De la neige au printemps

Journal des vacances de février

Dimanche 15 février

Techniquement ce sont les vacances (scolaires), mais j’ai encore un cours collectif à rattraper et deux cours particuliers à donner. Celui-ci, c’est tout ce que j’aime, une adulte qui a envie de progresser et déjà un bon niveau, même si elle n’a pas un ballet body, comme elle me l’a écrit — en anglais parce qu’elle est sino-américaine. Son lab a été defunded par l’administration Trump ; elle vient d’arriver en France avec un contrat de trois ans.

J’apprends à connaître la personne (gaie et fébrile, sans arrêt sorry), son organisation posturale (le poids qui peine à se transférer des talons aux orteils), sa manière de danser (tout en retenue, beaucoup plus dans l’esprit RAD-Bournonville que dans la technique américaine). Je note ce qu’il faudra travailler (le transfert du poids du corps, la jambe derrière qui ne veut pas croiser…), apprécie sa technique, ses très beaux bras déliés. Pour l’aider à activer ses inner tights, je sors un élastique, puis le petit ballon de Pilates pour la rotation en parallèle, mes plus belles métaphores pour le reste, imaginer la résistance des chaussures de ski pour la cheville dans les pliés, chercher la sensation d’un échappé (où les deux jambes s’écartent) dans les dégagés (quand une seule jambe s’éloigne de l’autre).

Les dégagés deviennent d’ailleurs des tendus, et je me mets sans y penser à enrober les termes techniques, français, d’un accent anglais, pour qu’ils coulent dans la phrase sans (trop de) heurt — un mécanisme similaire à la couverture dans le chant lyrique ? Les heures passées à scroller sur les Instagram bunhead ne l’auront pas été en vain : j’ai acquis passivement le vocabulaire anatomique anglais nécessaire, même si je dois sans cesse me reprendre dans les exercices en croix (qui se font front, side, back — back pas behind) et que j’ai du mal à repasser à l’anglais quand on passe du nom au verbe plierlet’s do one plié, mais : bend your knees.

Le cours est très gai, volubile malgré des butées linguistiques. I’m talking too much, s’excuse-t-elle. But so am I.


Tempête de neige ! En décalé depuis la Sologne.

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Lundi 16 février

[rêve] je suis à l’école de danse de l’Opéra, en tant que visiteuse ou professeure ce n’est pas claire, l’imposture guette, je parle à des élèves en pause mi-prof mi-groupie, ma collègue de jazz plus expérimentée débarque, plus assurée


Cours de stretching postural et manipulation ostéo à la hâte, qui estompe jusqu’à la presque disparition la douleur derrière le genou : subluxation du semi-tendineux, vous m’en direz tant, une histoire de tendon qui tourne dans sa gaine.

Une enfant (danseuse) prend le cours avec sa mère. Tout ce qu’elle maîtrise presque déjà qu’à son âge (et même bien plus tard) j’ignorais totalement !

Les sensations s’affirment, se retrouvent plus facilement, notamment dans les cambrés ; le travail en chaîne musculaire se met en place. C’est réjouissant. En fente, j’arrive un peu mieux à verticaliser le bassin et comprend que c’est ainsi que je dois faire travailler le grand écart, la rotation externe en quatrième comme cerise de triche sur le gâteau.


Alors que le jour décline et moi aussi, je regrette un peu d’avoir proposé un cours de rattrapage — le trajet. Une fois que j’y suis, en revanche, nous y sommes.

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Mardi 17 février

Rattraper la vaisselle en retard, laver les justaucorps à la main, descendre la litière au garage et débarrasser un coin du salon étaient des tâches non importantes non urgentes dans la matrice d’Eisenhower. Une fois faites, je me rends compte que, non importantes et non urgentes, elles le sont prises indépendamment, mais qu’il était néanmoins important que je retrouve un espace dégagé, que mon regard ne bute pas où qu’il se pose sur quelque chose qui n’est toujours pas fait. Dépasser la sensation d’écoper. J’en conserve assez d’énergie pour finir de préparer ma nouvelle barre au sol, puis c’est fini, et c’est un cours particulier un peu particulier puisqu’avec une élève adulte en train de devenir une amie (coucou !).

Après le cours, on nouille instantanées et on se montre nos jouets comme si on avait cinq ans. De mon côté, il y a du rouleau de massage dans le dos, de la planche d’équilibre casse-gueule, du pistolet à massage (mieux qu’un vibromasseur, je la préviens en lui tendant l’appareil en forme de sèche-cheveux, elle fait une drôle de tête puis, à l’essai, n’est pas loin d’en convenir) ; du sien, un petit marteau qui n’enfonce aucun clou, une pince-à-linge-à-doigt de médecin qui donne la fréquence cardiaque et un stéthoscope dans lequel on entend des gens marcher dans la neige (comme aucune de nous deux n’est asthmatique, elle me fait écouter un enregistrement sur son téléphone : il y a des gens qui ont une baleine dans les poumons).

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Mercredi 18 février

Un nouveau butin à la médiathèque, des courses, une soupe carotte-gingembre maison.

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Jeudi 19 février

Le cours de stretching postural est intense : l’enfant danseuse de l’autre jour est de retour, cette fois-ci avec son père (assis, distant), pour préparer des auditions.

Les muscles de mes jambes tremblent. Le bassin commence à se dégrossir, comme un bloc de marbre où l’on commencerait à deviner une sculpture ; tout n’est plus monobloc.


Mi-février, un bon mois de retard pour répondre à la carte de vœux d’une élève ayant déménagé

Le Dance Theater of Harlem passe au Colisée. J’y rejoins L. qui m’invite en remerciement, meilleur prélude à la joie. Il y a dans cette soirée de la modernité un peu passée, par des danseurs au physique de footballers américains (pour certains), et des reines dans du Balanchine-like avec un côté afro/urbain. Main dans le dos, jeunesse sans lumbago, laisse tomber, ce mélange de nonchalance et de virtuosité me met en joie. Tout comme la tendresse enfantine au milieu d’un duo autrement tendre, lorsque la danseuse tam tam sur la poitrine de son partenaire en cambré. Un peu avant, un peu après, il se jette au sol, elle s’écarte en même temps et ils roulent au sol de concert.


Arrivée des règles et du boyfriend, bien synchronisés. On se respire, on se squishe.

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Vendredi 20 février

Bis repetita : j’assiste au second programme du Dance Theater of Harlem. Si j’apprécie de découvrir la nouvelle pièce de Forsythe avec une barre en fond de scène (Blake Works IV) et kiffe complet Return de Robert Garland, je suis bien contente d’avoir assisté à la représentation de la veille pour les pièces communes : le duo Take Me With You est devenu presque quelconque, tandis que le pseudo-Balanchine (New Bach) est victime d’une collision qui laisse les danseuses tendues. Le public en revanche se montre beaucoup plus réactif et chaleureux (j’en étais un peu désolée la veille pour les artistes). Les mystères du spectacle vivant.

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Samedi 21 février

Riche idée, riche bouillon que ce nouveau ramen à Lille — à Wasquehal en réalité, le long du tram. Les protéines de soja imitent si bien la viande que je ne peux les finir, tandis que je goûte avec plaisir le bouillon au porc braisé du boyfriend, particules noires fort goûtues.

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Dimanche 22 février

Chassé-croisé des vacances de février : départ du boyfriend, arrivée de Mum.

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Lundi 23 février

Roubaix > Versailles et un ice-cream sandwich Oreo sur une aire d’autoroute pour la science, pour savoir quel goût ça a : je me rappelle aux premières bouchées en avoir déjà fait l’expérience cet été dans les Cornouilles ; c’était très oubliable et, de fait, oublié. Il faudra que je me souvienne que c’est oubliable. Surtout que je reste depuis avec un craving non assouvi de Bounty, l’alternative non choisie.

Le soir, je ne termine pas ma pizza au taleggio et consorts italiens, doggy bagguée à emporter.

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Mardi 24 février

Versailles > Sologne ou plutôt faudrait-il dire Versailles > La Ferté Saint-Aubin > Sologne

Il nous reste moins d’une heure de route, que nous reprenons après une pause pipi bucolique, lunettes de soleil printanier, chant d’oiseaux et bout de forêt peinard à l’autoroute près. On discute tranquill- je hurle, silhouette de sanglier, collision. L’accident prend le temps de cette dernière phrase, mais il dure dans le récit indéfiniment, durée dilatée par la peur, ressassée dans les boucles traumatiques des jours suivants. Impossible de savoir exactement ce qui s’est passé, dans quel ordre, distinguer ce que j’ai pensé de ce que j’ai reconstitué ou de ce que Mum m’a ensuite raconté. Pas le temps de signaler l’obstacle à Mum, comme en Norvège avec l’élan au bord de la route, que j’ai eu raison de nommer cerf dans ma hâte plutôt que de ne pas du tout le nommer : elle ne l’avait pas vu. Je n’ai pas le temps d’articuler attention ou même sanglier, de nommer cette masse noire que je n’ai pas tant vue que je l’ai sue, instantanément, à son dos, sa masse, le danger. Je hurle. Ma terreur, mon impuissance. C’est con, c’était bien — les vacances, la vie — c’est ce que je me dis, que je n’ai pas le temps de me dire, mais c’est ce qui me traverse, car il ne fait aucun doute pour moi à cet instant que ce sanglier, il y en a un autre derrière bordel ou d’autres, combien de marcassins ? c’est la sortie de route assurée, on va y passer. Un instant l’animal maudit a disparu, où donc, volatilisé, a-t-il eu le temps de passer ? Mais le temps s’est seulement dilaté comme ce moment où l’on voit tomber au ralenti le bol échappé des mains, et le choc ébranle la voiture. Qui ne part pas dans le décor. On continue de rouler tout droit. On continue de rouler. On continue. Dans le rétroviseur, il y a des débris d’informations que je ne comprends pas, une silhouette debout à côté de sa voiture arrêtée en pleine voie, le coffre ouvert sur l’autoroute à pleine vitesse et un morceau de rouge à côté des glissières centrales de sécurité.

Mum ne veut pas s’arrêter, il faut continuer. Je dois arguer du morceau de rouge, un bout de notre carrosserie. Tu crois ? Je crois, oui, je suis sûre, on doit s’arrêter. Heureusement, le tableau de bord signale un problème avec les feux avant, alors elle ralentit et s’arrête dès qu’elle peut, dans une voie de service où nous serons plus en sécurité que sur la bande d’arrêt d’urgence. On sort pour constater les dégâts. L’angle avant gauche de la voiture est entièrement défoncé, le pare-choc traîne par terre et la voiture sort ses viscères de câbles. Vérifier feux avant. On dirait ces litotes comiques de film d’action où le héros sent un picotement et se découvre au plan suivant le bras arraché. Mais je ne trouve pas ça drôle du tout sur le moment, je suis en pleine décompression, mes jambes me soutiennent à peine, on a tué le sanglier, on a tué un être vivant, et les autres automobilistes, l’accident, en a-t-on provoqué derrière nous ? un carambolage derrière celui qui s’est arrêté ? Les voitures continuent de défiler à plein régime, nul bouchon. Aucune victime autre que le sanglier. Mum ne parle que de sa voiture, son enfant à cet instant, elle est obnubilée par les dégâts matériels, peste contre le sanglier, elle s’en fout qu’on l’ait tué, si elle pouvait le ressusciter à cet instant pour lui faire payer avant qu’il n’endommage sa voiture, elle le ferait. Je dois lui rappeler que c’est un miracle que nous soyons indemnes. Vivantes, sans même devoir se rendre à l’hôpital. On aurait pu faire une sortie de route. Percuter une autre voiture en essayant d’éviter l’animal. Déclencher un carambolage. À 120 sur l’autoroute (elle sait, elle avait mis le régulateur de vitesse), on aurait pu être mortes. Ou blessées. Ou responsable d’autres victimes.
C’est vrai, elle n’y avait pas pensé.

On n’a pas eu de chance ou, au contraire, on en a beaucoup eu.

Ma litanie de catastrophes échappées l’a calmée net, a-t-elle ensuite raconté. Je n’avais pas compris sur le moment que se focaliser sur les dommages matériels était pour elle un moyen de garder le stress sous contrôle, un prolongement du calcul de sang-froid qui lui avait permis de ne pas dévier de sa trajectoire. Nous n’étions pas à la même place. Elle, au volant, à devoir garder la maîtrise du véhicule. Moi, à la place du mort, impuissante à faire quoi que ce soit, à ne pouvoir qu’hurler. Ah bon, tu as hurlé ? s’étonne Mum. Elle n’a pas entendu, me fait douter de ce que j’ai pu ou non vocaliser. Elle n’a pas tout à fait vécu le même accident que moi. D’abord le sanglier, elle l’a vu, bien avant moi. Elle a vu ses petits yeux noirs. Elle l’a vu sur le côté, il ne va pas, si, bondir sur l’autoroute. Elle avait dans le coin de l’œil ou de la tête, mémoire vive, la voiture en train de nous dépasser, sanglier devant, voiture à côté, on ne pouvait pas dévier, pas l’éviter. Ça va taper a été sa certitude. Elle n’est même pas sûre d’avoir freiné. Se l’est reproché ensuite alors que c’est peut-être précisément de ne pas avoir levé le pied qui lui a permis de tout son corps de maintenir la trajectoire. Ça va taper, elle s’est cramponnée au volant. Ou arc-boutée, le vocabulaire change parfois d’une occurence à l’autre du récit. Elle a attendu le choc. Puis le sanglier s’est volatilisé, pour elle aussi, elle s’est dit qu’il était peut-être passé (il était presque passé, surgi de la droite, percuté à gauche). Puis ça a tapé, et la voiture a continué, lui ou nous, c’était passé, il fallait continuer, ne pas s’arrêter, continuer à rouler pour que l’accident n’ait pas eu lieu, qu’il soit derrière nous, dans le déni.

Ensuite, il y a les coups de fil, l’attente, la dépanneuse agréée (car l’autoroute est privée). Le sanglier est passé de l’autre côté nous informe le dépanneur et, un instant, je crois que l’animal s’en tiré, blessé mais vivant. Je ne comprends pas tout de suite que le dépanneur plaisante ; il doit préciser que le sanglier parti pour Paris s’est retrouvé sous le choc projeté de l’autre côté de l’autoroute — ses collègues l’ont ramassé, éviscéré. On monte à l’arrière de la dépanneuse et on récupère un autre gars qui a crevé, probablement en roulant sur les débris de notre voiture, avant d’arriver au garage, à la Ferté Saint-Aubin, donc, voilà le crochet entre Versailles et la Solognes. Il y a encore un coup de fil qui n’en finit pas à l’assurance, des options imparfaites, des gros bras tatoués adorables, l’attente et enfin le taxi pour faire les cent kilomètres restants, taxi dans lequel on charge l’unité centrale, les deux écrans et tout ce qu’on était venues déménager pour le boyfriend.

Le soir, je cherche en ligne une trace du sanglier, de l’accident, quelque chose qui viendrait me donner la suite et fin de l’histoire, une clôture. C’était une journée ordinaire sur l’autoroute, aucune mise en garde attention aux débris à un animal mort au kilomètre [numéro],  aucun recensement, sauf peut-être dans le log d’intervention des services de la voirie, je ne trouve rien — rien de daté du jour. Il y a six mois, un an, il y a d’autres sangliers, d’autres automobilistes qui ont donné un coup de volant pour les éviter, et des blessés, des morts. Une femme de 38 ans. Mum a songé à me passer le volant après notre pause pipi. Si j’avais été au volant, nous serions mortes, je crois.

À 120 km/h, on avance de 33 mètres par seconde. Cela explique que le sanglier ait été simultanément sur le bord et au milieu de la route. Sur l’axe Paris-Bourges et Bourges-Paris, projeté au sol ou en l’air. Un sanglier pèse près de cent kilos.

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Mercredi 25 février

Réveil express : le taxi nous attend pour aller chercher la voiture de location, que nous devrons rendre au même point — impossible de rentrer avec en région parisienne. Mum, qui a vu le sanglier toute la nuit, est à deux doigts de craquer dans l’agence de location.

L’accident, narré et analysé la veille au dîner, est encore évité et rejoué au déjeuner, puis peu à peu, même si on y revient, on réussit à parler d’autre chose autour de la table en mosaïque et fer forgé. Il fait un temps à déjeuner en terrasse, de bagels à la truite fumée (en réalité des pains à burgers). Le chat, qui ne quitte pas la couette, est convié manu militari à nous rejoindre dans le jardin : chat d’appartement, il n’a pas l’air d’apprécier l’herbe sous ses coussinets et rentre avec moult précautions, ventre à terre, tête en l’air aux aguets, comme un soldat qui courrait d’arbre en arbre pour rester à couvert.

Plus tard, dans les bras du boyfriend, je pleure la peur, le contrecoup.

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Jeudi 26 février

Le soleil fait de grandes ombres aux pièces d’échecs que je place et déplace sur la table basse pour chercher à tâtons des formations qui fonctionnent. Ça ne fonctionne pas toujours, j’avance un peu mes choré, peu.


Nous déjeunons à l’extérieur — ou à l’intérieur, selon qu’on désigne le restaurant ou la terrasse encore trop frisquette.


Mum avoue le soir venu qu’elle regardait à peine la route devant elle, zieutant les abords boisés, à l’affût de tout sanglier prêt à débouler. Assise à l’arrière, je fais de même à intervalle régulier, fouille du regard la forêt rémanente.

J’ai bien crié lors de l’accident. Elle m’a entendue. Le film s’est joué et rejoué dans sa tête, et l’adrénaline dissipée lui a donné accès aux perceptions que son instinct de survie avait bloqué hors-champ. Ma peur était effectivement une information inutile à ce moment-là.

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Vendredi 27 février

Le chat relou me réveille, je traverse le couloir et me rendors avec le boyfriend.


Un moment de bonheur m’enveloppe alors que nous sommes tous trois autour du plan de travail et que j’étale la sauce hamburger sur le bun du boyfriend (les nôtres sont au ketchup). Lui se charge du reste, Mum est là sans plus demander ce qu’elle pourrait faire. Tout est fluide soudain, sans soudaineté, simple, doux, évident, des mots comme ça qui ne s’imposent pas, s’effacent devant l’instant, les corps occupés, l’espace partagé.


Notre duo mère-fille sans voiture arpente la ville voisine (maisons tristounettes, devantures vieillottes et magasin de rétro-gaming flambant neuf) pour ravitailler avant le périple en train. J’emploie l’expression « maison de riche » pour traduire mon étonnement face aux espaces, aux ouvertures et à la cuisine haut de gamme parmi lesquels je n’aurais pas pensé évoluer, même comme pièce rapportée, même au milieu de nulle part (nulle part ayant permis au boyfriend l’acquisition de ce bien immobilier sans être riche comme il l’aurait été avec semblable maison dans une autre région et une autre vie, où ses parents le seraient encore, en vie). Je regrette aussitôt mon choix lexical à la réaction de Mum : ça la fait quand même bien rire (elle ne rit pas) les idées affichés d’extrême-gauche du boyfriend alors que bon (la maison). Ça me heurte, non pas la contradiction, la réflexion, mais sa dureté, par contraste avec la douceur des moments passés, qu’elle soit formulée a posteriori alors qu’il n’est plus avec nous pour y répondre (et ça m’effleure : une forme de jalousie ou de dureté qui vient avec l’âge, pour écarter comme des mouches les choix qui ne sont pas les nôtres et qui pourraient les questionner). Ça dissone, m’attriste brièvement, comme si, entre deux parents en désaccord, je me trouvais d’accord et avec l’un et avec l’autre, dans une schizophrénie du principe de non-contradiction (ce que mes parents divorcés ne m’ont pourtant jamais mis dans la position d’éprouver, jamais de prise à parti, de loyauté à prendre en défaut).


Nous traversons les voies sans passage à niveau sans barrière sans quai pour attendre sous l’abri le TER, deux petites rames, des agents qui tous se connaissent, sifflent eux-mêmes la fin de la récréation. Nous sommes si peu de la campagne que Mum a l’impression de prendre un petit train touristique et s’amuse guillerette du quotidien d’une autre classe sociale, autre population. On longe lentement des maisons, des jardins, des voitures à l’arrêt, un peu moins lentement des forêts gorgées d’eau, certains portions entretenues, d’autres moins — mais ce serait mieux, de laisser le bois pourrir, pour que l’humus se recompose.

Une biche sur du vert clair, au loin, regarde passer le train d’où nous l’apercevons.


Entre le TER et le TGV, nous nous arrêtons dans un village ? une ville ? que je trouve de suite plus accueillante que la précédente. Il me faut un moment en comprendre la raison : les maisons y sont de briques, tout simplement, de briques comme à Roubaix, et non plus de pierres (grises, lourdes, mortes, moites, étouffantes).

Dans le bar d’habitués où nous venons tuer l’attente, le patron nous demande tout de suite thé ? café ? chocolat ? quand tout le monde autour consomme ou commande des bières et du vin. On n’a pas une tête à apéro. Je ne sais plus exactement de quoi, mais on discute comme on le fait seulement vraiment quand le temps ensemble touche à sa fin et nous projette vers des perspectives élargies).


Enfin nous arrivons à Versailles. Alors que ma vision périphérique enregistre vaguement une exposition photographique faune et flore sur les grilles de la mairie, Mum repère de suite le marcassin, sale bête à exterminer avant qu’elle ne vienne mourir sous les roues de sa voiture — trauma sur le qui-vive.

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Samedi 28 février

Pour le retour à Roubaix, il faut endurer le métro, l’anxiété qui remonte. Par les fenêtres du TGV défile un mélange de plaines-plénitude et de premiers plans trop rapides, trop de stimuli, de pensées parasites qui s’accrochent aux branches, associations, options opinions dont aucune ne va, je ne sais quoi penser, juste à peu pré-recontextualiser ces pensées sans pouvoir en faire aucune mienne.

En même temps ou dans les interstices se manifeste cette attention flottante qui me fait voir le monde en métaphore, tels ces arbres repoussés dans des bosquets en lisière des champs comme les cuticules des ongles. Des idées d’images doubles en découlent, dont je me demande comment je pourrais les matérialiser : par des collages ? des dessins ? avec l’IA ? Peut-être n’existeront-elles jamais que comme notes écrites :
des plumes d’écolier géantes dans les champs / des peupliers dénudés dans des encriers d’école
un visage avec des linteaux de briques au-dessus des yeux / des sourcils sur les maisons de ville flamandes

Lecture in extremis (ne pas avoir trimballé le gros livre pour rien).

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Dimanche 1er mars

L’étau de l’anxiété desserré par le Stresam, je cuisine (des beignets de poireaux, moins réussis que la première fois) et me remets en mouvement, me penche sur les cours à incorporer / adapter. Un cours particulier vient ponctuer la fin des vacances.

Revue de blogs #22

Se souvenir de ce qu’on a craint comme ce qui a eu lieu, un billet de Christine Jeanney.

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[sur la thérapie] Après tout, un an, c’est si peu pour intégrer les trente-six autres.

Mon quotidien est parsemé de micro-effondrements qui s’ouvrent sous mes pieds aux moments les plus inattendus. Les émotions trouvent un passage vers la surface, un bon signe il paraît. Ça me terrifie.

Eli, Engelures, Hypothermia

On sous-estime toujours ce qu’on laisse chez les autres.

Je ne sais pas si on sous-estime, mais il y a toujours un décalage ; ce qu’on sème de soi n’est jamais vraiment ce qu’on aurait voulu ou pensé transmettre.

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Quand un éditeur demande d’expliciter un passage, le fait-il parce que l’auteur a omis des éléments trop évidents pour lui ou parce qu’il cherche à obtenir un produit facile à consommer ? Une réflexion de Sophie Gliocas dans sa newsletter Gang de plumes.

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je renâcle à réactiver le métronome

« J’ai beaucoup aimé mes deux métiers mais être à la retraite m’a permis de réaliser que cette obligation m’était si lourde qu’aujourd’hui je ne peux envisager un engagement bénévole ou militant que s’il ne demande pas de régularité. »

Kozlika, Vieille, Kozeries en dilettante

Le métronome, c’est tellement ça. Les horaires fixes, la nécessité d’être à tel endroit à telle heure, surtout en fin de journée, font de mon travail ce qu’il est : un travail — alors que j’aime tant, sans contrainte, le pratiquer.


 Nous discutons pas mal de cela, de ce qu’on met comme sens dans la phrase « je n’ai rien fait hier ».

Si je n’ai rien fait hier, je n’ai rien fait
— de productif, cases toujours vides de la to-do list
ou tout aussi bien je n’ai rien fait
— qui me fasse plaisir.
Il faut qu’il y ait au moins l’un ou l’autre. Pas de fatigue ou de procrastination coupable qui empêche et l’un et l’autre.


Dans ce même billet (encore, oui), un strip BD :

— J’ai peur d’avoir raté ma vie.
— Je ne savais pas que c’était un examen.

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« Avant on allait sur internet pour fuir la vie réelle, maintenant on va dans la vie réelle pour fuir internet ».

Dans Les mots de la mouette, Florance parle de « revenir à une vie plus matérielle (et non pas matérialiste) pour envisager la vie plus doucement » :

« Il y a un exercice qui est souvent utilisé en psychologie lorsque l’on dissocie ou que l’on fait une crise d’angoisse pour parvenir à se réancrer de nouveau dans l’instant présent : observer autour de soi et citer 5 objets d’une même couleur, ou bien scanner son corps pour ressentir chaque partie, depuis les orteils en remontant jusqu’à la pointe du crâne.

Est-ce que nous ne sommes pas collectivement en train de matérialiser cet exercice par le besoin profond de se réancrer dans notre propre présent ? »

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Je ne sais pas si c’est l’époque des cédé gravés que j’ai connue, le récit intime des amitiés qui se nouent ou se dénouent, ou le flashback narratif éclairant la biographie de cet inconnu que je lis depuis des années (Guillaume Vissac), mais le 081225 m’a touchée :

« J’ai longtemps considéré qu’à cette époque je m’étais retrouvé abandonné du jour au lendemain, principalement par A. et R., alors que dans les faits c’était peut-être venu de moi. On ne s’imagine pas, quand on reconstruit son passé, que, des fois, le méchant de l’histoire ça peut être soi. »

« Les seuls dont je sache le futur, c’est-à-dire le présent, c’est KujaFFman […], et Jalk Mikain parce que je l’ai épousé, en fait. Ça me blow généralement my mind qu’une seule petite année sépare une période que je situe sur le territoire de l’enfance (ma vie de collégien stéphanoise) et ma rencontre sur un forum Ezboard avec celui qui, aujourd’hui encore, partage ma vie. »

« Car à l’époque, ça n’existe pas les adolescents homos dans la vie de tous les jours. »

« Ça m’avait scié qu’il me demande ça, et qu’il le fasse aussi chaleureusement. Je ne l’ai jamais oublié : qu’un gars aussi apparemment à l’aise dans la sphère sociale et au sommet de la pyramide prenne le temps, avec quelqu’un comme moi, de s’assurer que tout le monde autour de lui se sente bien, et passe une bonne année. C’était tellement incroyable.  »

« […] j’ai consenti à ce qu’on coupe les ponts avec moi et n’ai pas cherché de faire l’effort de recoller les morceaux, parce que je savais qu’il me serait impossible d’exister en tant que personne auprès d’eux, et plus comme un enfant. Ce que je veux dire par là, c’était que c’était inenvisageable de faire comme on dit mon coming out à ces deux-là.  »

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Nous ne sommes qu’en février, l’horoscope du web 2026 de Laurence a encore 11 mois pour révéler l’exactitude de ses prédictions. Lion, poisson, taureau… oubliez l’animalerie astrologique, ici on parle métier : UX designer, data analyst, auditrice en accessibilité ou sorcière, c’est du solide.

En décembre, Jupiter en Sagittaire vous offrira une révélation : brûler le patriarcat émet quand même beaucoup de CO₂, il vaudra mieux le composter.

Pensée pour Luce pour celui-ci :

Un gros défi vous attend en 2026 : convaincre les gens que l’accessibilité n’est pas une option, tout en les jugeant et en gardant votre calme, mais heureusement, la Lune en Vierge vous apportera de la patience (et des tisanes « gardez votre calme, ça va aller, mais ça sent la cannelle »).

En mars, Mars rétrograde vous fera redécouvrir les joies des briefs flous et incohérents (« on veut quelque chose de moderne, mais pas trop » ou « du discount, mais de luxe »).

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Depuis quelques jours (depuis un mois, avec le décalage, mais l’habitude arrivera-t-elle jusqu’à aujourd’hui ?), Guillaume Vissac publie des dessins avec son journal et j’aime beaucoup — cet oiseau aux plumes ébouriffées par le stylo-feutre fatigué ou japonais.

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Winnie Lim a une manière incroyablement lucide et précise d’examiner ses mécanismes mentaux, c’est passionnant à suivre au fil du temps — pour découvrir d’autres manières de fonctionner (profil TDAH avec un passé de malade chronique) ou observer grossis des traits que l’on présente aussi.

Some people […] have zero motivation or regulation issues when it comes to doing things. For me, it takes accumulated self-knowledge to learn how to shepherd myself into doing things I want to do.

Winnie Lim, teaching an old dog new tricks

Traduction à la truelle :
Certaines personnes n’ont aucun problème de motivation ou de régulation pour ce qui est de faire les choses. Je dois quant à moi amasser une grande connaissance de moi-même pour me contraindre à faire des choses que j’ai envie de faire.

Ces derniers temps, j’ai l’impression d’être passée de l’un à l’autre. Les shoots de dopamine du scrolling ? « the fear of disappointing ourselves » ? le découragement face à l’effort (« It takes spiritual energy to try, because there is always a learning curve. ») ?

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La neige qui tombe, ça ralentit tout. Le regard, d’abord. On prend le temps, avec les yeux, de regarder ce qu’il se passe.

Joachim Séné, Reposante neige, Journal éclaté

Il fait le rapprochement entre les jours de neige et le confinement, « ces jours où l’on avait plus rien à faire que de rester chez soi, marcher un peu, revenir, tout était à l’arrêt, au minimum vital, à l’essentiel. » Je n’ai pas du tout ce souvenir du confinement : ce temps suspendu n’était pas ouaté, il était saturé de qui-vive, de devoir bosser sans les loisirs qui contrebalançaient.


Joachim Séné cite un article d’Olivier Ertzscheid :

Et l’enfant comme l’adulte n’est attentif qu’à ce changement, qu’à cette mutation en cours sous nos yeux, comme si l’on pouvait observer en accéléré la croissance d’un arbre.

« Il va neiger. » Et l’attente est joyeuse. « Nous sommes en vigilance jaune neige et verglas. » Et l’angoisse est palpable. […] Être en vigilance à chaque instant, à chaque présent, équivaut à une inattention au monde. On peut pas être chaque fois vigilant sans être contraint d’être inattentif à la construction de ce présent.

Résonance avec mon état psychique.

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Et si le remède à la fatigue était de se fatiguer autrement.

Jane Doe, Remède miracle, L’ombre d’un doute

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It is slightly ironic but my private journals can be a lot more mundane, whereas when I write here I am forced to dig somewhere deeper.

Winnie Lim, alone, with music

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Les plans ne sont pas faits pour être exécutés, ils sont là pour préparer l’improvisation.

Citation d’un entretien d’Orson Welles,
cité par Christine Jeanney, block note — servir, Tentatives

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Et je ne vois vraiment pas ce qui pourrait me faire du bien, surtout pas : parler.

Mais vraiment, la sensation que l’impuissance, la mienne, celle des autres, gonfle à chaque mot prononcé, que les larmes amères vont venir me noyer, bref, la mâchoire serrée sur mes blessures.

Sacrip’Anne, Tough Love, Sisters Cia

Parler d’anxiété, ça fait un peu ça, parfois, ça la fait gonfler.

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Est-ce un homme est-ce une femme. Est-ce un logement sont-ce des bureaux. Je n’ai ni la réponse ni mes lunettes.

Guillaume Vissac, 020226, Fuir est une pulsion

L’année de la pensée magique

Si je cours jusqu’au phare en moins de trente secondes, alors il reviendra vivant. C’est dans Un long dimanche de fiançailles, je crois, que j’ai pour la première fois trouvé trace de la pensée magique que je pratiquais enfant et adolescente, même si je la nommais pas ainsi, même si je ne la nommais pas. Si je fais deux tours / si je tiens mon équilibre plus de cinq secondes / si si si, alors l’audition se passera bien, alors je réussirai à. Aujourd’hui encore, j’ai toujours le réflexe de chercher ma tête et une table, une porte, n’importe quoi en bois à portée de main lorsque j’éternue — « tête de bois » je répète alors, comme mon arrière-grand-mère (nous sommes effectivement assez mules dans la famille) et enchaîne « table en bois, en bois ou en contreplaqué », on n’est jamais trop prudents avec les matériaux modernes. Dans mon esprit, c’est moins une superstition qu’un rituel conjuratoire comme ceux des TOC. Mais probablement est-ce la même chose, le besoin d’une illusion de contrôle sur ce qui nous échappe. Gros touché-coulé en découvrant cet xkcd, qui une fois de plus frappe fort :

What's a superstition? It's a way to train yourself to feel like any bad thing that happens is your fault
Ce xkcd est en passe de devenir un second « Someone is WRONG on the Internet » dans mon panthéon personnel.

La pensée magique, pour Joan Didion, c’est ce qui caractérise son état après la mort soudaine de son mari. Savoir qu’il n’a pas survécu à sa crise cardiaque et néanmoins ne pas se résoudre à jeter toutes ses chaussures, car il aura besoin de ses chaussures s’il revient. Être rationnelle et folle à la fois, en avoir conscience et ne pas pouvoir s’en empêcher.

Un jour d’été et d’enfance, devant le tourniquet des cartes postales, je faisais le compte de tous les destinataires à ne pas oublier pour savoir combien je devais en acheter. Telles copines, mamie Nicole, grand-mamie de Bourges… j’ai vu ma mère blémir : mais mamie de Bourges est morte ! C’est vrai, j’avais oublié. Je la voyais assez peu souvent pour que mon réflexe d’affection lointaine soit resté intact. Être rationnelle et folle à la fois.

Elle fait beaucoup ça dans son récit, Joan Didion. Reprendre des phrases en italiques. Les répéter un peu plus loin, en fin de paragraphe, à la ligne. Un compromis entre la révélation et la répétition traumatique, entre le sens qui se métamorphose confronté à la fin et l’absence de sens, l’absurdité de ce qui n’est plus.

Pas plus que nous ne pouvons avoir conscience à l’avance (et c’est là que réside la différence essentielle entre le deuil tel que nous l’imaginons et le deuil tel qu’il est vraiment) de l’absence infinie qui s’ensuit, le vide, l’exact opposé du sens, la succession interminable de ces moments où nous serons confrontés au contraire même du sens, à l’absurdité.

C’est Words of Women qui m’a fait découvrir le nom de Joan Didion ; je ne l’avais jamais croisée pendant mes études littéraires. Une sacrée figure, ça a l’air d’être outre-Atlantique. Plusieurs fois, j’ai tenté de sortir un de ses romans de l’étagère à la médiathèque, mais je le repoussais rapidement dans l’espace aussitôt créé aussitôt comblé. L’Année de la pensée magique, lui, n’est pas classé dans les romans, mais dans les textes littéraires, quoi que cela puisse dire (une tentative de laisser émerger la non-fiction dans notre paysage mental ?). La quatrième de couverture fait du livre « un classique de la littérature sur le deuil » et le situe « entre sécheresse clinique et monologue intérieur ». La sécheresse clinique traduit bien la sidération du trauma, mais passé le moment où je m’en suis fait la réflexion, je me suis demandée ce que je foutais là à lire plein de données médicales, de noms propres et de dates, de lieux, de personnes qui ne me disaient rien. Un bref instant, j’ai compris pourquoi certaines (rares) personnes ne comprenaient pas l’intérêt d’Annie Ernaux, de son écriture blanche ; Joan Didion est leur Annie Ernaux, j’ai pensé des Américains, et elle ne me parle pas (alors qu’Annie Ernaux, oui). Puis j’ai inversé : Annie Ernaux est probablement notre autrice de oui-non-fiction, une estompe d’essai et de récit personnel à laquelle nous sommes mal habitués, qu’il nous faut habiller de nouveaux mots, d’auto(-fiction). Mais tout ça n’a rien à voir : là où Annie Ernaux écrit l’intime, Joan Didion documente le privé, souvent plus journaliste que romancière.

Il y a bien des extraits que j’ai envie de conserver, des expériences qu’elle nomme, comme le vortex, réminiscences de souvenirs en chaîne qui l’arrachent au présent, mais ce sont globalement des éléments extérieurs à la narration, qui viennent ponctuellement la mettre à distance, conclusions éparses qui marquent des étapes du deuil, des déplacements qu’on n’a pas vu s’opérer (tourner la colère contre soi puis contre le disparu, chercher dans les faits ce qu’on aurait pu ? dû ? faire différemment si on avait su lire les signes, puis au contraire reconstituer l’inéluctable…).

[…] j’avais voulu remonter le cours du temps, faire défiler le film à l’envers.
Nous étions à présent huit mois plus tard, le 30 août 2004, et j’essayais toujours.
La différence, c’est que tout au long de ces huit mois, j’avais tenté de projeter une bobine alternative. Désormais, j’essayais seulement de reconstituer la collision, la disparition de l’étoile morte.

Reprises, ces conclusions éparses risquent de donner une fausse idée de l’ouvrage. Je les consigne tout de même ici, avec d’autre fragments, tout en vous encourageant à lire plutôt Ma vie sans lui, journal de deuil, « journal intime de la vie d’après » qui m’a semblé infiniment plus émouvant, plus sensible (plus angoissant aussi ?).


Je n’oublierai pas la sagesse instinctive de l’ami qui, chaque jour durent ces premières semaines, m’apporta d’un restaurant de Chinatown un litre de porridge de riz aux échalotes et au gingembre. Ça, j’arrivais à l’avaler. Ça, et rien d’autre.

Comme dans Pleurer au supermarché, me suis-je exclamée intérieurement à la lecture, oubliant que la bouillie de riz est préparée par la narratrice pour sa mère cancéreuse — avant son décès.


Jusqu’à présent, j’avais été confrontée seulement à la douleur, non pas au deuil. La douleur était passive. Le douleur survenait. Le deuil, l’acte de faire face à la douleur, demandait de l’attention. Jusqu’à présent, j’avais toutes les raisons, dans l’urgence, de ne prêter l’attention à rien d’autre, de bannir la seule idée d’autre chose, de consacrer toutes mes ressources, toute mon adrénaline à traverser la crise du moment.


On ne s’amusait pas, me disait-il. Je m’indignais (est-ce qu’on n’avait pas fait ceci, est-ce qu’on n’avait pas fait cela), mais j’avais compris. Il voulait dire faire les choses non pas par obligation, ou par habitude, ou par sagesse, mais par envie. Il voulait dire avoir envie. Il voulait dire vivre.


Nous étions ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui inspira toujours un mélange de joie et d’inquiétude à ma mère et à mes tantes. « Présent pour le meilleur ou pour le pire, mais jamais pour le déjeuner », me disait souvent l’une ou l’autre, les premières années.

Et pourtant, à chaque fois, cette manière d’invoquer sa présence [en parlant à voix haute] avait pour seul effet de renforcer en moi la conscience du silence définitif qui nous séparait. Ses réponses, quelles qu’elle soient, ne pouvaient exister que dans mon imagination, mon propre texte. N’imaginer ainsi ses mots qu’à travers mon propre texte me paraissait une obscénité, une violation.

[…] « on peut aimer plus d’une personne ». Evidemment qu’on peut, mais le mariage c’est autre chose. Le mariage, c’est la mémoire ; le mariage c’est le temps. Je me souviens d’une anecdote qu’on m’avait rapportée : « Elle ne connaissait pas les chansons », avait dit l’ami d’un ami après avoir tenté de renouveler l’expérience. Le mariage, ce n’est pas seulement le temps : c’est aussi, paradoxalement, le déni du temps. Pendant quarante ans, je me suis vue à travers le regard de John. Je n’ai pas vieilli.

Le coup de la chanson me rappelle Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être : « Tant que les gens sont encore plus ou moins jeunes et que la partition musicale de leur vie n’en est qu’à ses premières mesures, ils peuvent la composer ensemble et échanger des motifs […] mais, quand ils se rencontrent à un âge plus mûr, leur partition musicale est plus ou moins achevée, et chaque mot, chaque objet signifie quelque chose d’autre dans la partition de chacun. »


[…] lorsque nous pleurons nos pertes, c’est aussi, pour le meilleur et pour le pire, nous-mêmes que nous pleurons. Tels que nous étions. Tels que nous ne sommes plus. Tels qu’un jour nous ne serons plus du tout.


Que Quintana reprenne le cours de sa vie, je le comprends maintenant, cela aussi aurait lieu que je sois là ou pas.
Terminer cet article — c’est-à-dire reprendre le cours de ma propre vie —, en revanche, non.

(Je prélève d’autant plus facilement des extraits qui m’ont plu que la lecture m’a semblé moins fonctionner comme ensemble — sinon j’ai envie de tout garder.)

La nuit n’est plus si vite si noire

Journal du début de février

Dimanche 1er février

Dimanche dossier.

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Mardi 3 février

Impression du dossier, impression de me faire arnaquer, les couleurs dégueu sur le papier à beau grammage, tout ça pour ça, je pleure un coup sur le trajet entre l’imprimeur et la Poste. Je n’éprouve même pas de soulagement à l’envoi, seulement un sentiment de gâchis — comme le jour où j’ai obtenu mon diplôme de prof de danse, les notes médiocres obscurcissant l’obtention.


À ma surprise, les adultes captent moins vite la chorégraphie que les adolescentes ; elles ont raison, sont meilleures juges que moi de leur niveau : il ne va pas falloir que je traîne.

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Mercredi 4 février

[rêve] L’interphone a-t-il sonné ? Dans mon rêve, j’essaye d’allumer mais ni la mappemonde ni la lampe de chevet ne s’allument, fébrillent au mieux, le couloir s’allume lui, me laisse voir que la porte d’entrée de l’appartement est ouverte, je la referme, le salon est plein de feuilles mortes il y a le golden retriever de Dad, je lui tapote l’échine pour me rassurer et le chat du boyfriend a une drôle d’allure plein de poussière je le peigne, les poils enlevés le transforment en petit chien noir, sentiment d’intrusion, je vérifie les pièces, sous le lit, il y a quelqu’un dans la cuisine, plus qu’un peut-être, j’entre à tâtons, saisit un corps, mon grand-père peut-être, je le dirige vers la sortie, puis j’y retourne, cette fois c’est mon beau-père, je le fais sortir et re-rentrer à la porte suivante, là c’est le placard, pas le placard la porte d’entrée, je le guide manu militari c’est pas ici pour trier les boulons, j’ai conscience dans le rêve que les sortir de la cuisine de l’appartement c’est les sortir de ma tête, le sentiment d’intrusion demeure et les lampes, l’électricité qui ne répond plus, même dans le couloir, je laisse mes yeux s’accoutumer à l’obscurité dans le salon avec les animaux, certaines des fenêtres ne donnent plus sur rien, même de nuit, la configuration de l’appartement a changé, je vais voir chez les voisins mitoyens s’ils ont obstrué les passages de lumière, chez eux il fait jour, l’un non l’autre, une vitrine ou placard a été recouvert matelassé par l’intérieur, c’était donc ça, on tire dessus pour le retirer et le réveil me tire de là


Une partie du cours passe en essayage des costumes, ça me va. Examinant le tutu de plus près, je remarque sur le tulle un petit bout de plastique comme on en retire habituellement sur les paires de chaussettes neuves ; je suis à deux doigts de chercher des ciseaux avant de remarquer qu’il y en a plein… qu’ils remplacent les points de couture maintenant les épaisseurs de tulle ensemble. Voilà comment sont réduits les coûts de production (en espérant qu’il n’y ait que ça, et pas d’enfants qui manient l’agrafeuse à longueur de journée). Je ne sais pas si je suis plus horrifiée de la qualité ou admirative de l’ingéniosité.

Un groupe est infernal, je craque et les menace de les priver de spectacle. C’est mi-nul mi-responsable : si dissipés, avec les parapluies de Chantons sous la pluie, ils risqueraient de s’éborgner.


Après les cours, comme presque tous les mercredis maintenant, je reste discuter avec H. Elle me raconte le tournage de sa fille. D’habitude, je trouve le terme et l’idée d’expérience (ponctuelle) galvaudée, mais là, non, je le comprends à mesure de son récit, sa découverte d’un monde qui ne m’a jamais fait rêver mais reste un monde, à part, mal soupçonné (l’attente, le froid, les prises et reprises infinies).


Théière et ordinateur ouvert sur des danseuses à la barre
Tisane et prix de Lausanne

…Jeudi 5 février

Le métro est en panne, et le bus de substitution fort lent : 45 minutes seulement de cours de stretching postural, tout de même bénéfique, entre deux séquences d’énervement — car la panne perdure au retour. À l’arrêt de bus, les gens attendent depuis 25 minutes le bus censé passer toutes les 5 à 10 minutes ; je prends la décision d’y aller à pieds, comme un jeune homme qui, chemin faisant me raconte avoir travaillé au service des appels de l’URSSAF un été. Le bus évidemment nous passe devant.


La variation de La Bayadère sur le solo de flûte est plébiscitée par le groupe. Ça fait plaisir, explique une jeune femme, d’habitude en classique, on n’a jamais le temps d’entrer dans l’interprétation, savoir quoi faire des jambes accapare toute l’attention. De fait, elle n’est pas avare de ses bras. Une autre me laisse suspendue à ses regards et mouvements de poignets comme on le dit des lèvres chez un interlocuteur ; je dois lutter pour arracher mon regard et répartir mon attention.


Une cousine toute petite (je crois que c’est une cousine) voudrait assister au cours de sa cousine plus grande ; la tante (je crois que c’est une tante) y assiste aussi par la force des choses (la cousine toute petite). Elle (la tante, l’adulte) se montre intéressée par la pédagogie, elle-même a repris une formation, elle apprécie les efforts d’explicitation, cite l’image que j’ai donnée du ressort qu’on amorce pour plier efficace avant un tour. J’apprécie son appréciation.


L’école n’achètera pas d’élastique ni de blocs de yoga pour la barre au sol : c’est une barre au sol, on n’est pas là pour faire des poses de yoga — une réponse lunaire, selon les dires de l’habitué qui avait en suggéré l’acquisition par mail, et qui bénéficierait de ce matériel pour travailler efficacement et sans danger son grand écart (il n’est pas le seul).

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Vendredi 6 février

Experts (you are here because you are).
I need your expertise to validate the framework for my research.
Autour de la table, je suis la seule à ne pas avoir eu de carrière d’interprète. Je suis aussi peut-être la seule, en dehors de PhD-man, à comprendre le but du jeu : non pas tant formuler ou obtenir des réponses aux questions (on aimerait, c’est frustrant de ne pas), mais s’assurer que l’on pose les bonnes questions, qu’elles sont formulées de la meilleure manière possible. La carrière de danseuse, je n’ai pas, mais l’habitude des universitaires et l’expérience d’assistante d’édition, ça oui. Redondances, omissions, recoupements, je repère. You’re good at it, sourit généreusement ma nouvelle collègue. Ça me fait beaucoup de bien, tempère un peu mon sentiment d’imposture alors que tous discutent de solistes et directeurs de compagnie comme si ce n’était pas un tout autre monde. À la fin, PhD-man est content, il était stressé (ça ne s’arrête donc jamais ?), mais il a plenty of data. J’ai appris au passage que les male dancers tendent à exploser en plein vol lorsqu’ils sont nommés solistes et découvrent une pression que leurs homologues féminins gèrent depuis toujours. Et aussi : in the end, those who tend to make it ne sont pas les meilleurs techniquement, mais ceux qui sont le plus généreux avec leurs partenaires.


L’après-midi est passée sur le CV et le dossier de L. à la fois concurrente et pote, pas vraiment à l’aise avec Pages ou Canva. On y passe des heures, yeux cramés, expériences qui s’alignent devant leur puces, se hiérarchisent. Je m’obnubile sur ce dossier comme si c’était le mien, ne supportant pas d’avoir un truc bancal alors que ça pourrait être bien, mieux, que c’est à ça de l’être. Je boulotte compulsivement le Toblerone qu’elle m’a rapporté et, la tête farcie, décrète à 20h devoir arrêter ; même si tout n’est pas fini, c’est structuré.

Je propose de reformuler les tournures négatives ou restrictives — elles sont nombreuses. À force, elle fait le rapprochement : c’est donc ça, la négativité qu’on lui reproche ? Cela ne m’étonne pas à la fois qu’elle ne s’en soit pas rendu compte et qu’elle le remarque à présent : le manque, le perfectible sont évidents pour quelqu’un comme elle, qui se remet beaucoup en question, n’arrête pas de se former — je n’avais pas encore mesuré à quel point. Ce n’est pas simplement négatif pour critiquer ou s’excuser — même si, ça aussi, elle y vient en prise de conscience.

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Samedi 7 février

La fatigue me cueille au réveil, dans une forme d’absence molle qui n’est pas désagréable, nervosité à vide : le pianiste me trouve plus patiente avec les élèves. L’après-midi, c’est Les Dix Petits Nègres, les élèves demandent à s’arrêter les unes après les autres, cheville qui gène, orteil douloureux, mal au crâne, mal au cœur. Quel est le titre remanié du roman d’Agatha Christie, déjà ? À la fin, il n’en reste plus qu’un ? Les élèves renchérissent à coup de Koh-Lanta et d’Hunger Games. L’une d’elles n’a vraiment pas l’air bien, je m’assure qu’elle puisse être raccompagnée. And Then There Were None. 


Quand cette élève a expliqué vouloir devenir danseuse professionnelle en entretien, lors de l’audition, mes collègues ne voulaient plus la prendre (en cursus amateur). J’ai insisté par souci de cohérence : certains de nos élèves étaient moins bons que ça. D’accord, m’a-t-on répondu en substance, mais il faudra lui faire comprendre, que ce soit clair pour elle, qu’elle ne s’engage pas dans une voie de garage.

Plus moyen de reculer avec le rendez-vous parent-professeur demandé par la famille, je dois le formuler : même si je ne dis pas que c’est impossible, il est peu probable qu’elle puisse faire une carrière de danseuse classique dans une compagnie professionnelle. J’essaye de ne rien dire de négatif sur elle, brosse seulement le paysage économique des compagnies, le panorama des écoles supérieures (que les élèves de CPES ne réussiront pas tous à intégrer, sachant qu’elle-même n’a pas le niveau pour intégrer la CPES… et que les élèves qui sortent des écoles supérieures ne trouvent pas forcément tous du travail). Pour la mère, qui pose de bonnes questions, c’est plié ; elle continue son rôle d’équilibriste à soutenir sans encourager.

Pour adoucir ce qui ne peut l’être, je tâche de rouvrir un autre champ de possibles : l’enseignement, la recherche, une compagnie amateur, des missions freelance — il y a plein de manières de mettre la danse au centre de sa vie. Juste pas celle qu’elle voudrait, je sais. Si elle savait comme je sais. Elle encaisse, et quand je lui demande comment elle se sent, face à tout ce qui a été dit, qu’on n’a jamais très envie d’entendre, des larmes coulent. Peut-être n’ai-je pas assez mis les formes ? Ai-je trop projeté de moi-même ? prédit un échec dont au fond je ne sais rien, auquel en bonne élève docile elle va se conformer, sans même essayer ? Tous les danseurs pro ou presque ont cette anecdote d’un professeur qui, un jour, leur a dit qu’ils ne seraient jamais danseurs, et je ne demande pas mieux que de me tromper. Je fais marche arrière, moonwalke un peu : je ne dis pas qu’elle ne doit pas essayer son plan A, je dis qu’elle doit avoir un solide plan B. Qu’elle essaye, au contraire, on vit mieux sans regrets — à nouveau, je projette, je condamne l’issue. C’est difficile de ne pas : j’avais le même profil qu’elle, adolescente, un physique, des extensions, un vocabulaire technique pas dégueulasse, mais aucune construction solide, la charrue mise avant les bœufs, qu’on ne sait plus comment diriger. Son potentiel, car elle en a (eu) un, il est à parier que personne ne pariera dessus et qu’il ne sera pas actualisé car il est déjà un peu tard, à dire vrai, et il y a déjà tant de jeunes filles de son âge plus prêtes, plus solides, plus solaires. Ça, je ne lui dis pas. Je ne dis rien non plus de la mère qui a raison (de vouloir que sa fille passe un bac général) parce qu’elle a peut-être eu tort avant (de refuser que sa fille intègre une classe à horaires aménagés au collège), mais que personne ne saura jamais si elle a eu tort ou raison, et peut-être qu’il n’y avait ni l’un ni l’autre, juste un désir d’accompagner et de protéger au mieux.

Tout cela me trotte encore en tête le lendemain. Ai-je bien fait ? Qu’ai-je mal dit ? Qui suis-je pour ? Plus dérangeant : pourquoi ai-je eu si peu d’empathie ? y suis-je allée presque avec plaisir ? Ai-je eu un accès de pouvoir, de vengeance presque, maintenant assez légitime à un poste pour dire qu’elle ne le sera pas à un autre ? Ou étais-je persuadée d’être à la bonne place, parce que j’ai vécu une expérience similaire à la sienne ? — sauf que, ce que j’ai dit, on ne me l’a pas dit ainsi — ou, plus probable, je ne l’ai pas entendu. Est-ce que ça change quelque chose ? tout ?


Ma soirée se passe devant les sélections du prix de Lausanne, à défaut de la finale que je n’ai pas pu voir en direct et qui n’est pas encore disponible en replay. C’est infini sur la fin, je passe la virtuosité à coup de 10 secondes, cherche les artistes comme on chercherait un passage précis, oublié, dans un film. Suspensions, décélérations, les qualités de mouvement font tout (envie d’y consacrer une newsletter).

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Dimanche 8 février

Je prévoyais une journée mi-glande mi-chorégraphie, mais le besoin de récupération me tombe dessus et c’est, dans un mélange de procrastination déniée et de volonté assumée de me reposer, une journée full glande. Je tombe sur une incroyable vidéo de Ballet Reign sur la méthode Cecchetti, j’en regarde seize minutes comme rien, moi qui ne suis pas cliente des formats de YouTubeurs, et je regarde l’heure complète plus tard dans la journée, après avoir lu des pages et des chapitres de Julia Kerninon, Buvard absorbant la lumière du soleil, en pyjama et lunettes de soleil derrière la grande vitre du salon. Le roman y passe presque, l’après-midi complètement et la nuit venue (un tout petit peu plus tard qu’hier et un tout petit peu plus tôt que demain) je regarde encore la finale du prix de Lausanne. Les variations classiques m’apaisent, ordre immuable et harmonieux où rien ne peut arriver — la danse classique, visionnée, est un doudou (un special interest sur lequel hyperfocuser ?). Je n’avais en revanche pas du tout vu venir le gagnant, et même en revenant après coup sur ses variations, je ne vois pas ; meilleur Swiss candidate, je veux bien, mais meilleur candidat tout court ? Ça pue la politique. Et les quatre finalistes sans bourse abandonnés derrière la barre, il aurait été élégant de les faire saluer avec les autres. Heureusement, sur Instagram, il y a cette story où une finaliste non primée danse dancefloor en tutu bleu avec le jeune homme enfantin qui a été l’un de mes préférés, visiblement heureuse. Une heure du matin et du mal à m’endormir.

Nous vous parlons d’amour

J’ouvre le recueil dans mes mains et me remet entre celles de Jeanne Benameur.
Nous, c’est elle, tous ceux qu’elle écoute, à qui elle prête parole.
Amour, c’est « des petites paroles de rien du tout », pas des déclarations
— en tant de guerre, on évite
la douleur
on prend
la douceur
des vies

douleur, douceur
c
l

Il faudrait ajouter […] avant, […] après les citations, je n’en ai rien fait, j’ai volé léger.

…

de je t’aime je suis passée à j’aime
il n’y a plus d’attente à tutoyer
j’aime large
j’aime les gens comme on aime un tableau
sans vouloir rien y retoucher

…

Je suis le fils de celui qui s’est levé un matin
qui est parti
[…] j’ai rangé sa chaise
posé son bol dans l’évier
et j’ai su que notre table était devenue une table
rien qu’une table

…

ça ne dit rien des mots que j’ai sous la peau
qui cherchent à sortir
comme les plantes tout au fond de la terre
qui savent très bien que si elles restent sous la terre
elles ne vivront pas

je voudrais qu’on me regarde vraiment
jusqu’à ce qu’on la voie, la vraie couleur de mes yeux
parce que ça change
alors il faudrait
qu’il y ait quelqu’un qui me regarde
vraiment
tous les matins
et qui me dose Aujourd’hui tu as les yeux
couleur de printemps courageux
ou bien couleur de nuit sans amour
ou couleur de vol d’oiseau migrateur
c’est pas juste marron
ou bleu ou gris ou vert
un regard, c’est plus subtil
[…] quelqu’un qui te dit
la vraie couleur de tes yeux le matin
ça, ce serait la douceur du monde
[…] si vous voulez
je peux essayer de lire
la couleur de vos yeux d’aujourd’hui

…

elles nomment le désastre mais elles ont élevé des remparts
pour réfugier la douleur

Pour réfugier la douleur, pas pour se réfugier de la douleur.

…

Je dois la vie à quelqu’un que je ne connaîtrai jamais

[…]

ma mère m’a raconté la peur au ventre
les entrailles qui se serrent
et l’avion a commencé à tirer sur eux
ils se sont tous aplatis où ils pouvaient
dans les fossés au bord de la route
s’ils avaient pu rentrer sous terre ils l’auraient fait
ma mère comme les autres
entendant le vrombissement qui se rapprochait
les tac-tac-tac qui pouvaient arrêter les vies
comme ça
et l’homme s’est couché sur elle
elle a senti son poids sur son dos

l’avion est passé
les gens sur la route se relevaient
certains pas
ma mère était indemne

elle a voulu se lever
mais le poids de l’homme la gênait
elle l’a poussé comme elle a pu
il fallait se remettre en route tout de suite
avant que l’avion ne revienne
il fallait trouver un abri

l’homme était lourd
il était mort
mort pour elle
sans même savoir son nom

[…] moi si j’existe aujourd’hui
c’est grâce à cet homme
il n’est pas mon père
[…]

…

ils disaient À table, les enfants
et d’un seul élan
nous avancions nos chaises
chacun à notre place
mais une place n’est pas un nom

[…]

dans leurs bouches nous étions Les enfants pour la vie
mais dans nos rêves nous étions seuls

…

derrière quelle petite fille quel petit garçon
avancent-ils, eux ?

…

Parfois tu vois j’ai peur de tout perdre

Tout ?

Oui tout, tout ce que j’ai à l’intérieur
la beauté des paysages que j’ai contemplés
les couleurs qui changent
[…]

Écoute, tu me racontes ta montagne et moi je te la garde
tu ne la perds pas
et je prends aussi la mer qui frissonne entre les rochers
le flux, l’eau transparente
je garde tout ce que tu ne veux pas perdre

[…]

Nous sommes deus maintenant
à garder la beauté
et ça
c’est de la douceur
peut-être même de l’amour
va savoir