Cagouilles et bisouilles

A Rouffignac, je suis la fille du cagouillot. Ne cherchez pas dans un dictionnaire, cela n’existe pas plus que l’escargotier ; simplement, ici, on n’est pas héliciculteur mais éleveur de cagouilles. Vous pouvez aussi entendre parler de « Slak », avec un « k » sonore, comme dans « berk », moyen infaillible d’identifier un Néerlandais si jamais il n’était pas grand et blond. En général, ils ne s’approchent pas trop du stand, et se contentent de pointer les bocaux du doigt, dès fois que la bestiole ne soit pas vraiment morte et qu’elle vienne leur coller un bisou baveux. L’invisible périmètre de sécurité autour du stand est également respecté par quelques Français, qui doivent craindre de se faire magnétiser s’ils approchent trop et que toutes leurs pièces s’envolent de leur porte-monnaie. D’autres sont plus courageux mais non pas téméraires ; ils collent leur bedaine à la nappe verte, la tête obstinément penchée vers les produits à examiner, qu’ils ne relèveront sous aucun prétexte, et certainement pas celui de répondre aux « bonjour » réitérés qu’on leur lance. Variante possible : le nain pique-assiette qui s’engouffre toutes les tartines de mousse d’escargot en dégustation, tandis que ses parents s’appliquent à ne rien acheter.

La dernière espèce nuisible au vendeur de cagouilles est quant à elle résolument casse-couille : un « fin connaisseur » vient vous expliquer que lui, les cagouilles, y les ramasse, et il les cuisine avec un p’ti verre de vin blanc et du piment d’espelette, y vous dit que ça – ça serait une bien bonne idée, entre nous, mais il continue, c’est qu’y s’y entend, et propose au p’ti gars de lui donner sa recette, parce que y vous dit que ça – ou presque, parce que quand même le beurre d’ail, c’est quek’chose aussi, c’est bien bon, surtout là quand vous saucez avec du pain, parce qu’y met du vrai beurre, hein, pas d’la margarine, avec de l’ail du jardin. Il aurait presque la larme à l’œil avec son Bourgogne, ça l’empêche de voir les Gros gris qu’on vend, et dont il constaterait en les goûtant que cela n’a rien à voir, que la chair est beaucoup plus tendre, parce que l’escargot vit quelques mois au lieu de plusieurs années. Puis on les fait jeûner, pas dégorger. Là, généralement, ils sont surpris et tendent l’oreille, juste le temps d’entendre que la bestiole se durcit contre la souffrance lorsqu’on lui en fait baver avec du gros sel, et d’être vexés. Là, enfin, l’amateur rentre dans sa coquille et se sauve son oseille en refusant de prendre une douzaine au beurre d’ail.

 

Il ne faudrait pas croire que la menace vient toujours des clients, elle peut surgir tout près de vous, de votre côté du stand, et vouloir votre peau. Surtout si vous êtes de sexe féminin, dépourvu de poils au menton (la yétisation des jambes n’y fait rien, ce serait comme s’enduire d’orangeade au lieu de citronnelle pour repousser les moustiques), et de moins de trente ans, c’est-à-dire de la chair plus fraîche que la barbaque découpée la veille au soir. Si vous êtes un homme de plus de cinquante ans, vous serez également bisouillé, peut-être avec moins d’enthousiasme (sauf par les femmes à barbe très poudrées), mais vous serez aussi bisouillé, parce que tout le monde se bisouille, sur le marché ; au moins autant de bisouilles qu’il y en a dans cette phrase.

Tout le monde se bisouille, mais ceux qui bisouillent le plus sont de préférence vieux, bedonnants, l’haleine qui vous fait regretter qu’ils ne se soient pas désinfectés la bouche au beurre d’ail, imprégnés de l’odeur du tabac refroidi, et dont on espère que la dernière douche ne remonte pas au dernier rasage. Il y en a un de cette espèce qui a fait irruption au stand, dimanche dernier. Forcée de saluer, j’ai fait mine d’oublier que j’étais une fille, et j’ai tendu la main en jetant mon bras raide aussi loin de moi qu’il était possible sans me déboîter l’épaule, le buste de profil pour m’escrimer à maintenir un peu de distance, limite une passe d’arme. Mais la main moite ne voulait pas lâcher la mienne, et lorsqu’elle a appris que j’étais la fille du cagouillot, elle s’est avancé pour donner du mou à mon bras, puis l’a tiré comme dans une passe de rock, pour opérer le rapprochement et porter offense à mes joues. Si c’est la fille du cagouillot, alors… La coutume est fourbe, en plus, parce que la triple bise ne commence pas du même côté qu’à Paris (où, instinctivement, vous tendez la joue droite, si, si, vous vérifierez à la prochaine embrassade) ; pour peu que vous changiez de côté au dernier moment, les lèvres boudeuses ne pardonneraient pas.

La prochaine fois, je me tartine épais de fond de teint, comme ça je n’aurai plus qu’à me démaquiller en rentrant.

 

6 réflexions sur « Cagouilles et bisouilles »

    1. Puis je profiter de votre beau blog pour poser une vile question intéressée ? Voilà : la cagouille, ça s’attrape plutôt au lasso, ou, comme le rhinocéros, avec un chou de bruxelles ?

    2. palpatine >> Je faisais de telles chroniques avant de devenir une passionnée du compte-rendu et de l’analyse (cf le sous-titre du blog) mais c’est effectivement B#5 qui m’a rappelé le plaisir qu’il y a à raconter et écouter une histoire. J’avais évidemment en tête son expérience de vendeuse de hot-dog à la kermesse de ses enfants.

      Les premières aventures avec les escargots sont archivées ici :
      http://grignotages-de-mimylasouris.blogspirit.com/archive/2008/08/03/en-vacances-les-escargots.html
      http://grignotages-de-mimylasouris.blogspirit.com/archive/2008/08/07/toutes-les-routes-menent-a-l-escargot.html

      delest >> Je n’avais jamais songé à la commodité d’attraper un rhinocéros par la corne en l’empalant sur le chou. J’en toucherai deux mots à Babar la prochaine fois qu’il me parlera de Rataxès.
      Le lasso n’étant pas d’un maniement aisée sur une surface sphérique, je recommanderai un simple sort d'”accio helix” ; les moldus peuvent toujours les attraper avec les doigts et mal au dos, ou inventer une pince à escargot télescopique.

    3. …et petit commentaire additionnel de critique, et d’auto-critique : c’est plutôt moyen sexy, de poster, comme de commenter, la bouche pleine.

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