Giselle gît-elle ?

 

Giselle à Toulouse

 

        Vous l’avez certainement déjà rencontré, cette histoire d’une fille qui rêve tant au prince charmant qu’elle en donne le label  au premier venu, qui bien évidemment est vite détrompée –même si l’ersatz de prince est vraiment charmant-, mais par-delà ses cruelles désillusions soutient l’homme imparfait mais cependant aimable lorsqu’il entreprend de se fourrer dans une situation impossible.

      Dans cette perspective, Giselle pourrait apparaître comme le précurseur de je ne sais quelle série télévisée. Transposition au XIX ème siècle où le prince en a vraiment le titre et où l’on n’avait pas encore démystifié le romantisme en naïveté. Théophile Gautier a composé l’argument pour Carlotta Grisi qu’il admirait éperdument et dont il épousa la sœur (si mes souvenirs sont bons). Il y a bien sûr un certain côté poussiéreux à la chose, la petite paysanne, la chaumière, les fantômes peuplant les forêt (et d’un point de vu tout chorégraphique, la pantomime, pas toujours lisible pour le non initié)… mais non dépourvu de pittoresque et de charme. Surtout quand on accepte de se laisser emporter par le ballet, ce qui est inévitablement le cas lorsque vous le dansez et que la musique vous rentre dans la peau. Que vous identifiez un personnage à son thème musical – « Bon, ce n’est pas compliqué les filles, sur les hilarions, vous faites un temps levé vers l’intérieur » dixit notre professeur-répétitrice-Giselle. Je vous entends d’ici… temps levé ? hilarions ? pas compliqué ? à côté Hegel est limpide.

      Dans les grandes lignes, donc, voici l’histoire : Giselle, une petite paysanne qui adore danser tombe amoureuse d’un charmant jeune homme dont elle vient à apprendre le vrai visage : ce n’est pas un simple paysan, mais le prince Albrecht, déjà fiancé à la princesse Bathilde. Giselle en perd la raison et finit par mourir de déraison (c’est beau, romantique et lyrique, vous en rêvez déjà, non ? – toute irone mise à part, la scène de la folie est vraiment un moment génial). Après tant de joyeuses danses, c’est la tragédie, tout le monde pleure, le rideau se baisse. Vient l’acte blanc, où l’on retrouve Giselle, qui en tant que jeune femme fraîchement morte intègre les Willis. Ces jeunes femmes mortes avant leur mariage hantent les forêts et piègent tous les hommes qui viendront se prendre dans leurs filets – pas de pitié, ils danseront jusqu’à la mort. Une sorte de Corpse bride dansé, mais sur la musique d’Adolphe Adam. Vous pourrez toujours venir vous plaindre que c’est mièvre, vous serez reçu, je peux vous l’affirmer. En tant que reine des Willis, je soussigné, Myrtha, déclare avoir tout pouvoir discrétionnaire et tout loisir de me montrer froide, haute, distante, méprisante et par conséquent de vous envoyer bouler danser quand tel sera mon bon plaisir. Ce rôle est un délice. Donc quand Hilarion, amoureux de Giselle (au sens classique du terme) ramène ses pénates sur notre territoire, ni une ni deux, notre nature de mouche reprend le dessus et nous nous jetons sur lui jusqu’à la précipiter dans le lac. Un cas pour l’exemple en quelque sorte, Myrtha n’ayant aucune envie de penser le mal, penser la peine. Naturellement, lorsqu’à son tour Albrecht vient sur la tombe de Giselle, je lance une seconde offensive. Mais la petite nouvelle ne s’en laisse pas compter et tente d’intercéder auprès de moi en sa faveur. Niet. Bien entendu. Mais elle implore et gagne du temps, soutient son cher et tendre dans son épreuve de Marche ou crève Danse et crève, tant et si bien qu’elle parvient à la sauver. Non que je me sois laissée abuser, il ne faut pas abuser des bonnes choses. Mais le gong a retenti sous la forme de trois petits coups de carillon égrainés depuis le village le plus proche : les Willis sont des êtres nocturnes, comme tous les fantômes et le jour les disperse. Giselle a réussi à sauver Albrecht. Ils ne se marièrent point et n’eurent point d’enfants. The end. Enfin un conte qui finit bien.

         Le paradoxe dans le rôle d’un Willis, c’est de devoir donner d’impression d’immatérialité, de légèreté et d’évanescence tout en vous sentant terriblement matérielle dans vos pointes. Le long tutu blanc vaporeux ne suffisant manifestement pas à donner l’impression de légèreté tant recherchée, Myrtha passe sa vie à sauter. A la nuance près que Myrtha ne saute pas comme un petit cabri folâtre mais comme l’être désincarnée qu’elle est. Quand sur la version de l’Opéra de Paris (grâce soit rendue à Arte) vous remarquez que Marie-Agnès Gillot est essoufflée, vous blêmissez. Vous avez déjà la pâleur, c’est un bon point. Et lorsque vous vous mettez à répéter, alors là, vous êtes tout à fait dans le rôle : morte. Défunte élégante et non pas cadavre rigide cependant : nous sommes en plein romantisme, pas dans le feuilleton du jeudi soir à la morgue. Même s’il ne vous est désormais plus possible de mourir de honte, vous vous conduisez avec classe et dignité, sans rire – même quand votre fleur-baguette ponctue à contretemps votre geste aimable pour donner quelque ordre. Cette baguette peut donner lieu à des scènes fort comique à réserver uniquement au making-of de la chose. A un moment de ma variation, je cours de chaque côté de la scène pour lancer mes rameaux magiques dans les coulisses. Mais selon les deux principes qui veulent qu’il n’y ait pas de coulisses dans un studio de danse, et que l’on se dirige toujours dans la direction vers laquelle on porte son regard, j’ai attaqué une des mes consœurs Willis à coups de fleurs. Toujours dans la catégorie bonus du making-of, vous avez :

         le doux bruit des pointes neuves qui vous donne l’immatérialité d’un éléphant rose  lors même que vous êtes censée ne pas toucher terre. Comme quoi, le monde immatériel des idées est bien bas.

         Hilarion qui saute toujours de désespoir au milieu de
la ronde infernale des Willis… mais de profil au public.

         Dans le premier acte lorsque Giselle passe montrer à ses amies le collier que viens de lui offrir Bathilde et que les petites jouant les amies en question regarde d’un air au mieux interrogateur, au pire morne, le collier en perles de rocailles que Giselle leur montre avec un air extasié : «  Je sais que vous demandez ce qu’elle fiche là à nous montrer toujours son même collier. Mais il faut jouer la comédie. Sur scène on aura quelque chose d’un peu plus voyant, mais il faut imaginer. Là, je vous montre un truc incroyable ! Bathilde vient de me donner un véritable joyau ! jouez la comédie, ayez l’air un peu étonnée ! je ne sais pas moi, imaginez que c’est une rivière de diamant de chez Cartier ! »

         Et j’étais sur le point d’oublier l’élément central de notre dernière répétition : les bandeaux. Non pas des bandeaux comme dans le lac des cygnes, non. Des bandeaux de cheveux ; les cheveux qui masquent les oreilles avant d’être ramenés en un chignon de gouvernante puritaine. Avec le bout des oreilles qui dépasse façon Mr Spok, c’est totalement sexy ! Et que dire de cet ornement délicieusement désuet lorsqu’il est oxymoriquement combiné avec une tunique de danse d’un design assez moderne et d’un chauffe difforme ?  Nous n’avons donc pas manqué de nous payer notre propre tête. Néanmoins, il faut reconnaître à cette coiffure seyante le mérite de nous plonger de suite dans la peau d’une jeune fille angélique et pulmonaire du siècle dernier (enfin avant dernier pour être exact). On se consolera en pensant à Virginia Woolf.

 

Tout ça pour dire que si le cœur vous en dit, venez nous voir samedi et dimanche prochain au théâtre de Fontenay-le-Fleury.

Aurélien Aragon

 
 

En ouvrant sur le mystère de cette fenêtre, j’ai retrouvé le goût de la lecture – le plaisir de tourner et pages et non plus des pages tournées. 
 
… »Les fenêtres » de Baudelaire…
… the prince of Aragon in The Merchant of Venice
… rêverie onomastique…
… j’aime bien la lettre A (pure narcissisme direz-vous), et les prénoms en -ien…
… pas alien non plus… 

Cymbeline

          Shakespeare a la langue bien pendue : Cymbeline dure deux heures et demie. Pas une seule minute d’ennui cependant, tant les intrigues d’enchaînent, s’emmêlent, et se démêlent pour mieux rebondir. Inutile de tenter de vous résumer la pièce, ce serait long et maladroit. Car la force de la représentation que nous (non, je ne parle pas encore au nous de majesté, il s’agit des anglophones sinon anglophiles de la LS1) avons eu l’occasion de voir au théâtre de Sceaux, il faut se rendre à l’évidence, est la mise en scène de Declan Donnellan. Autant vous dire que le nom m’était clairement obscur, mais que je tacherai de m’en souvenir pour pister ses prochaines apparitions en France.

                   Posthumus and Imogene

           
            La mise en scène est moderne, mais pas de cette modernité agressive plaquée sans raison sur une pièce du répertoire. L’ensemble est sobre sans être épuré ni froid ; les coulisses latérales ont été supprimées pour élargir le champ d’action, et le ballet des rideaux suspendus au milieu sépare des scènes, en découvre d’autres. Le premier acte, qui se déroule à la Cour me rappelle singulièrement celui du Swan Lake de Matthew Bourne. Même genre de robes, à la fois simples et empesées, même costards cravate, même humour pour suggérer l’étiquette. Tout est humour, certains personnages sont ridicules et pourtant, rien ne tombe dans le burlesque. Le serviteur a beau passer la moitié de son temps à faire le dos rond, pas une de ses courbettes ne revêt l’éxagération des dix coups de chapeau à plumes de Louis de Funès. Toujours sur le fil du rasoir, je vais finir par croire que c’est le charme british.
            Du british, n’oublions pas la composante rose bonbon : mais même ici, le too much est parfaitement dosé, pas de risque d’écoeurement. La robe de la reine est juste ce qu’il faut de satinée et de teinte dérivant sur le turquoise, tandis que son chignon très pièce montée achève de la couronner. Juchée sur ses talons, elle domine largement la gent masuline, à commencer par son mari qui arrive pile à la hauteur critique pour pouvoir enfouir sa tête dans son décolleté. Elle le bichonne un peu comme votre grande-tante en userait avec son bichon anglais, en esquissant une petite moue de contentement et en roucoulant « mon chou ». Le ton est donné, les rires s’échauffent ; à trois sièges de moi se fait ouïr un petit « oh !oh ! » qui, j’imagine, provient d’une dame très comme il faut, très anglaise aussi, comme une grande partie du public.
            Les rires culminent en fous rires lorsque Cloten, le sale « beau » gosse de la reine décide de venir pousser la chansonnette pour éveiller la belle Imogène, fille du roi d’un précédent mariage. On s’attend à un beau cliché en guitare mineure, mais l’un des deux acolytes de Cloten apporte un micro, et c’est le début de la fin. Les petits zosieaux, l’amour mièvre et que sais-je encore – à ce moment vous oubliez définitivement les prompteurs- sont enrolés dans un rock qui ne tarde pas à devenir endiablé. Les deux acolytes font un parfait chœur, du moins de l’avis du public, puisqu’à cet instant précis, Imogène se renfrogne sous sa couverture essayant délibérement d’échapper à ce qu’elle considère comme une nuisance sonore [Pour ma part, je ne comprends pas, mon guitariste de l’appartement d’en dessous me ravit –surtout à minuit. Private joke, sorry] Nos chanteurs avancent en avant-scène et c’est le délire total. A côté de moi, N. n’arrive plus à s’arrêter de rire ; les clichés chorégraphiques type tube des années 50 s’enchaînent et sous leurs airs de marioles qui s’enflamment sur le dance floor, les trois acteurs réalisent une belle performance – au sens anglais et français du terme. D’une manière générale, même si de façon moins extême que dans cette scène, le jeu corporel des acteurs est très réussi. Pas du tout statique, genre déclamatoire ( de toute façon l’écriture de Shakespeare ne s’y prête pas) mais au contraire du mouvement, des courses-poursuites, ou des farandoles genre remix de la chenille avec des petits coups de jambes à la mode écossaise, le tout ponctué de « hé » so… so what ? Les fondus enchaînés entre deux scènes étaient du plus bel effet, comme deux calques qui se chevauchent, les personnages de la scène précédentes se figeant pendant les premières répliques de la suivante. Dans le même registre, l’inclusion d’un lieu dans un autre (le repaire des sauvages en pleine cour anglaise) permet de ne pas perdre de vue la simultanéité des multiples intrigues. Bref, je trouve tout à fait justifié que figurent sur le programme la collaboratrice « à la mise en scène, mouvements » et l’ »assistant du directeur des mouvements ». Autre grand moment, je trouve, quand l’un des deux frères joue son rôle de sauvage à fond et avance avec des mouvements d’épaule tels que l’on y voit parfaitement la suavité du félin. Et non, il ne s’agit pas d’un quelconque engouement pour l’acteur [ A ce sujet et selon les dires de mes camarades, il conviendrait plutôt de signaler l’acteur qui jouait Iachimo – un béguin pour les dragueurs à l’italienne ? – quoique Pisanio m’ait bien plu].
            Enfin et surtout, la performance de Tom Hiddleston était tout bonnement fantastique. Ce même acteur jouait simultanément les rôles de Posthumus, l’amant d’Imogène (un chouilla cul-cul sur les bords) et Cloten, le petit morveux de service, la métamorphose s’opérant par un simple pardessus et des lunettes. Le dédoublement est si réussi, que la première fois, j’ai cru avoir loupé l’entrée d’un nouveau personnage par un coup d’œil un peu trop prolongé au prompteur. Ce parti pris (la dualité ! dirait notre professeur de latin) était totalement justifié du point de vue de l’action et le jeu de l’acteur le rendait tout simplement formidable.

En résumé, pas un moment d’ennui (même s’il est vrai que la seconde partie soit un peu moins rythmée), la performance devient divertissement, au sens noble du terme, of course.

Mimy la fine mouche

        Faites place ! Faites place ! Je veux entendre une mouche voler ! Que diable, je suis la reine !

Elle ne se mouche pas du pied celle-ci, direz vous. Mouchard, apprenez à vos dépends que je ne suis pas une reine avec collerette, éventail et mouche au coin des lèvres : je suis la reine des mouches ! Halte-là moucheron ! On ne rigole pas. La mouche est une figure hautement littéraire : elle apparaît dans l’Etranger, symbolise le remord dans la pièce de Sartre. Un jour, je ferai un mémoire intitulé : De la mouche en littérature, avec plein de petites notes en pattes de mouche. Mais revenons à notre mouche. Je suis telle, avec ma belle couleur, ma taille fine et mes ailes dorées (un peu d’imagination, diantre !) dans Orphée aux enfers, l’opéra d’Offenbach. La générale publique a eu lieu hier au théâtre de Fontenay-le-Fleury, je sors de la première et demain signe la fin de la trilogie – et des répétitions jusqu’à minuit et plus si affinités. J’essaierai de vous mettre une photo de ce spectacle ZzzZZ’ailé (et zélé). En attendant, je retourne me moucher –du nez cette fois-ci, même Jupiter métamorphosé en mouche est sujet aux rhumes- reposer mes pattes et retrouver Morphée qui m’appelle… Ce que le Dieu veut, la feeemme le veut.

Adieu, Jupiter… for… ever.

[Private joke qui ne fait rire que moi puisque rare seront les personnes ayant assisté au spectacle à venir voler par ici. Alors pour explication : les deux dernières phrases sont d’Euridyce, peu avant que nous rentrions en scène.]  

Victor Hugo

[Faites place, misérables ! vous êtes faits comme des rats.]

 

Oxymore ?

                                                                     Oxymore mot/chose ? 

           Le nom est posé, dans toute sa lourdeur. Hugo, deux barres plantées dans le sol ; l’édifice est immuable. Je ne sais plus quel auteur étudié en première comparait cette initiale aux tours de Notre-Dame. On fait dans le monumental. Dépassé la fausse confession à la Rousseau, nous ne sommes pas des sauvages. Ni des bons d’ailleurs. Dépassé le drame en trois actes de la vie de Chateaubriand. D’autres –eaux ont coulé sous les ponts. Hugo est prêt à entrer en Seine. Paris, ville de Victor Hugo, avec sa rue à son nom et de son vivant s’il vous plaît. La troisième République veut en imposer. Cela n’a pas été pour arranger l’ego d’Hugo, qu’il avait déjà démesuré. Imaginez le courrier : Moi, rue Moi. Paris. * Paris, la ville lumière. Paris, capitale du Progrès  – allez savoir pourquoi, le progrès est majuscule, c’est un ami d’enfance à Totor. Paris, ville des révolutions. Paris (si j’arrêtais le chauvisisme et que je me mettais à crier New York ?), terrain de jeu de Gavroche. Paris et son double souterrain, les égouts. Vous connaîtrez tout sur les égouts – un livre entier dess(o)us- et vous apprendrez tout le respect que vous devez à Bruneseaux  (il était prédestiné, le pauvre misérable). Paris, ville des misérables, en un mot comme en cent. Mais plutôt en mille.

      Les Misérables. La majuscule est posée ; ça y est, vous pouvez vous étrangler en toute légitimité. Une bagatelle de 1600 pages en deux volumes. Ce qui est vraiment énorme, c’est le culot démesuré de l’auteur qui prend toute sa place. Et tout son temps. La parenthèse devient digression et la digression devient dans le meilleur des cas un chapitre, au pire, un livre. Le livre septième de la deuxième partie s’intitule d’ailleurs « Parenthèse » et vous rappelle la couleur : « Ce livre est un drame dont le premier personnage est l’infini. L’homme est le second. » C’est formidable. Pas de raccord en biais à l’histoire, non. Le grand H. a tranché : car tel est mon bon plaisir. Une parole royaliste. Mon Dieu ! Le pauvre doit se retourner dans sa tombe. Il fallait dire : car telle est la marche de l’histoire (avec H.). Jean Valjean descend dans les égouts ? Attendez, attendez, ne prenez pas la fuite si vite. Je vais vous faire visiter les égouts. Et pendant un chapitre, le pauvre Jean Valjean se tient dans la puanteur. Pas étonnant qu’on le retrouve éreinté, à porter Marius sans connaissance. C’est lourd un homme. Que dis-je, un homme ? Un être humain, une conscience, une particule du Progrès ! Et là, vous voilà reparti pour une tirade. N’attendez pas la réplique, nous ne sommes pas au théâtre ; Hernani végète dans l’ombre des catacombes. Le discours hugolien se reconnaît de loin à ses rythmes ternaires, à son grondement, à son renflement, à ses formules assassines et à ses métaphores terribles. Hugo aime les mots. Pourquoi choisir et devoir en faire mourir quelques-uns ? A la suite ! À la queue le le ! En rangs… non pas deux par deux, trois par trois. Pourtant, ils sont pesés. Pas de doute la dessus, le volume tient bien en main. Tous ont le droit de cité parisienne. La voix au chapitre est royale, même et surtout pour l’argot. Kéceksa ? Très amusant. Et puis il y a du monde, ça grouille, un momacque, une guenille, un mioche, une misérable, un forçat, une poupée, un éléphant… Il y a à boire et à manger. Sauf sur les barricades, où vous ne mangerez que de la poussière. Le Progrès de l’Humanité a ce goût amer, sans (bi)tume.
       Résister et tenir tête. Mourir pour ses idées et vivre pour épargner. Hugo aura vécu ses idées mais meurt sans nous  épargner. Et pourtant… même si l’œuvre assomme tout d’abord, son poids finit par se caler bien en main. On suit tout ce petit monde, pas bien sûr au début de la direction. On se perd dans le dédale des pages et des rues de Paris, puis on se retrouve. Retrouvailles formidables et grandioses de pauvreté. L’oxymore ne fait pas peur. Les mots sont des armes, on se joue des balles à la plume. Barricadé dans la littérature, table renversée et mains tachées, le combattant nous jette de la poudre aux yeux. Le mélange est détonant, il va exploser dès que vous l’aurez dépoussiéré. Non, décidemment, ce n’est pas en vain que de sa barricade le génie lance son pavé.

A vos armes. Prêts ? Lisez !

[A vos livres, citoyens…]

*    passage copyrighté de notre cher professeur d’histoire.
**  (ne cherchez pas les deux ** dans le texte, c’est un passage bonus) Même la chute est grandiose. Rien de simple. « […] faire la part de l’immense infériorité de l’auteur d’Hernani » Cette part, c’est la cerise sur le gâteau. On n’en attendait pas moins.