Miss Julie

Affiche Mademoiselle Julie

 

Mademoiselle Julie ? Une simple coïncidence suffit parfois à éveiller la curiosité. Alors que je n’avais pas eu celle d’aller lire la pièce de Strindberg après avoir vu le ballet d’Agnès de Mille, tomber sur l’affiche du film m’a tout de suite donné envie d’aller au cinéma – et j’ai usé de la caution rousse pour entraîner Palpatine avec moi. Suspens pour nous deux qui étions restés circonspect face au ballet : l’adaptation cinématographique serait-elle plus compréhensible que la chorégraphique ?

Alors que l’on n’avait rien compris à Garnier, on comprend trop : trop bien, trop de choses d’un coup. Pour ne pas démêler cet écheveau de sentiments et de subtils mécanismes où les conventions sociales flirtent avec l’inconscient, on serait tenté de coller des étiquettes à l’aveuglette : après tout, mademoiselle Julie est l’aristocrate, la maîtresse, et Jean est le valet, le serviteur, on pourrait en faire un conflit de classes ; après tout, mademoiselle Julie est une jolie et jeune femme, pas toujours maîtresse d’elle-même, et Jean se rêverait bien son serviteur, on pourrait en faire une histoire d’amour ; après tout, mademoiselle Julie est une femme séduisante, une maîtresse en puissance, et Jean, un garçon du peuple, on pourrait en faire une histoire graveleuse. Mademoiselle Julie n’est rien de cela, parce qu’elle est tout cela à la fois, de manière contradictoire et parfaitement logique – contradictoire dans l’ensemble mais logique si l’on veut bien suivre le cheminement sinueux qui mène le duo jusqu’à l’aube, à travers les turpitudes de la nuit.

Il y a le désir, de plaire et de posséder ; le plaisir, d’admirer et de détruire ; le pouvoir, d’ordonner et de ne rien faire d’autre qu’obéir. Elle voudrait qu’il la désire sans jamais la posséder ; il voudrait qu’elle s’offre sans que jamais il n’ait à la prendre ; elle veut qu’il l’embrasse et ne veut pas avoir été embrassée ; il veut la baiser sans qu’on le lui ait ordonné – au bout de sa bottine crottée ; elle veut être aimée et que ce ne soit pas par un valet – ou justement par un valet avec qui elle s’enfuirait ; et l’on continuerait ainsi, jusqu’au bout de la nuit, et l’on continue ainsi, jusqu’à ce que l’impossibilité d’amener l’autre à soi donne envie de le détruire. Elle a le pouvoir d’ordonner et, ordonnant d’être aimée, se condamne à ne l’être jamais ; il a la faiblesse d’obéir et, obéissant à des ordres méprisants, méprise superbement celle qui les lui donne, jusqu’à la conduire à elle-même se mépriser. C’est ainsi que, peu à peu, le serviteur au regard de chien battu, craignant ce pouvoir qu’il se découvre, prend l’emprise sur sa maîtresse ne sachant qu’ordonner.

La tension érotique révèle ce qui l’a fait naître et, une fois rassasiée, il n’est plus possible de nier le pouvoir et la cruauté qui l’ont alimentée. On a regardé ce qui ne devait pas être vu, nommé ce qui ce devait rester tu et les âmes dévoilées n’ont plus que le corps auquel se raccrocher – un corps que l’on jette au-devant de l’autre pour cacher la nudité de son être, un corps dont on s’empare pour faire déchoir ce que l’on a en vain adoré, un corps que l’on souille pour se persuader qu’on n’était pas déjà perdu et se donner une raison de se laisser choir, de s’enfoncer jusqu’à l’abject, jusqu’à ce qu’on puisse légitimement en finir. Terrifié par ce que signifie le couteau placé par Jean dans la main de Julie, on lui en est pourtant reconnaissant – à Jean d’avoir le courage, la lâcheté de remettre sa livrée pour aller servir le café au maître tout juste rentré ; à Julie d’avoir la lâcheté, le courage de mettre fin à sa dépression et de fermer d’un coup de couteau l’abîme qu’elle avait ouvert, où se déversait ce que l’humain a de moins reluisant. Du sang qui coule de son poignet dans la rivière et les fleurs qu’elle charrie découle l’apaisement ; Julie, devenue Ophélie, plaide et noie la folie. Mais quoi, ce sont des fous.

Mademoiselle Julie est un film éprouvant, magnifiquement porté par Colin Farrell et Jessica Chastain. Le sourcil mono-expressif de celui-là, parfaitement adapté à son personnage, renforce le tourbillon d’émotions contradictoires qui agitent celle-ci. Une lèvre soulevée, et c’est le dégoût ; une lèvre soulevée qui tremble, et c’est la peur ; les lèvres qui s’écartent en même temps pour avaler cavalièrement un verre de vin, et c’est la vulgarité affectée. Sans compter le sourire, moqueur, méprisant, séduisant et finalement absent à en devenir effrayant dans une scène qui n’a rien à envier à la scène de la folie dans Giselle. La bouche de Jessica Chastain est d’une expressivité infinie. Elle est indéniablement le visage de Mademoiselle Julie, tandis que le corps, robuste, qui fait tenir le film debout est celui de Samantha Morton, dans le rôle de Christine. On serait tenté d’oublier ce personnage qui s’efface et se retire dans sa chambre lorsque Jean, qui partage régulièrement sa couche, se laisse entraîner par Julie, mais c’est l’ordre et la réalité, une présence tout à la fois menaçante et rassurante, que Jean et Julie se rappellent l’un à l’autre – Julie, parce qu’elle souhaite l’écarter ; Jean, parce qu’il souhaite l’épargner. Celle qui, avec le bon sens du paysan et la droiture de qui suit le dogme religieux, a le sens du cela ne se fait pas, se tient instinctivement à l’écart de la brèche et, lorsqu’elle revient, c’est pour constater le vent de folie destructrice qui a soufflé. Sous le regard de la servante usée éclate la honte et l’indécence de la maitresse qui se vautre dans le malheur – la détresse humaine, éclatante, insoutenable.

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