All that jazz

 

La répétition d’hier ayant été annulée, j’ai pu aller avec Palpatine à la dernière conférence d’histoire de la danse organisée par le Théâtre de la Ville. Sonia Schoonejans nous a conté la naissance puis le devenir du jazz, depuis les plantations du Sud de l’Amérique jusqu’aux scènes européennes, en passant par ses divers avatars, modern jazz au contact de la modern dance, comédies musicales ou encore claquettes, jusqu’au hip-hop. Outre le background historique américain (crise de 29, lent mouvement de déségrégation raciale, les Trente Piteuses… – une historienne de la danse est historienne), je retrouve des éléments connus, comme le cake walk, découvert dans un bouquin pour enfants (et expliqué à ma prof d’anglais de Terminale lors d’une version) ou encore le Minstrel show qui figurait dans les pages civilisation du livre d’anglais, mais la mise en perspective fait apercevoir les tours et détours d’une danse noire sans cesse reprise et codifiée par les Blancs. I hope ne pas raconter trop d’âneries dans la reprise de mes notes.

 

Les ring shouts revêtaient pour les esclaves noirs une fonction religieuse, ce dont se fichaient éperdument leurs maîtres qui les parodièrent vers 1820 en inventant le Minstrel show, où des Blancs, le visage grimé au charbon de bois et une perruque de laine noire sur le crâne, jouaient deux personnages noirs caricaturaux. Après la guerre de Sécession, ils furent repris par des Noirs, mais toujours avec le même déguisement, tant la chose avait été codifiée. Si la possible intériorisation du regard raciste peut laisser mal à l’aise, il n’en va pas de même avec le réjouissant cake-walk, né dans les plantations pour se moquer des grands airs des maîtres lorsque, très guindés, ils dansaient le quadrille ou autres danses de bonne société.

Minstrel show vs cake-walk : Blancs et Noirs se moquent les uns des autres et s’influencent bien plus qu’ils ne le croient, s’il est vrai que le Minstrel show popularise le cake-walk (qui prend son nom en raison du prix attribués aux vainqueurs des championnats qui sont désormais organisés) et que la bonne société s’encanaille en s’inspirant de ce dernier. Évidemment, les mouvements de hanche sont gommés et le dos perd davantage en rigidité qu’il ne gagne vraiment en souplesse. A force d’être obsédés par la décence, les coincés qui croient se lâcher frisent le ridicule. La sensualité animale a disparue au profit d’un véritable bestiaire : j’ai bien gloussé devant la « danse du dindon ». Les étymologies supposées du mot l’indiquent (jazz < fr. jaser ; < argot avec forte connotations sexuelles ; <mot je-ne-sais-plus-quoi qui désigne les prostituées), c’est pourtant bien dans le corps que réside l’âme du jazz, dans la sensualité qui horrifie et fascine les colons, puis enthousiasme la jeunesse lorsque la danse est importée en Europe dans les années folles, les soldats n’apportant pas que du chewing-gum et du coca à la Libération. Sur le modèle de la flapper, la garçonne s’épuise au charleston dans les dancings.

La codification n’entraîne pas le déclin du jazz dont le style réside pour une bonne part dans la spontanéité de l’improvisation, mais déplace ses foyers de création. Alors que le jazz, déménagé de la Nouvelle-Orléans puis de Chicago s’est installé dans les comédies musicales de Broadway et que Bill Robinson alias Bojangles en devient la première vedette noire ou presque, le jazz swing s’invente dans les clubs de Harlem où l’on conjugue humour, virtuosité et improvisation – de même que le ring shout des esclaves était une danse d’espoir, cet art reste un moyen de lutter contre la D/dépression et la misère. Lorsque le swing aura too much swung, et qu’une partie des jazzmen s’éloigneront de ce qu’ils jugent une musique et danse de compromis pour donner naissance à une nouvelle branche, le be-bop, plus difficile à danser, et plus difficilement récupérable par les Blancs. En effet, l’Amérique est toujours ségréguée et la défense d’une culture propre fait partie du mouvement de revendication d’une spécificité. Katherine Dunham créé une technique à elle, une curieuse synthèse d’éléments du ballets classique, de la modern dance avec ses contractions for example, et de danses de Jamaïque et Haïti, tandis que Jack Cole influencera Robbins ou encore Balanchine par son travail de chorégraphe. De la génération suivante se détache particulièrement Alvin Ailey : s’il monte sa première chorégraphie sur un morceau de Duke Ellington (Bamboo, c’est le moment de crier Viiiian !), l’univers de celui qui est venu à la danse après avoir vu les ballets russes de Monte-Carlo ne se limite pas au jazz, et emprunte à Graham, Humpfrey…

La fin de la conférence est en vitesse accélérée, histoire d’avoir le temps de visionner les vidéos d’archive : les yuppies succèdent aux hippies, Harlem s’efface devant le Bronx, et bientôt vient la break dance, la culture hip-hop…

 

Une heure de conférence, une heure d’extraits vidéo : celle-là permet de faire les liens entre ceux-ci qui eux-mêmes donnent un contenu concret à l’histoire entendue. La juxtaposition de cake-walk, tap dance par les Nicholas Brothers, comédie musicale avec West side story, clip d’Elvis Presley et moonwalk de Michael Jackson rejoue le dialogue jazz en black and white, et c’est parfois haut en couleurs ! Les Nicholas Brothers sont ahurissants, on se demande comment ils font pour avoir au niveau des adducteurs une telle force (remonter d’un écart) et une telle souplesse (sauter une marche et retomber en écart sans s’exploser l’entrejambe ni les genoux ). La vitesse n’est pas pour rien dans la virtuosité – on ne peut parfois pas suivre le mouvement des jambes, à se demander si l’enregistrement n’a pas quelque faiblesse technique. Je ne suis pas sûre qu’on trouverait quelque chose d’équivalent aujourd’hui, où les rares spectacle de tap dance dont j’ai pu avoir connaissance se font à un rythme certes rapide mais non tant – même chose pour le ballet, où les tempi se sont fortement ralentis (sauf qu’on y a gagné en technique, parce que question propreté, cela faisait un peu débutant de conservatoire) : il est curieux de constater que dans notre société hyperactive, nos arts ont pris le temps de vivre.

D’autres considérations plus prosaïques me traversent l’esprit, comme la parenté des tap dancers qui se mettent à faire des bonds, bras le long du corps, jambes serrées, avec les hurluberlus qu’on peut croiser en boîte, ou encore : l’absence de bras non-dissimulée par les mains portées dans le dos (comme c’est le cas dans la gigue irlandaise – ça claque, niveau diversité ethnique) fait ressortir leur côté manchot, et je me dis alors que les créateurs de Happy Feet ont du tomber sur ce genre de films.

Le dernier extrait est à l’image de notre vision désorientée : un break dancer est filmé par-dessous une plaque de verre, donnant tantôt l’impression, lorsque les zones d’appui sont étendues et originales, d’être écrasé, tantôt de flotter sans contrainte de pesanteur. Il faut en avoir du souffle. Coupez !

 

Les pieds me démangeai
ent déjà en entendant parler de shuffle – m’a donné envie de reprendre les claquettes, tiens.

2 réflexions sur « All that jazz »

    1. En guise de consolation, un lien bonus où l’on voit les frères Nicholas, vieillis (avoir troqué leurs costumes à l’élégance délicieusement surannée contre des pattes d’eph violet n’est peut-être pas la meilleure chose qu’ils aient faite), et dansant aux côté d’un Michael Jackson mini qui claquette allégrement. Illustration du lien entre générations.

      http://www.youtube.com/watch?v=eppLgX87v7Y

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