Boris Ravel

Jeudi, à Pleyel, ce fut un programme de pièces courtes (la plus longue durait une demie-heure – point de symphonie pour une fois) pour une longue soirée poursuivie au Do ré mi, un bar- brasserie qui semble être une annexe à la sortie des artistes et où, quand on n’est pas passé prendre un cheesecake à la Mie dorée, l’on peut manger une salade méli-mélomane en écoutant Ariana débriefer sur Boris Berezovsky (pour le faire bref, elle a mis une option dessus1), et les autres sourire, objecter ou écouter devant leur verre de vin, de limonade, de coca ou leur chocolat (aperçu diffracté de notre assemblée hétéroclite).

Si Ariana a découvert le concertiste russe, dont le jeu vigoureux lui a fait oublier le physique d’ours circonspect (s’il ne jouait pas, on l’imaginerait sans peine affalé avec une bière à la main), j’ai pour ma part découvert que j’aime Ravel et pas seulement son Boléro. Shéhérazade ne m’a certes pas déplu mais ce que j’ai réellement apprécié, c’est le morceau qui ouvrait la soirée, Alborada del gracioso. Il était suivi par l’intrus de ce programme Ravel, le concerto pour piano n°2 de Béla Bartók, composition un peu toquée qui devrait me rendre curieuse à l’avenir. En bis, le pianiste russe a choisi de se laisser guider par les influences hispaniques de le soirée et annonce (cette seule attention à l’égard du public non mélomanianque est en soi une raison de l’apprécier) l’Asturia d’Albéniz. Ce n’est pas la première fois que je le remarque mais là, la rencontre des caractères slave et espagnol est plus que séduisante. Après nous avoir complètement pris par son air obsédant, la musique, ou le musicien, je ne sais plus trop, se joue de notre fascination et rend palpable (l’at)tension en la relâchant par un passage faussement tempéré pour mieux la reprendre juste après ; on est saisi. Et quand hongrois que c’est fini (désolée, le jeu de mot est tellement nul qu’il fallait que je le fasse) arrive une danse de Brahms (? c’est bien ça ?) en second bis. C’est un peu pâlichon après l’espagnolade bien frappée où j’ai brusquement compris que si l’on peut jouer un peu tout au piano, c’est peut-être qu’au côté très harmonieux qui peut couler d’un Chopin s’ajoute la puissance percussive (et là, le piano prend tout son sens, loin du seul prestige du piano à queue pour accompagner la queue de pie – genre, j’ai écouté Asturia à la guitare sur youtube, et si on y gagne en pittoresque, on y perd assurément en piment). Voilà pour la révélation évidente du jour.

Le Boléro, lui, n’en était pas une mais cela a été une belle expérience de le voir jouer. Parce qu’à y bien réfléchir, je l’ai déjà entendu « en vrai » ; seulement, ce n’est pas la même chose de se mettre à table devant José Martinez ou d’observer un orchestre. Les cordes commencent (à ne pas jouer) avec un air de « bon, c’est parti, y’en a pour un quart d’heure » et petit à petit, d’instrument en instrument et de pizzicati de métronome en coup d’archet bien décochés, chacun se trouve pris dans le rythme qu’il intensifie. Le contrebassiste- poète de Spitzweg est encore plus déchaîné que l’habitude (un peu rouge, visiblement heureux que l’orchestre fasse corps avec lui et pas seulement, comme c’est d’ordinaire le cas, qu’il se fonde dans l’orchestre) et le violoncelliste-hérisson, que j’aperçois par intermittences entre les jambes du chef, corrige son violon ; comme la batterie était juste derrière, on aurait dit que les archets étaient des lamelles de store métalliques. À la fin, c’est assez amusant, on dirait que tous les musiciens sont très heureux mais qu’aucun ne prend vraiment les applaudissements pour lui. Le violoncelliste-hérisson, que j’ai vu sourire largement pour la première fois (certes, pas tout le temps dans mon champ de vision) a rapidement repris son sérieux impassible, tandis que le batteur ne semble jamais s’être pris au sérieux et sourit de se voir ainsi au milieu de l’orchestre, clef de voûte mais non pas maître d’œuvre.

Avec ce rythme de batterie identique dans son crescendo juste en face de nous, j’ai compris à quel point cette musique pouvait être agaçante et comment Thierry Malandain avait pu en faire une illustration forte de l’enfermement quand Béjart en avait fait surgir la pulsion sexuelle. Et de fait, si, l’orientation de la conversation aidant, je n’ai pas pu m’empêcher de marquer quelques pas du second en sortant de la salle, ce sont bien des images du premier qui me sont venues pendant le concert. Parce qu’un Maurice n’en appelle pas toujours un autre, allez jeter un œil là-dessus.

1 En moins bref, voir les commentaires avec un peu plus de tenue (quoique…) chez Palpatine.

8 réflexions sur « Boris Ravel »

  1. On connaissait déjà l’enfant-gazelle et l’homme-grenouille ; voilà le violoniste-hérisson. Son jeu ne manque pas de piquant, mais chut ! il se met facilement en boule …

    1. Je suis d’accord. Le monde ne se laisse vraiment découvrir qu’à la vitesse d’une chenille processionnaire, un chouïa dopée à la caféine.
      Mais vous connaissez le garnement de base. Il ne cesse de cavaler qu’à deux occasions : quand on lui ordonne de cavaler, et quand c’est l’heure de ses barres Milka.
      Chez les gazelles, c’est clairement le même bazar…

    2. Justement non, je préfère ne pas connaître de près le garnement de base. Otez-moi d’un doute : vous non plus ?
      Ceci étant posé, ma qualité d’estomac sur pattes me rend très capable d’empathie sur la barre Milka (même si je préfère, et de loin, le noir).

    3. Trop tard, hélas. Je connais d’assez près deux garnements de base. Ce qui signifie que tous les coussins de mon canapé en ont fait autant avec les barres Milka.
      Mais ceci nous éloigne de Ravel. L’avez vous prénommé ainsi parce qu’il abuse des instruments à Vian ?

    4. Heureusement que j’ai mon bol de céréales pour m’en remettre.
      Et non, je n’ai pas ainsi prénommé Ravel à cause de Vian (à qui je réserve d’ailleurs aussi un autre prénom que le sien dans une note qui ne manquera pas d’être publiée à la saint glin-glin), mais parce que tous les mélomanes et Ariana en particulier étaient un peu pris… certes pas par un rhume, mais tout simplement par la star de la soirée : Boris Berezovsky (vous êtes un vilain personnage de me forcer à retrouver l’orthographe de son nom).

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