Écho dispersé

Charles Ives : j’ai vu le nom, j’ai pris une place. Les autres ? On verrait bien.

Jean-Féry Rebel : je serais bien incapable de dire ce qui le distingue d’autres compositeurs baroques et de déterminer si je le goûte plus ou moins, car la musique de cette période me fait à peu près toujours le même effet : celui d’un onguent musical, qui reprise et apaise le chaos dont il a douloureusement conscience et choisit d’ignorer. Toujours agréable.

Jörg Widmann : a le privilège rare de rejoindre ma courte liste de compositeurs blacklistés (sous-titrée : Berio’scours). Entendons-nous : ce n’est pas affreux ; c’est à peine. Echo-Fragmente. Je conçois le plaisir de la déconstruction, la poésie des ruines anticipées, mais il faut pour cela qu’il y ait quelque chose à déconstruire ; un écho, c’est maigre, comme matériel à fragmenter. Ce n’est pas même un chantiers ; le compositeur nous laisse en pleine carrière, comme si l’espace dégagé allait résonner à la manière d’un amphithéâtre antique. Désoeuvré, on tape sur les instruments baroques et moins baroques qui traînent : cela produit de drôles de bruit, baudruche qui glougloute, clarinette qui niaise, cassette des Zinzins de l’espace rembobinée… J’en retiens surtout que le hautbois est un piètre instrument de percussion. 

Jonathan Harvey : j’ai oublié son nom avant même de pouvoir le black-lister. L’installation de plaques à faire flamber les crevettes aigres-douces n’était pas bon signe. Le vide au sens bouddhique du terme. Pour toute méditation bouddhique, j’ai entendu une bataille de chats transgéniques dans une de ces ruelles sombres où les superhéros pratiquent la rescousse. C’est amusant deux minutes, parce que les chats sont manifestement suspendus à des élastiques qui leur permettent de rebondir n’importe comment contre les briques, les escaliers de secours et les poubelles, mais c’est un peu long les douze minutes restantes.  Wheel of Emptiness pour seize musiciens. Je n’invente rien.

Charles Ives : retrouvant mon poulain, je me suis sentie l’âme du majordome de Downtown Abbey levant un sourcil, l’interrogation muette : monsieur, quelles fréquentations sont-ce là ? Heureusement, oui monsieur, bien monsieur, évidemment monsieur. La Symphonie n° 4 ne sera peut-être pas ma préférée mais quelque chose s’y joue. Quelques choses, même, à en juger par les deux chefs d’orchestre et les rythmes-mélodies-pupitres qui se superposent. Cela ne se répond pas, ne cherche même pas à passer par-dessus, à jouer plus fort que ; cela co-existe, et reflue parfois, dans une ignorance mutuelle, comme deux manifestations culturelles organisées dans une même ville, à quelques rues d’intervalle : à la sortie d’une église, les choeurs encore, une fanfare déjà. On est là, sur un seuil inexistant, non pas tant dans l’entre-deux que dans l’un et l’autre, comme au milieu d’une longue tablée où l’on suit des conversations distinctes, l’une à droite, l’autre à gauche, ou serait-ce en face, l’écho nous revient de là à présent, la conversation déviée, enflée ou tue tandis que l’on prêtait attention à l’une à l’autre. On sort de la symphonie comme de ce genre de conversation, sans savoir si l’emporte la fatigue ou la fascination pour les échos impromptus surgis de ces superpositions sans mélange.

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