Citizenfour

Je n’avais pas suivi l’affaire Edward Snowden, ni vu les documentaires précédents de Laura Poitras. Du coup, pendant les premières minutes, j’ai été un peu décontenancée par les informations à absorber sans véritable support visuel. Que filmer quand on fait un reportage sur une surveillance invisible ? En voilà, une question embarrassante…

Une console d’ordinateur. Un mot qui s’écrit lettre à lettre, des lignes qui défilent à toute vitesse une fois la touchée Entrée appuyée puis le curseur qui clignote comme des points de suspension : c’est une image évidente, attendue, pour un documentaire sur un lanceur d’alerte qui est d’abord un informaticien. Quoi de plus geek qu’un écran de console ? Et puis, pour le grand public, c’est cryptique, parfait pour signifier le secret (défense) de toutes ces informations chiffrées (dites cryptées à un geek et vous allez voir comment vous allez être reçus !). Heureusement, la réalisatrice n’en abuse pas.

Du texte en blanc sur noir. Curieusement, alors que je suis rompue à l’exercice des sous-titres, je peine à absorber l’information en temps et en heure. Puis je prends conscience du silence : alors que les images sont régulièrement commentées, il n’y a aucune voix-off pour lire ces lignes truffées de noms et de faits. Ce retour au muet, c’est le silence de celui qui se sait sur écoute.

L’intéressé. On ne peut pas dire que cela soit une interview, pas au début, du moins : la caméra est là comme un dictaphone, pour enregistrer. C’est un outil de travail au même titre que l’ordinateur de Snowden ou les calepins des deux journalistes. Peu à peu, à mesure que l’on prend l’ampleur des révélations, la caméra se stabilise, cadre mieux le jeune homme qui peine à déglutir. La pomme d’Adam qui se soulève et le bruit de la déglutition m’ont peut-être, au final, davantage marquée que sa paranoïa, laquelle culmine dans l’alerte incendie de l’hôtel où l’équipe est réfugiée (simple dysfonctionnement que Snowden suspecte d’être un coup monté pour le débusquer). On se croirait dans une parodie de film d’espionnage. Comme tout espion qui se respecte, Snowden se déguise avant de tenter sa première sortie de l’hôtel, et opère ainsi une métamorphose de geek à lunettes en beau gosse gominé (franchement, les filles, arrêtez de chercher le prince charmant et penchez-vous sur le batracien développeur, vous ne pouvez pas rêver meilleur retour sur investissement).

Des paysages urbains. Lorsque la réalisatrice filme la vue depuis l’hôtel, on se dit que c’est un moyen de se divertir un peu du huis-clos de la chambre et des révélations un brin suffocantes qui y sont faites. J’y vois comme principal intérêt de retrouver, de jour, le parc que Palaptine et moi avons visité de nuit il y a quelques semaines lors de notre voyage à Hong Kong : Kowloon ! C’est le parc de Kowloon avec les flamands roses et le labyrinthe ! Je reconnais ! – excitation d’avoir été là. Au gré des déplacements des journalistes, de Snowden ou de l’information, apparaissent des images de Berlin, de Paris, de Moscou. Peu à peu, on prend conscience de l’ampleur de la surveillance exercée par la NSA et des répercussions politiques de son dévoilement : mondiale. Même si on aperçoit la Fernsehturm, plus que des monuments, ce sont des avions ou des autoroutes que l’on voit… des axes de circulation, qui matérialisent la circulation invisible de l’information.

Des archives : extraits de JT (où l’on constate l’écart impressionnant de débit de Glenn Greenwald entre le travail de préparation dans la chambre d’hôtel et l’annonce du scoop en direct), de déclarations et de procès (instant jouissif lorsqu’un vieux juge envoie balader le gus du gouvernement qui suggère qu’on enterre l’affaire). D’une manière générale, le montage ne pardonne pas le parjure, qui en devient risible. On rit, brièvement, pour soulager la pression, mais il y aurait de quoi trembler devant l’incroyable aplomb que les autorités gardent dans le mensonge – c’est ce qu’on appelle un mensonge éhonté. Enfin un…

Des images de pure dramatisation encadrent le documentaire. Cela commence par un défilement de lumières dans un tunnel, que l’on voit dans la bande-annonce et qui me fait penser au motard d’Under the skin ; cela finit par une « conversation » entre Snowden et le journaliste, où les informations sensibles sont griffonnées à la hâte sur des feuilles de papier, puis déchirées en morceaux après avoir été lues et montrées à la caméra (donc enregistrées) – autant dire que cette dernière séquence est totalement mise en scène. Snowden surjoue notamment la surprise lorsque G lui apprend qu’on a découvert que le portable d’Angela Markel a été mis sur écoute et qu’in fine, les organigrammes désignent Potus (= President of the United States) comme décideur de tout le système d’espionnage de la société. L’ouverture et la fermeture montrent de manière patente la volonté de dramatiser. La dynamique du documentaire est en jeu, certes ; il faut introduire un certain suspens pour que le spectateur se sente embarqué, pour qu’il revive une affaire qu’il connaît déjà en sentant le poids des révélations. Mais justement, cette affaire, tout le monde la connaît déjà : pas dans ses détails, mais en gros, on sait et notre étonnement, notre indignation, même, ressemblent un tantinet à la surprise surjouée de Snowden.

Il y a là quelque chose d’inquiétant : quelque part, le besoin de dramatiser une affaire qui devrait d’elle-même être dramatique suggère que l’on a déjà intériorisé comme normales les pratiques illégales qui sont dénoncées. Bien sûr, on s’indigne des autorités qui mentent comme elles respirent, on s’inquiète des implications militaires de ces pratiques et des conséquences géopolitiques de leur révélation (on devrait s’inquiéter de ce que Poutine soit à peu près le seul à avoir bien voulu accueillir Snowden comme réfugié politique – les droits de l’homme, le revival de la guerre froide, tout ça…). Mais on s’inquiète finalement des dérives d’une surveillance généralisée qu’on a par ailleurs admis, bon gré mal gré, entraînés par Google et compagnies, alors que c’est cette surveillance qui est en elle-même une dérive (et une tendance qui ne touche pas que les États-Unis, comme le projet de loi du surveillance le montre par chez nous).

Éprouver le besoin de dramatiser un tel documentaire, c’est à la fois avoir rencontré la défaite et ne pas s’avouer vaincu. Heureusement qu’il y a des personnes pour avoir le courage de lancer l’alerte (le courage : si Snowden a du mal à déglutir, c’est qu’il risque gros), de relayer l’information et de venir secouer le spectateur sur son siège. Et ce, malgré le sentiment d’être démuni : même un expert en informatique ne peut pas tenir sa position secrète indéfiniment ; nos appareils nous trahissent et nous ne pouvons pas nous résoudre à les abandonner. Citizenfour nous confirme que, pour être tranquille, il faudrait vivre comme Richard Stallman, sans téléphone portable (j’avais déjà témoigné ma surprise en découvrant qu’un véritable geek est tout sauf technophile). Mais à peine sorti de la salle, on rallume son téléphone pour checker sa timeline Twitter… #fail

Mit Palpatine

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