Call me by your name

Elio passe l’été dans la villa familiale. Il parle italien avec la cuisinière et les visiteurs, français avec la famille, anglais avec l’assistant linguiste de son père archéologue, écoute sa mère traduire à la volée sa lecture en allemand, joue du piano le soir, transcrit de la musique près de la piscine et, le reste du temps, bouquine ce qui lui tombe sous la main. Jamais vraiment rien de nouveau sous le soleil pour ce gamin biberonné aux humanités gréco-latines, qui baigne dans l’érudition familiale avec la nonchalance d’un cancre. Clairement, la première demie-heure du film peut lasser.

C’est pourtant le temps qu’il faut pour laisser mûrir l’attirance-réticence d’Elio pour Oliver, l’Américain venu assister son père, qui charme tout le monde par son indifférence assumée. C’est tellement gros, tellement évident, qu’il ne se passe rien, et juste quand on se demande si ce ne serait pas après tout un fantasme à sens unique, voire un fantasme instillé chez le public par le réalisateur, ça prend une tout autre dimension. La bluette homosexuelle qu’on attendait devient une initiation au désir. Ce n’est pas une question de sexe (la question est évacuée dans le sperme et les éclats de rire avec une jeune camarade), mais de désir, vraiment : le désir, le vrai, celui qui fait envie autant qu’il fait peur, qui prend à la gorge et contre lequel vous vous accrochez au corps de l’autre comme s’il allait vous en sauver.

Il faut voir comme c’est filmé. Les situations et les dialogues sont d’une rare justesse : des échanges où les non-dits s’accumulent jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucun doute, où l’on esquive pour dire l’essentiel ; des étreintes à bras le corps, où l’on n’insiste ni n’évite rien, l’impudeur et l’élégance mêlées.  C’est cru, parfois (la scène avec la pêche1…), mais jamais voyeur. Le sexe a disparu ; il n’y a plus que la tendresse et le désir : la tendresse qui fait oublier la différence d’âge ou de corps des deux hommes, qui donne envie de se lover dans leurs torses ; le désir qui fait sortir de soi jusqu’à appeler l’autre par son propre nom (Elio, murmure Elio à Oliver ; Oliver, murmure Oliver à Elio) ; la tendresse et le désir : mordre une épaule, rire, éclater en sanglot dans le torse de l’autre et bander à nouveau

C’est fucking beau, à en chialer — ce qui ne manque pas d’arriver puisque le scénario écrit à quatre mains comprend celles de James Ivory ; or la beauté de ses histoires a toujours à voir avec la perte et le renoncement. En consolation, on nous offre un dernier dialogue parfait, avec le père cette fois-ci, qui nous enjoint à ne pas se blinder, à ne pas enterrer la joie avec la douleur ; qui parle de ce que son fils et Oliver ont eu, it has nothing and everything to do with intelligence, une belle amitié et peut-être plus — l’euphémisme n’a ici rien d’hypocrite, simple pudeur du père au fils : have I spoken out of tune?  Non, Luca Guadagnino, not once.

  1. Si j’ouvrais une rubrique sur la nourriture au cinéma, il faudrait aussi que je vous parle de ces pauvres oeufs à la coque, qui ont de quoi vous filer une véritable appréhension si c’est par l’homme qui les mange que vous vous apprêtez à être initié à la sodomie… (Merci de ne pas relever si je suis la seule à avoir pensé à ça.)

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