Chez le tailleur du pape

Pour ses 33 ans, Palpatine voulait une soutane avec 33 boutons, âge du Christ oblige. Comme le look prêtre-pervers a ses limites pour un athée convaincu, la soutane était envisagée avec un twist et devenait : le manteau de Néo dans Matrix, globalement une soutane… ouverte. Mais comme Palpatine est fasciné par le prestige de ce qu’il adore détester*, la soutane-Matrix devait se faire chez… le tailleur du pape. Rien que ça. En réalité une petite boutique à côté du Panthéon, où j’avais été missionnée en octobre dernier pour aller acheter des chaussettes (en trois couleurs : noir prêtre, violet évêque, rouge pape).

Sitôt les affaires déposées à l’hôtel, on cavale et nous voilà au-dessus du comptoir, à peloter des tissus noirs. Palpatine explique, hésite, la matière, la forme, la longueur du manteau, la hauteur du col, les revers des manches, les boutons… Difficile de savoir si le tailleur est amusé par cette demande loufoque ou s’il considère le commanditaire de cette hérésie vestimentaire comme un fou. Un peu des deux, sûrement.

Les palabres se poursuivent au bout de la boutique dans la fitting room, avec un mètre et le bâti d’une autre commande. Épuisée, je me suis laissée tomber sur le seul fauteuil de la boutique, près de porte. J’entends des bribes de voix, un You’re too skinny ! et l’auto-rire de Palpatine à écarts réguliers : une situation que j’ai l’impression d’avoir déjà vécue moult fois. Mais cette fois-ci, un prêtre italien fait sortir des cartons rouges à pompon qu’il déplie et pose sur son crâne. Plus tard ou plus tôt, je ne sais plus, un autre se dit que finalement, il procéderait bien à l’essayage maintenant. Il hésite aussi sur les tissus : c’est qu’il fait froid en Angleterre… Celui que je prends à tort pour le patron (à cause de sa mise impeccable, costume gris, chevalière et lunettes noires carrées à la Tom Ford), très au fait, le rassure sur l’étiquette : si, si, cela se porte aussi avec un manteau au Royaume-Uni, c’est autorisé ; avec les températures en Écosse, vous pensez bien. Tout le monde finit par sortir de la pièce ou partir, les deux prêtres-clients successifs et les couturières au compte-goutte, seules présence féminines (invisibles) en ces lieux où je fais tache. Ne reste plus qu’un vendeur-tailleur derrière son comptoir, qui noue, tire, dénoue et renoue une puis des doubles cordes. Je ne parviens pas à savoir s’il échoue à reproduire un tressage canonique ou s’il trouve là une contenance…

Palpatine et son tailleur finissent par revenir, les voix sont plus fortes, les échantillons sous mon nez, il s’agit de boutons à présent, que Palpatine manipule pour se donner une idée des reflets. Panique dans le regard du tailleur qui, au bout d’une demi-heure commence à anticiper la bestiole : don’t ask me to put all of them in the same way; they’re gonna kill me up there! Plein de miséricorde, Palpatine finit l’inventaire de ses demandes sans que la vie de quiconque soit mise en danger. On enverra juste la doublure par la Poste, le violet-foncé-presque-noir n’étant pas une couleur réglementaire. Essayage dans deux mois au plus tôt après réception du colis : nous voilà pourvu d’un nouveau prétexte pour y retourner !

 

* Cela vaut aussi pour les grandes écoles et diplômes prestigieux. Tous des idiots intelligents, mais quand même… l’ENA… une agrég…

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