Initiation au Bunraku

Quand l’animation japonaise est une affaire de marionnettes

Un spectacle de marionnettes japonaises. J’ai coché la case du formulaire d’abonnement dans un moment d’égarement amoureux. Puis Philippe Noisette a prévenu sur Twitter que, passé le 10e rang, on ne voyait rien sans jumelles. Cela ne m’a pas franchement rassurée, même si j’ai ensuite découvert que Palpatine et moi avions fort heureusement hérité d’un rang C. Le rideau qui s’ouvre sur un musicien assis en tailleur sur un piédestal ne me dit rien qui vaille non plus : l’espèce de cithare dont il joue avec une spatule à raclette m’a toujours semblé dans les films un élément de folklore dont il ne fallait pas abuser. Quand je comprends que cela accompagnera toute la pièce, je me prends à regretter Mozart et les marionnettes de Salzbourg – ma seule autre expérience de marionnettes, je crois, en dehors des Guignol de mon enfance. Manipulées à vue par une armée de marionnettistes habillés de noir des pieds à la tête façon Ku Klux Klan ninja, les marionnettes japonaises n’exercent pas d’emblée la fascination de leurs consoeurs occidentales à fils. Il faut du temps pour oublier le trio qui s’active autour de chaque personnage – ainsi que le quatrième larron qui arrive à toute vitesse, courant accroupi, lorsqu’on doit retirer un chapeau (rangé dans sa petite pochette à chapeau).

Peu à peu, pourtant, ce que l’on n’arrivera certes pas à percevoir comme musique est néanmoins perçu comme ponctuation au récitatif et le regard se laisse happer par les petits visages aussi inexpressifs que lumineux, inclinés comme seuls les Asiatiques savent le faire1 (chez un Occidental, qui a une notion de l’humilité beaucoup plus limitée, ce serait pour bouder ou minauder) – et par les mains, plus finement articulées que le reste du corps, qui me rappellent l’opéra chinois vu en face, au Châtelet, par leur manière de désigner et de s’effacer devant le monde environnant. C’est donc la gestuelle qui me fait entrer dans ce curieux univers, bien plus que l’histoire, qui semble n’avoir été écrite que pour susciter les tremblements des marionnettes en pleurs, spasmes et soupirs. Peut-être est-ce aussi ce dont on se sont le plus proche lorsqu’en héritier du Cid et de Roméo et Juliette, on a du mal à concevoir l’amour comme ce qui donne la force de sauver son honneur par le suicide (lequel permet à l’amour véritable de se réaliser2) – et non pas comme ce qui est mis en balance avec l’honneur ou conduit à se suicider en son nom quand l’être aimé vient à disparaître. (En revanche, quel que soit le côté de la planète que l’on habite, on met toujours au théâtre beaucoup de temps à mourir.)

Au final, parmi quelques longueurs et beaucoup d’étrangetés, surgissent des moments d’intense poésie, comme lors de l’introduction, où l’héroïne vole au poing d’un marionnettiste au milieu de papillons – de papier, agités depuis les coulisses, et colorés, projetés sur l’écran juste derrière –, et de la conclusion, où les amoureux voient leur âme s’éloigner sous la forme de deux lucioles enflammées, avant de se tuer l’un l’autre devant un paysage hivernal d’arbres esseulés. J’aurais adoré un usage généralisé de la vidéo, moins traditionnelle mais plus poétique – à la manière, un peu d’un Akram Khan. J’espère que les connaisseurs ne s’étrangleront pas trop s’ils venaient à lire cela (une balletomane japonaise y assistait pour la cinquième fois !).

 

À lire, l’introduction de l’article de Wikipédia pour en savoir un peu plus sur la technique et l’organisation du bunraku, et surtout l’entretien avec Hiroshu Sugimoto, publié dans le programme et reproduit dans le dossier pédagogique du spectacle, pour approcher la philosophie de cet art.

 

1 Parlant de la musique, où l’on est « intentionnellement, dans une sorte d’imperfection », Hiroshu Sugimoto ajoute « qu’on évite, dans les arts visuels du Japon, tout effet de symétrie, toute définition d’un centre, d’un axe ordonnant par un milieu arithmétique ». L’inclinaison de la tête entrerait-t-elle dans cet esthétique de la dissymétrie ? 

2 « […] dans le contexte chrétien, où le suicide est considéré comme une offense à Dieu – peut-être même l’offense suprême – une telle volonté de mourir, affirmée comme elle l’est ici, aurait sans doute été impensable. On ne peut y disposer à sa guise de la vie que Dieu vous a confiée. Alors qu’au Japon, détruire sa vie dans le but d’être accueilli par la divinité et d’entrer dans un état de Pureté est parfaitement concevable. » « La pièce est tendue vers un temps absent, celui d’après la mort, qu’elle donne à imaginer. Elle a convaincu la jeunesse de l’époque que ce temps était celui d’une expérience de la beauté qui ne pouvait avoir lieu dans le monde des vivants. » Cela entraîna la prolifération des suicides d’amour, contre lesquels les autorités durent prendre des mesures !

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