Le ciel se refroidit à l’arrivée de l’hiver
Dimanche 7 décembre
1h30 de visio pour préparer le spectacle de l’école où je donne cours en auto-entrepreneur. 1h30 de travail non rémunéré, tout comme la recherche de costumes ou les musiques que l’on doit fournir en haute qualité et donc acheter nous-mêmes. J’imagine que le spectacle sera de même, extension bénévole qui va de soi. Cela irait de soi dans un contexte salarié, mais nous ne sommes pas salariées. L’envie me prend de facturer ce temps de travail, mais je crains de déclencher les hostilités, bénéficiant aussi de la gratuité du studio pour les cours particuliers que je donne occasionnellement. Où placer l’équilibre dans ce genre d’échange de bon procédé ? à quel moment y a-t-il de l’abus quand tout est informel ? Ne pas m’énerver, ne pas me retirer encore un temps de mon jour de congé.
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Mardi 9 décembre

Je m’arrange pour que S. puisse être récupérée en voiture et venir au cours. Je ne connais pas encore à ce moment la raison de son hospitalisation récente. J’apprends plus tard que c’est une TS. Quand je demande ce que signifie l’acronyme, seul le T est déployé et cela est déjà trop : tentative de S.
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Mercredi 10 décembre
Quelle idée ont les parents d’amener leur fille malade et contagieuse à la danse ? Les autres sont crevés ou surexcités. À une certaine heure de l’après-midi, j’abandonne l’idée de faire un cours technique. Un jeu du miroir avec des ports de bras, voilà qui est (brièvement) reposant. Les enfants se reconcentrent d’eux-même et je découvre une qualité de mouvement insoupçonnée chez une petite fille à l’investissement jusque-là très superficiel. Le jeu du miroir est peut-être encore de leur âge, finalement.

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Jeudi 11 décembre
Cours de stretching postural : aujourd’hui, on apprend à mettre sa cheville en avant. La sensation est similaire à la résistance créée par des chaussures de ski (entre ça et le tire-fesse pour l’engagement des ischio-jambiers en relation avec les rotateurs, nos comparaisons sont socialement très marquées — Bourdieu, ballet, bourgeoisie).
Une autre prof présente me donne une super astuce pour travailler la rotation du bas de jambe : placer un petit ballon (de Pilates) entre les mollets.
J’étais toute contente de ma commande musicale — une sicilienne pour des relevés lents sur pointes — puis sont arrivés les fondus. Après plusieurs essais avec la pianiste tentant de pallier mes difficultés, j’ai dû me résoudre à passer l’exercice, incapable de le compter (ça marchait sur la musique enregistrée).
Une maman que j’ai vue de plus en plus fatiguée au fil des semaines est en arrêt maladie. Ses cernes sur le banc, sa fille à la barre. Le cours est plus facile quand les jumelles ne sont pas là ; j’aimerais ne pas m’en faire la remarque.
En barre au sol, la fatigue me fait dire n’importe quoi. J’ai noté nawak, le hamster, atelier barre au sol par deux et sûrement cela a fait sens à un moment. Maintenant ? Leur ai-je raconté l’anecdote de mon premier et unique cours de pole dance ? J’avais réussi à me renverser avec beaucoup plus de facilité que la plupart des autres élèves (deux trois tentatives pour comprendre qu’avec un grand battement, c’est plié), mais, alors que les autres n’avaient aucun problème à se laisser glisser le long de la barre, mon cerveau tête en bas avait paniqué : voyant le sol se rapprocher, je m’étais éjectée de la barre en roulé-boulé et la prof s’était exclamée « Oh ! On dirait un hamster ! »
Edit : ce n’était pas ce hamster-là, je me souviens à présent ! C’était le hamster du fil Reddit sur les images données par les professeurs de danse. Sur la demi-pointe à garder très haute pour ne pas écraser le hamster juste en-dessous. Image dont je me suis souvenue de travers : redescendre en contrôle pour presser doucement le hamster. La SPA en PLS.
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Les ours se terrent dans leurs tanières pour hiberner
(et moi pour cuver ma crève)
Vendredi 12 décembre
Réveillée à 3h du mat’ par mal de gorge carabiné, j’enchaîne quelques heures de sommeil plus tard sur le dernier jour de formation, plutôt intéressant de part son focus RH. Tout le monde rit lorsque la formatrice indique que les 20h hebdomadaires de nos contrats (19h en danse) incluent les temps de réunion, voire de préparation de cours ; c’est du face-élèves pour tous. Il est également question du droit de réserve ; je parle (ventile) trop.
Le soir, j’essaye de trouver des pistes pour avancer la choré malgré l’épuisement — à défaut de la finir.
Le boyfriend se découvre une nouvelle pizza préférée avec crème de fromage italien, pecorino et coulis de jaune d’œuf ; bordel, c’est tellement appétissant que j’en mange en virant les morceaux de guanciale.
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Samedi 13 décembre
Gourde à la main, une enfant dit à une autre qu’elle est quand même un peu H-A-N-D-I-C- Je l’interromps : je rêve ou tu épelles handicapé ? S’ensuit un laïus improvisé pour expliquer qu’utiliser le handicap comme insulte n’est vraiment pas une bonne idée, mais je ne suis pas certaine que la petite fille comprenne : elle croit que je la réprimande d’avoir traité-de sa camarade et s’en défend c’était-pour-rire, alors que je voudrais justement lui faire comprendre que le handicap n’a rien de risible, qu’aucune honte dont on pourrait rire n’y est attaché, et qu’elle ne sait pas, jamais, si les personnes autour d’elle sont ou non porteuses d’un handicap — souvent invisible. Je suis plus confuse à l’oral — et péremptoire : je ne veux plus entendre ça en cours. (J’essaye d’être ferme sans méchanceté.)
Fièvre qui remonte, salle inadaptée, j’éprouve de grandes difficultés à faire avancer la choré. Je suis explosée de fatigue et ça se voit, dixit le pianiste. Est-ce l’honnêteté brusque qui me surprend, ou la validation compatissante ? Ah bah merci, je réponds en rigolant (et quelque part, merci vraiment, soulagement).
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Dimanche 14 décembre
Dad entre à l’hôpital aujourd’hui. Demain est le point temporel où convergent et se dénouent (on l’espère) les anxiétés : tandis que j’aurai mon premier rendez-vous avec une nouvelle psy, le boyfriend sera dans le train avec le chat pour s’installer dans sa maison… et Dad sur la table d’opération, à cœur ouvert.
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Lundi 15 décembre
Le cabinet de la psy est tristoune-cheapouille. Est-ce pour compenser les expressions invisibles de mon visage masqué ? La thérapeute marque l’empathie de manière si appuyée qu’elle parait jouée — factice. Ces expressions exagérées me laissent mi-figue mi-raisin, mais le fait est que cette première séance remplit son rôle de bilan, alors que je craignais que le résumé des épisodes précédent déborde bien au-delà. Elle ne voit pas trop l’intérêt de se pencher sur la question d’une éventuelle neuroatypie si ce n’est pas un problème quotidien, et pense plutôt aller du côté de la confiance en soi. Pff, tout le fun est parti. Je me rue sur une pâtisserie au chocolat en sortant.

J’annule le cours pour cuver ma fièvre et tenter de tenir la dernière semaine de trop (le mois de trop).
On me dit que le chirurgien a dit que l’opération s’était bien passée.
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Mardi 16 décembre
Fin d’année : la fin du cours est requalifiée en apéro avec mes adultes avancés. On trinque au jus de litchi-goyage (délicieux).
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Les saumons remontent les rivières en bancs
Mercredi 17 décembre

Dernier mercredi avant les vacances : j’ai décrété les portes ouvertes pour acheter la tranquillité des élèves, canalisés par la présence d’un public. Les parents ne voient pas la stratégie de survie, ils sont contents, me remercient, alors que, vraiment, c’est moi qui les remercie pour le calme qu’ils m’offrent. Et parfois, en plus du calme, de jolies attentions, des Ferrero rocher, des escargots en chocolat, deux roses des sables maison dans un petit sachet accompagné d’une carte : une boule de Noël rayées à coup de masking tape et de paillettes, là encore maison. Je suis toujours ravie et surprise, n’ayant pas cette culture du cadeau de remerciement.
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Jeudi 18 décembre
Cours de stretching postural : aujourd’hui, on tente de plaquer ses omoplates pour conserver la force du dos dans les ports de bras. C’est une zone très floue pour moi ; sans le miroir, je n’ai aucune idée de comment elles sont placées. Ça marche mieux d’un côté que de l’autre.
Le cours de l’après-midi se délite dans la bonne humeur. On ne sait parfois plus trop qui accompagne qui dans les chansons de Noël, des élèves ou de la pianiste (qui chante merveilleusement bien, je le découvre à cette occasion). Je case des courses de Noël entre les cours et je tiens, je tiens bon, m’économise en barre au sol (et corrige mieux ?). Premiers piqués tours pour mes débutantes adultes.
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Vendredi 19 décembre
Après quatre semaines, un vendredi off, enfin. Off ou ouf. Je me repose moins que je n’investis ce temps trop longtemps dérobé : la préparation du déjeuner se mue en batch cooking (quitte à faire chauffer le four), avant de passer à la médiathèque récupérer Douceur de la musculation. J’en serai la première lectrice. Tout est bon pour ne pas m’avouer que je procrastine la choré.

Coucher de soleil de maboule (maboule remplace de ouf ces temps-ci). Je ne regrette pas la station de tram supplémentaire.


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Samedi 20 décembre
Seule la moitié des enfants est présente et, comme le fait élégamment remarquer un élève souvent saoulé par l’immaturité des autres (nous ne nommerons personne), les éléments perturbateurs sont absents ; ça change tout.
Au premier cours de l’après-midi, je reçois des chocolats et une ballerine affreuse mais adorable, figurine en plastique translucide en tutu-plume à accrocher dans le sapin. Regardez, elle a bien les pieds en dehors, je m’extasie comme je peux. C’est adorable, juste pas l’objet.
Une demie-heure avant la fin, le cours se délite dans un essayage impromptu de costumes, tant pis, je lâche. Je ne lâche pas la chorégraphie au cours qui suit, en revanche, nous n’avons pas ce luxe. Il y a encore des couacs, mais ça avance, j’orchestre l’ensemble à partir de leurs trouvailles. De beaux cygnes blancs, un énième bonnes vacances et ça y est, ce sont vraiment les vacances : soulagement, gaité même — jusqu’au moment, en fin de soirée, de prendre les billets de train. Toutes ces heures de fatigue à venir quand j’ai si besoin de la résorber, cette fatigue…
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Dimanche 21 décembre
Mon cerveau encore en manque de sommeil reste en mode warrior / give me la to-do list, sans l’énergie d’abattre les tâches les plus physiques (et par physique, je n’entends rien d’extraordinaire : des cours à préparer, du ménage). Je ne saurais dire si lister par écrit les tâches me permet de les mettre à distance pour un temps ou si cela accentue au contraire l’anxiété de l’instant présent — toutes ces cases à cocher hic et nunc… Toujours est-il que je retrouve l’embout permettant de recharger l’Apple pencil en rangeant. J’approuve la patate douce en tagliatelles (avec de la feta) et cherche des variations simples pour une ado qui voudrait représenter la danse classique à un événement de talents de son école (le terme me fait penser à une émission télévisée). C’est à la fois plus simple et plus difficile à trouver que ce que je pensais, une fois éliminés les prodiges des Youth American Grand prix et consorts ; j’en fais une petite provision. Le mail est envoyé automatiquement aux deux parents : le père me remercie d’avoir pris le temps de formaliser ça par écrit ; la mère me remercie beaucoup, sa fille est ravie. Quoique toutes deux très courtoises, ces réponses ne me font pas le même effet ; le travail émotionnel est décidément genré, les femmes ont appris à y faire.
‘Image dont je me suis souvenue de travers : redescendre en contrôle pour presser doucement le hamster. La SPA en PLS.’
Ça me fait trop rire, dans mon train du retour (et plaisir de te lire à nouveau !)