Corpus de confinement

Ce corpus de confinement ne rassemble pas mes grignotages culturels du moment. Ce sont des textes et des scènes qui me reviennent avec insistance en ce moment, surgissant parfois de loin pour reprendre à leur compte une partie de ce qui se vit et s’éclaire ainsi d’échos plus connus. J’ai eu envie de les rassembler pour garder une trace de ces réminiscences hétéroclites. J’en ferai peut-être une mise à jour si d’autres passages me reviennent ou que je retrouve des extraits plus précis.

Simba sur le dos d'une autruche

Sans jamais dire où je vais,
Je veux faire ce qu’il me plaît !

Mood : Simba.
Attitude : remplir des attestations de déplacement.

Ce lion est une tête de mule.

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Barney, à qui la serveuse passe une protection type bavoir pour manger.
How I met your mother, “The Lobster Crawl”, S08E09
Dans cet épisode, Robin développe une obsession pour Barney parce que celui-ci a définitivement renoncé à lui courir après – tout comme, se découvrant allergique au homard, elle s’était rendue malade à répétition en ne voulant plus que cela.

Soit Robin, une introvertie casanière ;
soit l’allergie, un confinement ;
le homard devient : l’extérieur et la sociabilité.

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Je te caresse. Je t’appelle à la vie. De cette masse fraternelle que j’ai à peine vue dans mon éblouissement, je forme mon frère avec tous ses détails. Voilà qu j’ai fait la main de mon frère, avec son beau pouce si net. Voilà qu j’ai fait la poitrine de mon frère, et que je l’anime, et qu’elle se gonfle et expire, en donnant la vie à mon frère. Voilà qu je fais son oreille. Je te la fais petite, n’est-ce pas, ourlée, diaphane comme l’aile de la chauve-souris ?… Un dernier modelage, et l’oreille est finie. Je fais les deux semblables. Quelle réussite, ces oreilles ! t voilà que je fais la bouche de mon freèe, doucement sèche, et je la cloue toute palpitante sur son visage. Prends de moi ta vie, Oreste, et non de ta mère !
[…]
Elle se doute que nous sommes là, à nous créer nous-mêmes; à nous libérer d’elle. Elle se doute que ma caresse va t’entourer, te laver d’elle, te rendre orphelin d’elle… Ô mon frère, qui jamais pourra me donner le même bienfait ?

Électre, Giraudoux, acte I scène 8

N’avoir aucun contact physique d’aucune sorte pendant plusieurs semaines : j’aurais besoin qu’une main vienne réactualiser mes contours, me faire exister un peu plus nette.

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Cet épisode […] m’apprit donc à regarder mes habitudes avec méfiance; non pour l’effet lénifiant qu’on leur prête d’ordinaire, mais au contraire, parce qu’elles suscitent leur propre antivenin, radical et imprévisible, à tel point qu’il n’existe plus à mes yeux de vraies habitudes.

Journal imaginaire de Raveline, “Sevrage

Je ne sais pas si j’ai envie de reprendre ma vie normale ou, au contraire, de la faire partir dans un sens qui ne me ressemble pas.

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[Un extrait de L’Espoir que je n’ai pas retrouvé dans mon Folio annoté, que j’ai peut-être inventé, parce que c’est une image qui me reste : celle d’une place avant ou après les combats, rendue irréelle par le soleil et les pigeons.]

Le plus étrange, dans une situation anormale, c’est tout ce qui reste obstinément normal.

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Le livre est resté chez ma mère et je ne retrouve pas l’extrait en ligne, mais intervenait dans Artemis Fowl une “bio-bomb”, capable de tuer tous les êtres vivants sans endommager le moindre bâtiment : c’est l’impression que m’ont faites les rues vides dans les premières semaines du confinement. (Maintenant c’est un week-end du 15 août qui n’en finit plus.)

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Vivre, il n’y a là aucun bonheur. Vivre : porter de par le monde son moi douloureux. Mais être, être est bonheur. Être : se transformer en fontaine, vasque de pierre dans laquelle l’univers descend comme une pluie tiède.

L’Immortalité, Kundera

J’y repense souvent, quand la joie reflue et semble soudain une succession de tâches infinie. Et aussi quand je suis juste contente de sentir l’air sur mon visage et voir les arbres frémir en buvant ma tisane à la fenêtre.

Phalanges, haïkus et météo intérieure

J’ai compté sur mes doigts et les phalanges sont formelles : cela fait sept mois que je n’ai pas pris de vacances. Deux jours seulement pour ne pas enterrer mon arrière-grand-mère ; un jour, la veille de Noël, pour rejoindre par temps de grève ceux qui restaient de la famille. Même après une année sabbatique moins un mois, cela commence à faire.

Même confinée, j’ai envie de vacances. Surtout confinée. J’ai envie de vacances. Même confinées.

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De ma vie, je n’ai pris qu’une seule fois un somnifère. Pas même un somnifère, à vrai dire : un quart de cachet, avalé à quelques distances des écrits de l’ENS, alors que mon cerveau refusait le soir de débrancher. Le lendemain, il m’avait fallu deux bonnes heures avant de récupérer une certaine plasticité intellectuelle. J’essayais de connecter mes synapses, mais c’était comme essayer de contracter un muscle qui s’est fait la malle pendant les vacances d’été : on sait que le muscle existe, on sait comment l’appeler, mais le corps ne répond pas, et on est contraint d’appeler dans le vide jusqu’à ce que la connexion se rétablisse, que le corps cartographie le chemin du cerveau au muscle et, retour, du muscle au cerveau – ce qui peut prendre plusieurs cours de danse, pendant lesquels on est stupéfait de se trouver ainsi débile. J’étais débile de même, en attendant que les effets du somnifère se dissipent totalement. Et ces jours-ci, en pointillés, en filigrane, j’éprouve un semblable engourdissement cérébral. Chaque tâche me demande un effort qui n’est pas seulement une question de concentration, de persévérance ou de motivation : un effort physique. Je m’efforce, et j’ai de moins en moins envie de le faire. Travailler me demande une énergie que je n’ai pas les moyens de restaurer à plein.

Alors, parfois, j’ai envie de me rouler en boule et qu’on me foute la paix. Il n’y aurait aucune tristesse à se transformer en chat.

(Parfois aussi, je pète le feu – miraculeusement en possession de mes moyens. Comment est-ce que je m’y prends pour les perdre dans 30m2 ?)

…

Les pâquerettes blanches,
tâches de rousseur
sur la pelouse verte

Melendili fait faire des haïkus à ses sixièmes. Celui-là me démange depuis que j’ai eu connaissance de la consigne 7/5/7 syllabes.

Depuis ma fenêtre, je vois également celui-ci :

Fleurs roses du cerisier
sur d’autres blanches
en un feu d’artifice

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Si vous sanglotez, ne levez pas les yeux au ciel : levez la tête. Levez le sternum, empêchez la mécanique des secousses de se reproduire d’elle-même. J’ai découvert ça sous la douche.

J’ai sangloté vingt minutes cette semaine. Sur une semaine, ce n’est pas tant que cela ; c’est même une fraction dérisoire.

Je ne comprends pas vraiment d’où cela vient. Je ne comprends pas pourquoi, ensuite, c’est survenu. Je le constate seulement avec incrédulité, qu’ait pu même survenir un épisode qui sur le moment semblait ne jamais devoir s’arrêter. C’est comme chaque soir : je n’arrive pas vraiment à croire que je resterai paralysée une demie-heure par mon rituel de TOC – c’est une intempérie, une averse, un épisode ponctuel qui laisse le ciel si clair qu’on doute ensuite qu’elle ait jamais eu lieue, même si on l’a vécue, même si elle était annoncée.

Je m’entraîne à regarder cette météo intérieure comme l’autre, comme quelque chose de changeant, qui passe, derrière une vitre, et colore les heures sans présager de celles qui suivront.

Sans présager de celles qui suivront – c’est le plus dur à retenir, c’est la phrase du poème que l’on doit apprendre par cœur et sur laquelle, à chaque fois, de manière prédictible, on achoppe.

J’essaye de profiter de la lumière à défaut du soleil, j’essaye de ne pas en concevoir de frustration. Mais le soulagement qui me prend lorsque le temps vire à la tempête, de la joie presque, m’indique que je n’y arrive pas toujours. Le soleil mouchète les murs blancs des cellules mortes qui dérivent dans mon œil ; aux pixels morts s’en ajoutent parfois des scintillants, lorsque la luminosité est trop forte. J’aime le soleil un peu trop passionnément ; je lui en veux de ne pas être là, puis d’y être, exigeant que nous y soyons aussi. J’ai toujours l’impression de manquer quelque chose lorsqu’il fait beau et que je ne suis pas dehors. Cela me fait aimer, apassionnément, les jours gris, les jours de luminosité égale où l’on dispose entre l’aube et le crépuscule d’un temps qu’on peut répartir à notre guise, sans que les variations lumineuses viennent nous avertir du temps qui file comme le tic-tac d’une horloge dans une pièce vide. Les jours gris me laissent tranquille. Les jours gris en ce moment me réjouissent, surtout venteux : c’est, sur le mode mineur, la joie du massacre. Saccagez tout puisque je n’y suis pas. Ce n’est même pas de la joie mauvaise, c’est de la joie, légère, je suis allégée, l’exigence s’est relâchée, je ne suis plus en train de rien gâcher.

Le bitume craquelé,
fleurs de cerisiers
– faille rose sous le vent

…

Ça va ?
Comment ça va aujourd’hui ?
Comment te sens-tu aujourd’hui ?
Est-ce que ça va mieux ?

s’enquérir de la météo des autres.

(Passion faire des tirets à la Rupi Kaur.)

…

Je prends soin de moi. Il n’y a personne d’autre pour le faire. Je suis à moi-même mon propre nouveau-né.

Je prends soin de moi et ça ne me fait pas toujours plaisir. En semaine, je renonce à accomplir quoi que ce soit. Pas de blog, pas de dessin, rien d’élaboré ou de continu, rien qui demande concentration ou persévérance. À reculons parfois, je fais mes deux leçons syndicales de Duolingo, pour garder la flamme, en perdant plus de points de vie que d’habitude (je suis en plein dans les nombres et les pronoms, ça n’aide pas) et mon yoga, devenu lui aussi un impératif catégorique. Je ne fais plus du yoga pour me sentir bien, ce qui me dispenserait d’en faire quand je me sens déjà bien : je fais mon yoga du jour, indépendamment de mon humeur, en espérant que ce shoot régulier d’endorphines la régule.

La préservation de mon humeur (de mon équilibre psychique ?) et la restauration de mon énergie me prennent l’essentiel de mon temps libre en semaine. Pour avoir tout de même l’impression d’avoir du temps à moi, du temps enfantin à passer plutôt qu’à employer, je regarde quelques épisodes d’une série. La première saison de The Good Place y est déjà passée. Je prends soin de moi et je me fais quand même plaisir.

Pareil en cuisine, le soin entre plaisir et souci : je cuisine pour oublier que je dois me faire à manger. Parfois ça fonctionne bien ; parfois, j’en ai marre de déplacer les récipients, les ustensiles et les aliments, de les mélanger et leur faire subir tout un tas d’action pour qu’ils ressemblent à autre chose – autre chose toujours plus désirable. Toujours (se) transformer, on n’aura jamais la paix. Tant mieux, peut-être : il est toujours trop tôt pour y reposer.

Le week-end, c’est autre chose. Je peux faire des choses, et je peux aussi n’en rien faire. Ce week-end de trois jours est une bénédiction.

…

Josie George, que son handicap a rendue maîtresse dans l’art de rester chez soi, a écrit un petit guide fort bienvenu. Elle y rappelle notamment l’importance de jouer, y compris pour les adultes – une activité qui n’ait pas d’autre but qu’elle-même. Je me suis demandé ce que ça pourrait être pour moi. Le jeu a surgi dans des séquences de danse improvisées : pas de l’improvisation genre recherche de matériau chorégraphique, hein, de l’impro type je danse seule en culotte chez moi, pas épilée, sans musique. Ça me prend sans crier gare, entre deux activités, et ça ne ressemble à rien parce que ça ressemble à tout : extraits d’exo de ballet remixés, cakewalk intempestif, swing swag, accents forsythiens, moves à la Akram Khan revisité (personne n’est pas pour vérifier), danse de Saint-Gui 100% Orangina et autres mouvements random dictés par l’envie et rythmé par mon (manque de) souffle, sans musique, Cunningham meet @personalpractice. Dance magazine mettait sur la bonne piste : “But what if you could connect back with the 7-year-old- who just wanted to move?”

Cela fait partie de ces moments de joie brute, parce qu’il y en a, parfois tellement que ça déborde en enthousiasme pour rien, pour reprendre une cuillerée de crème de marron, poster une bêtise sur Twitter, répondre à une amie sur Whatsapp et relancer un épisode, juste un dernier après je vais me coucher. Il y a des moments où j’oublie que je suis confinée parce qu’il y a déjà trop à vivre ici et maintenant.

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Coller les mains en prière m’a semblé incongru lors des premiers cours de yoga que j’ai pris, comme une parodie de spiritualité. Je me sentais un peu ridicule, une impie qui copie ses voisins à l’église où elle s’est retrouvée par un concours de circonstance, pas à son aise, certaine d’être remarquée comme imposteuse et qui se tient à carreaux, doigts bien droits bien collés bien serrés. Sur ses vidéos, j’ai remarqué qu’Adrienne colle ses mains en gardant les doigts écartés. J’ai essayé, et tout de suite la position s’est coulée dans une gestuelle connue, une gestuelle propre à l’enfance, quand je collais ma paume à celle d’un adulte, doigts écarquillés de voir toutes les phalanges qu’il me restait à grandir. J’ai adoré la sensation retrouvée et depuis, je ne fais plus semblant de prier, je fais la taille des mains avec moi-même. Et les pouces collés à la poitrine prennent la mesure des battements, invitant à calmer le jeu et tout apaiser par la respiration.

Depuis l’apnée

Jo. s’interrompt et regarde la feuille posée à côté d’elle pour retrouver le nom de la pause de yoga qu’elle m’explique par Skype. Des a partout, peu importent les consonnes qui s’intercalent entre, je fourche déjà une fois sur deux lorsqu’il est question du coranoconaroconnard de, je me concentre, coronaviruscoro comme dans couronne ou corollaire. Autant vous dire qu’un nom indien à rallonge, on n’y est pas.

Je n’y suis pas vraiment non plus, impatiente, excédée par mon corps qui a faim et refuse de se relaxer parce que c’est l’heure de déjeuner, il veut manger et, mécontent que sa demande soit ignorée pendant une demie-heure supplémentaire, tire à lui la couverture, l’attention, l’énergie. Ce ne sont pas des images de bons petits plats, des visions culinaires heureuses ou même des pensées qui dérivent, non. C’est une tension continue, comme s’il y avait danger à ne pas manger, à poursuivre une privation qui doit s’enraciner dans une temporalité n’ayant rien à voir avec les quatre heures d’intervalles entre le petit et le grand déjeuner. Quand j’ai faim, je n’ai pas envie de manger, j’ai des envies de massacre. Heureusement que la caméra ne fonctionne pas, finalement, que Jo. ne me voit pas. On entend déjà bien assez que je suis irascible.

Dès que j’ai mangé, ça va mieux. Je voudrais effacer la séance de yoga, la refaire maintenant à satiété.

La première semaine, j’ai été hystérique. Je n’aime pas le terme, mais c’était de cet ordre-là, tout mon être comme une voix high pitched, high-strung, une ligne à haute tension. J’étais enthousiaste au possible sur une broutille et, l’instant d’après, la broutille-barrage cédait, et l’angoisse sans objet déferlait. Larmes, nerfs, tout ce qui fait crise. Et puis comme si de rien n’était. Rebelote.

Ce n’était beau ni à voir ni à vivre.

J’ai fini par comprendre qu’il fallait se laisser traverser. C’est comme une chute au ski : si on reste souple sur les genoux et qu’on ne se crispe pas, il y a moins de risque de blessure.

Je me suis laissée traverser. Plusieurs fois.

La deuxième semaine, j’étais vidée. Le plus gros de la nervosité éclusée, j’étais anormalement calme, un calme d’après la tempête. J’ai voulu croire à l’apaisement, mais il s’est mis à pleurer, lui aussi, silencieusement, face à l’écran du télétravail. Tout semblait devoir durer toujours.

La joie qui se retire comme la mer autour du mont Saint-Michel : je n’y suis jamais allée, mais j’ai toujours cette image qui me vient, quand la vie se dévitalise, perd en couleur – la mer qui se retire autour du mont Saint-Michel. Je sais, intellectuellement, que la marée est un flux, mais quand la joie est à marée basse, tout semble devoir durer toujours.

J’aurais voulu me sédimenter, dans la posture de l’enfant, devenir un galet, un fœtus fossilisé en galet, lourd et lisse et agréable dans la main, qu’on posera sur l’étagère de retour de vacances en oubliant la chaleur qu’il dégageait dans notre main sur la page où on l’a ramassé.

J’aurais voulu me minéraliser, devenir un gros rocher : être à soi-même sa propre caverne où hiberner. Ne plus sortir ni de soi ni du lit. Fixer l’écran sans travailler, être allongée après la nuit, respirer seulement à n’en plus finir. Mais il faut se doucher, travailler, enchaîner ce qui est devant être fait. Je me suis douchée, j’ai travaillé, j’ai fait ce qu’il fallait faire : pas grand-chose, à vrai dire.

J’aurais voulu que tout s’arrête, sans savoir quoi, au juste, car tout ou presque s’est déjà arrêté. J’avais le repli que je souhaitais intérieurement, et ça continuait trop encore, j’aurais voulu arrêter de travailler, poser des congés et me laisser exister, comme un gros rocher, un galet au milieu du salon.

Il n’y a plus d’espoir, le sale espoir…

Il paraît que lorsqu’on ne peut ni combattre une menace ni la fuir, notre corps est biologiquement programmé pour “faire le mort” – c’est notre meilleure chance de survie.

(Au cas où vous vous demanderiez d’où vient la fatigue qui s’empare de vous à ne rien faire.)

…

Je me suis mis à passer étrangement le temps, comme un caillou à moitié émergé autour duquel la rivière fraye. Une résistance intouchée.

La troisième semaine, l’énergie a commencé a reflué doucement. J’ai essayé de lui faire de la place, de la ménager, de l’entretenir, comme un feu de cheminée ou un levain (j’ai découvert comment naissent les levains… et renoncé à peu près aussitôt à engendrer un Moloch qu’il faudrait nourrir). La répétition des jours à fait affleurer une routine que j’ai essayé de peaufiner une fois remarquée : le douche est passée du matin au soir, de manière à démarrer la journée in media res, avec la lumière déjà levée, petit-déjeuner, lit replié en canapé, préparation du déjeuner, pause goûter, yoga, douche, dîner, Duolingo, Whatsapp (qui, de toute la journée, s’est peu à peu résorbé autour de quelques sessions dédiées).

Le temps ainsi réordonné, employé, a repris quelque chose de son chaos premier – un galop. Il s’est remis à fuir. Je me suis mis à créer des brèches dans le temps de télétravail et à les colmater aussitôt avec une lessive à lancer, un chien tête en bas vite fait, une lessive à étendre, une recette pour parer au repas du soir. Je ne sais pas où les gens trouvent le temps de s’ennuyer. Ce que j’ai envie de faire déborde toujours le temps dont je dispose une fois l’intendance évacuée – voire procrastinée.

J’avais lu quelque part que pour les pensionnaires de maison de retraite, le temps devient infiniment long et infiniment rapide : rien ne se passe de spécial qui fasse passer les heures, elles s’enquillent les unes dans les autres, et bientôt rien ne vient distinguer une journée d’une autre, elles se superposent, s’annulent les unes les autres comme des termes négatifs multipliés, et les semaines, les mois sont passés sans crier gare. Il y a quelque chose de cet ordre au quotidien calfeutré. Je me raccroche aux jours inscrits sur ma plaquette de pilule, que je ne rattrape plus le cœur battant, le soir, en rallumant la lumière, pour vérifier que je n’ai pas oublié de la prendre au petit-déjeuner. Il n’y a plus aucun risque.

Cinq semaines sans toucher un seul être vivant, pas même un chat. Pas de sexe, bien sûr, pas de câlins, pas de hug, pas de bise, pas de poignée de main que je déteste, moite-poite, pas de doigts effleurés par-dessus le pain en rendant la monnaie. Je ne me pensais pas spécialement tactile ; je n’y avais pas pensé en me confinant seule – c’était la chose la plus raisonnable à faire. Je crois que la pensée a surgi en même temps que la première vague de panique : 5 semaines sans toucher un seul être vivant.

Un matin, en me retournant à la recherche d’un supplément sommeil, ma main tout juste sortie de sous la couette s’est posée sur l’épaule opposée, plus fraîche : pendant une seconde, j’ai eu l’impression d’être touchée par quelqu’un d’autre, c’était délicieux.

Il y a quelques nuits, j’ai rêvé qu’un homme avec qui je marchais dans la rue passait le bras derrière moi et posait sa main sur ma hanche : le comble de la volupté.

J’aurais pensé qu’à vivre dans un espace réduit, l’esprit prendrait le pas sur le corps, que celui-ci se trouverait oblitéré, dépassé pour un ailleurs mental par la lecture, le dessin… C’est le contraire qui s’est produit : le corps a pris le pas, a mis l’esprit au pas. Mon studio est devenu comme une cage thoracique géante, une caisse de résonance où le moindre besoin physique se fait entendre avec davantage de clarté. Manger à sa faim, à son heure, à sa légèreté ; dormir et ne se lever qu’après avoir somnolé jusqu’à l’éveil ; bouger, marcher, s’étirer… Ces dernières années, je ne cesse de le redécouvrir avec étonnement – cette fois-ci, seulement, avec plus d’acuité. Je sais bien pourtant qu’il ne faut pas que je tire sur la corde de la faim ou du sommeil ; je sais qu’il vaut mieux pour mon entourage que je ne manque pas mon cours de danse hebdomadaire. Je sais que tout cela influe. Mais en ce moment, cela ne fait pas qu’influer, influencer, comme un facteur à la marge : mon équilibre psychique est directement indexé sur mon bien-être physique. Je me shoote aux endorphines. La séance de yoga pour tester, pour changer, pour ne pas se démuscler, est en train de devenir la clé de voûte de mes journées. Si je m’étire, si je fais respirer mon corps, ça tient, ça passe, ça va.

Open the chest, open the heart, répète régulièrement Adrienne sur ma tablette, et je sens que ça s’étire, se dé-rouille ; mon buste gagne en mobilité, et il y a un peu plus de place pour respirer. A peine plus, mais ça ménage un jour, et quand je vois celui qui filtre le matin sous les rideaux occultants que j’ai pourtant scotchés aux murs la veille au soir, je me suis dit que ça va peut-être suffire, ça va s’aérer.

La respiration, le souffle, il y a un truc qui m’attend juste là, une curiosité qui s’est éveillée.

…

Avec Melendili, on ne se téléphone pas, on ne se Skype pas, on s’écrit un peu en DM de toutes nos applis, mais surtout : on s’envoie des messages vocaux par Whatsapp. Un SMS vocal qu’on écoute quand on veut, auquel on répond selon sa propre temporalité. Qu’on peut réécouter. Je réécoute parfois les siens, toujours les miens. C’est comme sur les vidéos de danse : si je suis sur scène, j’ai un mal fou à me lâcher des yeux. Parce qu’on est entraîné via le miroir du studio à traquer ses défauts, oui. Mais pas que : on se voit comme nous voient les autres, détaché de notre intériorité. Et ce n’est pas un selfie qu’on aurait manigancé : c’est ce que nous sommes et qui nous échappe – ce par quoi on s’échappe, et qu’on n’a de cesse de rattraper, le regard captif comme un chaton concentré pour mettre la patte sur la plumette rouge qu’on affole devant lui.

Je réécoute les messages vocaux que j’envoie, ma voix sans le retour vibratoire qui pour moi la caractérise. Elle est assez désagréable. Mais je m’y fais, à ce désagrément, je l’oublie facilement. Ce qui me choque alors c’est, non pas la rapidité de mon débit (je le sais, on me l’a toujours répété : qu’est-ce que tu parles vite !… y’a pas le feu au lac… articule… j’en rien compris… moins vite… ) ; c’est la concaténation irrégulière des syllabes. Ça se bouscule de part et d’autres d’hésitations à n’en plus finir ; ça reprend en mitraille pour compenser le temps perdu, et anticipe le faux pas suivant. Il me faudrait du yoga pour la voix, pour étirer toutes les syllabes-vertèbres de la phrase, et faire que l’air passe, que le blanc typographique soit préservé.

…

Le samedi soir, je regarde The Voice d’une oreille distraite. Le jury, les candidats, tous n’ont qu’un mot à la bouche : l’émotion. L’émotion, ça ne veut rien dire. Mais parfois ça touche. Parfois aussi ça ne touche pas du tout, mais bizarrement, ça touche celui d’à côté, c’est tombé sur lui, ça vous a raté. J’aime bien alors quand un membre du jury parvient à évoquer précisément ce que ça a atteint ou réveillé en lui, quand il se met à raconter un fragment personnel de sa vie. Ce n’est pas souvent, il faut bien avouer. Souvent, le jury dit qu’il y avait de l’émotion, je vous en mets 500 grammes et 2 minutes 30, ça m’a touché, et hop coulé, on enchaîne sur le candidat suivant. A force d’être touché, tout le monde se touche et luit comme l’entrejambe de Victor Noir au Père-Lachaise. C’est le showbiz qui veut ça. Comme l’émotion n’est pas prédictible, la production fait tout pour la susciter de manière artificielle, en la déportant de la voix sur la personne : ce sont des montages héroï-comiques sur les difficiles épreuves traversées par les candidats, à 2000 km de leur famille, enfermés dans l’échec à 19 ans, perclus de doute… on en rirait tant ils sont comme nous tous.

L’émotion, c’est la larme qu’on verse. Quand on se voit en train de verser sa larme, le kitsch a déjà pris le pas sur l’émotion. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Kundera. Dans son montage, The Voice est sans contexte kitsch. Mais c’est comme Grey’s Anatomy, mon péché télévisuel favori, le mercredi soir cette fois : cela me rappelle l’importance de l’émotion, de trouver une voix qui fait vibrer, plusieurs voix, la sienne aussi. S’il y a un talent que je n’ai pas et que je ne risque pas de jamais acquérir, c’est bien le chant. Mais ces temps-ci, j’aurais presque envie de prendre des cours de chant. Pas pour apprendre à chanter, juste pour apprendre à poser ma voix et à la moduler, ajuster la hauteur, le débit. Ou pas même des cours de chant (ayons pitié pour l’éventuel professeur) : un cours de diction. C’est Klari qui me met sur la voie, après une séance Skype de pilates, où nous continuons à discuter allongées sur nos tapis face caméra. On a parlé de tant de choses après ça, de perceptions, de sensibilités artistiques… cela m’a ravigotée, à l’aube de cette troisième semaine désormais sur le point de finir. J’ai… repris mon souffle ?

…

Rétrospectivement, les trois semaines passées me font l’effet des premières longueurs à la piscine (que je n’ai pas pourtant pas fréquentée depuis quelques années) : très vite, c’est la panique de manquer d’air, je précipite le mouvement pour revenir plus vite à la surface, m’épuise inutilement et respire à contretemps. Une fois que j’ai repris ma respiration accrochée au bord et que j’y retourne, mon corps peu à peu se résigne à cet apport rationné – mais suffisant – en oxygène. Si je persévère, la résignation se dissipe, j’oublie le décompte des longueurs et la nage devient elle-même respiration, sans début ni fin.

Je sais qu’on dirait un slogan eat, pray, love, mais :
lutte, résignation, acceptation.

Je commence à reconnaître le passage de la deuxième à la troisième.

Je me doute que je vais encore boire la tasse dans les semaines à venir, mais j’espère que je sortirai du confinement comme de la piscine : (dé)fatiguée, mais sereine.

Bulles de BD, 2020 #2

Un homme se prend la tête dans les mains devant son ordinateur : "Même les messages positifs sont flippants !"

Ce n’est pas toi que j’attendais, de Fabien Toulmé

La rencontre d’un père avec sa petite fille autiste, après l’absence d’amour inné, la perception de l’anormalité comme laideur, la peur d’avoir hérité d’un fardeau à vie… C’est beau parce que le désespoir initial des parents n’est pas éludé – on le surmonte avec eux, pour découvrir autre chose.

La Boucherie, Autopsie d’une histoire d’amour, de Bastien Vivès

Ce n’est pas une histoire d’amour singulière mais générique que Bastien Vivès décortique sous nos yeux. Des vignettes relativement larges, qui vibrent de couleurs crayonnées comme Dans mes yeux, dessinent des instants de vie, de mort amoureuse, lente, aux raisons souterraines, supposées, dérobées dans des sanglots eux-même escamotés. De petites silhouettes métaphoriques à la Marion Fayolle s’immiscent dans ce récit en décomposition – à la décomposition duquel elles participent : ces petites silhouettes anonymes, qui pourraient représenter les personnages mais ne coïncident jamais entièrement avec eux (la couleur des cheveux sert d’indice dans cette distanciation), perturbent la cohérence narrative, explicitant, disséquant les pans qu’elles occultent. On ne comprend pas trop, mais on sent, confusément, qu’il y a là quelque chose – quelque chose d’incarné (le crayonné chatoyant) malgré l’absence de contexte. Et pourtant, le goût de l’amertume se confond avec une impression persistante d’inachevé.

Forté, de Manon Heugel et Kim Consigny (et Anne-Sophie Dumeige pour les couleurs)

Forté trace le parcours musical et initiatique d’une concertiste issue des favelas – sans violons, mais avec piano. Et un trait qui a la grâce tremblotante d’un Sempé. J’ai en outre beaucoup aimé retrouver les salles de concert ou d’opéra que je fréquente ; je crois que je n’avais encore jamais vue la Philharmonie dessinée.

Philharmonie, vue extérieure
Philharmonie, la grande salle
Théâtre des Champs-Elysées, vue extérieure
Théâtre des CHamps-Elysées, vue intérieure
Ces couleurs, ces couleurs… j’adore l’éclairage suggéré, et je ne comprends toujours pas que la personne qui colorise un album ne soit pas citée comme auteur, au même titre que le dessin et le scénario.

Ici, de Richard McGuire

Chroniquette dédiée… ici.

Ici, autrefois et maintenant

Ici, de Richard McGuire

Unité de lieu, kaléidoscope d’époques et d’action : il ne se passe rien dans le séjour que Richard McGuire redessine inlassablement au fil des pages, avec sa fenêtre à gauche, sa cheminée à droite ; il ne se passe rien que le temps. On le voit à la décoration des lieux, à ses habitants, aux objets qu’on déplace, aux silhouettes qui changent de taille ou d’apparence. Au début, on essaye de se repérer : chaque page est datée – puis chaque cadre, à mesure que des fenêtres s’ouvrent sur le passé, au beau milieu du salon.

Un chat passe, oui, mais en 1999 dans le salon de 1957.
Twister, ce jeu intemporel (1971, 1966, 2005).

On rapproche les dates, on calcule à la louche, on essaye de deviner si les vieillards d’ici sont les enfants qu’on aperçoit à présent ou si les propriétaires ont seulement changé. On comprend peu à peu qu’il ne sert à rien de trop se concentrer, et on abandonne, on s’abandonne lorsque les bonds dans le temps se mettent à compter en milliers d’années ; soudain le séjour disparaît dans un marécage préhistorique : c’est autre chose qui se joue là. Même si on referme le livre en se demandant quoi au juste : un vertige face au temps (cela ne prend pas vraiment pour moi après Alpha) ? la tristesse de se dire que nous ne sommes rien ? l’amusement d’en profiter pour s’amuser ?

Saut de biche (chassée quelques pages avant en 1623) au-dessus des chaises musicales en place pour un anniversaire (1993) – les sauts dans le temps ne manquent pas d’humour.
Ici ont eu lieu de nombreuses disputes – éclatement narratif. Des insultes de toutes les époques.
Tous les cadres sont ici de la même année – et on note la place de la cheminée.

Ce roman graphique est plus qu’un truc narratif ; sa lecture muette est une expérience : quelque chose se joue, on le sent, on cherche, on se laisse fasciner par des bribes de vie… et en même temps, il manque quelque chose, quelque chose de l’ordre d’une histoire incarnée. Peut-être n’ai-je pas réussi à accrocher vraiment aux dessins et à ses techniques multiples qui, comme les bonds dans le temps, déroutent : c’est voulu, j’imagine, mais régulièrement, je n’ai pas réussi à intégrer l’image. C’est par exemple une silhouette crayonnée, vibrante, qui ne colle pas au décor quasi vectoriel, celui-ci rejetant celle-là comme un corps étranger, passager… Je me suis trouvée, lectrice, comme cette silhouette, éjectée de l’histoire, de toute histoire incarnée, les pages tournées les unes après les autres : pourquoi déjà ? Et pourtant, déjà, on est allé jusqu’au bout.