Il va falloir opérer

Journal d’avril, suite (et pas encore fin)

Vendredi 10 avril

Cette fois, je trouve mon chemin avec l’habitude que confèrent déjà deux autres venues seulement. Le rendez-vous a été avancé de vingt minutes ; je m’oblige à penser aussi à une explication de pure logistique, un désistement qui permettrait à la radiologue d’avancer l’heure de son départ en vacances ; je me plie à l’exercice de pensée, mais n’y crois pas. Ah, vous êtes venue seule, semble-t-elle regretter ; j’avais installé deux chaises. Je m’installe sur l’un des deux tabourets, et déjà je sais. L’anniversaire surprise est grillé. Il va falloir opérer… commence-t-elle prudemment. Flambée d’adrénaline, finissons-en : donc c’est cancéreux ? Embêtée, elle confirme, enchaîne sur des précisions qui se veulent rassurantes, mais lentement, à ce stade je ne tiens plus, je la coupe pour savoir tout ce qu’il y a à savoir maintenant, dans un langage que je puisse comprendre : est-ce que c’est pris à temps ou est-ce que c’est déjà métastasé ? C’est pris tôt. Je serais venue dans quatre ou six mois, elle n’aurait peut-être pas été aussi sereine, mais là, c’est bon, c’est tout ce que je retiens. J’étais persuadée qu’il y aurait quelque chose, mais que ça serait pris à temps, que ça irait. Je lui dis cette intuition, mais sans la concordance des temps je crois, car elle répète la fin de ma phrase, ça va aller, c’est exactement ça, il y a quelque chose mais ça va aller, elle a l’air surprise, c’est exactement comme ça qu’il faut le prendre. Surprise, vraiment. Nous sommes deux à essayer de gérer, moi l’annonce et elle la bombe nerveuse qu’est tout patient à qui on annonce un cancer. J’imagine que tout le monde ne réagit pas de la même manière.

Ensuite seulement, je peux entendre les détails sur l’obscurus : il n’est pas agressif (ce ne sont pas ses termes, je reprends ceux de ma mère, qui a eu son cancer à 47 ans ; en bonne impatiente, je copie avec dix ans d’avance), le taux de prolifération est ric-rac en dessous du seuil où ça aurait pu commencer à devenir problématique, c’est le bon moment, j’ai de la chance, même si c’est bizarre d’associer chance et cancer, elle est d’accord. J’ai eu un gros coup de bol ; j’en ai d’autant plus conscience qu’aujourd’hui (autre période du cycle ?) je ne distinguerais pas la tumeur pas d’un ganglion ; la boule n’est plus saillante. C’est comme avec le sanglier sur l’autoroute, on ne sait pas si on n’a pas eu de chance ou au contraire si on en a beaucoup eue. De la chance dans la malchance, c’est bien ça qu’on dit ?

Je suis fébrile, forcément. On fait la seconde biopsie dans la foulée, pour savoir ce qu’il en est de la seconde masse (une bonne idée rétrospectivement : l’adrénaline neutralise la douleur ; je n’ai rien senti lorsque l’anesthésiant s’est dissipé). Je suis à deux doigts de paniquer et de pleurer puis en fait non, la radiologue et son aide sont adorables : vous voulez de la musique ? discuter ? que je vous tienne la main ? Je décline : mes mains sont moites, et celle qui repose sur mon pantalon le trempe de sueur. Je pue d’une sueur de stress intense. On s’en tient à deux prélèvements.

Pendant qu’elle va faire je ne sais quoi avec les échantillons, je prends en photo ce tableau — un gros mélanome rouge, me confirmera S. Magenta ? Inquiétante étrangeté — mais beauté — de cette aurore dans les glaciers. Et cette silhouette de femme en crinoline qui se fait passer pour une grotte noire…

Enfin on discute logistique, la date de conseil de discipline pour la tumeur (conseil des médecins de son vrai nom), de l’IRM (à faire à un certain moment du cycle pour que les hormones ne brouillent pas les images) et de la future opération. Et on se quitte sur ce qu’il faut en retenir, que c’est pris tôt, c’est chiant mais cool (cool mais chiant), je résume avec les premiers mots qui me viennent à l’esprit, elle est d’accord chiant mais cool, pour reprendre vos termes. On se souhaite de bonnes vacances.


L’hôpital est tout proche de là où je prends mes cours de stretching postural et je croise en sortant une ancienne formatrice, pour qui j’ai des tendresses de petite-fille. Plus exactement, je la surprends en train de fumer comme une adolescente (elle m’explique fumer rarement, seulement en de rares occasions, quand elle est seule et en a besoin). Si ça se passe bien au conservatoire ? pourquoi je ne viens pas prendre les cours ? J’essaye de retrouver le chemin d’une conversation normale, ne sais pas trop ce que je bredouille. Parmi les nouvelles, elle mentionne la belle réussite d’une élève qui est aussi une collègue. Il est question d’une note, plus haute encore que celle de ma camarade de promo à la belle prestation ; je repense à la mienne, de note, et j’ai un pincement de dépit face à moi-même. Je ne me dis pas qu’une note ne me définit pas plus qu’une tumeur, ni : qu’est-ce qu’on s’en fout d’une note d’un diplôme qu’on a obtenu quand on a un cancer qui vous tombe sur le coin du sein. Je pourrais me le dire, mais ce n’est pas du tout ce que je me dis, ça arrive encore à m’affecter dans un moment pareil, je suis seulement capable d’en voir l’absurdité.

Dix minutes plus tard, j’ai un cancer mais j’ai un gros pain au chocolat aux amandes, un truc délicieux, bien lourd dans la main, avec de la poudre d’amande qui ne connote pas la frangipane, sans aucune note amère ou alcoolisée. Gros kiff.

Maintenant l’annoncer au boyfriend, est-ce que ça va le trigger ? Il a survécu au sien, de cancer, mais a perdu ses parents et une amie proche… mais sait gérer la merde quand elle arrive. Il sait qu’il y a cancer et cancer. Un mélanome ou un cancer du poumon métastasé n’est pas la même chose qu’un cancer du sein diagnostiqué tôt. Il y a cancer et cancer. Je repense à ma mère et à ma grand-mère, à ma mère que j’ai vue se rabougrir de douleur après les chimios, à en rajeunir ensuite pendant plusieurs années, le temps que les ans pris dans la tronche passent vraiment ; et à ma grand-mère pour qui l’affaire a été une formalité, opération ambulatoire, radiothérapie sans chimio.

J’y vais à reculons pour l’annoncer à Mum. Accueillir sa propre angoisse en plus de la mienne me semble difficile et effectivement, ohlalala, sa voix est sur le point de pleurer, elle pousse des soupirs vent force 10 et boucle, tu dois, il faut (me faire opérer à Curie plutôt, comme elle) et que vaut cet hôpital, est-il conventionné et est-ce que ci ou ça. Je dois la rassurer, et forcée de prendre une distance qu’elle n’a pas, peut-être que je me rassure aussi, à insister sur une distance que j’ai besoin qu’elle prenne.

Pour l’opération, elle sera là, présence indiscutable, mais je discute, objecte un peu abruptement que je ne sais pas (et ça veut dire que je sais, je ne veux pas) — enfin si tu veux, elle se reprend. Je n’ai pas envie de son stress en plus du mien. Comment, elle gère mal le stress ? Elle ne serait pas loin de mal le prendre. Je sais que je peux compter sur elle sans faille, elle saura évidemment tout gérer, sauf son impuissance, et je n’ai pas la force mentale d’imaginer devoir lui fournir matière à agir, sous peine de la voir tourbillonner. Peu à peu elle s’apaise, comme en réalité elle s’apaiserait sur mon canapé, et le ton devient moins dramatique, on ironise puis plus, jusqu’à se donner des nouvelles anodines, quels films elle a vu au ciné.


La visio du soir permet un débrief plus précis. On parle d’autres choses aussi et j’aime qu’on parle d’autre chose, même si ça me semble encore pour le moment une trahison, ne m’abandonnez pas à ce que ne process pas.

S’ils me saoulent trop, je pourrai toujours sortir le joker cancer. Je ne sais pas si je le pense défouloir ou si j’humour noir sans filtre, mais le boyfriend se récrimine, c’est abusé, lui n’a jamais joué cette carte, enfin je fais bien comme je veux, mais je sens que j’ai abusé et je recalibre le coup bas en discours intérieur — m’en fous, j’ai cancer. Comme d’autres ont piscine. Comme je chantonnais mentalement les Black Eyed Peas certains jours en descendant les escaliers mon boulot parisien, shut up, just shut up, shut up (hygiène de fin de journée). Mantra pour contrer le burn-out ou excuse complaisante, la médecin a dit de m’écouter et de penser à moi, mais comment maintenant vais-je faire pour savoir si je ne me trouve pas des excuses ? Le choc psychologique de l’annonce, ça, c’est réel, mais je ne suis pas malade, je n’ai aucun symptôme, aucune douleur (tant mieux parce qu’avec un cancer, quand on en a, c’est généralement qu’il est trop tard). Si ça se trouve, ça va être chiant mais in fine moins handicapant, moins sujet à remise en question et surtout moins douloureux que la hernie discale ?

…

Samedi 11 avril

Insomnie et nausée cette nuit, à quatre heures du matin. Nausée, souffle court, trop chaud et paillettes dans le regard ce matin. Il m’a fallu un moment pour comprendre que je n’étais pas faible de la nuit écourtée, mais en train de faire une crise de panique. Une crise de panique physique, qui ne transparaît pas dans le rythme des pensées. J’ai pris un Stresam quand j’ai compris, tout étonnée, spectatrice de cet étrange phénomène (une crise de panique sans gyrophare mental)(c’est presque reposant).

Le matin, c’était crise de panique, et l’après-midid, tout était redevenu normal, je me demandais pourquoi j’avais paniqué le matin, ça semblait absurde et la tumeur une réalité parallèle totalement irréelle. Le cancer et la vie normale ne fusionnent pas sur la même timeline. C’est comme quand j’ai appris pour mon ex ; je n’arrivais pas à concilier les révélations avec notre histoire, le cerveau refusait de merger les deux alors qu’il n’y avait pas de contradiction logique entre.

Se retenir de dire.

Je m’occupe des cours, des enfants, des jupes trop petites car le tour de la jupe, identique au tour de taille, ne peut pas être resserré pour y poser un bouton. Je m’occupe tant bien que mal d’une élève plus avancée en larmes : elle ne se voit pas progresser malgré ses efforts, à ses yeux toutes les autres sont gracieuses, et elle non, elle ne ressemble à rien en classique, et toutes mes tentatives de la rassurer se heurtent à une image d’elle déplorable. Peu importent les quatre ans qui la séparent des élèves auxquelles elle se compare (entre 13 et 17 ans, il y a un monde), les paroles rassurantes de ses camarades, de son professeur, aujourd’hui, elle ne s’aime pas, et aucun exercice d’assouplissement n’y changera rien, c’est une thérapeute qu’il faudrait. Le cours suivant commence bien tard mais, comme le remarque le pianiste avec qui je discute juste ensuite, retardant encore le début du cours suivant, je n’allais pas la laisser comme ça. Au vu des échanges que nous avons, il doit faire un bon pédagogue, et ce sera chouette sûrement pour sa fille de l’avoir comme papa.

Et enfin, les vacances.
Dans les escaliers en colimaçon qui assurent à eux seul l’essoufflement l’échauffement, au ça va ? matinal, une collègue me répondait : « Tu vois le bout de la vie ? Encore un peu après. »
Là ça pourrait presque continuer, mais uniquement parce que ça ne continue pas.

Nausée le soir.

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Dimanche 12 avril

Six heures de sommeil et pas de coup de mou avant dix-huit heures passées, je suis sur haut voltage. Beaucoup d’Instagram : pas forcément très bon pour l’anxiété mais c’est mon échappatoire la plus immédiate, tant pis pour le court terme. Puis ça a du bon parfois. Tombée sur une vidéo de Vladimir Malakhov, l’un de ses challenges du lundi, je tente de comprendre la combinaison diabolique qu’il a concoctée (toujours sur la même musique, toujours dans son couloir), en marquant avec les mains d’abord, puis je me fais avoir, il faut que je déchiffre l’enchaînement et je ne peux la comprendre complètement qu’avec mes jambes, alors je reprends en boucle, arrimée à ma cheminée, bientôt essoufflée et trempée de sueur, pugnacité retrouvée. C’est joyeux, très, puis moins en voyant mon image filmée, puis à nouveau en montant un bêtisier.

Il faut bien que je prévienne Dad. Le téléphone lui brûle encore plus les mains que d’habitude : 4 minutes d’appel.

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Lundi 13 avril

Six heures du matin, j’ai du mal à me rendormir. L’anxiété semble liée à la nuit, alors j’ouvre un pan du rideau. Voir la végétation baigner dans une aube bleue, le monde émerger de l’obscurité, c’est bon, la nuit est derrière moi, je peux me rendormir — moi que la moindre lumière réveille…


Je retrouve au cours de stretching postural deux de mes élèves de la barre au sol. Je suis partagée entre le plaisir de les voir ici, sur mes conseils, bénéficier de corrections fondamentales, et le sentiment d’échec de ne pas avoir su les leur donner.

En sortant, je reçois un SMS de Mum me demandant si c’est bien mon nom, prénom et adresse sur les résultats d’analyse, parce que mon nom est relativement courant, il pourrait y avoir homonymie. La puissance et l’inventivité du déni, wow. J’ai à peine le temps de me le formuler la chose avec ironie qu’elle me déclenche une crise de larmes, je ne vais pas y arriver, je ne peux pas gérer son déni, les larmes, la blancheur de la lumière, l’effort fourni sans avoir encore déjeuné, par mesure de précaution, je m’assois, je suis assise en tailleur au milieu du large trottoir, clouée au sol et simplement assise comme, étudiants, on s’asseyait n’importe où dans les couloirs, je sors ma gourde et un Stresam le temps de me remettre, de me relever. Devant la boulangerie, je croise mes deux élèves, ravis du cours.