Berkson

 

Comme je suis consciencieuse ne voyais pas du tout ce qu’il y avait à commenter dans le texte que mon élève de terminale avait à étudier (Bergson, pourtant…), j’ai emprunté le bouquin à la BU et lu une dizaine de pages en amont. Et dans les remarques finales des Deux Sources de la morale et de la religion, je suis tombée sur ça :

 

« Toute notre civilisation est aphrodisiaque. Ici encore la science a son mot à dire, et elle le dira un jour si nettement qu’il faudra bien l’écouter : il n’y aura plus de plaisir à tant aimer le plaisir. La femme hâtera la venue de ce moment dans la mesure où elle voudra réellement, sincèrement, devenir l’égale de l’homme, au lieu de rester l’instrument qu’elle est encore, attendant de vibrer sous l’archet du musicien. Que la transformation s’opère : notre vie sera plus sérieuse en même temps que plus simple. »

 

Le coup du plaisir qui ne sera plus plaisant, pourquoi pas, cela entre dans le cadre de son raisonnement sur l’avancée de l’histoire, qui se fait par oscillation entre deux tendances, l’une étant reprise après avoir été délaissée le temps que sa concurrente (soudain plus attractive dans la mesure où l’on ne voit plus que les défauts de la première) ait été poussée à ce que l’on identifie comme ses limites tant qu’on n’a pas regardé ce qu’on pouvait glaner d’utile dans l’autre tendance. Oui, oui, je sais, il arrive à nous embrouiller sur une idée toute simple, au point de se sentir autorisé à créer des gros mots comme « loi de dichotomie » et « loi de double frénésie ». En, l’occurrence, cette dernière se partagerait schématiquement entre ascétisme, mépris pour les conditions de vie & désir de luxe, de consommation – dichotomie que l’on retrouverait dans l’histoire des idées avec le stoïcisme et l’épicurisme, et qui participent d’un même mouvement, s’il est vrai que le plaisir suprême serait de n’avoir besoin d’aucun plaisir.

 

Mais ce n’est absolument pas ce qui me perturbe. C’est une hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut, voilà tout. Non, ce qui me hérisse le poil, c’est la petite digression1 qui suit et qui a complétement oublié l’objectivité dont se réclamait la génération du positivisme. Cela pue le préjugé, même. La femme ne voudrait pas vraiment être l’égale de l’homme, ne prend même pas la peine d’insinuer Bergson. La source d’une si pertinente affirmation ? Le plaisir charnel, comme c’est étonnant ! Comme si le seXe était l’inconnue de toute équation, l’origine de tout problème… Sous prétexte qu’elle gigote moins au lit et qu’elle se retrouve souvent avec le corps de l’homme au-dessus d’elle (par conséquent en dessous), la femme serait donc tout bonnement inférieure.

D’une part, absence de mouvement ne signifie pas infériorité. Mon cher philosophe, songez donc au primum mobile d’Aristote, qui meut toutes choses sans les toucher, pour ainsi dire en les attirant à lui, par la seule force de son être immuable. Vous trouvez ce recours saugrenu ? Fort bien, moi aussi, passons-nous des références vaseuses. Admettons s’il vous fait plaisir que la femme est inférieure à l’homme au lit (après tout, vous n’avez peut-être pas eu de chance) : il vous faudra néanmoins (c’est le « d’autre part ») reconnaître, sous peine d’être tyrannique envers Pascal et ses sphères, qu’une infériorité dans un domaine n’entraîne pas une infériorité dans tous les domaines. Mais je doute que vous entendiez cet argument, puisque vous avez déjà déduit de la position spatialement inférieure du corps de la femme dans le plaisir charnel, une infériorité de force ou d’aptitude au plaisir, je ne sais (vous vous couchiez avec les poules plutôt que vous ne couchiez avec elles, il semblerait, mais passons). Alors le pas est vite franchi pour faire passer l’infériorité sexuelle de l’acte à la personne (de sexe faible, dit-on). Une petite substantification réification en passant. Machisme de base.

Ce qui est grand (mais non noble), c’est le passage au machisme de l’intellectuel, forcément plus retors et névrotique, parce que vous pensez (penser)2 que la femme a le droit de devenir l’égale de l’homme. Vous êtes un gentleman. Le droit, le droit… c’est même son devoir. Attendez un peu… si elle n’est pas l’égale de l’homme, c’est qu’elle manque à tous ses devoirs (sauf conjugaux, les maris ne sauraient le tolérer), alors ? C’est admirable de mauvaise foi, vraiment. Comme il est confortable de penser que l’autre se constitue volontairement (ah oui, absence de refus du contraire = volonté) inférieur, et ainsi de pouvoir continuer à se sentir supérieur tout en pensant ne pas l’être ! (ou en n’ayant pas à penser qu’on ne l’est pas – ça refoule!) C’est avoir le préjugé progressiste, dites-moi !

Tant de condescendance me hérisse le poil. Mon cher salaud, allez du moins jusqu’au bout de votre absence de pensée et ôtez ses voiles à la muse, qui n’attend pas de « vibrer sous l’archet du musicien » (qu’est-ce que vous me chantez là ?), vous manquez un chaînon entre la muse muette et la poule pondeuse. Dites carrément que ce sont toutes des salopes. Elles aiment ça, oui, et auront tout intérêt à le revendiquer, plutôt que de mettre les hommes à l’abstinence comme on met un enfant malade à la diète. Les femmes ont autant d’envies sexuelles que les hommes, qui peuvent tout aussi bien qu’elles contrôler leurs pulsions – la bête sauvage et virile n’est que la justification a posteriori d’une permissivité beaucoup plus grande envers les hommes que les femmes. A en juger par les peines longtemps encourues pour une relation adultère, on jurerait que la femme s’envoyait en l’air toute seule. Eve, premier bouc émissaire de l’histoire, bien avant Malaussène.

 

Je sais, je sais, c’est facile d’attaquer de pauvres morts sans défense, qui devaient bien avoir quelques défauts de leur époque. Mais ça fait un tel bien. Ce genre de remarque me file des bouffées féministes haineuses.

 

1 Je sais bien que la pensée est souvent à l’image de son objet, mais l’élan vital qui explose en gerbe ne rend guère les choses commodes : le fil directeur de Bergson, de fil à broder devient fil à coudre (des éléments disparates), blanc.

2 La redondance ne fait-elle pas basculer la première occurrence du côté de la croyance ?

 

2 réflexions sur « Berkson »

  1. Après avoir pris le temps de bien tout relire, je suis étonnée de voir combien on peut recevoir les mêmes mots de si différente façon. A mon sens, le propos tendrait plutôt à inciter la femme à rétablir un équilibre et ne plus subir sa condition de minorité juridique (“rester l’instrument qu’elle est encore”). Quant à la formule “vibrer sous l’archet” ne peut-on l’entendre comme “attendre qu’on lui donne la parole pour s’exprimer”, le violon n’émettant de son que lorsque l’archet fait vibrer ses cordes ? Vu l’époque où Bergson écrit, ça me paraît cohérent : le statut de la femme est alors régi par le code civil de Napoléon qui place la femme sous l’autorité du père, puis de l’époux. Elle ne peut rien entreprendre d’elle même, sans autorisation, et doit obéir (cf. Mademoiselle Else ?). Sur le fond, je partage vos élans féministes, mais gare au piège de “ceux qui agitent le drapeau rouge pour s’opposer au drapeau rouge” (Mao Tsé Tung). Pour autant je ne doute pas que Valentine’s Day soit le fer de lance du combat… (ceci est une taquinerie)

    En cherchant mon “Jacques”, que je n’ai d’ailleurs pas retrouvé, je suis tombée sur “La vie est ailleurs”, dont je n’ai pas le souvenir mais dont je reconnais pourtant bien la couverture. Fatalité ?

    1. C’est effectivement une question de ton, et comme c’était aussi le déclencheur de notre précèdent malentendu, cela ne me surprend pas outre mesure de constater que nous percevons les choses avec une sensibilité différente.
      Parce que je ne suis pas “féministe sur le fond” ; la position m’a toujours semblée dangereuse, risquant de desservir sa cause en donnant une image caricaturale des femmes (par exemple, la campagne de pub pour la crème fraîche Babette, où était inscrit sur le tablier d’une cuisinière “Babette, je le lie, je la bats, je la fouette”, qui avait scandalisé les associations féministes m’avait simplement fait bien rire).

      Je suis tout à fait d’accord avec vous sur le sens explicite des paroles de Bergson, sur l’idée progressiste qu’il exprime. Ce que j’essayais de montrer, c’est que malgré ses bonnes intentions raisonnables car raisonnées, il était travaillé par les préjugés de son temps (reste à savoir si seulement de son temps à lui) et que c’est d’après une vision inférieure de la femme qu’il lui donne le conseil paternaliste de se remuer (mais pas les fesses, justement) pour devenir l’égale de l’homme.
      Quant à l’archet, peut-être suis-je induite en erreur par la présence à mon esprit de la superbe photo de Man Ray ; la métaphore, sans art (quand bien même la philosophie serait une philosophie de l’esthétique, elle n’est pas elle-même esthétique pour autant), me paraît réduire la femme à un objet de fantasmes. Peut-être Bergson avait-il simplement quelques regrets d’une carrière de poète, qu’en sais-je… (si tel était le cas, grand bien lui a pris d’arrêter les envolées lyriques). Que ne pouvait-il dire de prendre la parole, au lieu de la lui ôter une fois encore en l’entortillant dans la métaphore ?

      (Kundera : beauté de la coïncidence. Fatalité : vous ne voudriez tout de même pas faire croire à tous ceux à qui je voudrais donner envie de lire Kundera, que la lecture de cet auteur est fatale ? ^^)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

quinze + treize =