Lundi 2 mars
Une élève pointe du doigt la place vide devant elle dans la diagonale pour que je sache où se trouve l’absente : c’est le genre de photo qui s’ajoute à la galerie de mon téléphone ces temps-ci.
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Mardi 3 mars
Toutes premières fleurs de magnolias au parc Barbieux. Il fait beau et chaud à travailler sur la table de jardin.

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Mercredi 4 mars
Vaut-il mieux cette taille un peu trop grande ou la plus petite qui sera peut-être trop petite ? Vous avez une heure, un tutu et une dizaine d’enfants pour qui la question se repose.
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Jeudi 5 mars
Gelato pistache.
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Vendredi 6 mars
Pour une chorégraphie évoquant l’Art nouveau, j’ai jeté mon dévolu sur un morceau de Janáček, On a overgrown path… pour découvrir après-coup qu’overgrown signifie « envahi par la végétation ». Je n’ai donc pas halluciné les entrelacs végétaux ! (Peut-être plus ronces que rinceaux floraux, mais tout de même.)
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Samedi 7 mars
Je teste des enchaînements de pas avec les plus petits, que j’ai prévus un peu trop rapides (comme toujours, pourquoi suis-je encore surprise ?). Quarante-cinq secondes de réglées avec les intermédiaires, qui sont efficaces et voudraient danser bien au-delà des trois minutes prévues. Nous n’avons que neuf séances avant le spectacle, celle du jour et une veille de vacances inclus. Les élèves reprennent le chiffre en s’exclamant.
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Dimanche 8 mars

Du fluff au soleil, puis moins, voilé, et plus, beaucoup plus de fleurs de magnolia au parc Barbieux, que je délaisse pour tester la nouvelle boulangerie qui le longe. La babka est légère, les noisettes croustillantes.
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Lundi 9 mars
En ouvrant le document récapitulatif pour le programme du spectacle, je comprends soudain que le morceau que m’a fait écouter ma collègue n’était pas une proposition, mais un exemple de ce que je pouvais trouver — elle l’utilise pour une autre classe. Qu’a-t-elle dû penser quand je l’ai remerciée par mail pour la découverte de cette musique et lui confirmer que je chorégraphierais bien dessus ? Que j’ai voulu lui piquer ? Que je suis débile ? Sur le moment, je ne pense pas qu’elle aurait pu lever le quiproquo autrement qu’en envoyant sans commentaire le fichier récapitulatif, je me contente de paniquer. La panique m’envahit, me crise, larmes. J’ai déjà fait écouter la musique aux élèves, leur ai annoncé qu’on allait travailler dessus, on a calé tous nos tests d’enchaînements dessus. Tout est à recommencer, avec quelle musique ? quelle crédibilité ? Il me faut un long moment avant de sortir de l’impardonnable, inéluctable, inextricable et autres préfixes privatifs dictés par la honte et l’angoisse.
(Ma collègue ne répond pas non plus au mail où je prends acte et m’excuse du quiproquo.)
Nous ne sommes que deux au cours de posture. Tu as demandé à Gemini ? propose S. quand je lui parle de mon errance musicale. Je photographie les résultats de la requête sur son téléphone pour les écouter plus tard. Nous discutons un moment encore après le cours, sur le pas de la porte, de nos corps, de nos psys. Il nous aura fallu tout ce temps, quelques années, pour échanger nos numéros de téléphone, faire un pas pour se voir en dehors des cours. J’avais envie, je soupçonnais qu’elle aussi, mais nous n’arrivions pas à faire prendre la conversation.
Les musiques proposées par l’IA ne collent pas. Je ne sais pas exactement ce qu’avait saisi S. aussi je tente mon propre prompt en demandant une musique d’environ deux minutes qui puisse non pas remplacer celle que j’avais sans le vouloir usurpée, mais s’accorder avec celle choisie par ma collègue pour cette même classe. Et là, c’est complètement fou : la réponse comporte trois propositions et la première colle à merveille. Soulagement.
Pourquoi le décalage de deux comptes qui permettait aux danseuses de se retrouver alternativement face à face et dos à dos ne fonctionne-t-il plus ? On rechange, ça fonctionne. Ça ne fonctionne plus le lendemain.
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Mardi 10 mars
Passage à la médiathèque pour rendre trois livres tout trois réservés, et récupérer un ouvrage de fiches et QCM sur les collectivités territoriales. J’intègre la fonction publique, lit-on au-dessus du titre. Un concours ? me demande le bibliothécaire qui l’a probablement lui-même passé. Pour être prof au conservatoire, oui. Sa réponse, c’est marrant, aurait tout aussi bien pu être : tiens, je n’avais pas pensé à ce genre de fonctionnaire.
Deux blessées reprennent les cours : on reprend la chorégraphie du début. On avance peu, forcément, et l’une de élèves s’en agace. Cela relance mes inquiétudes, mon sentiment d’incompétence, je ne gère pas bien.
L’angine du boyfriend s’est muée en inflammation généralisée. Quand je rentre, il me raconte avoir plus tôt dans la soirée déliré sous l’effet de la fièvre : il était persécuté par des nazis (sur sa tablette, YouTube avait enchaîné avec un documentaire historique). Notre discussion ne dure pas, je le laisse au canapé-lit tandis que j’entame ma traversée de TOCs pour la nuit. Des bruits de douleur étouffée lui échappent, des onomatopées grognées puis soudain, un, deux râles ; je sors en trombe des toilettes, une ambulance en point d’interrogation dans ma tête (non). Je ne l’ai jamais vu dans cet état.
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Mercredi 11 mars
5h30 de sommeil pour 6 heures de cours, mais physiquement ça va. Moralement, c’est autre chose. La chorégraphie que j’ai prévue pour les intermédiaires est probablement trop difficile, c’est une bouillie de pas. Heureusement, le dernier cours me laisse sur une note plus positive.
Le boyfriend s’est rendu à son examen de conduite alors qu’il était encore très faible. Il a un mauvais pressentiment : tout s’est bien passé à deux erreurs près… dont l’une sera effectivement considérée comme une faute éliminatoire.
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Jeudi 12 mars
Le magnolia au fond du jardin est en fleur, le forsythia jaune éclatant, les nouvelles feuilles du saule pleureur vert tendre.
Découvrant in extremis que la réunion du jour est facultative, je prends du temps pour avancer et me reposer.
Ceinture lombaire par mesure de précaution à la barre au sol. J’en profite pour corriger un max, c’est bien plus satisfaisant que de faire tout avec les élèves (je le savais déjà, j’ai juste besoin de m’en rappeler).
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Vendredi 13 mars
[rêve] la musique des intermédiaires ne veut pas démarrer, la chaîne Hi-Fi ne fonctionne pas, ou mon téléphone ? ni mon téléphone, je cherche Clair-obscur, je tape, mal, ça n’aboutit pas, les parents s’impatientent, aimeraient voir leurs enfants danser, je ne les regarde pas, plus, le nez sur l’écran, à pester, persister, m’enliser, le temps passe, rien ne se résout, je ne pense pas même à avancer la chorégraphie sans musique / l’appartement au dernier étage est agréable mais à l’ombre en fin de journée, c’est dommage, ah si, Mum me l’indique, le soleil donne un peu sur le sol de la cuisine et à plein sur la terrasse, le jardin que je regarde depuis le cadre de la baie vitrée sans y mettre un pied, du regard je devine les limites du terrain qu’on nous a indiqué, on pourra en profiter lors des fins de journéesIl a suffit d’un tweet ou un toot soulignant la bizarrerie, tout de même, que les écrans envahissent nos journées mais ne se montrent jamais en rêves et que je me dise, tiens, c’est vrai ça, pour que mon inconscient fasse valoir son esprit de contradiction.
Also : un jardin de plein pied face à un appartement au dernier étage ?
Mon dos pourrait se bloquer au moindre faux mouvement, et c’est calme dans ma tête. L’anxiété a reflué dans le corps-fusible, dont j’espère seulement qu’il ne va pas sauter.
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Samedi 14 mars
La journée commence avec une heure de chaos et se termine avec une heure de cours particulier, à attendre puis plus que les autres élèves reviennent de leur représentation. C’est une élève très bosseuse avec bien plus de technique que ses camarades de même niveau, mais dont les fondations sont branlantes… si bien que c’est assez incroyable de voir sa posture s’affermir et elle s’affirmer en une heure de temps. On reprend tout, la position de la cheville dans le plié, la rotation du bas de jambe et de la cuisse à conserver à la descente et à la remontée, ensuite comme jambe de terre, les orteils qui ne veulent pas rester au sol lorsqu’ils reviennent de dégagé, la nuque à reculer, le menton à relever jusqu’à ce qu’il soit parallèle au sol, les omoplates à écarter, la rotation des épaules en arrière, la contre-rotation du bras et la contre-contre-rotation de l’avant-bras, poignet soutenu… elle a la maturité pour ce travail en lenteur, en profondeur. C’est difficile car c’est réapprendre à danser, réviser toutes ses habitudes et les inhiber, mais c’est exaltant aussi, à voir en tous cas, parce que d’un coup, tout tombe en place. Il faudra du temps pour qu’elle puisse incorporer ces nouvelles sensations, mais elle les découvre, les éprouve, commence à les assimiler — un travail qui n’y paraît pas, mais épuisant de concentration, de chemins neuromuculaires à (re)cartographier. Quand elle se tient enfin grande, sternum sorti, épaules en arrière, nuque relevée, regard d’aplomb, je lui demande comment elle se sent, craignant la prétention ou la rigidité, mais elle, très calmement : « Puissante. » Elle se sent puissante. Et c’est exactement ce qu’elle est à ce moment.
(Le moment est incroyable, me galvanise. Ça, là, c’est ça que j’aime.)
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Dimanche 15 mars
Les magnolias sont en fleurs, le bulletin de vote est dans l’enveloppe et moi en manteau sur la terrasse, à lire au soleil, Titiou Lecoq puis Violaine Bérot puis à nouveau Titout Lecoq puis plus personne, livres achevés, soleil tourné. Le boyfriend me sent (enfin) détendue, je le suis, gorgée de chaleur de lumière de lui aussi, on peut (enfin) à nouveau s’embrasser, ses doigts dans mes paumes me font…




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Lundi 16 mars
Avant le départ, une gélule mi-blanche mi-bleue. Après, des sanglots comme une rupture, un arrachement. Il n’était déjà plus là, refermé comme une huître à l’approche du trajet. J’aspire les poils de chat, les cheveux, la poussière, dans les coins, derrière, les plinthes, j’aspire à ne pas penser à sa présence ôtée, inaccessible, les plaintes qui se sanglotent avec brusquerie, disproportionnées. Puis ça passe, tout passe, l’heure notamment — d’y aller.
La chorégraphie avance. Je trouve difficile de mettre en valeur tout le monde, d’être équitable et en musique et que ça fonctionne, changer les lignes, les formations, les idées à la con que j’ai pu avoir. Le décalage dos à dos, face-à-face, est enfin calé : il fallait partir tous les 3 et non 2 comptes. (Pour m’en assurer, j’ai demandé au boyfriend de prendre chaque pose en photo, que j’ai ensuite juxtaposées sur Canva en ribambelle, puis dupliquées pour vérifier où ça tomberait enfin juste.)
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Mardi 17 mars
Lessive, blog, relance pour réclamer les anciens relevés de charge : seule, reprendre soi(n), la maison en main.
Il faut que tu arrêtes de demander l’avis des élèves, me conseille avec justesse une adulte tandis que je propose une répartition des passages pour la chorégraphie. Deux minutes plus tard, alors que j’ai procédé à la répartition, une autre soulève une inégalité du temps de passage (et trouve un moyen auquel je n’avais pas songé pour y remédier, c’est déjà ça). Est-ce que mes propositions déclenchent les protestations ou les anticipent ?
C’est ça qui me fait vriller : vouloir concilier tous les paramètres, offrir un temps de scène égal pour les unes et les autres, que tout le monde puisse être devant à un moment dans un enchaînement qui mette en valeur plutôt qu’en difficulté, que les personnes qui ont du mal soient camouflées derrière d’où elles pourront copier, le tout avec des changements de formation qui dynamisent la chorégraphie, dans le respect du tempo et des phrases musicales. Sachant que les classes sont réunies deux par deux et qu’il faut donc toujours imaginer le placement de la moitié de l’effectif, en plus des éventuelles absentes de la classe. La directrice ne se rend probablement pas compte du caractère presque contradictoire de ses injonctions lorsqu’elle dit vouloir du niveau (il faut mettre de la technique, des choses difficiles pour montrer que c’est une bonne école), rien de moche (surtout pas une élève dans un grand jeté s’il ne ressemble à rien, i.e. pas à un écart), mais aussi, parce qu’ici l’élève est client : tu fois faire plaisir à tout le monde. Et démerdes-toi avec ça. Escamote le moins bon sans vexer personne ni t’arracher les cheveux. Prof de danse, mais aussi chorégraphe, diplomate, psychologue, négociatrice et prestidigitatrice.
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Mercredi 18 mars
Le crumble deux chocolats s’est transformé en crumble choco-cacahuètes-caramel. Le plaisir du même en différent.
On avance ou on patauge d’heure en heure. À défaut de gommettes adaptées, des brochures pour je sais quel festival sont utilisées pour marquer les places au sol. Je sermonne et j’encourage. Les parapluies s’ouvrent et se ferment facilement, personne n’est éborgné. Un tutu est perdu puis retrouvé.
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Jeudi 19 mars
Un quiproquo, une gélule mi-blanche mi-bleue, deux fois quatre étages superflus. En parlant avec une collègue, je m’aperçois que je ne suis pas forcément en défaut (ma pensée par défaut), les problèmes sont davantage structurels. Cela me fait énormément de bien de savoir que ce constat est partagé, je ne suis pas folle (ou mauvaise ou débile).
La barre au sol est guillerette, je passe des uns aux autres facilement, corrige bien plein de monde (du moins en ai-je l’impression). En classique débutant, on s’amuse et on progresse (du moins en ai-je l’impression). J’ai une nouvelle élève éphémère à chacun de ces deux cours (des élèves qui viennent en rattrapage) et ça me plaît de m’occuper d’elles, de les voir s’intégrer et prendre ce qu’il y a à prendre même si je ne les reverrai pas. Le cours fini, tout retombe comme une sortie de scène, le moral claudique juste après avoir fait des bonds.
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Vendredi 20 mars
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Samedi 21 mars
Des journées éprouvantes, épuisantes. Épuisant convoque l’image d’une épuisette qui puise en soi (à une source asséchée ? en laissant tout passer à travers les mailles du filet ?). Une autre image prend le dessus, peut-être que cette fois, je m’entame me creuse à la cuillère à glace.
Cette impression persistante de bras de fer pour sans cesse récupérer l’attention et avancer, jamais assez. Le bruit. Les ratés de communication. Des mesures à prendre pour les costumes. Je manie le mètre avec mon doigt entouré d’une poupée de fortune, Sopalin scotché ensanglanté ; des élèves se sont empressés de prendre le rôle de secrétaire : le tour de hanches se fait-il au niveau des crêtes iliaques ou de l’articulation ? Toutes ne sont pas le plus large au même endroit. J’espère que les chiffres qui sortent du ruban ne les enferment pas. Je mets toute mon application à minimiser les contacts, surtout ne pas les gêner, et par ces gestes distants j’ai l’impression de les envelopper de tendresse, ou d’en être moi enveloppée à leur égard, probablement parce que les mesures me ramènent à l’enfance, à ma mère et ma grand-mère qui cousent, pour ma cousine et moi, pour la danse.
Le samedi soir, le week-end m’appartient, l’orée plus immense que la réalité du dimanche. C’est là que je me sens le mieux, que je me sens bien.
Too tired to shower, too dirty to go to bed : c’est exactement ça, ai-je pensé devant ce reel Instagram que je n’ai pourtant pas repartagé en story parce que l’homme de retour du sport se couchait pas terre, alors que je m’affale dans mon canapé. À 23h, soudain, la crasse tolérable ne l’est plus et collante exige la douche.
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Dimanche 22 mars
La fibre ne fonctionne plus, Bouygues après le diagnostic ne rappelle pas. Je me rends à la journée des alumni (ahuris allumés aluminium) que je transforme en demi-journée. Déjà l’échange se formalise en (non)événement. Un msemen nature (il n’y en a plus aux épinards, il n’y a presque plus rien, c’était l’Aïd vendredi) et je m’éclipse de soleil dans des rues que j’emprunte rarement, chant des coqs au milieu des briques ; je retrouve la médiathèque, la cueillette du jour est très raccord colorimétriquement, je m’en rends compte sous les fleurs de magnolias, sur le tapis de ses pétales, après avoir glissé mon origami dans l’enveloppe République française.

Pour une érotique du sensible. Au soleil sur la terrasse, je trouve des échos à mes séances psy, la dernière et les plus anciennes, ça y est, le travail a repris, des déplacements s’opèrent. Le déclin du soleil est un mauvais moment à passer, un accroc mineur déclenche une traîne de culpabilité comme le dira joliment le boyfriend plus tard, mais je vrille en miniature et m’observe vriller, observe une réaction soulignée par la psy. Quelque chose que je sais, évidemment, mais dont manifestement je ne sais pas la prégnance ou les ramifications.
En exergue, une citation d’Esther Perel :
Les gens arrivent avec une histoire. À la fin de la séance, je veux qu’ils repartent avec une autre histoire, parce qu’une autre histoire engendre de l’espoir — et ouvre à d’autres possibles.
C’est exactement ça. Le décollement de ce qui est — ressenti immuable, inéluctable — en contingence à nouveau modifiable.






