Journal de septembre 2/2

Lundi 18 septembre

Vous êtes raide ! s’exclame le médecin en m’examinant. Voilà quelque chose que je n’ai pas l’habitude d’entendre.
Je suis de retour avec la radio : en plus des disques abimés, il y a de l’arthrose et des vertèbres biseautées en bec de perroquet.
Super, j’ai le dos en bouillie. Il me corrige, ce n’est pas ça un dos en bouillie. Manifestement, c’est plutôt le sien. Il va quand même falloir faire une croix sur une certaine manière de danser, de ce que je comprends.
Je ne vais pas vous mentir, vous allez morfler, qu’il dit quand je lui demande ce que ça implique pour la danse.
Et : il va falloir utiliser plus votre cerveau que votre corps.
Il me parle aussi de vieux rusés, roublés, d’autres manières de. Le boyfriend me parlera d’adaptation. Il va falloir t’adapter. Ça mange quoi, les perroquets ?

Pour le moment, je vais avoir de l’X-prime à leur donner. Je ne sais pas si c’est ma voix qui lutte pour ne pas se briser ou le compte-rendu du radiologue qui donne du crédit à ma douleur, mais j’ai enfin le droit à des anti-douleurs. Ça fait un mois que je suis censée soulager ce lumbago au Doliprane (la Lamaline, il avait refusé de m’en prescrire et m’avait regardée comme une junkie quand je lui avais dit que mon généraliste parisien m’avait prescrit ça, que c’était efficace et que je le supportais bien).
Ça épuise, la douleur. Je ne vous le fais pas dire.

Je n’en mène pas large en arrivant dans la cour de l’ancienne usine où sont nichés les studios de danse. Deux camarades sont sur les escaliers en béton, et É. vient à ma rencontre avec un gros hug.

Sur l’arthrose, Google dit : dégénérative, 40 ans, kiné, assouplir. (On sait tous qu’il ne faut pas le faire, et on le fait tous.)

Le soir, au téléphone, Mum cherche toutes les causes possibles et imaginables : serait-ce l’héritage familial ? Ma grand-mère a eu sa première crise d’arthrose à 40 ans. Ou ma croissance rapide à une époque où je dansais dix heures par semaine ? Si ça a conduit à une légère incurvation du tibia ou de la fibula, je ne sais plus, ça a donc pu avoir une incidence sur les os.

Elle cherche à comprendre, comprendre, comprendre, s’en veut et boucle. Je m’aperçois au bout d’un certain temps que c’est elle qui boucle plus que moi, que ça ne m’aide pas, ni elle, et je coupe court. Comme pour l’épisode des mitaines à Décathlon en début de mois, j’ai l’impression de me voir de l’extérieur, d’observer avec du recul des schémas de pensée communs.

C’est peut-être là le seul bien que m’a apporté l’affaire avec mon ex : avoir admis que, parfois, on peut faire sans comprendre, qu’il vaut mieux cesser les conjonctures sur le passé et se projeter sur des hypothèses de vie future. Ici : comment faire pour que ça n’empire pas, minimiser, faire avec.

Mum pourtant m’aide à couper court à cette idée que peut-être je n’aurais pas dû faire cette formation, que j’aurais pu danser encore 10 ans tranquillement en amateur. Elle me rassure en me racontant ce récit horrible d’une mère qui a refusé que son fils fasse de l’équitation par peur d’une chute, et qui est mort adolescent dans un accident de scooter. Et : on se décide toujours à un instant t avec ce qu’on a. Et : on peut voir les choses à l’inverse, être prof de danse me permettra de rester dans le studio même si je ne peux plus vraiment y danser. Ce n’est peut-être pas une bonne idée niveau frustration, j’ai les larmes au bord de la voix en disant ça. Me faut juste le temps que. Me faire à l’idée. Mais si ça se trouve, je suis passée de justesse, c’était le bon (dernier) moment.

Et le boyfriend de renchérir : même en fauteuil roulant, tu serais encore danseuse. Ça fait partie de toi. Ça fait partie de moi. (Je n’ai pas envie que cette partie disparaisse.) Je pensais en avoir encore pour dix, quinze ans tranquille, avant de me poser ce genre de question.

…

Mardi 19 septembre

Réveil à 6h30, de douleur, après 6h de sommeil.

Les effets du Tramadol arrivent par bouffées, comme un soupir chaud qui se diffuserait dans tout le corps (ou comme les endorphines d’un orgasme, maintenant que j’y pense). La fente des yeux se rétrécit presque mécaniquement, et il faut passer par-dessus cet espace de brouillard sensoriel pour projeter son attention vers le monde extérieur — un cours qu’on essaye de suivre, par exemple.

Je dois lutter contre le sommeil et la molécule m’empêche d’y céder. Impossible de bénéficier de l’avantage de l’inconvénient, et d’utiliser la somnolence pour sombrer dans un sommeil réparateur : la conscience suit la bouffée de détente, elle sombre avec elle… mais remonte également avec elle, si bien que je crois m’endormir et me retrouve quelques minutes plus tard à nouveau suspendue sur la crête du sommeil.

Le Tramadol engourdit la perception de la douleur… et les autres. Les fourmis dans les jambes comme la vivacité intellectuelle. Tout fonctionne au ralenti, je suis ramollie du bulbe. C’est assez agaçant quand on est habitué à ce que ça fuse et qu’on se retrouve à faire le tour des synapses en leur demandant de bien vouloir échanger leurs informations, vous deux, là-bas au fond, connectez-vous, bordel, mais le calme est impressionnant : les pensées ne circulent pas assez vite pour pouvoir boucler et émettre leur cri de gyrophare ; je suis dans l’incapacité physique d’éprouver de l’anxiété. Cette altération chimique me conforte dans l’idée que la forme de la pensée épouse la nature de la douleur, et pas seulement son intensité. En attendant un retour à la normale, j’alterne les (dé)plaisirs : la douleur qui disparaît ou l’acuité intellectuelle qui revient.

__________

L’école a mis en place un coaching psy de groupe. J’assiste à la deuxième séance en visio : nous sommes deux. Pour l’effet de groupe, c’est raté ; j’ai davantage l’impression de tenir la chandelle dans un échange qui appelle une relation thérapeutique duelle. Pour autant, malgré la sensation d’être de trop, d’épier même, c’est fascinant de voir se dessiner l’énigme d’une personnalité, de ressaisir des traits connus dans un schéma familial qui se devine, et les éclaire de nouvelles ombres. La fragilité, la justesse qui s’en dégage, la force de l’intimité à ce moment-là… Après ça, tout paraît un peu faux et fade, superficiel.

J’ai l’impression d’être shootée à la vulnérabilité, de me nourrir de la blessure comme d’autres de sang ; qu’il y a un élan de prédation voyeuriste que je dois masquer, au même titre qu’une éventuelle distraction, si fréquente en visio. De fait, je vérifie fréquemment mon expression faciale dans la vignette à l’écran, et compose une neutralité fantasmée, en gommant autant que faire se peut les grimaces de surprise, d’ennui ou de compassion catastrophée. La coach, quant à elle, a régulièrement l’air soucieux, comme si ses sourcils souffraient d’une empathie hypertrophiée. À la fin de la séance, elle me remercie pour mon écoute, qui pour elle dit quelque chose et lui donne l’impression de déjà mieux me connaître. Cela me surprend, la découverte de l’autre au travers de son écoute muette, je n’y avais pas pensé.

Ma camarade a manifestement trouvé un certain apaisement — et moi de même, comme absorbé(e). Je comprends mieux mon ostéo-psy qui exerce encore passé l’âge de la retraite, alors qu’elle souffre d’une spondylarthrite ankylosante : la douleur d’autrui constitue un divertissement pascalien d’autant plus efficace (invisible) qu’on tente de participer à son soulagement.

__________

Longue visio avec boyfriend. Je partage mes découvertes sur les expériences perceptives engendrées par le Tradamol, qu’il ne connait que trop bien, et on cause mécanismes mentaux, drogues, cerveau cotonneux ou sous 20 000 volts. Je commence à comprendre le concept de drogue récréative en tant qu’expérience perceptive (mais suis bien trop control freak pour que cela m’attire). On cause aussi shoot de vulnérabilité et carence affective, avec lui qui n’est pas là et qui est là toujours, là devant derrière son écran. Gratitude-amour-sexitude quand il se met à chanter dans un sourire réjoui une musique qu’il a retrouvée après qu’elle lui a trotté anonyme dans la tête.

…

Mercredi 20 septembre

Observation d’un cours d’enfants, qui en sont à leur troisième année de danse classique : beaucoup d’autonomie et pas beaucoup de musique — de danse, même ?  Ils traversent cinq exos à tout casser pendant le cours, ça me semble tellement peu. J’ai l’impression qu’il s’agit davantage d’apprendre des choses à travers la danse (mémoriser, comprendre le mouvement, s’entraîner en autonomie, gérer son espace par rapport aux autres…) que d’apprendre à danser. J’imaginais que les compétences découlaient implicitement de l’apprentissage de la danse, pas que celui-ci n’était qu’un prétexte.

________

Improbable goûter à la Wilderie avec une A. de passage à Lille. Je suis explosée de fatigue, mais ça m’aère la ceinture lombaire. Une brioche fourrée à la glace au yaourt artisanale et au coulis de framboise se trouve devant moi et A. se trouve quelque part derrière un milkshake quand je lui demande si elle n’a pas pensé à s’installer en Pologne, dont elle revient tout juste. Sa réponse m’apprend que c’est la question qui, à chaque fois qu’elle est posée, comme un juron, nécessiterait de mettre un billet au pot commun de son psy. Pas de doute, c’est un goûter de trentenaires. Polysémie du hummm, entre délicieux et désolée.

…

Jeudi 21 septembre

J’ai accepté une séance d’ostéo avec mon généraliste en me disant qu’on n’était jamais à l’abri d’une bonne surprise et surtout, que si ses propres manipulations échouaient et la douleur continuaient, il lui semblerait plus acceptable de me prescrire une IRM pour qu’on connaisse vraiment l’état du bousin.

Il fait dans l’efficacité plus que dans la douceur, dirons-nous avec litote. Je fais de même quand il me demande de serrer mes genoux autour de son avant-bras. Il retire son bras, surpris, dessine un rapide rond du poignet et se repositionne pour reprendre la manipulation : vous avez de la force ! Vous venez de demander à une danseuse classique de serrer de toutes ses forces ses adducteurs…

Après des manipulations musclées, il se lance dans un massage pour relaxer les muscles… et je hurle littéralement de douleur quand il arrive au  niveau de la jonction dorsales-lombaires, me mets à pleurer. Je ne pensais pas que vous aviez aussi mal, qu’il me dit. Ça va, en ce moment ? Je lui réponds que pas vraiment, puisque ça fait un mois que j’ai mal en continu et que je suis handicapée dans ma formation. Mais à part le dos, c’est tout ? Mais mec, c’est largement suffisant pour me ruiner le moral.

Cette fois l’ordonnance est tellement longue que je la tends au pharmacien en disant que je viens faire un hold-up.

…Vendredi 22 septembre

Miracle, la manipulation a fonctionné, le dos est débloqué. La douleur a reflué, je revis.

________

L’enseignante très rêche quand elle donne la classe cesse de l’être lorsqu’elle endosse le rôle de formatrice. C’est décidément curieux, ces changements d’attitude en changeant de casquette. Comme l’intervenant du stage de rentrée, bon pédagogue lorsqu’il fait cours, à la limite du tyrannique quand il redevient chorégraphe.

________

J’ai maintenu le rendez-vous de suivi que j’avais pris avec mon ostéo-psy, le besoin de la seconde casquette commençait à se faire sentir. Tout en me manipulant doucement le crâne (l’ostéopathie crânienne est le seul truc qui avait réussi à me faire dormir quand j’étais petite et que ma mère commençait à hésiter à me jeter par la fenêtre tellement elle n’en pouvait plus), elle m’a fait explorer ce qui s’est joué émotionnellement quand je me suis bloquée et depuis la rentrée. Conclusion en gros-grossier : je me casse, il faudrait le dire plutôt que le faire ; partir plutôt que s’abîmer. Et au besoin, avoir un mal de dos diplomatique — aka simuler si ça peut éviter de souffrir. Là, c’est de la science-fiction pour moi, la bonne élève de service. Justement, je dois cesser d’être bonne élève : je ne perdrai pas ma place même si je perds mon rang (première dans la fratrie ou en classe, je n’avais jamais fait le rapprochement). À la fin, tout semble tomber sous le sens à sa place ; cela m’a fait un bien énorme, un apaisement assez incroyable.

________

Le boyfriend est dans le train qui arrive, moi au bout du quai. Un couple devant moi se retrouve, s’étreint, plein de tendresse : bientôt à moi, à nous ! Mais pas vraiment. Le boyfriend n’a pas d’ostéo-psy, lui, plus de parent, peu d’amis géographiquement proches, et son anxiété sa fatigue se déversent à côté de moi sous forme d’agacement.

Le restaurant que j’avais repéré a davantage l’air d’un bar une fois sur place, je nous fais errer dans les rues pavées. Certains supporters de rugby sont déjà presque saoûls.

C’est une fois attablés dans un restaurant thaï que l’on se retrouve, avec d’inattendues confidences familiales perclues de culpabilité au-dessus d’un tigre qui pleure. J’ai pris un curry de légumes mijotés, chaud, réconfortant, exactement ce qu’il me fallait… ou presque. Je n’avais pas anticipé que les épices étaient contre-indiquées avec les anti-douleurs qui décapent l’estomac. Les crampes me saisissent, vite rentrer, vite se réfugier chez moi, dans ses bras, chacun cherchant en l’autre un réconfort qu’il a du mal à se donner.

…

Samedi 23 septembre

Une journée à ne rien faire
— que se reposer et se retrouver. J’ai
dormi, somnolé, écouté ma fatigue, la musique nouvelle composée au synthé par mon acouphène, la vibration de ses ronflements de l’autre côté de la cloison,
poussé la porte pour voir s’il dormait encore (il dormait encore),
ignoré l’acouphène reprenant son sifflement sans modulation, le bruit des émissions télé, ma déception à ce qu’elles soient lancées,
câliné enfin, enlacé, embrassé  sa bouche, ses tempes, ses joues, son cou, son torse,
caressé sa peau, son T-shirt, ses cheveux, son visage, tout ce qui de son corps passait à la portée de ma main,
mis la moitié de la crème de roquefort à côté de la casserole, évadé plusieurs gnocchis,
digéré de ton mon long contre tout son long,
pleuré de soulagement quand j’ai cessé d’être seule dans mon corps, qu’il m’y a retrouvée, prenant la place de la douleur,
laissé le soleil quitter le rebord de la fenêtre,
cherché le souvenir de l’été sur la terrasse avant qu’il ne la quitte à son tour,
observé la toile d’araignée qui n’a pas bien suivi ses leçons de géométrie (ou qui a juste bu du café),
lu un poème, puis deux, trois,
éternué, touché ma tête (de bois) et les pieds de la table en bois (ou en contreplaqué),
lavé mes cheveux tête en bas pour la première fois depuis un mois,
coupé, émincé, touillé des oignons, des poivrons, des aubergines, des olives (les câpres étaient entières), servi la caponata à 21h passées,
avalé des pilules au cours du repas,
appris que mon restaurant roubaisien favori avait définitivement fermé (il servait le meilleur Welsh que j’ai mangé, cuisiné avec de la Guiness),
vu de loin, de derrière sa nuque, des armoires à glace se disputer un ballon ovale,
entendu ses explications sur mêlée, mulot, pool, touche, pénalité, essai, sa grand-mère irlandaise, ma tête sur l’oreiller, sa jambe entre les miennes, des prolongations avant d’entamer dans la nuit le jour suivant, lui qui vient me border de son corps

…

Dimanche 24 septembre

nuit hachée,
écriture, un peu, dans la chambre, la porte entrouverte
et lui toujours qui dort,
puis il est question de César dans mon salon — le boyfriend a le YouTube éclectique,
et nos corps se rechargent tant qu’ils peuvent peau à peau,
à peu près

___________

Seule, les samedis filent et les dimanches s’étirent. À deux, c’est l’inverse : le samedi est un jour plein, de sa promesse de lendemain partagé, et le dimanche se précipite vers le départ. Tôt pour le boyfriend qui préfère couper court, moi qui rallonge tant que je peux.

Son départ, c’est comme s’extirper de devant la cheminée après s’y être attardé. Pour ne pas sentir le froid, je pars en même temps que lui, dans la direction opposée, au parc Barbieux. Il fait un temps d’automne idéal : été indien. Je prends une glace au camion à glace, mais j’hésite avec une crêpe, signe que la saison avance. Le soleil est plus bas — plus beau et plus triste.

Une petite fille à vélo voudrait aller voir les chevals. Le père casquette à l’envers et sac Cabaïa répond que non, on n’ira pas voir les chevaux, et il poursuit stoïque tandis que la petite fille pédale et caprice avec obstination : elle veut aller au club. Je veux aller au club. Je veux aller au club. Y pique, le caprice. Il y a un parc et du vélo, c’est déjà bien, diront chacun des parents sans se concerter à quelques distances de là. J’essaye de me laisser distancier par les cris, les rattrape malgré moi. Sur un banc plus avant, la sœur le vit plutôt bien : elle hennit, c’est comme ça que font les poneys. Un poney avec un legging léopard assorti à celui de sa mère. Seule la taille du motif diffère, et c’est étrange, cet animal dont les taches rétrécissent en grandissant. Plus loin un autre enfant d’une autre famille ne veut pas aller au club, mais faire un rouler bouler. Ça me semble plus abordable.

Allongée seule sur un banc dans la lumière, la chaleur et les cimes qui conversent entre elles, je me relève. Tandis que je laisse vivre mon regard devant moi, repoussant le moment d’ouvrir le recueil de poèmes que j’ai emporté (mais ai-je envie de lire des poèmes quand la lumière en écrit tout autour de moi ?), un déambulateur se gare à côté de moi : ça ne vous dérange pas que je m’assois ? Non. On va faire la conversation. Non. Cette seconde occurence, je la pense mais ne la dit pas ; elle m’a eue. La vieille, que je laisserais bien sans son substantif de dame, a tôt fait de me parler des arabes, y’en a beaucoup à Roubaix, lui fait remarquer sa fille, et des Noirs, y’en a de plus en plus, mais y’en a partout, à Bruxelles aussi, elle me crispe, mais on est tous des êtres humains, encore heureux, et elle est étrangère elle aussi, polonaise, et le mari de sa fille, néerlandais. J’ai du mal à ne pas être polie, même avec une vieille (dame) assez probablement raciste. Je ne relance jamais la conversation, réponds du bout des lèvres du bout du banc, mais n’ose pas partir de suite, j’attends un peu. Et sans que j’ai rien demandé, j’en apprends plus sur sa prothèse de hanches, sa belle maison, ses aide-soignantes, les chamailleries de famille, le beau temps. À 17h46, j’estime qu’il est temps d’aller faire les courses pour préparer à dîner. Elle objecte que tout est fermé, mais je peux sans mentir répondre que le Carrefour City est ouvert. On a fait un début de rencontre, conclut-elle sur sa faim. On ne dira pas ça. J’abandonne mon banc si bien situé au soleil, dans le vallon qui coupe de la circulation, et tente de me laver dans la lumière de cette interaction.

Fatiguée, fiévreuse, tristounette.

…

Lundi 25 septembre

On analyse en cours les différentes écoles de danse classique au prisme des outils choréologiques, et c’est passionnant. Au lieu de s’en tenir à des intuitions mâtinées de clichés (le chic français, le lyrisme russe, la vivacité américaine…), on apprend à discerner ce que les corps mettent en valeur. Par exemple, l’école russe a tendance à dessiner largement dans l’espace, tandis les écoles françaises et danoises privilégient les lignes courbes et droites dessinées dans le corps (plus que dans l’espace par le corps). Le cercle décrit dans l’espace par le genou lors d’un petit développé pour présenter le bas de jambe ? D’un coup, c’est une danseuse russe que je vois surgir, ça me scie.

Cuisine, visio, relecture d’un devoir et il est déjà trop tard pour être raisonnable, pour respecter le descrendo des écrans vers le sommeil. Cette impression d’être submergée, que trop. Insomnie. Vers 2h30, je sursaute en entendant un moustique passer : tension en bas de la colonne vertébrale. Quatre heures plus tard, il est trop tôt pour se réveiller, mais la douleur me réveille. C’est le nerf, à nouveau.

…

Mardi 26 septembre

Le médecin en a manifestement assez de me voir dans son cabinet : je dois apprendre à gérer mon corps, vous n’êtes pas une victime.  Mi-coaching mi-ferme-ta-gueule. J’apprends qu’il a été militaire et boxeur, j’aurais préféré que ça n’explique rien. Il n’y a pas que dans la danse qu’on a un rapport tout pété à la douleur.

Les gens que je croise dans la rue en rentrant chez moi font preuve de davantage d’empathie ; me voyant pleurer, ils s’arrêtent pour savoir si ça va, et ça va aller, merci et désolée, c’est juste un nerf coincé. Je m’arrête plusieurs fois  et en repartant tire sur mon pantalon comme si ça pouvait moins solliciter les muscles. La manipulation a transformé la difficulté à marcher en véritable douleur.

M’allonger va calmer la douleur, je me dis, et ça la calme — un temps, jusqu’à ce que soudain ça se mette à hurler, mon corps me crie dessus, c’est fort à en pleurer. Je ne tiendrai pas longtemps comme ça, et je ne peux pas aller ne serait-ce qu’à la pharmacie au bout de la rue, le moindre mouvement décuple tout. Je pense à SOS médecin, cherche le numéro, et découvre que ce n’est pas national, mais régional, l’appel est payant. Ça me semble louche, mais je n’arrive pas à réfléchir, j’appelle ma mère. Elle trouve le même numéro et une autre ligne de conseil médical. La communication avec le conseil médical est mauvaise ; mon interlocutrice me demande de me déplacer. Justement, je ne peux pas, et raccroche en pleurant. SOS médecin est débordé et n’a pas de médecin à m’envoyer. Ils me souhaitent bon courage. Je ne vois plus quoi faire d’autre et appelle le 15. Les renvois se succèdent, et chaque échange se termine par la même formule, bon courage, mais cette fois-ci, on m’envoie quelqu’un.

Je me traîne littéralement au sol pour ouvrir la porte aux ambulanciers. Ils sont infiniment gentils, me posent des questions, m’aident à rassembler quelques affaires, la radio, mon sac, un sweat car il peut faire froid aux urgences. Prenez votre temps, ils me le répètent plein de fois. Lui ressemble au compagnon de JoPrincesse, elle à une Lea Seydoux qui ne ferait pas de cinéma. Ils m’encouragent à me relever, je me ferai moins mal seule, et en m’agrippant au chambranle de la porte, à mon propre étonnement, je me mets debout. Est-ce de me savoir prise en charge ? d’être certaine que, si je tombe sans pouvoir me relever, on pourra me rattraper ? Je me tiens partout où je peux pour diminuer le poids sur la jambe ; les rampes de chaque côté des escaliers me servent de béquille. En un rien de temps, je me tiens coi dans le brancard, culpabilisant de mobiliser tant pour si peu, puisque j’ai pu me lever et parcourir quelques mètres. Comme si c’était la panique de rester seule avec la douleur qui m’avait paralysée. La rue se referme à l’horizontale et en un rien de temps, tranquillement, les briques sont remplacées par les fenêtres sotixante-disardes de l’hôpital tout proche — il me semble prendre note de décorations en papier ou post-it, je ne sais plus, quelque chose comme ça derrière les fines rayures du pare-brise.

À l’admission, je baigne dans la fatigue et la camaraderie des ambulanciers. L’urgence aussi à ses échanges routiniers, ses plaisanteries et ses cafés nécessaires pour repartir. Ils m’oublient un peu et sont toujours gentils au-dessus de moi. On me demande à l’accueil ce que j’ai pris contre la douleur. Mon interlocutrice invisible semble surprise : de l’Xprime, c’est tout ? C’est tout ce que j’avais, en tous cas. Quand je passe au triage, l’ambulancier propose d’aller me chercher un fauteuil pour m’éviter de marcher ; l’infirmière le coupe dans son élan : une cruralgie ? Elle peut marcher. Elle peut marcher les quelques mètres qui la séparent des fauteuils de la salle d’attente, effectivement, comme elle aurait pu s’épargner de raviver la douleur. Elle attend, dans toutes les positions qu’on peut prendre sur une chaise, et devient une patiente. La douleur est telle que ça lui porte au haut-le-cœur. Elle a le réflexe de se lever pour chercher les toilettes, et se rassoit illico en se tenant au bord du mur. Une patiente qui a l’air davantage dans l’inquiétude que dans la souffrance se rend à l’accueil, et demande un seau ou un sac, il y a quelqu’un qui va vomir. Je suis quelqu’un qui va vomir. Elle revient avec un récipient en boîte à œuf recyclée en forme de haricot ou de rein, dans lequel les médecins des séries posent leurs instruments sanguinolents ; ils n’ont plus que ça. Je remercie et ne vomis pas, finalement, ingrate que je suis. La femme qui vient de s’installer en face de moi gémit en se tenant la tête ; elle aussi est dans la douleur plus que dans l’angoisse, gère quand même au téléphone un rendez-vous d’avocat à fixer ou reporter.

C’est finalement mon tour de consulter l’interne, très gentil, et rassurant après m’avoir demandé de pousser mon pied en chaussette contre ses mains en résistance et vérifié la similitude avec mon pied resté en basket : pas d’atteinte moteur. Il me demande ce qu’a fait ou prescrit mon généraliste et résume : il n’a pas pris en compte votre douleur, quoi. Voilà, c’est aussi simple que ça. Je le fais sourire quand j’explique que le Tramadol m’empêche de dormir, et quand il me demande ma profession. La reconversion comme prof de danse au moment où votre corps vous lâche, on a déjà fait mieux comme timing, mais ça se défend comme ironie tragique gaguesque de série B. Il conclut en réitérant son absence d’inquiétude sans pour autant évacuer la douleur : on va essayer de vous soulager. Je veux bien, oui, je remercie d’une petite voix.

On me fait asseoir et rouler dans un fauteuil jusqu’à une autre salle d’attente, où une infirmière finit par arriver avec des médicaments. L’un se verse sur un sucre, comme de l’absinthe. Il y a un second sucre parce que les gens trouvent ça amer souvent, mais ça me semble d’une fraîcheur incroyable. Avant ou après, je demande est-ce que vous pouvez me faire rouler jusqu’aux toilettes ? Me faire rouler, comme une pâte à pain ou un boulet ; la formulation me ravit dans l’anticipation de sa prononciation. Un petit cri m’échappe en me levant, on oublie vite la défaillance de son corps.

Je ne me souviens plus trop comment, je passe du fauteuil à un brancard. La douleur a un peu diminué, mais pas disparu. Si elle était à 7-8 en arrivant, parce que j’imagine que pires douleurs doivent exister, elle serait à présent à 5. La nouvelle interne qui a pris le relai s’en étonne : on m’a donné de fortes doses. J’ai droit à un bonus de décontractant musculaire, et à partir de là, ça commence à aller vraiment mieux, même si tendon, muscle ou nerf, ça s’agite tout seul sous ma peau, juste au-dessus du genou, ça palpite comme un muscle qui tressaute au coin de l’œil, et moire la peau. J’aurais bien filmé cette curiosité s’il n’y avait partout des affiches réitérant l’interdiction de filmer dans les hôpitaux, article légal à l’appui.

Il s’en passe des quarts et des heures, mais le temps cesse d’exister, lui aussi anesthésié par le Tramadol : il passe lentement quand la douleur accapare, s’éclipse quand le comatage prend le dessus. Seule la douleur donne la mesure. Je regarde longuement les dalles du plafond, la rainure dans un sens et pas dans l’autre. La sortie de secours, aussi, avec ses deux DEL, une dans le blanc du bonhomme, une dans le vert. Je ne cherche pas à me divertir en observant sciemment des détails, je laisse le monde exister autour de moi, se manifester dans ses détails insignifiants et s’oublier dans ses persistances parasites (le boyfriend au téléphone se rend compte bien avant moi d’un bip enfin arrêté).

On m’a garée à côté d’une vieille dame virulente qui traite tout le monde de fainéant et d’ordure. Elle crie à la négligence, mais refuse qu’on la soigne. Elle a bien vu les médecins, là, mettre de la poudre blanche dans les bouteilles d’eau, ils veulent tous nous empoisonner, ça tombe sous le sens. L’énergie qu’elle met à vitupérer est supérieure à celle dont disposent les plus fringants qui viennent de prendre leur garde. Ce n’est pas de sa faute si elle est comme ça, me glisse l’interne. Je me doute, je me doute, mais ne parviens pas vraiment à la plaindre. Parfois, ce n’est pas qu’elle se calme, mais elle s’enraye, on peut l’ignorer brièvement comme on passerait à côté d’un acteur qui répète son monologue. Un rien la ranime. De temps à autres un médecin l’asticote gentiment en passant (pour plaisanter, pour rester humain, se donner du courage en ce début de nuit de garde, ne pas l’abandonner à l’indifférence…) et je lui en veux un tout petit peu de remettre une pièce dans la machine. C’est amusant quelques minutes, puis triste, puis même plus ; coincé à côté, c’est juste un bruit parasite fatiguant. Au bout d’un moment, l’interne me fait rouler à la perpendiculaire de son couloir : vous serez plus au calme. Effectivement, la vitupération s’émousse de quelques décibels appréciables. Tant pis pour le courant d’air, j’ai mon sweat, merci monsieur l’ambulancier.

Par intermittence, je m’aperçois qu’est toujours là le vieux monsieur qui ne veut pas aller à l’hôpital et, quand on lui explique qu’il y est, veut rentrer, rentrer dîner. Il est suppliant. Il ne veut pas aller à l’hôpital.

De ma nouvelle place de parking, j’échange quelques mots avec une mère qui a manifestement l’habitude des lieux, elle cherche une infirmière pour enlever le cathéter de son fils adolescent, il n’y a plus que ça et ils pourront partir, mais elle ne trouve personne, d’habitude ce n’est pas comme ça, et c’est terrible qu’on puisse avoir des habitudes dans cet endroit sans y travailler. Sans même être majeur. La porte se referme, se rouvre. Ils finissent par avoir disparu. Plus tard, depuis une autre porte je crois, une petite fille explique qu’elle s’est fait mal en passant dans un tunnel rouge, comme si la couleur avait à voir avec la douleur.

On me laisse très gentiment comater en position allongée pendant que quelqu’un vient me chercher. Je n’ai même pas pensé à rentrer en taxi ; je n’ai jamais vu de taxi à Roubaix, et au moment où je suis sur le brancard, leur existence a complètement disparu du champ des possibles. C’est Mum qui vient me chercher à l’hôpital depuis Paris, vous avez de la chance que votre maman vienne de Paris, j’ai de la chance. Je l’attends trois heures sur le brancard — ou juste dix minutes après avoir eu l’ordonnance et les recommandations de l’interne : 5 jours de repos complet et surtout ne pas reprendre le sport avant d’avoir fait un gros travail pour me remuscler, de préférence avec un kiné. Vous n’avez pas de muscles. Quand même, au moins les jambes. Elle m’accorde les jambes, mais pas le dos, le buste, vous êtes trop fine. Mes muscles non examinés sont un peu vexés, mais se tiennent coi sous le sweat.

Je sors des urgences sur mes deux jambes, à tous petits pas précautionneux, craignant à chaque transfert de poids que la douleur resurgisse. Mais non, j’avance sonnée sur un nuage de jambes en coton.

Dîner de minuit surréaliste à base de Muscat et de fromage (à part le sucre médicamenteux, je n’ai rien avalé depuis le déjeuner). Quand l’appétit va…

__________

Rétrospectivement, j’en veux à mon généraliste de ne pas avoir pris ma douleur au sérieux. Non seulement j’aurais pu ne pas avoir si mal aussi longtemps, mais cela aurait évité que je coûte une fortune à la société en faisant déplacer une ambulance et en encombrant les urgences. On ne m’a fait aucun examen à l’hôpital, et les médicament que l’on m’a administrés sont des molécules que je prenais déjà — à des dosages sans commune mesure. Il aurait suffi d’augmenter drastiquement la posologie pour éviter cet épisode.

…

Mercredi 27 septembre

C’est le soulagement de la douleur. Pendant que Mum télétravaille, je comate sous Tramadol 100, vomis vite fait mes Dinosaurus. Dans la soirée, un nouveau symptôme me fait craindre des complications, et en fait non : à n’être plus couplé au même contexte que la veille, où je ne pouvais plus marcher, il n’a plus rien d’inquiétant, on peut en rigoler avec le médecin du 15 (les médecins hospitaliers sont vraiment formidables).

Mum m’a trouvé un miroir pour aller au-dessus de ma cheminée : grand, les bords supérieurs arrondis, le cadre un peu travaillé mais pas rococo, qui rappelle les moulures du plafond. Parfait à ceci près qu’il déforme sérieusement quand on s’éloigne : le tableau accroché sur le mur d’en face  reste un quadrilatère mais ne peut plus prétendre au parallélogramme. Parfait quand même.

…

Jeudi 28 septembre

Je passe la matinée dans mon lit à comparer des vidéos de variations classiques interprétées par des danseuses de différentes nationalités pour essayer de déterminer précisément les caractéristiques de chaque école dans chacun des extraits. C’est chouette et laborieux. Il me faut souvent faire des allers et retours sur des extraits de quinze secondes pour voir quoi que ce soit.

L’absence de douleur sans Tramadol me rend euphorique. Mum me trouve l’œil malicieux, prêt à dire et faire des conneries. Tu ne veux pas reprendre un demi-Tramadol ? plaisante-t-elle, faussement saoulée. Mais quand j’hésite à aller en cours juste pour écouter, elle ne plaisante plus : 5 jours de repos complet, on a dit. Elle serait prête à me ligoter. Passer à la médiathèque en revanche lui semble acceptable ; on se gare juste devant, j’ai réservé des ouvrages pour les retirer au comptoir, sans avoir à monter dans les étages.

Il était une fois 2 sur Disney+ : moins déjanté, plus poussif que le premier, même si la métaphore est bien filée sous les bons sentiments. Vaut surtout pour le duel des deux méchantes, quand la princesse de mère adoptive se transforme en… belle-mère.

…

Vendredi 29 septembre

Contrecoup de l’euphorie, la fatigue se déploie, petite déprime. Je concentre le peu de capacité d’attention que je trouve (il faut vraiment la soutenir, dans un effort quasi-architectural) pour rédiger la synthèse supplémentaire qu’une enseignante me demande malgré mon absence, à cause de mon absence, même, pour la rattraper — par anticipation, la synthèse devant être rendue avant le cours. Comme si mon absence physique était le seul obstacle à ma présence, que j’étais retenue quelque part en pleine forme. La présence d’esprit…

Effort et relâchement. Je lis je crois, regarde quelques épisodes de la saison 2 d’En thérapie.

Anna et le roi, sur Disney+ : mais, mais, c’est The King and I ! J’avais vu la comédie musicale au Châtelet, mais ignorais qu’il existait un film, avec Jodie Foster qui plus est ! On en visionne la moitié avant de tomber de fatigue.

…

Samedi 30 septembre

C’est la braderie à la médiathèque, l’Italie chez Picard. Dans l’épicerie d’à côté, Mum trouve un improbable miel à la coriandre. On ramène des pâtes surgelées, des livres et des CD avec leurs côtes à trois lettres, démagnétisés. Une étiquette Coup de cœur s’est faite plastifiée sur l’un des livres que je choisis ; il faut croire que l’amour ne préserve pas du déclassement.

On finit de regarder Anna et le roi. C’est chaud d’Occidentalocentrisme colonial sous couvert de bons sentiments antiracistes. Ceci étant posé, je résiste difficilement à Jodie Foster et aux histoires d’amour d’autant plus puissantes qu’elles n’adviennent jamais — du pur possible désincarné (très puritano-compatible du coup), où le summum de l’érotisme se conclut dans un frôlement de mains ou de regards. L’amour est là, mais il n’y aura pas d’histoire, et c’est là toute l’histoire. Pour l’éternité sans durée.

Ma cuisse reste anesthésiée, je ne sais pas trop vers où me tourner pour la suite. Une seule chose est sûre : je ne veux pas retourner chez mon médecin traitant. J’écume Doctolib, et c’est un embroglio entre Tataouine et les calendes grecques : les rhumatologues ont des mois d’attente, les généralistes ne prennent plus de nouveaux patients, ou sont aussi âgés que le mien. J’en voudrais un plus jeune, avec moins d’expérience peut-être, mais pour qui la gestion de la douleur aura fait partie de sa formation.

Couchée trop tard, plus envie de dormir. Je finis Qui a tué mon père ? d’Édouard Louis. La partie à charge et à décharge me touche moins que le portrait ambivalent du père, imbuvable mais pas abominable, qui aime son fils mais en a honte (la fierté s’apprend).

Journal de septembre 1/2

Vendredi 1er septembre

Pas envie de quitter le boyfriend. Me lover contre, tout contre lui.

(J’ai spontanément indiqué juillet au lieu de septembre pour les premières entrées de ce journal, c’est dire mon désir de rentrer.)

Mum me remmène à Roubaix, avec mon lumbago et mon barda. Monter en voiture sans courber le dos implique une chorégraphie adaptée : le dos tourné à la portière, fléchir les jambes et attraper la carrosserie au-dessus de l’ouverture pour se tracter vers le bas et déposer ses fesses sur le siège avant de pivoter. Tadaaa.

Courses chez Leclerc. Est-ce la rentrée scolaire ? le début du mois avec le salaire qui vient de tomber ? la veille de la braderie de Lille ? Je n’ai jamais vu autant de monde. Sur le présentoir à côté de la caisse, où l’on trouve habituellement des magazines de recettes mal fagotés, un Magazine HPI. Soit une publication pour un phénomène qui concerne 2 % de la population (un chouilla plus si l’on inclut les proches), dans un lieu que l’intelligence a déserté — sauf à s’appeler Annie Ernaux. Regarde les lumières, mon amour. Est-ce une honte que de s’intuitionner HPI, quelque chose qu’on ferait passer sur le tapis à la dernière minute comme les serviettes hygiéniques quand on est ado ? Ou un booster d’ego, qui ira bien avec les chewing-gums pour l’haleine mentholée ? Quoiqu’il en soit, on salue la performance marketing : déjà deux numéros à son actif, c’est le Magazine HPI n° 3, il aura au moins tenu jusque-là.

Chez Décathlon, c’est la valse des hésitations. Mum hésite entre deux tailles de moufles-mitaines pour la marche nordique — une invention ingénieuse, avec un clapet maintenu par un aimant pour découvrir la mitaine quand il ne la capuchonne pas en moufle. L’une est un peu juste, l’autre risque de gêner la préhension du bâton. Elle essaye l’une, puis l’autre, puis l’une, puis s’excuse, elle essaye une dernière fois l’une puis l’autre, puis l’une… et je me vois soudain de l’extérieur,  je vois d’où je viens, pas de nulle part, prise dans cette filiation de l’indécision comme elle dans l’hésitation, l’instinct contredit ou mis en doute par tout un tas d’arguments rationnels. Je reçois lesdits arguments pour et contre et pour, j’essaye de les ordonner pour faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre, et c’est finalement le non-choix qui l’emporte : acheter la taille qui n’est pas disponible en région parisienne, sans l’échanger contre celle acquise dans le doute ; il sera toujours temps (dans la limite de quinze jours ouvrés) de rendre l’une ou l’autre paire.

Au retour, je mets de côté le short de sport rapporté sans lui ôter son étiquette : ai-je bien fait ? (Depuis le mois suivant, je peux affirmer que oui, mais ce n’est pas la question.)

…

Samedi 2 septembre

On a tenté sans succès de faire rentrer le vélo dans le coffre pour l’emmener réparer. On s’est promené à la braderie organisée par le centre commercial dégriffé en plein air de Roubaix, sans qu’aucune fripe ne nous donne envie de l’acheter. On a mangé :
/ un clafoutis chèvre, petits pois, menthe — première impulsion pour me remettre à cuisiner et tester de nouvelles recettes ;
/ de gros gâteaux au Grand Café Roubaix, allitération à prononcer la bouche pleine de cheesecake à l’Oreo ;
/ un chirashi saumon et anguille, avec une soupe miso qui réconforte et réchauffe même après une belle journée. La vaisselle japonaise m’a donné envie d’un thé au jasmin. L’objet seul a suffi à induire une envie, de gestuelle, de saveur.

Théières individuelles et gobelet sans anse pour le thé, noir avec une bande décorée de motifs bleus

Deux sigles animent la conversation : HPI (l’enfant d’une de ses amies a été diagnostiqué et à peu près tout qu’elle lui raconte fait écho à des anecdotes de moi petite ; je rétorque que c’est souvent génétique, ce truc-là, suivez mon regard, je ne vais quand même pas brandir les baguettes) et les TOC (je savais qu’elle en avait eu, elle aussi, et qu’ils avaient disparu quand elle avait habité en couple, mais j’ignorais qu’ils étaient reliés au même lieu). Ce partage de vulnérabilité, en créant de l’intimité, me relance paradoxalement dans une dynamique plus joyeuse.

La conversation enjouée se poursuit jusqu’à 1h du mat’ sur le canapé — et à côté quand on en bondit pour se montrer des trucs de danse ou de Pilates. En lui faisant mettre son poids en avant, je fais comprendre à Mum la différence entre repousser au niveau des orteils et les crisper. À sa joie de comprendre une consigne-correction qui n’était reliée à aucune sensation répond la mienne, de voir que je suis capable d’aider à cette prise de conscience (comme la dernière fois avec ma marraine et une position de yoga dans laquelle elle perdait l’équilibre).

…

Dimanche 3 septembre

Bouillotte froide, douleur accentuée au réveil, rêve à l’avenant : mon ex nous a livrées à des Russes, je le retrouve et le gifle à répétition sans réussir à lui faire perdre son sourire narquois.

Promenade au parc Barbieux : le bien que font les arbres.

Rangement, tri, administratif : impression d’efficacité et de place nette.

…

Lundi 4 septembre

L’ostéo me soulage du lumbago, un nerf reste coincé dans le processus. Changement de douleur comme un changement d’ostinato dans la musique de Philip Glass.

…

Mardi 5 septembre

Vive l’opium, vive la Lamaline.

Rentrée (administrative). Aujourd’hui, on se fait la bise. Dos en carafe oblige, au lieu de me pencher, je plie les genoux, et les plus petites s’offusquent du différentiel ainsi souligné.

Réunion de rentrée avec tous les partenaires de la formation, soit une rangée de personnes avec de petits papiers illisibles posés devant eux, qui essaient tous de faire court et échouent tous sauf deux (concis, expressifs, engageant). Pourquoi on s’inflige ça ? Les intervenants ont l’air aussi ennuyés que nous tant qu’ils n’interviennent pas. Douleur au nerf, ça dure dans le corps plus longtemps que ça ne dure dans l’abstraction du temps mesuré.

Dans la promo, personne n’a envie d’être là — ni à cette réunion, qui est une redite de l’an passé, ni pour reprendre la formation, qui a assez duré. Surtout mon binôme classique, avec qui nous nous entraînons mutuellement. On voudrait déjà être diplômées. Les petits fours salés sont délicieux, je n’ai aucune gêne de socialisation, n’essayant pas de parler à des inconnus, et pourtant j’ai l’impression de me retrouver en-dehors de ma place ou plutôt que ma place serait précisément d’être toujours un peu à côté, de ne pas savoir à quelle distance me situer, de trop en dire, parler de moi ; je réponds à comment ça va et tu as fait quoi cet été  avec trop de franchise ou de chance (j’ai le dos bloqué et des congés de privilégiée) ; on me répond court quand je retourne la question, et je voudrais n’être pas si plus vieille ou encombrante, ne pas ressentir si vivement les petites frictions interpersonnelles passées ou à venir. Bref, j’ai le nerf crucial crural à vif, et je suis contente de vite rentrer, me plonger dans les souvenirs de l’été avec du tri de photo.

____________

Suite de En thérapie (l’épisode avec Carole Bouquet est vraiment mal joué). Le début de la série offrait la simplicité d’un patient par épisode, d’une énigme à déchiffrer ; mais le psy prend de l’épaisseur, cesse de n’être qu’un psy, et l’énigme devient un imbroglio, une impossibilité de démêler ce qui se joue. J’aurais voulu qu’il n’y ait pas d’enjeu autre que les patients, que les relations humaines deviennent enfin un peu lisibles. Je suis fatiguée, je crois, et repousse d’heure d’aller déposer et retourner la douleur dans le lit.

…

Mercredi 6 septembre

Proposer une intervention sur les violences sexistes et sexuelles en milieu étudiant, c’est plutôt une bonne idée ; programmer la même intervention deux années d’affilée pour le même public, moins. Même (surtout ?) quand on s’aperçoit n’avoir pas retenu grand-chose d’une année sur l’autre. C’est très long, et la douleur en position assise n’arrange rien. De fait, je passe la dernière heure debout au fond de la salle.

Léger étonnement qui n’en est pas vraiment un : dans la salle, la plupart des filles connaissent la vidéo du consentement expliqué avec une tasse de thé ; les garçons, quasiment aucun.

Manque d’enthousiasme. Je me sens sans énergie, sans aucune envie de porter des projets, alors que tout le monde n’a que ça à la bouche, des projets, informes, flous, projetés comme ça devant nous dans l’éther des possibles qu’il faudrait actualiser. Encore trois heures de réunion, assis par terre cette fois, c’est une manie de danseurs. Heureusement, il y a eu de la Lamaline entre temps.

De nouveaux étudiants me vouvoient à l’école, j’ai l’âge d’y être professeur. Sur le retour, deux pré-ados assis sur un perron me saluent d’un bonjour madame. Bonjour, je réponds évidemment ; encore quelques années avant d’ajouter les enfants.

…

Jeudi 7 septembre

Nouveauté intéressante sur le papier : un atelier d’accompagnement psychologique à la réussite par une artiste-enseignante-chercheuse-coach. Sur place, je ne sais plus trop : la composante psychologique prend des allures de Ted Talk new age. L’empathie de l’intervenante se fait parfois démonstrative, et on ne sait plus si on assiste à une performance ou un atelier mené par une hypersensible. Il y a quelque chose de touchant et en même temps de pas bien sec ; on sent qu’elle essaye de se réparer elle-même en chemin. Le cadre collectif pose également des limites ; il y a un moment où ça coince au niveau des généralités, et le besoin d’une réponse individuelle se fait sentir.

Je ne participe pas aux échanges, je ne saurais plus où m’arrêter. Cette retenue brouille les frontières celle que j’étais et celle que j’aimerais être : une élève qui ne participe pas, et une camarade qui adopterait une posture plus en retrait, pour ne pas envahir et manquer l’autre en parlant trop, en le regrettant parfois après. Sociabiliser me coûte en cette rentrée, j’ai besoin de solitude.

L’intervenante ressemble de manière perturbante à mon amie Klari — la même manière de poser des silences dans son récit, des expressions du visage un peu semblables, encadré par une coupe de cheveux que je lui ai connue — et à Laura Cappelle — j’ai plus de mal à trouver en quoi, probablement une fluidité gestuelle couplée à une absence de self-consciousness corporelle. Ces superpositions m’arrivent sans cesse : je vois une personne et j’en vois d’autres en palimpseste, qui colorent inévitablement ma perception. Ces gens double ou triple d’emblée me fascinent. J’ai d’ailleurs du mal à décoller mon regard d’un étudiant en qui je retrouve la silhouette et le fort désir de rationalité de mon ex, mêlés à la sensibilité un peu nerveuse et aquiline d’un ancien camarade de lycée (son regard restait fixe et il tremblait quand il tenait à exprimer une idée, la main suspendue devant lui, comme pour la retenir). Ça ne colle pas, une expression si juste et libre des émotions avec le souvenir de mon ex alexithymique ; je dois me retenir de dévisager ce jeune homme que j’ai l’impression de reconnaître et dont je ne sais rien. Mon regard s’attarde quand il rend la parole.

Le boyfriend trouve ça étrange, ces palimpsestes de personnes. Quand il rencontre quelqu’un, il préfère s’attacher à ce qui rend la personne unique. Moi aussi, sur le papier, mais cela passe souvent, malgré moi, par un processus de différenciation sur un fond de similitudes. Chercher pourquoi telle personne me rappelle telle autre, c’est trouver le début de la formule qui rend cette personne unique, sa combinatoire propre de traits communs.

____________

Nouvelle séance d’ostéo et pleurs  : de douleur / de la crème solaire qui pique les yeux / de catharsis émotionnelle ? Le corps, c’est l’inconscient, rappelle l’ostéo-thérapeuthe. Et cette phrase qui pique : est-ce que tu te sens à ta place dans ta vie en ce moment ?

…

Vendredi 8 septembre

À chaque jour sa conférence. Aujourd’hui, conférences sur les risques psycho-sociaux pendant les études, par une conférencière psy spécialisée dans les arts de la scène. Je trouve ça rudement bien, cette sensibilisation aux questions de santé mentale. L’intervenante s’est attachée à décrire certains mécanismes mentaux, à rassurer sur ce qui est normal (la névrose, avoir des coup de blues, consulter quand on soupçonne que ce n’est pas qu’un coup de blues) et a consacré un volet de sa présentation au phénomène d’addiction (qui m’a moins parlé, le chocolat étant ma seule drogue — mais ça m’a fait repenser à une BD qui évoquait l’addiction à la cocaïne de Freud).

Cette femme posée, douce et ferme derrière ses lunettes noires, inspire confiance. Son exposé est beaucoup plus apaisé, maîtrisé que la veille. Sa posture est tout autre, sans tentative de recettes : il y a des mécanismes psychologiques qui peuvent se décrire, et un travail d’analyse qui reste du cas par cas.

“Est-ce que l’analyse n’est pas de la surinterprétation ?” lui demande-t-on dans le public. J’ai bien aimé qu’elle souligne dans sa réponse la manière problématique dont des psychanalystes ont pu discourir en adoptant une posture de sachant, pour imposer une analyse sur des plateaux télé par exemple, alors que l’interprétation est toujours une suggestion dont s’empare ou non le patient. Le thérapeute est là pour accompagner avec humilité.

Il a également été question de la place du professeur, qui se pose de manière particulièrement aiguë pour les musiciens, dans la mesure où ils travaillent leur instrument seul à seul. La relation professeur-élève peut devenir transférentielle et rejouer la relation enfant-parent — dans ce qu’elle a de bénéfique (booster, réparer…) mais aussi de néfaste (pression, enfermement dans des schémas). Ça me donne envie d’étudier la psychologie, et met en résonance mes découvertes du moment (une lecture sur les sciences de l’éducation, et la série En thérapie).

____________

Un mariage musulman a lieu au parc Barbieux. Entre les youyous et la musique, c’est tout de suite plus gai. Me rapprochant pour apercevoir les musiciens et profiter discrètement des festivités, je me mets à discuter avec un couple lui aussi interpellé par la musique. Ils sont là pour installer leur fille étudiante. Le parc, la ville, oui je m’y plais, les gens sont adorables, d’ailleurs on le devient soi-même un peu plus, un peu moins Parigot-tête de veau. On évoque la météo et le climat, l’architecture, à Croix, à Roubaix, la danse, ah les cygnes, le Lac, la grâce, surtout par le Mariinsky, ce n’est pas moi qui le dit. Il est aussi question de sécurité, de la rue des Arts où je danse et où leur fille dormira. La mère a l’air soucieuse des débordements des fêtes estudiantines : ils ont eu de la prévention à ce sujet, mais elle est inquiète que l’école ne prenne pas davantage en charge ces choses, et je me trouve à utiliser beaucoup plus vite que je ne l’aurais cru mes connaissances de seconde main bien fraîches de la conférence sur la prévention des violences sexistes et sexuelles : procédure disciplinaire et procédure pénale sont indépendantes, la victime peut choisir d’engager l’une ou l’autre, ou les deux ; le personnel de l’établissement en revanche est tenu de d’engager une enquête si on lui remonte un signalement. J’enchaine sans transition sur la ville, la médiathèque, Pancook (dont j’ignore encore la fermeture), la Manufacture, l’entrée gratuite à La Piscine les vendredi soir, ma formation, je raconte, les profils sociologiques qu’on y trouve…

Elle est violoniste, lui astrologue, je suis Lion lumineuse. Puis il y a Vénus, Verseau, Pluton qui va changer de signe, des chiffres dans tous les sens, juxtaposés, additionnés à la Vierge ; mon prénom entre en résonance avec la mère de la Vierge, ça alors ; mon chiffre est le 14, d’ailleurs Versailles, Louis XIV,  le roi Soleil, moi Lion, rien n’arrive au hasard — il n’y a pas de coïncidence dirait le psy d’En thérapie. J’essaye de ne pas trahir par mes expressions faciales d’incrédulité ou d’amusement. Je ne voudrais pas le blesser, et après tout, rendre visible l’invisible, pourquoi pas, interpréter en tous sens, n’est-ce pas grisant ? Je me demande comment on s’arrange avec la religion — ils sont catholiques —, mais après tout ne rien laisser au hasard, la destinée… Il avait prédit le Covid, voyez-vous. J’avance et ensuite je démontre, je n’avance rien que je ne puisse démontrer ; il justifie a posteriori en faisant feu de tout bois. Une barbe blanche engageante : je finis par faire le rapprochement avec le papa de Melendili, c’est le même gabarit.

Elle, me parle plutôt de sa fille, très mature, qui le soir de ses 13 ans se lamentait qu’il lui restait 5 ans avant de pouvoir décider de sa vie. Elle l’a menée en Corée du Sud, sa vie, et ses parents ont été très au fait de la géopolitique tant qu’elle était là-bas ; eux sont de Pau. Elle craint un peu le décalage, sa fille de 20 ans très mature avec des 18 qui ne le sont pas toujours, dans une culture de fête d’école de commerce. Elle trouve courageux d’entamer une reconversion professionnelle en ayant 15 ans de plus que mes camarades. Le décalage. J’essaye de dire ce que je sens de la nouvelle génération, sensibilisée à de nouvelles thématiques, engagée, rodée à l’argumentation, un aplomb plus grand, peut-être et tant mieux. Et c’est à nouveau la valse des chiffres astrologiques, qui me pleuvent dessus, jusqu’à ce que la mère écarte avec élégance le rideau de pluie pour nous renvoyer au soleil chacun de notre côté.

____________

Apolcalypase en cuisine en tentant de faire des galettes de blé. Ne jamais faire confiance à une recette qui préconise d’ajouter “de l’eau”, sans préciser la quantité.

…

Samedi 9 septembre

Trop chaud, déprime latente.
Je fais un tour à la médiathèque sans rien emprunter, fiche de lecture oblige.
J’ai aussi noté “visio catharsis” sans plus avoir aucune idée de la discussion à laquelle cela fait référence.

…

Dimanche 10 septembre

Aussi chaud, mais plus gai. Je prépare le cadeau d’anniversaire de Mum, trie et traite les photos de Londres et Chamonix.

…

Stage de rentrée, du lundi 11 septembre au vendredi 15 septembre

Un stage de rentrée sans pouvoir danser, c’est une semaine entière à observer les cours et répétitions assise dos au miroir (mais pas adossée, pour raisons de sécurité), jusqu’à 5h30 d’attente par jour. Autrement dit une épreuve d’endurance. Le comportement contestable du professeur-chorégraphe rend la semaine encore plus éprouvante.

…

Lundi 11 septembre

Je rêve d’une tresse coupée, qui se décolore à vue d’œil. Le pigment disparaît, les cheveux deviennent gris-blanc dans une vague de dévitalisation inexorable, du bout coupé à l’élastique.

Il y avait un autre rêve dont il fallait que je me souvienne, dont je ne me souviens plus.

Je me tâte pour une coupe courte asymétrique (j’ai les cheveux longs jusqu’aux reins).

…

Mercredi 13 septembre

2h30 dans salle d’attente du médecin, qui diagnostique un syndrome de la charnière thoraco-lombaire, bloquant le nerf crural. Au niveau de l’inversion des courbures vertébrales. Rien à voir avec la tendance à gommer à outrance les courbures dans une mauvaise compréhension de la danse classique, évidemment.

Ostéo, il me débloque à la hâte ; le gyrophare arrête de faire tourner la panique dans ma tête.

…

Jeudi 14 septembre

Photo en noir et blanc à travers une fenêtre : vue sur le fronton d'une ancienne usine stylée mais délabrée et les toits

…

Vendredi 15 septembre

Un rendez-vous rapide dans un centre de radiologie conventionné secteur 1, je ne pensais pas que ce soit possible. Le compte-rendu me réjouit moins : discopathie étagée de T11 à L3. J’ai du mal à ne pas pleurer dans le bus. Ce côté irréversible. J’ai abîmé mon corps. Un disque, ça ne se reconstitue pas comme un os. Quatre disques, encore moins.

L’anxiété, la douleur, toutes deux lancinantes. L’ironie de peut-être ne plus pouvoir danser quand justement je remets la danse au centre de ma vie en me reconvertissant comme prof. La blessure de la carrière d’interprète impossible aurait dû m’avertir ; la tentative inconsciente de réparation devient un second coup. L’idée de devoir éventuellement reprendre un bullshit job sans la danse à côté comme dérivatif me semble intenable. Je tragédise intérieurement dans le bus, fais bonne mesure, et mauvaise en arrivant chez moi.

Lorsque je montre la radio au boyfriend en visio, il ne voit pas le léger guingois des lombaires ; il s’émerveille spontanément de ce que ma colonne soit si droite, les vertèbres si bien alignées. On ne voit jamais que ses propres radios quand on n’est pas médecin, et sur les siennes, ce n’est pas une colonne que forment ses scolioses, mais une hélice — enfin j’imagine, je n’ai jamais vu que mes propres radios, et perdu le trajet de ses vertèbres sous mes doigts. Je devrais avoir honte de paniquer devant lui, devant une colonne grecque de chamallows bien empilés.

Sous un temps resplendissant, un parc très vert avec un plan d'eau, un grand seule pleureur et une demeure de châtelain en arrière-plan
Une pause déjeuner au square Catteau, dont j’oublie tout le temps l’existence alors qu’il est proche de l’école. Quand je parcours l’album photo de mon téléphone, je me rends compte qu’il raconte parfois une autre histoire des jours que les notes prises pour ce blog.

…

Samedi 16 septembre

La réaction de N. face à mes déboires vertébraux et leurs potentielles implications me touche ; elle sait exactement l’endroit que ça touche.

La restitution du stage a lieu à la Manufacture de Roubaix pour les journées européennes du patrimoine. Les classiques dansent en basket à l’extérieur dans la cour de briques et de béton, les contemporains à l’intérieur entre les machines à tisser, et tout le monde se change dans une salle habituellement dédiée à des ateliers. Il y a des tables, des chaises, trois canapés, une table basse avec des plantes en crochet, bientôt recouverte d’épingles à cheveux et de trousses de maquillage, et tout un tas de bocaux et casiers remplis de laine dans des états divers, dont un de MOUTONS, dit l’étiquette. Je regrette de ne pas avoir soulevé le couvercle de ce souvenir digne de Saint-Exupéry.

La pause est longue entre les deux représentations de l’après-midi, certaines bossent sur leur ordi, somnolent, ça discute et boit du café — il y a toujours quelqu’un pour préparer du café quelque part —, les filles remettent du sang sur leurs lèvres (le chorégraphe voulait une teinte sombre et a choisi le rouge le plus vamp du panel), elles ont une allure folle avec leurs chignons banane, et je mange le makrout le plus gros et gras de ma vie. …

Dimanche 17 septembre

Suis-je ralentie par la douleur ou un perfectionnisme las dans cette fiche de lecture ? Je n’ai pas de problème pour jeter les mots, mais l’articulation fine est compliquée. Devoir affiner, décider définitivement des mots à employer alors que vous voyez l’idée.

Au parc Barbieux, au milieu de l’allée : un mini-chaton noir. L’homme qui l’a posé au sol l’appelle en continu. L’étonnement se fraye un chemin au travers de ma réaction de mammifère énamouré : ça ne suit pas, un chat.  Mais l’homme soutient que si, son chat le suit, ils font leur promenade au parc ensemble tous les jours. Le chaton furète au pied d’un banc et j’échange un regard entendu avec ses occupantes, un chat, ça ne suit pas.

Moins mignon que le chaton noir, une guêpe noire. Je la laisse vaquer sur la vitre toute l’après-midi ; le soir venu, quand l’attrait des lumières électriques remplace celui de la lumière du jour, c’est une autre affaire. Opération évacuation, non sans sursaut, douleur.

Il serait temps que ce lumbago prenne fin, je commence à trouer mes chaussettes (j’ai trouvé une position pour me laver les pieds sans avoir mal, mais pas pour me couper les ongles des orteils).

Journal d’août 4/4

Lundi 21 août

J’ai mis quelques années à accepter l’invitation de mon amie M. à lui rendre visite à Chamonix. Le temps de trajet me rebutait. Et effectivement, c’est un peu infini sur la fin.

Au Relay de la gare,  je crois reconnaître Guillaume Diop sur la couverture d’un magazine, avant d’apprendre que c’est le fils d’un people royal de Monaco — chacun ses célébrités. Je ne connais plus la moitié des titres exposés en tête de gondole. À deux doigts d’acheter un livre-magazine sur le fromage intitulé Permis de puer.

Dans le TGV, ma voisine porte une French manucure sur des ongles coupés carrés ; elle examine une crème hydratante dont la marque est raccord avec notre destination : LΛNeige. Avec un Λ à la place du A. Ironie d’utiliser un signe lambda pour se distinguer. J’imagine bien la marque prononcée avec un accent anglais, comme dans la publicité avec Julia Roberts — le vie est bêle.

Le TGV est plein de gens riches. Tout s’éclaire quand je me rends compte que c’est la ligne que j’avais empruntée pour rendre visite à Eli à Lausanne. Je suis à nouveau dans une rame en bout de train, et le mal de cœur n’est pas loin (même si cette fois, je n’aurai pas besoin de Coca).
Je vis le trajet avec modération : lis un peu, observe un peu, dessine un peu, m’ennuye un peu.

_____

Le TER est bondé. Une mère installe son tout jeune fils dans le siège en face de moi et s’assoit sur la marche (j’avoue ne pas lui céder ma place, pensant qu’elle pourrait s’asseoir elle et le prendre sur ses genoux). L’enfant est du genre curieux, en pleine phase exploratoire. J’ai le choix entre tenter de l’ignorer en me lançant dans une activité en autarcie, au milieu de laquelle je ne manquerai pas d’être dérangée, ou pousser la sociabilité jusqu’au co-parenting.

La maman me rappelle la professeure de danse chez qui j’ai pris des cours particuliers en parallèle du conservatoire, et qui devrait m’accueillir pour mon stage de fin d’études. Les filiations physionomistes de ce genre ne cessent de me sauter aux yeux ; elles biaisent mes a priori, et peut-être est-ce pour le mieux, pour cette maman-là. Elle est partie du Havre ce matin. Pas de Paris, du Havre. Seule avec son enfant, dont c’est le tout premier trajet en train. Elle le fait observer tout ce qu’elle peut, jouer avec tout ce qu’il peut, notamment un livre-jouet en tissu, dont les boutons ont pas mal de succès, mais moins que les toupies perfectionnées du pré-ado à côté de lui avec sa grand-mère. Lui aussi veut bien faire mais ne sait pas trop se comporter ; il se fige pour éviter le contact quand le tout-petit empiète sur son espace.

Je propose du gribouillage sur l’iPad, mais le bouton central de la tablette et le capuchon du stylet sont vachement plus amusants que le dessin. Le mécanique l’emporte encore sur le numérique. Voyant que la poignée d’une valise appartenant à la famille du carré d’à côté attire ses convoitises (mais crispe les détenteurs de ladite valise, bien qu’ils aient eux aussi deux enfants), je descends la mienne de l’étagère au-dessus de nos têtes et c’est l’extase : un gros bouton à manipuler, une immense poignée à faire surgir de nulle part. Le tour de magie se révèle un excellent  exercice de motricité : mine de rien, ce n’est pas évident de maintenir une pression (du bouton vers le bas) pour tirer (la poignée vers le haut).

_____

À côté de notre village-pour-éduquer-un-enfant, c’est la famille parfaite : deux parents, deux enfants, tous d’une beauté plastique assez improbable. Mais surtout : ils tirent de leur gros sac à dos de marche une gâche aux pépites de chocolat et des crêpes industrielles comme celles que je mangeais chez mon père. Je me retiens d’en demander un bout, et les deux goûters s’inscrivent dans ma liste d’envies obnubilantes qu’il me faudra manger pour m’en défaire.

…

Mardi 22 août

L’accrobranche ne me fait pas spécialement envie, mais  M. a l’air d’y tenir, et il fait chaud, alors nous voilà en baudrier sous les arbres. Souvenirs d’adolescence où je faisais le grand écart entre deux rondins de bois. J’ai depuis perdu en aisance et gagné en vertige. À l’arrivée d’une tyrolienne, je m’arc-boute pour saisir la poignée jaune qui permet de ne pas repartir en arrière, et sens un étirement malvenu dans les lombaires. Je prends soin de gainer les abdos à l’arrivée des tyroliennes suivantes et globalement dans le reste du parcours. M. grimpe seule dans le dernier, noir comme une piste, et j’endosse le rôle confortable du photo-reporter au sol (qui se fait rabrouer quand l’enregistrement devient témoin d’une difficulté). J’ai l’impression de m’être arrêtée à temps et d’avoir limité les dégâts, mais le mal est fait.

Un peu de taboulé et une glace chocolat-myrtille plus tard, nous sommes sur le retour. Le sentier forestier nous promène pendant un peu plus d’une heure, mais il n’y a rien de trop pour que M. m’expose la situation professionnelle qui la préoccupe. Elle expose tout méthodiquement (c’est son habitude, je sais qu’il ne faut pas l’interrompre), recommence depuis le commencement (cela me remet en tête les épisodes précédents) et y revient par des boucles qui réordonnent et autojustificent autant qu’elles ressassent (c’est là que je commence à me dire qu’elle ne va pas bien). Elle le dit elle-même, que ça ne va pas, mais c’est la manière de l’exposer qui m’inquiète plus encore que le constat partagé sur sa santé mentale. Le chemin met fin à un cheminement qui n’en a pas.

Le soir, on souffle mes bougies. Je me vois offrir un gâteau et un lama d’anniversaire. <3  Et un cadeau plus orange tu meurs. She knows me well.

…

Mercredi 23 août

Oui, je fais de la randonnée avec mon T-shirt Royal Ballet rose.

Randonnée au glacier du Tour : 3h de bus, 4h de grimpe et de désescalade, 1800 pas, 510m de dénivelé. Et ce que les chiffres ne disent pas, ou mal, à commencer par la qualité du silence dans les œufs puis la montage. Le bruit se raréfie comme l’oxygène, et pourtant, il y a la musique d’alpage à l’arrivée et la conversation quasi incessante tout du long. Pour des raisons de souffle, il s’agit essentiellement d’un monologue — je marque mon écoute par interjections et monosyllabes. Je saurai tout de G., si je ne la confonds pas avec L.

J’ai du mal à faire attention à, simultanément, où je mets les pieds,  ce qu’on me raconte et ce que j’aperçois quand j’immobilise mes pieds et relève la tête. M. s’étonnera de ce que je traîne à plat et accélère en montée   ; c’est seulement quand je découvre au détour d’une falaise la montée qui nous attend que je comprends le quiproquo : ce que j’imaginais une promenade, certes exigeante physiquement, a été prévu comme sortie sportive, seulement adaptée à mon piètre niveau. On ne s’arrête pas pour admirer, contempler, s’imprégner ; on s’arrête pour boire, remettre ou enlever un vêtement — à la limite pour photographier, c’est mon passe-droit de touriste. Les gens parlent toujours des paysages spectaculaires, mais je n’ai jamais compris : dans la randonnée et l’alpinisme, on regarde toujours ses pieds. Voilà qui a le mérite d’être clair.

Je fais le deuil de la promenade en embrassant de mon mieux la dimension sportive. M., surprise, remarque avec satisfaction que j’ai une bonne proportion de muscles pour mon poids : je crache mes poumons, mais remercie mes quadriceps de danseuse. M. me rassure, m’encourage et me cravache en alternance. Il ne faut pas lambiner, ni à l’aller (le refuge cesse de servir à déjeuner à 14h) ni au retour (les œufs cessent leur rotation à 16h). La dernière portion jusqu’au refuge est caillouteuse, il faut mettre les mains. L’odorat décuplé par les règles, je suis envahie par une odeur souffreteuse : ça sent la meuleuse.

Au refuge Albert 1er, la tête me tourne presque. Nous sommes au bord du glacier, de ses crevasses bleu féerique, gris sale, et nous rentrons comme si de rien n’était dans un restaurant surpeuplé. Des familles, des sportifs et des étudiants d’école de commerce bavardent, mangent des morceaux, boivent des coups. Cela me semble incongru, mais on rentre en chaussettes, les chaussures laissées à l’extérieur comme à l’entrée d’une maison japonaise ou d’une mosquée. M. ressort mettre mon T-shirt à sécher, alors que j’enfile à même la peau la polaire technique qu’elle m’a offerte. On se retrouve comme si de rien n’était devant une espèce de welsh montagnard pour elle (une croûte) et une salade aux falafels pour moi — improbable. La digestion à peine entamée, on repart déjà  : on a toujours l’impression que c’est trop tôt en altitude, mais en reprenant doucement, ça va. Et ça va.

Ça va moins à Paris, au téléphone : le boyfriend risque de ne pas avoir son prêt, et des emmerdes financiers.

…

Jeudi 24 août

Mon amie M. reprend le boulot, c’est une journée solo tranquille pour moi, malgré les monceaux de recommandations impliquant de se lever tôt et d’aller se frotter aux touristes dans des remontées mécaniques onéreuses. Tu ne peux pas venir à Chamonix sans — si, je peux. Par paresse, par pingrerie, par envie de tranquillité… parce que je suis venue rendre visite à mon amie avant de visiter la vallée.

On est à la montagne, mais on est en ville ; paradoxalement, la nature est partout, mais presque nulle part accessible à pieds. J’ai envie de promenade simple, sans arsenal organisationnel et me rends à un petit lac voisin, qui n’était pas pour rien absent des recommandations. Après quelques chapitres de Les Débuts, Par où recommencer ? (et encore, je ne suis pas certaine du pluriel), me voilà dans le bus pour retourner au lac des Gaillands.

Bis repetita placent, je peux vérifier que le sorbet myrtille se marie décidément divinement bien avec la glace au yaourt. Je recommence Les Débuts, Par où recommencer ? là où j’avais laissé le marque-page. Je n’en finis pas de reprendre ce livre, qui n’en finit pas de commencer, même après en avoir dépassé la moitié. J’essaye de m’arrimer au lieu par la lecture, de profiter de ces sorties de chapitres pour retourner plus attentive à ce qui m’entoure, mais je papillonne de l’un à l’autre.

_____

Dans le centre de Chamonix, je découvre une librairie dans laquelle il fait bon flâner. Je regarde avec une curiosité désintéressée des sélections pour moi inhabituelles, essais sur la montagne, récits d’alpinistes, ce que nous fait le paysage, bien se nourrir pour un trail. On reste pourtant dans une librairie généraliste, avec des romans qu’on trouverait partout ailleurs, mais elle est, comme le reste de la ville, la vallée, ses habitants, ses touristes, tournée vers la montagne et les activités qui s’y déroulent. D’habitude, les passionnés se rencontrent dans des lieux circonscrits (un théâtre, un gymnase, un champ le temps d’un festival…) ; ici, le microcosme fonctionne à l’échelle de la ville entière : les boutiques de vêtement sont des boutiques de sport, les bus sont plein de gens équipés, aux mollets galbés, et les T-shirt affichent leur allégeance à telle course ou trail passé. Pour une fois, les chaussures de marche que je porte comme baskets tant elles sont confortables ne dépareillent pas (« des Merell, non ? » note le compagnon de M. au premier coup d’œil).

La librairie, donc. Haute sous plafond, lumineuse, des tables qui ne gênent pas la déambulation. Il y a même une exposition au sous-sol, des collages de paysages — montagneux, évidemment. Des papiers déchirés avec délicatesse pour faire sentir quelque chose de notre fragilité face à la dureté des roches. Ça m’interpelle assez pour que je laisse un mot dans le livre d’or. Il y a l’espace pour ça, dans cette librairie. Je flâne sans m’excuser mentalement de ne rien acheter — d’ailleurs j’achète un livre, pour offrir. C’est un poche, mais la libraire ne m’en fait pas moins un magnifique paquet cadeau. Tout en dévidant le rouleau de scotch, elle me raconte que c’est son père qui lui a fait découvrir ce roman, et que depuis, elle le fait découvrir au plus de monde possible. La dame avant moi à la caisse le connaissait déjà (mais pas par la libraire : ses montages à elle sont dans le Jura) ; elle s’est enthousiasmée quand elle m’a vue le soulever de la pile, c’est génial, et de moduler-minorer : comme lecture facile, ça se lit très bien et c’est… (un mot ou un geste qui provoque de l’enthousiasme), ça fait… (un geste suivi par un verbe que j’ai oublié : mouliner, réfléchir, penser, mais dans un sens moins abstrait, plus lié à l’expérience). J’ai oublié les mots, retenu l’élévation de l’attention, l’enthousiasme qui relie.

Trompe-l’œil avé des Mont-Blancs

_____

Soirée sushis, vite écourtée par la fatigue de ceux qui ont bossé. Flagrant comme le travail ruine le temps personnel.

…

Vendredi 25 août

Je le sens arriver sous la douche : le lumbago. C’est tout une épopée pour sortir de la baignoire et aller m’allonger à même le sol dans le salon où télétravaille M. Je dérange et ne peux faire autrement. Elle continue tant bien que mal, après m’avoir demandé si ça allait : non. On attend son compagnon, qui doit avoir une ceinture lombaire quelque part, et qui en a effectivement une, beaucoup trop large.

[En rédigeant ceci, je pense à l’ostéo-psy qui, à propos de mon dos bloqué pour la énième fois, m’a demandé si je me sentais à ma place dans ma vie ces temps-ci. Chez M., je me suis sentie à la fois chez moi et de trop — parce que trop comme chez moi, alors que je n’y étais pas ? Peut-être ai-je trop pris mes aises. Je me suis tout de suite sentie bien dans leur appartement bien pensé bien aménagé, et ils m’ont très gentiment laissé leur chambre, dont la mansarde m’a rappelée celle que j’occupais chez mon père après son divorce — un abri ouvert, la porte sans pêne à la place de la mezzanine à découvert.]

L’aller-retour à la pharmacie sera ma sortie du jour, à petits pas de mamie geisha. Je me fais un nouvel ami : la bouillotte mouton déguisé en licorne, qu’il est fort étrange de devoir placer au micro-onde. Le chat me regarde comme s’il était le prochain animal à poil que j’allais griller.

M. m’a laissé sorti à feuilleter La communication en BD et La PNL en BD. Je feuillette, et doute : ne serais-je pas envahissante à essayer de ne pas être un boulet ?

La fatigue est moins immédiate que la veille : on entame un jeu de cartes, un escape game qu’on abandonne avant de l’avoir terminé. Esc escape game. Ma principale contribution aura été de penser à prendre les cartes étalées en photo avant le rangement — c’est dire si j’ai le neurone vif lorsqu’il s’agit d’être créatif avec du calcul mental.

…

Vendredi 25 août

Rêve chelou (inspiré de conversations sur la drogue du zombie ?) : je suis avec le boyfriend dans une maison de plein pied aux multiples ouvertures, dans l’excitation douce du désir, mais il y a intrusion, nous nous munissons d’une arme de fortune, une râpe-à-pieds géante en plastique mou, et surgit une créature inquiétante le buste à angle droit des jambes, sans visage, un pied ou un bec inopérable en guise de tête — instant de soulagement (ce n’est pas le plus dangereux) vite repris par l’inquiétude (comment s’en débarrasser ?).

Matinée pluvieuse, à goutte et à verse. Le chat dort sur le canapé. Je cuve mon lumbago.

…

Samedi 26 août

M. passe la matinée à bosser en ville sur son roman, seule. Je ne sais pas si je suis déçue ou soulagée. J’élude. Le boyfriend à Paris me parle à l’oreille tandis que je piétine seule sur une place à Chamonix, avant de retrouver les autres au restaurant : mon amie M., son compagnon et une quatrième personne, qui me rappelle Anne-So la blogueuse. Je ne sais plus trop ce qu’elle ou moi fait là, mais la pizza est bonne et rester penchée sur ma chaise blanche soulage un peu mon dos. La semaine a été longue, se bornera à remarquer le compagnon de M alors que nous remontons en voiture en faisant de l’humour noir à base de conduite et d’airbag.

…

Dimanche 27 août

L’ambiance est plus détendue pour cette dernière journée, peut-être parce que tout le monde le sait.

Dernière virée dans le centre de Chamonix. Je m’esquive pour acheter une carte d’anniversaire et la rédige avec un peu d’émotion sur un coin de comptoir, avec le stylo enchaîné dédié aux grilles de loto et de PMU. C’est n’importe quoi, ça m’amuse beaucoup. De retour, je glisse la carte dans le paquet de la librairie et confie le tout au compagnon de M. pour qu’il le lui offre le jour J.

_____

Changement de TER. Un monsieur blanc de cheveux et de peau dit au revoir à un monsieur noir un peu plus jeune, et pénètre avec lui dans le train. Son regard glisse sur la couverture en anglais de la femme qui me fait face, s’arrête sur moi. Après m’avoir demandé si je parle français, il me confie son compagnon qui n’a pas l’habitude de prendre le train et ne voudrait pas rater sa correspondance TGV. Ça tombe bien, vérification faite, nous sommes dans la même rame 17. Serons : le TER n’a pas de rame ni de place numérotée.

Mon nouveau voisin a des chaussures de marche, comme tout le monde ici, mais pas de bagage, pas d’en-cas, pas de distraction. Rien qu’un billet imprimé sur une feuille A4 pliée. Les montagnes cessent d’être un terrain de villégiature pour redevenir une frontière — voici l’Italie proche, la migration lointaine. Calais et tout le cours du semestre passé sur les frontières se matérialise à Chamonix, installé à côté de moi. Je ne voudrais pas l’ignorer, mais ne sais pas comment engager la conversation sans que mes questions tournent à l’interrogatoire et le mettent dans l’embarras. Ni lui ni moi n’avons envie de discuter, et d’un commun accord mal accordé, tout de gêne dissimulée, nous vaquons qui à ses rêveries qui à ses inquiétudes. J’échange davantage de banalités avec ma voisine lectrice, qui à ma surprise parle français : comme le monsieur aux cheveux blancs, j’avais supputé une étrangère à sa lecture costaud en VO.

Au changement, je ne réussis pas à masquer ma douleur et mon voisin sans bagage propose de prendre le mien. Ça me semble le monde à l’envers, que ce soit lui qui m’aide ; je décline, sans voir que je nous prive d’un pied d’égalité. Tout le train se dirige vers le quai du TGV, je suis autant que lui. On attend devant le repère de notre rame, je propose, il refuse de partager mes carottes-houmous au pesto (qui coulera dans mon sac), je ne sers décidément à rien. Nous sommes soulagés de nous quitter en montant à bord, lui à l’étage, moi en bas. Je retourne à mes problèmes simples, mon petit lumbago de privilégiée qui trouve le temps long, mais un chez-soi en arrivant.

From Mont-Blanc to Montrouge real not quick.

…

Lundi 28 août

Je retrouve le boyfriend, et la facilité d’être chez soi même si chez lui. Il m’a manqué, je le lui dis. Plusieurs fois. Je me rends à peine compte de la répétition. C’était si horrible que ça ? m’interroge-t-il en retour. Non, évidemment. Mais c’est clair comme jamais que c’est de lui que j’attends du réconfort.

The French Dispatch. J’ai du mal à suivre, mais ne m’ennuie pas un instant. Ennui-sur-Blasé, cette trouvaille toponymique est du génie. (Timothée Chamalet remplace pour sa génération Louis Garrel dans le rôle de l’étudiant parisien agaçant.)

…

Mardi 29 août

Mon ancienne ostéo parisienne me reçoit dans son si joli cabinet. Elle porte un T-shirt avec un jeu de mot où mère remplace mer, comme si son rôle familial ne transparaissait pas sur son visage cerné (2 ans à ne pas faire ses nuits).

Quitte à être dans le quartier, je vais chercher des banh mi. J’ai beau avoir des réticences, je finis toujours sur les traces de mon ancienne vie. La progression est laborieuse.

L’Île aux chiens. Les meilleurs moments : quand Wes Andersen prête un flegme britannique à ses toutous d’animation.

…

Mercredi 30 août

Grasse matinée de récupération après l’ostéo.

Rêve proche du réveil : le boyfriend s’écartait de moi et je ne comprenais pas le rejet, je ne voyais qu’ensuite l’enfant qu’il tenait-protégeait dans ses bras et qui s’interposait entre nous.

J’ai tellement bien visé pour le livre offert à M. qu’elle l’a déjà. Damned. Il ne me semblait pourtant pas l’avoir vu dans sa bibliothèque ; et pour cause : son compagnon lui avait emprunté pour le lire à son tour. Je maugrée d’avoir raté mon coup et rappelle l’existence du ticket d’échange à l’intérieur de la couverture, mais M. ne semble pas gênée par le doublon, hésite même à le conserver comme porte-bonheur.

King’s Man, première mission. À part une scène de combat fort drôle où Raspoutine attaque en déboulé et esquive en danse cosaque, le film m’a ennuyée par sa grandiloquence.

Serait-ce la fin de la trêve du ciboulot ? Les appréhensions reviennent.

…

Jeudi 31 août

Rêve proche du réveil : je dois préparer un court cours de danse jazz, je revois x fois le premier exercice d’échauffement, pourtant simple, avec des bras qui se balancent. Doute sur la musique : faut-il un 2 ou 3 temps ? Je dirai(s) trois, ça balance plus.

La rentrée s’approche.

_____

En plein aprèm, on se décide pour Kodawari Ramen.

Journal de juillet

1er juillet, dans la nuit, premières heures

Il est quelque chose comme 1H30 du matin, Mum est partie se coucher depuis quelques minutes. Au-dessus des valises éventrées dans le salon, j’aperçois la façade du moulin (un bâtiment en briques qui n’a plus rien d’un moulin hormis qu’on y mout ou vend quand même de la farine) illuminée de couleurs vives, chaudes, instables. Une flamme. Haute. Ma sidération réveille Mum qui n’était pas encore endormie. Elle appelle les pompiers, lesquels sont déjà sur place : pour preuve, il se met à pleuvoir d’en bas.

Avant de me coucher de l’autre côté, en fermant les volets, je constate que la rue déserte ne l’est pas : deux jeunes gens avec des casques sur la tête, un troisième qui monte dans une voiture, dont je retiens pendant quelques jours la moitié de la plaque d’immatriculation.

Il y aura donc eu un feu de poubelle (jaune, d’où la flambée impressionnante) à Versailles Chantiers, la banlieue la moins chaude qu’on puisse imaginer.

…

Dimanche 2 juillet

From Mum to boyfriend. La transition est un peu étrange. Des discussions animées permanentes, infusées de rire et d’ironie, qui me manquent instantanément, je repasse au calme, aux discussions tranquilles, aux émotions qui ont le droit de cité. Tout à ses tractations immobilières, le boyfriend est tendu, tendu vers une nouvelle vie qui tarde à advenir. Je comprends, et ronge un peu mon frein, moi aussi. J’ai emmagasiné au contact de Mum une énergie que j’ai l’impression de dilapider sur le canapé — comme un retour à l’arrêt après un grand élan.

…

Mardi 4 juillet

Déjeuner avec JoPrincesse, belle dans la fatigue que ça n’en est pas croyable, les yeux limpides comme l’améthyste rectangulaire à son doigt, ma princesse qui, pas toujours bien, va. Il y a du poids quand même, sur le chemin du retour vers son bureau — c’est souvent dans les derniers moments, dans la marche, qu’on livre ce sur quoi on a peur de s’appesantir. Ce sur quoi il n’y a pas grand-chose à dire, qu’on ne peut que traverser.

_________

Une épiphanie géographique me pousse à proposer à ma grand-mère de nous voir au débotté. J’aurais pu prévenir avant, quand même, elle aurait pu ne pas être là ; mais elle est là, et nous sommes là, à la table d’un bistrot. Ses doigts qui s’impatientent malgré elle me montrent mille photos, et pas toujours d’abord celle que l’on finit par étudier à deux.

Elle me montre-raconte le mariage normand de ma cousine : ils ont fait ça bien, ils sont doués pour ça, vraiment, elle verrait bien le couple en wedding planners et ça renforce mon impression de mise en scène dans l’obligation sociale. À la mairie, à Paris, j’avais moins vu son émotion que celle qu’elle avait à se voir dans l’émotion projetée, tant attendue, de manière quasi cinématographique, sur le tapis rouge au milieu de l’assemblée. Ma grand-mère ne tarit pas d’éloges pourtant, sur leur mariage, sur elle et sur lui, si gentils ou adorables, c’est vrai, qui tantôt ont débarqué en voiture pour l’amener passer une journée à la mer, une nostalgie qu’elle avait exprimée en passant et qu’ils avaient généreusement pris au pied de la lettre — même si la mer s’est transformée en déjeuner de campagne sous l’hypocondrie, réelle ou indûment supputée, de ma grand-mère. Je sens comme un reproche vague, informulé, qui s’adresserait à tous les autres, qui ne nous soucions pas assez d’elle — reproche qui ne lui ressemble pas et se comprend davantage comme une externalité de son humeur, agacée par la contrariété du moment (un ravalement de façade qui n’en finit pas et la prive de son balcon, dont les larges rebords ont été remplacés par une vitre à laquelle on ne peut plus s’accouder pour fumer* ; elle s’est plaint au gestionnaire de la résidence, a menacé de ne pas payer le loyer). Je ne lui connaissais pas cette humeur revendicatrice, et la culpabilité aidant, je le prends un peu pour moi. Heureusement je ne formule rien. C’est sûr, ce n’est pas moi, égoïste par omission, détestant conduire, qui conduirait ma grand-mère à la mer ; je dois reconnaître ceci à ma cousine, le soin d’autrui entremêlé à et soutenu par le souci des apparences et convenances sociales. Je lui en suis reconnaissante, à la réflexion ; je sais ma grand-mère entre de bonnes mains, et je peux continuer à lui donner le plaisir de lui ressembler, indépendante comme elle, comme elle dit — pour ne pas dire : qui n’en fait qu’à sa tête (de mule). Reste une vague aigreur qui m’attriste et cette fois-ci ne me fait pas regretter que ma grand-mère ne fasse pas traîner l’entrevue.

* J’allais écrire que, quand l’univers se rétrécit en vieillissant, chaque changement devient un monde — mais il n’est pas besoin pour cela de vieillir, ou je suis déjà vieille avec mon sapin coupé.

_________

Le boyfriend hésite à faire une offre pour une maison qu’il a visitée en Touraine. Il aimerait bien que je la vois. J’aimerais bien de mon côté rentrer à Roubaix pour me mettre à mon manuscrit sans trop tarder. Nous aimerions bien que nos vies projetées ne reculent pas devant nous, chacun à son projet. Autant battre le fer pendant qu’il est chaud : nous prenons des billets de train pour le lendemain.

…

Mercredi 5 juillet

Aller en Touraine. Le boyfriend est tendu comme un arc pendant le gros du trajet. Cela ne me surprend plus désormais ; je laisse filer comme le paysage, sachant que cela s’arrêtera une fois à destination.

Un couple d’amis à lui nous hébergent ; ils viennent d’emménager. Elle, est vive et lumineuse, je me sens bien rien qu’à la regarder. De fait, je reviens sans cesse à son visage au cours de la conversation, comme l’aiguille d’une boussole après avoir tournoyé en fonction des prises de parole.

À l’étage, je dors dans une pièce flottante (bureau, débarras, future chambre d’ami) comme dans une cabane. Une petite étagère est remplie de livres sur la rédaction, la publication, l’organisation d’ateliers d’écritures. Je n’ose aborder ce sujet, qui pourrait nous être si commun, demander si elle écrit, autrement, ailleurs que pour des piges — qui se sont raréfiées, de ce que sait le boyfriend.

…

Jeudi 6 juillet

Déjeuner dans un village en pierre. Le boyfriend se réjouit à haute voix de tout, des berges du Cher, d’un bout de bâtisse dans lequel il m’invite à reconnaître Sarlat, d’une place qui aurait des airs d’Italie (?)… Il souligne la beauté dès qu’il la voit, l’exprime pour me sonder, chercher un écho ; mais je ne peux pas surenchérir, tout juste me taire.

On visite la maison. C’est propre, bien aménagé, bien décoré, j’essaye de faire bonne figure. Je n’ai aucune intention de vivre ici à plein temps. L’agente immobilière me fait l’argumentaire sans s’occuper du boyfriend, comme si c’était acquis qu’il l’était (acquis, conquis). Elle me montre tel rangement astucieux en soulevant une marche d’escalier, insiste sur le long dressing en sous-pente… ma pauvre, si vous saviez, le peu de cas que je fais du rangement, le peu d’envie que j’ai d’habiter ici.

Je me rends compte en la visitant qu’ici n’est pas cette maison en particulier, tout à fait convenable, plutôt chouette même ; ici, c’est la région, la campagne, la végétation monotone, la boulangerie en voiture, les terres plates et les pierres grises. Prendre un appartement à Tours pour y donner des cours de danse sans être dépendante de la voiture et rejoindre le boyfriend dans sa maison le week-end, c’est un mensonge bien commode que je me suis racontée pour me rassurer. Pour garder les possibles ouverts. Ne pas paniquer. Repousser. Je ne peux plus repousser. La visite rend tout réel, me confronte à mes évitements.  L’enthousiasme inquiet du boyfriend tombe en moi comme dans un puits sans fonds, sans écho. Je ne peux plus le nier : tout en moi se cabre à l’idée de déménager ici. Tout en digérant le malaise, j’essaye de faire bonne figure, de visiter sérieusement, en faisant l’exercice de projection minimal : en enlevant la cloison, ça ferait une grande chambre ; là tu pourrais avoir  ton atelier. Je voudrais que la visite, mon imposture se termine, il y a erreur sur la personne, sur le lieu, je ne suis pas Madame boyfriend, je ne suis pas l’épouse parfaite qui se projette pour habiter dans cette maison, je n’ai au fond pas plus de poids dans la décision de son achat que M., l’amie du boyfriend qui nous y a conduit.

Devant un Coca, une limonade et un jus de fraise, le boyfriend me demande ce que j’en ai pensé, vraiment. Je rationalise, souligne les points forts objectifs du bien immobilier. Puis moins : je trouve ça dommage d’aller à la campagne pour se retrouver au bord de la route. Puis plus du tout : la maison est grande, mais avec les sous-pentes et le peu d’ouvertures, j’ai l’impression d’étouffer. / Je suis une sale môme qui vient d’abîmer le jouet que son copain voulait partager. C’est la consternation. Du boyfriend, la mienne. Son amie nous enjoint à en reparler plus tard, quand on aura digéré. Quand elle ne sera plus là, aussi.

On en reparle dans le train. Je crache tout. Ma peur me fait cracher. Je crache sur les pierres, l’incarnation de l’ennui, je crache des pierres sur ses rêves à lui. Il accuse les coups. Je parle vrai, dur, sans plus aucun ménagement pour mes arrangements de conscience ou pour lui. Si j’ai le choix entre la maison à la campagne et mon appartement à Roubaix, je garde mon appartement à Roubaix (qui n’est mien que dans la location). Mais je ne veux pas qu’il décline la maison à cause de moi ; une autre ne fera pas plus l’affaire. Qu’il y aille sans moi. C’est rude, ça éborgne un peu plus son idéal de vie commune. J’essaye d’atténuer : on peut toujours essayer, je peux essayer d’habiter à Tours… mais effectivement, je n’en ai pas envie ; si jamais je le fais, c’est pour lui, et lui ne veut pas que je fasse ça, pour lui. Il a raison, je pourrais finir par lui en vouloir. Il exprime sa crainte que la distance géographique ait raison de nous, il a peur que je me lasse. Et pourquoi ce serait moi qui me lasse ? Ce peu de confiance (en moi alors qu’en lui) est vexant. J’ai peur aussi. Ma réaction de défense pour ne pas me laisser envahir par cette peur, pour ne pas perdre le contrôle, c’est de rationaliser, de raisonner comme si je n’étais qu’un cerveau sans émotion, comme si mes synapses ne pouvaient faire transiter que des informations factuelles : c’est un risque, la distance est un risque ; mais que l’un cède à l’autre et lui en veuille pour ça constitue également un risque ; et si ça arrive, si on en arrive à la séparation, alors il vaut mieux que chacun ait fait les choix avec lesquels il se sentait aligné et qui lui permettront de rebondir seul. J’ai l’impression d’entendre mon ex parler,  je me trouve détestable, à infliger ce que je crains de subir, mais prem’s, la peur est épinglée de tous côtés, elle ne peut plus bouger. Les incompatibilités structurelles et irréconciliables, j’en ai soupé, merci. Qu’il achète sa maison, que je reste chez moi, la logistique suivra. Je ne comprends pas sur le moment, si calme, si froide, que je suis en colère. C’est pratique la colère, ça empêche d’être triste.

Plus tard de retour à Paris : […] (incluant : nœud, sanglots, dénouement, apaisement)

Plus tard encore, il m’assure que ça va mieux, que c’était un quiproquo, un coup de mou, mais je n’en suis plus si sûre. Je propose de retarder mon retour à Roubaix, de rester encore un peu. L’affaire est classée. Je reste, pars, ébranlée.

…

Vendredi 7 juillet

Paris – Roubaix. Nous nous sommes arrêtées sur une aire d’autoroute et nous ne sommes pas les seules : des oiseaux par dizaines, par centaines, par milliers, y font étape pour la nuit. Des escadrons se succèdent, murmurationnent dans le ciel en attendant les retardataires ou le retour des éclaireurs, et se posent sur un arbre au bord bord de l’autoroute, presque toujours le même, à se demander comment ils tiennent tous. Ça bruisse, ça piaille, on ne voit presque rien pourtant quand on s’en approche — sauf sur les branches les plus hautes, que les oiseaux quittent peu après s’être posés pour se répartir plus bas : on est prié de ne pas encombrer trop longtemps la piste d’atterrissage. De nouveaux groupes ne cessent d’arriver, la mégalopole aviaire est contrainte de s’étendre : des raids de quatre ou cinq oiseaux décongestionnent l’arbre en passant incognito sur celui d’à côté, vol à l’horizontale, rapide, efficace. Et ça continue d’arriver dans le ciel, escadron après escadron, un 14 juillet qui n’en finit pas. Ils ont du se passer le mot du surpeuplement, une banlieue dortoir vient de s’ouvrir sur un autre arbre beaucoup plus grand et loin de la route (un meilleur choix hôtelier que le F1 au bord de l’autoroute, si vous voulez mon avis). Cela n’empêche pas que de nouveaux groupes s’arrêtent encore à l’arbre de référence, qui n’en finit pas de se remplir et de se transvaser dans l’arbre voisin. Quelques individus supervisent les opérations depuis un lampadaire surplombant de bien 3 mètres l’arbre ; les organisateurs ont fort à faire pour que tout ce petit monde soit en place avant la nuit. Nous sommes reparties avant eux.

_________

Stupeur en arrivant chez moi, à l’amorce de l’obscurité : il y a un trou dans le jardin. Le sapin a disparu. L’énorme sapin au bout du jardin. Le sapin qui refermait la vue avec l’arbre d’à côté, ne laissant, l’été, qu’une fenêtre joliment encadrée pour me rappeler que je n’étais pas seule au monde. Le sapin qui, je le découvre en son absence, participait à étouffer les bruits du boulevard qui passaient la rangée de maisons. Était-il malade ? J’espère qu’il l’était, qu’il n’a pas été arraché pour un peu d’ombre, un peu de lumière cachée à récupérer. J’en veux à ce voisin, même si je ne sais pas ce qui s’est passé, même si je ne sais pas qui est ce voisin, ni même qui avait la charge de ce sapin au coin de quatre parcelles. Mon jardin est amputé. Ce n’est pas le mien, je n’en ai la jouissance que visuelle, depuis ma terrasse au-dessus, mais c’est mon jardin quand même, défiguré en mon absence. Il manque une présence. Ça me rend triste.

Je pense : heureusement que ce n’est pas le saule pleureur. J’en pleurerais. Je pense : on ne peut compter sur la permanence de rien. Je n’aime pas ce qui change quand ce qui change meurt. Je pense : au gigantesque peuplier de ma résidence à Paris, un peuplier magnifique de huit étages qui avait été abattu pour des questions de sécurité, il paraît. Il était resté trois souches (l’immense peuplier avait deux acolytes). C’était comme si on avait coupé mes racines, ce ne pouvait plus être si terrible ensuite de partir, de quitter cet appartement dont on avait mutilé la vue. Est-ce que l’histoire se répète ? Est-ce que le sapin coupé est le signal de me détacher de ce lieu, cet appartement que j’aime tant ? Je pense au terrain qui accompagne la maison que le boyfriend veut acheter, que nous avons visitée quelques jours auparavant : un terrain justement, plus qu’un jardin. Chez moi, c’est, ça a toujours été une fenêtre avec vue sur un grand arbre que je puisse aimer.

…

Samedi 8 et dimanche 9 juillet

Je découvre la béance du jardin au grand jour : il va falloir s’habituer, il va falloir du temps.

_________

Je suis toujours épatée par l’énergie de Mum. Les tâches deviennent faciles avec elle ; il suffit de se laisser entraîner. Le week-end est actif et ménager. Done : enlever les innombrables toiles d’araignées et gratter la mousse bien incrustée sur le bord de la terrasse ; couper les plantes qui grimpent et celles qui tombent ; accrocher les cadres qui traînent et en chercher pour les images qui attendent d’être exposées ; tenter d’accrocher un voile d’ombrage et réaliser une fois sur l’escabeau que le triangle isocèle ne le fera jamais quand il faudrait un triangle rectangle ; épousseter la toile, la replier et re ve-nez chez Le-roy Merlin.

_________

À la crêperie, la crêpe du moment est aux fèves, cuisinées au cidre, et à la salicorne, une algue très croquante et très iodée dont la découverte me met en joie — ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de goûter un nouvel aliment !

Ce qu’a déclenché la maison en Touraine m’a ébranlée. Dans la crêperie si mignonne, j’en parle encore, pour m’apaiser. Mum me raconte en miroir la fièvre acheteuse de mon presque-ex-beau-père : un jour, à 35 ans, acheter un bien immobilier était devenu un impératif, une obsession, il ne parlait plus que de ça, il n’y avait plus que des annonces, des visites, au point que cela avait fait vaciller leur couple. Cela me rassure et me fascine étrangement, d’avoir accès à un pan d’histoire que j’ai vécu sans le connaître, alors enfant, aujourd’hui âgée de l’âge des adultes d’alors.

Reste que. Je ne suis plus sûre de moi, de mon comportement, d’être égoïste ou simplement animée de désirs contraires, pas moins pas plus légitimes, autres seulement. Seulement ? Comment distinguer l’intransigeance de qui refuse de faire des efforts, du refus de se renier, d’emprunter une voie où l’on craint de s’éteindre ? Comment fait-on des compromis sans se compromettre ? Comment distingue-t-on les peurs profondes, légitimes, des réticences qui s’arc-boutent par crainte du changement ? Je n’ai pas de réponse à ces questions, j’attends qu’elles cessent de se poser, j’oublie, me barricade chez moi, dans mes projets. Une forme de fuite sur place.

…

Lundi 10 juillet

« discipline is simply a love for your big self »  J’essaye de la mettre en place : reprise des étirements de yoga avant le petit-déjeuner, sessions d’écriture ensuite, mini-sieste, sortie pour s’aérer… Trouver les bons moments pour chaque activité sans se laisser tout dicter par un rythme optimal auquel on aurait manqué. Inventer une routine qui soutient par la répétition sans asphyxier par sa rigidité. L’exercice est délicat, nécessiterait pas mal de réinventions. De variations à prévoir.

…

Mardi 11 juillet

Les plus grandes avancées dans le manuscrit sont les coupes ; je les conserve dans un fichier Coupes.pages qui m’ôte tout regret. Ctrl C, Ctrl X, Ctrl V : place nette.

Je retourne à la médiathèque comme à des retrouvailles. J’aime le possible qui dort là, sur les étagères à portée de main ; je m’en empare pour constituer mon butin. Butin, oui : j’ai toujours un peu l’impression de voler les livres que j’emprunte. De les emporter en secret vivre une vie dont personne ne saura rien.

…

Mercredi 12 juillet

Grand transfert et tri des photos de Calabre. À chaque fois, c’est la même chose : j’oublie que mes précédents souvenirs de vacances se sont constitués autour de clichés sélectionnés et retravaillés, et je me trouve dépitée devant l’avalanche d’images médiocres qui débordent de l’appareil. Tout ça pour ça ? Tant de « attends deux minutes », de cadrages tentés, doublés, pour ça ?

Mal positionnée devant l’ordinateur que j’ai laissé au sol, je me paye de surcroît un début de tendinite (qui, si je suis honnête et impudique, vient également d’une expérimentation masturbatoire que j’ai du mal à vraiment regretter).

…

Jeudi 13 juillet

30 minutes à chercher un extrait de ballet qui n’existait pas. C’est fou comme la mémoire capte des images fixes et recrée les séquences manquantes avec fantaisie. Ma mémoire de spectatrice enregistre les émotions, mais pas le détail des pas, qui ne reste qu’à condition d’avoir moi-même travaillé la variation. Je regrette de ne pas avoir noté à côté de chaque paragraphe à rédiger une URL YouTube — avec un minutage précis (parce que va retrouver tel entrelacé dans une vidéo d’1h30). Cela me rappelle la rédaction de mon premier mémoire sur Kundera : c’est toujours à la fin qu’on s’aperçoit de ce qu’on aurait dû faire depuis le début. Le regret est à tempérer : quand je l’ai fait, quand j’ai conservé une URL, la vidéo au bout a parfois été retirée. Forcément, les captations pirates sont moins stables que les références universitaires.

Le feu d’artifice de Roubaix est annulé pour des questions de sécurité, suite aux émeutes récentes. Dans plusieurs communes alentours également. Les feux encore prévus sont tirés depuis des lieux peu commodes d’accès sans voiture ; je me vois mal marcher 3 km dans des zones semi-industrielles à 23h30, renonce. Vers 22h30, ça pétarade chez moi, je fais coulisser la porte-fenêtre et, surprise, cadeau : je vois un feu d’artifice depuis ma terrasse. Je suis trop loin pour sentir les détonations, mais je le vois bien, les gerbes bien rondes, par-dessus l’enfilade des murets.

…

Vendredi 14 juillet

Première barre de reprise. C’est l’habituelle désertion musculaire.

Après-midi sauvegarde de photos : 5 Go libérés, tout de même.

Je propose à É. d’aller voir le feu d’artifice. Elle me propose d’aller dîner, ce que nous faisons à la Wilderie. Plaisir de saveurs travaillées, qui se goûtent, re-goûtent, découvrent. Je parle trop, high-pitched sans même qu’il soit question d’aigu. Ce n’est pas le son, c’est la fréquence à laquelle je suis, survoltée, à tout balancer avec une désinvolture surjouée, non pas dans l’intention mais dans le volume. Impossible de m’arrêter, tant pis pour l’autodétestation qui arrivera ensuite ; j’espère juste que ça amuse ma camarade davantage que ça ne la fatigue.

La glace à la moutarde dans la soupe aux petits pois était vraiment top.

On reprend sa voiture pour aller voir le feu d’artifice. Il est tard, nous sommes justes et nous ne sommes pas les seules. La route est embouteillée ; chaque talus a été préempté par des voitures qui se sont pris pour des 4×4.  La probabilité d’arriver à temps diminue à chaque instant. Elle me dit d’y aller, qu’elle va aller se garer et me rejoindre ensuite, elle les feux d’artifice… Je décline une fois, deux fois, puis j’entends les premières fusées, et t’es sûre ? Je pousse la portière et je me mets à courir sur le trottoir, j’aperçois les scintillements à travers les feuillages, j’oublie ma camarade, je cours, je m’enfuis : je cours de joie. Ça devrait toujours être comme ça un feu d’artifice, c’est ainsi que ça doit être pour moi, après des années à Ivry à courir vers le pont par surprise, parce qu’en proche banlieue parisienne, le 14 juillet n’est jamais le 14, t’entends là ? Je trouve un espace dégagé, une fenêtre d’observation en vérité, les fusées hautes encadrées par les arbres. Les fusées basses sont mangées, alors je quitte le champ-prairie pour le champ de Mars (il y en a donc un à Lille aussi !), je passe le canal, le pont, ajuste ma position par rapport aux lampadaires, enfile les bouchons d’oreille attachés à mon porte-clés, et profite enfin en toute sérénité des explosions qui tremblent jusque dans ma poitrine. J’adore cette vibration, cet ébranlement, qu’aucune musique pour une fois ne vient entacher. Le spectacle est parfait. Plein d’escarbilles et d’arbres dorés comme j’aime, des palmiers, des saules pleureurs — et même un palmier arborescent, comme un arbre généalogique qui se lapinerait en temps réel (il m’arrache un sautillement de joie-surprise). Tout le monde applaudit à la fin, la foule du moins, et moi.

Cette photo a été screenshotée depuis Instagram, j’avoue tout.

…

Dimanche 16 juillet

Venue de nulle part, mais très présente dès que je pose le pied au sol : une douleur aigüe au talon. Bientôt 35 ans, et mon corps me surprend toujours. Une talalgie : avec un tel nom, ça ne peut pas être bien sérieux.

J’ai ainsi la virevolte claudiquante pour accueillir D., qui a bien voulu se rabattre de Lille sur Roubaix. Il revient de Belgique et rentre à Paris. À vélo. Oui. À chacun sa folie. Je reste dans ma langue alors que nous conversons en anglais à l’écrit ; par coquette fainéantise, je tais mon accent (français en anglais) et pour prix dois redoubler d’attention pour passer au travers du sien (tchèque en français). On mange dehors, sans table, sur deux chaises ; on cause chaînes musculaires, courbatures et découvertes tardives, et son immense silhouette s’attarde un peu sur le rebord de la fenêtre, comme un cadre un peu étroit ; le jour n’en a plus pour longtemps quand le garage daigne s’ouvrir pour lui rendre son vélo. He might curse me pour lui avoir fait découvrir les grains de café au chocolat, combo fatal de ses deux drogues préférées. Qu’il me maudisse autant qu’il veut, I know good stuff.

…

Lundi 17 juillet

GROSSE tomate ananas.
Ceci n’est pas une assiette à dessert.

À midi, une newsletter m’informe qu’il y a désormais de la glace au sésame noir chez Picard pour une glace au sésame noir. À 17h30, le bac de glace (ridiculement petit) est dans mon congélateur. J’ai trop traîné, trop faim : je lui préfère des tartines de nocciolata. Mon talon, lui, aurait préféré ne pas claudiquer pendant 40 minutes.

…

Mardi 18 juillet

Reprise des cours de posture / chaînes musculaires, je ne sais jamais comment les nommer. Les annonces par mail disent : atelier du mouvement ; on dit tous : cours — y’a cours la semaine prochaine ?
S., dont j’ai enfin retenu le prénom, se réjouit de me voir si guillerette — elle dit : souriante — alors qu’elle me trouvait l’air abattu à la fin de l’année scolaire — je nuance : crevée. Contente de reprendre, d’autant que ça amoindrit la douleur au talon.

…Mercredi 19 juillet

Je me motive à retourner à la fac pour aller emprunter un livre sur la motivation, plus motivant que celui que j’ai commencé parce que c’était le seul de la liste qui était disponible à la médiathèque de Roubaix. C’est en outre la dernière fois que je peux profiter de ma carte d’étudiante à l’université, qui deviendra caduque à la rentrée.

Je me dis que ça va être étrange de retourner à la fac alors que la licence est terminée, mais ça ne l’est pas — pas plus qu’y retourner à trente ans passés pour reprendre des études. Les locaux, déserts, sont une incitation à saluer les deux personnes que j’y croise. La bibliothèque, par contraste, paraît peuplée : six personnes à tout casser, qui ne cassent rien, lisent sagement.

Je ne sais pas si c’est parce que je lui offre une diversion ou parce que c’est l’avant-dernier jour d’ouverture, mais le monsieur derrière le comptoir est vraiment tout sourire lorsqu’il me tend l’ouvrage qu’il est parti chercher en réserve — dans le magasin, c’est le terme officiel sur les notices bibliographiques en ligne, un peu étrange pour des ouvrages qui ne sont pas des magazines et que les lecteurs n’achètent pas.  Je regrette un peu ma demande quand je soupèse la bête, mais ne voulant pas avoir fait déplacer le bibliothécaire pour rien, je gaine les abdos et range l’austère pavé dans mon sac. Tant pis si je ne le lis pas. De fait, je le lis, et la lecture est un régal : les plus belles histoires sont toujours des rencontres qu’on a failli manquer. C’est en tous cas ce qu’on en retient pour souligner à quel point cela aurait été dommage de ne pas.

Aventures des barres mobiles, de W. Piollet / Les Débuts, de Claire Marin / Poétiques et politiques des répertoires, les danses d'après I, d'Isabelle Launay

Une fois rentrée, je ne lis pas, évidemment. Je fais des collages que je ne colle pas ; promener mes ciseaux dans un programme de la saison culturelle 2021/2022 a le double avantage de me permettre de le jeter sans regret après l’avoir dépecé et de soulager mes yeux hors écran. Chaque jour, je fais mon Duolingo sur écran, j’avance mon manuscrit sur écran, je réponds aux atermoiements de C. sur écran, je vérifie l’heure sur écran, la météo sur écran, je regarde pour me détendre une série sur écran,  je conserve avec le boyfriend sur écran, et les écrans finalement font écran au sommeil. Cette fois, j’utilise mon téléphone pour téléphoner et je ne Skype pas le boyfriend.

Collage avec une main emmanchée au-dessus d'un buste en robe Vichy + les mots "nébuleuse" et "métamorphose" Collage : des morceaux de visage qui font la largeur des carreaux du carrelage utilisé comme fond + mots "nocturne" et "ballet"

…

Jeudi 20 juillet

Le public du jeudi midi n’est pas le même que celui du mardi ou vendredi soir : nous sommes une majorité de danseuses, et la professeure axe le travail sur l’en-dehors. Au premier rang, deux adolescentes dont l’une au moins est en horaires aménagés travaillent correctement, en utilisant des sensations que j’essaye encore de provoquer en moi, bien loin de pouvoir les convoquer sur commande. Je mesure tout ce qui m’a manqué à leur âge, qui me manque encore. Évidemment que je ne pouvais pas y arriver, il me manquait tout — l’essentiel du moins, à partir de quoi avoir une chance de développer tout le reste. Petite déprime de ne pas comprendre quoi comment travailler. Petite joie aussi de constater qu’il n’y a pas trace de jalousie, que je suis loin de ces jeunes filles à présent.

_________

J’ai vu chez les voisins un enfant sur le bord de la fenêtre au premier. Il a sauté bras écartés et disparu… chez lui. Première fois que cette fenêtre était habitée. Elle était derrière le sapin.

…

Vendredi 21 juillet

Je passe plus d’une heure dans la salle d’attente du médecin en vacances. Je le remplacerais bien par son remplaçant, volubile, amical. Lui aussi a des problèmes d’oreille, du coup il est bien au fait, un ami ORL lui a fait un petit topo plus avancé, vous êtes certaine que le sifflement ne se fait pas par pulsations, non en continu, très bien, très bien, cela peut annoncer une rupture d’anévrisme si le sifflement n’est pas continu, il faut faire attention, vous comprenez, je comprends — qu’il a envie de parler aussi, pas de lui, mais avec les gens, qui viennent se déverser dans son cabinet, qui n’est pas à lui, sans attendre autre chose qu’une ordonnance. Je suis en formation pour être professeure de danse, il admire les gens qui font de la danse et vivent de leur passion (ça n’est pas encore fait), lui c’était le piano mais il est médecin. Il espère que sa fille en fera, de la danse, il faudrait qu’il regarde les cours ; il en a pris pour son mariage, lui-même n’est pas doué, mais sa femme si, un bon filon, les cours de danse particuliers pour les mariages, il me le recommandera encore une fois à la porte, même si je ne sais pas danser les danses de salon, je pourrais apprendre c’est vrai, le professeur gagnait plus que lui en une heure.

J’ai été déçue qu’il ouvre son cabinet à plus d’une heure de chez moi. J’en aurais bien fait un ami, si tant est qu’on puisse inviter son médecin remplaçant et sa femme à boire un verre.

_________

À la moitié de la séance, l’ostéo-kiné-grand-manitou a réglé le décalage à l’origine de ma douleur au talon, si bien que j’ai le droit à un cours particulier sur l’en-dehors au niveau de la hanche. Rien d’autre qu’une jambe sur la barre en seconde vue depuis l’extérieur ; l’ouverture à une compréhension incarnée et à un levier d’action depuis l’intérieur. Légère euphorie ensuite à la perspective de pouvoir « rouler mon jambon » — ledit jambon étant ma cuisse poilue.

…

Samedi 22 juillet

Je triche un peu en mettant quelques termes que j’aurais voulu traiter sous le tapis, mais je persévère, je tiens, encore une matinée, encore quelques lignes, et ça y est, je peux décréter le premier jet.

Habemus premier jet. Il y en a qui ont un pape, moi j’ai un premier jet. 147 pages à relire, corriger, compléter, reformuler, mais 147 pages rédigées. Je suis fière de moi, indépendamment de la qualité même du contenu. Juste de l’avoir poursuivi jusque là.

Et rien. Pas d’exultation véritable. Je sais que s’ouvre une nouvelle session de travail, d’un autre ordre. Seulement, à présent, je sais que c’est possible. Calme tranquille. Satisfaction d’avoir bouclé ça avant l’arrivée du boyfriend.

On se retrouve et c’est comme si je n’imaginais plus ses mains sur moi. Je n’imagine plus ses mains loin de moi. Nous passons la soirée à discuter peau à peau sur le canapé.

…

Dimanche 23 juillet

Il y a des choses en moi qui ne cèdent qu’à la douceur. J’ai dormi, je me suis rendormie. Au réveil, la chambre s’est agrandie, les moulures se prolongent au plafond, je suis dans le salon, dans la pièce d’à côté et pourtant je suis avec lui, je le sens tout autour de moi.

Tout est calme, dans l’appartement, en moi. Même le chat ne miaule pas de ne pas avoir tous ses humains dans la même pièce. Je me rends compte que je peux écrire, encore, que j’ai l’espace pour cela.

…

Lundi 24 juillet

C’est le début des journées qui se perdent dans une continuité de somnolence, câlins, écrans. La tablette du boyfriend assure la bande-son, entre boucles sonores de Slay the Spire, analyses politiques et linguistiques (l’Académie française en prend un coup).

Chat sur le canapé en plein soleil
Plein feux sur la star à la golden hour (il y aura eu quelques belles éclaircies dans ce mois pluvieux).

…

Mardi 25 juillet

M. vient rencontrer le chat et son propriétaire. Pour l’occasion, j’ai fait un marbré. À moins que pour le marbré, j’ai créé l’occasion (ce serait mal, je mériterais encore moins le thé au jasmin que M. m’a offert de manière tout à fait adorable et démesurée). J’en mange avec de la glace au chocolat ; le boyfriend avec de la crème anglais ; notre invitée met tout le monde d’accord avec glace et crème anglaise, elle a cours de danse le soir. Ils ont quinze ans d’écart et des jeux vidéos en commun. Je ne comprends pas tout quand ils en parlent, mais j’aime bien les écouter, il y a des promesses de joie et d’explorations dans leurs souvenirs. On finit quand même par terre à parler danse, le boyfriend sur le canapé.

…

Mercredi 26 juillet

Après trois jours de canapé intensif, nous programmons une sortie sur Lille. Je suis toujours stupéfaite de l’efficacité du boyfriend quand il a quelque chose à acheter, mettant la même absence d’hésitation dans un achat à 29, 50 ou 170 €, alors qu’il n’a pas de larges moyens, seulement un budget bien étudié en amont. J’hésite au Monoprix entre trois sachets de riz à 2,99 ou 3,99 €. Lui, fait son shopping comme on fait des courses ; moi, je fais mes courses comme on fait du shopping. Le seul moment où il s’attarde, c’est chez Rougier & Plé, qu’il appelle Graphigro. Le seul moment où je n’hésite pas, c’est chez Meert : glace au chocolat et sorbet Pa(passion)Ma(ngue)Ba(nane).

Grosse glace

Je confesse, c’est la taille des cornets que je voyais graviter autour du stand qui m’a attirée. On a l’impression qu’après s’être calés sur les prix parisiens, à Meert, ils ont été pris de remords, parce que bon, ce n’est pas parce qu’on se la joue qu’on n’est pas des gens du Nord ; du coup, ils compensent en servant l’équivalent de 4 boules pour les 2 à 5 €. Avec mon demi-litre de glace, je retrouve, adulte, la joie d’une grosse glace, qu’on tient à deux mains d’enfant. Le sorbet, quoique bon, a été à la limite de me lasser, ce que ne pourrait faire, ô grand jamais, la glace au chocolat, d’un pourcentage de cacao peu élevée, mais avec ce goût « rond » qu’ont les chocolats de bonne maison.

Morceau de gâteau de riz dans une sauce veloutée épicée Manchoo (raviolis coréens)

Deux heures plus tard, nous sommes assis au restaurant coréen ; est-ce vraiment raisonnable. Pas plus ni moins que le choix d’un plat très épicé, dont la texture extrêmement douce, veloutée, masque et souligne la force.  C’est le genre de repas dont on se souvient, à défaut de savoir si c’est pour son goût qu’on l’a apprécié.

_________

Je passe la journée à tirer sur mon lobe d’oreille gauche, pour qu’y pénètre le son. J’ai consulté mardi un second médecin : aucun bouchon, seulement une otite. Je mets les gouttes qu’il m’a prescrites… et retire le soir des bouts de bouchon. Ça siffle toujours, mais j’entends à nouveau.

…

Vendredi 28 juillet

Je fais ma barre en culotte sur un album de musiques de film ; le boyfriend  le prend comme un blind test. Harry Potter pour les dégagés ; La la land pour les ronds de jambe en l’air ;  mais quand même, Ghostbuster au piano, ça fait bizarre (pour les frappés).

…

Samedi 29 juillet

J’ai les neurones qui frétillent quand je lis Les Danses d’après, d’Isabelle Launay. Je retrouve notamment appliquée au ballet, devenue limpide, une réflexion sur la notion d’œuvre que j’avais découverte mais pas assimilée, embrouillée, dans une énième lecture à transposer (Écoute. Une histoire de nos oreilles, de Peter Szendy). Pourquoi a-t-on passé deux années de licence danse à lire des ouvrages qui n’avaient aucun rapport avec la danse quand il existe un corpus certes restreint mais passionnant de spécialistes ?

_________

Ses iris fusionnées aux pupilles, noires, sa peau translucide et ses taches de rousseur, la tête renversée sur l’oreiller. Sa beauté à ce moment. J’aimerais qu’il la voit comme je la vois. Qu’il se voit comme je le vois. On aimerait tous ça, je crois, que nos aimés se voient avec amour, le même qu’ils nous portent et ne se portent pas toujours à eux-mêmes.

Ça vaut en sens inverse. Lui voudrait plus et mieux pour moi. Pas que moi je sois plus ci ou ça, pas que je sois mieux pour lui, mais plus, mieux : pousser les murs, aérer les peurs idiotes, m’ouvrir de l’espace. Et il le fait, j’en ai : entre ses bras.

Pas de non-dit. Pas si facile quand on a tendance à se cacher les choses à soi-même. De toutes petites choses qui grossissent en silence, et redeviennent toutes petites quand on les exprime comme des énormités. Ce n’était rien. Rien : une simple peur. (Qu’il m’en veuille encore pour — nom de code — la Touraine.)

Je commence à pouvoir formuler. Ce qui se passe quand ça ne passe plus. Ce corps avec lequel,
parfois,
brièvement,
vertigineusement,
je ne coïncide plus,
qui s’interpose entre lui et moi dans les moments qui pourraient être les plus fusionnels.

…

Dimanche 30 juillet

Le boyfriend se ferme toujours à l’approche du départ. Son sac prêt trente minutes avant le moment qu’il s’est fixé pour mettre le chat dans sa bulle de cosmonaute, il lance une dernière partie de Slay the spire et je résume : encore trente minutes à se tendre sans agir. Il répète mes mots, sa mâchoire esquisse un sourire, c’est exactement ça, trente minutes à se tendre sans agir.

Moi, c’est après. Je ressens l’absence soudaine comme un phénomène physique, dépressurisation, dépression météorologique, dé-. Je m’active en attendant que ça passe, je lance une machine de draps (sauf la taie d’oreiller avec son odeur), je range, je jette, je nettoie, j’efface toute trace de son passage pour conjurer l’absence et retrouver l’aplomb d’un espace sans partage.

…

Lundi 31 juillet

Atelier du mouvement sur l’en-dehors de la hanche et le centrage articulaire. Je n’ai jamais autant travaillé en jambe sur la barre, car je n’ai jamais eu une posture correcte — les hanches toujours plus basses que je l’imagine, l’articulation du fémur perdue dans les ailes iliaques. Il faut gérer le découragement, devant l’ampleur, voir plutôt l’ampleur de ce qui s’ouvre. C’est une décision qui n’est pas à prendre, mais à reprendre sans cesse, et ça clignote comme un néon en fin de vie ou en début d’allumage, comme un muscle qu’on n’arrive pas encore bien à contrôler, qu’on contracte par intermittence. À la volonté clignotante, le découragement oppose sa résistance ; c’est le muscle antagoniste dont on doit apprendre à inhiber la contraction pour rendre le mouvement possible.

Dans l’après-midi, soudaine overdose de canapé : me voilà à la barre à la cheminée. Ça ne travaille peut-être pas comme il faut dans les hanches, mais en-dessous, dans les jambes, mollets, fessiers, je retrouve un certain tonus musculaire qui fait du bien.

Journal de mai 4/4

Lundi 22 mai

Nous sommes toutes dans le studio quand nous recevons par e-mail les retours sur nos cours d’éveil-initiation. Ce que je lis ne me surprend pas, mais d’autres n’ont pas cette agréable surprise. Il y a de la dureté, des récriminations, des choses probablement bien intuitionnées mais qui ne se disent pas, pas comme ça, et je me demande pourquoi, de toute ma longue scolarité, c’est la première fois que cela se passe comme ça, dans la fatigue de sensibilités qui n’en finissent pas de s’entrechoquer. É. non plus, en école de commerce avant de se réorienter, n’a jamais connu ça. Est-ce de toucher au corps, qui nous touche ainsi ? Pour le boyfriend, qui a fait les Beaux-Arts, c’est évident : c’est le propre des écoles d’art d’être remplies d’artistes aux sensibilités exacerbées.

___________

Cours de progression technique (aka le cours où l’on apprend à donner cours). Une séance ludique, avec accessoires :

  • des assiettes en carton lestées de patafix : on a l’air malin avec ça sur la tête, mais il y a une raison pour laquelle les princesses apprennent le maintien avec des livres sur la tête dans l’imaginaire des contes. Marcher avec un poids en équilibre sur le sommet du crâne aide à situer correctement la verticalité… et fait travailler les muscles profonds du dos : je peux vous dire que ça a sacrément bossé entre mes omoplates ! En un quart d’heure, je suis passée d’une démarche précautionneuse à l’extrême, avec de fréquents arrêts pour ramasser les assiettes, à une marche beaucoup plus fluide, puis des transferts de poids type temps liés, avec des changements d’orientation de la tête.
    On a aussi utilisé ces assiettes lestées pour donner du poids dans le bras qui ferme dans les tours et détournés, histoire de le sentir davantage et de ne pas le laisser à la traîne ;
  • des bandes élastiques qu’on utilise habituellement pour travailler les pieds, ici pour sentir la résistance des bras et du dos (dans les tours, notamment) ;
  • de grands éventails pour travailler sur l’amplitude du mouvement (je n’avais jamais vu des éventails comme ça : le tissu se prolonge au-delà des baleines, frémissant comme la queue d’un poisson exotique).

___________

De la séance de psy, je ressors triste d’être vénér et vénér d’être triste. On ne peut pas gagner le boost de neurones et de bonne humeur à chaque fois. (Le lendemain, je réaliserai avoir été en SPM.)

…

Mardi 23 mai

Séance en autonomie. Du yoga pas trop violent mais qui bouge quand même ? Je propose de lancer une vidéo d’Adriene. Les commentaires de mes camarades qui découvrent la chaîne et ses idiosyncrasies (attends, mais Benji, c’est le chien ?) rendent la séance plus ludique, mais cela crée aussi une distance, une résistance : je reste sur le qui-vivre, craignant que mes camarades puissent ne pas apprécier une proposition dont je me sens responsable. Cette séance ne propose pas un flow fluide comme c’est souvent le cas chez Adriene : deep stretch, on aurait dû se méfier de l’intitulé. Mais comme le fait remarquer L., alors qu’on attendait dans une position improbable qu’elle prenne fin, la succession des étirements est bien pensée. On s’amuse en outre de nos zones de raideur et de souplesse inversées : ce qui est une quasi-torture pour C. et moi est d’une aisance déconcertante pour L., qui luttait quelques instants auparavant alors que C. et moi nous la coulions presque douce.

Séance de chant mis en mouvement avec des enfants d’école primaire. Il y a une raison pour laquelle je danse et ne chante pas, comme par exemple le fait que mon timbre de voix n’est pas très agréable ou que je peine à trouver la bonne hauteur et à conserver le rythme. Par exemple. C’est la dernière semaine de cours, mais c’est un peu la semaine de trop.

À chaque cours de musculation des chaînes musculaires sa découverte d’un pas de danse classique que je fais de traviole. Aujourd’hui : mon pied gauche part complètement en serpette dans les soubresauts (merci la parallèle pour cette révélation) et je perds l’alignement avec le genou. Il va falloir que je trouve comment corriger ça avant que ma street cred de prof d’éveil-initiation en prenne un coup.

…

Mercredi 24 mai

La première partie du cours d’AFCMD est théorique, stimulante : quand même, il y a tant de choses à apprendre, à découvrir, à étudier, ouvre-toi un peu meuf, sois curieuse, merde. On passe à la pratique : nope, sortez-moi de là rapidement, par pitié. Bouger au ralenti en produisant toutes sortes de sons ne me fait pas vibrer.

Qu’il s’agisse de respiration ou de sexualité, je dois me rendre à l’évidence : j’ai du mal avec le corps organique, viscéral, qui ne soit pas le corps musculo-squeletique qu’on peut s’entraîner à contrôler. Je jouis de la maîtrise, pas du débordement.

Passage à la médiathèque et, pouf, après-midi évaporée.

…

Jeudi 25 mai

É. a rapporté du banana bread pour fêter la fin d’année imminente. C’est toujours elle, souvent du moins. J’ai eu un court moment de motivation l’an dernier (un banana bread également), et depuis manque à ce genre d’attentions.

Nous prenons un verre en fin de journée, presque toutes ensembles, comme nous l’étions plus régulièrement l’an passé, en première année, quand les amitiés ne s’étaient pas encore resserrées en géométries variables à l’extérieur des cours. Il m’a fallu du temps cette année pour m’ajuster à cette nouvelle position, ne pas être exclue sans être vraiment incluse, trouver la juste distance pour ne pas être blessée d’entendre tout ce qui se fait sans moi, sans d’autres, sans m’isoler et m’exclure des discussions, qui restent gaiement ouvertes à toutes, en tout temps. Diplomatiquement invitée à un anniversaire parce que j’avais cours le même soir dans la même rue, j’ai pris conscience que cette sociabilité, vers laquelle je lorgnais avec une pointe de regret, ne me convenait pas, qu’il n’y avait aucun regret à avoir, sinon celui d’être un peu éloignée géographiquement de mes amies. Je ne sais pas appartenir et ne pas appartenir. J’apprends en triangulant, en discutant vivement avec les unes puis avec les autres, essayant de me tenir à équidistance. On mettra ça sur le compte de l’âge, de ses décalages.

Nous prenons donc un verre en fin de journée, presque toutes ensembles, et je suis à équidistance des autres de la table, des boissons ou non alcoolisées. Un tour de table désorganisé se fait des pires et meilleurs moments de l’année, manière de nous réapproprier le questionnaire de l’école, rempli avec plus ou moins de diplomatie. Le pire fait catharsis, le meilleur tourne pas mal autour de la carte blanche chorégraphiée en commun. L’idée est lancée d’imprimer des T-shirt personnalisés, entre tics de langage (dont un que je n’avais jamais relevé), phrases mémorables et autres petites idiosyncrasies. Il y a encore des hésitations pour certaines, mais mon cas est tranché, déroulé des deux mains comme une enseigne en néons : chocolat noir. Avec une précision de taille, grossie à proportion de l’amertume perçue quand elles essayaient un carré : 90%. Fair enough. C’est tranché également pour J. : ce sera Christine. Lors d’une mise en situation où l’on jouait les enfants et où on lui avait demandé comment elle s’appelait, alors que chacune se nommait sans inventivité, elle avait répondu du tac au tac ce prénom qui n’était pas le sien, avec une décontraction, une évidence telle qu’on en avait beaucoup ri. La running joke a continué le reste de l’année, au point de semer le doute chez les premières années : « Mais elle s’appelle J. ou Christine ? » Christine is the queen. Sur le modèle de mon 90%, j’ajouterais bien en-dessous une didascalie entre parenthèses, rappelant nos tentatives pour minimiser ses retards quotidiens : (Elle arrive.)

…

Vendredi 26 mai

 

Journée complète avec 3 classes d’enfants pour le projet chant et danse. C’est un bon entraînement pour apprendre à gérer de plus grands groupes, mais c’est éreintant. À midi, complètement abrutie, je vote pour abandonner lâchement les maîtresses et retourner déjeuner au calme aux studios. L. et son BAFA se marrent ; elle m’imagine bien en colo, tiens.

L’après-midi, nous passons deux heures à essayer de régler un cercle circassien avec les CE1. C’est trop compliqué pour leur âge — ou alors il faudrait qu’ils fassent de la danse à l’année. La formatrice de chant les en pense capable, et ils le sont d’une certaine manière, mais une manière qui n’est agréable pour personne. Nous reproduisons sans nous en apercevoir les travers de nos formateurs et encourageons-houspillons des enfants de 8 ans pendant 2h30 sans pause. Tout le monde est lessivé à la fin.

La formatrice a voulu attendre le jour J pour fixer les places et les rôles, dans un but pédagogique, dit-elle, afin de garder les enfants attentifs, autonomes. Cela fonctionne peut-être en chant, avec la chef de chœur qui continue de guider sur scène, donne les départs, souffle les paroles, mais pas en danse. Et quand bien même cela marche, marchotte : c’est inutilement stressant pour les enfants.

La restitution a lieu sur scène, devant des parents presque plus difficiles à cadrer que leurs enfants. Parents, fratrie, bébé : ça parle, ça filme, ça crie ;  les adultes gesticulent jusqu’à obtenir un coucou de leur fils, de leur fille, censés se tenir bien droit dans la position du chanteur-danseur (à mi-chemin entre “le spaghetti cru” et “le spaghetti cuit”, sachez-le). Nous restons sur scène avec les enfants pour les guider ; je n’ai pas l’impression d’y être, aucune confusion possible entre le rôle du danseur et celui de l’accompagnateur.

Nous n’avons pas le temps de féliciter les enfants que c’est la fin du spectacle, de l’année. Nous sommes en bas des marches devant la scène / à la sortie de l’auditorium au soleil / derrière les grilles du Conservatoire / à la bouche du métro où nous souhaitons quelques bonnes vacances / attablées à la table d’une brasserie artisanale qui, dieu merci, propose aussi du jus de tomate (essayez donc de trouver des boissons non alcoolisées non sucrées…). On finit la tournée du meilleur / pire moment de l’année pour celles qui n’étaient pas là la veille, on enchaîne sur la compagnie où tu danserais dans tes rêves les plus fous, il y a du name dropping contemporain qui ne me dit rien entre deux Batsheva. Le Royal Ballet pour moi, je crois. Ou la compagnie de Russell Malliphant, mais je n’ai pas le temps d’aboutir cette pensée. Pourquoi je ne suis jamais passée par la case interprète ? Darling (je ne le dis pas), je n’ai jamais eu un niveau pro (je le dis). É. me reprend : « Tu as un niveau professionnel. Tu vas être professeur de danse, tu as un niveau professionnel — juste pas d’interprète. » En prime, j’ai le droit à une imitation de comment je danse quand je danse “contempo”, avec des accents dynamiques et des  mouvements de tête de drama queen, interprétés par notre drama queen en chef ; ça me fait rire, ça nous fait rire, quand bien même ce n’est pas moqueur. La tendresse aussi peut faire rire. Les comptines des enfants ne cessent de revenir dans la conversation, quelques notes suffisant à rendre fou le juke box collectif. On tente un gage pour dé-chanter : chaque départ de chantonnement est puni d’une goutte de tabasco, obligeamment fourni avec le sel de céleri (le jus de tomate comme jeu à dé-boire).

…

Samedi 27 mai

Réveillée avant 6h du matin avec les comptines entêtantes de la veille, qui tournent en boucle : ce n’est pas exactement comme ça que j’imaginais mon premier jour de vacances. Mais soit.

Le stress lié à la formation se résorbe, mais le répit risque d’être de courte durée si je me laisse envahir par un autre enjeu, que l’occupation incessante, très cadrée, mettait en sourdine — celui de réussir à finir mon manuscrit, réussir à finir quelque chose, lui donner forme et fin, enfin. Cela me taraude, comme une menace de maintenant ou jamais, hyperbolique, risible mais réelle dans son ressenti. On va calmer le jeu, ramasser ce qui traîne dans l’appartement, faire son Duolingo du jour, prendre des notes pour ce journal, lire Singuliers et ordinaires, L’Éloge des fins heureuses

J’investis le parc Barbieux en chantonnant Doodley do, je suis la protagoniste d’une comédie musicale, I like the rest but the thing I like best, tout se déroule devant moi, chemin fleuri, soleil, tapis vert, it goes doo-d-ley-do, j’ai la marche conquérante et la ritournelle implacable, pour un peu les branches se mettrait à faire chœur et les canards à danser, d-ley-do. C’est la bonne humeur des possibles ; je me tiens au seuil des vacances comme un vendredi soir au seuil du week-end.

…

Dimanche 28 mai

Légère panique à l’idée de ne pas arriver à bout de mon projet, et de ne pas non plus profiter des vacances. Vacances J+2 et déjà l’angoisse de gâcher, le devoir de rentabiliser. Les heures où prendre le soleil et les phases d’efficacité intellectuelles se superposent ; elles s’annulent par synthèse additive en début d’après-midi quand les neurones partent faire la sieste, et la peau se hérisse à l’idée que le bain se transforme en coups. Il faudrait plusieurs matins dans une journée. Ou accepter de ne pas “profiter” du soleil.

J’emprunte des rues que je n’ai jamais arpentées pas très loin de chez moi. L’appareil photo ne sort pas beaucoup de sa sacoche, mais les jambes sont dégourdies.

Les comptines restent envahissantes. Dans la rue, sous la douche, à tout instant. On dirait des pensées parasites. Ça tourne comme un gyrophare. Même les litanies d’Alice et moi ne parviennent pas à prendre le dessus.

Le boyfriend : on veut tout mettre dans sa première œuvre ; on calibre souvent mieux les projets suivants. Je ne suis pas d’accord sur le terme d’œuvre concernant mon projet, mais j’espère.

La fatigue vient avec la tombée de la nuit, rend le sommeil facile.

…

Lundi 29 mai

Rêve : je prenais le train avec Joël (pourquoi Joël ? je n’ai pas eu d’interaction avec lui depuis des mois voire des années), il rentrait de loin, de l’étranger probablement, et je rentrais aussi, d’où, peu importe, à l’arrivée il s’avérait qu’il y en aurait encore pour 22 heures de route, en voiture, je hâtais la recherche de l’agence de location dans le centre commercial en paniquant à l’idée des heures interminables à venir, je n’aurais pas du prendre ce train, je devrais peut-être prendre l’avion pour repartir, revenir, m’épargner 22 heures de voiture.
Il se pourrait que le manuscrit m’ait donné une impression d’enlisement (22 heures de travail dessus suffiront-elles ? Non).

Au réveil spirale une idée que j’avais déjà eue des années de cela : étudier le comique dans la danse. Ça s’articule et se poursuit pour ainsi dire tout seul dans ma tête : je me rends compte que je suis repartie sur une piste seulement quand, arrivée en bout, je relève la tête de mes pensées comme on sort la tête de l’eau pour reprendre son souffle en crawl après une apnée, pour aussitôt y retourner. Il faudrait que je me lève. Les idées s’articulent en boulette fil de fer et aimantent un tas de souvenirs, de fragments qui viennent s’y agréger comme exemples qui illustrent et relancent le questionnement. Après le petit-déjeuner, je prends des notes. Une page, deux pages, trois pages, un plan pour ainsi dire. Quelque chose de moins ambitieux que le projet que j’ai commencé en 2015. (Je ne me souviens jamais des dates, mais c’était le Nanowrimo et il avait été interrompu par les attentats de Charlie Hebdo.) Me voilà à commencer un nouveau projet alors que je n’ai toujours pas fini l’autre ? C’est n’importe quoi, et pourtant : ça m’a excité le neurone, ça m’a mise en joie ; je me remets à l’écriture dans le présent, curieuse de ce qui va en sortir, sans plus exécuter en larbin les intuitions mortes de mon moi passé. Paralléliser des projets à des stades divers pourrait n’être pas une mauvaise chose, si la vitalité des débuts, l’excitation de la conception rejaillit sur l’écriture plus laborieuse de ce qui a déjà été déniché, pensé, architecturé. (J’essaye aussi, à la fin de chaque séance de rédaction, de garder un passage facile pour m’y remettre le lendemain.)

Il fait un temps à bouquiner dehors pour moi, à faire de la meuleuse pour le voisin. Je fuis racheter un coupe-cuticules. C’est un outil satisfaisant, le coupe-cuticules, je suis satisfaite de mon achat (la lame de l’ancien est tombée entre les dalles de la terrasse, irrécupérable). Deux bulles sont incluses dans le manche en plastique ; quand la lumière du soleil passe à travers, ça me rappelle les bulles d’un presse-papier de mon grand-père. Le pouvoir poétique d’un simple défaut de fabrication dans un objet manufacturé en série…

Une routine s’installe : écrire un peu, ce journal, le manuscrit ; faire défiler les aperçus au bas de vidéos YouTube à la recherche de passages que j’ai analysés mais parfois aussi inventés ; déjeuner de petites salades ; se faire jouir et s’endormir un peu derrière les rideaux au soleil ; lire (la fin de l’Éloge des fins heureuses) ; sortir enfin un peu, pour les jambes ; dîner, regarder un épisode de Scenes from a marriage ; m’épater du profil du boyfriend en visio. Nouveauté de fin de matinée : une barre à la cheminée, pour se remettre les muscles en place. Le placement s’installe, je le sens, une puissance venir.

…

Mardi 30 mai

…

Mercredi 31 mai

Vite, vite, tourner les pages, recopier, sauvegarder des extraits avant de rendre les livres à la médiathèque. Je voudrais ne relever que les passages qui m’ont intimement marquée, mais je me laisse entraîner à recopier davantage, des formulations clés dans l’argumentation de l’ouvrage. Cela devient long, à quoi bon, mais au lieu de sélectionner davantage, la résignation me fait précipiter la saisie, et le téléphone sans cesse glisse de son rôle de presse-papier.

Je voudrais finir le recueil de Cécile Coulon avant de le rendre, mais la poésie ne peut pas se lire vite, l’intention se heurte à la forme. Des lignes passent sans sens. Puis la lecture imprime son rythme, et je retrouve la luxuriance du jardin, les feuilles qui bruissent sous la lumière, l’accès au présent sensible redonné par le truchement de la lecture et des pauses en son sein.

Mission médiathèque et commission pour Lux, qui était en visite à Roubaix le week-end précédent et regrette de ne pas avoir réalisé un achat. C’est bientôt méfait accompli. Jouer au messager ailé de Twitter m’amuse.

Grandeur et décadence des vitres sales dans la golden hour