100 souvenirs de 2025

100 souvenirs de l’année écoulée, sans regarder les photos ni en parler avec les autres : on avait fait ça l’année dernière, c’est vrai, j’avais oublié avant de lire la mouture 2025 de Dame Ambre. Cela m’a donné envie de retenter l’exercice — parfait pour ne pas voir passer un ou deux trajets en métro.

  1. Manquer de me tôler en venant saluer à la fin de mon premier spectacle de fin d’année en tant que professeur de danse
  2. Une nuit d’amour — une coulée d’amour — dans l’obscurité complète
  3. Le boyfriend réjoui comme un gosse dans sa nouvelle maison vide avant l’arrivée des déménageurs
  4. Ma première Cornish pasty
  5. Le plaisir de massacrer Clair de lune de Debussy dans une version simplifiée durant les quatre jours plutôt pluvieux passés dans un AirBnB avec un piano quart de queue
  6. Le collègue ancien formateur qui passe la tête dans le studio, voit mes élèves répéter et leur dit « C’est bien, le filles. » (Je n’ai pas oublié le s, c’est l’accent.)
  7. Le même qui, me raccompagnant au métro en voiture, me dit qu’il est content de moi, de ce que j’ai fait avec les élèves, je ne les ai pas mises en danger
  8. Gérer la nuée d’ado déçues quand les pointes sont annulées (so much for la non mise en danger)
  9. Une leçon improvisée sur le spot de la tête dans les tours sur la pelouse du square et une boîte de macarons d’ici
  10. Le maquereau, le beer battered fish et la salicorne au restaurant turquoise de Newlyn
  11. L’exaltation parmi les bruyères dans la golden hour
  12. Mum qui prend le rond-point à contre-sens après une erreur d’embranchement qui nous aurait fait rater le ferry
  13. Les glaces à rien à la clotted cream
  14. Le champ qui sent le pain grillé lors d’une randonnée décevante sur bitume
  15. Les mûres comme snack gratuit en randonnant sur le bord de mer, dans une végétation qui transforme ce bout de côte en plantation de thé
  16. À table, Mum qui me dit, je ne sais plus avec quels mots, qu’elle m’observe adulte, que je ne suis pas comme elle, que j’ai plus d’empathie ou de bienveillance, mais ce ne sont ses termes, je n’ai pas retenu les mots, juste la lumière que cela a fait naître
  17. Le port de Newlyn par la fenêtre du AirBnB de guingois
  18. Voir P. déployer son cygne et gagner en confiance en cours particulier
  19. Les plaques de cuisson constellées de postillons gras après le passage du boyfriend et tout ce qu’il en est advenu sur table et dans mon estomac
  20. Cinq mois de vie commune dont il ressort : oui aux câlins à domicile, non au bruit incessant qui sort des écrans
  21. Les massages de pied du boyfriend
  22. Les chirashis du samedi soir, avec double ration d’avocat
  23. L’exaltation de Liv Maria, la force de vie de Julia Kerninon — lectures partagées avec Melendili
  24. Le boyfriend qui me caresse la tête comme un enfant malade et me serre contre lui contre les sanglots inarrêtables, le sentiment de faute irréparable qui vient de loin, contre lequel je ne peux rien, sur le point de me perdre (et lui, qui me confie a posteriori que je lui ai fait peur)
  25. Découvrir la nouvelle maison de Dad sans lui et lui rendre visite en maison de repos / son SMS ensuite « énormément plaisir »
  26. Le chat qui vient ronronner sur mes jambes par-dessus la couette alors que le boyfriend est reparti sans lui pour quelques temps
  27. La jalousie jouée envers Martin, le moniteur d’auto-école pour lequel le boyfriend se parfume
  28. Revenir à la gare à trois professeurs et trois roses de front
  29. Devenir autre chose que collègues en écoutant une détresse psychologique, puis des bribes d’histoire personnelle
  30. Le quiproquo avec la psy et une séance qui a failli être la dernière sans que je le sache
  31. La douleur légère au genou pendant des mois, et le soulagement de l’infiltration sans commune mesure avec celle de la hernie discale
  32. Les bruits de travaux et le plafond palmier à dalles lumineuses lors de l’IRM qui me diagnostique finalement un ménisque fissuré
  33. L’envie de jeter la manette par la fenêtre, même avec le jeu au casque — bruit de plastique énervé
  34. Cette carte de remerciement infiniment émouvante
  35. Se demander s’il faut écrire Sherpa ou sherpa en relisant ce manuscrit maintenant publié / apprendre tout un tas de trucs sur l’alpinisme et mon amie
  36. Les asperges au peanut butter chez Britney pour mon anniversaire
  37. Installer la table de jardin offerte par le boyfriend dans ma chambre pour avoir chacun un bureau
  38. Partir en expédition Le bon coin au débotté pour trouver un bureau où le boyfriend puisse installer son ordinateur et sa tablette graphique / Mum qui plaisante en rajoutant un zéro de trop
  39. Le chat qui surveille la main de Mum sur le levier de vitesse
  40. L’adieu à l’appartement de Montrouge
  41. L’exercice de Pilates piqué à un cours avec Mum pour les élèves de barre au sol
  42. Unlocker un nouveau niveau d’en dehors en cours de posture
  43. Survivre à quatre semaines avec un seul jour de congé hebdomadaire
  44. Passer de 16 à 21h de cours hebdomadaires
  45. Les pâtes du mercredi et du samedi midi dans des bacs de glace au chocolat
  46. La petite explosion de la couronne qu’on ouvre en port de bras comme étant ma marque de fabrique, selon CC
  47. Être raccompagnée au métro par S. en collants roses et guêtres noires sous son manteau, la choquer en sortant du pain et du fromage en tranche de mon sac de danse
  48. Donner des cours particuliers à une gymnaste qui fait les championnats de France et dont la cousine a dansé Serenade aux États-Unis
  49. La posturologue qui me rapporte on est contente de l’avoir, avec elle on danse vraiment
  50. La visite d’une baraque bourbier inchauffable indémerdable
  51. Découvrir certaines de mes plus belles écharpes ruinées et faire la chasse aux mites
  52. Se faire plaisir en abordant du répertoire en stage / La Bayadère (la variation de la flûte) et Dances at a Gathering (le danseur en brun) / le groupe incroyable et ma dame pétillante aux cheveux tout blancs
  53. La petite fille aux bras scarifiés qui court de joie après le spectacle (et n’est plus là à la rentrée, dépression sévère)
  54. Les bretelles de justaucorps qu’on réunit avec des ronds de porte-clefs pour le spectacle
  55. Le grand gaillard à qui échappe une larme d’émotion parce que ce spectacle est le dernier avec le conservatoire après y avoir fait toute sa scolarité — il passe au niveau supérieur
  56. Appeler Tavistock « ta biscotte »
  57. Le calendrier de l’Avent en forme d’objet astronomique précieux
  58. La joie quand Coline Pierré s’abonne à ma newsletter danse
  59. Apprendre qu’au conservatoire, la prof de danse de mon adolescence me surnommait Bambi
  60. Les bagues et les tresses lumineuses de H., quand on s’éternise en discutant bien après la fin de mes cours — les goûters que je lui suggère
  61. Les crumbles deux chocolats du mercredi midi
  62. Les squats qui me tétanisent les cuisses sans aider le genou, chez une kiné où je ne suis pas retournée
  63. Le nouveau pianiste qui pourrait être un pote
  64. Se retrouver en collants roses et godillots dans la cour d’un lycée, magie de l’exercice d’évacuation incendie
  65. Les musiques chelous qui servent de sonnerie au lycée, interfèrent dans la musique du cours de danse et me donnent systématiquement envie de les interpréter par des mouvements désarticulés
  66. Le trajet retour en métro avec une élève débutante adulte, qui m’explique faire de l’animation et visualiser les mouvements de danse comme les silhouettes qu’elle anime, avec des points-clés (le pouvoir de la visualisation !)
  67. Se hurler dessus avant de rendre les clés de la voiture de location, tout au stress de rater le train
  68. Faire la lecture du cirque et du tracteur vert au fils de JoPrincesse
  69. Causer trouble anxieux avec C. dans le cimetière de Montrouge (et ses allées par essence d’arbres)(et sa stèle vitrail)
  70. Les sous-verres en forme de vinyle au seul café qu’on trouve d’ouvert la même ou une autre fois (une librairie japonaise) — il semblerait que ce soit en 2024
  71. Voir deux spectacles de Martha Graham pour la première fois et dans la même journée
  72. Ce dernier mercredi si chaud de juin, où l’on m’offre des chocolats
  73. Les volutes à la Van Gogh et « G-Ives-verny » sur la broche-prénom du boulanger
  74. Les derniers accras de morue au restaurant de poisson de Montrouge
  75. Le salon de thé Krème qui a fermé
  76. Les rares mais longs coups de fil avec L., notamment la fois où elle me raconte avoir soufflé une lampe-lune-néon en verre
  77. Se remettre à pleurer quand il me demande à quel niveau de vert couper les poireaux
  78. Le canapé de la voisine qui brise le vasistas du salon lors de la livraison
  79. Moi qui soupçonne le boyfriend d’être TDA, lui qui me soupçonne d’être un brin TSA
  80. En pantalon à pinces, avec un masque et de la fièvre, improviser un échauffement sans barre, pour des élèves qui ne sont pas les miennes et sont filmées par les caméras de France 3 région
  81. La découverte d’un nouveau plat indien à la noix de cajou
  82. Barricader les fenêtres d’oreillers, plaids et coussins pour tenter de dormir dans le noir en Angleterre
  83. Le pull rayé blanc, vert pâle et vert foncé que je n’ai pas acheté à cause de sa composition plastique
  84. Manger un msemen au soleil avec L. dans le parc aux coqs
  85. Écrire mon prénom sur un chevalet en papier, un geste que j’avais oublié
  86. « Mais ils sont beaucoup plus vieux que toi, ils ont 34 ans. » Plus jeunes, donc. Incrédulité de mon interlocutrice, qui en arrête de pousser son vélo.
  87. Goûter le merveilleux de chez Brier en updatant avec M.
  88. S’emmêler les pinceaux temporels  et savourer le roulis lingual allemand devant Dark
  89. La flaque de larmes d’une enfant figée parce qu’elle n’a pas réussi un pas — une flaque, comme dans les bandes dessinées !
  90. Ces Anglais qui font des plongeons en combinaison dans le port de Mousehole
  91. Une petite fille qui m’offre une gourde à fleurs à la fin de l’année car la mienne a été décrétée trop petite (elle passait sous tous les robinets)
  92. Une autre élève qui part en fou rire quand je ramasse sa gourde, persuadée que c’est la mienne nouvelle (le motif floral à l’aquarelle est très similaire)
  93. « C’est ton côté farfelu » dixit la directrice en voyant la fleur en fil de chenille offerte par une enfant et plantée dans mon chignon
  94. Le paquet de Chocapic XXL pour pourvoir aux petits-déjeuners du boyfriend et des miens (en topping sur les flocons d’avoine)
  95. Le boyfriend qui me raconte son avancée dans Clair-Obscur comme si le jeu vidéo était une série
  96. « Mais on va avoir la honte, si c’est un jeu vidéo » dixit une enfant quand je leur fait écouter la chanson de Clair-Obscur que j’ai sélectionnée pour le spectacle
  97. Les élèves qui se mettent à chanter La Bohème tout autour du piano tandis que l’autre groupe passe au milieu
  98. Faire les boutiques avec Mum à la recherche d’une parka qui ne soit pas noire (et jolie) (et imperméable)
  99. Croiser A. le lendemain de notre cours quand elle emmène ses enfants au leur. Découvrir au moment où elle repart à Versailles qu’elle aurait été partante pour se voir hors des cours de danse
  100. Trouver des galettes de pomme de terre à Vierzon à la faveur d’un train annulé et les mettre illico au menu du réveillon

Après avoir parcouru la galerie photo de mon téléphone, j’aurais pu ajouter :

  • un élan pour des tests culinaires : beignets de poireaux, palak paneer, salade aux asperges crues, grilled sandwich courge buternutt-miso-cheddar…
  • les électrodes chez le kiné
  • lire des BD dans diverses médiathèques entre les cours que je prends et ceux que je donne
  • utiliser des pièces d’échec pour visualiser le placement des élèves dans les chorégraphies
  • les magnolias en fleur au parc Barbieux
  • reconstituer les anamorphoses géantes du palais des Beaux-Arts
  • cuisiner la même recette en visio avec C.

Revue de blogs #20

[…] j’ai l’impression que l’IA circule partout, parfois même dans les textes ou commentaires amis. Peut-être qu’elle révèle seulement la platitude de nos langues. […] Partout l’impression que le langage se vide.

Caroline Diaz, notre besoin de fictions, Les heures creuses

L’IA qui révèle la platitude de nos langues, c’est exactement ça. Des tournures prêtes-à-dire qui ne disent rien. Corporate, creuses ou ronflantes. Qu’elles soient écrites ou générées n’y change pas grand-chose (c’est probablement là la tristesse).

…

Nous sommes tous complices et compromis. C’est le bon point de départ pour penser à ce que nous devons changer. Toute position de la vertu est vouée à l’échec. Il est impossible d’être vertueux dans le monde courant à moins d’être hors-système. […] La complicité est une arme beaucoup plus efficace dans la réforme des institutions. Je suis compromis donc je dois penser le changement pour l’être moins.

Karl, Mon cœur a bondi, Les carnets Web de La Grange

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Je crois que j’aime éprouver ce sentiment qui ressemble à celui de l’enfance devant les premières lettres, quand on ne sait pas encore les déchiffrer. Savoir qu’il y a du sens, caché mais pas inaccessible […].

Christine Jeanney, block note — oiseaux, Tentatives

Apprendre à lire, à déchiffrer tout du moins, la musique, le braille, l’alphabet cyrillique, les kanjis, la langue des signes (française). Ou les brouillons de structures littéraires qui illustrent l’article d’origine, comme des infographies sans légende.

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Walking the narrow path between the forest’s tall evergreen trees felt like entering a European cathedral with a towering vaulted ceiling. […] You feel small and big all at once.

Trouvé chez Karl

At once, minuscule comme individu, immense comme partie du tout qui ne s’en détache plus, se confond avec.

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(ça devrait me permettre de mettre de côté et définitivement la question de ma légitimité à traduire, moi qui n’ai fait aucune étude en ce sens, quand trois traductions qu’on peut qualifier de professionnelles, ou de références, font ce raté)

J’avais oublié que je m’étais libérée ce jour-là de l’item légitimité. Peut-être parce que c’était sur le moment.

Purée, c’est tellement ça, la légitimité qui se trouve et s’oublie l’instant passé…

À qui ou quoi on donne de la légitimité. Qu’est-ce qui fait que trois professionnels reconnus acceptent de traduire par « champs d’oreilles » sans reconsidérer cette sorte d’absurdité, parce que c’est VW, qu’elle est grande, qu’elle a toujours raison, et que si elle veut mettre des oreilles flottantes sur des tiges dans des champs, sa licence poétique, son statut le lui permettent. Sauf que ce n’est pas ce qu’elle fait. À quel moment on s’incline, à quel moment on essaye de comprendre sans l’entrave du légitime, du statut, de la statue.

Christine Jeanney, block note — écoute, Tentatives

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Dans un « petit aparté » à déplier, Dame Ambre raconte une histoire de mains qui se rencontrent et c’est <3

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Just like a muscle gradually losing its strength without training, our brains gradually loses its ability to be in a unstimulated state if we are constantly  gratifying it with stimuli.

What the phone does is to manufacture frustration, a frustration that would not exist if we were not used to being quickly and easily gratified.

Sometimes I think life is just a lifelong journey of being able to convince our selves to go in the direction we actually want to go versus simply going along with our desires and impulses.

Winnie Lim, a different dimension of gratification

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Je ne les imagine pas comme si leur histoire avait continué, comme ils seraient maintenant, mais figés dans l’un ou l’autre des états dans lequel je les ai connus.

Sacrip’Anne, Les absents avec qui je vis, Sisters Cia

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Il nous manque cette proximité géographique qui permet d’éclater une pizza sur les marches de la BNF, pour le simple plaisir de se salir les doigts ensemble. De discuter de projets qui n’iront nul part, de créer un plan de livre dans un studio enfumés, ou de discuter en terrasse d’un projet de podcast. Rien n’avance vraiment, mais on en parle et c’est stimulant. On est ensemble et c’est le principal non ?

Orcwran, Chers eux, Carnets d’un passeur

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La transmission est toujours une chose étrange. […] Il ne s’agit pas de discours, mais de la ré-interprétation d’un geste à chaque génération. Certaines choses survivent plusieurs générations. Certaines s’estompent dans leur déformation ou dans leur oubli. On ne sait jamais ce que l’on va transmettre, ni ce que l’on va éviter de passer.

Karl, transmettre, Les carnets Web de La Grange

La dernière phrase, je la constate déjà dans ma deuxième année d’enseignement de la danse. Les élèves s’amusent à reprendre en cours une passe en duo, pour moi anecdotique, d’une chorégraphie de l’année dernière, et ouvrent leur couronne avec la même impulsion que j’y mets presque toujours sans y penser…

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J’aime beaucoup le fait que ce soit à la fois à moi et pas à moi. Que ça m’appartienne un peu comme un coucher de soleil ou une fleur de passiflore déterminée, ouverte un 24 décembre.

Christine Jeanney, block note — marginalia, Tentatives

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Je n’ai pas un article à citer en particulier, mais j’ai aimé suivre l’Avent d’Étienne-Orcrawn, sage-femme auteur du blog Carnets d’un passeur.

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[…] avoir la nostalgie de ce qui n’a pas été est mystérieux.

Christine Jeanney, block note — shine on your shoes, Tentatives

…

Sorte de retour au réel après des moments aspirateurs […]

Christine Jeanney, block note — merles, Tentatives

Aspirateur, le moment des fêtes.

Revue de blogs #19

[…] selon qu’il y a attirance réciproque et passage à l’acte ou pas, qu’on mélange nos peaux ou qu’on s’abstienne par manque d’envie, circonstances ou mauvais timing, ou genre, on navigue entre des choses qu’on va étiqueter amour romantique et amitié.

Sacrip’Anne, Les vraies sorcières n’ont pas besoin de brouillons, Sisters Cia

<3…

L’intime par le collage : allez lire-voir la série d’Eli.

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[…] beaucoup de gens achètent des livres comme des chaussettes à fil doré où il est écrit Chipie, ou Emmerdeuse, parce c’est à la mode en ce moment, que ça se fait, et sans imaginer qu’ils achètent des armes de restriction.

Christine Jeanney, block note — massif, Tentatives

J’ai pensé la même chose l’autre jour, sans les livres, en moins bien formulé (des armes de restriction !) devant l’improbable présentoir de chaussettes pailletées du Carrefour city — improbable près des caisses au milieu des produits alimentaires et improbable résurgence des années 1990 en 2025 : tous les adjectifs ou presque sont au féminin et négativement connotés. Je pensais qu’on avait évolué depuis, mais peut-être n’est-ce que mon entourage d’une certaine classe sociale ? Un backlash, une nostalgie ? J’ai eu envie de trouver une paire qui me plairait, avant de me rendre compte, de devoir me rappeler que c’étaient, oui, des armes de restriction.

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Au lieu de retrouver le sens du gratuit, nous sommes amenés à éprouver comme un devoir même le simple emploi du temps libre, lequel devient de la sorte un temps vide, ou rien ne favorise un quelconque rapport avec soi-même et avec la vie.

Fellini par Fellini
cité par Christine Jeanney, block note — cachot, Tentatives

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Il y a les livres faits pour être lus, et les livres faits pour être là.

Guillaume Vissac, 181025, Fuir est une pulsion

Lalalala (ce sens de la formule).

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J’ai envie quand j’y pense, de tout ça j’ai envie, souvent, et pas seulement pour me débarrasser d’une tâche mentale ; j’ai envie du processus, de l’activité, du faire. […] Et puis le moment arrive, le moment juste où coïncide le temps libre ou libéré, l’envie, et les projets. Et là
l’ennui
et plus rien ne semble pouvoir rallumer le tableau de bord et réactiver l’électricité qui fait bouger, agir, penser, ressentir, vivre ce corps.

Peut-être que l’ennui c’est de la dissociation […]. Peut-être que l’ennui c’est mon système nerveux qui se repose d’avoir été trop activé et dérégulé.

Je m’ennuie quand j’ai enfin du temps mais que ce temps ne durera pas, que c’est maintenant ou jamais, et il faudrait saisir la paire d’heures ou de jours donnée mais soudain – non – ça s’arrête.

[…]  je ressens juste la frustration du temps qui passe et dont je n’ai rien fait, la sensation de culpabilité d’avoir eu le temps d’écrire des messages / publier des articles / faire des rangements et de ne l’avoir pas fait […]
[…] quelque part, même si je n’aime pas le reconnaître, l’ennui est bien une forme d’après-coup d’une surcharge […]

L’ennui, Pourquoi pas Autrement ?

Lu un dimanche à deux doigts de m’ennuyer, redoutant la déception et l’à quoi bon si je tente de rédiger quelque chose d’un tant soit peu soutenu alors que je sens mes capacités mentales saturées. (Je crois que je suis mûre pour chercher un diagnostic sur la probable neuroatypie de mon cerveau.)

…

J’ai la tête farcie de futur. Ce n’est pas très agréable. La question n’est pas tant qu’il s’agisse d’un bonfutur ou d’un malfutur (tout futur est nul tant que non advenu), mais plutôt qu’il me dépossède de moi-même au seul moment du monde où je suis moi. Privé de toute espèce de présent et donc de présence, le temps tout étendu qu’il soit devient quantité négligeable.

Guillaume Vissac, 231025, Fuir est une pulsion

Une très bonne circonvolution pour définir la vie sous anxiété. Ce qui est à venir vient tout de suite, se concatène sans étalement chronologique, encombrant l’ici et maintenant.

…

Parce que je ne crois pas avoir envie d’apprendre. Pas ça, pas maintenant, ou pas de cette manière.
Tout ce que je veux, c’est ressentir de la joie. C’est avoir le droit d’expérimenter sans but, sans attentes.
[…] Et je trouve ça dingue qu’à 34 ans, je continue à devoir redécouvrir ça, difficilement, plusieurs fois par an […].

Un jour d’automne et de l’aquarelle, ou comment s’autoriser à faire sans but, Pourquoi pas Autrement ?

M’amuser à prendre des photos sans apprendre à faire de la photo, ça je sais. Je me suis rendue compte que je ne voulais pas spécialement apprendre lorsqu’on m’a offert un appareil avec une réactivité et un objectif qui m’a permis des arrières-plans flous et des portraits doux, aux expressions telles que je les vois : ma frustration était levée, c’était assez pour m’amuser. Mais autant la photo échappe à l’envie-besoin de me perfectionner, autant je n’y résiste pas aussi bien avec le dessin ou l’écriture. Je ne sais plus ou pas « expérimenter sans but, sans attentes ». Cela me donne l’impression d’errer, ou d’échouer. Le collage, à la rigueur. Cet après-midi, j’ai tenu deux magazines et une trentaine de bandelettes découpées. Et je trouve ça dingue qu’à 37 ans, je continue à devoir redécouvrir ça, difficilement, plusieurs fois par an.

Aussi : la danse, en devenant mon métier, a cessé d’être quelque chose que je ne faisais que pour le faire, le plaisir à même l’activité. Avec davantage d’énergie physique, moins de peurs héritées des blessures et une moindre intolérance au bruit, je tenterais bien d’autres styles (hip-hop, heels…)(quand je vois le nombre de professeurs de heels qui sont ou étaient danseuses classiques…)

…

Qu’est-ce qu’on lit dans le métro ? Récit réjouissant de Chambre d’écho :

A rechercher les titres on croise inévitablement des regards. Car notre quête défie les lois tacites du métro. Il n’est plus question de s’ignorer, de se tolérer le temps d’un trajet.

Précisons : le métro parisien. Les règles tacites ne sont pas tout à fait les mêmes dans le métro lillois, où il est de mise de se sourire quand les regards se croisent (je sais, je sais,  « sans perturber l’équilibre précaire de cet écosystème » on avait dit).

Le travail d’enquêteur doit être pris au sérieux. Lorsqu’on parvient à apercevoir le coin inférieur droit d’une jaquette de chez Folio Classique, on épluche le catalogue de la collection pour retrouver les motifs bleus et rouges qui filtraient entre les doigts poilus d’un homme d’âge moyen vêtu d’une veste de cuir.

J’aime ce jusqu’au-boutisme absurde, mais pas plus qu’autre chose.

On finit par se prendre d’amour pour les éditeurs qui rappellent le titre et l’auteur de l’ouvrage en haut de chaque page. Ils nous évitent de devoir prétendre refaire nos lacets pour accéder à la couverture qui fait face au sol crasseux du métro.

Il faut croire que je ne suis pas aussi ouverte d’esprit que j’aime à le penser […] Je ne saurai jamais si les dragons peuvent forniquer avec des humaines. Et je continuerai à me penser lectrice sans pour autant connaître le nom des autrices qui vendent le plus de livres au monde.

Chouette inversion face à la hiérarchie des genres.

Pensons la lecture de métro comme une activité démocratique qui fait voyager dans les mêmes conditions les prétendus grands auteurs et les genres populaires.

…

C’est très difficile à expliquer, mais toujours afficher une bonne humeur sereine, se montrer également enthousiaste quand j’aborde la vie de la fée Morgane et le conditionnel présent, ne jamais perdre patience devant des comportements gris et agressifs, ça demande une force immense.

Monsieur Samovar, Vendredi 28 novembre, Prof en scène

Pas de conditionnel présent ni de comportement agressif dans mes cours, mais rien que la bonne humeur, le visage souriant et encourageant, ça vide.

…

sans dire, je silence tout
et le tout devient bruyant

Marie Kleber, Ce que je silence, Accrocher la lumière

…

Ma tête est un lieu difficile à habiter ces derniers mois.

Ce week-end sur un coup de tête, j’ai commencé à assembler une maquette de bateau et l’absence de narration dans le cerveau m’a offert un répit considérable.

Eli, Rendez-vous en terre inconnue, Hyporthermia

L’absence de narration, purée, c’est tellement ça.

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Sur mon chemin, j’ai contourné l’Opéra Garnier. […] Par l’une des grandes fenêtres, j’ai vu de la lumière jaillir. Un éclat ancien s’est déversé dans la nuit, un or loin mais là, et c’était assez spectaculaire et, je dois dire, beau, cette beauté passée accidentellement répandue sur notre présent.

Guillaume Vissac, 061125, Fuir est une pulsion

Shôsetsu (faible neige)

Les arcs-en-ciel disparaissent

Dimanche 23 novembre

Mots découpés :
Un petit geste
Hier,
érosion
Aujourd'hui,
érosion
ne pas paniquer

Une journée en silence. Dans le silence, comme une matière liquide, réparatrice.

…

Lundi 24 novembre

Le chat me réveille le matin d’une pattoune interrogative (de préférence quand je suis sur le ventre et qu’il peut escalader les mollets). Est-ce qu’elle est réveillée ? Maintenant oui.


Transformée en vitrine de Noël, la fenêtre de l’école de danse a des airs de foyer dans le noir de la nuit tôt.

…

Mardi 25 novembre

Le chat attend que je sois réveillée pour me grimper dessus : mieux.


Au bout d’un an et demie, L. et moi comprenons qu’il lui manque un étage d’abdos. Pas physiquement, hein, juste dans la sensation et le contrôle. Ses amies plaident la gestation de jumeaux. Tu m’étonnes.


Le boyfriend revient, l’anxiété aussi, qu’il soulage de son corps dans le mien dans l’obscurité de la lumière et des yeux fermés, la chair malléable à soi.
(Sally Rooney écrit des scènes de sexe incroyables.)

…

Mercredi 26 novembre

Je donne plus d’heures de cours que je n’ai d’heures de sommeil. Ça se passe étrangement bien.

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Le vent du nord emporte les feuilles des arbres

Jeudi 27 novembre

Le chat vient ronronner sur mes jambes alors que je m’étais re-glissée sous la couette le temps de manger mon bol de céréales. Je nous octroie cinq minutes qui en deviennent dix. La douceur sous mes doigts arrache un moment de vie au temps automatique de la préparation matinale.


Il n’y a pas de pilote. Le diagnostic de toutes les tensions est enfin posé en réunion, même s’il ne l’est que sur une partie synecdoque — je transpose, trop soulagée de voir que la confusion dans laquelle je patauge est réelle et pas seulement perçue. J’en ai la confirmation : la personne qui coordonne est sur le même plan hiérarchique que ceux qu’elle coordonne, le pouvoir de décision revenant au directeur, lequel est au four et au moulin, à la musique, au théâtre et à la danse. Comment peut-on penser qu’une coordination sans pouvoir décisionnel puisse fonctionner autrement qu’en théorie ? Je n’arrive pas à comprendre.


La pianiste est absente, la moitié de l’effectif éclopé : je demande à celles qui restent si elles préfèrent faire un cours normal ou travailler une variation. Elles n’osent pas trop, puis la variation, elles sont unanimes. D’habitude, il n’y a que les classiques qui ont droit au répertoire (elles, sont en cursus danse contemporaine ou jazz). La variation est trop belle, en plus, Le Lac. Au sol, on est dégoûté de ne pas pouvoir participer.

Je profite de leurs coups d’aile donnés avec un plaisir manifeste pour leur demander quelle est leur relation avec les pointes, si elles ont envie de — oui. Pareil, on ne leur propose jamais. Des yeux brillent. Des vraiment ? L’une en fait tous les dimanche, chez elle. En ne les voyant jamais apporter les chaussons ou évoquer la question, j’étais partie du principe qu’elles n’avaient pas envie de s’infliger ça, et elles étaient parties du même principe, que ce n’était pas pour elles. Tout ce qu’on s’empêche en présumant de travers.


Pas bien assurée, je distingue néanmoins les deux jumelles du premier coup, ne me trompe pas dans l’allitération de leurs prénoms.


Mais comment on peut allonger le buste tout en contractant les abdos ? Un muscle se raccourcit quand il se contracte, m’oppose justement une dame si belle et adorable à la barre au sol. Avec mes petits biceps ridicules et une gourde, j’explique la différence entre contraction concentrique et contraction excentrique. Ou pourquoi on peut faire deux cents crunchs (la fatigue me rend hyperbolique) et ne toujours pas réussir à engager ses abdos en arabesque. L’immense jeune fille qui prépare l’EAT jazz approuve du regard, je vois à son sourire qu’elle le savait déjà.


Plus je suis fatiguée, moins j’ai de filtre. Le jeudi à 21h, je fais honneur à la réputation des Lions, je fais le show en racontant n’importe quoi. La nouvelle qui prend un cours d’essai doit penser qu’elle est tombée chez les fous, mais la folie manifestement lui convient, ça a été pour elle, elle s’inscrira si elle réussit son concours lillois.

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Vendredi 28 novembre

Journée de formation pleine de collectivités territoriales, départementales, régionale, municipale, préfectorale… J’apprends que la décentralisation a un faux ami : la déconcentration. Et aussi que la technique américaine de danse classique est la meilleure, dixit une candidate péremptoire qui peut le prouver dossier médical à l’appui, à cinquante ans passés elle n’a pas un pet d’arthrose — candidate qui mentionnait à la pause précédente à quel point Vaganova est génial sans expliciter pourquoi ce n’était pas du tout ça, ma récente découverte enthousiaste de leur manière de prendre les tours. Je commence à soupçonner que l’aléatoire dont il est fait mention par les candidats qui ont déjà passé le concours et y ont échoué coïncide en grande partie avec la facilité ou non avec laquelle ils peuvent être managés — des personnalités flamboyantes dirons-nous. En danse classique, nous sommes cent candidats à briguer cinquante-sept postes ; cela fait de nous une filière plutôt privilégiée.

Complètement abrutie, j’attends le dîner pour récupérer quelques connexions neuronales et trouver quelques pistes pour encadrer la création chorégraphique du lendemain.

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Samedi 29 novembre

[rêve de non-fumeur] ce n’est pas terrible c’est vrai mais je fume quoi une peut-être deux cigarettes


Je montre la traversée et l’élan des bras dans l’assemblé quand soudain, un choc sur le plat de ma main gauche… qui a frappé la joue d’une élève dissipée passée en courant derrière moi. C’est ma faute, dit la pauvre gamine et je ne sais pas si cela me rassure (sur une éventuelle plainte des parents) ou cela m’attriste (articuler la faute dans le moment de la douleur… comme si elle pensait quelque part le mériter). La salle où se trouvent les poches de froid est fermée, ne sachant que faire, est-ce pire, je la laisse appliquer mes doigts froids sur sa joue (t’as les mains froiiiides, comment c’est possible, les miennes sont chaaaaudes !), puis une gourde encore un peu fraîche.


Vers dix-huit heures, à sa quatrième heure de cours, une grande adolescente accuse un coup de fatigue, se plaint de muscles lourds. Information prise, elle n’a pas déjeuné ce midi.  J’ouvre de grands yeux, proteste. Ce n’est pas possible, il faut qu’elle mange ! Non, mais elle a pris un petit-déjeuner vraiment consistant, hein, c’est juste qu’elle n’aime pas danser le ventre plein, elle se sent lourde, pas bien. Elle se veut rassurante, m’inquiète davantage : ce n’est pas qu’elle n’a pas mangé ce midi ; c’est qu’elle ne déjeune pas le samedi midi. Je m’attendais à une erreur logistique, un manque de temps, un tupperware et un porte-feuille oublié… pas à quelque chose de systématique. Il faut qu’elle mange, ce qu’elle veut, mais il faut qu’elle mange. On prend un moment pour trouver ce qui pourrait passer : même les pâtes sont disqualifiées, trop lourdes. Du quinoa, peut-être ? Elle n’a pas essayé, me laisse le bénéfice du doute. Je ne la sens pas convaincue, cherche d’autres choses : des barres de céréales entre les cours, par exemple. Elle n’aime pas trop ça, trop sucré. Des amandes, des raisins secs alors… Les amandes retiennent son attention. Et des pruneaux peut-être. Ça semble envisageable.

Les TCA aussi. Je me souviens après-coup lui avoir déjà donné la fin de mon paquet de Gerblé un cours passé, alors qu’elle commençait à se sentir faible : ils sont super bons en plus ceux-là, avait-elle dit en connaisseuse, ce qui m’avait surpris. Qu’une sportive les trouve pratiques pour leurs apports nutritifs, c’est dans l’ordre des choses, mais qu’une ado loue leurs vertus gustatives…


Frankenstein par Guillermo del Toro : l’esthétique IA me gêne, rend la suspension de l’incrédulité compliquée. La créature créée à partir de cadavres frais, je veux bien, c’est la partie science-fiction gothique, mais les photographies et dessins restés intacts dans la neige, après l’explosion, sérieusement ? L’esthétique IA me fait ressortir de l’histoire (si tant est que l’antipathie des personnages m’ait permis d’y entrer) ; je m’agace d’incohérences narratives que, sans ces images léchées et ces lumières absolues, je n’aurais jamais songé à relever. À moins que ça ne tienne à l’œuvre originale, que je n’ai jamais eu envie de lire, à son récit tout en symboles hyperboliques. De fait, si l’on s’en tient aux symboles (la pureté qui ne trouve son absolu que dans l’éternité de la mort, la bonté qui ne se voit bien qu’aveugle, la monstruosité qui réside dans celui qui croit au monstre…), c’est puissant.


Crise de culpabilité le soir, ça recommence comme la dernière fois, le sentiment de faute, les sanglots. Ce n’est pas de ta faute, me dit le boyfriend, c’est un accident. Et aussi : tu es à vif psychologiquement. Il n’empêche, ça recommence comme la dernière fois. Comme la dernière fois : d’en prendre conscience, la culpabilité se trouve soudain coupée de l’événement qui m’en semblait à l’origine — qu’une culpabilité plus profonde, plus diffuse et probablement moins fondée (mais plus douloureuse aussi) aura pris comme prétexte pour se manifester. Ça va mieux, mais je suis rincée.

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Dimanche 30 novembre

Branche qui passe devant le soleil hivernal au parc Barbieux

Tu as fait du yoga aujourd’hui ? demande le boyfriend en constatant mon état mental peu reluisant. J’ai marché au soleil au milieu des arbres, c’est un peu pareil. Le soleil m’appelait et j’ai eu du mal à m’extraire, me désengluer des actions à effectuer pour sortir de chez moi, tout comme j’ai ensuite eu du mal à ressortir la nuit tombée pour me rendre à la soirée d’au revoir d’H. J’ai failli faire faux bond et j’ai bien fait de ne pas : son avion pour le Japon était le lendemain. J’ai bien fait de ne pas : j’ai passé une très bonne soirée, anxiété envolée pendant quelques heures, à discuter avec des camarades que je n’ai plus trop vues après trois années à se côtoyer quotidiennement dans tous les états de fatigue et fou rire, à manger des chips, des gyozas, du mochi enrobé de tofu frit, du carrot cake et du panettone.

Je rentre en métro avec des soupes lyophilisées que j’ai intérêt à manger avant d’avoir oublié leur intitulé indéchiffrable et un étudiant un peu plus âgé que moi, qui se trouve habiter la même ville et être le compagnon d’une prof dont je ne cesse d’entendre le nom sans la rencontrer — c’est un petit monde. Lui n’est pas venu à la danse par passion ni même par hasard, mais parce que ses parents l’y ont inscrit puis l’ont poussé à continuer en dépit de son attrait pour des études scientifiques. Il s’interroge toujours sur ce qui le pousse ou l’a poussé à persévérer une fois adulte dans cette discipline qu’il ne goûtait pas, à y revenir après s’en être éloigné. Peut-être ses parents avaient-ils compris quelque chose qu’il lui fallait lui du temps à comprendre. Apprendre à aimer ce que l’on nous donne, même quand on n’a pas d’attrait pour. Peut-être aussi s’est-il retrouvé dans un piège abscons, mais je ne le dis pas comme ça, plutôt comme ceci : quand on a mis tant d’efforts dans quelque chose, il devient difficile de l’abandonner ; on préfère continuer et s’efforcer de trouver du sens à ce que l’on fait plutôt que de passer à autre chose et s’avouer que l’on a fait tout ça pour rien — la force mentale qu’il faut alors pour encaisser l’absurdité et le gâchis. Toujours est-il qu’il s’interroge, et moi aussi : l’anti-vocation va à rebrousse-poil du milieu artistique.

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Lundi 1er décembre

[rêve] les enfants sont dissipés, il faut régler le passage de la petite à la grande salle et pour cela sortir et changer de bâtiment, je passe de l’un à l’autre avec puis sans eux pour retrouver l’autre groupe et je m’emmêle dans la ville, à force de faire le tour du pâté de maison je ne retrouve plus l’entrée, le bon bâtiment coloré, je cherche, je me change dans des toilettes qui ne sont pas des vestiaires


Plaisir de voir mon élève progresser en cours particulier. J’arrive à comprendre ce qui cloche dans ses posés tours, l’arabesque plutôt que la seconde, et ça s’améliore à vue d’œil en trois quarts d’heure.

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Les mandarines tachibana virent à l’orange

Mardi 2 décembre

[rêve] il y a quelque part une grande demeure, un grand domaine, la route n’en est plus une, on dirait un grand huit dit Mum au volant et par les amplitudes et les inclinaisons des virages c’en est un, la route presque rail, ça va un peu trop vite

Je me réveille encore fatiguée d’une nuit de plus de huit heures, la tête pleine du conservatoire, des bourdes que j’ai pu faire ou que je risque de faire.


Les nouvelles musiques sélectionnées cette fois plaisent aux élèves adultes ; l’incertitude descend d’un cran.

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Mercredi 3 décembre

Après les cours, je reste près d’une heure à discuter avec ma collègue de l’accueil, à parler d’horreur en film (sa fille a été retenue à un casting) et en vrai (un de ses collègues de son autre boulot est mort dans un accident de voiture — si jeune que ses organes ont sauvé la vie de cinq enfants). On parle de toute autre chose aussi, de goûter par exemple, j’ai toujours plein d’idées pour le goûter, qu’elle prend tardif alors qu’il serait temps peut-être que je rentre dîner.

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Jeudi 4 décembre

Comme je le soupçonnais, la variation du cygne blanc du deuxième acte va bien à cette élève qui, la semaine dernière, était de repos post-ostéo. Elles étaient plusieurs à être sur la touche la semaine dernière, si bien qu’on (ré)apprend la variation davantage qu’on ne la travaille. Il faudra encore une séance pour que les relevés ne se transforment pas en piqués et que les bras soient suffisamment sûrs de leurs trajets pour devenir des ailes.


Avec la fatigue, je n’ai plus de filtres ; la folie guette mon rire en barre au sol et au cours adulte. C’est un peu n’importe quoi, mais Merci pour la bonne ambiance, me glisse ensuite mon élégante aux cheveux blancs — elle avait le pétillant en berne fin novembre. Une élève manque (plusieurs, mais une manque ou me manque), encore hospitalisée après avoir failli y passer. J’ignorais ce que voulait dire marbré dans un contexte de réanimation. Mais c’est la vie, c’est ce qu’on dit quand la mort s’y glisse, quand le non-existant coexiste.


Questions, sensations, limites, on échange en barre au sol et j’ai l’intuition ensuite qu’il faut changer mon approche, ou plutôt m’en rapprocher davantage, abandonner ce que je gardais comme idée formelle de la barre au sol, de ce à quoi elle devait un minimum ressembler pour que les gens aient bien l’impression de suivre un cours de barre au sol. Dans les faits, après avoir demandé, ils s’en fichent de faire des exercices au sol ou debout ou à la barre, veulent tous travailler leur souplesse et progresser.

J’ai ouvert un espace de compréhension et de questionnements, et je dois maintenant tâcher d’y répondre. Je repense à Y. qui, malgré son arsenal, voudrait plus d’exercices de souplesse active pour étirer l’arrière des jambes, je repense à ses muscles quasi-tétanisés par l’acharnement, puis je repense à la séance de muscu de plein air que j’avais suivie au parc Barbieux, menée par des personnes sans qualifications, avais-je découvert ensuite, qui n’avaient prévu aucun étirement de récupération, mais à la suite de laquelle, m’étirant de mon propre chef, j’avais été sidérée par la souplesse de mes tissus… Il nous faudrait davantage de cardio, quinze minutes d’exercices plus explosifs qu’on n’en a l’habitude, avant de passer aux assouplissements — au lieu des étirements que j’amène progressivement en les couplant ou en alternant avec du gainage. C’est suffisant pour s’échauffer et ne pas se blesser (pour apprendre à contrôler la souplesse qu’on a déjà aussi), mais peut-être pas assez pour véritablement gagner en souplesse. Il faudrait peut-être découpler davantage d’exercices de la musique, pour ne pas imposer au corps de rythme autre que celui de sa propre respiration et lui indiquer qu’il est en sécurité — sans quoi il ne déverrouillera pas son système de (sur)protection (verrouiller les muscles pour éviter tout danger au niveau des nerfs).

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Vendredi 5 décembre

Journée de formation sur l’oral et le dossier à présenter au jury. Choisissez le plus représentatif, nous répète la formatrice, le dossier ne doit surtout pas être trop épais. Le mien ne risque pas de l’être vu la non-existence de mon parcours d’interprète. Je ne trouve rien qui pourrait plaider en ma faveur dans la longue liste des éléments à fournir — il est vrai pensée pour les musiciens : je n’ai pas de discographie, et pas davantage d’article ou d’ouvrage écrit par ou à propos du ou de la candidat(e). À propos.


Le chemin que j’emprunte pour la troisième fois de ma vie pour me rendre au centre de formation est déjà mappé comme un trajet habituel. Le G20 ici, la boulangerie avec sa baguette au levain là. J’ai trouvé le bon équilibre en sortant acheter quelque chose à manger (comme la première fois — aération)  mais en déjeunant seule (comme la deuxième — économiser les batteries sociales). Tout va bien.

Et encore en rentrant. Puis plus. J’ai envie de pleurer en regardant les poireaux que je n’ai plus l’énergie de transformer en beignets. Le boyfriend prend la relève et je me mets à pleurer quand il me demande où les couper, si ça va là, à cette nuance de blanc et de vert : je suis incapable de la plus petite décision. Cerveau cramé, tisane au CBD, Émilion-le-hérisson au lit en régression totale. J’entends de loin les bruits apaisants du repas que je ne cuisine pas, la bonne odeur de ce qui cuit (le riz, non les pommes de terre) puis des effluves qui piquent les yeux, même si les miens pleurent déjà (oignon, je pense ; en réalité de la poudre de kimchi dans l’eau de cuisson). Le couteau coupe pendant un temps qui me semble infini, même en sachant le boyfriend précautionneux. Je pense ma perception temporelle perturbée par le CBD, mais le saladier sur la table m’apprend qu’il n’en est rien : une émincée n’a jamais si bien porté son nom. Hé, mais on a du Selle-sur-Cher ! me rappellé-je après le plat, avec tant d’enthousiasme, d’érotisme presque, plaisante le boyfriend, ça lui fait plaisir que je parle comme ça de sa ville. Où il va partir habiter, trigger instantané.

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Samedi 6 décembre

L’avantage des portes ouvertes, c’est que les enfants sont plus attentifs — même si certains parents ont l’air vaguement inquiets quand j’énonce cette vérité. Dans l’ensemble, des sourires, des enfants fiers, des parents contents.

L’après-midi, les portes sont fermées et les préados parlent et parlent. Je n’entends pas les questions très pertinentes qu’on me pose à moins de deux mètres et je finis (ou je commence ?) par crier, sur personne en particulier, seulement pour me frayer l’attention entre les bavardages, avec l’espoir de ne pas avoir à recommencer.

Au dernier cours, les élèves qui ont déjà pris le précédent s’interrogent : fera-t-on seulement du répertoire sur cette heure ? Je les sens un peu déçues ou désarçonnées par le flottement que j’imaginais être la seule à ressentir. Je ne sais pas trop quoi faire de cette heure de cours. Comme les élèves dansent déjà depuis plus d’une heure (depuis trois, même, pour certaines), je trouve un peu idiot de recommencer un échauffement à la barre. Alors je teste diverses formules : une heure trente de « milieu » (les élèves sont généralement épuisées avant la fin), le travail d’une variation du répertoire (même chose, et après deux séances sur la même variation, je sens l’enthousiasme s’essouffler), un travail technique sur une difficulté spécifique (comme les fouettés) ou un mélange des trois. J’ai voulu être attentive à leurs envies et travailler sur ce qui les enthousiasmait, mais cette liberté est en passe d’être perçue comme une errance, un manque de guidage. Il faut que j’y remédie — après les vacances, je n’ai pas les ressources nécessaires en cette fin décembre. Alors j’écoute encore une fois les besoins exprimés et j’improvise un cours de renforcement musculaire et barre au sol. Elles veulent progresser techniquement, sentent qu’il leur manque de la force, de la souplesse (mais surtout de la force) pour monter les jambes plus haut.

Plutôt que d’enchaîner les exercices, je profite de leur maturité et du petit effectif pour leur faire identifier quelques sensations que j’ai découvertes ces dernières années en cours de stretching postural : engager les ischio-jambiers et appuyer dans les orteils pour soulager les mollets dans les relevés, utiliser les adducteurs pour continuer la spirale de l’en-dehors… Certaines s’étonnent, sentent un réel changement, d’autres l’intuitionnent, le perçoivent par intermittence ; une seule élève bute sur une proprioception qui ne lui renvoie aucune des sensations recherchées, ou alors de manière si hésitante que je la soupçonne d’acquiescer à quelque chose qui n’a pour elle aucune réalité corporelle.


American History x : la violence des images  / la violence dont on ne se dépêtre pas, même quand on est décidé à s’en sortir / la violence rémanente. À plusieurs reprises, je m’y dérobe, détourne le regard pour ne pas voir, crie en miniature pour ne pas entendre. Bien après le visionnage, à retardement, je prends conscience qu’il faut continuer à bander pour violer, à quel point c’est tordu.

Rittô (début de l’hiver)

Les premiers camélias fleurissent

Vendredi 7 novembre

Le msemen sur les marches au soleil en compagnie de L. était une bonne idée. Assister à la restitution qui a suivi, moins. J’ai trouvé ça creux, de l’entre-soi auto-congratulant qui m’a fait regretter d’avoir sacrifié deux heures de mon jour off (et épuisé ce qui me restait d’énergie en poker face, au lieu de recharger au calme chez moi).

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Samedi 8 novembre

Mes joues se gonflent plusieurs fois ce samedi : pendant les cours du matin, où l’on n’avance pas, bien moins en tous cas qu’avec les enfants du mercredi en école privée, et dans l’après-midi, quand mille micro-décisions m’assaillent, entre début de pointes à encadrer et certificats médicaux à guetter, rafraîchissant la boîte mail entre chaque exercice, non pas encore, oui j’ai vérifié, non tu ne peux pas partir sans autorisation écrite, on y va, première position face à la barre, oui tu peux aller aux toilettes, face à la barre, pas de profil, oui c’est normal de ne pas y arriver de suite, chuuuuuut, oui je peux remontrer l’exercice, relevé, quarante pieds à scruter, non vous retirez les pointes même si vous n’avez pas mal aux pieds… J’écope. Ça s’arrange avec le groupe suivant, où les progrès transparaissent, et j’ai enfin l’impression de ne plus subir et d’être utile en fin de journée, à donner de vraies corrections — elles ne sont plus que six, ça change tout.

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Dimanche 9 novembre

Je finis Betty ou c’est elle qui m’achève. La beauté nait-elle de sa juxtaposition avec une dureté infinie ou est-ce un contrepoint que l’on s’invente pour continuer à lire des horreurs ? Décès, deuil, violence, viol, inceste, meurtre, racisme, les TW n’en finissent pas. Toute la violence du Sud des États-Unis condensée en une famille, en un roman — les Rougon-Macquart de l’Ohio, infusé d’un passé cherokee. Je ne ressens pourtant pas l’à-quoi-bon que me déclenche Zola, qui pointe chez le boyfriend quand j’évacue-énumère les destins tragiques de la fratrie ; l’histoire s’écrit à partir de celles que la famille s’invente et les motifs se font bien écho jusqu’à délivrer une forme de résolution.

Page avec l'achevé d'imprimer. Au crayon à papier figurent les noms des personnages avec leur âge.
Un précédent lecteur avait manifestement du mal à s’y retrouver.

Devant les étagères de la cuisine, je repense à ce que disait le boyfriend l’autre jour, qu’avoir des frères et sœurs nous apprend que nous ne sommes pas le centre du monde (mon demi-frère à ce jeu-là ne compte pas, j’ai bien été élevée comme unique fille de ma mère). J’y repense et je pense soudain qu’un père qui quitte le foyer pour aller en fonder un autre avec une autre femme et un autre enfant, ça l’apprend aussi pas mal (même si, c’est vrai, je suis restée le centre d’une personne, et j’ai parfois du mal à me décentrer).


Je ne fais pas grand-chose de cette journée, on appellera ça se reposer. Une heure au téléphone avec Mum, qui n’a pas grand-chose à raconter puis ne s’arrête plus : nous ne nous étions pas appelées depuis près d’un mois. Demi-tour rapide au parc Barbieux autour de l’arbre pavé, rond-point pédestre près du point d’eau, il vente. Fin de la première saison de Blue Eye Samouraï.

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Lundi 10 novembre

Quand je sens la caresse de la couette le matin, que je somnole avec l’impression  que je pourrais dormir toute la journée, là seulement, je commence à me reposer.

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Mardi 11 novembre

Somnoler encore un peu de tout mon poids sur les jambes du boyfriend. C’est doux.

Œuf au plat sur gâche grillée et beurrée, nouvelle spécialité du boyfriend;

J’ai maintenu les cours en dépit du jour férié. Elles sont moins nombreuses, mais toutes investies dans la compréhension du mouvement, c’est un plaisir de faire cours avec elles.

En discutant barre à terre, il ressort que la mienne est très différente de ce que proposait la directrice — mais complémentaire : C. peut désormais s’agenouiller, fesses sur les talons, alors que c’était impossible pour elle il y a deux ans. Je n’avais pas enregistré la difficulté initiale ; cette « petite victoire » me fait grand plaisir.

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La terre commence à geler

Mercredi 12 novembre

[rêve] avec une autre candidate beaucoup plus jeune, je passe l’audition pour un Julliard à la française, c’est non, je demande si c’est un non, retentez l’année prochaine ou un non, laissez-moi tranquille, la directrice rit, c’est un non laissez-moi tranquille elle n’altère pas ma question, j’aurais dû m’en douter, je suis trop âgée de toute façon, pas comme ces plus jeunes qu’on pourrait au moins faire danser dans des publicités / je me retrouve encore à chercher des toilettes et à n’en pas trouver qui soient isolées, quelqu’un entre quand je commence à uriner (laissez-moi tranquille)


Le crumble deux chocolats est particulièrement généreux aujourd’hui. Le soleil qui se faisait sentir à un bout du banc a presque disparu de l’autre quand je me relève, cours suivants révisés, corps et esprit aussi reposés que possible sur la pause déjeuner.


« Tu sens bon » me dit une enfant ; une autre forcément renchérit en se collant à moi. Ça fait quatre heures que je donne cours, je pue.

Garder ses distances avec les enfants est compliqué ; ils n’apprécient pas les distances et se collent. J’ignore si je ne me suis pas assez dégagée en amont ou si l’élève s’est rapprochée au cours de la démonstration, mais je sens le choc et, cherchant l’origine de la douleur diffuse au niveau de la bosse métacarpo-phalangienne, je la trouve sur le nez d’une élève. Je ne sais plus où me mettre. La bombe de froid sur le visage, ça ne va pas le faire, on passe un mouchoir sous l’eau bien froide et le mouchoir sur le nez. Elle et son nez sont de bonne composition : il n’y a rien d’amoché, et elle reprend vaillamment le cours sans faire aucune vague.


Après une délicieuse raclette sans appareil à raclette, pommes de terre et fromage simplement glissés dans un plat au four, la soirée s’enlise, le boyfriend dans la digestion, moi dans le canapé à ses côtés. Un énième quizz est lancé ; il s’agit cette fois de deviner par quelques mesures de la bande originale l’animé, le Disney, le jeu vidéo ou le film que je n’ai pas vu et dont il est extrait. La tablette m’hypnotise ou les mains du boyfriend sur mes pieds, mes mollets courbaturés, je n’arrive à m’extraire, la soirée passe, est déjà passée, je m’énerve de n’en avoir rien fait de plaisant ou d’utile au moins en ne me couchant pas trop tard. Trop tard.

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Jeudi 13 novembre

Humeur et fatigue : je suis au bord des larmes en partant à mon cours de stretching postural, et encore quand j’y suis, quand craque S., récemment opérée du genou, qui ne dort quasiment pas à cause de la douleur et de la peur de ne pas récupérer sa mobilité. Au menu du jour : apprendre à avancer le bassin en utilisant les ischio-jambiers et mettre la base de son cou en arrière dans les arabesques (et tout le temps, en fait). Quand j’y parviens, j’ai l’impression d’avoir deux rails qui s’enclenchent au niveau des cervicales et forment une gouttière le long de la colonne jusqu’aux omoplates environ (un peu comme la poignée rétractable d’une valise, qu’on déplierait).

Une foccacia à 14h et une glace à la pistache à 17h améliorent l’humeur. En la léchant sous mon parapluie dans le vieux Lille, je commencerais presque à sentir, de loin, l’atmosphère de Noël, manège en montage, décorations éteintes mais accrochées, paillettes d’enseignes sur les pavés mouillés.

Les cours se passent bien, je regrette seulement certaines choses dites sans y penser, à deux reprises, qui pourraient me mettre en porte-à-faux avec mon employeur. D’abord à deux mères du cours ado, c’est déplacé, puis je récidive avec le cours adulte quand l’une me dit en plaisantant que je devrais leur payer la tournée : avec ce que je gagne, devinez combien, hein, autant dire que le cours ne serait pas très rentable. Mais pourquoi je dis ça ? (Le boyfriend suggère : la fatigue.)


Le chat et moi chacun sur une cuisse du boyfriend, à se faire gratouner la tête : c’est ça la vie, il dit et je suis d’accord.

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Vendredi 14 novembre

Je résiste au confort de lancer une vidéo de Yoga with Adriene et en cherche une en français — si je veux un jour me lancer dans la formation, autant avoir dans l’oreille les tournures dans la bonne langue. Cela me hérisse au début, les voix doucereuses ou exagérément sonorisées jusqu’aux bruits de bouche, j’en lance deux trois puis reviens à la première et m’habitue. Un tout petit quart d’heure qui me fait du bien au-delà.

Dans une position qui démarre à quatre pattes, la main passe dans le dos pour aller saisir l’intérieur de la cuisse opposée et je sens mon cerveau qui bugue et adore ça, trouver de nouveaux chemins de mouvement.


Mum m’apprend par SMS qu’un ballet inconnu au bataillon passe sur France 4. Gustavia : soirée balleto-bitch. Pour l’occasion, je rouvre Twitter (les balletomanes ne sont pas sur Mastodon) mais personne ne live-twitte la soirée — end of an era.

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Samedi 15 novembre

Est-ce parce que je n’attendais rien d’autre que du chaos de cette journée ? parce que j’arrive enfin à me souvenir du prénom de chacun, qu’ils commencent à me venir avec un semblant de fluidité ? Contre toute attente, la journée se passe bien, malgré les conditions approximatives, le pianiste que je n’avais pas réussi à contacter pour qu’il prépare un morceau et, dans l’après-midi, la salle d’orchestre de taille réduite (orchestre de chambre ?) à la place du studio de danse. Je parviens enfin à faire un cours à peu près décent aux premier cycle (ils discutent toujours, mais se re-concentrent plus rapidement) et, le boyfriend avait raison, j’improvise — un échauffement au milieu dans la salle sans barre, et un cours décousu, où les élèves se familiarisent quand même avec le morceau qui va nous occuper les deux prochains mois.


Le soir, on chirachise, ça commence à devenir une habitude, et l’anxiété tombe comme la nuit ou le vent, pour ce qui semble plus durable qu’une accalmie. A disparue l’impression que j’allais imploser ; le boyfriend le voyait bien. Je lui montre mes piqûres de moustique (de novembre !) — comme une enfant, je réalise après-coup, le coude à l’air. Il l’analyse sans jugement, c’est un besoin d’attention comme un autre. Et lui, quels sont-ils, ses besoins d’attention ? Quasi inexistants. Je ne saurais dire. Il me lit si facilement qu’il trouve toute réassurance avant d’avoir besoin de la chercher.

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Dimanche 16 novembre

[rêve] elle me raccompagne, je me glisse dans la voiture si petite qu’elle ne dépareillerait pas dans une attraction sur des rails, je tiens à peine à la place passager dans le tissu les genoux serrés contre moi, elle sait, c’est petit, mais elle aimait bien tout ce tweed

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Les jonquilles et narcisses fleurissent

Lundi 17 novembre

J’ai du mal à prendre plaisir à rien dans cette journée aux trois-quarts de repos et qui pour un quart ne semble plus l’être du tout. Je fais quand même quelques trucs, j’ai besoin de les énumérer, ce n’est pas super bon signe, mais j’aurai quand même lancé et étendu une lessive, enregistré le chèque énergie surprise, et rangé sans le vouloir en cherchant un adaptateur égaré (que je n’ai pas retrouvé). Le plaisir arrive sur le quart de journée qui ne lui est pas dédié, en cours particulier.

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Mardi 18 novembre

[rêve] nous sommes avec le boyfriend dans une boutique désaffectée, on commence à se chauffer, debout au milieu des trucs qui traînent, je l’entraîne derrière le rideau de l’ancienne cabine d’essayage, une femme en âge d’être grand-mère est entrée, s’est installée, elle a ses habitudes dans cette boutique désaffectée / je suis à New York, dans un magasin de danse qui regorge de fin de séries, de justaucorps à petits prix, tant m’attirent, ce noir à bretelles avec quelques empiècements géométriques jaunes et vert ou jaunes et violet, je ne sais plus où donner de la tête, j’essaye, j’essaye, garde avec moi cette jupette rose pailletée doublée en dentelle noire, les paillettes sont improbables mais la doublure noire qui ne se voit pas change tout, ce n’est plus si girly, et cette autre jupette infusée de noir en bas, blanc et couleur au-dessus, c’est une taille enfant, il me faudrait la même en grand

je suis souvent à New York en rêve ces temps-ci, la dernière fois il semblait indispensable d’y manger des patates douces, emballées même pas frites dans un wrap de fast food, c’était ce qu’on était venu chercher


Il n’était pas nécessaire que j’assiste à la réunion, aussi est-il parfaitement logique que j’enfile autre chose qu’un pyjama et que je lutte jongle avec Zoom et WhatsApp pour me connecter à la réunion à laquelle il n’était pas nécessaire que j’assiste, pour assister à une engueulade larvée entre quelqu’un présent hors-champ et quelqu’un isolé dans un autre écran, pour qui il n’était pas non plus nécessaire d’assister à la réunion je présume.


Je dois demander à un collègue musicien que je n’ai jamais rencontré de couper le morceau sur lequel on avait donné notre accord pour un partenariat dansé, ce n’est pas idéal je sais, ce n’est pas idéal et pas très sérieux me répond-t-il, et les mots me hantent, pas très sérieux points de suspension, c’est de notre faute, notre ? ma ? leur ? notre, ma, c’est de ma faute, du moins il le croit ou je le crois. Les tensions larvées et cet incident, cette faute, boulent de neige avec la fatigue, l’anxiété. Le soir, après les cours, ça revient, boomerang — d’une intensité qui n’a plus rien à voir avec le prétexte initial. J’ai commis une faute, pas celle-ci, peut-être une autre que j’ignore encore, quelque chose d’irrémédiable en tous cas, ça s’insoutenable en moi, je ne pleure plus je sanglote, si dur si serré que ça pourrait physiquement rompre, je n’ai jamais connu ça que quand j’ai rompu, je me sens vriller, il faut que ça cesse, mais ça ne cesse pas, la tisane au CBD n’apaise rien, lâche la bride au bad trip, jamais je ne me droguerai je déclare solennellement au boyfriend qui plaisante que c’est rassurant, il est inquiet, de cette crise, ces sanglots qui viennent de loin, profond, et reprennent à briser, je veux que ça s’arrête, ça ne va jamais s’arrêter, le boyfriend me contient, recueille ce qui de moi pourrait se perdre et peu à peu m’apaise, j’ai dû finir par m’apaiser, comme on apaise un enfant, et m’endormir d’épuisement.

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Mercredi 19 novembre

Contre toute attente, la journée se passe bien, sans fatigue spécifique, sans menace de craquage. Les pensées parasites se tiennent à distance, comme derrière une vitre, comme si hier n’avait pas eu lieu. Je ne sais pas si je suis redevenue moi-même ou partiellement étrangère à moi-même.


Une collègue expérimentée n’a pas encore choisi ses musiques, ça me rassure, je ne suis pas en retard.


L’appartement est vide. Ce n’est pas triste. Ce n’est pas chaleureux, mais ce n’est pas triste : c’est silencieux. Suspension des stimulis, des micro-ajustements permanents, possibilité de repos mental. Interludes assurés par le chat (ma polenta est pleine d’olives, je gagne en intérêt). Le boyfriend réapparaît de travers dans le cadre de la visio, allongé dans son lit avec ses draps dans sa maison, et les émotions reviennent : fin de l’anesthésie émotionnelle si c’en était une, une colère légère me traverse. Nous ne sommes pas ensemble, et je n’ai pas mon temps à moi. Verbaliser l’émotion l’aide à se dissiper.

Une musaraigne s’est introduite dans la maison du boyfriend. Heureusement que le chat n’est pas là, commente-t-il dans l’après-midi, vidéo à l’appui. Le soir, il me raconte comment il l’a attrapée, aussi délicatement que possible, pour la remettre dehors. Alors qu’elle grignotait des feuilles et qu’il sortait le smartphone pour la filmer toute mimi en plein air, une buse a surgi de nulle part et il est resté sidéré quelques secondes devant la musaraigne volatilisée (révélation en écrivant : volatilisé, c’est capturé par un volatile ?). Tu penses sauver une musaraigne et tu la livres à un rapace : baptême de campagne. Citadin, on ne voulait pas connaître la fin.

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Jeudi 20 novembre

Cours de stretching postural :

  1. reprise inlassable de cette chaîne musculaire qui, bien engagée, donne l’impression d’une barre de fer-pilier le long de l’intérieur de la jambe. On en découvre toujours un nouveau morceau manquant ; aujourd’hui :  tout en haut des cuisses, à l’entrejambe, des muscles à continuer à (re)serrer dans les dégagés alors même que les jambes s’écartent l’une de l’autre. Resserrer la jambe qui dégage et pousser vers l’extérieur la jambe de terre, ces contre-mouvements contre-intuitifs…
  2. position de la cuisse avec le genou dans l’aisselle pour développer à la seconde à grande hauteur : la position correcte m’est inconnue, j’ai l’impression d’être en dedans lorsque je parviens à l’emprunter.

En barre au sol, je reprends ce que j’ai appris le midi même, le genou dans l’aisselle. Je passe auprès des uns et des autres rectifier les postures, j’adore ça, ces ajustements individuels. Je réussis à remballer relativement vite le soir venu ; mon vendredi n’est pas libre.

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Vendredi 21 novembre

Rentrée à 22h30 la veille, endormie vers minuit, réveil à 7h00 pour un départ à 7h40 make it 50 : autant dire que ce premier jour de formation pour la préparation au concours me ravit.

Il faut à nouveau tenir six heures, non à donner cours, mais à une table, mon prénom sur un chevalet. Le stylo-feutre ultra-fin n’était pas indiqué, je repasse et élargis les lettres, le genre de lettrage qui me renvoie à mes années de calligraphie. Je n’ai pas non plus trop perdu en majorette de stylo — le faire tourner sur le plat du pouce et échouer à le rattraper avant un léger bruit contre la table. On n’attaque pas le contenu de ce qu’il nous faudra bachoter ; c’est une journée pour « apprendre à apprendre ». M’être levée si tôt sur mon jour de repos pour ça… J’ai du mal à contenir mon agacement ; j’arrive de moins en moins à me conformer en vieillissant, la docilité de bonne élève ne suffit plus. Ma voisine toute de vert vêtue, ongulée et zieutée (pull clair, vernis foncé, gourde métallisée, yeux pétants) a encore plus de mal ; nous échangeons quelques regards de connivence.

Sur une quinzaine de personnes, nous sommes trois profs de danse, la vaste majorité est musicienne, je tente de retenir prénoms et instruments. Sans même parler du jeune homme au total look de geek TSA, il n’y a pas grand monde de neurotypique là dedans. Et pour ceux qui le sont peut-être, les personnalités sont fortes — pour ne pas dire les egos. Ce concours est aléatoire, me dit-on en sortant, comme l’ont répété au cours de la journée ceux qui n’en sont pas à leur première tentative. Au-delà de la chance, des questions qui tombent plus ou moins bien, du jury et de la tête du client, je me dit que le client est ici bien difficile à manager et que c’est probablement une variable que l’on sous-estime. On me dit aussi que c’est une chance pour le concours d’être dans une structure régionale et pas seulement communal ou départementale ; un débutant contractuel à ce niveau-là, ça n’existe pas, je suis une anomalie heureuse.

La formatrice reconnait l’absurdité et du concours et de cette première journée de formation, n’hésite pas à reconnaître qu’une partie du programme est chiante — fact. C’est une dame adorable qui ne résiste pas à une bonne anecdote ; ancienne DRH à la retraite qui a bien bourlingué, elle en a toujours une de circonstance. Contrairement à mon ex-voisine verte qui fulmine (ex- car j’ai fui la clim), j’ignore si ces anecdotes de plus en plus éloignées du sujet (y en a-t-il un ?) font passer la pilule ou la rendent plus difficile à avaler, en retardant l’abord de ce qu’on apprend qu’il y aura à apprendre. Véner le matin, je débranche mon cerveau l’après-midi, le laisse partir sur ces méta-réflexions. Il va falloir s’intéresser à l’actualité, soupir, revoir le fonctionnement des institutions et pas seulement culturelles, les prérogatives du président, de l’assemblé nationale, le vote d’un budget, déplier des acronymes, savoir qui fait ou ne fait pas quoi, élit qui comment.

Je m’octroie une glace au marron avant un rendez-vous à trois contre un — un parent d’élève, les yeux pelliculés par l’émotion : son enfant va peut-être moins bien que ce qu’elle croyait. La fois suivante, l’enfant râle, néanmoins ravie de l’attention : elle doit voir une dame pour l’aider avec ses émotions.

Au lit à 21h30, le corps récupère et le cerveau en profite pour se rallumer.