Père Castor, bricole-nous une histoire

Ou tous les rongeurs ne sont pas des amis (pour rappel, je suis une souris et ce post est un spoiler géant – pour un post sans spoil à gratter, c’est par ).

Le dernier film de Jodie Foster n’est pas spécialement complexe mais son déroulement linéaire ne tombe pas à plat. The Beaver, c’est la peluche-marionnette que Walter sauve de la poubelle lorsque, sa femme l’ayant mis à la porte pour cause de dépression chronique, il se débarrasse de ses affaires avant de se débarrasser de lui-même. Évidemment, se pendre par la cravate à la tringle du rideau de douche n’est pas la manière la plus efficace de se suicider (petite pensée émue pour Ephreet, dont l’avatar s’était pendu à un arbuste : Stupid people never die). Cette farce morbide marque la sortie de l’apathie et introduit le rire dans le film. Bourré et bourru, Walter s’admoneste via la marionnette et, lorsqu’il a cessé de faire la marmotte, on le retrouve encore castor au poing, promu au rang d’objet transitionnel.

Et voilà Walter qui reprend du poil de la bête, sous l’œil amusé de son fils cadet, et affligé de son aîné. Le spectateur est un peu comme sa femme, Meredith, qui ne sait plus trop si c’est du lard ou du cochon, le castor ou Walter : tantôt on se laisse prendre au jeu du ventriloque, tantôt on voit un homme ganté d’une marionnette. Le comique repose sur ce principe de fusion/dissociation et cela donne lieu à quelques scènes tout à fait réussies, comme lorsque Walter se pointe ainsi à l’usine de jouet dont il est le patron ou lorsqu’il renverse sa femme dans un cambré de tango et lui colle le castor dans la bouche. En effet, la bestiole censée donner un coup de main s’invite jusque dans le lit du couple, où il partage les halètements de Walter. Alors qu’on était passé de l’apathique au rire, celui-ci de grinçant, puis joyeux devient jaune et insensiblement, on glisse dans le pathétique, on s’y enfonce encore plus profondément qu’avant, jusqu’à ce que cela devienne dramatique.

Le castor devait aider à faire sortir le nouveau moi de Walter – il l’en a carrément extrait : la pulsion destructrice du suicidaire revient sous forme de schizophrénie aiguë. Le jeu est fini et forcément, cela ne peut pas bien finir. Le fils aîné, lui-même improvisé thérapeute de la fille dont il est tombé amoureux, finit par se faire avouer (un peu comme se faire vomir) que le « tout ira bien » est un mensonge. Mieux vaut faire sortir le mal, certes – le barrage du castor empêche le pus de s’écouler – mais à condition de savoir qu’on ne s’en débarrassera pas d’un coup de meuleuse ciseau, on ne renie pas impunément une partie de nous-mêmes, fût-elle celle de nos échecs – on continue pour être encore quelqu’un même si l’on ne pourra plus jamais être celui qu’on a été. J’aime bien la manière dont le film est bouclé par la voix-off : on commence sur une image d’un homme déprimé et on finit sur celle de Walter, similaire mais sans qualificatif – qu’il soit quelqu’un sera déjà bien. Cela ne finit pas bien, cela finit mieux.

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