Les Faux-Monnayeurs, de Gide

[Attention, souris tordue]

 

            Les Faux- Monnayeurs est trop pensé. En se faisant critique de lui-même, il se détruit. Gide ne joue pas avec le lecteur d’une connivence sur l’illusion romanesque, comme peut le faire Laclos en jouant sur le paratexte de ses dangereuses lettres. L’illusion est ici démontée : les roues dent(el)ées sont mises à plat, les chiffres sont datés et les aiguilles que leur désarroi. L’horloge n’est pas remontée, les pièces gisent épars sans pour autant être mises en pièces. En scène tout au plus. On est dérouté, sans être mis sur une autre voie, comme dans les Géorgiques de Claude Simon (ce qui ne veut pas dire que je ne m’y perde pas !).
            Gide ne dénonce pas l’illusion, il lui en substitue une autre : celle que l’on peut continuer tout en se sachant dans l‘illusion et en prétendant parallèlement que cette illusion est une impasse. On ne peut pas dire ‘ne jamais dire jamais’, mais le romancier l’écrit. D’où les accros entre les Faux-Monnayeurs d’Edouard, le romancier interne au roman qui se propose précisément d’écrire les Faux-Monnayeurs, qui n’est pas le pavé que vous tenez dans les mains, et les Faux-Monnayeurs de Gide, qui sont en train de nous fournir matière à nous triturer (probablement inutilement) le cerveau (ou ce qu’il en reste après les concours blancs). Le mur de l’impasse n’est pas escaladé, mais il n’est pas non plus considéré comme un obstacle. Plutôt le mur devient la destination de l’impasse.
            Trop pensé. Je vous le disais. Le lecteur doit sans cesse se préoccuper de démonter le démontage opéré par Edouard (le romancier qui fait écho à l’auteur). D’accord, Gide se moque éperdument du lecteur paresseux. Il en veut d’autres, fort bien. Mais on peut se demander si la question ne devrait être déplacée de la paresse au plaisir. Jusqu’à quel point la critique de la critique est œuvre à part entière ?

             La mise en abyme n’est pas ici vraiment vertigineuse. Retorse, sans aucun doute, mais pas de vertige bachique *dixisset unserer liebe Hegel*. L’abyme s’est abimé en un abîme [Aleks, doutes-tu encore que je te batte dans les jeux de mots pourris ?], creusé toujours plus avant dans le récit.

             Et pourtant, ce n’est pas un fourre-tout, sommaire des grands thèmes remâchés. Des instantanés font subrepticement sentir un parfum de vérité. Des instants réfléchis par l’écriture sans que l’auteur soit venu réfléchir sur (la réflexion de) l’écriture – la concordance entre Edouard et Olivier, par exemple. Elle vient comme un point de vérité qui éclaire le lecteur sur la sourde irritation qui l’agaçait envers les deux personnages.

           Curieux. Pensé plutôt que donnant à penser. Ou alors penser comme démontage du démontage de l’illusion romanesque. Ce qui vous donne l’envie de la rétablir dare-dare pour pouvoir lire en paix.

 

           Gide est un escroc formidablement habile : le roman lui-même est une fausse pièce de monnaie. La fausse pièce n’a de valeur tant qu’on ignore qu’elle est fausse ou que le sachant, on tente de la refiler à quelque commerçant qui voudra bien n’y voir que du feu et l’encaisser. Une fois frottée et réduite à un bout de verre, la pièce n’est plus qu’un objet de curiosité. Le roman est une fausse pièce de monnaie. Rendu transparent, on ne sait plus seulement les artifices, on les voit, il y a comme une anomalie dans le/a pa(ysa)ge. Et de même que la pièce réduite à un bout de verre ne peut plus être écoulée, le roman décortiqué ne peut pas vraiment être digéré, il y a quelque chose qui ne passe pas. Non parce qu’on sait les artifices, on les connaît toujours, on accepte simplement de s’illusionner. L’étude de l’artifice peut être passionnante, on n’expliquerait pas autrement l’intérêt parfois maniaque porté à la genèse d’une œuvre, au journal ou à la correspondance de l’auteur. Mais l’intérêt est précisément que ces sources sont étrangères à l’œuvre et tendent à la questionner sinon à l’expliquer. Doivent-elles elles-mêmes devenir œuvre ? Je suis sûrement une stupide lectrice qui ne comprend rien au coulis essentiel du genre romanesque, mais je trouve qu’exposer, poser et décortiquer l’artifice ôte un certain charme. [ahhh vocabulaire auratique potentiellement dangereux et démodé- HK1 private joke]

5 réflexions sur « Les Faux-Monnayeurs, de Gide »

  1. “Les faux monnayeurs” trop pensé… mais Gide, il ne faisait que ça, non ? je veux dire que -mais la lecture de ce bouquin remonte à loin dans mon cas- ouais, vous n’avez pas tout à fait tort.
    Mon résumé : hyperintelligent, brillant, mais froid.
    L’ai-je bien descendu ?

    1. *applaudit le jeu de mots*

      Et c’est là qu’on se rend compte que la Bibliothèque rose, en fait, c’était bien, parce qu’on avait pas besoin d’essayer de suivre l’auteur dans ses réflexions sans fin. Bon, en même temps, c’est moins enrichissant aussi, mais bon, faut savoir ce qu’on veut. Au pire, après Gide, tu lis Voici, histoire d’équilibrer.

    2. >> Hellohlala.
      Un jour, je ferai des résumés aussi bons que les votres. Si, si, il faut y croire.

      >> Aleks.
      Non, Voici, non. A la rigueur, on serait plus Cosmo dans la classe. (et comme compromis Gide-Fantomette (ou Club des 5), t’as la bibliothèque verte. D’accord, je me tais.)

      >> Irrlichter.
      T’as dédisparru ! (J’avais mis de côté tous les blogs qui n’avaient pas fait de mise à jour depuis un certain temps.)

    3. Oui, mais avec un résumé de ce type, je n’entre nulle part, ni critique journaliste, ni quelconque hypolettres, le meilleur moyen de se voir fermer les portes, je ne vous conseille pas, et vous êtes trop brillante. Si, si.

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