Journal de juin, suite et fin
Samedi 27 juin
Moins de révisions que j’aurais dû. La chaleur n’aide pas à retenir ce qu’on lit.
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Dimanche 28 juin
Révisions, relecture.
L’orage qui éclate en soirée est du grand spectacle. On compte les secondes entre le tonnerre et l’éclair, et je vidéo-chasse les éclairs fous, rejouant ensuite ma sidération seconde par seconde, pause sur le jardin éclairé comme en pleine journée, photo surexposée.
Moins de deux secondes séparent ces deux photos :
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Lundi 29 juin
Jour J, concours. Avec le stress, je ne refrène plus rien, je deviens exécrable. Toute parole m’irrite comme m’irritait sans raison ma grand-mère paternelle après le divorce de mes parents, irritation redoublée par ses gestes qui se pensaient coupables de ma colère. Je veux du silence, je ne le dis pas, je l’éructe, odieuse.
Je fais l’aller-retour à Paris dans la journée, à Pantin, plus exactement. Cette portion du canal de l’Ourcq m’est inconnue ; il ne m’est familier qu’à partir de la Villette. Je m’y rends en attendant l’heure, repérant au passage deux candidates comme adolescente, tendue vers l’audition à venir, je repérais les autres danseuses dès la salle du petit-déjeuner de l’hôtel.

Flambée de stress à l’émargement. Les examinateurs examinent avec une bienveillance qui ne préjuge en rien du résultat, dixit la note de cadrage, laquelle élimine également le laïus de cinq minutes qu’on nous avait fait travailler en formation. C’est sûrement pour le mieux pour les examinateurs, qui n’ont pas à se farcir nos récitations et autres TedX.
Il est question du conservatoire puis des missions principales du département, et je bugue, les missions principales du département danse ? Il me faut un nombre infini de secondes et une amorce du jury pour comprendre qu’on me demande les prérogatives de la collectivité territoriale — pourtant un attendu du concours (le seul suspens concerne l’échelon : région, département ou commune).
Le seul membre du jury qui n’est pas professeur de danse me demande si ce n’est pas censé être important, la respiration, en danse. Touché-coulé, je suis évidemment en apnée. Compétence en cours d’acquisition, voilà ce que j’aurais dû répondre. L’évaluation semble être au cœur de leurs préoccupations ; j’imagine qu’on sent à l’ébauche de mon raisonnement en temps réel que ce n’est vraiment pas ma marotte. Pourtant, oui, connaître son niveau pour pouvoir progresser. Il faut sans arrêt ménager la chèvre et le chou. La note de cadrage indiquait que le jury testait la cohérence du candidat, sa capacité à ne pas opérer de revirement à chaque contre-interrogation du jury, et cela demande en effet une certaine habileté pour intégrer la suggestion souvent pertinente qui nous est faite sans pour autant renier ce que l’on vient d’affirmer. L’exercice est épuisant et les dix dernières minutes éprouvantes, je voudrais que ça se termine.
À la fin, on me demande d’imagine que j’ai en face de moi un programmateur avec un budget illimité, qui pourrait avoir Shakira mais qui veut de la danse : que lui conseillerais-je de programmer ? L’absence de contrainte me fait paniquer, je bafouille dans le silence, jusqu’à m’exclamer : Cathy Martson ! J’avais adoré son Cellist pour le Royal Ballet et elle n’a pas, à ma connaissance, été programmée en France. J’aurais bien enchaîné avec un triple bill de femmes chorégraphes, mais autant Crystal Pite me vient sans effort, autant m’échappe le nom de la chorégraphe invitée à l’English National Ballet pour un ballet sur Frida Khalo dont Laura Cappelle suit la genèse dans Créer des ballets au XXIe sicèle — Annabelle López Ochoa. Tant pis, Cathy Martson arrache un sourire de presque connivence à la prof de danse haut gradée (CA versus DE).
Alors, comment ça s’est passé ? Mon impression globale est la même que celle des autres candidats que je connais : aucune idée, impossible de savoir si ma prestation est décente ou mauvaise.
En attendant l’heure du train retour, je marche, onze kilomètres, dans un Paris estival, le long du canal Saint-Martin où les ados sautent des petits ponts. Des lignes de piscine délimitent une portion de baignade surveillée, tandis qu’un écriteau recommande la douche avec savon de retour chez soi, pour votre confort et votre santé.
Le glacier recommandé par Christelle est fermé, j’en cherche un d’ouvert et finis dans une petite épicerie où les parfums sont écrits à la main sur des bâtonnets d’esquimau : le sarrasin est délicieux et la glace chocolat-épices-poivre est une jolie trouvaille. La Pampara, 9 rue Alibert.
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Mardi 30 juin

Réunion au conservatoire : je découvre le nom du nouveau collègue et la coordinatrice du département offre une pléiade de petits cadeaux, des carnets essentiellement (pour tous les profs titulaires ? organisés ?) et des soins pour mon binôme de contemporain et moi — le coffret de crèmes pour les mains me surprend, mais tombe à point pour les chimios.
Les annulations de train en raison des fortes chaleurs ont fait flamber le prix des billets à la reprise : le boyfriend ne rentrera que dans quelques jours. Mum a tenu à rester, c’est elle qui m’accompagne pour le rendez-vous chez l’oncologue. Celle-ci m’explique le traitement et me confirme en passant, comme si c’était anecdotique, qu’il n’y a pas métastase ailleurs. Le soulagement est tel que je ne bronche pas quand on m’annonce cinq mois de chimio. Pas de métastase, je souffle l’info principale à Mum alors que la chirurgienne m’entraîne à sa suite auprès de l’infirmière.
L’infirmière réexplique ce qu’on m’a déjà expliqué. Elle stabilote l’ordonnance à mesure qu’elle parle, et je réprime un réflexe de mais non, comme si elle abîmait un livre. Je la perturbe manifestement : les soins esthétiques ne m’intéressent pas, pas de préservation de la fertilité, faire les ongles s’annonce une corvée et non, je ne veux pas de casque réfrigérant, pas de perruque non plus. C’est vrai que les jeunes dames souvent ne portent pas de perruque, se fait-elle la réflexion, mais on sent le fossé de générations. Il n’y a pas de patientes avec elle, seulement des dames, et des jeunes dames quand il le faut.
Une fois passé le soulagement du pire évité, il faut quand même se bouffer l’annonce des traitements. Toutes ces flèches indiquant autant de chimios sur le schéma du parcours de soins personnalisé… Hérissé. Sur le quai du métro, j’ai des bouffées de colère difficiles à contenir, à ne pas retourner contre Mum — soutien, pas souffre-douleur. Sentir son regard compatissant et impuissant sur moi me pèse, elle voudrait tellement que. Je suis obligée de prendre sur moi pour faire disparaître ce regard qui avive ma colère. S’il n’y avait pas eu tant d’annulations de trains à cause des chaleurs, le boyfriend aurait été là et il me manque.
Je me couche beaucoup trop tard, après avoir infiniment scrollé des foulards et bonnets de chimio. L’étude des différentes influences (voile musulman, coiffe et bonnet afro, turban de madame Irma) est formelle : pour que cela ressemble à quelque chose, il faut créer du volume (par des torsades, des nœuds ou des superpositions), mêler couleur uni et motif, et couvrir une partie des oreilles. On évite ainsi l’effet bonnet de bain maladif tout comme l’effet serpillère sur la tête (une tendance certaine des marques spécialisées, c’est subtile comme une bourgeoise en keffieh).








