Août out

Samedi 1er août

La très bonne fougasse offerte par la sœur du boyfriend finit en croûtons dans une salade — meilleure que n’importe quelle César.


Le boyfriend a été transféré, mais pas son traitement. L’infirmière a l’air si peu dégourdie que je descends moi-même le chercher en réa — l’occasion de découvrir que je suis devenue « Madame Cookies » et que le petit mot a été aimanté au tableau blanc. Une infirmière arrivée aujourd’hui est arrivée trop tard pour les goûter, mais « une bonne idée, les allergènes ». Celle qui était là hier et qui n’en a mangé qu’un, contrairement à ses collègues qui en ont mangé deux, me tend la boîte de médicaments que je suis venue chercher. À bientôt, me dit-elle par habitude. J’espère pas trop, pas dans ces circonstances en tous cas, tombe-t-on d’accord. En partant, elle ajoute « Vous êtes belle comme ça », avec le crâne rasé et nu, ça veut dire, alors je dis merci et lui fait le même signe de cœur avec les mains qu’elle la veille pour la boîte de cookies.

Après les médicaments, je pars en quête d’un goûter et de choses à grignoter à toute heure. Dehors, c’est l’été, les vacances. La marche me fait du bien et me fatigue de même. Je passe par des rues que je n’avais jamais empruntées, fais furtivement du tourisme architectural et revient remplir la table de chevet d’hôpital de bonbons, Michoko, figues et abricots séchées mais moelleux, nachos. La boulangerie-pâtisserie qui ne fait rien comme tout le monde n’avait pas de pain aux raisins, mais un escargot (brioché, avec crème pâtissière) et un carré aux raisins (sans crème pâtissière, feuilleté comme le bord d’un chausson aux pommes — d’après moi — ou un kouign aman moins beurré — d’après le boyfriend). Le boyfriend est assis en tailleur sur son lit ; j’y pose mes jambes débarrassées de leurs sandales — deux ados qui squattent une chambre d’hôtel cahin-caha. On mange et on s’embrasse et on se masse les jambes et les pieds. Être l’un contre l’autre nous avait manqué. Le sucre nous achève, je quitte le boyfriend qui s’endort pour in fine faire de même sur mon canapé.


Film du soir : Home. Si j’étais rédactrice à Télérama, j’inscrirais sur la notice Genre : Isabelle Huppert tant l’actrice donne peut-être davantage le ton que la réalisatrice. C’est déjanté, forcément, une famille dans un paradis oublié qui vire au huis-clos alors que le tronçon d’autoroute abandonné qui prolonge leur jardin est soudain terminé après dix ans de travaux avortés.


Le chat miaule un passage sous la moustiquaire pour se faire gratter la couenne, comme dirait le boyfriend habituellement choisi pour les papouilles.

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Dimanche 2 août

Le chat me réveille, miaule à nouveau un passage sous la moustiquaire. Décidément en manque de câlins, il ronronne déjà en arrivant et se fait abondamment gratouiller sous le menton. Il part et je me rendors jusqu’à dix heures : c’était donc mignon.


Les journées passent sans que j’ai le temps de rien faire, sinon discuter avec Mum à la maison, avec le boyfriend à l’hôpital. Pendant ce temps, Mum s’affaire et chaque jour, je découvre une nouvelle tâche accomplie quand je rentre : bouilloire détartrée, terrasse balayée, machine lancée, vêtements en purgatoire post-mites repassés.

Dans les jours qui suivent, des rituels se mettent en place : le chat qui gratte à la porte de l’armoire pour gagner l’entrée sous la moustiquaire et ronronner-patouner sur la couette ; les visites à l’hôpital ; les humeurs variables du boyfriend, et moi pas toujours capable de nous sortir de l’abattement.

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Lundi 3 août

Premier cours d’APA, activité physique adaptée. On s’échauffe en cercle, en tenant chacun un élastique lui-même monté sur un élastique central. J’aime bien l’idée, à la fois de la résistance et du groupe rassemblé. L’une de nous se décale pour ajuster l’équilibre entre les élastiques, satisfaite de rétablir l’octogone. Est-ce la même qui, plus tard, décale son tapis pour qu’il soit aligné avec les dalles du plafond ?

Après ça, 15 minutes de cardio sur machine. Nouvelle, j’ai le droit de choisir la mienne et, prudente, je choisis le vélo (bien inspirée, parce que les tapis de marche / course se révèlent être pile sous la clim ; même à côté, je dois aller me couvrir pour suer à l’abri des courants d’air gelés).

On finit par des exercices sur tapis, des séries de mouvements simples et répétitifs, elles-mêmes répétées — sans synchronisation musicale. Quand je vois la différence de préparation qu’il y a entre une séance comme ça et une heure de barre à terre, je me dis que nous ne sommes pas assez payés en tant que professeurs de danse. J’ai beau frimer malgré moi avec mes jambes qui montent toutes seules, la séance fait quand même son effet, j’ai les cuisses presque tétanisées (le vélo).

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Mardi 4 août

Dernier cours de danse de l’été. Je me retrouve derrière une élève du conservatoire (pas la mienne) derrière la barre, et ne peux m’empêcher de constater son en dehors forcé. Comme un fait exprès, elle a mal au genou et la douleur semble empirer à mesure que le travail gagne en intensité. Il est malvenu de corriger des élèves dans un cours où on l’est soi-même, aussi je me contente de lui suggérer un ou deux expédients pour limiter la douleur : assez tôt, de refermer momentanément l’angle de ses pieds, et lors des étirements, des ajustements de posture pour faire diminuer la pression sur le genou.

Main gauche à la barre, l’élève est devant moi, mais main droite à la barre, c’est elle qui me voit et, mine de rien, ça me met une petite pression, ne pas avoir l’air trop nulle devant elle. À la fin de la barre, je suis déjà crevée, mais je danse quand même au milieu pour le plaisir de danser vraiment. Mes mollets tétanisent pendant les petits sauts, se serrent en l’air comme des pois chiches racornis, je m’arrête juste avant les grands (sauts). Le bien que ça fait tout de même de danser — de discuter après aussi.

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Mercredi 5 août

Petit périple à pied pour aller me faire piquer. Le sang coule hors les tubes lors de sa prise approximative, il y en a sur l’avant-bras, quelques gouttes par terre. Avant cela, je discute avec l’infirmier pour tromper la peur de l’aiguille et, entre crânes rasés, je me sens autorisée à poser cette question existentielle : faut-il se laver le crâne nu au shampoing ou au gel douche ?

Pas de bagel au saumon à la boulangerie du centre-ville, pas de sandwich baguette à la bonne boulangerie diamétralement opposée, le long du parc Barbieux ; finalement, c’est un coppa-comté chez Paul. Ce chou blanc réitéré a le mérite de me faire marcher. (Et de faire mâcher le boyfriend, car le pain résiste.)

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Jeudi 6 août

en cette journée d’anniversaire, il y a
l’apaisement de s’être rendormie
le colis de Melendili et celui d’O.
un sandwich falafel faisant apparaître un mystérieux motif d’anniversaire
du shopping danse et une grosse glace dans Lille
une mission sushi pour récupérer la commande à temps et les manger tous les trois à l’hôpital, en dépassant un peu les horaires de visite — le boyfriend n’était pas sûr, voulait plus festif pour moi, mais ça lui a fait du bien c’est lui qui le dit et ça m’a fait plaisir, c’est moi qui le dis
et c’était, un peu timée, très rythmée, une chouette journée d’anniversaire
réalisée avec les moyens du bord-el qu’est cet été 2026


  • quelque part dans la deuxième moitié de ma vingtaine : restaurant libanais un peu chicos en haut de l’institut du monde arabe avec Mum et mon ex
  • 31 ans : restaurant libanais familial dans le quartier où travaillait Mum, le jour où mon grand-père est mort
  • 36 ans : sandwich falafel mangé en brochette, Mum, moi, le boyfriend, sur un banc du Palais royal — pèlerinage gustatif de l’époque où je travaillais dans le quartier (n’y travaillant plus, c’était encore meilleur)
  • 38 ans : sandwich falafel au parc Barbieux, à prendre conscience de cette récurrence

Ça perd en standing, remarque Mum.
Ça gagne en joie simple.

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Vendredi 7 août

Je rêve de toilettes bouchées, de reproches que m’adresse le boyfriend.


Consultation à 08:15. La chimio est tôt, cette fois-ci, en salle commune (une dizaine de fauteuils). Je me retrouve près de la fenêtre avec, pour contrer le froid, une couverture que je réclame timidement et sous laquelle je disparais à moitié. Et au niveau des quantités, vous diriez que votre assiette ressemble le plus à laquelle ? Nous saurons tout de la consultation de diététique du vieux monsieur en face de moi, et que les Napolitain sont son péché mignon. Il en dépiaute d’ailleurs un juste après.

Barbouillement et sieste, j’ai le boyfriend au téléphone dans un état vaseux. Je dîne comme je peux et retourne me coucher.

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Samedi 8 août

Une nuit de plus de dix heures, et une sieste par-dessus. Je suis allée pleine de mollesse rendre visite au boyfriend, qui m’a confié avoir pleuré un peu la veille — la seconde fois en plus de cinq ans. Je l’étreins, que puis-je faire d’autre. Ah si, une livraison de bonbons et de Coca (se baisser dans les rayons pour trouver les Michoko : mon max d’effort physique possible ce jour-ci). Je ne pars pas assez tôt pour éviter les odeurs des plateaux repas. Froids, les artichauts marinés passent bien, le reste moins. Une courte journée de convalescence qui passe lentement.

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Dimanche 9 août

Des rêves industrieux ou laborieux. Encore une nuit de plus de dix heures. Des ronrons au réveil, la piqûre pour booster les leucocytes juste après le petit-déjeuner.


Une petite sphère d’eau au coin de ses yeux, sa tête pressée contre mon ventre, ses bras qui m’enserrent plus bas. Peau à peau, on se manque.


J’ai oublié de mettre la pâte feuilletée au congélateur pour cuisiner plus tard une tarte aux tomates cerises façon tarte tatin ; Mum s’y lance derechef. Je me doutais que, barbouillée, je ne serais pas en mesure d’en manger le soir même, mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que l’odeur de la pâte en train de cuire me déclencherait de telles nausées — réactivant probablement celles liées à la tarte au fromage de l’hôpital lors de la première cure (rien que de l’écrire, j’ai du mal). Même en sortant sur la terrasse, c’était compliqué ; j’ai fui au parc Barbieux où j’ai mangé des cœurs de palmier à même la boîte (j’espère que le platane au pied duquel j’ai vidé le jus ne m’en veut pas).


Mum revient sur ses multiples réveils nocturnes, toujours ce besoin d’uriner, bien plus qu’en journée ; ça l’affecte, elle boucle. Tous les examens qu’elle a fait sont pourtant bons. Je lui rapporte ce que m’avait dit ma psy parisienne, le lien entre urine et peur, et évoque mes rêves-cauchemar où je cherche des toilettes sans jamais en trouver, ou alors exposées à la vue de tous. Mum voit très bien, elle fait les mêmes. Mêmes craintes. Probablement nerveux, a conclu son généraliste. Alors j’avance prudemment, acupuncture, médecine chinoise, psy. On en discute au croisement de la salle de bain, debout puis assises dans le couloir quand je vois que la boucle prend du temps (le chat est étonné, c’est lui d’habitude qui occupe le territoire des seuils, à s’assurer qu’aucune porte ne soit fermée). Je sens la fatigue, mais aussi le moment opportun, alors, comme le résumera le boyfriend le lendemain, je mets un pied dans la porte.

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Lundi 10 août

Neuf heures de sommeil. Maïs et pois chiches.


Nos humeurs se moirent en fonction de notre état physique et au contact l’un de l’autre. Aujourd’hui, le baromètre monte progressivement au cours des deux heures, deux heures et demie que nous passons ensemble. On discute pour de vrai, pas pour meubler les murs jaunes ou étouffer les craintes. Le boyfriend sent que l’antibio commence à faire effet, il le sent à la texture de sa peau, même s’il n’a pas encore dégonflé.


L’enthousiasme revient pour faire des choses, même si je n’en ai pas encore l’énergie. Sur Instagram, je découvre le compte d’une historienne de la danse dédié à Marius Petipa et apprends que la variation de Nikiya au deuxième acte de La Bayadère était à l’origine dansée avec un instrument de musique. Envie de transposer ça en frise graphique ou en newsletter, les neurones en ébullition quand il faudrait aller se coucher, après m’être quasi endormie sur le canapé.

…Mardi 11 août

Essayer des sandales de marche suffit à me renvoyer à ma tension faiblarde. Monter le bras pour atteindre la bonne taille, se tenir en équilibre pour l’essayage, se baisser pour ajuster les lanières et remonter : trop de changements de niveau. Je ne trouve pas chaussure à mon pied, mais repars avec la paire convoitée en 48 pour le boyfriend.

Assouvir une nouvelle envie de falafel — encore, déjà, si peu de jours après. (Il nous manque un yet another en français.) Ils sont croustillants, roulés dans le sésame.

Rituel de notre rendez-vous sans mystère dans la chambre jaune. Les feuilles de vigne lui explosent de saveur (citronnée et mentholée) en bouche après les plateaux de l’hôpital. Je le ravitaille en affreux bonbons à la pêche chimique.

Mum a encore œuvré dans l’appartement. Le calcaire à la limaille dans la salle de bain. Après dîner (nouilles cacahuètes et sésame, pour filer la thématique sésame de la journée), notre duo comique reprend du service. Ce n’est pas Laurel et Hardy, mais la maniaque et la bordélique. Ce qui l’affolait quand j’étais enfant l’affole toujours, mais la fait rire aussi désormais. En quête d’un lait pour le corps (quelle idée qu’une crème non solaire et non destinée aux mains, seul un tiers peut avoir introduit un tel produit chez moi), je me mets à la recherche du produit de beauté offert en cette fin d’année scolaire par une élève, un flacon dans un étui en tissu avec une pochette de lavande, que je pense avoir provisoirement stocké dans les bacs en tissu de l’armoire près de la porte. Du bac à chapeau, j’extirpe casquette de pluie, gavroche, masques chirurgicaux, béret, FFP2 ensaché ou en liberté, casquette en tissu, en feutre, mouchoirs, étui de parapluie décédé, pochette pour ranger les masques chirurgicaux, épingles à chignon, tote bag, sachets en papier à mettre dans ledit tote bag pour l’achat des fruits, notice d’exercices à réaliser avec les bandes élastiques Decathlon. Mum reste stupéfaite devant cette malle aux débris comme un enfant devant une malle aux trésors, l’émerveillement en moins. On pourrait peut-être en profiter pour ranger, espère-t-elle, pointant quelques items à jeter, au moins. Je consens à quelques menus aménagements et commence à remettre le reste sans ménagement. Elle finit par prendre le pli de dépit et remets un objet dans le cube en tissu en le jetant presque ; je l’encourage comme une Marie Kondo inversée : c’est ça, c’est la vibe !

(Le cadeau n’était pas un lait pour le corps, mais un spray apaisant. Est-ce que tu te sens apaisée ?)

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Mercredi 12 août

Savourer la lumière et la fraîcheur, rideau entièrement écarté, yoga vertical dans un coin de chambre, chat qui pattoune. On discute bien après le petit-déjeuner avec Mum, sur la terrasse, confiture et marmelade refermées, refill de Countess Grey. On s’étonne des âges que nous avons. J’aimerais bien trouver davantage de confiance, la quarantaine approchant, même si c’est probablement plus une question de tempérament que de seule maturité. On parcourt rapidement l’arbre généalogique de l’anxiété, s’arrêtant sur ce contre-exemple qu’est ma grand-mère maternelle, « nimbée de certitudes » dixit sa fille. Ça doit être tellement reposant — pour soi sinon pour l’entourage. On parle de feu mon grand-père, aussi, de son labo photo réquisitionné par ma grand-mère pour (re?)devenir une buanderie, toute passion tuée dans l’œuf ; et de sa collection d’œufs, justement.

Je ne t’ai pas raconté l’histoire de la clé ? Ça ne me dit rien. L’intérieur de la vitrine avec les œufs n’avait pas été dépoussiéré depuis la mort de mon grand-père, il y a sept ans peut-être. Quand Mum et ma grand-mère veulent s’y atteler, la clé de la vitrine est introuvable. Ni dans la serrure, ni sur la vitrine, pas plus dans le secrétaire, elles font tous les tiroirs de celui-ci et d’autres meubles dans la maison, trouvent des clés qu’elles essaient, rien, nada. Mum conclut qu’il faudra appeler un serrurier. Quelques jours plus tard, ma grand-mère l’appelle, tu vas penser que je suis folle… Elle a trouvé la clé, posée en évidence devant les tiroirs du secrétaire qu’elles ont pourtant fouillé de fond en comble. Nouvelle conclusion de Mum : tu pourras remercier papa.


Mum a cherché en vain des lunettes pour l’éclipse dont elle m’a appris la survenue. Elle a seulement trouvé un post Instagram mentionnant qu’une association en prêterait au parc Barbieux. Si tel est le cas, les stocks ont déjà été écoulés quand nous arrivons. Il y a du monde. Pas foule, mais du monde. Les gens sont massés sur les échardes de lumière comme des ours polaires sur des icebergs en train de fondre, à ceci près que l’ambiance est festive, festive et feutrée, c’est étrange et c’est beau, une golden hour en avance, le ciel dégagé et voilé à la fois. Bizarrement, je n’éprouve pas de FOMO, prends seulement garde à tourner le dos au soleil, ne pas être tentée de me brûler la rétine par inadvertance. L’atmosphère du moment me suffit, et la grosse gaufre et la grosse crêpe au Nutella qu’on achète au camion à glace (après les guyozas qui ont attaché à cette p***** de poêle, mangés à la va-vite et en charpie). La lumière remonte à l’heure où elle devrait diminuer.


On n’a pas vu l’éclipse, mais on a vu les étoiles filantes, allongées sur la terrasse. Les tapis de pilates acquis en prévision de cours particuliers qui n’ont pas eu lieu trouvent là leur raison d’être. On évite de se dévisser le cou, et on peut oublier attendre, observer le ciel et discuter par intermittence. D’abord on guette, on scrute le ciel en tous sens, puis on apprend, l’attention se fait flottante, prête à être happée par le moindre mouvement un peu vif (le nombre de satellites qu’il peut y avoir !). La première, là ! Toute fine. La deuxième juste après est incroyable, tête de météorite, traîne épaisse comme une trace d’avion. Les constellations se précisent ou nos yeux se font davantage à l’obscurité. Il y a des moments sans rien, des balayages visuels où l’on ne sait plus ce qu’on voit, le flou qui gomme les étoiles, les fait clignoter. Puis à nouveau, soudain : Là !  Tu l’as vue ? Elles apparaissent à peu près dans le même coin de ciel, à peu près dans la même direction. Alors on guette, on compte, on perd le compte. Des rayures, des égratignures fulgurantes, diamant contre verre fumé. Dix, une douzaine. On s’habituerait presque. Encore une et on va se coucher. Une dernière ?

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Jeudi 13 août

L’énergie me fait vite défaut au cours de stretching postural. La prof me fait faire les mouvements sur un tabouret ; ainsi installée, avec mon long buste, je fais la même taille que mes deux recrues (mon élève S. et J., nouvelle élève apparue aux cours d’été de l’académie). On en rigole tandis que la prof ne les lâche pas d’une semelle chaussette.

Je propose ensuite de manger un morceau ensemble, C. propose un resto sans gluten qui sert encore à cette heure tardive et nous voici attablées — à nouveau des falafel après avoir à regret écarté des anglaiseries tentantes mais peu digestes. Je suis survoltée de cette sociabilité rare ces temps-ci, inédite dans cette configuration. S. fait la badass girl avec sa maladie, J. renchérit lorsqu’elle nous rejoint post-kiné, tout le monde est infecté par les toxoplasma gondii, on se montre des photos de nos chats comme d’autres de leurs enfants. Même la chasse d’eau des toilettes me ravit, transparente avec des lumières bleutées, on est à ça de la lava lamp.

Il est temps de rentrer tout de même pour pouvoir rendre visite au boyfriend — avant l’heure des plateaux repas et de leurs odeurs, si possible. La digestion est difficile, je soupçonne de l’ail traître dans les falafels.

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Vendredi 14 août

Les notes du jour ne méritent pas d’être développées :
air dégueu, 36°, ventilo
pancakes
barbouillement

Possible sortie d’hôpital samedi. On colle des pastilles de velcro pour allonger les brides des sandales de marche dégotées pour le boyfriend.

En guise de soirée TV, nous regardons la moitié de La Bayadère dans la version de Ratmansky, en basse déf, avec beaucoup (trop) de pantomime. Au deuxième acte, les éléphants dorés suspendus dans le décor perturbent le sens de gravité de Mum (et le mien). On dirait des chevaux de carrousel coincés dans les airs.

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Samedi 15 août

Quand Mum passe, la procrastination trépasse. Le bas de pyjama posé dans le salon depuis une éternité pour être vendu est enfilé, photographié et déposé sur Vinted… où je me mets à scroller les justaucorps.

La chaleur descend, je retrouve des neurones pour rédiger ma newsletter.

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Dimanche 16 août

La newsletter part, et c’est toujours la même chose ensuite : tout ça pour ça.

Gros hug sous moustiquaire et Une année à Oxford. La comédie romantique vire de manière inattendue au mélodrame (en empruntant à la fin de The Good Place, ai-je l’impression). Le reste est téléphoné, complètement hors sol (ces cours de littérature où il n’y a pas la moindre analyse stylistique…), mais c’est calibré pour littéraire midinette en plein FOMO d’études à Oxford, et je suis dans la cible. Seul regret : que les seconds rôles ne soient pas les premiers ; la pote fantasque et l’Anglais posh prétentieux ont plus de saveur que le couple principal, lisse à l’extrême l’américaine.

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Lundi 17 août

Je suis accueillie au cours de stretching postural par le hug étonnamment musclé de S. C’est aussi surprenant qu’agréable. La prof, elle, est étonnée que je sois réceptive.

Je fais une partie des exercices sur tabouret tandis que les autres restent debout. Nous ne sommes que trois, c’est tranquille et la prof adapte discrètement le cours à que je peux faire — ainsi de ce travail pour engager les muscles du dessus du pied lorsqu’il est pointé (dessous, sans problème, mais alors dessus, il n’y avait personne). Au sol, encore et toujours les rotateurs avec élastique, les jambes alternativement parallèle et en dehors pour libérer la rotation.


Bonne pioche en commençant un peu par hasard, un peu par dépit la série Maid, même si quelque chose de plus feel good aurait peut-être été plus adapté. Coup de déprime-angoisse ensuite. Je ne dors pas, la faute aux moustiques et au chat — à cause de la moustiquaire pour celui-ci, contrarié de ne pas pouvoir circuler sur le lit à sa guise ; malgré la moustiquaire pour ceux-là, une autoroute aérienne bruyante au ras de ma tête. Quand j’allume la lampe de chevet, un escadron de trois est posé sur le mur juste au-dessus. Je tapette un peu, je consulte des vidéos et j’élabore un squelette de newsletter sur l’en dehors  — à deux heures du mat’, ça m’occupe et me calme ; je m’endors une heure plus tard.

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Mardi 18 août

La journée commence tard à cause de la nuit. Il y a du cramique qui ressemble davantage à une brioche au levain, un tour à la médiathèque, à la Poste, une heure de sieste, et l’hôpital comme chaque jour. Le boyfriend me dit que ce n’est pas la peine de passer, mais je passe et ça le sort un peu de son mode vener (l’ORL n’est toujours pas passé, alors que la sortie de l’hôpital est conditionnée à son passage).


Kirsten Stewart avec un vague air d’Adèle Exarchopoulos ? Je trouve soudain à qui l’actrice de Maid me fait penser : Isabella de @balletwithisabella ! Mon erreur était de rester dans un référentiel cinématographique. (Série interrompue, Instagram dégainé : Mum est d’accord avec moi.)

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Mercredi 19 août

Nous n’attendons pas la soirée pour regarder la suite de Maid, dont on ne verra pas la fin ensemble. C’est assez terrible, cette héroïne qu’on voit, qu’on anticipe ne pas s’en sortir alors qu’elle se démène — avec la même énergie qu’elle se sabote.

À l’heure du goûter, L. sort du boulot et le boyfriend de l’hôpital. Bref instant de panique à ne pouvoir tout concilier, étincelle de burn-out. C’est simple pourtant : le goûter est annulé, le boyfriend rapatrié.

Peu après, Mum fait ses bagages, n’attend pas le dîner pour rentrer. Le boyfriend est sorti de l’hôpital, je devrais être soulagée, heureuse, mais l’appartement, l’atmosphère est étrange sans elle, sans nos discussions incessantes depuis le petit-déjeuner jusqu’au moment de se coucher — elles me débordaient, parfois, mais elles m’enveloppaient aussi. Après trois semaines à être portée par son énergie, j’ai une montée de stress : c’est à moi de gérer.

Concours et qu’on en finisse

Journal de juin, suite et fin

Samedi 27 juin

Moins de révisions que j’aurais dû. La chaleur n’aide pas à retenir ce qu’on lit.

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Dimanche 28 juin

Révisions, relecture.

L’orage qui éclate en soirée est du grand spectacle. On compte les secondes entre le tonnerre et l’éclair, et je vidéo-chasse les éclairs fous, rejouant ensuite ma sidération seconde par seconde, pause sur le jardin éclairé comme en pleine journée, photo surexposée.

Moins de deux secondes séparent ces deux photos :

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Lundi 29 juin

Jour J, concours. Avec le stress, je ne refrène plus rien, je deviens exécrable. Toute parole m’irrite comme m’irritait sans raison ma grand-mère paternelle après le divorce de mes parents, irritation redoublée par ses gestes qui se pensaient coupables de ma colère. Je veux du silence, je ne le dis pas, je l’éructe, odieuse.


Je fais l’aller-retour à Paris dans la journée, à Pantin, plus exactement. Cette portion du canal de l’Ourcq m’est inconnue ; il ne m’est familier qu’à partir de la Villette. Je m’y rends en attendant l’heure, repérant au passage deux candidates comme adolescente, tendue vers l’audition à venir, je repérais les autres danseuses dès la salle du petit-déjeuner de l’hôtel.

Jupe rouge et sandales assorties. Pieds en première position pris en plongée à côté d'une inscription en jaune-vert au sol "1 km de danse"

Flambée de stress à l’émargement. Les examinateurs examinent avec une bienveillance qui ne préjuge en rien du résultat, dixit la note de cadrage, laquelle élimine également le laïus de cinq minutes qu’on nous avait fait travailler en formation. C’est sûrement pour le mieux pour les examinateurs, qui n’ont pas à se farcir nos récitations et autres TedX.

Il est question du conservatoire puis des missions principales du département, et je bugue, les missions principales du département danse ? Il me faut un nombre infini de secondes et une amorce du jury pour comprendre qu’on me demande les prérogatives de la collectivité territoriale — pourtant un attendu du concours (le seul suspens concerne l’échelon : région, département ou commune).

Le seul membre du jury qui n’est pas professeur de danse me demande si ce n’est pas censé être important, la respiration, en danse. Touché-coulé, je suis évidemment en apnée. Compétence en cours d’acquisition, voilà ce que j’aurais dû répondre. L’évaluation semble être au cœur de leurs préoccupations ; j’imagine qu’on sent à l’ébauche de mon raisonnement en temps réel que ce n’est vraiment pas ma marotte. Pourtant, oui, connaître son niveau pour pouvoir progresser. Il faut sans arrêt ménager la chèvre et le chou. La note de cadrage indiquait que le jury testait la cohérence du candidat, sa capacité à ne pas opérer de revirement à chaque contre-interrogation du jury, et cela demande en effet une certaine habileté pour intégrer la suggestion souvent pertinente qui nous est faite sans pour autant renier ce que l’on vient d’affirmer. L’exercice est épuisant et les dix dernières minutes éprouvantes, je voudrais que ça se termine.

À la fin, on me demande d’imagine que j’ai en face de moi un programmateur avec un budget illimité, qui pourrait avoir Shakira mais qui veut de la danse : que lui conseillerais-je de programmer ? L’absence de contrainte me fait paniquer, je bafouille dans le silence, jusqu’à m’exclamer : Cathy Martson ! J’avais adoré son Cellist pour le Royal Ballet et elle n’a pas, à ma connaissance, été programmée en France. J’aurais bien enchaîné avec un triple bill de femmes chorégraphes, mais autant Crystal Pite me vient sans effort, autant m’échappe le nom de la chorégraphe invitée à l’English National Ballet pour un ballet sur Frida Khalo dont Laura Cappelle suit la genèse dans Créer des ballets au XXIe sicèle — Annabelle López Ochoa. Tant pis, Cathy Martson arrache un sourire de presque connivence à la prof de danse haut gradée (CA versus DE).

Alors, comment ça s’est passé ? Mon impression globale est la même que celle des autres candidats que je connais : aucune idée, impossible de savoir si ma prestation est décente ou mauvaise.


En attendant l’heure du train retour, je marche, onze kilomètres, dans un Paris estival, le long du canal Saint-Martin où les ados sautent des petits ponts. Des lignes de piscine délimitent une portion de baignade surveillée, tandis qu’un écriteau recommande la douche avec savon de retour chez soi, pour votre confort et votre santé.

Le glacier recommandé par Christelle est fermé, j’en cherche un d’ouvert et finis dans une petite épicerie où les parfums sont écrits à la main sur des bâtonnets d’esquimau : le sarrasin est délicieux et la glace chocolat-épices-poivre est une jolie trouvaille. La Pampara, 9 rue Alibert.

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Mardi 30 juin

Oreilles et tête de chat vues de dos, très concentré sur le gros pigeon posé sur la rambarde de la terrasse… derrière la vitre.

Réunion au conservatoire : je découvre le nom du nouveau collègue et la coordinatrice du département offre une pléiade de petits cadeaux, des carnets essentiellement (pour tous les profs titulaires ? organisés ?) et des soins pour mon binôme de contemporain et moi — le coffret de crèmes pour les mains me surprend, mais tombe à point pour les chimios.


Les annulations de train en raison des fortes chaleurs ont fait flamber le prix des billets à la reprise : le boyfriend ne rentrera que dans quelques jours. Mum a tenu à rester, c’est elle qui m’accompagne pour le rendez-vous chez l’oncologue. Celle-ci m’explique le traitement et me confirme en passant, comme si c’était anecdotique, qu’il n’y a pas métastase ailleurs. Le soulagement est tel que je ne bronche pas quand on m’annonce cinq mois de chimio. Pas de métastase, je souffle l’info principale à Mum alors que la chirurgienne m’entraîne à sa suite auprès de l’infirmière.

L’infirmière réexplique ce qu’on m’a déjà expliqué. Elle stabilote l’ordonnance à mesure qu’elle parle, et je réprime un réflexe de mais non, comme si elle abîmait un livre. Je la perturbe manifestement : les soins esthétiques ne m’intéressent pas, pas de préservation de la fertilité, faire les ongles s’annonce une corvée et non, je ne veux pas de casque réfrigérant, pas de perruque non plus. C’est vrai que les jeunes dames souvent ne portent pas de perruque, se fait-elle la réflexion, mais on sent le fossé de générations. Il n’y a pas de patientes avec elle, seulement des dames, et des jeunes dames quand il le faut.

Une fois passé le soulagement du pire évité, il faut quand même se bouffer l’annonce des traitements. Toutes ces flèches indiquant autant de chimios sur le schéma du parcours de soins personnalisé… Hérissé. Sur le quai du métro, j’ai des bouffées de colère difficiles à contenir, à ne pas retourner contre Mum — soutien, pas souffre-douleur. Sentir son regard compatissant et impuissant sur moi me pèse, elle voudrait tellement que.  Je suis obligée de prendre sur moi pour faire disparaître ce regard qui avive ma colère. S’il n’y avait pas eu tant d’annulations de trains à cause des chaleurs, le boyfriend aurait été là et il me manque.


Je me couche beaucoup trop tard, après avoir infiniment scrollé des foulards et bonnets de chimio. L’étude des différentes influences (voile musulman, coiffe et bonnet afro, turban de madame Irma) est formelle : pour que cela ressemble à quelque chose, il faut créer du volume (par des torsades, des nœuds ou des superpositions), mêler couleur uni et motif, et couvrir une partie des oreilles. On évite ainsi l’effet bonnet de bain maladif tout comme l’effet serpillère sur la tête (une tendance certaine des marques spécialisées, c’est subtile comme une bourgeoise en keffieh).

Escapade sur la côte d’Opale

Journal de juin, suite

Mercredi 24 juin

Mum a réservé un AirBnB pour quelques jours : nous quittons la canicule pour la côte d’Opale.

Après Calais, nous sortons de l’autoroute dans l’idée de longer la mer, mais des travaux nous font dévier et bientôt perdre notre chemin. Mum s’arrête pour demander la direction d’Audinghen, qu’elle s’applique à prononcer (a)o-dine-guenne avec son plus bel accent anglais made in Duolingo. Le gars bugue puis comprend : ah ! haut-daim-gant, qu’il nous répond avec des syllabes bien découpées et nasillardes. Faut tourner à droite après Peuplingues. Ça nous fait notre journée — notre séjour, même. P’euplaing’

Marcher pieds nus au bord de la mer, c’est tout ce dont je rêvais, et nous marchons les chevilles dans l’eau fraîche sur une plage qui n’en finit pas, le soleil doux et non brûlant, tempéré par le vent. C’est le bonheur, l’équilibre parfait, un temps estival, d’été non caniculaire. On n’en croit pas notre chance. Il y a des rangées de rochers (des rangs, vraiment) découverts par la marée basse, des moules sur des poteaux et sous nos pieds, petites, entières, concassées, des cacas de sables (seiches ou vers ?), une ou deux méduses qu’on contourne, et même… une étoile de mer, ballotée par le reflux de la marée montante. Elle n’est pas accrochée au sable, n’a aucun mouvement propre, elle semble morte, mais quand Mum la prend dans sa main pour s’en assurer, un podion translucide s’anime mollement, elle la repose.

Le soir, après un dîner improvisé à partir d’emplettes faites chez Lidl (Mum s’esbaudit des prix et de la qualité), nous grimpons sur les hauteurs du Cap Gris-Nez. La promenade digestive est écourtée car le vent nous donne… froid. Le matin, nous étions ensuquées de chaleur, et là, nous avons froid ; à quel point n’est-ce pas merveilleux ? J’en reste incrédule et heureuse.

…

Jeudi 25 juin

Petit-déjeuner vue sur mer. Soudain, Mum repère un phoque dans l’eau par-dessus sa tasse de thé. Ma myopie et mon incrédulité penchent pour un homme qui fait de la plongée. Même avec des lunettes de vue, je mets du temps à me rendre à l’évidence : elle a raison, un plongeur n’aurait pas une tête aussi allongée. Nous avons vu un phoque au petit-déjeuner !


Le cap Blanc-Nez est plus impressionnant mais moins charmant que le Gris. Le vent y est tel que nous renonçons à la vue sur mer pour pique-niquer. À la place, les terres, champs sans clé, parkings rutilants et fourmis humaines qui cheminent sur un grand chemin sans arbre pour rejoindre la plage, au pied des falaises. Nous y fourmillons ensuite à notre tour, casquette tenue sur le côté du visage pour se protéger des nuages de poussière soulevés par deux moissoneuses batteuses qui récoltent du lin — nous apprend une grande banderole, du lin pour le textile. Il y a quelque chose d’étrange à ces terres agricoles à flan de falaise, exploitations en haut, plage en contrebas.

Les falaises sont hautes et blanches, comme à Dover. L’ensemble est plus austère pourtant, sans les collines verdoyantes où cheminer (jusqu’à un phare salon de thé) au-dessus. Un gros nez est dessiné sur le blockhaus auquel est adossé une douche. Le sable vole au ras de lui-même. Ça souffle tellement que j’en ai la chair de poule. Je la photographie tant cela me semble surréaliste après la chaleur écrasante.


La glace dénichée à Wissant est correcte, juge-t-on un peu dédaigneuses pour nous venger des portions radines, mais bien contentes d’avoir trouvé un glacier. La promenade de la ville longe une plage remplie de voiles (planches, kite surf et d’autres que je ne sais pas nommer…). C’est balnéaire et donc plus urbain que notre cap semi-sauvage. On reconnaît la façade d’un AirBnB avec lequel nous avions hésité ; fort bien placé, mais l’appartement sous les toits nous avait inquiétées depuis notre canicule roubaisienne.


Les questions de boulot reviennent en filigrane. Le soir au téléphone, le boyfriend sent que je ne suis plus sauvée par l’enthousiasme de la veille.

En revanche, fait extraordinaire, je ne culpabilise absolument pas d’être partie à la mer alors que je suis en arrêt (c’est dire si j’en avais besoin). Il me semble presque légitime d’utiliser la dernière fenêtre qu’il me reste avant le début des chimios. La crainte d’un contrôle doit seulement être périodiquement rassurée par le fait 1. qu’il est fort peu probable et 2. que je pourrais arguer avoir fui ma passoire thermique.


Il suffit d’une répétition pour que l’habitude se prenne : tisane sur l’estrade de la chambre du haut, d’où l’on n’entend plus la soufflerie envahissante du restaurant d’à côté.

Il me faut du temps pour comprendre ce qui ne va pas avec ce papier peint, outre sa laideur : il est posé à l’envers, les ombres des pierres gravitent vers le haut.

…

Vendredi 26 juin

Nous reprenons notre promenade sur le Cap Gris-Nez là où nous l’avions arrêtée l’avant-vieille, avant même le phare, troquant la côte d’Opale pour la baie de Somme. Hautes et rases herbes, champ et chemin faisant sur le sentier littoral qui suit la falaise et ses criques, apparemment appelées crans, nous découvrons deux, trois, quatre (!) phoques, dont un plus petit et plus clair. Cette fois, on les voit bien, la tête lorsqu’ils flottent le corps à la verticale, mais aussi le ventre et le dos lorsqu’ils plongent ou font la planche.

On reste un moment à les observer d’en haut et à guetter leurs réapparitions, à jouer à ce jeu de la taupe visuel, avant de poursuivre notre promenade, pas mal loin. Alors que nous faisons une pause après avoir dépassé un blockhaus, un couple de promeneurs étrangers nous demande si le sentier forme une boucle et nous confirmons le doute :  le sentier suit le littoral, à chacun de choisir quand rebrousser chemin. Au retour, les phoques sont toujours dans leur cran.


Bien décidées à profiter de la fraîcheur jusqu’à la fin de la journée, nous passons un long temps à la plage du cap Gris-Nez, adossées à un rocher qui nous fait de l’ombre sur la tête. Pas à bronzer (mes cicatrices doivent rester à l’abri du soleil ; j’ai scotché un pansement sur celle qui, peu importe la forme du col, dépasse du T-shirt) : à regarder et discuter, l’horizon et les rochers, les algues, à enfouir nos pieds dans le sable et transformer nos voisins de plage en personnages de feuilleton.


Achat abricots, pâtée pour chat et Niflugel pour Mum qui s’est fait mal sur le dessus du pied en marchant dans le sable.


Mum irait bien faire un tour à Wimereux avant le retour. J’ignore pourquoi ça ne me dit pas plus que ça, alors que ça me plaît bien quand nous y sommes, et sur le trajet, en apercevant la dune de Stack — il faudra revenir.

Toutes ces petites cabines sur la promenade… Comme Wissant, Wimereux donne sur une longue plage remplie de voiles, mais contrairement à Wissant, la ville vaut par elle-même, me donne même l’envie d’un safari photo architectural — il faudra revenir.

Argument non négligeable, nous découvrons un glacier qui s’avère excellent et donne envie de tester tous ses parfums : chez Nicole — il faudra revenir.

Chocolat-poire pour Mum, stracciatella-pamplemousse pour moi

J’ai envie de reprendre une glace avant de repartir (j’ai déjà choisi : pistache avec chocolat chaud coulé dans le cornet et chantilly par-dessus), mais ma gourmandise est supérieure à ma faim, alors je me range à l’avis de Mum… et regrette la faim revenant de ne pas m’être écoutée. Pourquoi je ne réussis jamais à aller au bout de mes envies quand je ne suis pas seule ?  Je boude le rocher Suchard que Mum repère à la station service en faisant de l’essence, ça me ferait encore plus regretter.


L’appartement est olfactivement saturé de chaleur à notre retour. Le chat, hirsute d’avoir passé trois jours à dormir, ne semble pas s’en soucier.

PAC (wo)man

Journal de juin, suite

Lundi 15 juin

Ça y est, enfin, déjà, je suis en arrêt. Fini de me demander si je vais pouvoir jongler avec les cours et les rendez-vous.

L’appart est en bordel, le boyfriend en caleçon et moi, pas douchée, un gilet porté sans rien en dessous quand ça sonne à l’interphone en fin d’après-midi : ma mère est là. Elle ne devrait pas être là. D’abord parce qu’on avait convenu de la semaine prochaine. Ensuite, probablement vexée que mon père passe me voir en premier, elle a unilatéralement décidé de prendre un AirBnB dans le coin dès cette semaine-ci. Je n’ai pas apprécié le forcing, mais je pensais, ça allait de soi, qu’elle téléphonerait à son arrivée. Que nenni, elle a débarqué. J’ai pris sur moi d’ouvrir, mais pas de cacher la mauvaise humeur engendrée, seulement tempérée dans un small talk surréaliste, où chacun a conscience que ça grince, mais choisit de sauver la cordialité.

Je sais que cela part d’un bon sentiment de vouloir être là pour moi, et que je fais preuve quelque part d’ingratitude, gamine qui veut bien qu’on soit là pour elle quand ça l’arrange, mais je ne décolère pas. Je suis d’autant plus sidérée de la voir outrepasser ma volonté qu’elle ne m’a pas du tout habituée à ce genre de comportement. C’est même l’inverse : jusque-là, elle a plutôt été prompte à se mettre d’elle-même en retrait — dès mon adolescence, me laissant peu à peu trouver mon autonomie hors d’une relation mère-fille fusionnelle.

Je voulais seulement être tranquille avec le boyfriend, récupérer du week-end de gala sinon du presque-burn-out.

…

Mardi 16 juin

C’est aujourd’hui qu’on me pose la chambre à cathéter — PAC pour les intimes. Poser, ça permet de ne pas dire opérer. Parce que c’est de cela qu’il s’agit, une opération, même si, pour le corps médical, c’est manifestement une formalité. Cela me stresse pourtant davantage que l’opération, la vraie, celle au cours de laquelle la chirugrinne a retiré la tumeur : outre que l’idée de garder un corps étranger sous la peau me dégoûte, je ne vais pas être endormie cette fois-ci, je vais devoir ne pas paniquer alors que je vais rester *consciente* *tout du long*, et subir la phase d’anesthésie. Les dents de sagesse et mes infiltrations me l’ont appris : il faut toujours plus d’anesthésiant et de temps que mon poids plume le laisse supposer pour que ça commence à faire effet. Face à la perplexité des soignants, je dois alors préciser que, non, ce n’est pas une sensation à distance, par pression, je sens vraiment et ça fait mal.


Une fois mon bleu de patient enfilé, je fourre mes affaires dans un casier, comme à la piscine, et j’attends, entre un poster pour un casque de réalité virtuelle thérapeutique (cela m’apaiserait-il de regarder des montgolfières ?) et un sous-verre assez profond pour encadrer des papillons découpés en relief dans du papier blanc, laissant apercevoir un fond de paillettes argentées du plus kitsch effet. J’ai le temps de détailler cela, d’esquisser quelques pas de danse, d’attendre encore et de sentir l’appréhension monter.

Un champ opératoire bleu occupe tout mon champ de vision, rabattu au-dessus de ma tête (enfin d’un support métallique, pour ne pas étouffer). Je ne vois rien : ni la zone opérée… ni personne. Il n’y a que les voix auxquelles se raccrocher, et je ne sais pas toujours si la chirurgienne parle aux internes ou à moi. Ça va ? Je vous préviens, je vais beaucoup vous demander si ça va. Elle tient parole, parle en continu, seul moyen de garder le lien. Ça va, à peu près, jusqu’au moment où ça ne va plus, sanglots de panique, l’infirmière fait le tour pour venir me voir sous le drap, pose sa main sur mon front et ça m’apaise.

Comme je le redoutais, l’anesthésie prend du temps et de nombreuses piqûres. Et là, vous sentez que ça pique ? Oui. Et là ? Non. Et là ? Oui. Et là ? À force, je ne sais plus si c’est de la rémanence ou si ça pique encore. À mes réactions, la chirurgienne change son fusil d’épaule sur l’endroit par lequel elle va passer. Je l’entends expliquer aux internes que le PAC se pose là quand c’est possible. Un interne relève la condition, s’en étonne et la chirurgienne explique : madame n’est pas bien épaisse, mais si vous le posez là pour des patients obèses, vous ne retrouverez plus la chambre implantable, il faudra faire une écho à chaque chimio.

Elle parle en continu, tantôt aux internes tantôt à moi, me raconte qu’une patiente a complètement changé de vie et considéré a posteriori que c’était une chance pour elle d’avoir eu un cancer, c’est bizarre de dire ça elle en est consciente, mais c’était le cas. Je comprends, j’ai juste déjà eu le confinement pour ça, changer de vie, je n’avais pas besoin d’un cancer comme rappel.

Au bout d’un moment, le Stresam fait complètement son effet, et ça y est, elle peut tirer, pousser, piquer, avoir faim ou trop chaud, je suis enfin détendue, elle peut faire ce qu’elle veut. On dirait que c’est de la bonne, s’amuse-t-elle. Ça l’aurait arrangée que ce soit plus tôt, plutôt que sur la partie la plus simple de l’opération, mais elle prend (et moi donc !). Je craignais de le prendre trop tôt et qu’il ne fasse plus effet ; pour la prochaine fois, je saurai : plutôt une heure qu’une demie-heure avant.

En sortant j’ai juste envie de pleurer dans les bras du boyfriend, mais il y a Mum et son anxiété perceptible, il faut que tout aille bien, il faut, il faut. Je voudrais qu’il ne faille pas, je voudrais faillir à coup sûr.


Mum ne part pas de l’après-midi, même quand je m’allonge — pour me reposer autant que pour mettre fin à la conversation incessante. Du calme. Que ça cesse.

Mum ne part pas non plus quand Dad arrive de Dordogne (c’était prévu… avant que la date de l’opération soit fixée), ni quand on s’inquiète de commander des pizzas. Elle s’incruste au dîner. C’est très étrange, de l’avis du boyfriend comme du mien : avoir et ma mère et mon père à table, cela n’est jamais arrivé que lors de quelques anniversaires, plutôt reculés dans le temps. Dad se ressert beaucoup de vin, ils s’enjaillent, parlent fort l’un et l’autre, si fort. J’ai mal quand je déglutis — à chaque fois que je déglutis, et je voudrais me reposer, je voudrais du calme. Ils sont venus pour moi, et ils parlent fort.

Le boyfriend serait au pop-corn (cette étrangeté de voir mes parents tous deux à la même table) s’il n’avait conscience de ma fatigue au milieu de ce dîner qui s’éternise, le soir même de l’opération.

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Mercredi 17 juin

Toot sur Mastodon : "Ça y est, chambre à cathéter posée. Je suis désormais un crocodile gonflable."

Quand je le retrouve pour une promenade au parc Barbieux, Dad a déjà sillonné les rues de Roubaix et enrichi sa collection de photos de fenêtres.

Il a repris la photo depuis qu’il est à la retraite, à l’iPhone cette fois, il me montre, m’explique la retouche par l’IA pour ôter une poubelle ou redresser un immeuble pris d’en bas. Je lui montre mes photos des voyages des dernières années avec Mum ; pour un peu, il trouverait que les siennes ne font pas le poids. Oh, bah, il souffle dans la barbe qu’il n’a pas. Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu autant de belles photos. Le compliment est beau, je le prends, le consigne, même, comme une rare preuve de complicité père-fille.

Il y a un couscous au restaurant — mangé de biais —, une pause chacun dans ses pénates, puis une salade de tomates, mozzarella et cœur d’artichauts pour le dîner. Le boyfriend est presque vexé de recevoir autant de compliments pour une simple salade, qui a peu sollicité ses talents culinaires, mais elle est étonnamment délicieuse, c’est vrai, il a été inspiré de choisir ces artichauts marinés.

Nos discussions ouvrent des relectures du passé. Je me souvenais des récits de gabegie et mœurs écœurantes de gros clients à Dubaï ou Moscou à l’époque où il travaillait dans l’événementiel avec ma belle-mère, mais je découvre sa jalousie de mari motivant en partie de travailler ensemble, de partir en voyage d’affaire ensemble ; je suis étonnée et de ce comportement et qu’il le reconnaisse, à distance.

Mouvement de tête, genou qui tressaute, mains agitées… En vieillissant, il a de plus en plus de ces gestes brusques et parasites qui caractérisaient pour moi ma grand-mère. Tout d’un coup, une nouvelle grille de lecture s’y superpose : TDAH.

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Jeudi 18 juin

À l’ombre sur le terre-plein herbacé de la piste cyclable, nous attendons l’ouverture du restaurant de ramen. C’est une première pour Dad, qui n’aime pas les sushis et demande une fourchette. Pour un peu, il appréhenderait un peu l’expérience, mais il se régale et prend son bol en photo — sinon ma belle-mère ne le croira pas.

De retour à deux, le boyfriend déplore que mon père parle un peu trop de mon demi-frère à son goût ; il a deux enfants, tout de même. Sa revendication me touche, je vois ce qu’il voudrait rééquilibrer et apaiser, mais c’est normal, mon demi-frère a été plus longtemps plus imbriqué à la vie de mon père et de ma belle-mère — laquelle a, pour le coup, eu du mal à couper les ponts. Dad a du lui dire de laisser son fils un peu tranquille et de penser plus à elle, à vivre sa vie. Lui en est capable, et je ne sais pas si c’est plus sain (si, sûrement) ou si ça me vexe un peu qu’il y arrive si bien.

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Vendredi 19 juin

TEP scan à jeun : l’examen en lui-même est rapide, c’est la perfusion préalable avec eau puis produit qui dure. Dans les box alentours, les dates de naissance déclinées sont de beaucoup plus anciennes que la mienne ; ça s’entend parfois en amont, à la voix.

J’appréhende les résultats, qui doivent dire s’il y a ou non des métastases ailleurs que dans les ganglions qui ont été retirés, mais ils ne sont pas pour aujourd’hui. Mum, qui s’est évidemment renseignée, sait qu’il faut plus une bonne heure pour agréger les résultats de l’examen avant qu’ils deviennent interprétables.


Mon ostéo grand manitou travaille les adhérences du cathéter. Dès le lendemain, je commencer à déglutir sans trop de douleur, à boire sans devoir à chaque fois tourner la tête à droite.

En face du cabinet, un tournage est en préparation. L’auvent de type garage a été transformé en boutique vintage (« Soho sound ») et des affiches collées à moitié arrachées convoquent le pouvoir évocateur des briques. Les décorateurs peaufinent et peignent : bienvenue à Little Lille, New York.


Elle loge dans la rue derrière la mienne, alors je retrouve Mum pour une promenade-apéro (en réalité une promenade-goûter tardif, on ne se refait pas). On marche encore sur des œufs alors, une fois assises, je lui avoue que je l’ai un peu maudite quand elle a débarqué sans prévenir lundi. Elle l’a senti et reconnaît que c’était peut-être un peu égoïste de sa part ; c’est peut-être idiot, mais être là la rassure. C’est dit. J’ai encore du mal à ne pas le lui faire payer, dois veiller à contenir mes accès de mauvaise humeur, leur bon droit capricieux d’enfant roi. L’orage rapatrie chacun chez soi.

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Lundi 22 juin

La révision (souvent sans ré-) du concours me remet dans les clous, mentalement parlant. Redonner la jouissance de la bonne réponse à psychokhâgneuse escamoterait presque l’ennui profond du fonctionnement de la fonction publique territoriale. Scrutin mixte, CCAS, OPH, transfert de compétences, collectivités territoriales, établissements publics, 3DS (ni une console ni une voiture), Deferre, MAPTAM, NOTRe, grade, cadre d’emploi, Stéphanie de Monaco.

Je replie le linge et soudain le véto de la chaleur ne vaut plus, je danse dans mon salon — sans préparer aucun cours, sans obéir à une esthétique, sans me « regarder danser », même si j’attrape avec une certaine surprise, un certain plaisir, ma silhouette torse nu dans le miroir. Je teste des ports de bras répétitifs, travel en pas de bourrée jazz, fais n’importe quoi, le chat prend ses distances et je renoue avec le plaisir. Soudain les envies de chorégraphies affluent. Dans l’encadrement de la porte-fenêtre, je remets mes muscles rotateurs en action, tente un équilibre sur demi-pointe, monte les bras en couronne… le bras droit en couronne ! J’écarquille les yeux, zoom sur le mur végétal face à moi, lierre, rosier, divers, et incrédule, tente à nouveau précautionneusement le mouvement jusque-là interdit par la chambre à cathéter : cette fois, l’appréhension fait que ça tire, mais ça passe !

Je dîne dehors, quand les températures intérieures et extérieures sont à l’équilibre, que l’on peut récupérer un sensation sinon de fraicheur du moins d’oxygène et de brise — autre que le ventilateur soufflant sur une bouteille glacée (l’astuce est validée).

Le chat ne boit pas de la journée. J’utilise l’astuce d’Hellgy et verse un peu d’eau dans sa pâtée. Cette fois, il est de mon côté lors de la visio avec le boyfriend — visiobombing apprécié par son maître.

…

Mardi 23 juin

  • Profiter des heures fraîches pour ranger et passer l’aspirateur.
  • Finir de décoller les adhérences autour du PAC lors d’une nouvelle séance chez mon ostéo grand manitou.
  • Réviser avec L. (était-ce ce jour-là ?)
  • Maroufler des couvertures de survie sur les fenêtres (spoiler alert : ça ne tiendra pas ; du bon gros scotch, il n’y a que ça de vrai).
Des progrès relatifs mais certains entre la baie vitrée et la porte-fenêtre

Tumeur ôtée, journal de fin mai

Journal de mai, suite et fin

Jeudi 21 mai

Après-midi de rendez-vous pré-op (élision de -ératoire) après un dernier cours de stretching postural (je ne vais pas pouvoir bouger pec’ et épaules comme ça avant un moment).

L’injection dans le sein se passe bien.

La scintigraphie se passe bien (en se bouchant les oreilles parce que la ventilation de la pièce est terrible pour les acouphènes). Un serpent en peluche est scotché au bras de la machine et d’autres peluches peuplent les étagères ; il y a donc des enfants qui ont déjà des substances radioactives dans le corps.

Le « repérage » se passe beaucoup moins bien. C’est comme pour un vaccin, mon cul. C’est peut-être la même aiguille fine, mais un sein n’est pas un bras. Surtout, l’aiguille ne se contente pas d’entrer et sortir pour délivrer son produit (comme c’était le cas pour la première injection). Là, il faut viser, déplacer l’aiguille un peu plus à droite, un peu plus à gauche, appuyer avec la sonde d’échographie pour s’orienter, re-piquer ailleurs pour tenter d’avoir un meilleur angle, échouer et recommencer. Je n’arrive pas à retenir des larmes. Peur ou douleur ? me demande-on sans s’arrêter. Un mélange de douleur et de panique, je réponds, tentant d’expliquer ce qui s’était passé avec l’interne qui avait galéré à placer son aiguille et percé le sac dural lors de l’infiltration pour ma hernie discale. Mais contrairement à ce que je crois au début, l’interne n’est pas en cause ; quand sa supérieure prend le relai pour tenter un autre angle qui fasse moins mal, elle me fait tout aussi mal, plus même, et reprend (repique) le chemin initial. À ce stade, je ne cherche plus à cacher mes larmes, je sanglote et ne cesse de me mordre la phalange de l’index que pour répéter que je suis désolée. La radiologue me demande si c’était aussi douloureux pour la biopsie, c’est la même aiguille que pour l’anesthésiant. Clairement pas. Je ne dis ni ne pense sur le moment que le mot-clé n’est pas aiguille, mais anesthésiant. Une unique piqûre qui anesthésie, c’est très différent de se faire trifouiller le sein sans anesthésie, connasse. La colère qui me dicte cette apostrophe ne me vient que bien plus tard pourtant, et se tourne d’abord contre moi-même : on m’inflige une douleur et moi, au lieu de protester et de réclamer une anesthésie locale, je m’excuse de sangloter ? Ça me fout en rogne.

Je regrette de ne pas être restée dans l’hôpital où j’avais amorcé mon suivi : la radiologue avait pris le temps de m’expliquer le geste en amont, entendu mon expérience et attendu que l’anesthésie fasse réellement effet, proposé de faire une pause quand elle me voyait en difficulté et m’avait rassurée tout du long. Rien à voir avec ces deux médecins qui quittent à peine leur écran des yeux et semblent surprises de la douleur qu’elles infligent (alors même que la première radiologue savait que ça risquait d’être plus douloureux sur une poitrine jeune, plus dense — l’IRM a confirmé : densité D, la plus élevée).

La guérison et le soin : deux chapitres distincts dans la bande dessinée d’Alix Garcin, Impénétrable (histoire d’amour et de vaginisme). Peut-être serai-je mieux guérie ici, mais pas aussi bien soignée. La fin de journée est difficile, la douleur (qui a disparu environ vingt minutes plus tard) a fait monter mon appréhension de l’opération.


Mes amies m’ont envoyé la Reine Astrid et la Mère de Famille à la rescousse : je découvre des gingembrettes et dans le colis de Lne et dans celui de JoPrincesse. Je suis à deux doigts de pleurer en lisant tous les petits mots que cette dernière a scotché à chacun des innombrables items de son colis. Ça déborde d’amour, comment a-t-elle trouvé, pris, le temps de faire ça avec deux enfants à s’occuper, alors que je loupe la plupart des anniversaires depuis quelques années ? Quant à Lne, je n’étais même pas là pour l’enterrement, le début du deuil ensuite, je n’ai rien songé à envoyer. Je ne soigne pas assez mes amitiés, et le boyfriend de me remettre sur les rails : on me dit qu’on m’aime et moi je sens nulle en comparaison ? Ce n’est pas l’effet escompté, ce n’est pas ça qui compte. Il y a même des petits stickers en relief dans le couvercle de l’un, et une sorte de papier bulle entièrement cartonné dans l’autre, qui donnerait presque au chat l’envie de faire le vrai chat en jouant avec le carton. (Je suis émue.)

HOCUS POCUS I CANNOT FOCUS <3

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Vendredi 22 mai

De l’autre côté de la cloison, le réveil sonne à 5h30. Je me lève, coupe le mien, réglé un quart d’heure plus tard et vais réveiller le boyfriend qui s’est rendormi aussi sec. Il m’accompagne pour la journée, et ça change tout.

J’ai à peine le temps de rapprocher deux fauteuils dans la salle d’attente que déjà mon nom retentit. La dame qui m’enregistre trouve que nous sommes bien assortis, lui et moi. Ce n’est pas la première fois qu’on nous le dit, dans ces mêmes termes. Assortis. Nous n’avons pourtant pas du tout la même allure. Il faut croire qu’être assortis, c’est avoir l’air amoureux. Nous le sommes, et il déborde tant de tendresse aujourd’hui que je veux bien croire que son amour soit visible pour les autres aussi. Ça aide énormément, sa présence, son odeur, ses mains autour de moi, autour de mes épaules, de ma nuque, sur ma cuisse, dans le métro, dans l’attente — et ses mains qui caressent la mienne au réveil…

En tenue dans la chambre, je ne tiens pas en place. Le boyfriend me filme faire quelques pliés en surchaussons et charlotte. L’infirmière qui doit me préparer pour le bloc est avenante dans sa manière de râler — les vieilles infirmières, ce sont les meilleures, décrète le boyfriend qui a malheureusement accumulé une grande expérience du milieu hospitalier (je ne pensais d’ailleurs pas que, se retrouvant tous deux dans une chambre d’hôpital, je serais à ma place et lui à la sienne ; j’imaginais l’inverse). 57 de rythme cardiaque, vous êtes sportive, c’est ça ? J’échappe in extremis à la pose de cathéter en avance ; on me le mettra au bloc. Un infirmier nous y mène, moi et un vieux monsieur qui attendait seul dans la salle d’attente — tir groupé et questions alternées. Il a été routier pendant 46 ans, après avoir travaillé à la mine. Assis dans la mini salle d’attente des blocs opératoires, il m’apprend qu’on va l’ouvrir de là à là, toute la gorge, et que l’opération devrait prendre quatre ou cinq heures. Il ne pensait pas vivre ça à 80 ans.

Les infirmières du bloc sont adorables, je me retrouve à causer danse sous une couverture ultra chauffante. L’une d’elles s’était inscrite sur liste d’attente à la barre à terre que je donne et n’avait pas été recontactée par l’école ! Les affinités entre le milieu médical et la danse n’en finissent pas de me surprendre…

La pose du cathéter est un petit miracle, je ne sens presque rien. On avait donc raison sur Mastodon, les infirmières de bloc n’ont rien à voir en termes de dextérité, des doigts de fée ! J’ai pensé aussi au conseil de bien expirer au moment où l’aiguille s’introduit.

La chirurgienne (qui n’est pas celle que j’avais rencontrée) me demande mon nom, prénom, ma date de naissance. Ce n’est qu’une de la dizaine de fois de la journée ; l’anesthésiste (que j’avais rencontré et qui est lui aussi remplacé par un autre collègue) m’avait prévenue. J’ai pris le pli et décline les informations attachées à mon poignet ; je coïncide avec moi-même, formidable. Pourquoi suis-je ici ? Pour un cancer au sein droit. Chacun sait son rôle et le récite. Et quel type de cancer, quelle intervention ? Oh, interrogation surprise. Je me ressaisis, mentionne la tumeur, le ganglion sentinelle et ce qui pourrait résulter de son analyse : toute la salle rigole de ma récitation bien apprise, qui outrepasse manifestement la réponse attendue.

On me demande de respirer amplement à coup de grandes inspirations et expirations dans le masque. Tiens, je sens que ça commence à faire effet, le cerveau un peu engourdi, je parle encore. Je ne me sens absolument pas partir, ni revenir d’ailleurs, il y a juste ma tête qui part en réflexe de droite et de gauche. Quelqu’un s’en enquiert, mais non, je ne contrôle pas le mouvement. Cela ne doit pas être très courant, parce que je les entends aller chercher confirmation auprès de quelqu’un d’autre, est-ce qu’il y aurait un problème ? Il n’y en a pas, c’est juste désagréable. J’arrive à attraper plusieurs secondes d’affilée de la salle de réveil, quelqu’un en blouse à un poste de travail, un élément vertical au mur, d’autres blouses blanches, un autre lit à ma droite, rideau tiré, et un autre encore qu’on manœuvre pour installer à ma gauche, l’un des deux avec du diabète, j’entends, les yeux déjà refermés. C’est manifestement assez pour me ramener en chambre, je ne vois rien du trajet mais je sens que ça roule, et j’ai encore quelques réflexes de tête, qui estourbissent. Les doigts du boyfriend caressent mes mains à travers la poignée du lit et j’émerge peu à peu, tête tenue du côté droit pour ne pas relancer le réflexe qui surgit manifestement quand je tente et échoue à la tenir au milieu. Il y a de l’eau et un affreux jus d’orange à base de concentré dont j’aspire quand même le sucre à la paille. Un peu plus tard, je répète avec plaisir (quoiqu’avec précaution) la collation de ma précédente visite, et ça tourne un peu moins. J’émerge et me repose, en alternance ou en même temps, je ne sais plus trop. Le boyfriend lui aussi somnole les bras croisés sur la tablette du lit — glisse et manque de tomber lorsqu’il s’endort vraiment. Les pins autour de l’hôpital lui ont déclenché un début de réaction allergique…

Les visites des infirmières rythment l’après-midi. Au fur et à mesure, je comate moins et je patiente plus, on ne me fait plus remarquer ma « petite tension » et je peux enfin me lever et aller faire pipi (la libération que c’est après six heures, plaisir plus grand encore que de manger, je n’aurais pas misé dessus). Je regarde, puis lis et enfin répond aux messages que ma famille, mes collègues et mes amis m’envoient en nombre, jusqu’à ce que le flot se tarisse, je scrolle, repose le téléphone, somnole, le reprends tandis que le boyfriend somnole. Insensiblement, je commence à m’ennuyer. L’heure du goûter est déjà passée quand la chirurgienne passe me voir après ses blocs, et sonne l’heure de la libération — à ceci près que le taxi est réservé pour une heure plus tard. Nous attendons tranquillement sur une table de pique-nique dehors. Pas très loin, tout une assemblée parle (les adultes) et joue (les enfants) sur la pelouse : un mariage, 40 personnes quand même, disait une hôtesse d’accueil à une autre quand j’ai récupéré les papiers pour le taxi. Sortant du service d’oncologie, on se demande forcément s’il s’agit d’un mariage qui était prévu et a eu lieu à la date prévue et tant pis pour les circonstances ou si ce ne serait pas plutôt quelqu’un qui se marie avant de mourir, pour mettre son +1 en sécurité et faciliter l’héritage.

Sur le trajet du retour, le conducteur passe plus de temps à regarder son téléphone et à régler l’administratif de ses courses que la route. Je frémis quand il sort une pochette de la boîte à gant et en extrait des ciseaux pour couper lui-même le bracelet d’hôpital de la femme complètement perdue qui partage avec nous le taxi, ou quand il scanne un papier en s’insérant sur l’autoroute. La conduite automatisée a bon dos, les écarts se ressentent. Ce serait quand même con de sortir de chirurgie et de mourir d’un accident de la route.

Chez soi, enfin, et un chirashi de fête pour fêter ça (saumon, dorade et mangue avec une sauce coco-curry, c’était une première).

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Samedi 23 mai

L’anesthésie générale peut perturber le sommeil. J’ai dormi trois heures. Le boyfriend lui dort pour deux.

Jusque là, le cancer était abstrait, une maladie sans symptôme. L’opération l’a inscrite dans mon corps, la douleur lui donne une réalité. Vague ressentiment envers mon corps. Dermatillomanie. Hâte de pouvoir enlever le bandage qui m’écrabouille le sein et me pince l’aisselle. Douche en forme de toge romaine, en évitant le côté bandé. Je ne suis vraiment pas gauchère.

Je n’irai pas voir mes élèves danser. À la place, je vais au bout de la rue, c’est bien assez, acheter des glaces. C’est à nouveau, soudain, l’été. À circonstances exceptionnelles, écarts mesurés : je goûte à ces framboises enrobées de chocolat glacé.

La pizza est encore meilleure que dans mon souvenir : j’avais bien mémorisé l’alliage incroyable du jaune d’œuf et du pecorino, mais oublié le contrepoint du poivre — cette surprise toujours renouvelée de l’effet produit par un bon poivre. (Il faut juste me lever pour avoir la force de couper la pâte sans forcer sur le bras.)

La douleur revient après le repas, je ne comprends pas tout de suite, puis me souviens de la veille : le ventre plein, la respiration se fait davantage au niveau de la cage thoracique et tire sur le bandage / la cicatrice. La respiration ventrale se remet en place avec la digestion.

Un seul épisode de Full Metal Alchimist et je sens enfin ma tête, mon corps qui cède à l’approche du sommeil. Je tire le rideau sur le jour encore là.

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Dimanche 24 mai

Neuf heures de sommeil et une couette plus légère vous rendent de suite plus guilleret.


Je comprends pourquoi ma maman s’était voûtée lors de son cancer : la posture évite de tirer sur la cicatrice à l’aisselle.


Le soir, la douche est à nouveau autorisée. Le boyfriend m’aide à retirer le bandage et, seule sous la douche, je découvre le massacre. Que le sein soit jaune et d’autres couleurs et tout déformé, je m’y attendais, on m’avait prévenue — qu’il allait rapidement retrouver sa forme aussi. En revanche, je n’avais jamais vu de cicatrice fraîche. Je fréquente celles du boyfriend depuis un moment, et elles sont de tailles, mais je ne les ai jamais vues que cicatrisées, déjà blanches. Là, c’est gonflé, gondolé, rougeâtre ou violacée, je ne sais pas, je ne regarde pas assez longtemps pour être capable de décrire précisément ce que je perçois grossièrement comme une grosse limace. Ça me dégoûte. Viscéralement. Le visuel, mais aussi ce que ça révèle, être fait de viande, une viande charcutée qui laisse apercevoir l’intérieur à l’extérieur, comme une chair en putréfaction.

Lorsque le boyfriend m’a calmée, après m’avoir récupérée en pleurs (« Je me demandais quand tu allais te prendre le mur », quand et pas si, il était même surpris que ça n’ait pas eu lieu avant, de voir son corps malmené), il examine la cicatrice et déclare qu’ils ont fait du beau travail. Je me demande comment il peut déceler quoi que ce soit de beau dans cette grosse limace dégueu, et qu’est-ce que ça aurait été si ça n’avait pas été du beau travail.

(Rétrospectivement : je croyais que c’était l’état de la peau alors que c’était de la colle, bordel, de la colle qui faisait gondoler une chair inflammée. Les chirurgiens pourraient prévenir.)


Le boyfriend est le meilleur soutien qui soit et puisse exister : de tout cela (et de bien pire), il a fait l’expérience dans son propre corps, et pour autant, cette expérience, il sait la mettre à distance, ne pas minimiser ce que je vis parce que lui a vécu pire. Il accueille et me rassure justement parce qu’il ne cherche pas à me rassurer (tout ira bien, ça va aller, ne t’inquiètes pas, ça sera vite derrière toi, c’est pris à temps, ça se guérit bien, qu’est-ce que je peux faire, surtout n’hésite pas si tu as besoin de quoi que ce soit). Ça ira, mais ça ne va pas pour le moment, et ce moment je peux le vivre dans ses bras. Ça ira mieux d’autant plus vite que je peux aller mal.

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Lundi 25 mai

Je ne me douche pas pour ne pas être confrontée à la cicatrice. J’annonce au boyfriend la traiter par le déni, il approuve.
Jusque-là, je me sentais étrangement non pas en convalescence, mais en vacances. La douleur recentre, et la sensation de liberté mentale est extraordinaire. Rien n’est mon problème.

Nuii du jour : cookies & cream

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Mardi 26 mai

Entre la chaleur et l’immobilité, je n’y tiens plus, je pars me promener au parc Barbieux. Même avec la brassière fournie après l’opération, il me faut horizontaliser mon déplacement, minimiser autant que possible les hauts et bas de la marche.


Fin du week-end prolongé, les messages reprennent, sur Outlook, sur WhatsApp, le planning de l’an prochain à approuver, les cours à annuler ou pas à cause de la chaleur (studios sous verrière sous les toits), est-ce que tu peux me renvoyer les musiques, je ne les ai pas téléchargées tout de suite et WhatsApp ne me le permet plus ? J’ignore ce qui peut attendre, renvoie les musiques, puis relis et corrige les quatre messages différents à distribuer à mes quatre cours du mercredi après-midi pour qu’ils puissent être imprimés et distribués (tout ça parce que l’école refuse de nous communiquer les adresses mail ; RGPD mon œil, c’est leur précieux fichier client — et du boulot en plus pour nous, qui devons soit nous débrouiller pour imprimer, soit courir après les adresses ou numéros de téléphone et tout ressaisir de notre côté).


Douche-déprime : cicatrices et messages reprennent ressassés face au mur carrelé. Pleurs en sortant. Il faut bien reconnaître que oui, il y a burn-out (me sentir en vacances en convalescence était déjà un indice, on n’est pas censé, je crois).


Nuii du jour : Brazilian nut

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Mercredi 27 mai

Les journées déjà passent plus vite dans la chaleur (30°) et la semblance des unes avec les autres : blog, assiette de crudité à midi, torpeur, Full Metal Alchimist après dîner, des quizz musicaux encore après, alors qu’on ferait mieux d’aller se coucher. Le boyfriend table pour moi sur les années 1990, mais c’est dans les années 2000 que je suis vaguement moins mauvaise (j’ai beau avoir 12 ans en 2000, je suis quand même en 2026 assez mauvaise).


Retour médiathèque avec une journée de retard. Je me charge de BD que je porte uniquement à gauche.


Les avis en ligne se lisent parfois comme de savoureux morceaux de micro-blogging. Tel acheteur est content de l’absence d’ouverture de la moustiquaire parce que ses mosquitoes sont particulièrement sneaky. Tel autre… Mais attends, cet avis en italien, je le comprends ? Je le comprends presque entièrement, ça me réjouit, vivent les zanzariere. Je m’enhardis à tenter un avis en allemand (tiens celui-là, me propose le boyfriend en pointant la souris sur du néerlandais), mais j’ai été un peu optimiste, c’est de suite plus laborieux. Cette Allemande a (bien sûr) lavé sa moustiquaire dans un Kopfkissenbezug avant utilisation ; qu’est-ce que ça veut dire Kopfkissenbezug ? un truc qui fait des bisous à la tête ? Ah non, Kissen, c’est coussin, Kopfkissenbezug une taie d’oreiller, va pour une housse de coussin de tête.


Nuii du jour : Magnum
Chirashi…

Jeudi 28 mai

Une semaine plus tard, je me retrouve à pleurer en évoquant ce que la psy qualifie de « violence médicale ». J’argue que je n’aurais su dire si c’était la douleur ou l’angoisse qui m’ont fait sangloter sur le moment. Quand bien même est sa réponse. Quand bien même ça n’aurait été « que » de la peur, elle aurait dû être prise en compte. Et ce n’était pas que de la peur, la douleur était réelle, même si je ne saurais la quantifier.

Pourquoi vous ne vous sentez pas légitime ? Je remets cette question de l’antépénultième séance sur le tapis, soulignant le pourquoi rare pour une thérapeute TCC plus axée sur le comment. Je n’ai pas la réponse, mais j’aimerais la trouver, m’attaquer à ça, un travail en profondeur, loin de l’écume remuante de la maladie. La psy n’y va pas par quatre chemins : je ne suis pas encore prête pour ça. Il faut déjà que j’apprenne à me prioriser. Bon.

On parle des réactions des gens au cancer, des réactions trop ou pas assez — vous me l’aviez déjà dit, elle se souvient. Je ne leur jette pas la pierre, aux gens ; pour moi aussi, c’est surréaliste. Mais parfois, ça n’aide pas. Ça se soigne bien, c’est la meilleure, la réaction préférée de la psy ; comme si le faible taux de mortalité balayait d’un revers de pourcentage les opérations, l’inquiétude, la douleur, les effets secondaires. Son ironie me fait du bien. Ça se soigne bien, bah voyons.

Le congé maternité est prévu depuis longtemps, anticipé d’une quinzaine de jours seulement : la psy s’arrête demain. Arrêter les séances à la fin de l’année scolaire ne me semblait pas poser problème pour une anxiété liée au travail, sachant celui-ci calqué sur les rythmes scolaires. Le cancer est arrivée là-dessus, avec sa propre chronologie. La psy me propose un dernier rendez-vous supplémentaire, en visio. Lorsque je questionne la cohérence de cette proposition (m’inciter à lever le pied sur le boulot alors qu’elle-même s’apprête à travailler pendant son arrêt), sa réponse est prête : si elle me le propose, c’est qu’elle le peut ; elle ne le fait que pour deux patientes, moi et une autre, dont elle estime qu’elles en ont instamment besoin. Les autres sont en fin de thérapie ou ils ne sont pas sérieux dans leur suivi ou celui-ci peut sans problème être suspendu quelques mois. Elle me donne aussi deux noms pour poursuivre ailleurs pendant son arrêt. Elle ne le fait pas pour tout le monde (je comprends qu’elle n’ait pas envie de perdre sa clientèle), mais là, elle sent qu’il y en a besoin.


S. rencontre le boyfriend et vice-versa. Le chat pourtant peureux vient la voir puis la renifler. La discussion est joyeuse, la tarte au citron meringuée mangée, la clé du studio, soudain oubliée pour ma remplaçante : S. me sauve en s’en faisant messagère.


Nuii du jour : Brazilian nut
Lecture achevée : Mon mari, de Maud Ventura


La fatigue ensuite s’abat. Full Metal Alchimist, quizz musique et quizz Disney : je n’avais jamais remarqué à quel point les (anciennes) voix Disney sont reconnaissables ; ce sont les mêmes qui font moult doublages.

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Vendredi 29 mai

Opération J + 7. Le boyfriend avait par mégarde programmé une alerte hebdomadaire qui nous réveille donc à nouveau à 5h30. Impossible de se rendormir.


Robe T-shirt mais noire mais col bateau mais chignon banane : je me sens un peu classe.


Carte d’identité, carte vitale et carte de mutuelle, bien sûr. Je fouille dans mon sac pour en extraire mon porte-feuille et m’aperçois l’avoir oublié — sur le lit, après utilisé ma CB pour régler un achat en ligne. Il n’en faut pas plus pour que je me mette à pleurer ; j’ai zéro marge émotionnelle.

Le rendez-vous d’oncogénétique est à la fois très détaillé et flou (j’imagine détaillées ses explications et floue ma compréhension). Lorsqu’il me demande si j’ai des questions, je réponds pourtant que non, je n’ai pas spécialement besoin ou envie d’en comprendre davantage. Il ne me tend pas non plus la demi-feuille déchirée sur laquelle il a donc écrit et dessiné pour soutenir son attention à lui. Il y a des lettres en capitales qui listent les gênes les plus susceptibles d’avoir muté, une paire de chromosomes (de gênes ?) bleus avec une mutation boule rouge, des bouts de phrases manuscrites et un dessin d’utérus avec les ovaires entourés et barrés.

Selon la mutation (si mutation génétique on trouve, car la plupart du temps c’est un accident), il peut y avoir besoin de surveiller les seins et les ovaires, ou les seins et la thyroïde… à chaque mutation ses emmerdes spécifiques (il ne dit pas emmerdes). Pour les ovaires, ça implique une petite opération, plus légère que celle que j’ai subie, dont on a pourtant souligné la légèreté, par coloscopie, deux petits trous, vingt minutes, il y a plus d’installation que d’opération… Pour les seins, IRM ou ablation de la chaîne ganglionnaire, c’est un choix personnel. Dans certains pays (sans sécurité sociale), certaines femmes choississent l’opération car c’est in fine moins cher qu’une IRM chaque année. Mais Angelina Jolie a choisi l’ablation, et on peut supposer que ce n’était pour des motif financiers, c’est vraiment un choix personnel.

Au final, on ne complète pas mon arbre généalogique. Je n’ai pas rapporté les papiers fournis, persuadée qu’ils étaient destinées aux personnes ayant des difficulté avec l’outil informatique puisque j’ai tout saisi en ligne. Date de naissance, de décès le cas échéant, cancers et autres maladies graves, âge lors du diagnostic, lieu de traitement… ça m’a pris une bonne heure, avec coups de fil parentaux pour mes grands-parents. Je n’imaginais pas que ces informations m’étaient demandées par un service qui n’en ferait rien, distinct du service avec lequel j’ai rendez-vous. L’oncogénéticien tente de téléphoner à ses collègues, commence le dossier avec moi en l’absence de réponse, puis quand même retente et demande si on pourrait lui envoyer l’arbre anonymisé. Un arbre généalogique anonymisé.  J’imagine que l’oxymore doit faciliter l’envoi ; conserver uniquement les liens de parenté et les maladies est plus RGPD compatible.

Une prise de sang et il me recontacte dans… cinq mois environ. Selon les résultats de l’analyse de la tumeur, il pourra faire passer ces analyses-ci en priorité, mais dans tous les cas, s’il y en a besoin pour le traitement, ce sera qu’il y aura eu besoin de chimio et dans ce cas, on les aura quand même à temps. Dans trois mois vous serez guérie, m’avait dit la radiologue. Dois-je en conclure qu’elle a été optimiste ou que je peux l’être, que j’ai de bonnes chances d’échapper à la chimio ? J’ai déjà découvert au cours de l’entretien qu’il est peu probable que je doive être réopérée : en général, si les ganglions sont suspects, on s’en aperçoit à l’opération.


Nouveautés arrivées en fin de vague de chaleur : un ventilateur dans le salon ; une moustiquaire dans ma chambre. Avec un élastique pour la fixer au matelas comme un drap housse.


Tu n’as pas du tout envie de reprendre, observe le boyfriend le soir à table. Il a raison et pourtant, je résiste à sa suggestion, qui est aussi celle de la psy, de faire prolonger mon arrêt. Tenir quinze jours jusqu’au spectacle et ensuite, oui, arrêter — évidemment s’il y a chimio, mais même sans en réalité. Le psychisme commence à atteindre ses limites.

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Samedi 30 mai

J’exhume et relis les quelques pages d’un projet d’écriture en vers libres sur la danse, le plaisir, la reconversion, cette question de légitimité et le deuil de quelque chose. L’envie de le poursuivre.


Rendez-vous avec mon grand manitou préféré pour aider à la cicatrisation. On part du sein et bientôt la séance de kiné douce se poursuit sur l’heure suivante (quelqu’un a annulé), se transforme en séance d’ostéo et de psy, allongée sur la table de manipulation comme sur un divan (j’ai toujours été assise face à mes psychothérapeuthes).

Symptômes exacerbés, je passe mon temps à m’excuser, puis à m’excuser de m’être excusée quand je me fais rabrouer (pas d’épaules voûtées !). Il faut laisser aux parents leur anxiété et leur culpabilité (non sans avoir fouillé les causes potentielles).

Recoupements avec la psy : la question de la légitimité.  Tu priorises toujours l’extérieur plutôt que l’intérieur. Les demandes (sinon contradictoires, difficilement conciliables) me rendent folles parce que c’est de la folie. Faire du mieux que je peux avec ce que j’ai, voilà qui est déjà bien. Tout le monde ne fait pas du mieux qu’il peut, je peux être fière de mon éthique de travail et de mon parcours (c’est évidemment du discours indirect libre, rapporté), bosser sans m’en bousiller la santé.

Discussion, visualisation (me visualiser vieille prof dans 20 ans… et récupérer ici et maintenant l’aplomb projeté), manipulations, tout s’imbrique. Mes mouvements de bras et ma respiration deviennent plus amples, le cou s’allège des tensions héritées du réveil mouvementé après l’anesthésie générale, ma fatigue et mon appréhension diminuent, j’en ressors légère.


On approche de la fin de Full Metal Alchimist, le déroulé devient plus facile à suivre ; j’aurais pu continuer après les quatre épisodes de la soirée.

On enchaîne sur un blind test musique classique ; je suis moins mauvaise qu’en musique mainstream. « Je ne suis pas bonne en Verdi » fait rire le boyfriend, qui répond Nuit d’été à tout ce que j’appelle de la musique partitive parce que c’est du Mendelsshon, du Brahms ou du chou (Schumann, Schubert — à l’exception de La truite aka Die Forelle)(mon cerveau n’a pas forcément conservé le vocabulaire allemand le plus utile, doppelgänger en témoigne). Le créateur du quizz aime un peu trop Strauss fils et un peu trop peu les compositeurs du XXe siècle (sauf Elgar).

Algorithme et fatigue aidant, on enchaîne sur un blind test cris d’animaux et laissez-moi vous dire que c’est beaucoup moins facile que ça en a l’air (vous connaissez le cri du hérisson ou de la fouine, vous ?). À un moment, c’est au tour d’une mésange charbonnière de chanter et le chat se précipite à son poste devant la fenêtre, oreilles paraboliques aux aguets. Le fou rire achève de me prendre quand le quizz enchaîne sur des hennissements : alors chat, tu trouves le cheval sur la terrasse ?

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Dimanche 31 mai

Encore ce sentiment d’inaccomplissement, cette rage diluée (contre moi-même ?)(qui ne parviens pas à évoluer hors de schéma et d’un quotidien répété ?). Rationnellement, le sentiment est anachronique : je sors d’une semaine de convalescence, pas de vacances que j’aurais prises pour quelque projet bien défini.