Je réunis ici des billets qui dorment depuis un moment dans mon lecteur de flux RSS. Il me semblait impossible de les mêler à mes cueillettes tous azimuts, tout comme de ne pas vous encourager à les lire, parce que le deuil est quelque chose dont on ne parle probablement pas assez, ou alors trop tard, quand on est déjà touché. Leur lecture, en tous cas, m’a émue ; elle remue — plaies et beauté.
C’était la vie, c’était Isa, l’épouse de Thierry Crouzet. Je ne connais pas plus l’un que l’autre, même si je lis les carnets de ce romancier depuis plusieurs années, et toute l’étrangeté de la relation parasociale ressort à cette occasion — un personnage de fiction meurt (ou naît ?) avec le décès de sa femme.
J’ai repensé à ce que mon amie veuve-sans-avoir-été-mariée m’avait dit, en opposition à ceux qui essayaient de se / la convaincre que c’était mieux ainsi, sa vie d’aidante abrégée : qu’elle n’était pas d’accord, que les derniers mois, dernières semaines à l’hôpital leur avaient quand même donné des moments ensemble, des moments qui avaient compté, et pas seulement comme adieux — ce n’était pas rien (et ce n’était pas juste « mieux que rien », c’était clair à l’entendre).
Son compagnon, qui n’existait pour ainsi dire pas dans nos discussions ou alors en arrière-plan, silhouette lointaine, n’a jamais été aussi présent que depuis sa disparition. Ce n’est pas un souvenir envahissant qui se ressasserait dans une boucle du deuil, plutôt une mention familière que mon amie s’autoriserait seulement maintenant qu’il n’y a plus personne à voiler de pudeur. J’observe la même chose en lisant le blog de Thierry Crouzet ; sa femme, mentionnée ça et là, l’est désormais avec un amour non dissimulé.
Pourquoi j’ai dit ça ou ça au lieu de me contenter de la prendre dans mes bras ?
Isa croyait à une forme de survivance de l’âme par diffusion à travers ceux auxquels elle était connectée.
Dans Le Jardin d’Épicure, Irvin Yalom nomme ça le rippling effect, le fait qu’on continue d’exister à travers la résonance de nos actions sur les autres, même infimes, même insoupçonnées — une pensée apaisante pour ses patients angoissés par l’idée de la mort.
Isa aimait s’arrêter dans les églises allumer des cierges, non pour implorer Dieu, mais pour convoquer les forces qui nous interconnectent et nous renforcent.
Elle ouvrait sa fenêtre pour respirer l’air de sa terre de cœur. Elle a toujours voulu y reposer. Elle me l’a toujours dit. Je n’ai jamais pensé que j’assisterais à son enterrement.
Je suis comme les enfants au bord d’une nouvelle vie, chargé d’un lourd passé.
« J’ai cessé de vivre, j’ai cessé de souffrir, mais je ne cesserai jamais de vous aimer. » […] Sa présence en nous veillera sur nous, tout en étant une exigence.
(Je n’ai osé laisser aucun commentaire, encore moins des « condoléances », plus froides et lisses qu’une pierre tombale. Est-ce plus discret ou moins élégant de citer des extraits ici, sur mon propre blog ?)
Le deuil rend muet — le disparu, évidemment, la conversation qu’il entretenait avec ses proches, mais aussi les proches des proches. On ne sait pas quoi dire, on ne dit rien et pour peu qu’on ne soit pas là physiquement, on déserte.
Dame Ambre raconte le passage (de vie à trépas) de sa grand-mère, à ses côtés, au bout de sa main, de sa vie ; je n’aurais jamais imaginé que ça pouvait se passer comme ça.
Paradoxalement, il y avait la douleur qui me pliait et une douceur sans bord ni limite qui m’enveloppait. […] Absente, ancrée, consciente de la beauté des paysages comme rarement, accrochée à la vie comme je ne l’avais jamais été, quelque chose de l’ordre de la lumière.
J’ai beaucoup parlé de ce qu’il s’était passé à LeChat qui avait été là d’un bout à l’autre et n’avait pas besoin que je lui en parle mais m’écoutait avec tout son amour. Et sa fatigue.
[…] d’avoir assisté à ce passage entre vie et mort, nous a apporté un apaisement indescriptible. J’ai traversé pleinement l’agonie, je l’ai accompagnée, je l’ai laissé passer, il n’existe plus aucun secret sinon l’après et cela change tout dans le rapport au deuil ; je l’ai vécu.
J’ai même eu la pensée que choc il n’y aurait pas, tant ce que j’ai vécu en assistant à sa mort m’a laissée apaisée et flottante.
J’ai la chance folle d’avoir été là, bercée par ces derniers souffles, moi-même accompagnée dans l’acte d’accompagnement au mourir.
Je suis triste sans l’être, il m’est impossible de décrire cet état, cet entre-deux de perte et d’apaisement.
Progressivement j’ai noté que j’étais différente, plus calme, plus lente. Que j’avais la tête ailleurs et parfois cet ailleurs était nulle part.
J’ai recompté jusque dans les recoins, jusqu’à trouver ce qui avait disparu. Et j’ai disparu l’enfance. Il manque la part de moi qui s’extasiait sur tout, celle capable de sautiller comme une enfant. La joie pétillante exaltée s’est effacée comme si elle n’avait jamais été là, créant un vide de personnalité intense à l’intérieur. Je suis devenue une adulte, à mon corps défendant.
Je suis celle qui va mourir après et c’est peut-être ça la perte aussi, ne plus avoir une personne au-dessus en paratonnerre.
J’ai oublié une partie de moi dans la mort de celle qui était ma mère d’adoption, je ne m’y attendais pas. Personne ne m’avait dit que perdre sa (vraie) mère vous alourdissait d’un poids adulte malvenu où l’enfance se faisait détruire la gueule. Je ne sais pas si je vis mal ma propre absence ou seulement la sienne ou les deux. Ni si cela reviendra. Mais je crois que j’ai perdu définitivement l’enfant en moi pour devenir une adulte et c’est exécrable.
Je prends sa douleur comme elle l’a pris à cette femme. Une chaîne de souffrances qui se dilue au fur et à mesure, d’une personne à l’autre. […] À force de raconter l’histoire, une version plus tolérable de la réalité commence à faire surface, un récit plus simple que l’on partagera avec des collègues.
Quand je suis allée voir Coup de foudre à Notting Hill, qui est un film pour lequel j’ai beaucoup de tendresse, je me suis rendue compte que l’histoire d’amour n’est pas le seul arc narratif bien qu’il est le seul dont j’arrivais à me souvenir précisément. Mais qu’en son cœur se niche aussi une réflexion un peu plus douce-amère sur ce que ça veut dire de réussir sa vie, sur les façons dont tous les personnages se sentent en échec.
Mais j’ai découvert avec le temps que verbaliser ces inquiétudes n’aide jamais à les dissiper […].
[…] son travail s’inscrit dans le quotidien, il doit trouver sa place — parfois difficilement — dans les interstices. Et peut-être que c’est la vie qui cherche sa place dans les interstices de l’art […]
[…] un rappel perpétuel de la matérialité de l’existence, […] de tous ces éléments extérieurs qui perturbent l’art et qui, paradoxalement, le nourrissent. […] Malgré ce que les représentations masculines des Artistes nous ont fait penser (que tout s’arrête pour que l’Art puisse exister), les moments de création doivent s’accommoder de la réalité.
Pauline Le Gall écrit à propos d’un film que je n’ai pas vu et ça me fait penser très fort à un roman qu’elle n’a probablement pas lu. Un roman islandais, d’une autrice au nom très islandais, Kristín Marja Baldursdóttir. Son personnage peintresse s’escrime à vivre son art dans les interstices de la vie, laquelle vient toujours lui en remettre une couche dans les pattes, si bien que sans rien savoir de l’islandais, je préfère la traduction de Chaos sur la toile à celui de L’art de la vie (qui l’a semble-t-il supplanté dans l’édition de poche).
Il n’y a que Julia Kerninon pour me faire lire et réfléchir sur la parentalité.
Je sais bien qu’on passe notre vie à saisir que nos obstacles ne sont pas ceux des autres et vice-versa, mais cet enfant me ressemble comme une goutte d’eau, alors c’est troublant de le voir transcender si souplement mes angoisses. Je pensais que ça mettrait plusieurs générations. Je pensais que je le verrais se prendre les pieds dans mes maladresses et mes névroses, mais les choses paraissent infiniment simples dans son regard à lui.
C’est une réflexion profonde sur la matrophobie, qui est la peur de ressembler à sa mère, une émotion assez largement répandue, et dont Claire Richard montre qu’elle ne concerne pas notre mère en particulier, mais notre mère en tant que mère – notre mère en tant que perdante évidente du système patriarcal.
Cela explique probablement pourquoi je n’ai pas ce problème, n’ayant aucune intention d’endosser à mon tour ce rôle. Ça me va parfaitement, de ressembler à ma mère sans jamais en devenir une.
Vivre dans un pays où nous avons grandi assourdit la conscience. […] Tout est platitude. Il devient impératif de chiffonner l’habitude pour lui donner volume.
[…] sadness is the truth of my inner reality […]. It is difficult because when I do break down, people think it is me who has broken down when in actual fact it is my mask that has broken down.
The only way I cope with this is to keep distracting myself. But I know I am distracting myself.
Je conseille à tout le monde de traduire, puis de tenter d’expliquer ses choix de traduction, et de regarder ce qui se passe, c’est comme de la chimie. Essayer d’expliquer comment on comprend /aborde / se positionne face à un texte à traduire fait bouger les lignes. On découvre des choses qu’on raterait si on ne s’expliquait pas.
Purée, ça me donnerait presque envie. Mais à chaque fois que je pense à ça, c’est Apollo’s Angel qui me vient en tête, le gros ouvrage d’histoire de la danse que je n’ai même pas fini de lire en VO.
Dans le même post de blog, une description de scène de film peut-être plus belle que la séquence cinématographique elle-même (peut-être, je ne sais pas, il faudrait la voir) :
Il y avait une très belle scène dans un film l’autre soir : les membres de la même famille préparent la table du repas, amènent les couverts, les plats, les serviettes, le sel, se croisent jusqu’à ce que la table soit mise, et chacun d’eux, mais c’est très subtil, vieillit, grandit un peu, pas forcément au même rythme, aller chercher les verres dans le buffet, venir les déposer et dix ans ont passés, se croiser en allant ranger un torchon et six mois s’écoulent, si bien qu’au moment où tous s’assoient pour de bon autour de la table enfin mise, les enfants sont devenus de jeunes adultes, et le père a les cheveux gris.
yet she still wakes up happy to see me every day, no matter how much sadness that pulses through me. what a person. my person. the love i do not deserve. hence i cherish with every single fibre of being.
Comme vous le savez, nos parents les boomers ne vont pas en thérapie donc quand iels subissent des traumatismes, iels les gardent en elleux et les transmettent, c’est la loi du boomer.
Depuis la mort d’Isa, je ne sens plus sa chaleur contre moi, ses bras autour de moi et les miens autour d’elle. […] Je n’ai presque plus de contact physique avec mes semblables. Je me sens déconnecté de l’humanité.
Bien que sans commune mesure, ça m’a renvoyée au premier confinement, où j’en venais presque à rêver d’effleurer la main de la caissière à la boulangerie en récupérant la monnaie. On ne se rend pas compte, privilégiés des relations longues, de ce que peut être une vie avare en affection tactile.
Les amis me tendent leurs joues pour m’embrasser, en un geste d’effleurement pudique, voire ils me serrent la main. Ils me refusent leur chaleur. Depuis longtemps, notre amie Isabelle Filliozat vante les bienfaits des câlins. Se prendre dans les bras durant une trentaine de secondes, c’est une transfusion d’humanité, de bonheur, d’énergie, de réconfort. Libération d’ocytocine — l’hormone du lien social —, baisse du cortisol — l’hormone du stress — […], diminution de l’anxiété, sentiment d’appartenance à l’humanité, régulation émotionnelle, renforcement de l’estime de soi…
C’est le cortisol qui fait tilt. C’est son taux que S. a relevé sans aucune mesure, simplement en voyant ma main gauche trembler quand je ne trouve pas tout de suite la musique en cours (je ne l’ai jamais vu, ni senti). Pour elle, le trouble anxieux généralisé ne fait pas de doute. Et là, seulement maintenant, je fais le lien entre anxiété galopante et éloignement géographique mais aussi tactile. Ce n’est pas seulement la distance de la relation à distance, c’est aussi tous les autres. À Paris, il y avait des hugs amoureux, amicaux ou maternels toutes les semaines. En formation pour devenir prof de danse, des ateliers (de danse, d’anatomie ou d’analyse du mouvement) nous mettaient régulièrement en contact prolongé les unes avec les autres, quand ce n’était pas carrément un échange de massages pour rendre nos courbatures plus tolérables. Depuis que j’ai fini ma formation et que le boyfriend a déménagé, les hugs se sont espacés et je touche surtout des pieds, de poignets, des épaules, brièvement, pour les mettre sur la voie du geste juste, en inhibant le ressentir — je touche sans être touchée.
Pudeur, consentement, hygiénisme… On ne sait pas plus vraiment entrer en contact — seulement entrer des contacts dans nos téléphones.
Serait-ce aussi pour ça que j’aime mettre les gens deux par deux en barre au sol, pour sentir — l’autre en même temps que les sensations justes dans son propre corps ?
C’est en allant chercher à l’intérieur de moi ce qui s’entortille pour en étirer les phrases et les idées que je me dénoue.
Coline Pierré, Faire jachère, Latte avoine et chat sur les genoux
Alors j’ai fait quelque chose que j’aurais certainement dû faire depuis longtemps : rien.
J’y viens, j’y viens.
Qui suis-je dans cet interstice étrange entre l’impossibilité d’écrire et l’impossibilité de ne pas écrire ?
Seulement, on n’est jamais le meilleur explorateur de soi-même. On a beau faire des théories, on se trouve toujours des excuses, d’excellentes raisons de ne pas mettre en pratique ce qu’on a théorisé avec grandiloquence.
Parce qu’à quoi bon faire ce métier où je me targue d’être si libre si c’est pour me laisser emprisonner par l’angoisse.
This one hurts.
[…] cette activité ingrate et délicieuse qu’est l’écriture.
Techniquement ce sont les vacances (scolaires), mais j’ai encore un cours collectif à rattraper et deux cours particuliers à donner. Celui-ci, c’est tout ce que j’aime, une adulte qui a envie de progresser et déjà un bon niveau, même si elle n’a pas un ballet body, comme elle me l’a écrit — en anglais parce qu’elle est sino-américaine. Son lab a été defunded par l’administration Trump ; elle vient d’arriver en France avec un contrat de trois ans.
J’apprends à connaître la personne (gaie et fébrile, sans arrêt sorry), son organisation posturale (le poids qui peine à se transférer des talons aux orteils), sa manière de danser (tout en retenue, beaucoup plus dans l’esprit RAD-Bournonville que dans la technique américaine). Je note ce qu’il faudra travailler (le transfert du poids du corps, la jambe derrière qui ne veut pas croiser…), apprécie sa technique, ses très beaux bras déliés. Pour l’aider à activer ses inner tights, je sors un élastique, puis le petit ballon de Pilates pour la rotation en parallèle, mes plus belles métaphores pour le reste, imaginer la résistance des chaussures de ski pour la cheville dans les pliés, chercher la sensation d’un échappé (où les deux jambes s’écartent) dans les dégagés (quand une seule jambe s’éloigne de l’autre).
Les dégagés deviennent d’ailleurs des tendus, et je me mets sans y penser à enrober les termes techniques, français, d’un accent anglais, pour qu’ils coulent dans la phrase sans (trop de) heurt — un mécanisme similaire à la couverture dans le chant lyrique ? Les heures passées à scroller sur les Instagram bunhead ne l’auront pas été en vain : j’ai acquis passivement le vocabulaire anatomique anglais nécessaire, même si je dois sans cesse me reprendre dans les exercices en croix (qui se font front, side, back — back pas behind) et que j’ai du mal à repasser à l’anglais quand on passe du nom au verbe plier — let’s do one plié, mais : bend your knees.
Le cours est très gai, volubile malgré des butées linguistiques. I’m talking too much, s’excuse-t-elle. But so am I.
Tempête de neige ! En décalé depuis la Sologne.
Lundi 16 février
[rêve] je suis à l’école de danse de l’Opéra, en tant que visiteuse ou professeure ce n’est pas claire, l’imposture guette, je parle à des élèves en pause mi-prof mi-groupie, ma collègue de jazz plus expérimentée débarque, plus assurée
Cours de stretching postural et manipulation ostéo à la hâte, qui estompe jusqu’à la presque disparition la douleur derrière le genou : subluxation du semi-tendineux, vous m’en direz tant, une histoire de tendon qui tourne dans sa gaine.
Une enfant (danseuse) prend le cours avec sa mère. Tout ce qu’elle maîtrise presque déjà qu’à son âge (et même bien plus tard) j’ignorais totalement !
Les sensations s’affirment, se retrouvent plus facilement, notamment dans les cambrés ; le travail en chaîne musculaire se met en place. C’est réjouissant. En fente, j’arrive un peu mieux à verticaliser le bassin et comprend que c’est ainsi que je dois faire travailler le grand écart, la rotation externe en quatrième comme cerise de triche sur le gâteau.
Alors que le jour décline et moi aussi, je regrette un peu d’avoir proposé un cours de rattrapage — le trajet. Une fois que j’y suis, en revanche, nous y sommes.
Mardi 17 février
Rattraper la vaisselle en retard, laver les justaucorps à la main, descendre la litière au garage et débarrasser un coin du salon étaient des tâches non importantes non urgentes dans la matrice d’Eisenhower. Une fois faites, je me rends compte que, non importantes et non urgentes, elles le sont prises indépendamment, mais qu’il était néanmoins important que je retrouve un espace dégagé, que mon regard ne bute pas où qu’il se pose sur quelque chose qui n’est toujours pas fait. Dépasser la sensation d’écoper. J’en conserve assez d’énergie pour finir de préparer ma nouvelle barre au sol, puis c’est fini, et c’est un cours particulier un peu particulier puisqu’avec une élève adulte en train de devenir une amie (coucou !).
Après le cours, on nouille instantanées et on se montre nos jouets comme si on avait cinq ans. De mon côté, il y a du rouleau de massage dans le dos, de la planche d’équilibre casse-gueule, du pistolet à massage (mieux qu’un vibromasseur, je la préviens en lui tendant l’appareil en forme de sèche-cheveux, elle fait une drôle de tête puis, à l’essai, n’est pas loin d’en convenir) ; du sien, un petit marteau qui n’enfonce aucun clou, une pince-à-linge-à-doigt de médecin qui donne la fréquence cardiaque et un stéthoscope dans lequel on entend des gens marcher dans la neige (comme aucune de nous deux n’est asthmatique, elle me fait écouter un enregistrement sur son téléphone : il y a des gens qui ont une baleine dans les poumons).
Mercredi 18 février
Un nouveau butin à la médiathèque, des courses, une soupe carotte-gingembre maison.
Jeudi 19 février
Le cours de stretching postural est intense : l’enfant danseuse de l’autre jour est de retour, cette fois-ci avec son père (assis, distant), pour préparer des auditions.
Les muscles de mes jambes tremblent. Le bassin commence à se dégrossir, comme un bloc de marbre où l’on commencerait à deviner une sculpture ; tout n’est plus monobloc.
Mi-février, un bon mois de retard pour répondre à la carte de vœux d’une élève ayant déménagé
Le Dance Theater of Harlem passe au Colisée. J’y rejoins L. qui m’invite en remerciement, meilleur prélude à la joie. Il y a dans cette soirée de la modernité un peu passée, par des danseurs au physique de footballers américains (pour certains), et des reines dans du Balanchine-like avec un côté afro/urbain. Main dans le dos, jeunesse sans lumbago, laisse tomber, ce mélange de nonchalance et de virtuosité me met en joie. Tout comme la tendresse enfantine au milieu d’un duo autrement tendre, lorsque la danseuse tam tam sur la poitrine de son partenaire en cambré. Un peu avant, un peu après, il se jette au sol, elle s’écarte en même temps et ils roulent au sol de concert.
Arrivée des règles et du boyfriend, bien synchronisés. On se respire, on se squishe.
Vendredi 20 février
Bis repetita : j’assiste au second programme du Dance Theater of Harlem. Si j’apprécie de découvrir la nouvelle pièce de Forsythe avec une barre en fond de scène (Blake Works IV) et kiffe complet Return de Robert Garland, je suis bien contente d’avoir assisté à la représentation de la veille pour les pièces communes : le duo Take Me With You est devenu presque quelconque, tandis que le pseudo-Balanchine (New Bach) est victime d’une collision qui laisse les danseuses tendues. Le public en revanche se montre beaucoup plus réactif et chaleureux (j’en étais un peu désolée la veille pour les artistes). Les mystères du spectacle vivant.
Samedi 21 février
Riche idée, riche bouillon que ce nouveau ramen à Lille — à Wasquehal en réalité, le long du tram. Les protéines de soja imitent si bien la viande que je ne peux les finir, tandis que je goûte avec plaisir le bouillon au porc braisé du boyfriend, particules noires fort goûtues.
Dimanche 22 février
Chassé-croisé des vacances de février : départ du boyfriend, arrivée de Mum.
Lundi 23 février
Roubaix > Versailles et un ice-cream sandwich Oreo sur une aire d’autoroute pour la science, pour savoir quel goût ça a : je me rappelle aux premières bouchées en avoir déjà fait l’expérience cet été dans les Cornouilles ; c’était très oubliable et, de fait, oublié. Il faudra que je me souvienne que c’est oubliable. Surtout que je reste depuis avec un craving non assouvi de Bounty, l’alternative non choisie.
Le soir, je ne termine pas ma pizza au taleggio et consorts italiens, doggy bagguée à emporter.
Mardi 24 février
Versailles > Sologne ou plutôt faudrait-il dire Versailles > La Ferté Saint-Aubin > Sologne
Il nous reste moins d’une heure de route, que nous reprenons après une pause pipi bucolique, lunettes de soleil printanier, chant d’oiseaux et bout de forêt peinard à l’autoroute près. On discute tranquill- je hurle, silhouette de sanglier, collision. L’accident prend le temps de cette dernière phrase, mais il dure dans le récit indéfiniment, durée dilatée par la peur, ressassée dans les boucles traumatiques des jours suivants. Impossible de savoir exactement ce qui s’est passé, dans quel ordre, distinguer ce que j’ai pensé de ce que j’ai reconstitué ou de ce que Mum m’a ensuite raconté. Pas le temps de signaler l’obstacle à Mum, comme en Norvège avec l’élan au bord de la route, que j’ai eu raison de nommer cerf dans ma hâte plutôt que de ne pas du tout le nommer : elle ne l’avait pas vu. Je n’ai pas le temps d’articuler attention ou même sanglier, de nommer cette masse noire que je n’ai pas tant vue que je l’ai sue, instantanément, à son dos, sa masse, le danger. Je hurle. Ma terreur, mon impuissance. C’est con, c’était bien — les vacances, la vie — c’est ce que je me dis, que je n’ai pas le temps de me dire, mais c’est ce qui me traverse, car il ne fait aucun doute pour moi à cet instant que ce sanglier, il y en a un autre derrière bordel ou d’autres, combien de marcassins ? c’est la sortie de route assurée, on va y passer. Un instant l’animal maudit a disparu, où donc, volatilisé, a-t-il eu le temps de passer ? Mais le temps s’est seulement dilaté comme ce moment où l’on voit tomber au ralenti le bol échappé des mains, et le choc ébranle la voiture. Qui ne part pas dans le décor. On continue de rouler tout droit. On continue de rouler. On continue. Dans le rétroviseur, il y a des débris d’informations que je ne comprends pas, une silhouette debout à côté de sa voiture arrêtée en pleine voie, le coffre ouvert sur l’autoroute à pleine vitesse et un morceau de rouge à côté des glissières centrales de sécurité.
Mum ne veut pas s’arrêter, il faut continuer. Je dois arguer du morceau de rouge, un bout de notre carrosserie. Tu crois ? Je crois, oui, je suis sûre, on doit s’arrêter. Heureusement, le tableau de bord signale un problème avec les feux avant, alors elle ralentit et s’arrête dès qu’elle peut, dans une voie de service où nous serons plus en sécurité que sur la bande d’arrêt d’urgence. On sort pour constater les dégâts. L’angle avant gauche de la voiture est entièrement défoncé, le pare-choc traîne par terre et la voiture sort ses viscères de câbles. Vérifier feux avant. On dirait ces litotes comiques de film d’action où le héros sent un picotement et se découvre au plan suivant le bras arraché. Mais je ne trouve pas ça drôle du tout sur le moment, je suis en pleine décompression, mes jambes me soutiennent à peine, on a tué le sanglier, on a tué un être vivant, et les autres automobilistes, l’accident, en a-t-on provoqué derrière nous ? un carambolage derrière celui qui s’est arrêté ? Les voitures continuent de défiler à plein régime, nul bouchon. Aucune victime autre que le sanglier. Mum ne parle que de sa voiture, son enfant à cet instant, elle est obnubilée par les dégâts matériels, peste contre le sanglier, elle s’en fout qu’on l’ait tué, si elle pouvait le ressusciter à cet instant pour lui faire payer avant qu’il n’endommage sa voiture, elle le ferait. Je dois lui rappeler que c’est un miracle que nous soyons indemnes. Vivantes, sans même devoir se rendre à l’hôpital. On aurait pu faire une sortie de route. Percuter une autre voiture en essayant d’éviter l’animal. Déclencher un carambolage. À 120 sur l’autoroute (elle sait, elle avait mis le régulateur de vitesse), on aurait pu être mortes. Ou blessées. Ou responsable d’autres victimes.
C’est vrai, elle n’y avait pas pensé.
On n’a pas eu de chance ou, au contraire, on en a beaucoup eu.
Ma litanie de catastrophes échappées l’a calmée net, a-t-elle ensuite raconté. Je n’avais pas compris sur le moment que se focaliser sur les dommages matériels était pour elle un moyen de garder le stress sous contrôle, un prolongement du calcul de sang-froid qui lui avait permis de ne pas dévier de sa trajectoire. Nous n’étions pas à la même place. Elle, au volant, à devoir garder la maîtrise du véhicule. Moi, à la place du mort, impuissante à faire quoi que ce soit, à ne pouvoir qu’hurler. Ah bon, tu as hurlé ? s’étonne Mum. Elle n’a pas entendu, me fait douter de ce que j’ai pu ou non vocaliser. Elle n’a pas tout à fait vécu le même accident que moi. D’abord le sanglier, elle l’a vu, bien avant moi. Elle a vu ses petits yeux noirs. Elle l’a vu sur le côté, il ne va pas, si, bondir sur l’autoroute. Elle avait dans le coin de l’œil ou de la tête, mémoire vive, la voiture en train de nous dépasser, sanglier devant, voiture à côté, on ne pouvait pas dévier, pas l’éviter. Ça va taper a été sa certitude. Elle n’est même pas sûre d’avoir freiné. Se l’est reproché ensuite alors que c’est peut-être précisément de ne pas avoir levé le pied qui lui a permis de tout son corps de maintenir la trajectoire. Ça va taper, elle s’est cramponnée au volant. Ou arc-boutée, le vocabulaire change parfois d’une occurence à l’autre du récit. Elle a attendu le choc. Puis le sanglier s’est volatilisé, pour elle aussi, elle s’est dit qu’il était peut-être passé (il était presque passé, surgi de la droite, percuté à gauche). Puis ça a tapé, et la voiture a continué, lui ou nous, c’était passé, il fallait continuer, ne pas s’arrêter, continuer à rouler pour que l’accident n’ait pas eu lieu, qu’il soit derrière nous, dans le déni.
Ensuite, il y a les coups de fil, l’attente, la dépanneuse agréée (car l’autoroute est privée). Le sanglier est passé de l’autre côté nous informe le dépanneur et, un instant, je crois que l’animal s’en tiré, blessé mais vivant. Je ne comprends pas tout de suite que le dépanneur plaisante ; il doit préciser que le sanglier parti pour Paris s’est retrouvé sous le choc projeté de l’autre côté de l’autoroute — ses collègues l’ont ramassé, éviscéré. On monte à l’arrière de la dépanneuse et on récupère un autre gars qui a crevé, probablement en roulant sur les débris de notre voiture, avant d’arriver au garage, à la Ferté Saint-Aubin, donc, voilà le crochet entre Versailles et la Solognes. Il y a encore un coup de fil qui n’en finit pas à l’assurance, des options imparfaites, des gros bras tatoués adorables, l’attente et enfin le taxi pour faire les cent kilomètres restants, taxi dans lequel on charge l’unité centrale, les deux écrans et tout ce qu’on était venues déménager pour le boyfriend.
Le soir, je cherche en ligne une trace du sanglier, de l’accident, quelque chose qui viendrait me donner la suite et fin de l’histoire, une clôture. C’était une journée ordinaire sur l’autoroute, aucune mise en garde attention aux débris à un animal mort au kilomètre [numéro], aucun recensement, sauf peut-être dans le log d’intervention des services de la voirie, je ne trouve rien — rien de daté du jour. Il y a six mois, un an, il y a d’autres sangliers, d’autres automobilistes qui ont donné un coup de volant pour les éviter, et des blessés, des morts. Une femme de 38 ans. Mum a songé à me passer le volant après notre pause pipi. Si j’avais été au volant, nous serions mortes, je crois.
À 120 km/h, on avance de 33 mètres par seconde. Cela explique que le sanglier ait été simultanément sur le bord et au milieu de la route. Sur l’axe Paris-Bourges et Bourges-Paris, projeté au sol ou en l’air. Un sanglier pèse près de cent kilos.
Mercredi 25 février
Réveil express : le taxi nous attend pour aller chercher la voiture de location, que nous devrons rendre au même point — impossible de rentrer avec en région parisienne. Mum, qui a vu le sanglier toute la nuit, est à deux doigts de craquer dans l’agence de location.
L’accident, narré et analysé la veille au dîner, est encore évité et rejoué au déjeuner, puis peu à peu, même si on y revient, on réussit à parler d’autre chose autour de la table en mosaïque et fer forgé. Il fait un temps à déjeuner en terrasse, de bagels à la truite fumée (en réalité des pains à burgers). Le chat, qui ne quitte pas la couette, est convié manu militari à nous rejoindre dans le jardin : chat d’appartement, il n’a pas l’air d’apprécier l’herbe sous ses coussinets et rentre avec moult précautions, ventre à terre, tête en l’air aux aguets, comme un soldat qui courrait d’arbre en arbre pour rester à couvert.
Plus tard, dans les bras du boyfriend, je pleure la peur, le contrecoup.
Jeudi 26 février
Le soleil fait de grandes ombres aux pièces d’échecs que je place et déplace sur la table basse pour chercher à tâtons des formations qui fonctionnent. Ça ne fonctionne pas toujours, j’avance un peu mes choré, peu.
Nous déjeunons à l’extérieur — ou à l’intérieur, selon qu’on désigne le restaurant ou la terrasse encore trop frisquette.
Mum avoue le soir venu qu’elle regardait à peine la route devant elle, zieutant les abords boisés, à l’affût de tout sanglier prêt à débouler. Assise à l’arrière, je fais de même à intervalle régulier, fouille du regard la forêt rémanente.
J’ai bien crié lors de l’accident. Elle m’a entendue. Le film s’est joué et rejoué dans sa tête, et l’adrénaline dissipée lui a donné accès aux perceptions que son instinct de survie avait bloqué hors-champ. Ma peur était effectivement une information inutile à ce moment-là.
Vendredi 27 février
Le chat relou me réveille, je traverse le couloir et me rendors avec le boyfriend.
Un moment de bonheur m’enveloppe alors que nous sommes tous trois autour du plan de travail et que j’étale la sauce hamburger sur le bun du boyfriend (les nôtres sont au ketchup). Lui se charge du reste, Mum est là sans plus demander ce qu’elle pourrait faire. Tout est fluide soudain, sans soudaineté, simple, doux, évident, des mots comme ça qui ne s’imposent pas, s’effacent devant l’instant, les corps occupés, l’espace partagé.
Notre duo mère-fille sans voiture arpente la ville voisine (maisons tristounettes, devantures vieillottes et magasin de rétro-gaming flambant neuf) pour ravitailler avant le périple en train. J’emploie l’expression « maison de riche » pour traduire mon étonnement face aux espaces, aux ouvertures et à la cuisine haut de gamme parmi lesquels je n’aurais pas pensé évoluer, même comme pièce rapportée, même au milieu de nulle part (nulle part ayant permis au boyfriend l’acquisition de ce bien immobilier sans être riche comme il l’aurait été avec semblable maison dans une autre région et une autre vie, où ses parents le seraient encore, en vie). Je regrette aussitôt mon choix lexical à la réaction de Mum : ça la fait quand même bien rire (elle ne rit pas) les idées affichés d’extrême-gauche du boyfriend alors que bon (la maison). Ça me heurte, non pas la contradiction, la réflexion, mais sa dureté, par contraste avec la douceur des moments passés, qu’elle soit formulée a posteriori alors qu’il n’est plus avec nous pour y répondre (et ça m’effleure : une forme de jalousie ou de dureté qui vient avec l’âge, pour écarter comme des mouches les choix qui ne sont pas les nôtres et qui pourraient les questionner). Ça dissone, m’attriste brièvement, comme si, entre deux parents en désaccord, je me trouvais d’accord et avec l’un et avec l’autre, dans une schizophrénie du principe de non-contradiction (ce que mes parents divorcés ne m’ont pourtant jamais mis dans la position d’éprouver, jamais de prise à parti, de loyauté à prendre en défaut).
Nous traversons les voies sans passage à niveau sans barrière sans quai pour attendre sous l’abri le TER, deux petites rames, des agents qui tous se connaissent, sifflent eux-mêmes la fin de la récréation. Nous sommes si peu de la campagne que Mum a l’impression de prendre un petit train touristique et s’amuse guillerette du quotidien d’une autre classe sociale, autre population. On longe lentement des maisons, des jardins, des voitures à l’arrêt, un peu moins lentement des forêts gorgées d’eau, certains portions entretenues, d’autres moins — mais ce serait mieux, de laisser le bois pourrir, pour que l’humus se recompose.
Une biche sur du vert clair, au loin, regarde passer le train d’où nous l’apercevons.
Entre le TER et le TGV, nous nous arrêtons dans un village ? une ville ? que je trouve de suite plus accueillante que la précédente. Il me faut un moment en comprendre la raison : les maisons y sont de briques, tout simplement, de briques comme à Roubaix, et non plus de pierres (grises, lourdes, mortes, moites, étouffantes).
Dans le bar d’habitués où nous venons tuer l’attente, le patron nous demande tout de suite thé ? café ? chocolat ? quand tout le monde autour consomme ou commande des bières et du vin. On n’a pas une tête à apéro. Je ne sais plus exactement de quoi, mais on discute comme on le fait seulement vraiment quand le temps ensemble touche à sa fin et nous projette vers des perspectives élargies).
Enfin nous arrivons à Versailles. Alors que ma vision périphérique enregistre vaguement une exposition photographique faune et flore sur les grilles de la mairie, Mum repère de suite le marcassin, sale bête à exterminer avant qu’elle ne vienne mourir sous les roues de sa voiture — trauma sur le qui-vive.
Samedi 28 février
Pour le retour à Roubaix, il faut endurer le métro, l’anxiété qui remonte. Par les fenêtres du TGV défile un mélange de plaines-plénitude et de premiers plans trop rapides, trop de stimuli, de pensées parasites qui s’accrochent aux branches, associations, options opinions dont aucune ne va, je ne sais quoi penser, juste à peu pré-recontextualiser ces pensées sans pouvoir en faire aucune mienne.
En même temps ou dans les interstices se manifeste cette attention flottante qui me fait voir le monde en métaphore, tels ces arbres repoussés dans des bosquets en lisière des champs comme les cuticules des ongles. Des idées d’images doubles en découlent, dont je me demande comment je pourrais les matérialiser : par des collages ? des dessins ? avec l’IA ? Peut-être n’existeront-elles jamais que comme notes écrites :
des plumes d’écolier géantes dans les champs / des peupliers dénudés dans des encriers d’école
un visage avec des linteaux de briques au-dessus des yeux / des sourcils sur les maisons de ville flamandes
Lecture in extremis (ne pas avoir trimballé le gros livre pour rien).
Dimanche 1er mars
L’étau de l’anxiété desserré par le Stresam, je cuisine (des beignets de poireaux, moins réussis que la première fois) et me remets en mouvement, me penche sur les cours à incorporer / adapter. Un cours particulier vient ponctuer la fin des vacances.
Se souvenir de ce qu’on a craint comme ce qui a eu lieu, un billet de Christine Jeanney.
[sur la thérapie] Après tout, un an, c’est si peu pour intégrer les trente-six autres.
Mon quotidien est parsemé de micro-effondrements qui s’ouvrent sous mes pieds aux moments les plus inattendus. Les émotions trouvent un passage vers la surface, un bon signe il paraît. Ça me terrifie.
On sous-estime toujours ce qu’on laisse chez les autres.
Je ne sais pas si on sous-estime, mais il y a toujours un décalage ; ce qu’on sème de soi n’est jamais vraiment ce qu’on aurait voulu ou pensé transmettre.
Quand un éditeur demande d’expliciter un passage, le fait-il parce que l’auteur a omis des éléments trop évidents pour lui ou parce qu’il cherche à obtenir un produit facile à consommer ? Une réflexion de Sophie Gliocas dans sa newsletter Gang de plumes.
je renâcle à réactiver le métronome
« J’ai beaucoup aimé mes deux métiers mais être à la retraite m’a permis de réaliser que cette obligation m’était si lourde qu’aujourd’hui je ne peux envisager un engagement bénévole ou militant que s’il ne demande pas de régularité. »
Le métronome, c’est tellement ça. Les horaires fixes, la nécessité d’être à tel endroit à telle heure, surtout en fin de journée, font de mon travail ce qu’il est : un travail — alors que j’aime tant, sans contrainte, le pratiquer.
Nous discutons pas mal de cela, de ce qu’on met comme sens dans la phrase « je n’ai rien fait hier ».
Si je n’ai rien fait hier, je n’ai rien fait
— de productif, cases toujours vides de la to-do list
ou tout aussi bien je n’ai rien fait
— qui me fasse plaisir.
Il faut qu’il y ait au moins l’un ou l’autre. Pas de fatigue ou de procrastination coupable qui empêche et l’un et l’autre.
Dans ce même billet (encore, oui), un strip BD :
— J’ai peur d’avoir raté ma vie.
— Je ne savais pas que c’était un examen.
« Avant on allait sur internet pour fuir la vie réelle, maintenant on va dans la vie réelle pour fuir internet ».
Dans Les mots de la mouette, Florance parle de « revenir à une vie plus matérielle (et non pas matérialiste) pour envisager la vie plus doucement » :
« Il y a un exercice qui est souvent utilisé en psychologie lorsque l’on dissocie ou que l’on fait une crise d’angoisse pour parvenir à se réancrer de nouveau dans l’instant présent : observer autour de soi et citer 5 objets d’une même couleur, ou bien scanner son corps pour ressentir chaque partie, depuis les orteils en remontant jusqu’à la pointe du crâne.
Est-ce que nous ne sommes pas collectivement en train de matérialiser cet exercice par le besoin profond de se réancrer dans notre propre présent ? »
Je ne sais pas si c’est l’époque des cédé gravés que j’ai connue, le récit intime des amitiés qui se nouent ou se dénouent, ou le flashback narratif éclairant la biographie de cet inconnu que je lis depuis des années (Guillaume Vissac), mais le 081225 m’a touchée :
« J’ai longtemps considéré qu’à cette époque je m’étais retrouvé abandonné du jour au lendemain, principalement par A. et R., alors que dans les faits c’était peut-être venu de moi. On ne s’imagine pas, quand on reconstruit son passé, que, des fois, le méchant de l’histoire ça peut être soi. »
« Les seuls dont je sache le futur, c’est-à-dire le présent, c’est KujaFFman […], et Jalk Mikain parce que je l’ai épousé, en fait. Ça me blow généralement my mind qu’une seule petite année sépare une période que je situe sur le territoire de l’enfance (ma vie de collégien stéphanoise) et ma rencontre sur un forum Ezboard avec celui qui, aujourd’hui encore, partage ma vie. »
« Car à l’époque, ça n’existe pas les adolescents homos dans la vie de tous les jours. »
« Ça m’avait scié qu’il me demande ça, et qu’il le fasse aussi chaleureusement. Je ne l’ai jamais oublié : qu’un gars aussi apparemment à l’aise dans la sphère sociale et au sommet de la pyramide prenne le temps, avec quelqu’un comme moi, de s’assurer que tout le monde autour de lui se sente bien, et passe une bonne année. C’était tellement incroyable. »
« […] j’ai consenti à ce qu’on coupe les ponts avec moi et n’ai pas cherché de faire l’effort de recoller les morceaux, parce que je savais qu’il me serait impossible d’exister en tant que personne auprès d’eux, et plus comme un enfant. Ce que je veux dire par là, c’était que c’était inenvisageable de faire comme on dit mon coming out à ces deux-là. »
Nous ne sommes qu’en février, l’horoscope du web 2026 de Laurence a encore 11 mois pour révéler l’exactitude de ses prédictions. Lion, poisson, taureau… oubliez l’animalerie astrologique, ici on parle métier : UX designer, data analyst, auditrice en accessibilité ou sorcière, c’est du solide.
En décembre, Jupiter en Sagittaire vous offrira une révélation : brûler le patriarcat émet quand même beaucoup de CO₂, il vaudra mieux le composter.
Pensée pour Luce pour celui-ci :
Un gros défi vous attend en 2026 : convaincre les gens que l’accessibilité n’est pas une option, tout en les jugeant et en gardant votre calme, mais heureusement, la Lune en Vierge vous apportera de la patience (et des tisanes « gardez votre calme, ça va aller, mais ça sent la cannelle »).
En mars, Mars rétrograde vous fera redécouvrir les joies des briefs flous et incohérents (« on veut quelque chose de moderne, mais pas trop » ou « du discount, mais de luxe »).
Depuis quelques jours (depuis un mois, avec le décalage, mais l’habitude arrivera-t-elle jusqu’à aujourd’hui ?), Guillaume Vissac publie des dessins avec son journal et j’aime beaucoup — cet oiseau aux plumes ébouriffées par le stylo-feutre fatigué ou japonais.
Winnie Lim a une manière incroyablement lucide et précise d’examiner ses mécanismes mentaux, c’est passionnant à suivre au fil du temps — pour découvrir d’autres manières de fonctionner (profil TDAH avec un passé de malade chronique) ou observer grossis des traits que l’on présente aussi.
Some people […] have zero motivation or regulation issues when it comes to doing things. For me, it takes accumulated self-knowledge to learn how to shepherd myself into doing things I want to do.
Traduction à la truelle :
Certaines personnes n’ont aucun problème de motivation ou de régulation pour ce qui est de faire les choses. Je dois quant à moi amasser une grande connaissance de moi-même pour me contraindre à faire des choses que j’ai envie de faire.
Ces derniers temps, j’ai l’impression d’être passée de l’un à l’autre. Les shoots de dopamine du scrolling ? « the fear of disappointing ourselves » ? le découragement face à l’effort (« It takes spiritual energy to try, because there is always a learning curve. ») ?
La neige qui tombe, ça ralentit tout. Le regard, d’abord. On prend le temps, avec les yeux, de regarder ce qu’il se passe.
Il fait le rapprochement entre les jours de neige et le confinement, « ces jours où l’on avait plus rien à faire que de rester chez soi, marcher un peu, revenir, tout était à l’arrêt, au minimum vital, à l’essentiel. » Je n’ai pas du tout ce souvenir du confinement : ce temps suspendu n’était pas ouaté, il était saturé de qui-vive, de devoir bosser sans les loisirs qui contrebalançaient.
Joachim Séné cite un article d’Olivier Ertzscheid :
Et l’enfant comme l’adulte n’est attentif qu’à ce changement, qu’à cette mutation en cours sous nos yeux, comme si l’on pouvait observer en accéléré la croissance d’un arbre.
« Il va neiger. » Et l’attente est joyeuse. « Nous sommes en vigilance jaune neige et verglas. » Et l’angoisse est palpable. […] Être en vigilance à chaque instant, à chaque présent, équivaut à une inattention au monde. On peut pas être chaque fois vigilant sans être contraint d’être inattentif à la construction de ce présent.
Résonance avec mon état psychique.
Et si le remède à la fatigue était de se fatiguer autrement.
Les plans ne sont pas faits pour être exécutés, ils sont là pour préparer l’improvisation.
Citation d’un entretien d’Orson Welles,
cité par Christine Jeanney, block note — servir, Tentatives
Et je ne vois vraiment pas ce qui pourrait me faire du bien, surtout pas : parler.
Mais vraiment, la sensation que l’impuissance, la mienne, celle des autres, gonfle à chaque mot prononcé, que les larmes amères vont venir me noyer, bref, la mâchoire serrée sur mes blessures.
Si je cours jusqu’au phare en moins de trente secondes, alors il reviendra vivant. C’est dans Un long dimanche de fiançailles, je crois, que j’ai pour la première fois trouvé trace de la pensée magique que je pratiquais enfant et adolescente, même si je la nommais pas ainsi, même si je ne la nommais pas. Si je fais deux tours / si je tiens mon équilibre plus de cinq secondes / si si si, alors l’audition se passera bien, alors je réussirai à. Aujourd’hui encore, j’ai toujours le réflexe de chercher ma tête et une table, une porte, n’importe quoi en bois à portée de main lorsque j’éternue — « tête de bois » je répète alors, comme mon arrière-grand-mère (nous sommes effectivement assez mules dans la famille) et enchaîne « table en bois, en bois ou en contreplaqué », on n’est jamais trop prudents avec les matériaux modernes. Dans mon esprit, c’est moins une superstition qu’un rituel conjuratoire comme ceux des TOC. Mais probablement est-ce la même chose, le besoin d’une illusion de contrôle sur ce qui nous échappe. Gros touché-coulé en découvrant cet xkcd, qui une fois de plus frappe fort :
Ce xkcd est en passe de devenir un second « Someone is WRONG on the Internet » dans mon panthéon personnel.
La pensée magique, pour Joan Didion, c’est ce qui caractérise son état après la mort soudaine de son mari. Savoir qu’il n’a pas survécu à sa crise cardiaque et néanmoins ne pas se résoudre à jeter toutes ses chaussures, car il aura besoin de ses chaussures s’il revient. Être rationnelle et folle à la fois, en avoir conscience et ne pas pouvoir s’en empêcher.
Un jour d’été et d’enfance, devant le tourniquet des cartes postales, je faisais le compte de tous les destinataires à ne pas oublier pour savoir combien je devais en acheter. Telles copines, mamie Nicole, grand-mamie de Bourges… j’ai vu ma mère blémir : mais mamie de Bourges est morte ! C’est vrai, j’avais oublié. Je la voyais assez peu souvent pour que mon réflexe d’affection lointaine soit resté intact. Être rationnelle et folle à la fois.
Elle fait beaucoup ça dans son récit, Joan Didion. Reprendre des phrases en italiques. Les répéter un peu plus loin, en fin de paragraphe, à la ligne. Un compromis entre la révélation et la répétition traumatique, entre le sens qui se métamorphose confronté à la fin et l’absence de sens, l’absurdité de ce qui n’est plus.
Pas plus que nous ne pouvons avoir conscience à l’avance (et c’est là que réside la différence essentielle entre le deuil tel que nous l’imaginons et le deuil tel qu’il est vraiment) de l’absence infinie qui s’ensuit, le vide, l’exact opposé du sens, la succession interminable de ces moments où nous serons confrontés au contraire même du sens, à l’absurdité.
C’est Words of Women qui m’a fait découvrir le nom de Joan Didion ; je ne l’avais jamais croisée pendant mes études littéraires. Une sacrée figure, ça a l’air d’être outre-Atlantique. Plusieurs fois, j’ai tenté de sortir un de ses romans de l’étagère à la médiathèque, mais je le repoussais rapidement dans l’espace aussitôt créé aussitôt comblé. L’Année de la pensée magique, lui, n’est pas classé dans les romans, mais dans les textes littéraires, quoi que cela puisse dire (une tentative de laisser émerger la non-fiction dans notre paysage mental ?). La quatrième de couverture fait du livre « un classique de la littérature sur le deuil » et le situe « entre sécheresse clinique et monologue intérieur ». La sécheresse clinique traduit bien la sidération du trauma, mais passé le moment où je m’en suis fait la réflexion, je me suis demandée ce que je foutais là à lire plein de données médicales, de noms propres et de dates, de lieux, de personnes qui ne me disaient rien. Un bref instant, j’ai compris pourquoi certaines (rares) personnes ne comprenaient pas l’intérêt d’Annie Ernaux, de son écriture blanche ; Joan Didion est leur Annie Ernaux, j’ai pensé des Américains, et elle ne me parle pas (alors qu’Annie Ernaux, oui). Puis j’ai inversé : Annie Ernaux est probablement notre autrice de oui-non-fiction, une estompe d’essai et de récit personnel à laquelle nous sommes mal habitués, qu’il nous faut habiller de nouveaux mots, d’auto(-fiction). Mais tout ça n’a rien à voir : là où Annie Ernaux écrit l’intime, Joan Didion documente le privé, souvent plus journaliste que romancière.
Il y a bien des extraits que j’ai envie de conserver, des expériences qu’elle nomme, comme le vortex, réminiscences de souvenirs en chaîne qui l’arrachent au présent, mais ce sont globalement des éléments extérieurs à la narration, qui viennent ponctuellement la mettre à distance, conclusions éparses qui marquent des étapes du deuil, des déplacements qu’on n’a pas vu s’opérer (tourner la colère contre soi puis contre le disparu, chercher dans les faits ce qu’on aurait pu ? dû ? faire différemment si on avait su lire les signes, puis au contraire reconstituer l’inéluctable…).
[…] j’avais voulu remonter le cours du temps, faire défiler le film à l’envers.
Nous étions à présent huit mois plus tard, le 30 août 2004, et j’essayais toujours.
La différence, c’est que tout au long de ces huit mois, j’avais tenté de projeter une bobine alternative. Désormais, j’essayais seulement de reconstituer la collision, la disparition de l’étoile morte.
Reprises, ces conclusions éparses risquent de donner une fausse idée de l’ouvrage. Je les consigne tout de même ici, avec d’autre fragments, tout en vous encourageant à lire plutôt Ma vie sans lui, journal de deuil, « journal intime de la vie d’après » qui m’a semblé infiniment plus émouvant, plus sensible (plus angoissant aussi ?).
Je n’oublierai pas la sagesse instinctive de l’ami qui, chaque jour durent ces premières semaines, m’apporta d’un restaurant de Chinatown un litre de porridge de riz aux échalotes et au gingembre. Ça, j’arrivais à l’avaler. Ça, et rien d’autre.
Comme dans Pleurer au supermarché, me suis-je exclamée intérieurement à la lecture, oubliant que la bouillie de riz est préparée par la narratrice pour sa mère cancéreuse — avant son décès.
Jusqu’à présent, j’avais été confrontée seulement à la douleur, non pas au deuil. La douleur était passive. Le douleur survenait. Le deuil, l’acte de faire face à la douleur, demandait de l’attention. Jusqu’à présent, j’avais toutes les raisons, dans l’urgence, de ne prêter l’attention à rien d’autre, de bannir la seule idée d’autre chose, de consacrer toutes mes ressources, toute mon adrénaline à traverser la crise du moment.
On ne s’amusait pas, me disait-il. Je m’indignais (est-ce qu’on n’avait pas fait ceci, est-ce qu’on n’avait pas fait cela), mais j’avais compris. Il voulait dire faire les choses non pas par obligation, ou par habitude, ou par sagesse, mais par envie. Il voulait dire avoir envie. Il voulait dire vivre.
Nous étions ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui inspira toujours un mélange de joie et d’inquiétude à ma mère et à mes tantes. « Présent pour le meilleur ou pour le pire, mais jamais pour le déjeuner », me disait souvent l’une ou l’autre, les premières années.
Et pourtant, à chaque fois, cette manière d’invoquer sa présence [en parlant à voix haute] avait pour seul effet de renforcer en moi la conscience du silence définitif qui nous séparait. Ses réponses, quelles qu’elle soient, ne pouvaient exister que dans mon imagination, mon propre texte. N’imaginer ainsi ses mots qu’à travers mon propre texte me paraissait une obscénité, une violation.
[…] « on peut aimer plus d’une personne ». Evidemment qu’on peut, mais le mariage c’est autre chose. Le mariage, c’est la mémoire ; le mariage c’est le temps. Je me souviens d’une anecdote qu’on m’avait rapportée : « Elle ne connaissait pas les chansons », avait dit l’ami d’un ami après avoir tenté de renouveler l’expérience. Le mariage, ce n’est pas seulement le temps : c’est aussi, paradoxalement, le déni du temps. Pendant quarante ans, je me suis vue à travers le regard de John. Je n’ai pas vieilli.
Le coup de la chanson me rappelle Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être : « Tant que les gens sont encore plus ou moins jeunes et que la partition musicale de leur vie n’en est qu’à ses premières mesures, ils peuvent la composer ensemble et échanger des motifs […] mais, quand ils se rencontrent à un âge plus mûr, leur partition musicale est plus ou moins achevée, et chaque mot, chaque objet signifie quelque chose d’autre dans la partition de chacun. »
[…] lorsque nous pleurons nos pertes, c’est aussi, pour le meilleur et pour le pire, nous-mêmes que nous pleurons. Tels que nous étions. Tels que nous ne sommes plus. Tels qu’un jour nous ne serons plus du tout.
Que Quintana reprenne le cours de sa vie, je le comprends maintenant, cela aussi aurait lieu que je sois là ou pas.
Terminer cet article — c’est-à-dire reprendre le cours de ma propre vie —, en revanche, non.
(Je prélève d’autant plus facilement des extraits qui m’ont plu que la lecture m’a semblé moins fonctionner comme ensemble — sinon j’ai envie de tout garder.)