(piano)

Piotr Anderszewski ? « Il pourrait jouer n’importe quoi, j’irais quand même l’écouter. » Quand Palpatine dit cela d’une musicienne, c’est l’assurance qu’elle est très mignonne ; d’un homme, qu’il faut aller l’écouter. Surtout quand Bach compose l’essentiel du récital, diversifié avec Szymanowski et Schumann. Ou plutôt du Schuman, s’il est vrai que j’ai pris l’habitude de désigner comme partitive toute musique qui se déroule indéfiniment et que l’on pourrait prolonger ou interrompre à n’importe quel moment, comme du tissu ou de la pizza vendus au mètre. Vous m’en mettrez deux mesures, deux minutes ou deux heures.

C’est du Bach, chuchote mon voisin à sa fille. Ce chuchotement anodin perturbe ma classification musicale personnelle et, comme un philosophe dont on a attaqué le système, au lieu de repenser l’ensemble, je me hâte de colmater la brèche. La mousse au chocolat fera office de plâtre : on peut écouter du Bach comme on mange de la mousse au chocolat, servie à la la louche. C’est une question de générosité : on ne mange pas une mousse au chocolat (c’est une unité d’industriel agro-alimentaire), mais de la mousse, puisée dans la grande jatte où elle a pris. Tout aussi généreux, Bach se donne tout entier dans chaque morceau : dès les premières mesures, on sait que c’est lui, c’est du Bach, une saveur, un parfum inaltérable. Du Bach à partitas mais pas partitif. Ouf ! Ma mauvaise foi est sauve.

Contrairement à Schumann, Bach ne me rentre pas par une oreille pour ressortir par l’autre – ou plutôt si, mais il traverse tout mon être ce faisant. On prend la musique comme une douche chaude, oubliant le temps tant qu’elle s’écoule. On ne sait pas trop pourquoi on est là, dans ce grand théâtre plein de vide, avec son grand dôme ; on dirait un grand abri atomique dans lequel on s’est réfugié contre la rapidité et l’insignifiance du monde, tapi dans l’obscurité et l’immobilité, alors que dehors des passants marchent, les talons sur les pavés et les plaques d’égout, un parapluie, un téléphone à la main, que les voitures roulent et se croisent venant d’on ne sait où pour aller quelque part et que, quelque part aussi, par un devoir tout naturel, il doit bien se trouver un oiseau pour chanter quelques notes inaudibles ou inécoutées. On ne sait pas trop pourquoi on s’est volontairement exclu de cette vie – peut-être pour mieux éprouver le temps auquel on s’est soustrait. La musique de Bach crée des court-circuits temporels : on n’a pas vu le temps passer et ce temps disparu, gâché pour cette vie extérieure, nous est restitué sous la forme d’une éternité miniature, un temps pur, musical. On a sans le savoir emprunté le même type de raccourci spatio-temporel par lequel la lecture, nous absorbant une journée, nous fait vivre tout une vie. (Mais si la culture est un raccourci, pourquoi cette tentation de s’y attarder et de s’y perdre, au lieu de se dépêcher de retourner à cette vie extérieure qu’elle a pour nous court-circuitée ?)

Bach, c’est aussi la preuve qu’il n’y pas de progrès en art, seulement des techniques qui évoluent, et des manières d’écouter aussi, peut-être. Sa musique est pour moi une pure expérience temporelle : je traverse, je suis traversée, mais je n’imagine rien. Ce n’est pourtant pas l’imagination qui me fait défaut en concert ; les images me viennent assez facilement à l’esprit, plus ou moins farfelues, plus ou moins cohérentes entre elles, plus ou moins transposables en métaphores ou récits. Si je les partage « à chaud » avec Palpatine, je récolte un sourire amusé sur l’air de mais-où-vas-tu-chercher-tout-ça ; alors, pour désamorcer le soupçon de folie, je plaide le j’ai-trop-d’imagination-c’est-ça ? Hier soir, mon imagination s’est pris pour un metteur en scène contemporain et a transposé L’île des sirènes de Szymanowski dans un bar sombre aux miroirs noirs comme du jais, peuplé d’entraîneuses pin-up. C’est ainsi dans une atmosphère de polar noire que Calypso déploie ses charmes ensorceleurs, reflétés dans les cubes de glace d’un verre de whisky (maintenant, je sais d’où Picasso tient sa vision cubique). Pour quitter cette poésie à la Bukowski, il a fallu que je me concentre sur un rocher fantasmé d’Alcina (agglomérat Alcina-Circé-Calypso), comme on se concentre sur une illusion d’optique à double entrée ; me forçant à voir la belle plutôt que la sorcière, j’ai fini par retrouver Nausicaa, cheveux aux vents au bord de l’île où elle a recueilli Ulysse. J’ai trop d’imagination, c’est ça ?

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