Manifestement

J’ai passé trois semaines à (ne pas) lire Manifesto, de Léonor de Récondo, un livre pourtant très court, très bien écrit. Je lisais un chapitre, deux, trois pages, et j’étais prise de torpeur – le début du confinement n’a pas été propice à la lecture.

J’étais happée pourtant par le récit que fait la narratrice de l’agonie de son père, l’attente à l’hôpital : quelque chose d’essentiel se jouait là. En comparaison, les chapitres qui alternent m’ont semblé artificiels, superflus : une simple mesure dilatoire pour retarder la mort du père et du récit. J’ai souvent été découragée de continuer à ce moment-là, quand il faudrait guetter l’adresse en incise, Felix ou Ernesto, pour savoir qui parle à l’autre, Ernesto si Felix surgit, Felix si Ernesto. Je n’ai pas réussi ou n’ai pas fait l’effort d’associer à chacun ses souvenirs : le père de la narratrice s’est fondu avec son Ernest Hemingway de fiction.

J’aimerais que cet instant s’étire. Nous pourrions dormir un peu près de toi et reprendre notre souffle. Avant que tu ne retournes à mourir, et nous, à vivre.

p. 91 de l’édition Folio (exactement le rôle joué par les chapitres dilatoires)

Ce sont pourtant les souvenirs que ces dialogues charrient qui donnent une vie à celui qui est en train de la quitter. Et je le sais, que le détour est essentiel en littérature, qu’elle n’est peut-être que cela, un détournement de l’habitude vers l’essentiel. Mais l’essentiel me semblait tout entier dans la relation de la narratrice à son père, dans le dénouement de leur lien – on aurait presque pu faire l’économie des autres chapitres. Presque : on aurait alors perdu la volonté de la fille de rendre vie et hommage à son père ; on aurait perdu quelque chose d’elle, de son lien à lui. Et alors, le livre aurait été aussi bizarre que cette manière de ne jamais appeler sa mère autrement que par son prénom, Cécile au lieu de maman (est-ce parce que ce n’était pas le lieu, parce qu’ici, il n’y a pas de mère, seulement une épouse ?).

…

Un court instant, je pense que tu vas les rejoindre ainsi que tes parents et ton frère, mais je n’y crois pas. On meurt, c’est tout, et on agrandit l’âme de ceux qui nous aiment. On la dilate. La mienne va bientôt exploser.

…

J’avais branché un micro à mon téléphone, qui t’enregistrait. Je t’avais posé une première question à propos de la ferme. Tu m’avais répondu, c’est très simple, et tu t’étais levé pour aller chercher une feuille et un crayon. Puis, tu t’étais rassis et tu t’étais mis à dessiner, sans un mot. Sur l’enregistrement on n’entend que le bruit de la main qui gratte la feuille – infime bruit que le micro transmet fidèlement au dictaphone.

p. 97

Infiniment poétique : la trace d’un intraduisible (qui s’entend très bien).

…

Il a fallu des années pour que le son se fasse doux, pour qu’elle dompte les cordes, la justesse, ses doigt, ses bras, ses mains, tout son corps qui grandissait et la violon qui devenait trop petit, alors un autre étui apparaissait et l’apprentissage continuait. Et j’ai vu peu à peu son corps envelopper l’instrument, l’inclure. La greffe prenait, un prolongement se faisait.

Léonor de Récondo est violoniste, et ça se sent chaque fois qu’elle parle de musique.

Le son n’est pas bon, mais tu as tellement écouté cette musique qu’elle résonnera de toutes les fois passées.

p. 91

À chaque fois que je passe sous les arcades du Louvre et qu’un musicien ressuscite la joie d’une œuvre qu’il écorche pourtant copieusement, je me dit que c’est le propre des classiques : même mal joués, on a plaisir à les entendre. Je n’avais pas pensé que ce n’était pas une propriété des œuvres, mais leur répétition préalable…

Parfois, j’essayais de fendre une bûche avec la hache, elle était lourde. Je mettais mes mains là où il avait mis les siennes, mon corps dans l’ombre du sien, pour que nos gestes s’imbriquent, et retrouver ainsi un peu de sa force à lui.
Puis, je prenais la faux […]. J’étais prêt à faucher toutes les fougères des Landes pour être là, dans ses pieds, dans ses jambes, dans ses bras. Je crois aux gestes, Ernesto, non seulement à leur répétition, mais à leur reprise, comme une transmission de qui nous sommes.”

p. 107-108

Je crois aux gestes. C’est exactement ce qui se passe dans la danse classique, quand on répète l’écriture du mouvement. Là aussi, la chorégraphie se gonfle, résonne de toutes les fois passées.

…

Elle ne disait jamais : tu es toi et je suis moi. Elle disait toujours : tu es toi, mais je suis moi. Ce “mais” nous a tués. Et pourtant, son corps, ses jambes, sa peau, son sexe, ses seins dans me mains, sous mes mains, dans ma bouche venaient tout contredire, et nous nous soulevions, et nous nous échappions de nos guerre intérieures, de celle des autres, pendant un court instant.

p. 72

Et pourtant. Les corps qui abolissent le mais…

Pardon pour la qualité de la référence, mais je repense régulièrement à cette réplique de Grey’s Anatomy (j’avais prévenu !) où Jo reprend Miranda qui voudrait… mais qui est effrayée à l’idée de… : “and, not but“. Vous aimeriez…. et vous êtes effrayée à l’idée de… Il n’y a pas de contradiction intrinsèque entre les deux ; c’est nous qui l’ajoutons. Jo enfonce le clou quelques épisodes plus tard auprès de Link, un autre collègue : “you can love her and be mad at her, at the same time”.

…

Elle voit une mère et son enfant qui traversent la rue en courant. D’un trottoir à l’autre, il n’y a que quelques mètres, en plein soleil. L’enfant semble s’envoler, tiré par la main puissante de sa mère. Viens, dépêche-toi ? Mais l’obus est plus rapide. Et le corps de l’enfant est soudain déchiqueté, transpercé. La mère n’a rien, elle s’est figée. […] Elle le tenait par la main, elle le tient par la main. Passé, présent, c’est insensé. Martha a pris une photo du passé, quand elle courait et qu’il volait.

Vous aussi, vous voyez la photo ? Une espèce de Cartier-Bresson de guerre ?

Une suite sans fin

Lift the leg. Tuck the navel. Open your chest. Smile. Je fais comme dit Adriene, et je remonte la commissure des lèvres comme j’actionne les autres muscles : presque à chaque fois, cela me donne envie de sourire. Le sourire mécanique meurt pour renaître organique, non plus soulevé par ses extrémités mais jaillissant, s’écoulant naturellement de je ne sais quel centre en moi, comme si la joie était mémorisée là, dans les muscles, et qu’il suffisait de les contracter pour la libérer.

…

J’avais oublié qu’il fallait se couper les ongles de pieds même si l’on ne fait pas de pointes.

…

Les dernières fleurs sont fanées dans ma jardinière. J’ai compté les petites flétrissures bleues : en fait de deux, trois fleurs, il y en a eu douze. Cela m’a fait plaisir de les trouver un jour dans le pot de ma menthe et mon basilic morts la saison dernière, ou peut-être avant-dernière déjà. Par paresse, j’avais laissé les pots sur le rebord de la fenêtre, tiges coupées à ras ; les mauvaises herbes entretenaient une illusion de verdure. Un jour, surprise, j’ai trouvé de petites fleurs, pétales mauves et petit tube jaune, et cela m’a fait bien plus plaisir que des fleurs plus belles que j’aurais plantées. C’est idiot, mais c’était comme une joliesse du destin me rappelant que la beauté arrive même quand on ne s’y attend plus, même dans la négligence de l’indifférence – pourvu seulement qu’on ait laissé, même sans y penser, un peu de terreau. Je me demande si je laisse assez de plate-bandes libres dans ma vie, pour qu’on vienne y semer.

(Merci sans doute à mon voisin de deux étages plus haut, à ses pots alignés sur les miens qui ont parfois débordé sur ma balustrade.)

…

J’ai découvert samedi dernier qu’à l’heure où je me mets à mon bureau, les rayons du soleil arrivent jusque dans ma cuisine. Je me suis collée au frigo pour les sentir sur moi, sachant que ça ne durerait pas, mais cela a duré, alors je suis retournée dans l’ombre pour mettre de l’eau à chauffer et attraper un livre. Contrairement aux écrans, le papier préserve la lumière ; dans le moment même on l’on s’abstrait de son environnement, il continue d’être là, par la lumière qui se fait texture, le grain du papier cabossé-velouté. J’ai alterné ainsi, un chapitre, une tasse de thé – un Earl Grey vert qui a aidé les rayons à diffuser leur chaleur en moi – jusqu’à ce que ma grâce tourne, et referme sur lui-même un instant qui s’est creusé une durée dans le temps que j’étais déjà prête à employer. J’ai aimé ce moment imprévu, de pure réaction à l’instant, qui venait contredire mes envies déjà plus ou moins listées et agencées. J’ai gâché dans cette lecture ensoleillée une mâtinée sur laquelle je projetais l’écriture de ce billet (parce qu’après déjeuner, je le sais, les phrases se forment avec davantage de difficulté, alors il faut en profiter, vite, vite, vite, surfer sur la tyrannie des rythmes biologiques), et comme à chaque fois que j’ai accepté de perdre du temps, je l’ai retrouvé. Ce ne sont pas tant les heures travaillées que le temps de travail nous dérobe, que le temps de loisir qu’il nous laisse, déformé à sa propre image, soumis à sa propre loi : celle de la productivité.

…

Vendredi dernier, j’ai aperçu de chez moi trois hommes costauds en costume noir, gants en plastique bleu, qui attendaient deux face à un, jambes écartées, avec cet air solennel professionnel que seuls savent prendre les miliaires, la mafia et les employés des pompes funèbres. Avant même d’avoir repéré la grosse voiture noire à côté, je savais. Il ont cette attitude de qui ne doit pas être surpris à ne rien faire, fusse attendre, alors les bras s’empêchent d’être ballants, une main tient l’autre poignet, derrière ou devant, et le changement de l’un à l’autre leur donne une illusion de mouvement : de la contenance. J’arrête de travailler, je guette la sortie du cercueil. Je remarque que les gants en plastique bleu jurent avec leur tenue, rappellent le contexte surréel de l’épidémie, puis renonce à mon voyeurisme. Le temps d’aller me laver les dents, trois minutes durant lesquelles les cloches de l’église sonnent, les hommes ont disparu. Je me remets à travailler et lorsque je relève à nouveau les yeux, la voiture elle aussi a disparu.

…

Moi, la meuf la plus impatiente du monde, qui pensait le yoga insupportable de lenteur, je me surprends à arrêter régulièrement la vidéo parce que ça va trop vite : j’ai envie – c’est-à-dire je reconnais le besoin – de rester plus longtemps dans une position. Pas pour la tenir plus longtemps comme on retient sa respiration sous l’eau ; pas pour la perfectionner comme au cours de iyengar que j’avais pris avec une caricature de vieille prof de danse aigrie : juste pour laisser à mon corps le temps de s’y relâcher.

Je savais l’importance de la respiration par la danse, mais de manière abstraite, comme une liste d’il faut : expirer dans l’effort, retenir un peu sa respiration dans les temps de saut, ne pas oublier de faire à nouveau rentrer l’air dans les poumons. Une fois, ma professeur a coupé la musique et m’a demandé de refaire le manège, en silence ; je me suis exécutée et, attendant la correction, elle m’a demandé : “Tu as respiré à quel moment ?” Question rhétorique : j’avais fait le manège en apnée. Je comprends à présent, en y repensant, que le problème n’était pas de trouver à quel moment reprendre mon souffle, mais de le vider, pour pouvoir refaire le plein.

Persuadée que l’expiration se fait sans y penser, j’étais focalisée sur l’inspiration – quand je pensais à la respiration. Avec le yoga, je commence à sentir l’impact de l’expiration : c’est là que les tensions dans le même mouvement se font sentir et se dénouent. Plus je prends conscience de ce mouvement-ci, moins je donne de prise à celui-là. Il faudra beaucoup de répétitions pour que cela s’ancre dans le corps et désamorce une réticence que, devenue réflexe, j’ai crue naturelle. Lâcher prise, la formule me hérisse, mais : expirer, ça oui.

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J’ai de plus en plus de mal à travailler, à m’efforcer. Je ne sais pas si j’assure l’essentiel ou si je fais le minimum syndical. Ce n’est pas glorieux, et c’est en même temps le refus de l’absurde : j’ai de plus en plus de mal à envisager un temps de travail fixe, sept heures tenues à mon bureau me paraissent une éternité, même en deux fois trois heures trente, même avec des pauses thé, douche, lavage de dent, goûter. Pour oublier le temps qu’il me reste à tirer, je me concentre sur les tâches, qui ont plus de sens : ce qui doit être fait – concrètement et non plus moralement ou légalement, dans le contrat qui me lie à mon employeur. Je morcèle à l’infini et avance dans la documentation par double-page. Si j’ai fait celles de la journée, je m’autorise à arrêter de travailler avant l’heure de la quille. Mais je ne m’arrête presque jamais avant, parce que ça m’a pris à chaque fois un temps infini de m’y remettre – et cela me prend probablement un temps infini parce que je ne parviens pas à me soustraire à ce qui est devant être, non fait mais : respecté.

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Les sapins du coin sont alourdis de jeunes pousses comme d’une couche de neige stabilotée en vert fluo. Le printemps peut aussi avoir quelque chose de pesant. Et de vaguement obscène. Je m’en étonne chaque année en voyant les bourgeons comme de gros insectes boursouflés.

Je longe parfois le parc fermé. Ces sapins-là n’ont pas de pousses sur le dessus des branches, comme des kékés aux pointes décolorées, dressées en piques pleines de gel sur la tête – seulement à leurs bouts : ils donnent l’impression d’être manucurés.

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Une feuille A4 est scotchée à côté de l’ascenseur, nous informant du décès de Mme Y., locataire du 5e étage. Je lis le nom : connais pas. En tirant la porte de l’escalier, je prends conscience que je ne connais aucun nom ; je connais les gens par leur visage, leur voix, les trois mots que nous échangeons. Soudain, j’ai peur que Mme Y. soit ma petite vieille favorite, qui semble tout droit sortie d’un épisode de Moomin, un négatif de Little My, toujours gaie et le sourire de chipie, ma sorcière de la rue Mouffetard bien-aimée, que je crains toujours de voir basculer dans la poubelle jaune, lorsqu’elle se penche sur la benne de tout son petit corps pour retirer les ordures jetées par d’autres, qui ne sont pas recyclables. Local poubelle à part, c’est un peu la petite vieille que je peux espérer devenir, ridée comme une pomme, espiègle comme une enfant. J’espère l’apercevoir bientôt. J’espère qu’elle n’est pas Mme Y.

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Tout n’est pas toujours étal. J’ai failli repeindre la cuisine avec des épinards, samedi dernier. D’énervement. J’ai fini par manger des radis avec du gorgonzola et des larmes, à même le tapis de yoga que j’avais déplié par anticipation, sans anticiper justement que la faim ne me permettrait pas de caser et cuisine et douche et yoga avant dîner. J’ai donc cuisiné la tarte épinards-bleu-raisins secs du dîner après le dîner.

Il y a toujours des ornières, je perds régulièrement l’équilibre, mais j’arrive à me rétablir – peut-être même avec un peu plus de rapidité, ou de confiance dans le fait que je vais me rétablir. Bref, ça s’équilibre.

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Quand j’ai aperçu les sillons de première rides il y a quelques mois (années ?), j’ai eu une réaction de dépit. Puis je me suis dit que ça allait dans le bon sens – littéralement : des plis horizontaux sur le front marquent l’étonnement, disent une capacité conservée ; ça va, je ne suis pas blasée. Depuis quelques semaines, j’observe un nouveau pli qui ne veut pas se défroisser entre mes sourcils, et ça me les fait froncer davantage ; face au miroir, le pli se soulève en bosse : c’est quoi, ça, cet air sévère pas content ? La luminosité trop forte sur mes murs blancs ?

Pendant ce temps, des muscles s’esquissent au niveau de mes bras – à moins que ce ne soit moi qui viennent les y trouver, parce que je constate m’écrabouiller d’un peu moins haut quand je descends en planche sur mon tapis de yoga. Prends ça dans les dents, ride de confinement.

…

J’ai pris un peu de retard sur l’enchaînement, alors je fais un baby cobra au lieu d’un cobra adulte à qui l’on jouerait de la flûte, et là, hasard, magie : le léger cambré coïncide pile avec ma respiration, ma colonne vertébrale s’étire dans la limite de ma courte inspiration et je redescends aussitôt sur l’expiration, sans suspendre ou accélérer le souffle ; c’est hyper agréable, comme si j’étais un accordéon qui produisait exactement le juste son (en plus harmonieux qu’un accordéon, l’image vaut surtout pour le soufflet). Je comprends qu’il va falloir que je fasse plus petit, jusqu’à ce que je réussisse à respirer plus ample. C’est mon souffle qu’il faut que j’étire, davantage que mes membres. Il est encore un peu court.

Corpus de confinement

Ce corpus de confinement ne rassemble pas mes grignotages culturels du moment. Ce sont des textes et des scènes qui me reviennent avec insistance en ce moment, surgissant parfois de loin pour reprendre à leur compte une partie de ce qui se vit et s’éclaire ainsi d’échos plus connus. J’ai eu envie de les rassembler pour garder une trace de ces réminiscences hétéroclites. J’en ferai peut-être une mise à jour si d’autres passages me reviennent ou que je retrouve des extraits plus précis.

Simba sur le dos d'une autruche

Sans jamais dire où je vais,
Je veux faire ce qu’il me plaît !

Mood : Simba.
Attitude : remplir des attestations de déplacement.

Ce lion est une tête de mule.

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Barney, à qui la serveuse passe une protection type bavoir pour manger.
How I met your mother, “The Lobster Crawl”, S08E09
Dans cet épisode, Robin développe une obsession pour Barney parce que celui-ci a définitivement renoncé à lui courir après – tout comme, se découvrant allergique au homard, elle s’était rendue malade à répétition en ne voulant plus que cela.

Soit Robin, une introvertie casanière ;
soit l’allergie, un confinement ;
le homard devient : l’extérieur et la sociabilité.

…

Je te caresse. Je t’appelle à la vie. De cette masse fraternelle que j’ai à peine vue dans mon éblouissement, je forme mon frère avec tous ses détails. Voilà qu j’ai fait la main de mon frère, avec son beau pouce si net. Voilà qu j’ai fait la poitrine de mon frère, et que je l’anime, et qu’elle se gonfle et expire, en donnant la vie à mon frère. Voilà qu je fais son oreille. Je te la fais petite, n’est-ce pas, ourlée, diaphane comme l’aile de la chauve-souris ?… Un dernier modelage, et l’oreille est finie. Je fais les deux semblables. Quelle réussite, ces oreilles ! t voilà que je fais la bouche de mon freèe, doucement sèche, et je la cloue toute palpitante sur son visage. Prends de moi ta vie, Oreste, et non de ta mère !
[…]
Elle se doute que nous sommes là, à nous créer nous-mêmes; à nous libérer d’elle. Elle se doute que ma caresse va t’entourer, te laver d’elle, te rendre orphelin d’elle… Ô mon frère, qui jamais pourra me donner le même bienfait ?

Électre, Giraudoux, acte I scène 8

N’avoir aucun contact physique d’aucune sorte pendant plusieurs semaines : j’aurais besoin qu’une main vienne réactualiser mes contours, me faire exister un peu plus nette.

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Cet épisode […] m’apprit donc à regarder mes habitudes avec méfiance; non pour l’effet lénifiant qu’on leur prête d’ordinaire, mais au contraire, parce qu’elles suscitent leur propre antivenin, radical et imprévisible, à tel point qu’il n’existe plus à mes yeux de vraies habitudes.

Journal imaginaire de Raveline, “Sevrage

Je ne sais pas si j’ai envie de reprendre ma vie normale ou, au contraire, de la faire partir dans un sens qui ne me ressemble pas.

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[Un extrait de L’Espoir que je n’ai pas retrouvé dans mon Folio annoté, que j’ai peut-être inventé, parce que c’est une image qui me reste : celle d’une place avant ou après les combats, rendue irréelle par le soleil et les pigeons.]

Le plus étrange, dans une situation anormale, c’est tout ce qui reste obstinément normal.

…

Le livre est resté chez ma mère et je ne retrouve pas l’extrait en ligne, mais intervenait dans Artemis Fowl une “bio-bomb”, capable de tuer tous les êtres vivants sans endommager le moindre bâtiment : c’est l’impression que m’ont faites les rues vides dans les premières semaines du confinement. (Maintenant c’est un week-end du 15 août qui n’en finit plus.)

…

Vivre, il n’y a là aucun bonheur. Vivre : porter de par le monde son moi douloureux. Mais être, être est bonheur. Être : se transformer en fontaine, vasque de pierre dans laquelle l’univers descend comme une pluie tiède.

L’Immortalité, Kundera

J’y repense souvent, quand la joie reflue et semble soudain une succession de tâches infinie. Et aussi quand je suis juste contente de sentir l’air sur mon visage et voir les arbres frémir en buvant ma tisane à la fenêtre.

Phalanges, haïkus et météo intérieure

J’ai compté sur mes doigts et les phalanges sont formelles : cela fait sept mois que je n’ai pas pris de vacances. Deux jours seulement pour ne pas enterrer mon arrière-grand-mère ; un jour, la veille de Noël, pour rejoindre par temps de grève ceux qui restaient de la famille. Même après une année sabbatique moins un mois, cela commence à faire.

Même confinée, j’ai envie de vacances. Surtout confinée. J’ai envie de vacances. Même confinées.

…

De ma vie, je n’ai pris qu’une seule fois un somnifère. Pas même un somnifère, à vrai dire : un quart de cachet, avalé à quelques distances des écrits de l’ENS, alors que mon cerveau refusait le soir de débrancher. Le lendemain, il m’avait fallu deux bonnes heures avant de récupérer une certaine plasticité intellectuelle. J’essayais de connecter mes synapses, mais c’était comme essayer de contracter un muscle qui s’est fait la malle pendant les vacances d’été : on sait que le muscle existe, on sait comment l’appeler, mais le corps ne répond pas, et on est contraint d’appeler dans le vide jusqu’à ce que la connexion se rétablisse, que le corps cartographie le chemin du cerveau au muscle et, retour, du muscle au cerveau – ce qui peut prendre plusieurs cours de danse, pendant lesquels on est stupéfait de se trouver ainsi débile. J’étais débile de même, en attendant que les effets du somnifère se dissipent totalement. Et ces jours-ci, en pointillés, en filigrane, j’éprouve un semblable engourdissement cérébral. Chaque tâche me demande un effort qui n’est pas seulement une question de concentration, de persévérance ou de motivation : un effort physique. Je m’efforce, et j’ai de moins en moins envie de le faire. Travailler me demande une énergie que je n’ai pas les moyens de restaurer à plein.

Alors, parfois, j’ai envie de me rouler en boule et qu’on me foute la paix. Il n’y aurait aucune tristesse à se transformer en chat.

(Parfois aussi, je pète le feu – miraculeusement en possession de mes moyens. Comment est-ce que je m’y prends pour les perdre dans 30m2 ?)

…

Les pâquerettes blanches,
tâches de rousseur
sur la pelouse verte

Melendili fait faire des haïkus à ses sixièmes. Celui-là me démange depuis que j’ai eu connaissance de la consigne 7/5/7 syllabes.

Depuis ma fenêtre, je vois également celui-ci :

Fleurs roses du cerisier
sur d’autres blanches
en un feu d’artifice

…

Si vous sanglotez, ne levez pas les yeux au ciel : levez la tête. Levez le sternum, empêchez la mécanique des secousses de se reproduire d’elle-même. J’ai découvert ça sous la douche.

J’ai sangloté vingt minutes cette semaine. Sur une semaine, ce n’est pas tant que cela ; c’est même une fraction dérisoire.

Je ne comprends pas vraiment d’où cela vient. Je ne comprends pas pourquoi, ensuite, c’est survenu. Je le constate seulement avec incrédulité, qu’ait pu même survenir un épisode qui sur le moment semblait ne jamais devoir s’arrêter. C’est comme chaque soir : je n’arrive pas vraiment à croire que je resterai paralysée une demie-heure par mon rituel de TOC – c’est une intempérie, une averse, un épisode ponctuel qui laisse le ciel si clair qu’on doute ensuite qu’elle ait jamais eu lieue, même si on l’a vécue, même si elle était annoncée.

Je m’entraîne à regarder cette météo intérieure comme l’autre, comme quelque chose de changeant, qui passe, derrière une vitre, et colore les heures sans présager de celles qui suivront.

Sans présager de celles qui suivront – c’est le plus dur à retenir, c’est la phrase du poème que l’on doit apprendre par cœur et sur laquelle, à chaque fois, de manière prédictible, on achoppe.

J’essaye de profiter de la lumière à défaut du soleil, j’essaye de ne pas en concevoir de frustration. Mais le soulagement qui me prend lorsque le temps vire à la tempête, de la joie presque, m’indique que je n’y arrive pas toujours. Le soleil mouchète les murs blancs des cellules mortes qui dérivent dans mon œil ; aux pixels morts s’en ajoutent parfois des scintillants, lorsque la luminosité est trop forte. J’aime le soleil un peu trop passionnément ; je lui en veux de ne pas être là, puis d’y être, exigeant que nous y soyons aussi. J’ai toujours l’impression de manquer quelque chose lorsqu’il fait beau et que je ne suis pas dehors. Cela me fait aimer, apassionnément, les jours gris, les jours de luminosité égale où l’on dispose entre l’aube et le crépuscule d’un temps qu’on peut répartir à notre guise, sans que les variations lumineuses viennent nous avertir du temps qui file comme le tic-tac d’une horloge dans une pièce vide. Les jours gris me laissent tranquille. Les jours gris en ce moment me réjouissent, surtout venteux : c’est, sur le mode mineur, la joie du massacre. Saccagez tout puisque je n’y suis pas. Ce n’est même pas de la joie mauvaise, c’est de la joie, légère, je suis allégée, l’exigence s’est relâchée, je ne suis plus en train de rien gâcher.

Le bitume craquelé,
fleurs de cerisiers
– faille rose sous le vent

…

Ça va ?
Comment ça va aujourd’hui ?
Comment te sens-tu aujourd’hui ?
Est-ce que ça va mieux ?

s’enquérir de la météo des autres.

(Passion faire des tirets à la Rupi Kaur.)

…

Je prends soin de moi. Il n’y a personne d’autre pour le faire. Je suis à moi-même mon propre nouveau-né.

Je prends soin de moi et ça ne me fait pas toujours plaisir. En semaine, je renonce à accomplir quoi que ce soit. Pas de blog, pas de dessin, rien d’élaboré ou de continu, rien qui demande concentration ou persévérance. À reculons parfois, je fais mes deux leçons syndicales de Duolingo, pour garder la flamme, en perdant plus de points de vie que d’habitude (je suis en plein dans les nombres et les pronoms, ça n’aide pas) et mon yoga, devenu lui aussi un impératif catégorique. Je ne fais plus du yoga pour me sentir bien, ce qui me dispenserait d’en faire quand je me sens déjà bien : je fais mon yoga du jour, indépendamment de mon humeur, en espérant que ce shoot régulier d’endorphines la régule.

La préservation de mon humeur (de mon équilibre psychique ?) et la restauration de mon énergie me prennent l’essentiel de mon temps libre en semaine. Pour avoir tout de même l’impression d’avoir du temps à moi, du temps enfantin à passer plutôt qu’à employer, je regarde quelques épisodes d’une série. La première saison de The Good Place y est déjà passée. Je prends soin de moi et je me fais quand même plaisir.

Pareil en cuisine, le soin entre plaisir et souci : je cuisine pour oublier que je dois me faire à manger. Parfois ça fonctionne bien ; parfois, j’en ai marre de déplacer les récipients, les ustensiles et les aliments, de les mélanger et leur faire subir tout un tas d’action pour qu’ils ressemblent à autre chose – autre chose toujours plus désirable. Toujours (se) transformer, on n’aura jamais la paix. Tant mieux, peut-être : il est toujours trop tôt pour y reposer.

Le week-end, c’est autre chose. Je peux faire des choses, et je peux aussi n’en rien faire. Ce week-end de trois jours est une bénédiction.

…

Josie George, que son handicap a rendue maîtresse dans l’art de rester chez soi, a écrit un petit guide fort bienvenu. Elle y rappelle notamment l’importance de jouer, y compris pour les adultes – une activité qui n’ait pas d’autre but qu’elle-même. Je me suis demandé ce que ça pourrait être pour moi. Le jeu a surgi dans des séquences de danse improvisées : pas de l’improvisation genre recherche de matériau chorégraphique, hein, de l’impro type je danse seule en culotte chez moi, pas épilée, sans musique. Ça me prend sans crier gare, entre deux activités, et ça ne ressemble à rien parce que ça ressemble à tout : extraits d’exo de ballet remixés, cakewalk intempestif, swing swag, accents forsythiens, moves à la Akram Khan revisité (personne n’est pas pour vérifier), danse de Saint-Gui 100% Orangina et autres mouvements random dictés par l’envie et rythmé par mon (manque de) souffle, sans musique, Cunningham meet @personalpractice. Dance magazine mettait sur la bonne piste : “But what if you could connect back with the 7-year-old- who just wanted to move?”

Cela fait partie de ces moments de joie brute, parce qu’il y en a, parfois tellement que ça déborde en enthousiasme pour rien, pour reprendre une cuillerée de crème de marron, poster une bêtise sur Twitter, répondre à une amie sur Whatsapp et relancer un épisode, juste un dernier après je vais me coucher. Il y a des moments où j’oublie que je suis confinée parce qu’il y a déjà trop à vivre ici et maintenant.

…

Coller les mains en prière m’a semblé incongru lors des premiers cours de yoga que j’ai pris, comme une parodie de spiritualité. Je me sentais un peu ridicule, une impie qui copie ses voisins à l’église où elle s’est retrouvée par un concours de circonstance, pas à son aise, certaine d’être remarquée comme imposteuse et qui se tient à carreaux, doigts bien droits bien collés bien serrés. Sur ses vidéos, j’ai remarqué qu’Adrienne colle ses mains en gardant les doigts écartés. J’ai essayé, et tout de suite la position s’est coulée dans une gestuelle connue, une gestuelle propre à l’enfance, quand je collais ma paume à celle d’un adulte, doigts écarquillés de voir toutes les phalanges qu’il me restait à grandir. J’ai adoré la sensation retrouvée et depuis, je ne fais plus semblant de prier, je fais la taille des mains avec moi-même. Et les pouces collés à la poitrine prennent la mesure des battements, invitant à calmer le jeu et tout apaiser par la respiration.