Remember

Précoces récoltes, d’Olivier Bioret,
le 22 septembre à Micadanses

Dire que nos préférences artistiques coïncident peu serait une litote. Mais malgré cela, j’aimerais bien te proposer de venir voir un petit morceau de mon travail chorégraphique […].

C’était parfaitement formulé et cela ne m’en a fait que plus plaisir, cette idée de se suivre de loin en loin, de continuer à essayer de partager des choses même si l’on n’a pas la même sensibilité esthétique. Pour situer, Olivier Bioret est la personne qui m’avait conseillé d’aller voir Alban Richard, qui doit toujours se trouver dans le top 5 des spectacles où je me suis le plus ennuyée.

Heureusement, l’ennui, qui était ma crainte numéro 1, a vite été écarté : le dispositif de Précoces récoltes incite à un constant va-et-vient entre le danseur et la vidéo, et sollicite autant l’attention qu’à l’opéra la navigation entre les surtitres et la scène. Le principe est simple, mais efficace : une même phrase chorégraphique a été transmise de danseur en danseur, chacun altérant malgré lui la phrase première ; un film compile les diverses versions de ce téléphone arabe chorégraphique, que le danseur imite ou confronte à la version originale, qui bientôt n’existe plus, n’a jamais existé.  On peut s’amuser à jouer au jeu des sept différences, ou se laisser aller à divaguer sur ce qui fait le style, l’interprétation : déroulé dans une approche contemporaine, on a là le concept même de variation, qui innerve le répertoire classique. Mais, autant j’apprécie intellectuellement la valeur de l’exercice, autant je peine à entrer en résonance avec des gestes qui restent pour moi très secs, plus arbitraires encore qu’un rond de jambe ou un pas de bourrée – et ce d’autant plus qu’Olivier semble toujours tirer vers une forme de neutralité ce qui, à l’écran, prend parfois une qualité de mouvement différente, une accélération, une élasticité qui commencerait à davantage me parler.

Je perçois la nostalgie qui peut émaner de l’origine perdue du mouvement, et du travail sisyphéen du danseur pour reprendre, faire vivre et se perdre le geste dans la répétition (le montage vidéo est rapide, le danseur rate une reprise et le manqué réussit encore mieux à faire sentir cela). Je la sens poindre, cette nostalgie, dans l’accompagnement musical de Benjamin Gibert, un ressassement folk réussi à base de Remember… the bridges we built… mais dois me rendre à l’évidence : je ne la ressens pas. À la sortie, à l’entracte, une spectatrice félicite le danseur-chorégraphe en lui disant que cela lui a mis les larmes aux yeux, et elle est sincère, dans l’enthousiasme d’une émotion que je ne ressens pas et ne me risque pas à feindre. Il faut imaginer Sisyphe heureux, les joues assorties à son polo rose.

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