L’essaim de Signac

Les constructions s’espacent, ressurgissent ponctuellement sous la forme d’usine après avoir disparu pendant quelques centaines de mètres, un kilomètre peut-être ; les parasites donnent aux arbres, toujours nu, un air de fête et ces boules de gui sont la seule touche vraiment verte dans ce paysage de terre ; la Seine en est teinte, simple étendue d’eau sans les lumières de la capitale, presque un lac de montagne ; les clochers se multiplient dans le paysage vallonné et l’on aperçoit parfois groupées un peu plus bas des maisons où des gens mènent une vie que je n’imagine pas.

Une heure de dépaysement bienvenu pour arriver à Giverny, qui a un air de hors-saison malgré le printemps officiel. J’aime bien le musée d’art américain qui s’y trouve : les salles sont ouvertes, on peut aller et venir entre les œuvres, revenir sur ses pas, sur ses premières impressions – une disposition qui se prête bien à la manière aléatoire dont j’aime parcourir les musées, sautant les chronologies ennuyeuses et faisant des incursions dans le futur antérieur du peintre avant de reprendre le fil de son œuvre. Les expositions y sont petites mais pertinentes, à l’image ce jour-ci de la section consacrée à la théorie des couleurs, rappel de ce que l’impressionnisme était le pendant d’une thématique scientifique.

Paul Signac n’a jamais eu pour moi plus de précision qu’un nom jeté parmi les peintres impressionnistes. En découvrant cette exposition monographique, je comprends pourquoi : c’est un peintre qui s’est essayé aux découvertes des autres, qui les a confronté à sa sensibilité ; certaines s’y sont incorporées avec plus de succès encore que chez leurs inventeurs attitrés, d’autres semblent être les essais qui ont permis d’y aboutir. Son style se trouve entre-deux, dans la curiosité d’un peintre qui ne se repose jamais sur un procédé, alors même qu’il le fait apparaître comme tel en l’empruntant et le challengeant. À voir cette recherche permanente du trait, du point, on se demande si Seurat ne s’est pas reposé sur sa trouvaille : si c’est lui le pointilliste, Signac est bien plus pointilleux. Mais plus difficile à identifier, à cause même de cette variété de trait. Ce n’est pas seulement le point infime qui s’élargit jusqu’au carré de mosaïque, c’est aussi un trait délié dans les aquarelles, un dessin de BD, presque, dans les esquisses colorées sous des tracés noirs très marqués et même, au détour d’un éventail, le point lancé d’une broderie, longue et fine ligne.

Les points carrés encroûtent la peinture, la figent en mosaïque. Seule la couleur, alors, lui donne vie, pourvu qu’elle emprunte à la violence de Gauguin plutôt qu’au sucre Daddy – le Sud de la France affirme ainsi tout son caractère tandis que Venise et Saint-Tropez disparaissent dans la barbe à papa. Il en va tout autrement des paysages créés par une infinité d’infimes points : ils vibrent, comme si un essaim d’abeilles où chacune est un point de couleur s’était assemblé un instant pour faire apparaître ce tableau et se dissiperait sitôt que l’on en aurait détourné le regard.

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Face à la Jetée de Cassis, on sent la chaleur qui trouble la vision et lui donne la consistance du sable brûlant.


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Dans le Calme du soir (allegro maestoso), la vibration est plus douce, une caresse presque dans le jour finissant, la sérénité enfin trouvée.

 

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Dans Brouillard, Herblay, l’essaim s’est dispersé, il ne reste plus que quelques points de couleurs, qui rendent visible les flocons de brouillard tout autour d’eux.

Je vous vois scruter les images d’un air dubitatif. C’est que, cette vibration, seuls les véritables tableaux sont capables d’en donner l’effet : sur les reproductions, l’essaim n’est plus qu’une collection d’insectes sous verre. N’hésitez donc pas à faire un tour au musée des impressionismes (le musée d’art américain, c’était le nom qu’il portait avant que le politiquement correct des “publics” ne contamine le mouvement esthétique phare de Giverny), l’exposition s’y tient jusqu’au 2 juillet.

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