La passion selon Mathilde

Après être passivement restée regarder ce que regardait le boyfriend pour faire passer l’après-midi de canicule, j’ai un éclair de lucidité : je peux choisir ce qui défile sur mon écran. Dont acte : le dernier documentaire sur Mathilde Froustey, La Passion selon Mathilde, disponible sur France.tv.

À force d’interview, de podcasts, d’Instagram et de balletomanie, l’étoile est un peu devenue un personnage de série, quelqu’un dont on suit la vie et pas seulement la carrière (de l’Opéra de Paris au San Francisco Ballet, avec retour en France au ballet de Bordeaux, pour les non-balletomanes qui traîneraient par ici). Je sais donc sans l’avoir cherché que son père est maire de Vieux-Boucau, que son fils s’appelle Claude, comme sa grand-mère à elle, ou encore que le père de l’enfant est un chef étoilé au bras tatoué. Bref, je connais l’héroïne et les personnages secondaires, aussi bien que l’on peut méconnaître toute relation para-sociale et, visionnant ce documentaire, j’interprète, devine et vis avec Mathilde, ce personnage public dérivé de Mathilde Froustey.

…

Je tique une première fois quand elle se rassure sur son choix de quitter San Francisco pour Bordeaux, où elle se blesse sitôt arrivée, en se rappelant qu’ainsi son fils va grandir auprès de ses grands-parents et de son arrière-grand-mère. Des grands-parents peuvent être aussi important qu’un père, mais il est étrange que ce dernier, resté en Californie, soit alors omis — il ne reviendra que plus tard, dans une autre équation, qui met en balance sa carrière à elle et sa carrière à lui. Elle aurait aimé se dire qu’elle danse déjà depuis vingt ans, que son fils est plus important et que trois ans ne changent plus grand-chose, qu’elle peut s’arrêter, mais le conditionnel passé. Justement, trois ans seulement, faire que chaque moment compte.

Plus tard, on la voit de retour au Palais Garnier, de retour ou en visite, faudrait-il dire, car elle n’y danse pas, traverse le plateau en tenue de ville et talons après avoir demandé aux techniciens en train de bosser si ça ne les dérangeait pas. Caméra proche, le conditionnel passé refait surface. C’est ici qu’elle aurait aimé réussir. Elle parle des concours de promotion qui la rendaient malade à l’avance et dépressive après, de l’absurdité de danser Kitri le lendemain alors que les filles promues, elle, étaient dans le corps de ballet. On pourrait penser que l’accès aux rôles compte davantage que la reconnaissance, mais c’est précisément là que ça blesse, l’absence de reconnaissance, d’appartenance — le groupe lui manque, même si elle en a souffert (parce que ?). À cet instant, ses dix ans de carrière d’étoile aux États-Unis ne comptent plus, ne peuvent à eux seuls panser la blessure de ne pas avoir été acceptée, reconnue, chez soi, d’avoir dû bâtir un chez elle dans un endroit qui ne l’était pas.

Retour au bercail, retour à l’enfance et à la vulnérabilité : quand elle était jeune, elle regardait les danseuses de quarante ans en se disant qu’elles étaient cuites et aujourd’hui qu’elle les atteint, ces quarante ans, elle craint de n’avoir pas changé d’avis, est-ce que c’est ce qu’elle est ? Il y a du deuil à faire, celui qui vient ravivant celui du passé, compensé mais pas pansé. Soirées de gala, premières, mécénat, organisation d’événements artistiques, mariage avec un chef étoilé… la réussite glamour s’annule dans l’ici et maintenant, l’ici et naguère. Ce n’est peut-être pas tant son fils qui avait besoin de sa famille qu’elle — et c’est tout aussi valable, vouloir être entourée des siens. Est-ce totalement un hasard si cette femme (plus femme que je ne le serai jamais, et pas seulement parce qu’elle est mère) m’a toujours fait en même temps l’impression d’être une enfant ? L’arrogance de l’enfance d’abord, son égocentrisme admirable et agaçant, et maintenant, sa vulnérabilité.


Ce n’est que dans la nuit suivante, réveillée par les protestations du chat, que le lien se fait soudain avec la blessure du genou : les ligaments croisés avaient assourdis la résonance chère aux psy du je et du nous.


Des choses qui ne se disent pas et qui jouent peut-être : est-elle partie du San Francisco Ballet de son plein gré ? Danser dans le premier ballet d’une triple bill pour être à huit heures et demie auprès de son fils semble une excellente manière d’équilibrer vie professionnelle et vie de famille, mais je ne suis pas certaine qu’à terme cela plaise beaucoup dans le milieu de la danse… De mémoire de podcast, il me semble qu’on lui reprochait déjà un certain désinvestissement lors de son parcours de PMA.


Vers la fin du documentaire, quelque chose de la majesté d’autres étoiles, d’anciennes étoiles, se téléscope à la vision que j’avais d’elle — une majesté à la Elisabeth Platel. Les âges se confondent dans son visage quand elle raisonne ses regrets (partir, c’était mieux pour sa santé mentale) et plus encore quand, en expliquant le concept de vœu à son fils, elle se retrouve à dire qu’elle a déjà tout, pour son fils et peut-être pour elle, alors que les regrets la traversent manifestement, lui font un visage de femme méditerranéenne, tout à la fois splendide et vieux de mille ans.

…

Même elle… si même elle a de tels regrets, de telles blessures (et je ne parle pas de ses ligaments croisés ou de ses pieds concassés)… je serais bien avisée de faire le deuil de cette vie de danseuse que je n’ai jamais eue, de cesser d’y attacher une valeur diminuée… On est peut-être bien mieux à apprécier au mieux ce que l’on aime faire, que l’on fait à notre mesure.

Je repense à cette réflexion d’Héloïse Bourdon, sûrement déformée par ma mémoire, qu’elle avait un jour cessé de se focaliser sur une nomination qui ne venait pas, qui la limitait, et avait retrouvé du plaisir, une plus grande liberté à jouer les rôles qu’on lui confiait. Et ce sont des mots, mais c’était aussi perceptible quand on la voyait en scène. Qui faut-il être pour atteindre cette sagesse sans résignation ?

Et je me revois avec mes élèves adultes, à distance du quasi-burn-out et du complet cancer, la joie qu’il peut y avoir à inventer ce qui est déjà là. Tout est déjà là, mais que de détours et de sourire vieux de mille ans pour y parvenir — si tant est qu’on parvienne jamais à s’y maintenir. Là est-il jamais ici ?

…

Mathilde à la barre devant des fenêtres où l'on aperçoit une plage, la mer et un tractopelle
Avant le screenshot, je n’avais pas vu le tractopelle, l’image comme le corps en chantiers.

Parenthèse technique : ses gestes si libres et déliés ne le seraient-ils pas notamment en raison de ses bras sont souvent en arrière de la seconde ? (Le dos et le centre qu’il faut pour maintenir cela…)

Resilient Man

Resilient Man est un documentaire suivant Steven McRae, danseur étoile au Royal Ballet, après sa rupture du tendon d’Achille. Il est visible sur Arte.tv jusqu’au 30 août.

Tout le documentaire respire en vase clos. Il n’y a pas d’altérité, pas de question venue d’un interviewer — à la place, des discussions mises en scène comme si elles étaient captées in situ, où l’ascenseur n’est à peu près jamais renvoyé :  on ne saura rien sur la carrière de cet autre danseur, rien sur sa femme elle aussi danseuse, ex-danseuse, ah si ça déborde quand elle revient sur sa carrière, ses sourires d’excuse presque alors qu’on comprend en filigrane qu’elle a anticipé la fin de sa vie de danseuse pour avoir une vie de famille, ce qui compte pour lui semble ne pas compter quand c’est elle. Il la remercie, évidemment, sans elle jamais il n’aurait — mais c’est en public, comme pour faire valoir sa femme, il l’a bien choisie quand même.

Blessé, le danseur étoile se sent inutile, comme un quatrième enfant pour sa femme ; on soupçonne que la blessure ne fait qu’exacerber un trait déjà là. Tout reste très auto-centré. La douleur fait ça, c’est normal, en quelque sorte. Mais le documentaire ne fait rien pour en sortir, au contraire le redouble par l’hagiographie. Ces plans de lui, archi musclé et perdu sous la douche, les larmes métaphoriques…  Les moments de vulnérabilité sont rares en deçà de leur mise en scène.

Lorsque la caméra filme le danseur partageant un post sur les réseaux sociaux, elle ne nous montre pas les coulisses, double seulement le masque de la représentation. Le danseur a beau faire partie du Royal Ballet (londonien) et la réalisation du documentaire être française, il y a quelque chose de très américain dans toute cette mise en scène, dans l’immense verre de vin que les époux tiennent à la main en tête-à-tête sur leur canapé, dans la manière de se renvoyer les fleurs…

Ce que ce danseur fait est admirable, bien sûr, demande beaucoup de force, de résilience et tutti quanti, mais, ça me frappe, c’est aussi une négation de tout ce qu’il aura à affronter ensuite, par quoi d’autres autour de lui sont déjà passés et dont on ne saura rien… L’acceptation, le deuil, la manière dont on est contraint à réinventer la suite si on veut qu’il y en ait une… La manière dont la danseur s’arc-boute sur la technique, à vouloir toujours faire double là où il fait simple et triple là où il fait double, est compréhensible, personne ne veut faire l’expérience de se sentir diminué, mais dit aussi quelque chose de sa conception artistique (de son manque de ?). Évidemment que la technique maitrisée, superlative, donne un sentiment de liberté intense, évidemment qu’on veut continuer à se sentir grisé de sa propre puissance… mais la recherche de la justesse à travers la vulnérabilité, ça… Le dépassement constant de soi, de persévérance pour progresser, finit par être négation de toute faiblesse, vieillissement — santé même. Il y a quelque chose d’un Peter Pan capricieux qui ne veut pas vieillir, certes, mais même mûrir — que rien ne change surtout, que tout reste figé dans un mouvement parfait, la fuite parfaite… Pas certaine que l’athlète n’oblitère pas l’artiste.


Pour contrebalancer mon ressenti, vous pouvez lire cette interview de Steven McRae à propos du documentaire dans Pointe Magazine. Il y parle notamment de son désir de mettre en lumière le travail du staff médical et plus largement des équipes du Royal Ballet.

La Belle épineuse

Représentation du samedi 23 novembre
Toutes les photos sont de Stéphane Bellocq
et sont tirées d’autres représentations

La compagnie Illicite Bayonne passait au Colisée avec La Belle au bois dormant de son chorégraphe attitré, Fábio Lopez. Ce dernier nous avait fait travailler en atelier un court extrait de la variation du prince, et j’étais curieuse de voir ce que l’ensemble donnerait.

Danseuse en grand écart, bras derrière elle, avec de la tension dans les doigts

On peut déjà saluer l’entreprise de reprendre un grand ballet du répertoire en langage néo-classique avec en tout et pour tout onze danseurs, corps de ballet et solistes inclus. Curieusement, d’ailleurs, ce sont les scènes d’ensemble les plus réussies. Avec seulement quatre couples de danseurs, parfois moins, la scène est pleinement occupée, ça virevolte, ondule, torsade et pique de partout. La quenouille sur laquelle se pique Aurore dans la tradition devient ici un motif stylistique, repris dans des mouvements de mains — de doigts, même ! — très précis, qui donnent vraiment du piquant à l’ensemble. C’est particulièrement visible chez Carabosse, il est vrai interprétée par le chorégraphe (voir le mouvement dansé par le corps qui l’a forgé est toujours révélateur). La gestuelle, très expressive (expressionniste ?), me plaît beaucoup, comme me plaît celle de Thierry Malandain, dont Fábio Lopez a été le danseur. La filiation est là, il y a de ça, en plus nevrosé-torturé.

Vue s'ensemble de la scène avec le décor composé s'arcades et les danseurs en tenue blanche unisexe, avec des mouvements de bras caractéristiques du chorégraphe
La tension dans les doigts semble caractéristique de ce chorégraphe et évoque bien ici les ronces du conte, comme l’ont souligné Les Balletonautes.

Autant le chorégraphe s’est approprié les ensembles, autant je comprends moins son (absence de) parti-pris pour Aurore, à la partition très classique, dans ce que le terme peut avoir de plus rigide.  « Celle qui dansait Aurore interprétait moins que les autres, » déplore le boyfriend. Et pour cause, elle n’avait pas grand chose à se mettre sous le chausson. Je suis assez d’accord avec une ancienne camarade, « on dirait une variation scolaire de fin d’année ». Les pas d’école s’enchaînent sans relief, comme si le passage sur pointes avait fait perdre sa gestuelle personnelle au chorégraphe (hormis la fée et Aurore, tous les rôles sont dansés en demi-pointes). J’ai pourtant du mal à croire qu’il ne s’agisse pas d’un choix, fut-il maladroit. Ce contraste malheureux serait-il là pour vider la princesse de sa substance, et transférer le centre de gravité du ballet vers le prince ? Aurore fait sa princesse en paillettes, pointes et tutu, l’archétype est planté, on peut l’évacuer et se concentrer sur le prince… dont on ne sait pas trop s’il s’agit de Florimond ou d’un « prince des ténèbres » à la généalogie plus trouble.

La feuille de salle, rédigée avec les pieds, explique en effet avoir introduit un nouveau personnage, fils de Carabosse : « Le ballet de Tchaïkovsly crée un merveilleux monde musical pour Carabosse dans le Prologue mais les thèmes apparaissent à peine à nouveau dans le ballet et donc le grand personnage Carabosse est mis de côté. Sans aller trop loin, je crois que nous avons essayé de résoudre ce problème narratif avec l’introduction d’un nouveau personnage, son fils, un Prince des ténèbres. » On aurait donc un prince pris entre un amour pur(ement abstrait) pour Aurore et l’influence de sa maléfique maman, laquelle endosse les habits de la marâtre en « ensorcelant » son fils pour que ce soit lui qui présente à Aurore l’épine sur laquelle elle se pique (épine pénis ?).

Gros plan sur la main de la princesse au bout de l'épine qui prolonge le doigt du prince. Le cadrage fait penser à la fresque de Michel Ange où le doigt de dieu s'approche de celui d'Adam (c'est bien eux ?)

Dans ce scénario, Aurore n’a pas plus de consistance que la Dulcinée de Don Quichotte ; elle n’est là que pour aider le prince à régler son complexe d’Œdipe et tuer le père — enfin la mère, interprétée par un homme (chez Perrault, c’est une ogresse qui veut dévorer sa belle-fille et ses enfants). Le prince tue Carabosse, le bien triomphe sur le mal, (l’homosexualité est refoulée ?) ils se marièrent et vécurent moyennement heureux.

Carabosse interprétée par un homme dans une robe à grosses fleurs avec un col encombrant

Je ne suis pas bien sûre de tout ça, j’avoue, j’ai fait mon max pour essayer de retrouver du sens, mais sur le moment, l’intrigue n’est pas aisée à suivre, même en connaissant l’histoire et la version Petipa du ballet. Je n’ose pas imaginer quand on n’a pas cette dernière en tête et qu’on se demande ce que fait Aurore à danser en somnambule un bandeau noir sur les yeux. Quand on connait, en revanche, ce déplacement narratif de l’adage à la rose est assez savoureux… même s’il est aussi un peu sadique, parce que les équilibres sont suffisamment difficiles pour qu’on n’y ajoute pas la gêne d’un bandeau (la danseuse pourtant solide galère un peu, la pauvre). Et symboliquement gênant, maintenant que j’y repense… normalement ce passage intervient au premier acte quand Aurore, tout à fait éveillée, rencontre ses prétendants ; de le transposer après qu’elle s’est piquée et faire se succéder les partenaires alors qu’endormie, elle n’a pas son mot à dire prend symboliquement des allures de viol collectif. Le Beau au bois dormant aurait-il eu besoin de renfort ? Bref, arrêtons là les frais interprétatifs, ça devient glauque alors qu’on n’y pense pas tant que les danseurs font vivre le conte.

Aurore avec un bandeau sur les yeux, en équilibre attitude et ses partenaires

Une dernière chose m’a interpellée, moins par rapport au ballet en lui-même, qu’à mes attentes inconscientes de spectatrice : le choix des solistes, plus petits et costauds que le reste de la compagnie, soit le contrepied des physiques de prince et de princesse. Le simple fait que cela fasse bizarre montre que c’est nécessaire ; on doit pouvoir voir un Prince pas bien grand et une Aurore robuste sans se dire qu’elle est « moins gracieuse » (déjà, gracieuse, je déteste ce terme qui habille d’élégance tous nos préjugés). Mais il y a encore du boulot, vu les réflexions entendues à la sortie… et mes propres pensées-réflexes, que j’ai du rejeter, alors même que j’avais déjà en mémoire un modèle similaire, mon ancienne prof de danse, qui participait avec nous aux spectacles, possédant à peu près les mêmes proportions et une manière similaire de danser (avec des accélérations et suspensions très nettes, qui rendent la danse très vivante).

Pour une critique plus éclairée, allez lire Les Balletonautes

rearray(Forsythe, Inger)

Soirée William Forsythe & Johan Inger ou Mayerling ? D’un côté une triple bill facile à suivre, avec une pièce que j’avais trouvée sympathique, de l’autre une découverte exigeant d’étudier un minimum le livret avant de venir. J’ai fantasmé un hypothétique week-end à Londres pour découvrir Mayerling dansé par le Royal Ballet… et choisir le plaisir facile. Je n’avais pas mis les pieds à l’Opéra depuis une éternité.

Blake Works I est fidèle au souvenir que j’en avais : les chansons m’indiffèrent trop pour que la pièce m’exalte, mais c’est indéniablement plaisant. J’ai quand même un peu regretté les interprètes de la création : ils s’éclataient sur scène, c’était jouissif à voir, quand cette seconde génération a l’enthousiasme un poil trop… déférent ? On dirait qu’ils dansent du Balanchine, me suis-je dit à un moment, et j’ai cristallisé là-dessus, c’était ça, comme du Balanchine, sans comprendre de suite ce que je mettais là-dessous. Comme un truc moderne d’il y a un certain temps ? Comme la pièce d’un maître dont on n’a pas tout à fait la culture ? Comme une vieille conne, j’ai pensé que ça swinguait plus avant, à la création ; Caroline Osmont, Marion Gauthier de Charnacé ou François Alu dansaient avec des accents d’autres danses plus urbaines. La battle de ballet à laquelle on assistait (dans I Hope my Life ? Waves know shores ?) est devenue un passage parodique qui fait rire la salle ; la gentille provoc’ n’est plus crédible.

La pièce reste un formidable terreau pour observer tous ces danseurs que je n’avais encore jamais vu en vrai. Comme souvent, les vidéos sont trompeuses : je peine à identifier Shale Wagman, qui me semblait pourtant si superlatif, et ne suis pas loin de me laisser surprendre par Inès McIntosh, moins marmoréenne que je l’imaginais. Bleuenn Battistoni quant à elle a quelque chose que j’aimerais découvrir ailleurs, son impassible cage thoracique enserrée dans la taille empire d’une robe de Juliette ou dans le corset d’un tutu plateau. Au final, la véritable révélation de ce ballet, pour moi, a été Naïs Duboscq — si je ne me suis pas trompée dans mes recoupements, entre feuille de distribution et photos sur Instagram. Sa façon de danser, qui pour le coup swinguait, m’a marquée sans que je retienne ses traits (j’ai seulement gardé des proportions, une tête un peu plus grosse, un chignon banane très haut, qui m’évoquent je ne sais trop pourquoi l’Amérique des diners).

Et Hugo Vigliottti virevoltant <3

Un doute soudain : est-ce que la couleur des costumes pourrait être un clin d’œil à Serenade ?

…

Après l’entracte, la vie mène à une Impasse chorégraphiée par Johan Inger — une belle omission dans ma culture chorégraphique. Cette dernière n’est pas encore totalement à la masse puisque la gestuelle et la scénographie me font rapidement penser à Sol León et Paul Lightfoot, chorégraphes phares du Nederlands Dans Theater où Johan Inger a passé plus de dix ans. J’ai grand plaisir à voir danser Ida Viikikonski, Andrea Sarri (qui me fait penser à l’amoureux de JoPrincesse, c’est fou !) et Laurène Lévy, même si je suis rapidement happée par une danseuse que je ne connaissais pas, Lucie Devignes, je crois. Là encore, le coup de cœur vient sans préméditation.

Puis c’est le coup au cœur à la toute dernière occurrence de la maison en néon ; cet élément du décor est remplacé à plusieurs reprises par une version un peu moins grande, comme si on passait de la grande famille de l’enfance à une petite famille qu’on commence à trois. La dernière réplique est si petite que, plantée en avant-scène alors que le rideau continue sa lente descente inexorable, la maison est devenue… une stèle. L’évidence me prend par surprise, ça me prend quelque part à l’intérieur de moi, je suis suspendue à ce que je vois comme à des lèvres qui dispenseraient une sagesse si simple que je l’ai toujours omise, là juste devant moi, j’attends de voir, j’ai déjà compris, je vais comprendre, je bois l’absence de paroles, ce que peut l’art. J’en oublie ce qui précède de peut-être plus convenu, le grand cirque et chambardement du monde sous la forme de personnages dépareillés (femme enceinte, reine, clown, circassienne en habits de lumière…) qui s’agitent et joutent. J’en retiens la tendresse de certains pas de trois et les ensembles entraînant, joyeuse smala qu’on n’arrive jamais à faire passer à table — même sur la photo, où j’ai l’impression d’entendre Laurène Lévy crier. À table ! Avant que nos corps soient froids.

Photo de @scenelibre publiée sur le compte Instagram de @laurenelevy

…

Avant ces primi et secondi piatti de choix, il y avait Rearray, un trio d’une vingtaine de minutes que les balletomanes m’avaient fait anticiper comme un aperitivo sans grand intérêt — l’équivalent d’une ouverture qui fait sas de transition avec l’extérieur avant une soirée symphonique composée d’un concerto et d’une symphonie.  C’est pourtant la pièce qui m’a fait la plus forte impression. Comme si, littéralement, elle imprimait en moi des images, des mouvements. Au moyen de flashs d’obscurité. La première fois que le noir se fait de manière totalement imprévue, en plein milieu d’un mouvement, je ressens comme un fort regret de ne pas avoir bien capté ce qui se passait. C’était quoi, cette dernière image ? de quels mouvements était-elle la somme ? la troncature ? Réitéré, le procédé se met à fonctionner comme révélateur, m’obligeant à mieux observer — dans la crainte de la prochaine interruption, dans l’espoir aussi d’un fondu au noir qui non seulement ne serait pas le dernier, mais rouvrirait le regard, comme un obturateur qui se ferme brièvement pour le nettoyage automatique de la lentille.

La lumière n’est pas coupée d’un coup, mais ce n’est pas non plus un fondu au noir. On a un dixième de seconde avant que, on sait que c’est le dernier mouvement que l’on voit, et déjà on ne voit plus, on ne sait plus ce qu’on a vu ou cru voir. Ou on l’a si bien vu qu’on en a été ébloui, l’image a oblitéré le mouvement duquel elle émanait. Flash d’obscurité, prescience de la perte. De ce qui précède, qui échappe à la mémoire. De ce qui est, peut-être, en train d’être dansé dans le noir. De ce qui aurait pu être, sans interruption. Quand la lumière se rallume, les danseurs ont continué, imperturbables, ou sont passés à complètement autre chose. Je goûte la facétie de certaines ellipses (la lumière se rallume sur un danseur assis comme si de rien n’était, comme s’il n’était pas en train de se démener à la précédente seconde de lumière  — ou en coulisses), mais c’est vraiment le rapport à la mémoire et au désir de retenir qui me saisit.

Quand on croit retenir un mouvement, on n’en a souvent que des instantanés photographiques, instants-clés entre lesquels on extrapole un mouvement rêvé. On n’y peut rien, c’est ainsi que fonctionne notre mémoire, plus photo- que cinémato-graphique. Et pourtant, quand on croit retenir une image, il y a de fortes chances pour qu’il s’agisse d’une reconstitution, compilation de plusieurs photographies qui n’a jamais existé. D’une façon ou d’une autre, le mouvement échappe, impossible de le retenir, on ne peut que s’en laisser traverser, se laisser impressionner. Le rappel est difficile pour moi qui voudrais toujours tout retenir — à la fois mémoriser et garder. Étudiante, je passais un temps infini au-dessus de mes notes de philosophie ou d’histoire, à patiner dans l’enchaînement des faits ou des arguments parce que j’avais la sensation d’oublier ce qui précédait au moment d’enchaîner ; j’aurais voulu penser en même temps la cause et la conséquence, et face à cette impossibilité structurelle, j’étais obligée de revenir au début et de reprendre encore et encore, jusqu’à la litanie et sa vaine conjuration face à la peur de sauter dans le vide d’un maillon logique ou temporel à un autre.

Qu’ai-je retenu ? Beaucoup et bien peu. Les coudes élastiques de Loup Marcault-Derouard, qu’on verrait bien danser du McGregor aussi. L’aplomb tranquille de Roxane Stojanov, qui n’a pas l’air défrisée de reprendre un rôle créé pour Sylvie Guillem — elle a raison, femme danseuse soliste, elle est à sa place. Cet instant de pas de deux qui en cristallise tant d’autres, quand Roxane Stojanov prend appui sur Takeru Coste pour un grand développé à la seconde et qu’il ou elle rétracte ses appuis, l’équilibre poursuivi jusqu’à ce que la lumière à son tour se retire, comme une main ou une épaule. Tout est là, je me dit sur le moment. Mais quoi ? La disparition, la suspension, peut-être, qui la précède. Je prends conscience que c’est la même chose avec la vitesse, dont je regrette parfois l’omniprésence en vieillissant : elle me vole et dévoile tout à la fois mon butin de spectatrice. Comme l’obscurité, la vitesse dérobe, et comme elle, elle souligne. L’équilibre au sein du déséquilibre. La suspension d’une spirale, dans un tour en torsion soudain ralenti. Le lâcher-prise dans la maîtrise, signature de cette virtuosité décontractée. Et Roxane Stojanov, l’air de rien en T-shirt à col rond et collants noirs, superbe.

…

ballet triple_bill[3];
rearray() 
{ 
     triple_bill[0] = "Blake Works";
     triple_bill[1] = "Impasse";
     triple_bill[2] = "Rearray";
}

/* Oui, je n'appelle pas la fonction, elle ne renvoie rien ; je ne vais pas réviser des trucs oubliés depuis 10 ans pour la blague. */

En l’absence de ronds de jambe

Le cours se dissout dans les souvenirs de notre formatrice et se transforme en récit de son enfance et sa carrière à Cuba. Elle nous raconte les lieux incroyables dans lesquels ils jouaient, les maisons de riches familles ayant fui la dictature communiste, des milliardaires nous dit-elle sans qu’on sache dans quelle monnaie elle compte, qui avaient tout laissé comme ça, les meubles, les bibliothèques pleines… L’une de ces maisons était une réplique d’Autant en emporte le vent. Ils jouaient là-dedans, et sur les terrains de golf, improvisaient au bord de la rivière avec les étudiants musiciens — elle mime un violoncelle —, dansaient sur les toits de l’école nationale d’art.

Il est question de bâtiments-boyaux, qui vus du dessus représentent l’anatomie des intestins. Je ne saisis pas bien s’il s’agit d’architecture réelle ou rêvée parce qu’elle nous raconte la construction d’un bâtiment qui n’aurait pas abouti, trop proche de la rivière, sur des terres inondables, mais il est question d’un studio où l’on prend la barre sur une coursive en hauteur avant de descendre pour le milieu, et ça me semble plus futuriste que les prisons panoptiques retournées à l’état de ruines.

Elle habitait trop loin pour retourner chez elle le week-end, alors elle restait là, à La Havane, avec d’autres élèves venus de toutes les régions de l’île, danseurs, musiciens, peintres… c’était une école d’art, pas une école de danse ou de musique. Tout était gratuit, on leur préparait le petit-déjeuner, tout était payé, jusqu’aux pinces qu’elle avait dans les cheveux — elle cherche une pince plate autour de son chignon banane comme si c’était une preuve, regardez. Mais à la moindre bêtise, c’était dehors — ses mains se rencontrent et l’une part loin, prend la porte, avant que les deux se lèvent : c’était comme ça. Il y en avait dix, trente qui attendaient de prendre sa place. C’était comme à l’Opéra, mais en moins guindé, moins contraint, pas de révérence à chaque adulte croisé, tous artistes mêlés.

Elle a vécu des choses incroyables, elle a eu de la chance et elle l’a payé cher, aussi. Ou pas cher, elle se reprend, elle préfère voir les choses positives, mais elle a payé son refus de devenir jeune communiste. On le lui a proposé comme un honneur, elle était la meilleure de son groupe, et face à des gens alignés comme un tribunal de l’Inquisition (comme dans Le Nom de la rose, mais non, je ne l’ai pas vu) elle a dit non, non merci. La suite, j’ai du mal à comprendre : elle n’a pas voulu trahir, tous les autres, ceux qui sont rentrés aux jeunesses communistes ont trahi par la suite, elle ne voulait pas risquer par une bêtise de les trahir, qu’on puisse à travers elle reprocher quelque chose au régime. Je ne saisis pas si c’est un positionnement étrange ou une ligne de défense pour continuer à lire des livres qui provoquent des attention chuchotés quand elle en parle, et à rencontrer tous les artistes qui passent à sa portée. Elle refuse de se laisser formater par quiconque. Puis il y a ce mirador du haut duquel un jeune homme s’est jeté ; sa lettre d’adieu révélait qu’il était homosexuel. Elle a la main au cœur, à la gorge, les yeux au mirador en racontant ça.

On lui a fait payer son refus des jeunesses communistes. Envoyée dans une compagnie de second rang alors qu’Alicia Alonso l’avait pressentie depuis deux ans pour intégrer la compagnie, elle retourne se plaindre, au ministère ou je ne sais où, elle est plus maligne, elle intrigue, promet que si elle n’intègre pas la compagnie nationale, elle arrête la danse. Son interlocuteur s’offusque, que la meilleure de son groupe arrête la danse, cela ne se peut, il appelle, intrigue (tout est intrigue alors), se débrouille pour lui faire intégrer la compagnie nationale. À chaque tournée à l’étranger par la suite, elle est suivie, surveillée — d’autant qu’elle fréquente des étrangers et que son mari travaille à l’Université : quand on pense, on est toujours suspect de penser autrement. Cette surveillance lui donne encore des frissons dans le dos ; c’était comme le KGB. Comme les Soviétiques, ils craignaient des défections, mais elle ne l’a jamais fait, on sent qu’elle y met un point d’honneur, à cette loyauté ambivalente, elle n’a jamais trahi. Même lorsque, repérée par le maître de ballet de Béjart, contrat dûment signé, on lui interdit de le rejoindre. D’autres la consolent, elle se console en se le rappelant : à Bruxelles, elle n’aurait dansé que du Béjart, là elle dansait tout, le Lac, Giselle, Béjart, tout, elle a tout dansé.

Comment cette femme s’est-elle retrouvée à Roubaix ?