Jeudi 20 août
Cours de stretching postural. Ce sont les bras qui pompent et fatiguent trop vite. J’unlock un nouvel étage dorsal dans l’archer (tout en haut du cambré). La rotation ne rotatione pas.
Prise de sang, courses, poubelles à descendre, verre à recycler, médicaments à aller chercher, j’enchaîne les tâches avant la prochaine chimio.
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Vendredi 21 août

Beaucoup d’ouvrages philosophiques, russes et engagés sur la table de la salle d’attente des chimios : un professeur est manifestement passé par là. Je ne suis pas certaine que ce soit le lieu idéal pour se concentrer, mais c’est tellement improbable que je lis le début de L’Histoire de la folie de Foucault (et fais une photo de Surveiller et punir pour la partager avec la promo traumatisée par cette lecture). Je repose sagement le pavé avant d’entrer en salle de cure.
Nous sommes onze dans la salle, fauteuils au complet, et la dame que j’aime bien me fait face. L’infirmière voit mon poids dans mon dossier et me parle du site Vite fait bienfaits, validé par la communauté scientifique — je valide quant à moi le jeu de mots. Neuf de tension.
Je tiens une heure après le dîner, me relève à 1h30 pour regagner mon lit.
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Samedi 22 août
Nuit de presque 13h. Quasi pas de nausées, des repas qui ressemblent à des repas. Foundation.
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Dimanche 23 août
On finit de visionner la première saison de Foundation.
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Lundi 24 août
Les pancakes, cette fois-ci avec du lait de vache, ne passent plus trop. C’est ballot vu le temps et l’énergie passés en cuisine, mais comme dit le boyfriend, l’important est de faire. D’être en mouvement. Je le suis, à ranger la cuisine, faire le tour du parc Barbieux (avec plusieurs haltes sur banc) et d’une façon, je le suis aussi assise à répondre aux mails administratifs et, plus tard dans la journée, à régler mes cotisations URSSAF pour lesquelles j’ignorais être en retard. Épuisée en fin de journée et barbouillée, aussi.
Une culpabilité d’enfant pris en faute me saute dessus quand je comprends que le non-renouvellement de mon arrêt de travail n’arrange pas mon employeur, qui va devoir en déclarer deux distincts, et que je dois répondre à comment j’envisage la rentrée. Je ne l’envisage pas. Pas entre deux chimios hebdomadaires. Pourquoi cette culpabilité ? l’anxiété afférente ? Ça pue le phénix, ce burn-out.
Heureusement, il y a de la lecture au soleil. La bande-dessinée (Le Phare) ne me donne pas envie de m’attarder sur le trait ou la narration, mais le soleil caresse juste ce qu’il faut pour que la chaleur soit douce. Sur le banc du parc Barbieux près d’un immense arbre que je connais bien pour avoir tenté de le dessiner, juste à l’entrée de son tunnel-tonnelle de feuillage, je lis Le mur invisible. J’aime comme l’ouvrage relié tout en longueur tient bien en main, et le violet foncé des pages de garde, qui tranche avec le vert de la couverture.
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Mardi 25 août
Je m’occupe de choisir une plateforme pour la réception des factures électroniques, écris sur le blog, lis une bonne bande-dessinée (Éclore, de Maud Mermillod), la journée est équilibrée.
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Mercredi 26 août
Vous faites un peu des choses pour vous ? Question de mon généraliste alors qu’il m’examine avant de me refaire un arrêt. Je suis partie trois jours à la mer, j’ai pris trois cours de danse et à peu près autant de stretching postural, je lis et j’écris. Oui ?
L’aller-retour chez le médecin puis trois quarts du tour du parc Barbieux suffisent à m’épuiser.

Le bébé poule d’eau tout duveteux a déjà des pattes d’adulte ; on dirait qu’il se déplace en raquettes. Quand il se retrouve face à l’adulte toute lisse, il agite deux moignons d’ailes au-dessus de sa tête, comme un costume trop petit de chauve-souris, c’est ridiculement mignon.
Le bo bun était par trop ambitieux à moins d’une semaine de la chimio. Surtout quand on considère que c’est plutôt un pad thaï auquel on a rajouté des crudités.
Du Coca coupé à l’eau, c’est la deuxième saison de Foundation, qui plonge dans la farce et le sentimentalisme. Ou comment délayer et ruiner une bonne histoire.
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Jeudi 27 août
La mystérieuse consultation téléphonique fixée par l’hôpital était un simple check up avec l’infirmière. Elle dit m’avoir déjà rencontrée, mais son nom ne me dit rien ; elles sont tellement nombreuses à se relayer. Je la reconnais lorsqu’elle désigne les patientes par « des dames ».
Oui, des nausées, un peu. Non, je n’ai pas de goût métallique dans la bouche.
Plus tard, je me demande si ce n’est pas l’expression inexacte qui désigne la faim remplacée par une espèce de nausée, l’estomac blindé qui fait remonter sa fermeture (métallique) tout au long du système digestif, comme si toute nourriture, sitôt ingérée, devenait mauvaise. Il n’y a qu’en mangeant que la sensation disparaît (est-ce que le passage de la nourriture contre la remontée métallique, et force le système à fonctionner dans le bon sens, de haut en bas ?), mais elle s’accroît juste après.
J’ai rendez-vous à la mairie. L’aller-retour m’épuise, à moins que ce ne soient les étages hauts sous plafond et leurs escaliers (l’ascenseur est en panne). Le monsieur qui me reçoit est tout tatoué, la cinquantaine flamboyante. Ancien éducateur sportif qui s’est ruiné les genoux et le reste en BMX, il a plein de conseils (sollicités) à me donner sur les arrêts maladie et la prévoyance santé. Des jours de carence m’ont été indûment comptés, je dois envoyer une attestation d’ALD pour rectifier le tir, les arrêts la mentionnant ne suffisent pas — et d’ailleurs, le dernier n’a pas été fait avec le bon formulaire.
Épuisée, patraque, Doliprane, dodo.
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Vendredi 28 août
fièvre dans la nuit, tombée
à quatre heure du matin, une étude sur les liens entre en dehors forcé et blessure — CTO compensed turnout
réveil au matin dans la douceur des hallebardes
qui tombent dehors, nous enveloppent au sec
au doux
les choses qui pourraient être à faire
clouées au sol par la pluie
hors d’état de nuire
ensuite, quoi déjà ?
notre goûter reporté avec L. chez Paul
un pain au raisin qu’elle mange en le déroulant
un pain au chocolat aux amandes, un peu humide mais toujours bon
il est question d’éducation, de cadre à poser
de TDA, de code, de permis moto — d’enfants qui prennent leur autonomie
les siens
et de danse aussi, forcément,
il faut que tu arrêtes de demander leur avis aux gens
elle l’affirme, je dois m’affirmer
dans l’enthousiasme, je pousse en centre-ville :
gros fail falafel
le boyfriend a bien son kebab
mais le wrap falafal déroule la même viande effilochée
le tout est plus gras qu’attendu
gras graillon d’une huile qui a tardé à être changée
ce n’est pas fameux
surtout quand on s’en faisait une joie
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Samedi 29 août
un rêve à me rappeler, oublié
la newsletter est allégée, peaufinée, envoyée
tests micro, je persévère devant des tutoriels Audacity
le son s’éclaircit, mes bruits de bouche aussi
n’arriver à rien, pleurer un peu, pas de ça
ou si ?
sous la douche à nouveau en pensant que je pourrais être dans la baignoire dans sa maison en Sologne,
je n’y suis, nous n’y sommes pas
le regret d’autre chose
caviarder — il faut que ce soit un Harlequin
qui tombe en ruine
pour que je me l’autorise
désosser des pages
de sections qui sont
déjà sous la couverture comme des feuilles dans un dossier
créativité réveillée
émotivité aussi
trop d’écran dans la journée
trop de rafraîchissements
compulsifs, désœuvrés
alors qu’un second épisode de Foundation serait de trop
mais que d’autres vidéos tournent pendant autant de temps
je reprends mon livre d’anatomie
dans le bruit
le boyfriend retrouve des noms de jeux vidéos à des simples sons d’animation
et je trouve les muscles beaucoup moins complexes
de les avoir oubliés au profit de leurs groupes approximatifs
et l’angle ? ah oui, j’avais inscrit « vision levrette » au crayon à papier
j’avais bien fait, la visualisation tombe de suite en place
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Dimanche 30 août
Au réveil, j’articule les points à présenter au psy le lendemain.
- Facile. Le cancer lui-même. L’étrangeté de cette maladie où les symptômes apparaissent au fur et à mesure du traitement. L’usure d’aller au-devant des maux.
- Le boyfriend. Le choc septique et émotionnel. Dans ma tête, je ne peux faire l’économie du récit de plus en plus rodé, à la précision néanmoins traumatique. J’ai cru le perdre et j’ai perdu le refuge qu’inébranlable je ne savais pas qu’il constituait. Comme le relai de ma mère, désormais un peu trop frêle pour me faire rempart contre la peur de toute fin — et pourtant, là, à mes côtés, rôle réendossé. Je suis chanceuse, bien entourée. Plus inconditionnellement protégée. Maintenant, le boyfriend est comme tout le monde, il peut mourir. Peut-être même avant moi.
- Mon état psychologique antérieur, l’épuisement psychique qui a mené au cancer. Le cancer comme un fusible au burn-out, comme la hernie discale l’a été pour l’anxiété. La peur du crescendo de ces fusibles. La peur de retrouver le burn-out aussi, seulement mis en pause. J’ai rarement éprouvé aussi peu d’anxiété que depuis le cancer (une fois assuré qu’il n’y avait pas de métastase). Soulagement d’être hors jeu, d’avoir une bonne raison, une bonne excuse pour l’être — révélateur de l’épuisement psychique ; ce n’est pas ce qu’on est censé éprouver. Tant mieux dans l’immédiat, mais ça ne va pas durer. Ça commence à faire beaucoup.
Une heure et demie au parc Barbieux au téléphone avec Melendili. Des nouvelles de la rentrée que je ne fais pas, d’amies du lycée, de trajectoires de vies bien déviées. Des astuces de podcast audio. La végétation dans les éclaircies est douce sans lunettes de vue. Les hordes de roseaux encore plumes frémissent ensemble et en décalé comme un groupe massé de danseurs contemporains. En marchant lentement, j’ai l’énergie d’aller acheter du pain frais. Dès que je veux accélérer, que je reprends sans y penser une allure normale, je suis essoufflée. Ce matin, j’étais essoufflée en faisant la vaisselle, je lui raconte.
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Lundi 31 août
Aujourd’hui, je rencontre la psy pas -chologue de l’hôpital. Elle est douce comme du dehors la lumière pluvieuse, et des têtes d’animaux kawaï dépassent de la poche de sa blouse — je reconnais ces stylos, j’en ai acheté deux en Italie. Les fauteuils nous avalent, j’en suis surprise ; ils sont si fins.
Plusieurs fois, elle a l’air embêtée, cherche comment faire au mieux, tire plein de ficelles, met en place des choses en quatrième vitesse mais toujours en parlant doucement — pas lentement, certainement pas vite, ses paroles entourées de marges cotonneuses, comme un poème imprimé. On a la place d’y respirer. Rien que de la garder parler m’apaise.
(Rien que d’y repenser en écrivant m’apaise et me redonne de l’énergie, comme si son visage, sa personne, étaient un lieu visité lors d’une séance de sophrologie. Elle m’en conseille d’ailleurs, malgré mes expériences mitigées, très enthousiaste puis déçue. C’est comme le cinéma, ce n’est pas parce qu’on n’a pas aimé un film qu’on n’aime pas le cinéma.)
Donc vous avez peur d’avoir peur. La reformulation me fait buguer. C’est pourtant l’équivalent développé, comme une identité remarquable, de la peur que l’angoisse revienne. C’est absurde, l’absurdité allège.
Elle fait de la psychothérapie, là, le sait, me le dit, et pose la nécessité d’un suivi autre que -chiatre (mais la nécessité), d’autant qu’on ne se reverra pas avant longtemps.
Main sur soi, descendre dans son corps. Hormis l’estomac blindé, il n’y a pas de signal. Guidée, j’y mets mon attention sinon mes mains, et c’est vrai, la sensation, d’être remarquée, s’allège. Elle est comme nous tous. Et les pensées ? Étonnamment, ça ne s’agite pas. C’est blanc. Elle dit : sidération. Elle dit : je ne suis pas dans mon corps. Ou : je suis coupée de mon corps.
Seulement après, je me rends compte que j’ai ces temps-ci foncé dans les activités intellectuelles, laissé mon corps dans l’impensé du point d’interrogation qui tape au clavier. Diminué, je l’ai délaissé. Pas d’amalgame.
Je ne suis pas dans mon corps, j’y retourne au cours de stretching postural. Cette fois, j’ai de l’énergie jusqu’au bout (j’ai avalé quelques fourchettées de quinoa aux fruits secs avant) et ça m’en donne ensuite pour l’après-midi dans Lille. Je refais le plein de mélatonine à la parapharmacie, échoue à trouver un filtre anti-pop, essaye des lunettes qui iraient davantage avec mon crâne nu (manque de bol, les papillons sont passées de mode) et mange une glace pour la forme davantage que par réelle envie — ou plutôt j’ai envie de l’idée de glace, de déambuler en goûtant la joie, les rues autour de moi. Éclaircie, soleil qui réchauffe et drache en alternance, il n’y a pas à choisir, comme la météo mentale, quoique plutôt ensoleillée.

Plaisir, sur le chemin du retour, à reprendre des photographies, plein, pour rien, pour regarder autour de soi, et les éditer vite fait sur mon téléphone.


