Paris – Dordogne – New-York

Sur la carte postale de l’Orchestre national de Lyon glissée dans le programme, on voit l’auditorium en enfilade avec deux collines (l’Auvergne et la Bourgogne), une rivière (l’Océan Atlantique) et, tout de suite, sur l’autre rive, une skyline légendée L.A., San Francisco, Detroit et N.Y.C. Voilà le programme en raccourci, sous l’égide d’Un Américain à Paris.

Mais d’abord, Samuel Barber, dont on nous présente la preuve qu’il n’a pas uniquement composé l’Adagio pour cordes. La Toccata festiva pour orgue et orchestre explose comme un vitrail dégoupillé, projetant ses pampilles de pupitres colorés et ses schrapnel d’orgue à l’éclat noir. Je m’attendrais presque à voir surgir de l’orchestre la main tambourinante du Frollo de Roland Petit, si la distance de l’île de la Cité à Boston n’était si audible.

Concerto en sol : les maillots rayés de Jérôme Robbins dansent quelques instants devant mes yeux, mais se dissipent vite sous les assauts de Stefano Bollani au piano, qu’on imaginerait plutôt au bar, une bière à la main, twistant du bassin et des genoux pour faire rire sa blonde. Catogan ébouriffé, jeans et chaussures de bowling : de dos, la ressemblance est frappante, on dirait… mon père ! Seule la chemise rose à motifs vient me rappeler que, non, mon paternel ne m’a pas caché une carrière de pianiste. Au milieu de l’orchestre en noir et blanc, tiré à quatre épingle, ça dépote ; ça swingue, même, et la similitude n’est bientôt plus qu’une part de l’amusement. Une part de l’émotion, cependant, lors du mouvement lent : la manière qu’a le pianiste de pencher sa tête en avant fait surgir le souvenir de cette virée en voiture où mon père, vingt-cinq ans après ma naissance, a découvert que je pouvais avoir de l’humour (à six ans, dès qu’on essayait de me taquiner, je répondais sèchement : je n’ai pas d’humour ; il fallait se le tenir pour dit). On allait chercher Palpatine chez un client, quelque part en Dordogne ; il y avait du monde sur l’itinéraire préconisé par le GPS ; mon père a voulu reprendre l’autoroute, malgré mon scepticisme : je ne me souvenais d’aucune sortie proche. Effectivement, une fois emmanché sur l’autoroute, plus moyen d’en sortir ; au lieu de nous énerver, comme nous aurions dû, nous nous sommes mis à plaisanter en boucle, dans une parodie de nous-même. Sans rien de drôle, on n’en finissait plus de rire, se fichant bien du détour que l’on était en train de faire, le détour devenant même la condition à la poursuite de notre hilarité. Je n’arrivais même pas à avoir mauvaise conscience vis-à-vis de Palpatine qui, peut-être, attendait dans le froid. « Je ne savais pas que tu avais de l’humour. » Et de m’imiter, petite, pincée, j’ai-pas-d’humour. Vexée et flattée tout à la fois, j’en rajoutais ; à chaque spasme de fou rire, la tête de mon père se penchait vers le volant, exactement comme le pianiste sur son instrument. Le souvenir s’est déroulé comme ces séquences de film où, remplacées par la musique, les paroles deviennent des articulations muettes ; peu importe ce qu’elles disent, elles ont été dites et c’est tout ce qui compte, savoir qu’elles ont été prononcées, derrière les vitres d’une voiture, avec le sourire, la vitesse et le souvenir de cet instant-là. Concerto en sol, road-movie périgourdin.

Gaspard de la nuit me ramène un peu plus loin, dans un village pittoresque de Dordogne, un soir de feu d’artifice : un lampadaire à l’ancienne, cage à lumière hexaédrique, diffusait exactement la lumière des poèmes d’Aloysius Bertrand – le genre de lumière à vous faire renommer phalènes les bestioles qui volent autour, pourtant prêtes à vous piquer comme une nuée de moustiques. La musique de Ravel est pleine de ces phalènes, elle aussi (à la harpe, au xylophone…) ; la qualification a beau précieuse, on n’en apprécie pas moins ces effets étranges, familièrement orchestrés.

Retour à Paris en compagnie d’un Américain qui n’a rien avoir avec le touriste en short que l’on se représente un peu trop facilement. Surprise de découvrir que j’ai dansé sur cette musique – une parodie de shopping-addict dans les grands magasins parisiens –, l’Américain à Paris devient une Américaine à la Samaritaine, au Bon marché, au Printemps, une silhouette de croquis de mode prête à danser le charleston. Mon imagination insiste pour faire porter le chapeau à Emma Stone. Tunique, sautoir en perles et chapeau cloche, c’est magic in the daylight dans les années 1920, talons-fesses et dos cambrés au tournant des grands escaliers en colimaçon.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

5 × un =