’une inquiétude que je n’ai pas, mais quand on travaille là tous les jours… Ses lunettes épaisses en écaille, ses boucles d’oreille cœur et moi attendons que le médecin qui la supervise termine son appel téléphonique professionnel. Sa charlotte nous rejoint, et sa voix est très douce. Cela n’empêche pas un bref moment de panique en apercevant la taille de l’aiguille ; je tourne la tête, me concentre sur mon souffle. L’aiguille, je la verrai inclinée sur les écrans de contrôle, où alternent visions “du mou” (sic — mon corps est un caramel) et osseuse. Sa mise en place  est laborieuse, il manque quelques degrés, je fais des allers-retours dans le scanner. Le médecin guide l’interne : tu dois sentir le ligament, là ; tu ne sens pas ? Moi si. “Ça fait mal ou vous sentez qu’on travaille ?” s’étonne le médecin. En faisant effet quelques minutes plus tard, la resucée d’anesthésiant me confirme qu’il n’y avait pas de confusion, ça faisait mal.

À la fin de l’intervention, le médecin m’explique que ce n’est pas grave,  ça arrive, le sac dural a été percé, ce n’est pas grave, ne vous inquiétez pas, c’est une membrane qu’on perce pour les ponctions lombaires, ça fait un peu mal, vous avez dû le sentir ; il y a une petite brèche, à peine, mais puisqu’ils l’ont vu, ils ne peuvent pas faire semblant de ne pas l’avoir vue, ils vont me garder allongée une demie-heure en observation, pas d’inquiétude, dans d’autres endroits on me renverrait directement chez moi. Sur le moment, je ne suis pas inquiète, seulement embêtée pour les patients suivants dont je continue à occuper malgré moi la place et pour les infirmières qui ne trouvent pas de brancard, puis, quand elles en ont finalement trouvé un, doivent déménager la moitié de la pièce pour le faire passer — je dois rester à l’horizontale, apparemment. Pas de quoi entamer la jovialité même pas surjouée de ces infirmières ; à la limite, c’est une distraction comme de pousser les tables pour une activité inattendue à l’école.

On me gare dans la salle adjacente, à côté de tout un tas de machines dormantes, des Playstation médicales avec boutons Fishprice. Je m’étonne de ce que le rideau tiré autour de moi est en plastique, avant de me rendre compte que c’est rudement plus facile à entretenir que du tissu — un coup d’éponge et hop. Au bout de trente minutes, le médecin vient me retrouver, tandis que l’interne reste quelques mètres en retrait, manifestement gênée de sa bourde. N’ayant aucun symptôme et aucune idée de ce qui m’attend, je fais démonstration de bonne santé bonne humeur et rentre à pieds chez moi. La douleur se déclenche une heure plus tard.

Le compte-rendu envoyé par l’hôpital m’apprendra que le médecin qui supervisait l’interne était aussi un interne. Vous risquez d’avoir une migraine, m’a-t-il dit avant de me laisser repartir. J’ai déjà eu des migraines ophtalmiques et laissez-moi vous dire que ça n’a rien à voir. À part la forme de la douleur, peut-être, la sensation faisant écho aux pointes triangulaires de l’aura : ma colonne vertébrale s’est hérissée comme si la reine des neiges avait cristallisé le liquide céphalo-rachidien, des pics de glace iridescents transperçant le fameux sac dural.

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Jeudi 16 novembre

Des petits chromosomes noirs qui font de l’exercice : ce sont mes camarades en visio, attelées à analyser des exercices de pliés. Puis les maux de têtes reprennent — les céphalées, comme un beau nom de méduses. Rester allongée est la seule manière de créer un courant qui les éloigne.

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Au téléphone, le médecin me confirme que les pics qui me transpercent les cervicales n’ont rien d’alarmant même si l’infiltration a eu lieu au niveau lombaire. Je l’imagine me rassurer à deux pas de l’interne attendant qu’il la rejoigne pour rejouer la scène avec un autre patient, sans erreur cette fois-ci.

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Tout va bien, je passe plusieurs heures, avant, après dîner, à regarder les épisodes de ce bon gros mélo, aux placements de produits insistants et au rythme discutable. Mais Virginie Effira joue dedans et, comme le résume le boyfriend, Virginie Effira, elle sauve ou sublime tout ce dans quoi elle joue. Elle sauve donc Tout va bien. Peut-être même qu’elle le sublime, me dis-je à l’avant-dernier épisode, quand le mélo touche au paroxysme et qu’elle n’est plus la seule à m’arracher une petite larme. Mais non, elle le sauve, en mode in extremis des soins palliatifs : je me sens flouée par le dernier épisode, qui se ménage une porte de sortie vers une seconde saison, alors qu’il aurait fallu l’achever là.

Extrait de Tout va bien

(Amusement à retrouver Suzy Bemba, l’actrice de la série Opéra, dans un second rôle qui reste artistique : elle n’est plus danseuse, mais chanteuse lyrique.)

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Je dîne à la romaine, allongée sur le ventre pour engloutir les raviolis au gorgonzola rescapés de la dernière semaine italienne de Picard.

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Vendredi 17 novembre

Les rêves se font plus calmes. Je ne me souviens que d’une dernière scène, où renonçant à une visite à 12,50€ devant une billetterie en boiseries, je me retrouve à composer quelque travail évalué, un chiffre 9 posé en chevalet pour noter ou distinguer mon travail de celui d’un binôme-concurrente à côté de moi.

Au réveil, j’essaye de remonter de cette salle aux antichambres du rêve, mais c’est comme si le travelling de la pièce, qui devrait passer à la pièce suivante après la cloison en coupe, ne donnait que sur un fondu au noir qui n’enchaîne avec aucun plan.

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Le boyfriend m’avait parlé du problème de pression des girafes : leur cou est si long que leur tête exploserait lorsqu’elles la redressent si elles n’étaient équipées d’un clapet pour réguler la pression du sang. Je suis devenue une girafe, et doute de l’efficacité de mon clapet.

Me déplaçant courbée en deux pour éviter que les maux de tête donnent leur pleine mesure, je fais soudain resurgir les bêtes de ce cauchemar étrange, marchant pliées au niveau du bassin, un pied en guise de tête-bec. J’ai un instant d’effroi à faire advenir ce cauchemar-là, à incarner un passage entre les dimensions.

On va s’en tenir à la girafe.

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La recette des pâtes à l’eau post-ponction lombaire

La buste à l’horizontale, incliner la tête pour repérer où exactement se trouve le paquet de pâtes sur l’étagère. Se redresser de manière éclair pour attraper ledit paquet.
Attendre mains sur les genoux de retrouver une pression intracrânienne supportable.
Mettre de l’eau à chauffer.
Aller se rallonger pour récupérer de l’effort.
Se relever pour mettre les pâtes dans l’eau désormais bouillante.
Aller se rallonger.
Se relever pour égoutter les pâtes.
Revenir avec les pâtes au lit et prendre quelques minutes pour retrouver une pression intracrânienne supportable.
Déguster les pâtes tiédies en gardant la tête le plus à l’horizontale possible.

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La littérature sur le web laisse à penser que les symptômes post-ponctions lombaires sont le plus intenses quand :

  • on est une femme,
  • on a entre 25 et 40 ans,
  • on est de faible corpulence.

C’est un bingo.

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Je lis au lit, blogue au lit, mange au lit, morfle au lit. Si la position allongée diminue toujours les céphalées, elle ne suffit plus à les contenir. La douleur est moins intense que la fois où j’ai appelé les urgences dans la phase aiguë de la cruralgie, mais elle dure davantage. Dans un moment de détresse, alors que le Tramadol pris une heure plus tôt n’a toujours pas fait effet, j’appelle le boyfriend. Il ne sait pas, il n’est pas médecin, et je sais, qu’il n’est pas médecin, mais je sais aussi qu’entendre sa voix me fait du bien. Il est là, toujours. L’entendre m’apaise, et la première bouffée de Tramadol surgit alors que nous discutons : apparemment, la drogue fait d’autant plus effet qu’on lâche prise et ne lui résiste pas. Je bénis cette trêve.

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Samedi 18 novembre

Les douleurs n’en finissent pas, et les effets secondaires du Tramadol s’y ajoutent : passion vomir au saut du lit. Je ne peux pas me redresser, mais je ne peux pas non plus rester ainsi : je me résous à une expédition à la pharmacie. La pharmacie est au bout de la rue, mais c’est une expédition. La rue ne m’a jamais parue aussi longue. Ne pouvant me redresser sans rendre la pression intracrânienne insoutenable, j’avance mains sur les genoux, dos à l’horizontale — la marche des éléphants proposée quelques jours auparavant par une camarade cours d’éveil-initiation. Je fais de fréquentes poses pour soulager la hernie ainsi malmenée. J’espère que personne ne me voit dans cette posture ridicule ; j’espère que quelqu’un me voit et m’aide.

Enfin arrivée à la pharmacie, j’inquiète entre une boîte d’antivomitif et deux de Doliprane, soulagée de confier quelques instants ma douleur à un autre que moi. J’aurais dû appeler, on m’aurait livré les médicaments : je tombe des nues, mais comme je suis couchée sur le banc en bois au milieu de la pièce, la chute est invisible. La pharmacienne, adorable, me ramène en voiture, allongée sur la banquette arrière. Je pourrais l’embrasser.

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Trois (3) :
la saison de Sex Education que je binge-watche dans mon lit, la tablette sur le ventre,
mais aussi le nombre d’heures passées à discuter avec L., le téléphone posé à côté.

Sex Education Season 4 Emma Mackey as Maeve Wiley in Sex Education Season 4.
Je n’avais pas remarqué le stocker sur l’ordi ^^

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Dimanche 19 novembre

En rêve, je voyage avec le boyfriend et ma famille maternelle. Il y a des
valises à faire avant de reprendre l’avion, le chat à mettre dans sa bulle.

La douleur reflue, je tiens debout ! Vive la Lamaline. Vive l’euphorie.

Le miroir me renvoie un look capillaire à la Beatrix Lestrange. Je n’ai en revanche jamais eu une si belle peau — quatre jours sans dermatillomanie.

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Lundi 20 novembre

Je marche debout dans la rue pour aller en cours, c’est irréel de bonheur après ces derniers jours.

Le cours de technique masculine est doublé d’une sensibilisation au harcèlement dont sont encore souvent victimes les garçons pratiquant la danse classique. Dans le studio, ils sont privilégiés, mais à l’extérieur, notamment à l’école, si on les distingue c’est pour mieux les stigmatiser sur fond d’homophobie. Paradoxalement, les plus à risque (de dépression voire de suicide) ne sont pas les adolescents homosexuels, mais ceux qui, hétérosexuels, sont également victimes d’homophobie — discriminés non pour ce qu’ils sont, mais pour ce que les autres pensent qu’ils sont et qu’ils ne peuvent même pas revendiquer comme identité.

La harcèlement peut aller loin. L’enseignant nous raconte qu’enfant, il ne voulait plus prendre le bus de ramassage scolaire, parce que la quasi-totalité du groupe lui avait craché dessus. Littéralement : il écarte les bras pour mimer dégouliner de crachats. Je ne sais pas si je suis plus choquée de l’anecdote ou de l’expression concernée mais toujours joviale avec laquelle il la raconte, comme si, malgré sa gravité, c’était un traitement commun et qu’il en avait vécu d’autres.

Conclusion du professeur : quand on a un garçon en cours de danse classique, il est vraiment là pour danser ; chez eux, pas de pratique de sociabilisation comme chez les filles qui se retrouvent volontiers au cours de danse entre copines.

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Mardi 21 novembre

Sans me souvenir de plus, j’ai noté : journée de la démotivation. La redescente de l’euphorie et le contrecoup de la fatigue, j’imagine.

Un titre m’attrape à la médiathèque : L’Allègement des vernis. Le prologue lu debout m’évoque les romans de Sophie Chaveau, et j’embarque le livre sur ce quiproquo de bon aloi.

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Mercredi 22 novembre

Je demande une coda au pianiste, dans sa première année en tant qu’accompagnateur. Il me regarde avec perplexité. Je chantonne la première qui me vient, du Lac ou de Don Quichotte. Ses doigts se repositionnent sur le clavier, mais son regard reste perplexe. On lève le quiproquo après le cours : pour les musiciens, une coda est une courte phrase conclusive ; pour les danseurs, c’est le dernier morceau du pas de deux, au rythme enlevé…

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Après leur cours de danse classique, les enfants ont un cours de culture chorégraphique. Cette séance-ci comme la précédente, ils travaillent sur la pantomime et, au bout d’un moment en autonomie, chaque groupe présente son histoire mimée. La narration emprunte à la pantomime scénique comme au jeu de rôles enfantin dont ils ont probablement déjà commencé à s’éloigner, on dirait que c’est toi le voleur et moi je m’occupe de la potion. C’est plus ou moins lisible selon les cas, mais tous jouent le jeu avec un plaisir évident, et je les découvre autrement, à la fois plus jeunes, plus dégourdis ou plus timides qu’ils ne le sont l’heure précédente.

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Jeudi 23 novembre

Je donne le cours en interne, aux contemporains. La concentration leur fait souvent garder les yeux au sol, si bien que mon objectif numéro 1 devient de les en faire décoller, si possible en accompagnant les gestes du regard, tant qu’à faire, histoire de remotiver le mouvement et d’éviter le bras planté à la seconde comme un portemanteau. Dans des piqués planés avec un bras en l’air, je leur demande d’y aller en drama queen et ça les fait marrer, comme si le classique n’était pas profondément un truc de drama queen qui pouvait s’apprécier comme tel. J’ai ri aussi, heureuse que l’incongruité de l’expression rouvre un espace d’appréciation.

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L’enseignante d’analyse du mouvement pourrait donner cours non-stop sans s’arrêter pour manger, mais nous pas. Aux alentours de 13h45, résignée à l’infini, je passe en mode économie d’énergie, le regard perdu au-dessus du groupe (je suis la seule assise sur une chaise, à cause du cours de la veille). Il faut encore un quart d’heure avant qu’on puisse se sustenter, soit 6h30 après le petit-déjeuner de 7h30.

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Le pianiste qui accompagne nos cours avec les enfants accompagne aussi la prof qui nous fait cours : l’occasion de constater que ce n’est pas uniquement de mon fait si ça flotte musicalement.

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Vendredi 24 novembre

Dans sa voiture É. a eu l’idée d’une comptine pour l’échauffement des enfants en éveil. Et quand je dis a eu l’idée, ce n’est pas qu’une comptine connue lui est venue à l’esprit ou qu’elle s’est noté mentalement de piocher dans ce type de répertoire ; elle a inventé une comptine, air et paroles, qu’elle chante devant L. et moi. La baguette du xylophone dans les mains, L. s’amuse à chercher les notes sur les lamelles colorées ; elle y est presque, mais pas tout à fait. É. passe au piano, trouve les notes qui restaient bancales et les souffle à L. qui, après deux ou trois essais, est en mesure de l’accompagner au xylophone. C’est de la science-fiction pour moi qui ne suis pas pour un sou musicienne.

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Elle m’a cernée, mais je commence aussi à la connaître, mon ostéo-psy : je savais que ma nouvelle coupe de cheveux lui plairait, moins adolescente, plus affirmée ; ça ne loupe pas. En une heure, elle me remet le genou en place, remarque sur la radio une dysplasie à la hanche gauche que personne n’avait notée, et me fait activer des muscles que je n’avais pas mappés pour le développé à la seconde (qu’il est logique que je ressente de manière asymétrique à droite et à gauche avec la dysplasie).

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Samedi 25 novembre

Faire, cocher, ranger pour fermer des onglets mentaux et ne plus être rappelée de quelque chose à faire où que je pose mon regard (la feuille de soin à envoyer, les boîtes à nettoyer, la brosse à dents à changer, les papiers à trier, le linge à ranger, etc.). Faire place plus nette m’aide à reprendre peu à peu le contrôle. Et repousse les préparations de cours au lendemain en toute bonne conscience.

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Dimanche 26 novembre

Une fois de plus cette semaine, mon corps me réveille avant de s’être entièrement reposé. Sitôt la conscience à flot, les impératifs m’assaillent comme une volée de mouettes. Je replonge dans la lecture de L’Allègement des vernis pour leur échapper, et ça fonctionne, le sommeil revient. Quand j’émerge enfin, mon corps est lourd d’un relâchement complet, fossile enfoncé dans le matelas, doucement caressé par la couette. Mon téléphone me confirme que je reviens de loin : il est 11h47. Ça fait du bien.

Je procrastine et peine sur la préparation des cours pour la semaine à venir, cuisine un chili sine carne, publie le journal d’octobre, et la journée déjà touche à sa fin.

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Lundi 27 novembre

Aujourd’hui, on donne un bout du cours aux garçons, et c’est le maître ignorant dans toute sa splendeur : il faut enseigner quelque chose qu’on n’a jamais vraiment appris à faire. Je panique alors que tous sont adorables et archi-motivés de se retrouver ensemble, tous âges confondus, du jeune gamin à l’étudiant. Rien à faire, je suis infoutue de transmettre des exos qu’on a modifiés pour moi, même si le bénéfice de la modification est évident. Dans ma tête comme dans les corps qui m’entourent, les corrections peinent à être incorporées ; les pieds et les visages gardent la banane — sauf un, un élève en grande difficulté émotionnelle ce soir-là. Je ne peux pas m’empêcher de penser aux mises en garde sur le harcèlement dont sont souvent victimes à l’extérieur les garçons qui font de la danse classique.

Also, Teddy ne s’appelle pas du tout Teddy ; il porte un prénom de tragédie grecque. Aucun Amigo ou Migo-Miguel à l’appel non plus. Tous deux avaient leur prénom écorché par le professeur, qui ne parvient pas à prononcer les R à la française avec son accent australien.

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Mardi 28 novembre

Ce que nos formateurs nomment “classe d’application” correspond à un cours d’éveil donné à un public scolaire, soit des 5 ans qui ne connaissent pas les règles implicites d’un cours de danse, parmi lesquels se trouvent quelques profils TSA ou TDAH. La formatrice est assise à coté de moi, tandis qu’A. se charge de la première séance. Ses commentaires joyeux, à haute voix, dédramatisent “Là, l’étudiante a un moment de désespoir, c’est normal.”

Cette formatrice sait exactement ce qui pose problème quand il y en a un, et expose la solution avec le problème. Cette fois-ci, je note de ne pas distribuer les objets en avance (forcément, si tu as un cerceau à côté de toi, tu as envie de jouer avec, surtout à un âge où le matériel est utilisé comme objet transitionnel) et de ne pas doubler une difficulté technique d’un trajet spatial défini. Ma tentative de zigzag est un grand moment, avec les adultes accompagnateurs qui soufflent fort : la gommette jaune, la jaune ! la rouge maintenant, et la bleu, la bleu ! tandis qu’agenouillée à leur hauteur près de la première gommette, je donne à chacun le top départ. À cet âge, tout est difficulté, mais tout est aussi source de progrès. Je comprends qu’on puisse devenir accro à ça, ce progrès beaucoup plus visible, beaucoup plus rapide que dans un cours technique.

La formatrice explique ce qui pose problème, mais encourage aussi, et félicite. Et on en avait besoin. Si j’avais un enfant, je l’inscrirais en classique avec toi, me dit-elle à la fin. (C’est que vous ne m’avez pas vue en cours classique, répond en moi une petite voix que je censure, pour recevoir la marque de confiance qui m’est donnée.)

Les maîtresses aussi nous font des retours. La première conseille de parler de “file indienne” plutôt que de “colonne”, trop abstraite pour les enfants ; la seconde, de “petit train” plutôt que de “file indienne”, qu’ils ne connaissent pas. On optera donc pour les synonymes en apposition.

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Reprise du cours de posture pour me remuscler le dos. Petit coup de pfff après cette journée où ça commençait à venir (la pédagogie) et où je constate que ça s’est fait la malle (les muscles, l’envie de l’effort).

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Mercredi 29 novembre

Cours de progression technique. Les formatrices sont deux, deux chipies qu’on menacerait de séparer si elles étaient des élèves. De manière inattendue, pourtant, les bavardages court-circuitent leurs habituels monologues digressifs et s’avèrent fort efficaces. Les exercices sont inventés au débottés, enfin carrés, musicaux. Cela m’apaise et cette confiance se ressent ensuite dans la manière dont je vis le cours donné aux enfants.

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On nous conseille de vocaliser le mouvement avec des comptes, mais aussi avec des onomatopées, en roulant des R par exemple, pour donner à entendre la durée du mouvement entre les comptes.  N. qui a pourtant fait de l’espagnol peine encore plus que moi, germaniste LV2 : elle a vécu en Angleterre et pris l’habitude des R aspirés.

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Certes, je tire sur ma voix. Certes, j’ai du mal à conserver l’attention des enfants jusqu’au bout. Mais pour la première fois, je n’ai pas la sensation d’être en permanence en stress en leur donnant cours. Je suis en mesure de percevoir leur envie — de danser, de comprendre (les doigts en l’air surgissent dans tout le studio comme des champignons après la pluie) et parfois aussi de papoter quand ils commencent à fatiguer.  À la fin du cours, N. m’accorde que c’est un peu mieux que la dernière fois, alors que pour moi, c’est le jour et la nuit. Je dois encore tout ralentir ; je vais trop vite, les enfants ne peuvent pas (se) construire.

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Jeudi 30 novembre

Ses dents le lancent, son ordinateur est en panne : le boyfriend est d’une humeur massacrante, mais tient à m’accompagner pour ma seconde infiltration. J’aurais bien hâté le pas seule, me dis-je en accusant le froid sur le trajet. Je suis pourtant bien contente en sortant de glâner un câlin, un peu nauséeuse de honte et du boudin dur qui s’est enfoncé de tout mon poids dans mon ventre pour délordoser et piquer plus facilement. J’ignore si c’est l’appréhension ou l’anesthésiant qui n’a pas fait effet de suite, mais je me suis redressée vivement sous la douleur de la piqûre. Il faut vous détendre, m’intime le médecin. Mes muscles refusent de se relâcher dans une posture en soi douloureuse, alors je me contracte davantage pour tenir l’immobilité, tâchant de retenir mon souffle prompt à la panique. Vu ma réaction, le médecin prévient avant de passer à l’injection proprement dite et s’étonne presque : ça ne fait pas mal ? Pas plus que l’instant d’avant, moins que la piqûre. Quand c’est fini — assez vite, le radiologue a le geste sûr —, le papier protecteur est mouillé et déchiré à hauteur du visage.

4 chaises dans la salle d'attente, surmonté par un tableau noir luisant, avec des traits lumineux bleu-violet
Commentaire d’œuvre par le boyfriend : un écran plat rayé avec des clés de bagnole par un ex. On sent qu’il a fait les Beaux-Arts, non ?

J’ai été tout sauf courageuse, mais m’offre tout de même une pâtisserie sur le retour : un chou au grué de cacao, beaucoup plus fin et savoureux que la religieuse grossière et décadente que je fantasmais, qui ne requérait pas de savourer et m’aurait fait davantage plaisir sur l’instant.

Journal de novembre 1/2

Jeudi 2 novembre

On vérifie que je n’ai pas les cheveux coincés dans l’écharpe, non, je tourne sur moi-même, on s’étonne : mais t’as tout coupé ! Ça me va bien, il paraît. C’est ce qu’on dit, en tous cas, comme un opposé joyeux de condoléances toutes faites. T’as trouvé ta personnalité, me dit une fille. J’espère que j’en avais déjà une avant, mais je remercie.

Qu’est-ce qui t’a poussée à sauter le pas ? Pourquoi maintenant ? Cela décantait depuis un moment déjà. J’invoque la hernie discale comme catalyseur : se laver les cheveux tête en bas était devenu douloureux. Je ne raconte pas mon rêve d’une tresse coupée qui se dépigmentait inexorablement, une vague argentée du blaireau à l’élastique. Je ne dis pas   le délestage, la longueur concomitante à la décennie passée avec mon ex. Qui soudain s’est mise à m’encombrer, morte. C’est venu tout seul, comme une brindille séchée. Dans les mois qui ont précédé la rupture que je ne parvenais pas à acter, la dérision me faisait dire à JoPrincesse qu’il fallait que je rompe et que je me coupe les cheveux, et que je ne savais pas laquelle de ces décisions difficiles je prendrais en premier. La logique aurait voulu que je commence par les cheveux : c’est moins engageant, les cheveux, ça repousse, contrairement à un couple. J’ai finalement rompu avant de me couper les cheveux. C’était plus important. Et logique, rétrospectivement : se couper de l’autre avant de couper ce qui, en soi, reste du temps passé avec lui.

Il ne reste pas plus rien : il reste les bons souvenirs, qui se sentent autorisés à circuler plus librement, comme des pointes vivifiées d’être débarrassées de leurs fourches.

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Premier jour du stage éveil-initiation. Beaucoup de stress, je patauge un peu avec la musique, mais ça se passe plutôt bien. J’ai apparemment proposé un exercice dalcrozien (un maître en éveil-initiation, qu’on n’étudie cependant pas). Si toi aussi tu n’en savais rien, tape dans tes mains.

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Vendredi 3 novembre

Ma proposition d’exercice en face à face et en alternance cafouille tant et si bien que j’en ris. Mon stress descend d’un cran : le pire qu’il puisse arriver, c’est qu’il ne se passe rien. Mon erreur d’appréciation est même appréciée des formateurs, qui la transforment en démonstration d’adaptabilité — un tour de passe-passe que je n’ai pas vu venir et qui donnerait presque envie, comme l’a suggéré une camarade, de rater volontairement pour montrer qu’on maîtrise le rattrapage.

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Samedi 4 novembre

Sous la douche, je me dis : des poids. Il faudrait des poids pour aider les enfants à sentir le swing des bras et plier davantage les genoux dans les rebonds du premier exercice. Il n’y a pas de poids dans la réserve d’accessoires de l’école, mais après avoir demandé à la directrice si jamais, elle en dégote deux qui appartiennent à une professeure. Si les enfants ne sont pas nombreuses, je les ferai passer. Elles ne sont pas nombreuses, et testent le mouvement avec chacune leur tour. C’est vraiment lourd, s’exclame l’une d’elles avec surprise. La formatrice m’interrompt une première fois, quelque chose ne va pas, je ne comprends pas exactement quoi et poursuis comme je peux. Elle m’interrompt une seconde fois un peu plus tard pour s’excuser : il est excellent, ton exercice, c’est moi qui n’étais pas réveillée. Ouf.

Avancer le bras opposé à la jambe dans un grand pas a posé problème à la séance précédente, et j’utilise cette fois-ci des foulards pour donner un repère coloré aux enfants : on avance le pied opposé au foulard, c’est plus facile à dire et concevoir que d’avancer le pied du côté du mur blanc et la main du côté du miroir (les enfants ne sont vraiment latéralisés que vers 7 ans ; ce n’est pas de la mauvaise volonté, c’est neurologique). Au bout de quelques essais, ça fonctionne, mais les enfants n’en peuvent plus de concentration, j’ajoute en urgence une course pour faire voler les foulards et se défouler. Il était temps, fait de la tête l’autre formatrice. Oups.

Aujourd’hui, je montre les exos en chantonnant — le Cakewalk de Debussy, la  marche des hippopotames de Fantasia… C’est faux, mais ça fonctionne, je ne perds pas le tempo. Comme je le craignais, les premières mesures de la Sicilienne de Fauré que j’avais encore en tête en arrivant aux studios m’échappent sur l’instant ; je persiste encore quelques secondes avant de capituler : tant pis, ce sera Harry Potter. Et j’ai chanté la sicilienne d’Harry Potter avec mon foulard orange à la main, tandis que je sentais les filles se marrer près des miroirs.

C’est dingue comme 20 minutes peuvent prendre de la place dans une journée. Du reste, il ne me reste pas grand-chose. Ah si : la petite fille avec les chaussettes zèbre assorties au sweat zèbre a toujours les mêmes chaussettes. On dira que c’étaient les chaussettes pour la danse.

Dans les retours individuels, la formatrice souligne comme point positif une bonne relation pédagogique aux enfants, évolutive, très empathique ; on sent beaucoup de sensibilité, c’est précieux. Et dans le négatif : ma séance manque d’élan, de poésie. Autant dire de danse. Gloups. J’ai vraiment du mal à faire simple sans que ce soit simpliste — quand L. m’étonne toujours avec sa gestuelle très claire et très poétique.

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Est-ce ce soir-là qu’on regarde la première partie de The Revenant avec le boyfriend ? C’est vraiment un film de sadique. Rapidement, on comprend que le héros ne mourra pas (je veux dire, il ne meurt pas après avoir été lacéré par un ours, ni en tombant d’une falaise dans des sapins, le mec est littéralement increvable) et tout le suspens consiste à se demander quelles autres formes de torture lui réserve le réalisateur. Tout du long, la nature est belle et l’homme est laid. En commun, ils n’ont que l’hostilité, blanche indifférence pour l’une, cruauté vengeresse pour l’autre. C’est assez vain et magnifique.

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Dimanche 5 novembre

Je passe une partie de la matinée à déplacer des trucs. C’est ce qui me vient à l’esprit lors d’un énième parcours entre la cuisine, le salon et la chambre. Pas : je range, trie, jette, époussette ; mais : je déplace des trucs. Quelque part entre la table, le sol, la poubelle, le lave-vaisselle, la table basse, le sac à linge sale, le tiroir de la salle de bain, l’armoire à pharmacie dans les toilettes, le plan de travail dans la cuisine, le placard de la vaisselle, le frigo, le rebord de la fenêtre et le manteau de la cheminée, je déplace des trucs.

Le reste de la journée est englouti par le compte-rendu du stage d’initiation et des exercices à préparer pour le lendemain. Feu le week-end.

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Lundi 6 novembre

La hernie discale n’aime pas trop les sauts. Je marque donc les exercices de tours en l’air que j’ai bricolés pour le cours de technique masculine : je montre avec les pieds les positions de départ et d’arrivée sans décoller, et pivote sur demi-pointes pour matérialiser le temps en l’air. Ça ne va pas, ton tour en l’air est en-dedans. La remarque me laisse perplexe. Je suis bien partie vers la droite depuis une cinquième pied droit devant. Comment le tour peut-il être en-dedans sachant que les deux jambes restent collées en l’air ?  Je finis par comprendre que le choix de la jambe sur laquelle je pivote trahit une mauvaise conception du tour en l’air : il ne faut pas penser à enrouler avec le bras qui ferme, mais à ouvrir avec l’épaule opposée. Pour une fois, être blessée m’aura été utile.

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Full fat au restaurant : après des beignets de saumon (soit des beignets d’un poisson déjà gras, étrange crossover entre le fish and chips et les tempura de crevettes), je prends un beignet de banane qui me fait plaisir bien au-delà de son goût — un morceau d’enfance gustativement oublié : les repas au restaurant chinois avec ma mère ou mon père, où je prenais invariablement du canard ou du poulet sauce aigre-douce à l’ananas. Le boyfriend a moins de chance ; sa bière ne lui apporte qu’une migraine. Il va s’étendre en attendant que ça passe, et au bout d’un quart d’heure, il faut se rendre à l’évidence : sa nuit a déjà commencé.

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Mardi 7 novembre

Cours en autonomie avec un pianiste accompagnateur adorable : c’est l’occasion de passer en revue tous mes exercices pour le cours du lendemain, pour ajuster carrures, tempi et comptes — sachant qu’ajuster est un euphémisme. Je suis soulagée d’avoir pu faire ce travail en amont ; ça aurait été quelque peu catastrophique in situ.

Les attendus de la commande musicale n’ont vraiment rien à voir en danse classique et contemporaine. En classique, il faut que ce soit carré ; si on demande à l’examen trois phrases de huit comptes plutôt que quatre, on a intérêt à avoir une sacrée bonne raison pour l’argumenter lors de l’entretien avec le jury. En contemporain, c’est l’inverse : on attend des étudiants qu’ils ne se reposent pas toujours sur des comptes de huit, et aient l’audace de compter en cinq, sept ou dix, voire mélangent les comptes à l’intérieur d’un même exercice (bon courage). Je suis bien contente d’être en classique sur ce coup-là ; devoir rester en deux, quatre ou six comptes de huit n’est pas cher payé.

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Mercredi 8 novembre

N. aide une enfant à faire son chignon — avec les pinces du chignon de mariée de sa mère. C’est quelque chose. Il y en a cinquante. (Combien de temps faudra-t-il pour dilapider cet héritage familial dans les doublures de vêtements, les coussins du canapé et les rainures du parquet ?)

C’est mon premier cours de danse classique donné à des enfants, et je donne un cours que je n’aimerais pas prendre : ça flotte dans les transitions (ma capacité à compter le ternaire est telle que je peux terminer la même phrase chorégraphique en quatre ou huit temps sans sourciller) et surtout ça ne danse pas. Les élèves sont maintenus dans un espace rigide, et je me sens corsetée par le thème que l’on m’a donné : le pivot, c’est parfait pour les tours, mais à l’échelle du cours, cela fait beaucoup de changements de direction qui plongent dans une concentration très cérébrale, bien peu goûteuse en termes sensibles. Dans des niveaux plus avancés, je rajouterais des pas de valse et de bourrée à tout va pour prendre davantage l’espace, mais pour des enfants qui en sont à leur troisième année de danse classique, ces pas de liaison constituent des difficultés supplémentaires davantage que des respirations. (La formatrice me soufflera : des courses. Il faut les faire courir dans l’espace au début de l’exercice pour pour changer de côté.)

Le cours ne se passe pas mal pour autant ; les enfants sont de bonne composition et essayent tout ce que je leur propose. Mais c’est presque pire : je vois dans leurs yeux qu’eux pas plus que moi n’y prennent vraiment plaisir, et c’est pour moi un cours raté, même s’ils ont appris des choses. Est-ce donc cela qu’entendait la formatrice du stage d’initiation en qualifiant ma relation pédagogique de « très empathique » à l’égard des élèves ?

À la fin du cours, j’échange quelques mots avec le pianiste qui a essuyé tous mes flottements musicaux. « Arrête de t’excuser, » m’enjoint-il au troisième ou quatrième désolée de ma part. « On est tous là pour apprendre ».

La formatrice m’explique que je ne dois pas chercher à copier N. Elle, a reçu un enseignement académique (elle ne dit pas professionnel ou de haut niveau, juste : académique), elle sait, elle peut faire ça, carré, ça lui convient. Pas à moi. Je ne dois pas chercher à la copier — à faire du mauvais Opéra de Paris, avait dit Wayne Byars à la cantonade un jour férié que des petits rats avaient fleuri au milieu des amateurs, instantanément rigidifiés sous l’effet du mimétisme et de l’admiration. Je dois rester davantage dans les dynamiques, que je perds à décomposer le mouvement (et les visages). Aussi pertinent cela me semble, j’ai du mal à voir comment je vais pouvoir m’y prendre. J’ai énormément appris avec ma binôme classique, mais pour le coup, je regretterais presque de ne pas être dans la promotion suivante où les étudiantes, plus nombreuses, ont des profils plus variés (et des niveaux moins impressionnants).

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Rendez-vous avec le rhumatologue. Je suis un peu surprise qu’il ne regarde pas les images de l’IRM, seulement le compte-rendu — mais après tout, c’était le travail de la radiologue. Une opération lui semble tout à fait injustifiée, et une infiltration tout indiquée. Comme souvent avec les médecins, je dois lui extorquer les informations à coups de questions en rafale (est-ce que l’infiltration fait mal ? où est-ce que ça se fait ? est-ce que je peux re-danser après ? combien de temps après ? y a-t-il des mouvements contre-indiqués ou au contraire à privilégier ? si jamais l’infiltration ne donne pas les effets escomptés, quelle est la marche à suivre ? est-ce que je reviens le voir ?). Le soir, quand ma mère me demande ce qu’il a dit pour les disques abîmés et l’arthrose, je me rends compte que j’ai complètement oublié d’aborder le sujet et qu’il ne l’a pas soulevé en regardant les radios. Pour le topo complet et la dimension préventive, on repassera.

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Je suis à la barre à la cheminée avant après dîner pour préparer puis noter au Bic bleu illisible les exercices du lendemain matin. Ce qu’il reste de soirée, je la passe avec le boyfriend devant la première heure de Brazil.

— How are the twins?
— Triplets.
— My, how time flies!

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Jeudi 9 novembre

Je donne un cours (de danse classique aux contemporains). 1h15.
Je suis des cours (d’analyse du mouvement). 4h30.
Je prends un cours (de danse classique). 1h45.
À la fin, je suis : à court d’énergie. Gloire aux électrodes du kiné.

Le cours de la fin de journée est donné par H., une ancienne étudiante diplômée au printemps dernier. Les pliés sont traversés par les bras du Lac des cygnes, l’adage est plein de torsions où donner du dos : j’adore — et danse probablement un peu plus que je ne devrais.

À la barre, pour indiquer le tempo et la dynamique au pianiste, H. chantonne un air de Disney. Amusée, je n’arrive plus me concentrer pleinement sur la mémorisation l’exercice ; je cherche à retrouver les paroles : prince Ali, oui c’est bien lui, Ali Ababa… à genoux, prosternez-vous ? profèrent les fous ? pour ?… pas de panique, on se calme, criez prince Ali… Autour de moi, personne n’a reconnu la musique ou personne ne s’en amuse. La première option est probable si on considère l’âge des élèves et la date de sortie d’Aladdin (Wikipédia suggère que j’avais 4 ans). Mais je n’étais pas née non plus lorsque Bizet a composé l’Arlésienne, que chantonne H. pour un autre exercice. La plus sûre conclusion serait de s’en tenir à des goûts musicaux partagés.

Dans la catégorie « cela fait 25 ans que je fais un pas de base de traviole », je pioche aujourd’hui le dégagé derrière. Je brossais avec tout le pied, jusqu’à ce que le talon s’élève et laisse le gros orteil seul au sol, au lieu de pivoter en premier les orteils avec une flexion dans la cheville. À part ça, je me dirige vers l’enseignement de la danse classique.

Avec le double de danseurs, le studio est saturé : de sueur étouffante, de membres qui obstruent l’espace, de bavardages qui ne laissent pas de place au silence quand la musique s’arrête. Le brouhaha visuel me rappelle les cours open du Marais. Je retrouve aussi un horaire auquel mon corps est habitué : contrairement à N., qui a suivi un cursus professionnel où l’on est à la barre dès le matin, j’ai toujours dansé le soir après les cours ou le travail. Depuis le début de la formation, mon corps est à la peine lors de nos entraînements matinaux — tandis qu’il est plus délié lorsque je commence à fatiguer en fin de journée. La volonté et l’attention vacillent, mais l’effort a alors cette vertu paradoxale de me dé-fatiguer.

Je me capte de loin dans le miroir, short large qui s’évase comme une minijupe trapèze, cheveux courts ébouriffés par un bandeau à picots comme les danseurs qui ont les cheveux trop longs (dixit N.) : je ne ressemble plus à grand-chose, j’aime bien. La décontraction des classiques-turned-contempo est encore loin, mais j’ai tombé le chignon. Souvenir de cette femme à Paris qui prenait le cours en grandes chaussettes et faisait prendre l’air à ses cheveux courts dans des déplacements plus grands qu’elle. Il n’y avait pas de maladresse dans sa danse approximative — plutôt d’autres maîtrises ou ambitions. Seule solution pour ne pas être moins bien que : être ailleurs. Je suis quelque part, à la barre, entre notre ancienne camarade qui donne cours et ces lycéennes fringantes qui me renvoient l’image d’une ancienne moi, à l’époque du conservatoire, en collants blancs, chignon laqué et appétit pour la grande technique. C’est loin, c’est tendre. Je me suis déplacée depuis.

Avec Melendili, plus tard, on parle de ça, d’être entre et à la fois. Ni nouvel arrivant dans le monde du travail ni parent, à cheval de ces deux mondes. À une pendaison de crémaillère qui se dédouble pour cause de place, elle est invitée deux fois : à la soirée des célibataires les plus jeunes et au goûter dominical des darons (qui pour certains regrettent la soirée — prévenus en avance, ils auraient pu s’arranger). On ne sait pas où la mettre — un bel objet sans place définie, dont on se demande s’il sera davantage en valeur sur le manteau de la cheminée ou le devant de la bibliothèque. Je ne sais pour ma part pas toujours sur quel pied danser : j’oublie assez souvent les dix ou quinze ans de décalage qui me séparent de mes camarades pour qu’ils ressurgissent à l’improviste sous forme de fossé creusé de nulle part, tandis que je reste à distance constante des trois quatre personnes de mon âge qui, non seulement n’ont pas démissionné de leur emploi pour suivre cette formation, mais ont pour deux d’entre elles des enfants en bas âge.

Melendili est moi serions des ni ni et des à la fois. Ni étudiante ni adulte-qui-coche-les-cases. Ni les soirées en semaine ni les goûters où un nouveau-né prend le sien au sein. Mais un peu de tout ça à la fois, à notre corps défendant parfois. Melendili échappe peut-être encore davantage aux cases que moi, qui suis casée (même si, en couple, j’habite seule — est-ce que je souligne cette défausse pour me sentir plus proche d’elle ?) : pas tant parce qu’elle est célibataire, que parce qu’elle ne cherche pas à faire couple. Une autre amie, un cran au-dessus, a pris la décision de ne jamais se mettre en couple. On parle d’enfants aussi, de ceux qu’on ne veut pas, qu’on ne sait pas si on veut, qu’on se fait à l’idée de ne pas avoir, ou qu’on fait avoir à d’autres (cette histoire de parentalité homosexuelle me semble bizarrement plus attendrissante que toutes les annonces de naissance qui arrivent de moins en moins comme des surprises). On parle, on parle, en haut-parleur, deux heures durant, le téléphone posé sur la bibliothèque basse à côté du canapé, un plaid sur les genoux, c’est doux.

Le boyfriend est reparti. Je m’endors plus difficilement sans avoir sur moi la trace de sa chaleur et de son odeur, l’apaisement de sa présence.

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Vendredi 10 novembre

Il est question de spirale à un moment du cours de danse — « comme un pot de confiture » précise le professeur en mimant l’ouverture du couvercle. C’est le même professeur qui demandait d’avancer la tête comme si on essayait de croquer un cookie devant soi. My kind of teacher. 

Il persiste cependant à appeler Célestine une danseuse qui ne s’appelle pas du tout Célestine. Elle le corrige avec le sourire, il se corrige de même, puis en pleine diagonale : « Bien, Célestine ! » Les trois danseuses sont gagnées par un fou rire peu compatible avec l’exercice de saut demandé ; les visages se fendent au-dessus des corps qui tentent de conserver le gainage requis, que leur dispute le hoquet du rire.

Les première année se sont réfugiés dans un vestiaire pour déjeuner : pour un peu, l’absence de chauffage et d’isolation de la salle dédiée rendraient superflu le frigo. La force d’inertie prend le relai de la force d’attraction des micro-ondes, et je m’attarde dans le froid avec quelques autres. On se montre des photos de nos chats comme d’autres se montrent des photos de leurs enfants (j’ai annexé le chat du boyfriend). My kind of gagaterie.

Le CHU de Roubaix m’a rappelée pour me donner un rendez-vous dans cinq jours. J’ai l’impression d’avoir gagné un billet coupe-file à la loterie.

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Samedi 11 novembre

Il fait un temps à aller se promener en forêt, même si, en forêt, je regrette de ne pas être si bien équipée que cette famille en bottes bleues et roses. Je suis partie baskets au fusil, oubliant tout des précipitations record des derniers temps. Tu n’as pas entendu parler des inondations ? s’étonne le boyfriend en visio quand je lui raconte le soir venu ma promenade boueuse. Si, si, il faisait si beau que je n’y ai plus pensé.

D’un bond de tram, je troque le bourbier forestier contre les chemins secs du parc Barbieux. Couleurs et lumière d’automne y sont splendides.

(Je profite du soleil pour un shooting souvenir de mon scalp capillaire,  avant de glisser la mèche de cheveux dans une enveloppe pour Solid’hair.)

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Dimanche 12 novembre

Improvisation de poivrons sautés, sauce épicée et cacahuètes.

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Lundi 13 novembre

En danse classique, les garçons ont des techniques giratoires et saltatoires qui leur sont propres, en pendant des pointes pour les filles. Apprendre à l’enseigner est une très bonne idée. Seulement, enseigner ce qu’on n’a pas soi-même appris n’est pas commode. Ça l’est encore moins quand on n’a pas le corps en état pour l’expérimenter. Et quand je m’emmêle les pinceaux avec la musique, c’est le pompon : blocage en travers de la gorge. Je chevrote.

N. donne un cours particulier à une camarade contemporaine qui souhaite se préparer aux auditions. Il faut voir l’air incrédule de celle-ci quand, épiphanie, elle découvre des sensations qu’elle n’a jamais perçu dans des mouvements aussi simples (et complexes) qu’un port de bras en première ou seconde position (eh oui, la structure vient de rotations inverses !).

La journée est longue et me laisse abrutie. Le cours des garçons que l’on observe jusqu’à 20h30 est pourtant très chouette. Le plus jeune a de belles capacités encore inexploitées ; pour l’heure, il se contente d’être adorable et se pince les lèvres  de concentration. Par un encouragement ou une correction, on apprend son nom, Teddy, et c’en est trop pour le petit cœur attendri de N. : « Et en plus, il s’appelle nounours ! » (En réalité, pas du tout, c’est pour cela que je m’autorise à l’écrire.)

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Mardi 14 novembre

C’est le retour de l’eau qui monte dans les rêves, les émotions qui débordent, des valises à faire avec trop de vêtements à rouler dedans.

Cours en visio d’un prof boomer, ça coince. Quand je raconte l’épisode au boyfriend dans notre visio du soir, il a comme toujours une lecture sensible et sensée de la situation : ce professeur en sciences de l’éducation n’est pas pédagogue, voilà tout, voilà l’ironie.

Journal d’octobre 2/2

Mardi 17 octobre

Le thermostat du studio indique 15 degrés. On en veut un peu à notre camarade qui a prévu un exercice d’éveil-initiation impliquant de ramper au sol (c’est nous qui faisons les enfants dans les cours de pédagogie).

Nous avons des créneaux de “cours interne” entre nous pour tester des exercices et nous entraîner à les transmettre. Je tente une barre au milieu avec deux camarades de contemporain volontaires pour être cobayes : elles gèrent bien mieux leur équilibre que moi, habituées à un échauffement au milieu. Ce qui est une fantaisie pour la classique que je suis n’est rien que de très classique que les contemporaines qu’elles sont.

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Mercredi 18 octobre

Cours de pédagogie. La formatrice veut bien faire, mais en pensant m’aider à préparer les cours pour la semaine à venir, elle finit par régler les exercices à ma place — exercices que je serais bien incapable de transmettre, faute d’en sentir l’organicité.

N., blessée, ne peut se charger du cours des enfants comme prévu. Je tente de créer quelques exercices, mais rien de ce que je propose ne semble convenir à la formatrice. À force de voir tous mes pas non pas amendés mais remplacés, je finis par perdre mes moyens, et elle décide de se charger elle-même du cours de l’après-midi. Soulagement. Puis  culpabilité à laisser cette dame au corps meurtri se charger de la classe à ma place. Puis soulagement lorsqu’elle déclare forfait et que la directrice de l’école de danse prend le relai. La capitulation arrive juste après avoir tenté de reproduire un exercice donné par N. la semaine passée. « C’est difficile de donner un exercice qui ne vient pas de soi, » souffle-t-elle en se rasseyant à mes côtés. À qui le dites-vous…

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Mes voisins ont manifestement choisi la veille de ma grosse journée pour organiser une soirée. L’interphone n’arrête pas de sonner, les portes de claquer, et les basses boumboument jusque dans mon salon. Les invités hurlent à gorge déployée tandis que de grosses voix calmes débriefent de leurs problèmes relationnels devant ma porte — depuis quand les contre-soirées ont-elles lieu dans le couloir ? Alors que j’envisage à regret de troquer mon pilou-pilou contre une tenue décente pour demander grâce avec dignité, plus un bruit : 22h25, le sens du timing pour partir en boîte de nuit.

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Jeudi 19 octobre

Ma binôme classique blessée, je donne cours à l’ensemble des deux promotions. Cette fois-ci, je suis un peu plus à l’aise. Dans les grandes diagonales de la fin, je m’assois même à genoux près du miroir pour les regarder danser ; j’arrive à avoir ce détachement, à me poser. Je ne me demande pas quoi faire de mon corps quand ils sont à la barre, je suis tout entière dans mon regard, qui s’enguirlande aux uns et aux autres à la recherche de corrections à donner  pour aider à progresser. Je commence à voir des choses, à lire les corps, à repérer des alignements précaires, des tensions, des presque-ça. Parfois, je ne vois même presque que ça, au détriment de la danse, et je sens que cela va être un enjeu du professorat : tout en traquant les défauts, rester capable de se laisser surprendre par la beauté d’un geste.

Je dis des choses comme : arrondissez les bras à la seconde comme pour un hug. Ou : vous m’arrêtez quand il y a un truc qui ne va pas et évidemment une camarade me met un stop avant même que j’ai commencé la démonstration de l’exercice ; évidemment, ça me fait rire. J’entends aussi des choses comme : c’est Anastasia ! sur la musique des tours, effectivement adaptée du dessin animé. Cette valse est fabuleuse de nostalgie, ça me réjouit que d’autres aient plaisir à en identifier l’air (surtout quand il s’agit de la danseuse de première année sur laquelle j’ai un petit crush artistique). Grâce à Nate Fifield, je peux aussi proposer des dégagés sur Jurassic Park, des ronds de jambe sur La La Land et des frappés sur Ghostbuster.

L’énergie circule, je sens celle du groupe. Cela me rappelle un exposé que j’avais fait à Paris 3 lors de mes premières études, la première, l’unique fois où j’ai captivé un auditoire. C’était inattendu, c’était grisant. J’avais donné envie de lire Tuer Catherine aux étudiants présents ; après ça, les commentaires de l’enseignante sur la pertinence ou non de mon intervention n’avaient plus aucune importance.

On finit avec cinq minutes de retard, mais comme on en avait dix quand on a démarré, le timing est bon, ça tombe juste. Done. Je ne sais pas où je trouverai l’énergie d’enchaîner les cours, en revanche.

Devant la fontaine à eau du vestiaire, une danseuse à l’air toujours ravi (pourtant mère d’un nouveau-né) m’encourage par ses retours : je donne envie, elle espère qu’on conservera une semblable motivation avec le temps, et : on a traversé plein de choses, chacun avec son niveau.

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Révélation en cours d’AFCMD pour dissocier bassin et lombaires : on peut vraiment délordoser sans entraîner le bassin en rétroversion ni donc compresser les vertèbres ! Allongée sur le dos, l’enseignante au-dessus de moi, je me concentre pour déposer mes vertèbres dans sa main, glissée dans le creux de la cambrure, tandis que j’effectue des micro-bascules en anté- et rétroversion. Il me faudra du temps pour l’incorporer mais, même si la sensation clignote pour l’instant comme un néon en fin de vie, je l’ai identifiée ! C’est la clé, que dis-je : le cric pour maintenir à distance danse classique et lumbago.

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Vendredi 20 octobre

L’heure du téléphone commence par un 6 quand je me réveille avec une suspicion d’angine… et une camarade nous annonce avoir le Covid. Sur le chemin de la pharmacie, je me dis mécaniquement que ce n’est pas grave, il fait beau après tout — un réflexe optimiste démenti par mon parapluie  : il fait gris, il pleut. Un rideau blanc déborde d’une fenêtre ouverte. Oui, mais il fait jour, c’est vraiment ce que je me dis, c’est déjà ça qu’il fasse jour. Ce réflexe d’optimisme est absurde, mais il fait clair sous la ligne sombre, et blanc à la fenêtre.

Deux autotests plus tard (le premier était périmé, je m’en suis aperçue après m’être écouvillonné le nez), c’est plié, je suis covidée et presque soulagée de ne pas avoir à aller en cours par cette fatigue. Je vais pouvoir réchauffer ma polenta au four plutôt qu’au micro-ondes ce midi — de fait, je n’en fais rien. Le soulagement est complet quand j’apprends que les cours de lundi et mardi sont annulés à force de malades et blessés : je peux cuver ma crève tranquille sans avoir à préparer un cours à donner masquée. C’est étrange, mais j’ai l’impression que la maladie, légère, me protège, comme un plomb qui saute prématuèrement pour éviter tout ennui véritable. La journée est fiévreuse, mais douce, à comater, bloguer, exploser les heures au compteur derrière des écrans. Vraiment, quand le moral va, tout va.

Une mignonne peluche plante à côté d'un miroir

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Samedi 21 octobre

Toutes les six heures, c’est l’heure du Doliprane, et c’est presque aussi chouette que l’heure du goûter, même si la fièvre reste au-dessus de 38° après qu’il a fait son plein effet — c’est un peu dur par moments. Journée passée intégralement en pilou-pilou à comater (le correcteur s’obstine à compter), bloguer et regarder des séries.

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Dimanche 22 octobre

Photo noir et blanc d'une toile d'araignée avec des bokeh de lumière derrière

Il pleut des trombes, des akènes d’eau poussent sur la terrasse, puis le soleil apparaît en biseau sur le grand miroir au-dessus de la cheminée et le jardin devient un poème de Christian Bobin. La gravité n’est plus lourde, mais légère, les gouttes d’eau s’élancent les unes en décalé des autres, qui de la gouttière hors-champ, qui d’une feuille, qui de la rambarde, comme des enfants qui se succéderaient pour sauter d’un promontoire qu’ils appelleraient falaise. L’enchevêtrement des ronces-rosier, différentes essences, ressemble à ces costumes de scène sponsorisés par Swarovski. Puis tout redevient normal.

Le fruit du rosier d'où perle la pluie, avec des bokeh de lumière derrière

Une unique rose au milieu des ronces paillettées par la pluie

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Lundi 23 octobre

Une nuit de presque neuf heures de sommeil ! Puis trois heures de cours masqué avec une pianiste accompagnatrice, qui nous aide à formuler nos commandes musicales. Il est question à un moment de modalité, avec des airs celtiques ambiance Outlander, et… d’Adiemus. Wow ! Prononcé par la pianiste trentenaire, ce nom que j’avais complètement oublié me fait l’effet d’une capsule temporelle : soudain ressurgissent mes mercredi après-midi d’enfance où ma cousine et moi chorégraphions des choré toutes plus modern’ jazz vahiné les unes que les autres, retournant la pochette bleu océan avec des dauphins pour déterminer combien de fois appuyer sur la touche > du lecteur de disque. Ce coup de vieux et de kitsch, mes aïeux !

J’explique à la pianiste que j’ai du mal à compter les adages ; elle me demande si je n’aurais pas par hasard du mal également avec les pliés et les ronds de jambe… oh, hasard, oui, mais comment ? Me voilà réconciliée avec les adages et fâchée plus spécifiquement avec le ternaire, dénominateur commun à tous ces exercices.

Ressort également cette bizarrerie : aux contemporains, il est demandé de  ne pas toujours créer des phrases en huit comptes, quand il faut s’assurer de ne pas s’en éloigner (et même de les grouper en nombre pair) en classique.

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L’alarme incendie retentit. Je prends le temps d’attraper mon parapluie et de chausser mes baskets. Dehors, au point de rassemblement, des adolescentes se tiennent les bras en collants-justaucorps sous la pluie.  J’en abrite une ou deux sous mon parapluie tandis que nous retournons rapidement vers les studios. Mes demi-pointes sont foutues, déplore une fille, chaussons trempés. Du matériel de tournage et des techniciens campent dans la cour ; ils ont loupé la scène la plus incongrue de leur film.

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Mardi 24 octobre

Je reporte dans mon agenda Google la planning des cours jusqu’en décembre. L’effet d’accumulation joue à plein, déclenche colère, énervement, anxiété devant des vacances dont j’ai d’ores et déjà l’impression qu’elles seront trop courtes pour récupérer assez d’énergie. Je voudrais ne plus bouger de chez moi, ne rien tenter, aucun changement, quelle idée que ce passage au salon de coiffure. J’avais envie de me couper les cheveux, mais c’était il y a plusieurs jours, une éternité, quand j’avais plus d’énergie, moins d’anxiété et le pourquoi pas plus confiant. Je passe la journée à argumenter contre diverses personnes que je ventriloque — contre moi-même, donc. Incapable de profiter de rien. Lessive, rangement, aspirateur, pain en passant par le parc Barbieux. La machine à pester et s’affairer se calme le soir venu, quand la tombée de la nuit dispense d’avoir rien accompli en cette journée. Une fois que ce qui est décidé n’est plus à décider, aussi (billets pris, rendez-vous fixés).

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Mercredi 25 octobre

J’émerge vers dix heures dans ma couette si douce et chaude et fluffy, et rien ne presse, la sérénité est revenue. Je blogue (et publie le journal de septembre), je lis livre, newsletters et posts de blog, réchauffe du thé au jasmin, fini En thérapie (quelle série !), retire une réservation à la médiathèque. Ce sont les vacances, qui s’éprouvent comme telles.

Je retrouve sur Instagram une ancienne camarade du conservatoire et découvre à l’occasion d’une de ses publications que le prénom de notre ancienne professeure, que j’avais complètement oublié, est celui de mon ostéo-psy actuelle ! Comme si un pont se dessinait entre les deux époques, entre deux enseignements qui ont beaucoup compté.

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Jeudi 26 octobre

Le lendemain de mon arrivée à Montrouge, le boyfriend et moi partons en quête d’un lit pour remplacer le canapé-lit défoncé du salon. Première, deuxième boutique : chou blanc. Entre les prix, les délais et les livraisons, la quête s’annonce longue. Puisqu’on est là, autant tenter une dernière boutique que Google Maps nous indique dans le quartier — pas même une enseigne connue, juste des fins de série de literie…  Et c’est l’achat de lit le plus rondement mené auquel j’ai jamais assisté, livré dans l’après-midi même.

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On pénètre dans le cabinet de radiologie comme dans un vaisseau spatial. Les espaces d’accueil et d’attente sont délimités par des découpes arrondies, et les portes des cabines en alu, sans poignée, forment un couloir futuriste— embarquement immédiat. Dans la salle d’attente aux murs sombres, j’ai l’impression d’être venue vivre une expérience immersive ; l’amusement prend le pas sur la vague appréhension de claustrophobie. C’est la première IRM de ma vie, je redoute un peu l’effet cercueil.

Vous allez voir, me prévient la radiologue, ça fait plein de bruits, c’est un peu les travaux parisiens. Et : pensez-le comme un moment pour vous. Je doute que les travaux de voirie soient propices à la relaxation, mais soit. À l’intérieur, je dois me retenir de rire parce que j’imagine une chorale d’extraterrestres. Les poules de Chicken Run prennent le relai : elles se sont mises au hard rock et miment le meme du chat blanc. C’est encore mieux que ce que laissaient espérer les imitations du boyfriend — il a fait assez d’IRM dans sa vie pour être en mesure d’imiter les bruits de chaque marque d’appareil.

La radiologue me reçoit ensuite dans sa minuscule cabine, dont on laisse la porte ouverte — si quelqu’un peut se sentir enfermé ici, c’est bien elle. Les images sont formelles : ce n’est pas une fille, ce n’est pas un garçon, c’est, mesdames et messieurs, une hernie discale. Je suis presque guillerette d’avoir un diagnostic cohérent avec mes douleurs, qui les explique et légitime. Je ne suis pas folle, je ne les ai pas rêvées ; je n’ai pas non plus un problème de santé flou, un mauvais état vague et déliquescent, non : j’ai une hernie discale, soit une pathologie si banale que tous les Oscars en sont affublés (la prof d’anatomie déplorait d’ailleurs que l’on soit aussi sadique avec les squelettes, à leur coller à tous une hernie par défaut).

Par curiosité, je demande si je peux voir sur l’image ce qui correspond à la hernie ; la radiologue me montre. Elle revient sur l’image en inclinant le buste : Ah oui, elle est grosse, quand même. Le compte-rendu, lui, est politiquement correct : la hernie n’est pas grosse, elle est volumineuse, un peu de respect, merci. Vous avez bien fait de faire une IRM, conclut la radiologue. Dites-le donc à mon ex-généraliste !

(Bonne nouvelle annexe : j’ai trois et pas quatre disques abîmés !)

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Vendredi 27 octobre

Perceuse, meuleuse, marteau : je devrais fuir dans un café, une bibliothèque, n’importe où, mais je subis sur place, par inertie, le doux bruit des travaux contre les murs et les radiateurs en fonte.

Mum me rejoint pour un dîner mère-fille au restaurant indien. On parle de hernie, de plan social et Mum rit devant un tableau de fleurs à la peinture épaisse. Commère dans l’âme ou fin limier, elle analyse en même temps tout ce qui se passe autour de nous, remarque toutes les micro-interactions qui indiquent que c’est ici un lieu d’habitués. C’est fou comme on remarque rarement les mêmes choses, elle et moi, que ce soit IRL ou dans les séries — non, je ne me souviens pas cette fois-ci de l’affreux papier-peint soixante-dix dans Sex Education, pas plus que je n’avais remarqué que les appliques du couloir des domestiques, dans Downton Abbey, étaient similaires à celles de chez ma grand-mère (ne parlons même pas des garde-robes, j’ai parfois l’impression que Mum pourrait recréer les patrons des vêtements portés).

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Samedi 28 octobre

Travaux, travaux, travaux. Heureusement, je fuis prendre le thé avec JoPrincesse. Abreuvées de chaleur dans un coffee shop design pas bien grand, nous parlons cours de danse, parcours médicaux et chemins de vie.  Nos voisins changent parfois dans le miroir qui me fait face, auquel JoPrincesse tourne le dos. Je n’y apparais pas, toute entière dissimulée dans la silhouette de ma princesse, et ça me donne l’impression d’être la narratrice omnisciente de cette scène, caméra habilement masquée.

JoPrincesse me parle de la fatigue d’être parent, mais pas comme le font habituellement les parents. Elle, tente de m’expliquer, parle d’une jauge différente, avec une fatigue sans commune mesure, mais aussi des ressources qu’on ne se soupçonnait pas. Et j’aime bien, cette fenêtre sur une facette de vie que je ne peux pas vraiment comprendre, de l’intérieur, mais qu’elle ne me retranche pas comme quelque chose que je ne pourrais pas comprendre. C’est doux. Je comprends que quelque chose échappe, mais on le cerne à deux.

JoPrincesse parle aussi de son fils, mais pas comme le font habituellement les parents. Son fils n’est pas extraordinaire, très doué pour, incroyable d’avoir déjà, adorable quand : il est simplement aimé. La normalité constitue pour elle un enjeu, non comme banalité dont il faudrait se démarquer, mais comme pré-requis à la bonne entente sociale et au bonheur de se sentir entouré-intégré-aimé. J’entends là des souffrances passées qui se réparent dans la douceur.

Sur le bord de la table, un bout de ciel constellé n’enveloppe plus le livre dont il a conservé la forme : Les Vestiges du jour.

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Dimanche 29 octobre

Enfin une bonne nuit, du calme, quel calme.

La maison familiale mise en vente par le boyfriend et sa sœur génère une foule d’objets à reloger, partager, écarter — à mettre chez soi, chez Emmaüs ou aux encombrants. Sa sœur, plus sentimentale que lui envers les biens matériels, essaye de lui refourguer des objets qu’elle ne voudrait pas voir disparaître sans pouvoir/vouloir les prendre chez elle. La mini-miss, fille-nièce, dessine sur une ardoise qui a encore l’air magique à l’âge des iPad et autres tablettes graphiques : ça dessine vert sur fond noir, et tout s’efface en appuyant sur un unique bouton (comme un iPad). Elle besogne ensuite avec une pièce de monnaie sur de grandes cartes à gratter : je repars avec trois dessins cartonnés réalisés par un graphiste qui a réussi son pari de faire valider les visuels les plus colorés et girly et laids possibles par le client.

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Sa peau
— contre la mienne, contre les angoisses, contre le vide et le froid, contre moi, tout contre, rencontre-moi encore une fois.

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Lundi 30 octobre

Il y a des dizaines et des dizaines de maladies, syndromes et troubles répertoriés dans le menu déroulant des assurances auxquelles tente de souscrire le boyfriend, mais nulle part la sienne, pas même une maladie orpheline générique ou un autre qui ouvrirait un champ de saisie. Que choisir à la place : hypertrophie cardiaque ? ostéite déformante ? syndrome douloureux régional complexe ? Nous sommes des pelotes avec des centaines de bouts par où nous débiner.

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Un, deux, trois, quatre, et cinq, et six, et et sept, et huit. Debout dans le salon, tapis replié, je ne cesse d’apprendre à compter jusqu’à huit, ébauchant des exercices toujours trop lents ou rapides, trop complexes ou ennuyeux.

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Je voudrais écrire comme la lumière blanche d’hiver fait exister le bord des verres, les plis des plastiques et les accoudoirs de fauteuil les jours gris, faussement uniformes.

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Mardi 31 octobre

Alors, on fait quoi ?
Une coupe courte asymétrique.
Ah oui, quand même, commente la coiffeuse.
Mes cheveux m’arrivent aux reins.
On va faire un don, alors.
Je n’ai même pas eu à demander.

Mèche de cheveux dans un sachet plastique

Prendre le RER et le car pour aller se faire couper les cheveux est probablement un peu excessif, mais je peux bien me lancer dans une semblable expédition une fois par décennie. J’ai besoin de me sentir en confiance pour couper court, et je sais cette coiffeuse compétente. Il me semble que c’est elle la dernière à m’avoir coupé les cheveux — il y a dix ans, à un rafraichissement de pointes près (et encore, je l’invente peut-être pour me donner bonne conscience face aux fourches) . Elle exerçait alors dans une ville voisine. Elle confirme : « J’ai déménagé il y a douze ans. » Cela fait donc douze ans que je n’ai pas eu les cheveux courts.

Mais c’est irrémédiable, glapit la dame installée dans le fauteuil voisin alors que la coiffeuse approche les ciseaux de ma nuque. La joie du saccage m’envahit au premier coup de ciseaux : satisfaction et soulagement, je ne regretterai pas. Le raccourcissement, du moins ; la coupe, c’est moins sûr. Je jubile à mesure que ça raccourcit en garçonne à ma droite, panique un peu sur la gauche quand je comprends que la partie longue de la coupe asymétrique ne va pas tenir derrière l’oreille.

Dans la vitrine de l’agence immobilière au coin de la rue, je ressemble par intermittences à mon amie A. Je n’aime pas trop. J’aime beaucoup sur elle, hein, mais pas la voir elle dans mon reflet, ni la mèche qui me tombe dans l’œil. J’utilise mes lunettes comme serre-tête pendant tout le déjeuner avec ma grand-mère dans la pizzeria de mon adolescence, qui ne me paraît plus si extraordinaire. Elle, sait qu’une longueur importante de cheveu est contenue à l’intérieur des perruques (c’est pour ça que la longueur minimale des dons est de vingt centimètres) : son grand-père tenait un salon de coiffure et ils avaient fait ensemble des perruques pour ses poupées. Je l’ignorais, ou je l’avais oublié.

Quelques heures après la coupe, la mèche m’irrite déjà. Je fais tous les supermarchés autour de gare du Nord à la recherche de pinces plates ; en vain. Le soir, à Roubaix, je ne me supporte plus dans le miroir. Ce n’est plus mon amie A. que je vois, c’est Édith, l’épouse ultra catho-BCBG d’un ami de mon père. Quand je tente une pince pour la mèche, c’est Marie-Charlotte qui surgit de mes souvenirs de cour de récréation, robe à smocks et clip fantaisie pour dégager le carré bien sage comme un rideau de scène autour du visage. Très envie de retourner couper tout tout court à la garçonne.

Les jours suivants, je m’habitue.

Grande mèche de cheveux coupée au soleil