Dans la colonie pénitentiaire

 

Quand le Vates m’a dit qu’il allait voir Dans la Colonie Pénitentiaire au théâtre de l’Athénée vendredi (prochain au moment où il parlait, dernier maintenant que j’écris), sur la recommandation enthousiaste de sa directrice de mémoire, je suis passée rapidement sur Kafka, dont est tiré le livret, pour me laisser tenter par l’opéra de Philip Glass. Amoveo m’avait fait découvert le compositeur, et plu au point que je me mette en quête du CD d’Einstein on the Beach. Après la chorégraphie puissante mais limpide (pure ?) de Benjamin Millepied, j’avais été surprise par les thèmes glauques qui baignaient en (sur)réalité l’opéra. Je l’aurais sûrement beaucoup moins été si je l’avais entendue dans son contexte d’origine : la musique nerveuse s’accorde à merveille avec le monde dissonant de Kafka, et alors qu’elle en exacerbe l’angoisse, elle me la rend paradoxalement supportable, plus sensible.

Kafka ne m’a jamais fait rire franchement. J’aimerais l’apprécier, vraiment, mais il finit toujours par me faire grincer des dents à un moment donné ou à un autre. Ce dernier est arrivé plus tard que d’habitude, vers la fin, en fait. Peut-être dû à l’épuration que n’a pas du manquer d’opérer le livret – certes, de Kafka, je n’ai lu que la Lettre au père et subi le Procès en français et de larges extraits du Château en allemand – mais le dossier de presse souligne le caractère politique de l’interprétation choisie. D’habitude, cela me hérisse le poil (et les shortcuts du programme sur Guantanamo m’ont agacée), mais là, ma foi, un peu de sens dans ce monde abrupt…

 

Un visiteur, convié sur une île pour assister à une exécution, se laisse expliquer par l’officier le fonctionnement de l’appareil de mise à mort. La fascination se transforme en sidération lorsqu’il reconnaît l’injustice de la condamnation et, alors que le commandant n’attend qu’un mot de sa part pour mettre fin à l’enthousiasme destructeur de l’officier, il reste interdit.

Dans la colonie pénitentiaire : la préposition a son importance. Si procès il y a, ce n’est certainement pas celui du condamné (il ignore tout du châtiment qu’on lui prépare, incommensurable avec la broutille qui en est le prétexte – et qui lui concilierait plutôt la faveur des jurés s’il y en avait), ni même celui de l’officier, qui attend de la part du visiteur promu expert un verdict, mais celui plus problématique du visiteur qu’on a voulu ériger en juge de l’exécution (la peine et non le cas du condamné d’offic(i)e(r) ), et qui par sa force d’inertie semble renvoyer au spectateur. Donc, petit brouillage des frontières du meilleur effet : musiciens (quintette à cordes de l’opéra de Lyon) et comédiens font leur entrée dans la fosse qui n’existe pas, donc aux premiers rangs de l’orchestre, sur les talons des spectateurs qu’ils se mettent à dévisager. Ils ne tardent pas à ôter leur robe de juge pour découvrir des tenues de militaires. Et un coup (d’archet) à Montesquieu avec la superposition des pouvoirs.

Le visiteur est venu par politesse, et cette politesse devient vite plus terrible que les injures au moyen desquelles les militaires semblent instituer un substitut de communication. L’officier, en désignant un soldat, en aparté (à moins qu’il ne soit inouï de celui-ci) le compare à un chien, et c’est ensuite une pitié quasi-animale que l’on suscite au visiteur-spectateur, la raison, loi humaine reconnue, ne trouvant aucun décret d’application par lequel s’exécuter. Elle s’exécute donc au sens propre : l’officier que n’a pas condamné le visiteur mais qui n’a pas non plus suscité son adhésion enthousiaste décide de périr avec sa machine. Sa mise en branle pour la démonstration sur le condamné (et ses détails, jusqu’aux sangles qui maintiennent le corps sur lequel des herses s’enfoncent dans la peau pour y inscrire la condamnation) était assez éprouvante pour que l’on soit soulagé que la démonstration cesse et qu’on n’ait plus vraiment l’énergie de s’indigner face aux propos monstrueux de banalité de l’officier (l’entretien de la machine, les pièces qui cassent et qu’on a de plus en plus de mal à remplacer, la faste passé des exécutions…).

Le plus terrifiant (théâtral ?) dans tout cela, c’est que l’authenticité de notre pitié est mise en doute sitôt que cette terreur pour l’autre n’est plus en même temps une terreur pour nous. La pitié cesse avec la souffrance de la compassion : il suffit qu’on perde de vue la souffrance de l’autre pour devenir, sinon impitoyables, du moins indifférents au sort de l’autre. C’est comme si peu nous importait la douleur de l’autre du moment que l’on ne souffrait pas de la partager par l’imagination. On en viendrait presque à en vouloir au malheureux de nous obliger à nous confronter avec cela – la mort, la cruauté, l’empathie, l’inertie, la torture. Pas de catharsis à proprement parler, donc, dans la mesure où le soulagement nous inflige la découverte de notre lâcheté (de la mienne, en tous cas). C’est peut-être aussi pour cela qu’il m’a paru y avoir des longueurs – c’est éprouvant de soupçonner sa pitié de ne pas exister – sinon comme droit magnanime accordé à l’autre de souffrir en même temps que nous, dernier et fragile rempart à son accusation pure et simple.

Une chose est de reconnaître l’injustice, une autre de la condamner (c’est-à-dire de travailler à sa correction), si bien qu’on ne peut pas accuser le visiteur d’immoralité, ni vraiment lui reprocher une lâcheté que, la nôtre aidant, on préfère ne pas identifier comme telle. Interdit. Peur de trancher : si le visiteur ne prononce pas la sentence de l’exécution alors qu’il se prononce contre, c’est peut-être que celle-là signifie la fin de la machine (fascinant celui-là) et de l’officier (maintenu en vie par la passion de celle-ci) en même temps que la vie sauve pour le condamné.

 

Tout de même, je reste sur la fin, c’est Kafka quoi : le visiteur met les voiles, tandis que la machine s’étant déréglée ôte à l’officier un suicide en bonne et due forme. Le martyr du bourreau incompris se transforme en boucherie inutile (à moins de considérer qu’il nous débarrasse de la question – pas même une vengeance pour le condamné) : sur scène, la machine laisse une trace sanglante dans son funeste manège pour nous le signifier.

Le Vates a trouvé dommage q
u’elle soit matérialisée sur scène. Pour ma part, je ne sais pas trop : avec son cube lumineux pour lit du supplice, ses piquets pour herses à transpercer la chaire, et ses toiles qui permettent d’obscurcir ou de mettre en lumière ce qui se passe sur la plateforme (pivotante), cette machine n’exhibe aucun mécanisme. C’est un appareil, presque la synecdoque de la pièce (le mot en constitue une lui aussi), immense dispositif qui mène le spectateur à sa fin – celle de la pièce comme celle du spectateur qui cesse d’exister en tant que tel pour redevenir un homme sur la scène plus vaste du monde. Et le texte que la machine grave dans la peau du condamné serait alors à l’image de celui qui s’adressant au spectateur lui entre dans la chair (de poule). Heureusement, les mots manquent, et l’on ne fait la sourde oreille aux propos pesants que pour mieux la tendre à la musique. Qui se prête décidemment bien à la chorégraphie (pardon, la « conception des mouvements »), s’il est vrai que les gestes saccadés qu’Axelle Mikaeloff a fait répéter aux trois comédiens font bien plus d’effets que la scénographie d’Anouk Dell’Aiera. Bref, bel opéra de Philip Glass, à la mise en scène efficace, malgré la pièce tirée de Kafka.

 

 

2 réflexions sur « Dans la colonie pénitentiaire »

  1. (J’aime tes analyses.)

    Il va falloir que je me replonge dans Kafka. Y avait un article, ou un reportage qui le mentionnait dans “The Onion” dernièrement.

    1. Peut-être que dans des années, je parviendrai à apprécier Kafka. C’est un peu comme le café, je sens que je pourrais aimer… mais ça ne vient pas. L’analogie s’arrête là : le café me servirait plutôt à rester éveillée en cas d’extrême nécessité (sur la route, par exemple), Kafka, à servir de somnifère. Irritant.
      (c’est quoi The Onion ?)

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