Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie.
Des vers de René Char découverts chez Christine Jeanney
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Je prends sa douleur comme elle l’a pris à cette femme. Une chaîne de souffrances qui se dilue au fur et à mesure, d’une personne à l’autre. […] À force de raconter l’histoire, une version plus tolérable de la réalité commence à faire surface, un récit plus simple que l’on partagera avec des collègues.
Les paliers, Carnets d’un passeur
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Les photographies ou les vidéos préservent une fiction d’une histoire que l’on a tant lu qu’elle a effacé le réel.
Karl, mémoire d’un son, Les carnets Web de La Grange
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Mastodon est mon outil quotidien d’auto-censure. […] Trop de réactions épidermiques des autres […]. Chaque participation a un coût émotionnel.
Karl, curiosités, Les carnets Web de La Grange
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Quand je suis allée voir Coup de foudre à Notting Hill, qui est un film pour lequel j’ai beaucoup de tendresse, je me suis rendue compte que l’histoire d’amour n’est pas le seul arc narratif bien qu’il est le seul dont j’arrivais à me souvenir précisément. Mais qu’en son cœur se niche aussi une réflexion un peu plus douce-amère sur ce que ça veut dire de réussir sa vie, sur les façons dont tous les personnages se sentent en échec.
Pauline Le Gall,
We really are the most desperate lot of underachievers, Tailspin
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Mais j’ai découvert avec le temps que verbaliser ces inquiétudes n’aide jamais à les dissiper […].
[…] son travail s’inscrit dans le quotidien, il doit trouver sa place — parfois difficilement — dans les interstices. Et peut-être que c’est la vie qui cherche sa place dans les interstices de l’art […]
[…] un rappel perpétuel de la matérialité de l’existence, […] de tous ces éléments extérieurs qui perturbent l’art et qui, paradoxalement, le nourrissent. […] Malgré ce que les représentations masculines des Artistes nous ont fait penser (que tout s’arrête pour que l’Art puisse exister), les moments de création doivent s’accommoder de la réalité.
Pauline Le Gall,
And all the meaning I was hoping to find, just free association, Tailspin
Pauline Le Gall écrit à propos d’un film que je n’ai pas vu et ça me fait penser très fort à un roman qu’elle n’a probablement pas lu. Un roman islandais, d’une autrice au nom très islandais, Kristín Marja Baldursdóttir. Son personnage peintresse s’escrime à vivre son art dans les interstices de la vie, laquelle vient toujours lui en remettre une couche dans les pattes, si bien que sans rien savoir de l’islandais, je préfère la traduction de Chaos sur la toile à celui de L’art de la vie (qui l’a semble-t-il supplanté dans l’édition de poche).
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Il n’y a que Julia Kerninon pour me faire lire et réfléchir sur la parentalité.
Je sais bien qu’on passe notre vie à saisir que nos obstacles ne sont pas ceux des autres et vice-versa, mais cet enfant me ressemble comme une goutte d’eau, alors c’est troublant de le voir transcender si souplement mes angoisses. Je pensais que ça mettrait plusieurs générations. Je pensais que je le verrais se prendre les pieds dans mes maladresses et mes névroses, mais les choses paraissent infiniment simples dans son regard à lui.
Julia Kerninon, Enfance et offenses, Sur le fil
C’est une réflexion profonde sur la matrophobie, qui est la peur de ressembler à sa mère, une émotion assez largement répandue, et dont Claire Richard montre qu’elle ne concerne pas notre mère en particulier, mais notre mère en tant que mère – notre mère en tant que perdante évidente du système patriarcal.
Cela explique probablement pourquoi je n’ai pas ce problème, n’ayant aucune intention d’endosser à mon tour ce rôle. Ça me va parfaitement, de ressembler à ma mère sans jamais en devenir une.
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J’ambivalence en permanence et ça m’épuise […].
Ambre, Pour oublier le bruit du monde, Carnets
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Vivre dans un pays où nous avons grandi assourdit la conscience. […] Tout est platitude. Il devient impératif de chiffonner l’habitude pour lui donner volume.
Karl, Ce que l’on ne comprend pas, Les carnets Web de La Grange
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[…] sadness is the truth of my inner reality […]. It is difficult because when I do break down, people think it is me who has broken down when in actual fact it is my mask that has broken down.
The only way I cope with this is to keep distracting myself. But I know I am distracting myself.
Winnie Lim, overwhelming sadness
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Je conseille à tout le monde de traduire, puis de tenter d’expliquer ses choix de traduction, et de regarder ce qui se passe, c’est comme de la chimie. Essayer d’expliquer comment on comprend /aborde / se positionne face à un texte à traduire fait bouger les lignes. On découvre des choses qu’on raterait si on ne s’expliquait pas.
Christine Jeanney, block note — movie, Tentatives
Purée, ça me donnerait presque envie. Mais à chaque fois que je pense à ça, c’est Apollo’s Angel qui me vient en tête, le gros ouvrage d’histoire de la danse que je n’ai même pas fini de lire en VO.
Dans le même post de blog, une description de scène de film peut-être plus belle que la séquence cinématographique elle-même (peut-être, je ne sais pas, il faudrait la voir) :
Il y avait une très belle scène dans un film l’autre soir : les membres de la même famille préparent la table du repas, amènent les couverts, les plats, les serviettes, le sel, se croisent jusqu’à ce que la table soit mise, et chacun d’eux, mais c’est très subtil, vieillit, grandit un peu, pas forcément au même rythme, aller chercher les verres dans le buffet, venir les déposer et dix ans ont passés, se croiser en allant ranger un torchon et six mois s’écoulent, si bien qu’au moment où tous s’assoient pour de bon autour de la table enfin mise, les enfants sont devenus de jeunes adultes, et le père a les cheveux gris.
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yet she still wakes up happy to see me every day, no matter how much sadness that pulses through me. what a person. my person. the love i do not deserve. hence i cherish with every single fibre of being.
Winnie Lim, the look of love for 119 months
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Comme vous le savez, nos parents les boomers ne vont pas en thérapie donc quand iels subissent des traumatismes, iels les gardent en elleux et les transmettent, c’est la loi du boomer.
Lucide, La grossophobie c’est du cadmium, Courant noir
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Depuis la mort d’Isa, je ne sens plus sa chaleur contre moi, ses bras autour de moi et les miens autour d’elle. […] Je n’ai presque plus de contact physique avec mes semblables. Je me sens déconnecté de l’humanité.
Thierry Crouzet,
Ce que le deuil m’apprend sur les réseaux sociaux et la chaleur humaine
Bien que sans commune mesure, ça m’a renvoyée au premier confinement, où j’en venais presque à rêver d’effleurer la main de la caissière à la boulangerie en récupérant la monnaie. On ne se rend pas compte, privilégiés des relations longues, de ce que peut être une vie avare en affection tactile.
Les amis me tendent leurs joues pour m’embrasser, en un geste d’effleurement pudique, voire ils me serrent la main. Ils me refusent leur chaleur. Depuis longtemps, notre amie Isabelle Filliozat vante les bienfaits des câlins. Se prendre dans les bras durant une trentaine de secondes, c’est une transfusion d’humanité, de bonheur, d’énergie, de réconfort. Libération d’ocytocine — l’hormone du lien social —, baisse du cortisol — l’hormone du stress — […], diminution de l’anxiété, sentiment d’appartenance à l’humanité, régulation émotionnelle, renforcement de l’estime de soi…
C’est le cortisol qui fait tilt. C’est son taux que S. a relevé sans aucune mesure, simplement en voyant ma main gauche trembler quand je ne trouve pas tout de suite la musique en cours (je ne l’ai jamais vu, ni senti). Pour elle, le trouble anxieux généralisé ne fait pas de doute. Et là, seulement maintenant, je fais le lien entre anxiété galopante et éloignement géographique mais aussi tactile. Ce n’est pas seulement la distance de la relation à distance, c’est aussi tous les autres. À Paris, il y avait des hugs amoureux, amicaux ou maternels toutes les semaines. En formation pour devenir prof de danse, des ateliers (de danse, d’anatomie ou d’analyse du mouvement) nous mettaient régulièrement en contact prolongé les unes avec les autres, quand ce n’était pas carrément un échange de massages pour rendre nos courbatures plus tolérables. Depuis que j’ai fini ma formation et que le boyfriend a déménagé, les hugs se sont espacés et je touche surtout des pieds, de poignets, des épaules, brièvement, pour les mettre sur la voie du geste juste, en inhibant le ressentir — je touche sans être touchée.
Pudeur, consentement, hygiénisme… On ne sait pas plus vraiment entrer en contact — seulement entrer des contacts dans nos téléphones.
Serait-ce aussi pour ça que j’aime mettre les gens deux par deux en barre au sol, pour sentir — l’autre en même temps que les sensations justes dans son propre corps ?
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C’est en allant chercher à l’intérieur de moi ce qui s’entortille pour en étirer les phrases et les idées que je me dénoue.
Coline Pierré, Faire jachère, Latte avoine et chat sur les genoux
Alors j’ai fait quelque chose que j’aurais certainement dû faire depuis longtemps : rien.
J’y viens, j’y viens.
Qui suis-je dans cet interstice étrange entre l’impossibilité d’écrire et l’impossibilité de ne pas écrire ?
Seulement, on n’est jamais le meilleur explorateur de soi-même. On a beau faire des théories, on se trouve toujours des excuses, d’excellentes raisons de ne pas mettre en pratique ce qu’on a théorisé avec grandiloquence.
Parce qu’à quoi bon faire ce métier où je me targue d’être si libre si c’est pour me laisser emprisonner par l’angoisse.
This one hurts.
[…] cette activité ingrate et délicieuse qu’est l’écriture.