I lock the door upon Khnopff

I lock the door upon myself

En rentrant de Hong Kong, dans le métro parisien, une affiche m’a sortie de mon abrutissement : une exposition sur Khnopff ! Dès que j’ai pu en faire une capture, je l’ai envoyée à Melendili, avec qui j’ai découvert ce peintre symboliste au lycée, à l’occasion de nos TPE sur l’image de la femme au tournant du XIXe siècle. J’étais assez excitée à l’idée de voir en vrai I lock the door upon myself, le tableau qui nous avait tant intriguées… et c’est probablement celui qui m’a le moins marquée de l’exposition organisée par le Petit Palais. Je n’y vois plus autre chose que mes rêveries adolescentes passées.

L’Art ou Des caresses

Expérience similaire pour l’autre tableau célèbre de l’artiste : L’Art ou Des caresses. J’aime beaucoup le double titre, l’image en creux du tableau qu’on caresse du regard, encore et encore, mais je ne vois plus rien dans celui-ci – ou peut-être le décor, la luminosité autour des colonnes, qu’on ne voit jamais dans les reproductions. C’est une esquisse préparatoire qui ravive mon regard : le jeune homme y a un regard bien plus dur que dans le tableau final, et la caresse se charge de dangerosité, davantage endurée que consentie.

Étude préparatoire

Après le lycée, c’est la prépa qui ressurgit, avec un dessin de petite dimension sur La Poésie de Mallarmé. Les fleurs qui encadrent le visage me font immédiatement penser à de l’écume, et des vers me reviennent, pures sonorités depuis longtemps détachés de l’éphémère sens qui s’y était révélé lors d’une explication de texte (un poème de Mallarmé, quelque part, c’est une version latine présentée comme une énigme du journal de Mickey ; il faut “juste” remettre de l’ordre dans la syntaxe – après quoi cela n’a plus grand intérêt).

Dessin La Poésie de Mallarmé
La Poésie de Mallarmé

À la nue accablante tu
Basse de basaltes et de laves

Quel sépulcral naufrage (tu
Le sais, écume, mais y baves)

Affiche de l'exposition

Plus que par les peintures célèbres, j’ai été bien davantage fascinée par les visages dessinés sans qu’on en voit les traits, qui surgissent de nulle part comme une photographie dans son bain, en train d’être révélée. Ou plutôt le visage, au singulier : car c’est toujours celui de sa soeur, Marguerite Khnopff, que le peintre reprend encore et encore. Il y a la commodité du modèle qu’on a sous la main, une soeur qu’on déguise et qui veut bien poser, se faire photographier ; et tout de même la bizarrerie, sinon le malaise, du modèle qui devient obsession. Cela laisse augurer une drôle de psyché chez l’homme. L’oeuvre bénéficie en revanche de cette reprise inlassable : loin de désacraliser les oeuvres, elle travaille au mystère ; de tableau en tableau, ce même visage androgyne devient presque un masque, celui de tous les visages, d’homme, de femme, d’être fantastique, nimbés d’une même aura préraphaélite. Marguerite n’est plus qu’un des éléments pris dans un éternel retour, avec la figure d’Hypnos (l’aile à la place de l’oreille, qui doit faire un super masque anti-lumière si on la replie devant les yeux) et une cercle d’or, accroché au mur comme un miroir ou une assiette dans les portraits de sa soeur encore, ou d’enfants ; et dessiné au sol dans son atelier : Khnopff posait son chevalet en son centre.

Portrait de Marguerite Khnopff,
avec le fameux disque d’or à gauche
(un petit côté Whistler / Sargent, non ?)

L’exposition ne cherche pas midi à quatorze heures : les cartels pointent les symboles et, plutôt que de se lancer dans la surinterprétation, concluent au mystère. Cela pourrait être décevant, et cela ne l’est pas : les échos qui surgissent des oeuvres rassemblées en renouvellent la vision, paisiblement encouragés par une scénographie aussi discrète que travaillée. C’est un décor dans lequel on évolue, tout de bleu et blanc, à l’exception des titres dorés – le sens du détail poussé jusqu’à utiliser la même police dorée pour marquer une porte sans issue. Il est plaisant de s’y promener, de se laisser surprendre par un miroir comme un écho au disque doré des tableaux, et de retrouver ce dernier au sol dans une reconstitution de bibliothèque, où s’est déroulé un concert de chant et de harpe tandis que nous étions encore de l’autre côté de la cloison. On comprend mieux rétrospectivement la première salle consacrée à la maison – pas dégueu – de l’artiste. J’ai un doute sur le paon empaillé traité comme une sculpture, mais je prends sans hésiter le demi bow-window et les ateliers lumineux.

Vous avez jusqu’au 17 mars pour aller voir l’exposition : ne la manquez pas ; la dernière date d’il y a 40 ans !

Green Book

Les livres de couleur, c’est décidément la plaie. Celui du titre, vert, était un guide de voyage destiné aux “personnes de couleur” dans l’Amérique ségrégationniste. Il est remis à Tony Lip (Viggo Mortensen), videur de boîte au chômage technique, au départ d’une tournée dans le Sud de l’Amérique ; Don Shirley (Mahershala Ali), pianiste noir et virtuose l’a embauché comme chauffeur et homme-de-la-situation, i.e. prêt à cogner. Le hic, c’est que Tony, d’origine italienne mais blanc comme un redneck, est un homme de son époque : raciste. Et pas qu’un peu : sa femme offre à boire à deux ouvriers noirs venus faire des réparations chez eux ; sitôt partis, Tony met les verres à la poubelle. La scène donne le ton. Heureusement pour nous, la dèche et l’appât du gain sont encore plus forts que le racisme : voilà notre road movie lancé.

On voit bien où l’on va, dans le sens de l’Histoire, vers la prise de conscience – une ligne droite comme les autoroutes américaines et le bon sentiment hollywodien. Heureusement pour nous bis, Green Book n’est pas un film en Noir et Blanc : à la dichotomie raciale s’en ajoute une autre, sociale, qui prend nos deux compères dans un chiasme de privilèges et handicaps. Don Shirley est noir dans une société de Blancs racistes, mais il est aussi riche et fort cultivé, tandis que Tony vient d’un milieu populaire, met sa montre au mont-de-piété, jure comme un charretier et mange comme un porc. Au mépris raciste répond un mépris de classe, contenu comme il se doit : Don Shirley n’est jamais ouvertement méprisant, il est circonspect – méprisant malgré lui, et nous avec lui. On rit du Steinway écrit stain way, de Chopin devenu Joe Pin et de nous-mêmes aussi, lorsqu’on se reconnaît trop bien dans des accès d’élilitisme : poor grammar but kind soul, c’est par cette saillie laconique que Don Shirley décrit son ex-femme ; elle me faisait encore rire après le générique.

De ces décalages culturels le réalisateur tire un nombre incalculable de scènes comiques, qui fonctionnent comme contre-point bienvenu à l’atmosphère raciale pesante, mais valent aussi tout simplement pour elles-mêmes, certaines hilarantes. Il faut voir la tête des uns et des autres : des paysans noirs lorsqu’ils aperçoivent le pianiste à l’arrière de la voiture, et son chauffeur blanc les mains dans le cambouis à essayer de réparer la panne ; de Don Shirley lorsque Tony le force à manger du poulet frit sans couverts ; ou encore des deux autres musiciens du trio lorsque Tony s’assure à sa manière que le piano pourri mis à disposition sera bien remplacé par le Steinway prévu par contrat.

Dans le rire, tantôt aux dépends de, tantôt avec, s’opère un lent glissement ; tout en restant partiellement aveugle à ses propres privilèges (en les minorant), chacun prend peu à peu conscience de ce qui fait la réalité de l’autre. Le chiasme est évidemment déséquilibré, la différence sociale entravant le chemin là où l’injustice raciale le barre catégoriquement, mais ce croisement d’existences opère pour chacun une ouverture à l’autre. La première fois que Tony est traité de “demi-nègre” car au service d’un Noir, c’est sa propre réputation qu’il venge avec les poings ; peu à peu, pourtant, ce n’est plus de lui seul qu’il prend la défense, et là où il n’y avait pour seule motivation que l’argent intervient quelque chose comme une dignité partagée, un principe moral qui se fait jour… et découvre à Don Shirley sa lucidité comme héritière de la méfiance.

Tony a plus de chemin à parcourir que Don Shirley, mais les deux se rapprochent : c’est ce qui fait la beauté du film, et surprend, à rebours d’une bien-pensance qui aurait oublié de penser. On ne l’avait pas forcément vue venir, cette petite marche arrière sur cette grande ligne droite.

Au final, je ne sais pas ce qui étonne le plus, de la violence des préjugés raciaux ou de leur volatilité : lorsque Tony revient dans sa famille pour Noël, on lui demande comment ça s’est passé avec “bamboula”. Don’t call him that, réplique Tony. L’interlocuteur est surpris mais ne proteste pas, et quand Don Shirley se pointe avec une bouteille de champagne, passé un grand blanc, la famille l’accueille chaleureusement – puisque Tony le fait. Je ne sais pas s’il est réjouissant ou déprimant qu’il faille si peu de choses pour renverser la vapeur chez ceux qui se découvrent ainsi comme des “bons gars”, par opposition à certains Sudistes inflexibles, catalogués comme abrutis irrécupérables. Réjouissant : la changement est possible ; déprimant : le moyen le plus efficace de se débarrasser d’un préjugé est de le remplacer par un autre. Puisque Tony l’a dit : on imite, on ne pense pas – mais peut-être ressent-on, peut-être l’empathie peut-elle pallier le manque de réflexion. Peut-être même lui est-elle supérieure dans ses effets (quand on sait ce qu’on a fait justifier à la science, des “races”). Ce sera le postulat de l’esprit de Noël.

Pierre-Paul-Jacques

La Chute de l’empire américain. Le titre du film, hyperbolique mais bien envoyé, transforme son histoire en parabole. On ne se fait cependant pas prier pour perdre de vue la big picture et s’oublier avec délectation aux côtés d’un individu particulier, aux aventures improbables : Pierre-Paul (Alexandre Landry), doublement honnête homme par son nom de baptême, est le témoin involontaire d’un braquage qui tourne au règlement de compte ; sans réfléchir, il embarque l’argent et se trouve embarqué dans un univers qui n’est pas le sien. Les flics le surveillent, les gangs s’écharpent à la recherche du fric, et lui surnage au milieu de tout ça, en continuant à servir la soupe populaire, faire ses livraisons et citer ses philosophes tant étudiés à tout bout de champ… aux côtés de deux autres personnages, avec lesquels il forme la dream team la plus improbable : Sylvain (Rémy Girard), native American qui vient de purger une peine de prison, occupée par des cours d’économie à la fac ; et Aspasie (Maripier Morin), escort de luxe qui ne pouvait qu’exciter notre érudit déclassé par sa présentation racinienne, et qui pourrait s’appeler aphasie tant sa beauté laisse sans voix.

Le tout est très drôle et très intelligent : le dialogue paradoxal inaugural, une succession muette de plans lorsqu’un SDF pousse son caddie sur la place libérée par la voiture que viennent de piquer les braqueurs, la satire décomplexée des optimisations fiscales… Forcément, dans cette jungle de l’argent, Pierre-Paul-Jacques ne peut être qu’un Robin des bois malgré lui, l’héroïsme abandonné aux malfrats, la justice à un manque chronique de moyen, et l’équité à la charité.

On n’a pas grande peine à adopter l’attitude du réalisateur, Denys Arcand : puisque le monde part en couille et qu’on ne sait plus par quel bout le prendre, autant en prendre son parti de jouissance, et rire tant qu’on le peut encore – tout en oeuvrant à notre mesure pour sauver ce qui peut l’être autour de nous, par-delà le bien par-delà le mal, membres que nous sommes d’une société, comme un bout de ferraille, en pleine corruption.

Favoritisme

J’ai vu The Favourite seule, comme j’avais vu seule The Lobster, et je continuerais à voir les films de Yórgos Lánthimos seule s’il le faut, parce qu’ils sont aussi dérangeants que géniaux. Sur le coup, je ne me suis pas rendue compte qu’il s’agissait du même réalisateur (rire a posteriori pour la course de homard dans la chambre de la reine), mais cela fait sens : The Favourite est historiquement cruel, là où The Lobster était fantastiquement (et dystopiquement) cruel.

The Favourite : le titre est au singulier, alors que nous avons trois personnages, incarnés par trois actrices incroyables :

Olivia Colman (qui réussit à jouer une semi-paralysie ; ça ne doit pas être commode)

Olivia Colman est Anne d’Angleterre, épave royale incapable de gouverner, abrutie par la vie, la goutte et la mort des dix-sept enfants qu’elle a porté (chaque enfant remplacé par un lapin) ;

Rachel Weisz, au bas du visage si expressif…

Rachel Weisz est Sarah Churchill, la favorite en titre au moment où commence le film, confidente, amante… et régente ;

Emma Stone, aux mimiques impayables

Emma Watson incarne Abigail Masham, lady déchue qui – je cite le meilleur résumé Wikipédia ever – “ne laissera ni homme, ni femme, ni politique, ni même un lapin se mettre en travers de son chemin”. L’intrigue est peut-être cousue de film blanc, mais il faut voir à quels points pique Yórgos Lánthimos : à ce niveau, ce n’est plus de la couture, c’est un massacre à l’aiguille – Tristam Shandy s’est mis au patchwork.

Titre de chapitre : "I dreamed I stabbed you in the eye"

Le film est rythmé par des chapitres qui énoncent de manière improbable la saillie ou la péripétie à venir. Si on y prête peu attention au début, l’anticipation se mue rapidement en jubilation – jusqu’à ce que le procédé soit si bien rôdé que le réalisateur explose sa baudruche en donnant le bon mot quelques secondes après son annonce, nous laissant vaguement inquiets nous demander ce que le réalisateur et son trio vont bien pouvoir nous inventer.

Tout comme le générique de début et de fin, le texte des chapitres est sauvagement justifié ; les mots les plus courts sont disloqués. Une semblable distortion guette l’image même, la scène pouvant être à tout moment reprise par une caméra grand angle, comme si un Big Brother bourré épiait. C’est incongru de modernité, mais fichtrement bien pensé : l’étrangeté du mouvement filmé se plaque sur les miroirs convexes de la peinture flamande. C’est improbable et stylistiquement raccord – un assaisonnement dont le réalisateur n’abuse pas (les mouvements de caméra ne donnent jamais envie de vomir), mais sacrément relevé : c’est à chaque fois comme si on tombait sur un grain de poivre entier dans un plat – on s’y attend à force, mais de surprise, on se remet à tousser.

Cela vire à la quinte lors d’une scène de bal où Sarah se lance dans un cakewalk outrageux, qui fait ouvrir des yeux ronds comme la caméra grand angle : mais qu’est-ce que c’est que ça ? Une spectatrice quelque part autour de moi formule l’ébahissement à voix haute. Ça, c’est le point de bascule du récit, lorsqu’on découvre que la favorite tient la reine, non par les couilles qu’elle n’a pas, mais par… le vagin, oui, c’est ça. À partir de là, on appelle un chat un chat, et la reine une chatte : “my cunt” selon Sarah. Se faire masser les jambes est la seule litote pratiquée, par la reine, pour aller faire réveiller la favorite-servante à l’autre bout du château en pleine nuit. Le reste du temps, pour Sarah comme pour Abigail, c’est cash – et jamais vulgaire, un exploit en soi. Je crois que je ne me suis pas remise de la répartie d’Abigail, au soupirant qui s’introduit dans sa chambre :

— Are you here to seduce me or to rape me?
— … I’m a gentleman!
— Rape, then.

Au détour de confidences express (racontées sur le ton de l’anecdote plus que de la confidence, d’ailleurs), on devine le passé des unes et des autres, les traumatismes refusés comme tels : chaque agression, au lieu de les détruire, leur a donné la rage de s’en sortir. Les hommes, ces nuisances premières, elles leur ont réglé leur cas depuis longtemps et les chassent comme des mouches quand ils reviennent (il faut voir la nuit de noce d’Abigail…)(on dirait Palpatine qui rumine sa to-do list machiavélique). La véritable affaire, ce ne sont pas les hommes d’état emperruqués, le conseiller qui se trimballe avec son oie comme avec un doudou, le mari qu’on envoie à la guerre ou le riche jeune homme énamouré, non ; la véritable affaire, ce sont les femmes, la servante rivale qui ne précise pas la toxicité d’un produit, la femme de chambre qui apprend trop vite de sa maîtresse, la favorite rouée, toutes trop exercées à duper le sexe fort pour se faire avoir elles-mêmes, surtout la maîtresse de la reine, maîtresse ès manipulation.

Autant il ne fait aucun doute qu’Abigail est arriviste, autant les motivations de Sarah, arrivée depuis longtemps, sont plus intriquées, plus intrigantes. Oeuvre-t-elle, à travers la reine, à la poursuite de la guerre car elle vise à l’expansion du pouvoir du pays et, partant, du sien propre, ou n’est-ce qu’un moyen de se débarrasser de son mari, qu’elle semble pourtant plutôt apprécier, en l’envoyant au front ? La reine n’est-elle vraiment pour elle qu’un accès au pouvoir ? Il semblerait qu’elle ait, au fil des ans, développé une intimité qui va bien au-delà de la simple intimité sexuelle. Elle se permet des choses que personne d’autre ne se permet, comme de dire à la reine que son maquillage lui donne l’air d’un blaireau, ou de surtout bien viser le dallage lors de sa tentative de suicide – la pelouse amortirait la chute. Sarah bat-elle le fer quand il est chaud et peu lui chaut le reste du temps, ou bien bat-elle froid à la reine pour l’exciter et se l’attacher ? (J’en connais un qui a du mal à se déprendre de sa fascination pour ces personnalités, les embardées d’humeur fussent-elles involontaires – alors jouer dessus, ça fait sens.) La frontière n’est jamais claire entre ce qui relève de la franchise (l’amie qui peut se le permettre), du sadisme consenti (l’amante qui souffle le chaud et le froid) ou de la pure méchanceté (la régente excédée qui n’a pas de temps à perdre avec enfantillages et jérémiades). Les différents régimes fonctionnent tantôt en alternance, tantôt simultanément, et il serait naïf, je crois, de ne supposer que cynisme plein et entier – comme je l’avais fait à ma première lectures des Liaisons dangereuses, sans comprendre que Valmont était pris. La favorite, c’est Valmont et Merteuil en même temps.

We were not playing the same game, dira Sarah à Abigail. L’une veut la sécurité, l’autre le pouvoir. Mais c’est plus complexe, moins tranché, car l’une et l’autre veulent le pouvoir sur leur destinée. C’est ce me semble le sens de la dernière réplique de Sarah (spoiler pour les noobs historiques dans mon genre !) : voyant arriver les gardes qui vont la contraindre à l’exil, elle déclare en avoir assez de l’Angleterre ; elle irait bien voir ailleurs. Il n’y a pour l’entendre que son mari, qui fait face au même sort – personne pour se moquer d’elle, personne face à qui elle risquerait de perdre la face… sauf elle-même. Et le spectateur, qui ne peut s’empêcher d’avoir de l’admiration pour cette femme maîtresse d’elle-même à défaut du destin. C’est probablement ce qui rend le film jouissif à voir, en dépit de sa cruauté et son pessimisme profond sur une humanité abjecte : il y a dans la rage, la cruauté stylisée à l’extrême des héroïnes (en tant que spectateur, on souhaite la réussite des deux, quand bien même la réussite de l’une condamne l’autre), une force d’émancipation, d’affirmation, une force de vie terrible, jubilatoire. J’avais en sortant très envie de m’abandonner à la sensation de puissance que procure l’abandon de tout état d’âme à la colère. Rien à battre, envie de battre des mains, remplie de joie mauvaise.

(En revanche, c’est quoi ce dernier plan où l’on voit les lapins se multiplier – n’aurait-il mieux pas valu couper net une fois les cheveux empoignés ?)

Si Beale Street pouvait parler…

… elle dirait que le dernier film de Barry Jenkins est moins chiant que Moonlight, qu’il est même très beau par moments mais qu’on finit quand même par s’ennuyer. La caméra filme les personnages avec un regard amoureux, mais les plans prolongés et le slow motion, qui nous font entrer dans l’intimité du couple, finissent par me fait sortir du film. Un beau gâchis de vie, narré avec intelligence pourtant : quand il n’y a plus d’issue possible, il est logique de se replier et s’attarder dans les souvenirs. Mais je préfère alors que le souvenir soit raconté en voix off par l’héroïne – ces passages sont toujours réussis, la parole apportant une distanciation à la lenteur, qui cesse d’être un présent qui ne passe pas, dans lequel on macère, pour devenir un souvenir qui prend du relief. Ou peut-être tout simplement préférerais-je la narration du roman de James Baldwin à son adaptation – qui ne m’a pas donné outre mesure envie de le lire.