Bizarre, vous avez dit homard ?

Hétéro ou homo, mais pas bi. Pointure 42 ou 43, mais pas 42 ½. Dans le monde de Lobster, pas de demi-mesure, pas de nuance, pas de sentiment. L’amour, c’est le couple, érigé comme norme d’une société autoritaire. David, qui vient d’être quitté par sa femme, est ainsi conduit avec un certain nombre d’autres célibataires dans un hôtel de la dernière chance : il a 45 jours pour trouver une partenaire, durée au-delà de laquelle il sera transformé en l’animal de son choix – d’où le titre du film.

Ceux qui ont étiqueté Lobster comme comédie ont dû lire le pitch, mais pas voir le film : si ma voisine pouffe un peu au début, c’est clairement pour évacuer le malaise qui s’installe très rapidement. Même le chameau qui passe dans les bois d’une région tempérée n’a rien de comique ; son apparition incongrue est tout au plus d’une poésie mélancolique, rappel de ce qu’une personne a échoué et a été transformée. On a tout autant de mal à qualifier Lobster de science-fiction : la science n’a rien à voir là-dedans ; le processus de transformation est à peine évoqué, et celle-ci sert plus sûrement de métaphore pour la mise au rebut, sinon à mort, de l’individu par la société. Thriller est une meilleure approximation, pris que l’on est dans le décompte des jours restants à David et ses compagnons, tenaillé par la crainte de découvrir à l’occasion d’un nouveau châtiment une règle qu’il ne fallait pas enfreindre.

<!– début du film ; si vous ne voulez pas de spoiler, allez directement au dernier paragraphe —>

Dans l’hôtel de la « dernière chance », où l’on vous attache à l’arrivée une main dans le dos pour vous faire comprendre que « tout va par deux », se masturber est ainsi passible d’une main dans le grille-pain, dans la salle du petit-déjeuner, où les tables uniques s’alignent comme les tables d’écoliers pour un examen, avec nappe blanche et vue sur mer. Le confort matériel de cet hôtel de cure exacerbe la violence exercée par ses tenanciers, qui se sent de manière latente dans les soirées et meetings obligatoires organisés pour démontrer le bien-fondé du couple (assemblées très 1984-spirit) et explose dans la chasse aux loners, résistants qui se cachent dans les bois. Pour chaque prise, me chasseur se voit octroyé un jour supplémentaire avant la transformation – paradoxe de la chasse à l’homme pour ne pas devenir animal.

Dans ces conditions, je m’attendais à ce que chaque occasion de se retrouver entre pensionnaires tourne au speed-dating, et suis surprise de ce qu’ils restent essentiellement entre personnes du même sexe. Je mets un temps infini à comprendre que tomber amoureux, dans ce monde où l’amour est totalitaire, signifie trouver quelqu’un qui partage une même particularité – rarement une qualité d’ailleurs : un des compagnons de David, désespérant de trouver une femme qui boîte, se met ainsi à se taper la tête contre les tables pour matcher avec la fille qui saigne sans arrêt du nez. Ce n’est pas une comédie romantique (ou alors, par l’absurde), c’est une cruauté d’amour – qui illustre à la perfection la tyrannie de l’âme sœur décrite (et dessinée) par xkcd.

<!– milieu du film —>

Chez les résistants, c’est pire encore, parce que la respiration que l’on pensait y trouver est immédiatement coupée – moins par les chasses à l’homme que par les règles qu’ils s’imposent : l’interdiction d’être célibataire est inversée en interdiction d’avoir des rapports sexuels et même de flirter. Au lieu de prôner le libre-arbitre, cette contre-société reprend les codes de celle qu’elle condamne, jusque dans ses châtiments : les personnes ayant été surprises en train de flirter, par exemple, sont condamnées au « baiser rouge », les lèvres passées au rasoir. On a beau ne voir qu’un coton rouge sur les lèvres d’un homme, on porte immédiatement les mains à sa bouche. Dans Lobster, la cruauté est d’autant plus violente qu’elle n’est jamais vraiment montrée ; on voit pire dans n’importe quelle série policière (l’image la plus gore que l’on doit voir est celle d’un lapin ensanglanté) et, en même temps, ce n’est rien comparé à ce que produit votre imagination stimulée par cette plongée en apnée dans cet univers répressif. Si seulement l’homme n’était qu’un loup pour l’homme, et pas un homme, justement…

<!– spoiler ultime, no way back —>

Lorsque l’inévitable se produit et que l’amour surgit, bien après que le matériau comique a tourné à l’horreur, Lobster embrasse les codes de la tragédie. David n’est transformé en homard, mais en un Œdipe de l’amour : découvrir la vérité du sentiment le conduira à se crever les yeux. Je passe cette scène insoutenable derrière mon chapeau qui, contrairement à Palpatine, ne dit pas quand on peut à nouveau regarder (je me suis tournée vers mon voisin, mais ses doigts écartés devant les yeux m’ont informée que je ne trouverai pas d’aide de ce côté), et suis décontenancée de constater que le film est terminé quand j’émerge du feutre orange. En plein suspens. En pleine horreur. Le couple à qui je tiens à la porte en sortant, qui a lutté pour venir à cette séance, est déçu que cela ne mène nulle part. Cette fin abrupte est pourtant d’une logique implacable : dans une société du couple (ou du célibat) obligatoire, l’amour, interdit, ne peut mener nulle part. Il rend, d’une manière inédite, aveugle (paye ta remotivation de la catachrèse) ; seul l’écran noir peut faire exister l’amour ébauché, hors de cet univers fictionnel impitoyable, de notre côté du miroir.

<!– spoiler-free —>

Trop absurde, Lobster n’est ni comédie, ni thriller, ni science-fiction. Yorgos Lanthimos invente son propre genre en maintenant une grande cohérence dans son what the fuck1 (une cohérence implacable, même) : Lobster est un conte cruel. Un de ces contes qui se retient d’autant mieux qu’on n’en trouve pas la morale. Et qui vous hante. Par ses phrases, ses images, ses situations, sa mélancolie. Son humour aussi, même si le nonsense britannique a manifestement fricoté avec le comique incompréhensible et douloureux de Kafka. « Le malaise est total », résumait @dayMdel. C’est, j’aurais tendance à penser, ce qui me pousse à dire que c’est réussi. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, on ne pourra pas retirer à Lobster ses images fortes, extrêmement marquantes (Dieu soit loué, je n’ai pas fait de cauchemar). Et son casting parfait, pour le couple principal (Colin Farrell et Rachel Weeisz), mais aussi et surtout pour tous les personnages secondaires qui ne le sont jamais vraiment : Jessica Barden (repérée dans Tamara Drew) en fille qui saigne du nez, Ariane Labed en soubrette lassée de la mascarade, Léa Seydoux en redoutable chef de file des résistants (à un moment, les dialogues se sont mis à sonner faux, et j’ai mis un moment à m’apercevoir que c’était parce qu’elle parlait français avec Ariane Labed), Ben Wishaw en homme qui boîte (encore plus attendrissant qu’en poète dans Bright Star) et, en fait, toute la distribution (difficile à identifier par l’absence de prénoms – encore un indice du conte, où les personnages sont avant tout identifiés par leur fonction).


1
Il y a bien création d’un univers : la tenancière de l’hôtel explique par exemple la disparition des espèces rares par les choix des gens, plus enclins à être transformés en animal domestique qu’en bestiole exotique.

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