Bulles de BD, fin 2020

Fille avec un sac de randonnée qui s'incline devant un panneau Interdit de stationner et pense "Merci de me rappeler qu'il ne faut jamais stationner dans la vie"
J’ai trouvé ça trop appuyé à la lecture, mais finalement, ça pourrait être le mantra de mon année 2020.

Le jour où elle n’a pas fait Compostelle, de Beka, Marko et Cosson

Cet ouvrage fait probablement partie de ces bande-dessinées didactiques où le dessin aère davantage le texte qu’il ne fait corps avec lui ; on pourrait presque s’en passer. On ne s’en passera pas, pourtant, parce qu’il supporte le texte de la même manière que la marche supporte la réflexion, la met en branle et l’entretient – tant pis si, par moment, on oublie le paysage qu’on traverse ; il s’imprime en nous autrement, tissé dans les pensées auxquelles il a permis de s’épancher. (Spéciale cacedédi à Klari)

Le jour où elle n’a pas fait Compostelle est la suite de Le jour où le bus est reparti sans elle. Il y est cette fois questions d’influences, que l’auteur se garde de cataloguer comme bonnes ou mauvaises en leur substituant un nouveau terme, les aimants. Au gré d’une randonnée, la vie est passée au crible de ce champ magnétique métaphorique : il y a ce qui nous aimante et nous aide à ne pas perdre le nord, ce qui nous aimante jusqu’à nous faire perdre toute capacité d’action, et ceux qui s’aimantent avec nous, augmentant à la fois l’attraction (d’une idée, d’un produit ou d’une voie) et notre sensation d’appartenance, mais rendant aussi le grégarisme plus difficile à éviter. Bref, trouver sa voie ne se résume plus tant à trouver un chemin qu’à s’y tenir, à juste distance d’aimants contradictoires.

Sauf imprévu, de Lorem Canottière

Les paysages intérieurs m’ont perdue en chemin (je n’ai rien compris, je crois ?), mais j’ai admiré la couleur vibrante des paysages extérieurs.

C’est aujourd’hui dimanche, de Mary Aulne et Clémentine Pochon

C’est l’histoire troublante d’un camp à l’époque de l’Occupation, mais… en zone libre. Il a hébergé des étrangères qui n’avaient aucune raison d’être mises en prison, mais que les autorités ont voulu maintenir à l’écart de la population -jusqu’à ce que ça dégénère et que le camp d’internement (soi-disant de réfugiées) devienne une étape vers les camps de concentration.

Tout est narré d’après les souvenirs de la petite Hélène, point de couleur vibrant dans un univers gris, protégée autant que faire se peut par sa mère. Ce point de vue permet de tout évoquer sans rien appuyer : on voit d’autant plus intensément ce qu’elle ne fait qu’intuitionner.

"Dans la famille chassés-croisés du 15 août, je voudrais le père décédé…" "-Tiens." "- la mère décédée…" "-Pff, tiens." " - le fils décédé""-rhaaa…" "Yes, famille !"

Formica, une tragédie en trois actes, de Fabcaro

A ce niveau, ce n’est plus du second degré, mais de l’alcool à brûler – qui décape un banal déjeuner de famille jusqu’au nonsense le plus loufoque qui soit. Spot-on, cruel et réjouissant.

Alt Life, de Falzon et Cadène

Vous voyez les capsules et l’univers de synthèse dans Matrix ? C’est un peu le point de départ de cette BD, à la différence près qu’il ne s’agit pas d’en sortir mais d’y rentrer : l’environnement s’est tellement dégradé que la population place ses espoirs de vie meilleure dans cet univers mental parallèle. On suit les deux pionniers qui expérimentent cette nouvelle manière de vivre et, passée la phase euphorique à incarner leurs fantasmes les plus fous, tentent d’apprivoiser l’insoutenable légèreté d’une vie sans contraintes. Jusqu’au retour nécessaire du hasard et du lien.

(Aucune affinité avec le trait, mais sacrée construction.)

Les Croqueuses, de Karine Bernadou

Le trait croqué m’attirait, mais les saynètes ne m’ont pas fait rire comme elles l’auraient probablement fait il y a encore quelques années. Cela m’a semblé au mieux vaguement drôle, au pire navrant.

Le Jardin de Rose, d’Hervé Duphot

Il faut cultiver son jardin… quitte à ce que cela soit d’abord celui d’un autre : pour rendre service à Rose, qui a des soucis de santé, Françoise investit la parcelle qui a été octroyée à son amie après des années d’attente. Suite à un quiproquo qu’elle ne rectifie pas, Françoise se fait passer pour Rose auprès des membres du jardin partagé et, sous cette identité d’emprunt, va découvrir que la sienne ne lui correspondait plus. Sans connaissance ni main verte, elle se lance dans un domaine nouveau pour elle et, de bâchage en plantation, d’erreur en rencontres, se met à cultiver un autre jardin qu’elle ne savait pas avoir abandonné.

Olympia, nue, discute au self avec les danseuses de Degas

Moderne Olympia, de Catherine Meurisse

On se fait une toile ? Catherine Meurisse fait son cinéma dans le musée d’Orsay, devenu studio de tournage où les peintres sont des réalisateurs et les figurantes se promènent nues, accompagnées de leurs chérubins. Le délire reste cohérent de bout en bout, d’une inventivité folle. Comme sur les tableaux, il y a des seins et du cul partout, décomplexé, cash même, mais les situations sont beaucoup trop drôles, beaucoup trop bien trouvées et croquées pour qu’il y ait le moindre soupçon de vulgarité. J’ai essayé de faire durer le plaisir en détaillant le trait, en suivant les contours de l’allégresse, les expressions impayables, mais c’est juste jouissif : le plaisir est trop grand, on se laisse entraîner jusqu’à la fin.

Si Orsay est aussi votre musée préféré, foncez.

Bouche d’ombre : Lou 1985 (tome 1) et Louise, 1516 (tome 4)
de Maud Begon et Carole Martinez

J’ai lu les tomes dans le désordre (un bon prétexte pour tout relire), mais quel plaisir de se perdre dans cette série où le fantastique se mêle à l’histoire (histoire littéraire, de l’art, des sciences…) et de psychologie. J’adore le trait, les attitudes et postures de Lou. Ce n’est pas encore cette fois-ci que je résisterai à une héroïne rousse.

Et la bulle suivante : “Plus long était le support, plus petit était l’outil, et plus longtemps je pouvais rester là-bas.” En somme, tout le contraire de la pratique artistique réalisée pour produire une oeuvre ; l’oeuvre est ici un à-côté résultant de l’activité.

 

Enferme-moi si tu peux, d’Anne-Caroline Pandolfo (scénario) et Terkel Risbjerg (dessin)

En voyant qu’il était question d’art brut, j’ai immédiatement pensé au récit d’Eli sur sa visite au musée de Lausanne – puis souri en voyant que l’ouvrage était effectivement préfacé par le conservateur dudit musée. Je crois n’être pas allée jusqu’au bout de cette introduction théorique. Bien plus intéressantes sont les vies dessinées d’Augustin Lesage (ouvrier à la mine, qui se met à dessiner sous influence surnaturelle), de Madge Gill (idem, dessin sous influence), du Facteur Cheval (un original qui a passé son existence à construire un improbable palais avec des pierres ramassées lors de ses tournées), d’Aloïse (enfermée pour schizophrénie, dessinatrice), Marjan Gruzewski (trahi par sa main qui ne lui obéit plus, il dessine dans des états de transe) et Judith Scott (plasticienne trisomique qui tisse des cocons autour d’objets qu’elle fait ainsi disparaître).

Leurs parcours et la qualité artistique intrinsèque de leur production sont variables, mais tous ont en commun une certaine “folie” (avec mille guillemets, assimilée ou non à une pathologie) qu’Anne-Caroline Pandolfo prend soin de replacer dans un contexte familial, historique ou sociétal : à mesure que se juxtaposent les portraits, on prend conscience que ces histoires qui semblent éminemment individuelles, exceptionnelles, fonctionnent comme des révélateurs en creux d’une normalité difficilement soutenable. La folie, décrétée ou simulée, devient une soupape de sécurité, à la fois pour les artistes, qui y trouvent une échappatoire à leur condition, et pour les autres, qui n’admettent les créations de ceux qu’ils ont marginalisés qu’à la condition de les penser comme indépendantes de leur volonté (ils dessinent en transe, sous la dictée de, sont traversés par, des médiums : la maladie redouble la figure de l’artiste inspiré).

Home ciné d’été

En juillet

The Two Popes [sur Netflix] : absolument génial ! L’ouverture m’a fascinée par la plongée offerte dans un univers dont j’ignorais tout : en fil directeur, un long fil rouge sur lequel sont enfilés les bulletins de vote des cardinaux, réunis pour élire le nouveau pape : Benoît XVI. Qui démissionne. Deux visions de la place de la religion du monde s’affrontent et s’esquivent en les personnes de Benoît XVI, sur le point d’abdiquer, et du pape François, sur le point de lui succéder. C’est excellent et… très drôle. Il faut le voir pour le croire : la casuistique mêlée à l’humour jésuite donne lieu à d’excellentes punchlines, et la joute des deux hommes se regarde comme un match de football (dont le pape François est présenté comme un grand fan).

Knight and Day [re-visionnage] : tellement mon type de film d’action. D’abord, il y a Tom Cruise – rappelons qu’un bon film d’action comporte soit Bruce Willis (saillies d’autodérision) soit Tom Cruise (comique de situation, malgré lui). Ensuite, il est impossible de vraiment suivre quoi que ce soit : Cameron Diaz, héroïne malgré elle, est régulièrement droguée par Tom Cruz. On se fiche un peu de qui en veut à qui et pourquoi : c’est seulement un prétexte plaisant à sans cesse interrompre l’histoire qui se déroule entre deux rebondissements, qui n’aurait jamais été ainsi développée si elle avait eu tout l’espace pour s’épanouir, sans que ses protagonistes aient été liés à la vie à la mort par pur hasard (lequel fait néanmoins bien les choses comme chacun sait).

Elizabeth : révisions après avoir vu Marie Stuart, reine d’Écosse – autant vous dire que j’oublie tout d’une fois sur l’autre. Ces histoires de prise de pouvoir me sont vraiment trop étranges/étrangères.

Yards : un James Gray tellement de jeunesse que je n’ai pas reconnu la jeune Charlize Theron. Dans le genre gâchis de vie, c’est brillant.

Shaun le mouton : je n’aurais pas pensé, mais c’est excellent.

La Petite Sirène [re-visionnage] : mais d’où vient la légende du Disney cucul ? À chaque fois que j’en revois un, des détails oubliés m’éclatent. Là, c’étaient les manières du crabe Sébastien, chef d’orchestre avant d’être pleutre.

Une merveilleuse histoire du temps : passion pour les histoires de génies (aussi badass que les héros d’un film d’action) x passion pour les mélos x passion pour Eddie Redmayne = l’équation la plus facile à résoudre de tous les temps pour mesurer mon émotion
(Du mal à ne pas chialer, quand même.)

En août

Un homme à la hauteur [à la télé]: Jean Dujardin m’exaspère, mais Virginie Effira pourrait me faire regarder n’importe quoi. Une fois accoutumé à la grossièreté de l’effet par lequel on a rapetissé l’acteur, c’est même plaisant. (Pourquoi ne pas avoir embauché quelqu’un de petit par nature ?)

Five [sur Netflix] : Pierre Niney se retrouve à dealer de l’herbe pour pouvoir payer l’appart promis à ses potes. Rien que pour ce pitch oxymorique, il fallait que je regarde. Je me suis marrée et, ma foi, je n’en demandais pas plus. Sans compter que la présence de François Civil ne gâche rien.

Out of Africa [à la télé], histoire de relever un peu le niveau : j’ai découvert l’histoire de La Ferme africaine à travers la très belle bande-dessinée d’Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg, sans savoir au moment de l’emprunter qu’elle était tirée du roman de Karen Blixen. Je l’ai re-vécue avec Meryl Streep et Robert Redford, partagée entre le dépit de constater qu’on finit toujours pas s’empêtrer dans l’attachement, même lorsqu’on veut l’autre libre (l’aventurier joué par Robert Redford se cabre de sentir les liens qu’il a pourtant lui-même noués), et la consolation qu’offre la complétude de la narration, en transformant les manqués en destin – à contempler dans sa beauté-tristesse.
(Je suis épatée par les rares actrices qui ont su s’imposer comme late-bloomers et donner toute leur mesure bien après l’âge auquel les jeunes premières ont généralement été évincées. De fait Meryl Streep fait toute jeunette dans ce film et, même si son interprétation ne manque pas de poigne, elle ne paraît pas encore tout à fait Meryl Streep.)

Please Like Me

J’ai dit en mai combien cette série m’avait marquée. C’est la première fois que l’errance d’un personnage velléitaire avec zéro centre d’intérêt ne me conduit pas à l’exaspération (j’ai une grosse intolérance face au gâchis ; autant dire une phobie). Certes, j’ai eu envie de secouer Josh à chaque fois qu’il échouait à manifester le minimum d’empathie qui l’aurait sauvé lui et ses amis, mais j’ai ressenti plus fort encore sa détresse – son cycle éternel de tristesse et d’humour : l’humour pour contrer la tristesse avant qu’elle ne coagule en amertume.

Parmi les dialogues hyper bien écrits, voici quelques répliques qui m’ont fait rire parfois, sourire triste et vrai souvent. Certaines (je ne dirai pas lesquelles) avec une drôle de résonance.

Moodboard 06.20

Juin, mois de transition vers une normalité retrouvée ou réinventée. Je reprends un rythme qui n’a en réalité jamais existé, accéléré, ralenti, distordu. Sans métro ni concert, tout le monde est à la fois plus loin et plus disponible. On rattrape, on rattrape : le goûter de fête des mères est en même temps l’anniversaire de ma tante, de son mari et de ma grand-mère. Les cadeaux fusent ; je récupère même celui que ma cousine m’a fait pour Noël, qui n’était pas arrivé. C’est vraiment un drôle de temps concaténé.

Juin a vu le premier jour de travail en présentiel depuis des mois, puis le dernier jour de télétravail. Je n’ai toujours pas rallumé mon second écran, ne m’étant pas encore réhabituée au gigantisme du principal après des semaines sur portable.

La boulangerie à côté du bureau a changé de propriétaire. Le monde d’après, c’est comme le monde d’avant, mais sans les pavés brie-miel-tomates séchées.

“Le télétravail n’est pas la politique de l’entreprise.” L’entreprise refuse que l’on continue à distance, même à mi-temps ; je refuse de prendre le métro, définition par excellence du “lieu clos et mal ventilé” où auraient eu lieu la plupart des contaminations. Je crois que je crains moins de tomber malade que, tombant malade, de ruiner la nécessité des semaines de confinement – je ne peux pas prendre le risque de les avoir mal vécues pour rien. Pour une décision absurde qui plus est : sans client en face à face, nous pouvons tout à fait continuer à télétravailler, et laisser circuler ceux qui ont une nécessité réelle à le faire.

Il semblerait qu’on ne puisse être qu’inconscient ou inutilement précautionneux ces temps-ci ; j’ai du mal à savoir où placer le curseur. Quelle est la cohérence de faire désinfecter les locaux à fond si c’est pour faire venir les gens en métro et faire tourner la climatisation ? La cohérence m’est nécessaire ; je cherche à la maintenir même si je dois pour cela me prendre la tête et me compliquer la vie. Je m’entête, c’est absurde et c’est mon garde-fou contre l’absurdité. Si je cède maintenant, les efforts qui précèdent n’ont plus de sens, et je ne crois pas avoir l’aplomb psychologique pour me le permettre en ce moment.

On me refuse le télétravail à mi-temps- refus absurde d’une proposition censée ? Tête de pioche, je refuse de venir en métro. De refus en refus, juin s’est fait le mois du vélo : il y a la traversée épique de Paris avec mon VTT à la roue arrière un peu dégonflée pour retrouver ma princesse avec un an de plus, l’ivresse des pavés à minuit passé et la toute fin du boulevard de l’Hôpital à pieds vers une heure du matin ; il y a la fierté d’avoir monté (à l’envers, puis à l’envers de l’envers et enfin à l’endroit) un panier sur le vélo de ville de ma grand-mère qui, à 82 ans, juge plus prudent de ne plus monter dessus et me le prêtedonne ; il y a la déconfiture de la roue crevée et la semaine épique des Vélib’ absents, cassés, bugués, qui m’a laissé les cuisses explosées et des courbatures terribles sur l’avant des tibia, le jour où, énervée de trouver toutes les stations ou vides ou mal loties, je suis partie travailler à grandes enjambées précipitées, lesquelles ont davantage entretenu la colère qu’elles ne l’ont purgée.

Genou égratiné, casque de vélo à côté
Retour à l’enfance (je ne suis pas tombée, je suis juste remontée à vélo un peu précipitamment, m’égratignant sur la clé de l’antivol)

Il y a le plaisir de retrouver l’élan d’un corps de ballet quand, avec tous les cyclistes, on s’élance en meute après un feu rouge, et les gaz d’échappement dont on se passerait bien, les feux infinis qui reposent les cuisses mais coupent l’élan – feux que moins de cyclistes brûlent maintenant que j’ai découvert la signification des tout petits panneaux avec leur vélo et leur flèche orange. Il y a le petit frisson de la vitesse quand je descends sur les quais après quai de la Râpée et celui, absent, de l’émerveillement de longer les beaux immeubles de bord de Seine, que j’avais pourtant éprouvé en décembre, quand les grèves m’avaient pour la première fois fait tenter le trajet à vélo. Il faut si peu de temps pour que le déplacement laisse place au trajet, et que l’habitude se referme sur nous en couloir, nous faisant circuler dans une ville à nouveau étriquée.

Puis il y a l’autre versant de l’habitude, la discipline née de la routine, qui me fait dérouler le tapis de yoga tous les matins ou presque. La première fois que j’ai essayé au lever, ma cuisse s’est trouvée marquée d’une longue griffure – la coordination avant le petit-déjeuner, ce n’est pas ça (pour tout dire, même me doucher avant le petit-déjeuner, c’est compliqué). J’ai récidivé (avec Adriene les jours de télétravail, seule en 5-10 minutes quand j’avais moins de temps) et il est rare maintenant que je ne commence pas la journée à quatre pattes par un cat-cow, surtout quand je peux attraper un rayon de soleil, le visage levé (cow)(cat, c’est le chat d’Halloween qui fait le dos rond).

J’ai encore du mal à distinguerdoser la répétition qui donne la discipline (puissance d’expansion de son être) et le rituel qui enferme, rétrécit (rabougrissement de l’être dans le confort à courte vue). Je n’arrive pas à deviner les limites de l’une et l’autre, savoir quand l’une bascule (vire) dans l’autre, et mes moments d’enthousiasme et d’abattements demeurent comme étanches, la vie comme une suite de points que mes yeux ne parviennent pas à fondre en une ligne à suivre.

À défaut d’unité, l’étanchéité me garantit quelques capsules d’enthousiasme, plus faciles à partager. Par exemple…

– Pourquoi tu ne pourrais pas venir chez moi, plutôt ?
– Tes fenêtres sont moches.

Mes fenêtres années 70 et leurs stores occultants t’emmerdent, Hugo, mais mes papilles te remercient : le shooting a été suivi de cacio e pepe – maison, s’il vous plaît !

Plein de bonnes choses parfois plus miamesques que saines : des Snickers glacés pour le goûter, des barres Pralinka hebdomadaires à la boulangerie près de chez Palpatine et, toujours chez le même dealer, des tronçons d’amandes caramélisées aussi doux à l’âme que durs aux dents…

… des cerises, chez Palpatine et au parc Montsouris avec C. lors d’un pique-nique vespéral. On n’a pas cessé de se répéter qu’on était bien là, dehors, dans l’herbe, et c’était vrai, même si j’ai eu du mal à me sentir présente à l’instant et à ma nouvelle amie. À défaut d’étoiles dans les yeux, j’en ai gardé du taboulé dans le sac…

… la tarte au citron meringuée de mon amie O., aussi délicieuse que magnifique (étonnamment peu sucrée pour une tarte au citron)(mais mon amie O. aussi est délicieuse et magnifique) lors d’une après-midi où j’ai vu double : venue pour rencontrer ses jumeaux, j’ai découvert que son mari a un frère qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau, tous les deux très très beaux, du genre à vous faire sentir bien lorsqu’ils sourient et qu’on ne sait plus très bien si ce ne sont pas les yeux qui auraient des fossettes et les bouches qui pétillent. Peut-être que la beauté va par deux : j’ai repensé aux jumeaux présents à l’enterrement de la tante de Palpatine, beaux comme des dieux grecs, mais vraiment, pas comme l’expression, pas des Roberto Bolle bien gaulés, peaufinés au burin et ciseaux de sculpteur, non : des beautés, des profils terribles, sculptés comme des falaises, par l’érosion des vents…

En parlant d’enterrement : nous avons dispersé les cendres de mon grand-père dans le jardin, sur le lierre (tiens, il y avait du lierre, là, à l’horizontale ?), près du cabanon à outils (où il était souvent fourré quand il n’était pas dans son bureau). On a retiré la boîte cylindrique du bureau où elle était stockée depuis août dernier – en fait d’urne, on aurait plutôt dit un étui pour bouteille de vin, un grand cru 1936. Après avoir mangé des petits-fours Picard, du gâteau, de la salade de fruits, papoté, rigolé comme des bossus en essayant de regonfler le vieux vélo de ma grand-mère, tout fait en somme pour repousser ce pour quoi nous étions venus, nous avons saupoudré notre grand-père sur le lierre à la tombée de la nuit. Ce n’était pas lyrique comme dans les films ; ce n’était pas tristement prosaïque comme je le craignais : c’était du blanc sur le vert, une couleur incongrue en été quand il ne peut pas neiger ; de la poussière, vraiment, comme si on avait fait des travaux dans le coin – un mini-gravas retenu par l’une des feuilles, comme un bourdon à l’intérieur d’une fleur. On s’est demandé s’il fallait arroser pour que ça rentre en terre, puis rien, on est rentré, sans se retourner. Cela ne m’a pas remuée, ne m’a rien fait, et c’était ça qui était bizarre : ce plus rien.

Juste avant de sortir, j’ai eu l’impression de le voir dans le fauteuil en cuir marron du salon où il s’affalait lors des rassemblements familiaux, nous regarder le dépasser et disparaître à la queue-leu-leu par la véranda, le sourire bien à plat, et la mimique de qui ne saurait en dire davantage, tendresse et tristesse tues dans un semblant de joie, tu parles d’un drôle de truc. En août dernier, il nous quittait ; en ce mois de juin, c’est nous qui le quittions.

Il n’est resté plus qu’un galet gravé, à mi-chemin entre la plaque du soldat mort au combat qu’on remet à sa famille et le savon artisanal des marchés de Provence – mais en fait même pas : il était au nom du crématorium, et pas de mon grand-père. Je crois que la boîte en carton décorée d’un coucher de soleil kitschissime a fini à la poubelle jaune.

Je me suis inscrite avec Melendili à l’atelier d’écriture en ligne de MelieMeliie, joliment nommé L’étincelle : quelques étincelles au milieu de pétards mouillés (j’y reviendrai dans un article dédié).

Splendeurs et misères du hibou vert : plus de 300 jours de Duolingo.

Plaisir retrouvé de retoucherbidouiller des images et de les poster sur Instagram – probablement grâce aux newsletters d’Anne-Solange Tardy que je lis avec plaisir, même si je ne fais pas le challenge auquel elles sont associées (one challenge a day basta). J’hésite moins à avoir la main lourde sur les retouches : il s’agit moins de tricher que de rendre ce que l’enregistrement trahit du regard…

Juin m’a nourrie d’une bonne dose de fiction, hors séries, souvent en me faisant gerbiller (= câliner pour les souris).

// Dans l’ombre de Mary (Saving Mr Banks) : j’ignorais que Mary Poppins était un livre à l’origine !

// Fifty Shades Darker : un poil moins mauvais que le premier volet, ce qui en fait en réalité un moins bon nanar // le couple d’acteur est toujours aussi fade, ça me fascine // tellement lisse et plat que c’en devient paradoxalement remarquable : Bambi et Ken, les plus beaux M. et Mme Tout-le-monde

// About a Boy : Hugh Grant et un mini Mr Spock

// Coup de foudre à Notting Hill a 20 ans et moi 31 // non seulement je ne m’en lasse pas, mais chaque visionnage me réjouit à chaque fois un peu plus // le pote de Hugh Grant est devenu comte de Dowton Abbey, je ne m’en remets pas

// Perfect mothers : la beauté de Robin Wright

// Les Évadés : il viendra s’amalgamer aux autres grands films de prison/d’évasion que je rechigne autant à voir qu’ils me transportent une fois la réticence passée // même en VF dans une traduction vieillie, ça balance

// Le Prénom : je déteste le théâtre filmé et, bien décidée à faire autre chose, je me suis fait avoir par une, deux répliques // pas mal, j’ai consenti, et j’ai regardé, et je me suis marrée // tous ces gens qui sont abonnés à Télérama et n’ont pas de télé…

// Cigarettes et bas nylon, sur ces femmes françaises tombées pour des soldats américains, qui s’en vont pour un pays dans lequel elles connaîtront des destins divers // j’ai aimé ça, justement, le divers // et aussi que cette femme coupée dans son élan ait poursuivi son désir de partir et se réinventer, même si ce n’est pas forcément plus facile de l’autre côté de l’Atlantique // ce n’est pas le rêve, pas même une désillusion : c’est l’entéléchie américaine // ramer mais pouvoir croire que ça peut changer

// Allied “I keep the emotions real. That’s why it works. “

// Casablanca : pour une fois, l’amour-passion recule devant la continuité d’un tendre compagnonnage, même si c’est pour ainsi dire hors champ, une fois que l’amour-passion impossible a fait son histoire // l’esthétique des yeux brillants de larmes dans le noir et blanc : le comportement larmoyant a-t-il pu être encouragé pour sa valeur chromatique ?

// Un Américain à Paris : pourquoi ai-je tant attendu pour le voir ? // plaisir de retrouver une musique sur laquelle j’ai dansé // Gene Kelly, l’antithèse sexy de l’angélique Fred Astaire // Leslie Caron : curieux, des bras si peu déliés quand on est si solide sur pointes

Pis des lectures, mais c’était trop long, alors j’en parle là.