Revue de blog #28

[…] pourquoi est-ce que je rencontre tant de difficultés pour exécuter des tâches qui me motivent pourtant ?

Marie, Sécheresse bloguesque ou injonction productiviste ? La Lune mauve

cramé, épuisement psychique, flemme, à quoi bon, TDA, déprime ?

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when we are with someone, we are also with their inner demons. their inner demons have to get along with the ones that we already have. and we have to hope that the relationship doesn’t create new ones. after 122 months together, she has seen so much of my internal ugliness. yet she is still here.

Winnie Lim, 122 months: inner demons

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Rester en mouvement. […] Dès que j’arrête, je me sens pris au piège. Ce n’est pas immédiat, c’est plus pernicieux. Au début, il me reste encore des choses à faire, j’avance l’esprit léger, je crois que ça va continuer comme ça, dans cet élan, ce rythme qui me porte au quotidien. Un imprévu survient, de la visite, une inquiétude passagère, des jours de vacances sans partir en voyage, sans pouvoir sortir, me promener, la canicule me retient plus longtemps que prévu à l’intérieur de la maison, sans pouvoir bouger, volets baissés, dans la pénombre étouffante de l’appartement. Des idées sombres m’envahissent. […] Remise en cause générale. Tout m’échappe. […] Je fais du surplace.

Pierre Ménard, La distance du possible, Liminaire

L’équilibre ne se trouve que dans le déséquilibre permanent. Immobile, sans forces contraires qui s’équilibrent (verbe et non nom), plus rien n’a de sens.

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On le sait, pourtant, que la meilleure manière de faire un burn-out, c’est de vouloir concilier des objectifs inconciliables. Mais le savoir suffit rarement à s’en prémunir.

Coline Pierré, Une bonne personne, Latte avoine et chat sur les genoux

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Elle disait « les grandes occasions », même si les siennes étaient petites.

Christine Jeanney, « vous êtes ici » (2)

De quelle taille sont mes occasions ?

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J’ai un peu peur que ma vie change mais j’ai encore plus peur qu’elle ne change pas.

Quentin Leclerc, Relevés

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Tout est vaseux et je n’arrive à rien. […] C’est et ce n’est pas dû qu’à la chaleur. C’est dû à l’incapacité que j’ai à me réinventer moi-même.

Guillaume Vissac, 110726, Fuir est une pulsion

Parfois, se heurter au sentiment de n’être (toujours ? encore ?) que soi.
Parfois, y aller à fond, creuser ses obsessions.

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I just think (despite my deadened brain) it is so wonderful to have rabbitholes to jump into.

Winnie Lim, watch musicians react to Lim Yunchan

Plutôt que me méfier des rabbitholes, du temps qui disparaît à cause d’eux, je devrais faire comme Winnie Lim et m’en émerveiller. Plonger dans ce qui me fascine assez pour exercer ma curiosité.

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[…] une sorte de quête dont l’objet n’est pas trouver mais guérir.

Sacrip’Anne, Traverser le marécage

Je crois que ça pourrait aussi s’appliquer à ma dernière lecture, Objets perdus — offert par Gilda, la boucle blogueuse est bouclée.

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J’essaie souvent de prendre un chemin différent. Je veux tenter d’épuiser la ville dans tous ses possibles parcours. […] Souvent en tentant une route différente, je trouve des lieux que je connaissais déjà. Je me bats contre ma mémoire. Je proteste contre l’espace exigu que l’on retrouve même quand on l’évite.

Karl, regards, Les carnets Web de La Grange

Quand l’espace se referme sur du connu trop connu : Pink Lady en concluerait qu’il est temps de déménager. Quadriller, explorer (depuis) un nouvel espace.

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being in the same physical space doesn’t mean we are together, sometimes togetherness requires a psychological space where we can be truly in each other’s presence.

Winnie Lim, 124 months: deliberate togetherness

Parfois j’ai l’impression que nous avons été juxtaposés toute la journée et que nous nous sommes moins vus que si nous avions été réunis pour un plus bref laps de temps.

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Est-ce que notre société pétrie de chiffres, de parcours de réussite, de succès incroyables et d’histoires folles ne nous encourage pas à nous enfoncer dans ce schéma insensé et à avoir comme automatisme à chaque nouvelle interaction de se comparer, comme un check up collectif pour voir où est-ce que l’on en est ?

Florance, No. 38 – L’été a une fois de plus filé entre nos doigts, si vite !
Les mots de Mouette

J’aimerais des récits d’échecs (pour me rassurer ?), de beaux récits d’échecs où l’échec s’annule dans une vie épanouie. Faire parler les seconds ou les quatrièmes, les tout-juste et les recalés.

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[les LLM, voitures automatiques et consorts] Ça pourrait être une tendance dénuée d’ego, car tout se fait en dehors de soi […]. Ironiquement, ce geste est égotique, à un degré sans précédent. C’est le geste du magicien qui organise le monde et ses actions sur celui-ci en un clin d’œil ou d’un plissement de lèvres. C’est séduisant. Cela rappelle Mary Poppins qui range une chambre d’enfant désordonné. C’est effrayant. […] Il s’agit d’illimitisme. De ne pas être asservi à son corps, à ses organes, au lieu que l’on occupe, au temps vécu. […] La peur de la mort est si forte qu’autant ne pas vivre.

Christine Jeanney, activité manuelle, Tentatives

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je me suis baignée dans la Drôme et dans l’amour inconditionnel et indéfectible de personnes sublimes

Fanny Chiarello, Mon été à rebours, Silence radieux

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La sensation autre du temps qui passe dans un lieu différent. […] Des repères qui changent, une météo douce et laissant libre de nos actes, de l’air qui circule, un environnement paisible.

L’apaisement après la canicule et l’envie de changer d’air de temporalité, après un été enfermé par la chaleur et les allers-retours à l’hôpital.

Sous son feuillage, source de fraîcheur, déployé jusqu’à terre, se sentir dans le recueillement du saule pleureur et ainsi prendre conscience de son propre état intérieur […]

Fonctionne aussi sous le hêtre pourpre du parc Barbieux. Le chemin passe sous ses branches tandis qu’un banc arrête en pensée le passage.

Solange Vissac, Ricochets/ Année 3/ Semaine 32, Jardin d’ombres

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Winnie Lim, on Murakami’s conversations with Seiji Ozawa: wavelength, appreciation, and negative space

I am going to try to articulate in words what really struck me about this book: is that a person like Ozawa had probably accumulated so many thoughts and so much knowledge about music but they were never transferred or expressed somewhere.

Je me rappelle d’un étonnement similaire en lisant les mémoires de Jean-Jacques Pauvert : comment un homme intime des mots pouvait-il être si peu rompu à l’introspection ?


OZAWA: In Japan we talk about ma in Asian music—the importance of those pauses or empty spaces […]

[Winnie Lim] The idea that courageously putting pauses when playing music can elevate the music is thought-provoking.

J’adore qu’il y ait un mot en plein pour désigner les creux. L’entretien porte sur la portée des « silences » ou suspension dans la musique ; envie de l’explorer dans la danse.


MURAKAMI: Now that you mention it, Mann said a lot about the breath. When people sing, they have to take a breath at some point. But “unfortunately,” he said, string instruments don’t have to breathe, so you have to keep the breath in mind as you play. That “unfortunately” was interesting.


I think the noticing of details in general in all aspects of life is a desirable skill. If I look at life in broad strokes it feels like it is devoid of meaning. But I am slowly realising the meaning is in the small details and the negative spaces.

Plutôt que de prendre du recul, se pencher sur. Vue de détail plutôt que d’ensemble.

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Jsais pas quoi faire de plus pour arnaquer mon cerveau quand il s’y met. J’ai mille passions mille trucs qui me rendent heureuse, une vie en forme de délicieux gâteau, manque plus qu’une cerise puis nan elle manque pas il est super le gâteau comme ça.

Faut que j’arnaque mon cerveau en dansant plus souvent.

Meredith B., La chasse à la dopamine, Tribulations d’une adulescente

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Pour résumer son idée, on peut dire que, pour l’autrice [Tiphaine Samoyault], ce qui fait un classique, c’est le fait qu’une œuvre soit réécrite, adaptée, devienne une forme vivante presque indépendante du texte de départ.

Joachim Séné, Réécrire pour le futur, Journal éclaté

Comme un ballet classique.

Donner du caviar aux cochons

Meliemeliie et Austin Kleon me faisaient envie ; j’ai fini par me lancer avec un vieil Harlequin en ruine trouvé dans la boîte à livres du quartier : j’ai caviardé. L’écriture est si cliché que c’est un plaisir à détourner.

Le lendemain, mes pages du jour ont appris de la vieille : j’ai poursuivi les traits de fin de paragraphe jusqu’au bout pour gagner en lisibilité. J’aime l’application, la tendresse presque, qu’il faut mettre pour couvrir les mots, surligner l’inessentiel. Il y a une forme d’ironie mais aussi d’hommage à prendre soin des mots que l’on évince, davantage que de ceux que l’on garde.

Degrés, nausées, fusées : juillet

Vendredi 10 juillet

Le boyfriend tient à m’accompagner pour ma première chimio, mais sitôt l’enregistrement administratif fait, je dois attendre dans un espace où les accompagnants ne sont plus admis.

L’infirmière en consultation m’est d’emblée sympathique et le demeure ; elle me fait penser à mon amie C.

Entre la consultation et le traitement, j’attrape un plateau repas et mange une tarte au fromage que je regretterai ensuite amèrement — alors que je rédige cette entrée un bon mois plus tard, j’ai encore le plus grand mal à manger des œufs et du fromage et la simple évocation d’une tarte me donne la nausée.

La salle de chimio comporte une dizaine de fauteuils. Comme dans un café, il y a des habitués, dont un monsieur qui plaisante et salue tout le monde. En face de moi, une dame fatiguée a l’allure d’une ancienne prof de danse ; je tente quelque flex pointes en première comme étirement pour voir si elle réagit, mais non, on peut avoir un beau cou de pied sans être danseuse.

Deux heures plus tard, j’ai le nez et les joues qui picotent. L’infirmière m’avait prévenu que je ferais pipi grenadine, mais c’est plus Spritz — ou Apérol, sans bulles.


En rentrant, j’ai faim et aucune nausée à déclarer, alors je m’enfile une glace chocolat avec de la chantilly : là encore, grosse erreur. Les nausées me la font regretter. Je ne vomis pas, mais les hauts-le-cœur sont si puissants que, par précaution, je trimballe mon seau de ménage partout avec moi, comme un doudou lapin tenu par l’oreille. Impossible le soir de regarder l’épisode de Pluribus en entier : il y est question de bouffe.

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Samedi 11 juillet

Je suis à peu près fraîche le matin, j’ai bien dormi et je fais quelque chose que je n’aurais jamais imaginé faire un lendemain de chimio — l’amour (!)

Les nausées reviennent l’après-midi, après un demi-Danny par trop ambitieux. Quelques cuillerées de riz à midi, une soupe miso le soir. Le relevé de ce qu’on parvient à ingérer, le nombre de cuillerées et d’aliments comme le nombre de cigarettes dans le journal de Bridget Jones, voilà le journal de chimio.

Même scroller est compliqué, les animations d’ouverture et fermeture des applications bougent déjà trop.

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Dimanche 12 juillet

Douleur vive au tendon d’Achille en posant le pied hors du lit, raideur de l’autre côté :  j’arrête immédiatement le médicament portant tendinites et rupture du tendon dans ses effets secondaires. (La médecin pensera que ça n’a rien à voir)

Je suis à peu près fraîche jusqu’à la piqûre en fin de matinée pour booster la production de globules blancs. Elle occasionne une légère fièvre qui ne paraît pas légère du tout avec la canicule. Le mal de crâne est intense, j’ai du mal à porter ma tête, comme si les muscles du cou étaient pris de mollesse, trop fatigués. J’ai envie de m’allonger sitôt le repas passé, et conscience que c’est la pire idée pour avoir une chance de digérer sans nausée.

Bilan calorique du jour : 3 cerises, 1 prune, 2 nectarines, 1/2 Weetabix, une soupe miso, quelques rondelles de pomme de terre (que le boyfriend a fait tremper pour limiter l’amidon, cet homme est parfait)

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Lundi 13 juillet

mal de crâne obsédant
(mais je me sens plus fraîche, c’est ma nouvelle expression caniculaire)
longue conversation téléphonique avec L.
l’amour-sieste

C’est un peu ambitieux avec mon énergie vacillante et ses pieds blessés, mais nous nous rendons à la mairie de Roubaix (via la gare) pour assister au feu d’artifice. Le boyfriend remarque la faune, forcément, moi surtout les escarbilles et les fusées double dorées. Je n’ai pas pris de photo, trop occupée à sautiller de joie et à battre des mains ; pour une fois, c’est le boyfriend qui a dégainé le téléphone (il y avait le temps, les fusées étaient espacées — tempo un peu étrange, ramolli).

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Mardi 14 juillet

Courses, pharmacie (fermée), aspirateur, lavage avant la grosse chaleur.

Avec la canicule, les journées sont aussi longues que des nuits d’insomnie. Des journées d’in-vie, à attendre que ça passe, si lentement. Attendre que l’extérieur soit revenu à l’équilibre avec l’intérieur, pourtant pas frais, pour pouvoir à nouveau aérer, récupérer sinon de la fraîcheur, du moins de l’oxygène.


Ma tête est encore un peu lourde à porter, mais le matelas est décidément trop chaud. Je m’assois par terre contre le lit, cale l’oreiller au-dessus et l’ordinateur sur le rebord de la fenêtre, je regarde le dernier documentaire sur Mathilde Froustey, La Passion selon Mathilde.


Une fois que je fais le lien, c’est fichu : les oiseaux chantent Las Ketchup, et répètent en boucle la partie suspensive précédant le refrain sans jamais entonner la cadence conclusive. (Hold up approximatif de termes musicaux ; si un musicien passe ici, qu’il se sente libre de rétablir la métaphore en commentaire.)


Essoufflée au dîner, le diaphragme fermé. Pas grand-chose n’est mangé dans son entièreté. La nectarine, oui, en m’y reprenant à plusieurs fois, mais : un demi-onigiri, trois-quarts de yaourt au citron. That’s it, that’s the tweet, that’s the dinner.

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Mercredi 15 juillet

Plusieurs tartines de marmelade de gingembre au petit-déjeuner, si ce n’est pas le pied ! Du taboulé à midi : un plat d’adulte, assaisonné rendez-vous compte, avec un peu de gras et d’herbes et d’épices. À 15h, j’ai à nouveau faim, je suis rendue à moi-même, je suis une enzyme ! À 16h, le Bounty glacé passe crème, j’enchaîne avec une nectarine hier dure aujourd’hui parfaitement juteuse.

Être sortie du mode survie me rend euphorique et ça ne s’arrange pas quand j’apprends que, dans l’école privée où je donne cours, je vais être remplacée par un ancien de l’Opéra. Pardon, mon remplaçant, excusez du peu. C’est tellement improbable que ça me ravit.

Il fait chaud d’accord, mais mes neurones connectent à nouveau un peu. Je peux bloguer, hé. Le boyfriend, lui, attaque l’installation de la seconde moustiquaire en mode vener. Je ne tarde pas à le rejoindre pour tenter de l’apaiser et trouver quelle attache vient après quelle autre (il y a en six en tout, contrairement à la suspension unique de la chambre). Je monte et descends de l’escabeau, le déplace, tâtonne bras en l’air, coupe de la ficelle en plus, défait les nœuds pour donner plus de mou, pour espérer que le tissu aille jusque terre, et une fois tout collé tout noué, je comprends comment on aurait dû faire (placer  les attaches non pas à l’aplomb de la moustiquaire mais à l’extérieur pour qu’elle soit davantage tendue). Nous avons désormais un lit à baldaquin / une tente de bédouin dans le salon, selon que le canapé-lit est en mode lit ou canapé.

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Jeudi 16 juillet

Dernière journée de grosse chaleur. Je profite de la fraîcheur matinale pour aller faire le tour du parc Barbieux. Plusieurs pauses sont nécessaires pour reprendre mon souffle, mais qu’importe, je suis dehors, il y a de l’air, des feuillages qui frémissent, quelques fleurs, de la pelouse cramée par endroits aussi.

Le soir après dîner, besoin encore de sortir, de marcher (me défouler). C’est un autre tour, d’un quartier que j’ai jusqu’à présent mal quadrillé.

Avant même de découvrir et noter (photographier) son nom, je trouve un charme inhabituel à la rue Ingres, que je ne parviens pas à m’expliquer. C’est une rue typique de Roubaix, maisons mitoyennes en briques et en enfilade, sourcils de briques colorées aux fenêtres, portes colorées… portes et volets ! Il y a des volets extérieurs, voilà l’étonnant pour ces architectures du Nord ayant hérité de la transparence protestante.

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Vendredi 17 juillet

Avant de partir en congé maternité, ma psy m’a adressée à une autre. Elle savait ce qu’elle faisait : sa remplaçante est sans nulle doute compétente, mais je ne ferai pas longtemps partie de sa patientèle. Tout au long de la séance, je dois lutter contre ce préjugé idiot mais néanmoins gênant qui confond compétence et expérience. Cette personne en face de moi est trop jeune, ça me déconcentre ou me déconcerte, trop frêle pour me porter (ce n’est pas son rôle, seulement celui que je voudrais lui faire endosser). J’ai l’impression de me confier à une enfant — ce n’est pas dans ce sens-là que les choses fonctionnent. Elle sait tout bien y faire, mais a-t-elle assez vécu ? Il me manque de l’épaisseur, de quoi être rassurée. Je continue malgré tout à parler et écouter dans cette pièce blanche sans fenêtre ; peut-on vraiment poursuivre une psychothérapie dans une pièce sans fenêtre ? Elle pointe à divers endroits de mon discours des points de perte de contrôle, revient à des éléments physiologiques (le manque d’exercice, l’alimentation), trace des traits sur une feuille de papier, prévoir, prévoir des activités.

Quand je lui parle du soupçon de TSA, sa réponse n’est pas celle de son aînée : elle invite plutôt à faire la démarche, ne serait-ce que pour écarter le soupçon, on apprend toujours quelque chose sur soi dans le processus. Et de me donner le contact d’un centre dans la région (de retour chez moi, je découvre que le centre est manifestement saturé ; tout est fait pour décourager le diagnostic si on n’est pas un enfant ou lourdement pénalisé dans sa vie quotidienne).


Grande session shopping ensuite, peu onéreuse : j’essaye beaucoup de fringues, n’en achète aucune. J’y mets beaucoup de bonne volonté et d’énergie joyeuse et désinvolte pourtant, mais mes seuls achats sont dictés par la chimio : un bonnet pour les nuits chauves et un pèse-personne au centre commercial, alors que je commence à n’en plus pouvoir de marcher.


Nouveau glacier (éphémère) à Lille : la glace à la verveine est une tuerie !

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Samedi 18 juillet

Sortie matinale pour l’hygiène mentale. De ma promenade au parc Barbieux, je rapporte des croissants trop beurrés, de l’aveu même du boyfriend qui tartine habituellement ses croissants… de beurre.

De retour, je me rendors, deux heures (deux heures !) dont j’émerge vaseuse, forcément. L’après-midi est consacrée à réécrire une newsletter qui dormait bêtement dans mes brouillons.

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Dimanche 19 juillet

Réveillée trop tôt après m’être couchée trop tard, je ressors le tapis de yoga. Littéralement : de sa station enroulée et dehors, sur la terrasse. La chaîne arrière est raide, a besoin d’être étirée. La respiration plus ample, le corps vivifé. Puis je réitère la sortie matinale, cette fois pour du pain.

Je publie ma newsletter et lis un peu.

Dernière épisode de la première saison de Pluribus : je ne suis pas d’accord pour que ça s’arrête et me laisse ainsi en plan.

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Lundi 20 juillet

[rêve] je passe d’une chambre à l’autre en cherchant, même pas des toilettes, un endroit pas trop exposé où je pourrais me soulager, il y a la chambre inoccupée par les élèves danseuses, il n’y a pas moyen et ailleurs en bas, il faut aller toujours plus loin pour trouver des toilettes libres, on s’éloigne avec Melendili, de nuit et peut-être de trop, les autres vont nous attendre, en vadrouille et mineures en plus, mais nous ne sommes pas mineures me rappelle Melendili, c’est vrai j’avais oublié, le groupe va nous attendre il faut rentrer en bus ou en métro dans un jardin de ville dans le noir l’écran lumineux j’agite mon téléphone, évidemment ça ne charge pas


Déjà le corps se déplie mieux sur le tapis de yoga, dans l’air matinal, salué par la végétation frémissante. Voit-on si souvent sa main devant le ciel pommelé de nuage ?


L. passe me voir sur le créneau qu’elle réserve dans l’année à son cours de danse, nous papotons sur la terrasse avec un thé au jasmin, elle me montre comment me masser le diaphragme. Cela me fait plaisir de la voir, alors pourquoi me sens-je un peu triste, dès avant qu’elle parte ?


Fin du questionnaire de l’hôpital, pré-chimio :
« Vous sentez-vous prêt à recevoir votre traitement dans les prochains jours ? »

Il faut choisir entre deux boutons qui crient en capslock OUI ou NON. Je reste en suspens un long moment. L’absence de nuance me paralyse, je ne sais pas répondre à cette question sans champ de saisie libre. NON mais y’a pas trop le choix donc oui, je vais venir. OUI mais non, je ne me sens pas prête à être à nouveau au bout de ma life.


Terraillon, la même marque que la petite balance violette avec laquelle je cuisine. Je mets la dalle en verre à charger. Brancher une balance, quelle étrangeté. Je me souviens encore de l’aiguille qui vibrait quand on montait sur la balance au bord un peu décollé, que Mum rangeait sous le meuble de la salle de bain.

La police lumineuse comme un miroir de loge ou l’affiche d’une exposition au Grand Palais indique 57.1. J’ai déjà perdu les deux kilos de marge que j’avais, l’IMC vient de basculer dans la maigreur.

Le soir, après dîner, le boyfriend monte dessus avec précaution (il a toujours peur de les casser), moi à nouveau : 58.3 Ai-je vraiment ingéré un kilo d’aliments dans la journée ? À l’hôpital, mon poids avait été mesuré en journée : peut-être n’ai-je maigri que d’un seul kilo. D’où l’importance de se peser toujours sur la même balance et au même moment de la journée, je sais. Reste que la précision à la décimale devient absurde, tant de précision et si peu de certitude. C’est à la fois flou et précis, avait formulé, embarrassée, une formatrice à propos de mon compte-rendu d’analyse du mouvement. Le commentaire m’avait laissée aussi perplexe que que celle qui l’avait émis ; que voulait-elle dire au juste ? Qu’elle s’exprime mieux. Précis et flou, comment les deux peuvent-ils coexister ? Mais peut-être que la contradiction me caractérise, je serais je suis à la fois floue et précise, trop précise et trop floue.

En fin de matinée, j’expliquais à l’infirmière au téléphone que, oui, j’ai eu de la fièvre, mais je ne sais pas combien, le thermomètre affichait 37 mais il n’est plus fiable, ce n’est pas la première fois, je dois en racheter un, brûlante dans le cou et à frissonner par 30°, j’ai eu de la fièvre mais ne peut la quantifier — ni donc la certifier. Je sens que j’ai embrouillé l’infirmière, déjà perplexe de mon NON, je ne me sens pas prête, mais oui, je vais venir. Ne posez pas de question si vous ne voulez pas la réponse. Je ne le lui dis pas. Ni qu’il y a beaucoup de situations dans la vie où l’on agit avant de se sentir prêt à le faire. Même, on ne ferait pas grand-chose si ce n’était pas le cas.


Avec tous ses aliments étrangers et parfois étranges, Paris Store est un lieu de tentation. J’y prends de quoi tenter de cuisiner des soba froides, des paillettes d’algues croustillantes, des soupes miso instantanées pour la prochaine chimio et une coupelle que je trouve jolie, sombre à l’extérieur, émail bleu mouvant à l’intérieur, qui sera parfaite pour tremper les sushis du boyfriend.

À l’heure de reprendre la recette, il s’avère que j’ai oublié le kombu. Tant pis et tagliatelles.


On scrolle à l’horizontale, le catalogue Netflix.
— Et Fondation, tu ne voulais pas le voir ?
— Tu ne vas pas aimer.
Pour une fois, il a tort. J’aime, et ça rachète un peu la journée dont je n’ai rien fait alors que je suis en forme et que bientôt, je ne le serai à nouveau plus.

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Mardi 21 juillet

La nuit n’a pas effacé l’à quoi bon, mais peu à peu l’air matinal et le yoga et la promenade s’en chargent. Le soleil me chauffe l’oreille gauche. Puis la droite avec une briochette que je regrette d’avoir pris aux pépites de chocolat tant le moelleux pur beurre se suffisait à lui-même.

Encore le parc Barbieux. Et si pour éviter l’encore, je m’y installais pour lire un livre, par exemple ? Je repense à cette suggestion de la psy remplaçante.

Je lis sur un banc, sur un autre, pour équilibrer la chaleur, les nuages, le corps qui se refroidit dans l’immobilité. Quand je relève les yeux de Petit fruit, le feuillage me fait cabane. J’ai parfois l’impression que les branches me saluent, m’assurent de leur protection, alors que si les arbres sont accueillants, c’est plutôt par leur indifférence. Fourmi, feuille, femme, canard, qui passe par là. Comme la caresse du soleil, l’air frais sur la peau raffermit mes contours mieux qu’aucune crème contre le vieillissement, et plus je sens mes contours, plus je m’intègre à ce tout qui me dépasse, me délasse de moi (alors que dans une pièce fermée, les contours se dissolvent à température ambiante et tout est saturé de soi, excède).

L’envie d’un thé chaud me prend au retour, mais la fatigue lui fait concurrence et je m’allonge. Sur la terrasse, le toit en plastique de l’appentis se dilate et craque ; la même chose dans mon corps, en agréable, ça cède par détentes successives. Sitôt effleuré le sommeil s’éloigne, mais sans la frustration nocturne : il me rend à ma journée, le thé n’est même pas froid. Ne rien faire aujourd’hui est agréable, et tout est fluide, et doux, le boyfriend vient s’asseoir sur le bord du lit où je blogue, me demande si j’ai des échos de ma newsletter, de fil en aiguille, on parle de vidéos, de YouTubeurs et de prise de son, un micro ferait un bon cadeau d’anniversaire (je trouve absurde d’acheter un micro dont je ne suis pas sûre de faire usage, mais tout aussi absurde de passer un temps infini à tenter de monter une vidéo dont je sais le son mauvais).


Je retrouve L. au cours de danse. Il est doux d’avoir quelqu’un avec qui échanger des mines entendues quand on se trouve essoufflées à la barre. Mes mollets commencent à tétaniser au milieu, mais n’entament pas le plaisir de chouettes combo et pirouettes — qui passent étonnamment bien à droite. Je passe mon tour pour les petits sauts (et regrette un peu en découvrant ensuite la diagonale : saut de chat plié tendu, deux sauts de chat, glissade, assemblé, sissone). Dans mon escarcelle de prof de danse, j’emporte aussi les transferts de poids au premier exo, les demi-pliés avec le bras qui monte couronne par devant (si agréable à faire) et les dégagés qui plient 4e pour se repousser en retiré à la cheville (pour activer des équilibres dynamiques).

Après le cours, je me sens galvanisée par cette sensation de tenue, de force. La danse agit vraiment comme anti-dépresseur.

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Mercredi 22 juillet

Fatiguée au réveil, je renonce à l’idée de l’APA. Blog, pain-promenade, sieste d’1h dont j’émerge vaseuse. Le chat me regarde, il y a toujours quelqu’un à côté de qui dormir dans cette baraque. Le mode grognon s’installe. À l’heure où les labos ont fermé, je m’aperçois avoir oublié ma prise de sang à réaliser 48h avant la chimio : acte manqué, matelas frappé.

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Jeudi 23 juillet

Au laboratoire d’analyse, il y a foule côté personnel médical — et des boîtes de petits gâteaux de chez Paul : ils fêtent un départ. J’aurais bien pris la madeleine ou le financier tigré de cette jeune femme voilée qui se tenait à l’écart, au régime.

Je rejoins à la gare Melendili qui m’a rejoint pour la journée et c’est une journée de conversation fluide et réjouissante, même quand on parle de choses qui le sont moins, de mécaniques familiales parfois enrayées.

Après la crêperie à midi (de bons ingrédients mais un combo qui ne fonctionne pas), nous attendons sur un banc l’ouverture de Crémoir et nous discutons tant et si bien que le glacier est déjà ouvert depuis une heure lorsque nous regardons nos montres.  J’attrape une des dernières boules de verveine (à tomber) tandis que Melendili se fie au parfum mélilot « la vanille du Nord ». Un truc local et herbacé avec un nom bizarre, qui est comme quelque chose mais pas tout à fait, ça marche à tous les coups — ça marche sur moi, en tous cas, nuance Melendili.

Thé à la maison, nous sommes rincées par nos neuf kilomètres et plus de marche à travers le Vieux-Lille et le parc de la citadelle. Rincée mais heureuse de cette journée d’amitié, touchée par l’attention et l’effort que représente l’aller et retour dans la journée.

Tenue de et jusqu’au gala

Journal de début juin

Lundi 1er juin

L’anxiété revient avec ponctualité pour ma reprise. C’est une manière policée de le dire ; j’ai plutôt l’impression qu’elle me fond dessus, rapace qui brasse à coups d’ailes tout ce que je n’ai pas fait, que j’ai à faire, qui pourrait survenir. Je lui fourre un bonbec bleu dans le bec. Prends ça.


Une collègue que j’apprécie et admire fête son entrée dans la trentaine. Elle a prévu chouquettes, brioches aux pépites de chocolat et jus de fruit pour la réunion. J’ai prévu un détour par le Furet du nord pour lui trouver un petit cadeau. Au rayon papeterie, j’hésite sur le modèle, il lui faut quelque chose de plus sobre que ce vers quoi je me tourne spontanément, pas trop petit, qui pourra résister une année, et ligné pour accueillir ses notes ultra-propres soutenues aux Stabilos ocre et autres nuances colorées sans être vives. En la voyant sortir son carnet, dont je n’avais pas mémorisé précisément l’aspect, je souris intérieurement : c’est globalement la couleur et le format que j’ai choisi. Et si l’envie de changement la prend, un ticket d’échange est glissé dans le carnet.

Après la réunion (trois heures tout de même) où je ne sers pas à grand-chose, mais où j’apprends qu’une cicatrice se masse dès quinze jours après l’opération (de fait, je suis bluffée, je n’ai jamais vu et ne distingue toujours pas la cicatrice de quinze centimètres de cette collègue qui a eu un cancer dans sa vingtaine), c’est le cadeau de JoPrincesse que je passe chercher chez Meert. J’ai besoin de faire taire ma radinerie et de penser davantage (d’anticiper davantage des attentions) aux gens que j’aime ou apprécie.


Pendant le cours du soir, mes élèves adultes doivent me rappeler de faire attention. Mon bras droit est coincé dans une couronne ratatinée.


Bonheur de rentrer et qu’il soit là.

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Mardi 2 juin

Pendant la barre au sol, je dois penser à en soustraire une au quatre pattes. Pas de poids sur le bras droit.

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Mercredi 3 juin

Une belle rose devant une maison en briques …

Jeudi 4 juin

J. débarque avec un cadeau dans une pochette en tissu. Elle a apprécié son année. Mes cours, les exercices au sol, « ça a débloqué des choses ». Je suis d’autant plus surprise et touchée que je n’en avais pas la moindre idée, je n’ai pas du tout eu l’impression de la faire progresser. On ne sait jamais, en fait. Surexcitée, je fais sniffer à tout le monde le petit sachet de lavande qui accompagne un produit de beauté à la fleur d’oranger (que je ne suis pas certaine d’apprécier davantage qu’en pâtisserie).

À la fin du cours, coaching express de variation. J’adore ça, chercher comment faciliter le mouvement, jouer sur tel ou tel pré-mouvement, appui, regard…

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Vendredi 5 juin

Créer un adage pour l’audition d’une élève : je fais ça appuyée au manteau de la cheminée en espérant que ça la mettra en valeur (l’élève, pas la cheminée). Filmée en contre-plongée, ma jambe atteint des hauteurs mensongères.

Le curry japonais de Ginza ramen n’a pas la profondeur des ramens… je préfère celui du boyfriend, un peu déçu que je le sois.

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Samedi 6 juin

Je propose aux enfants des ateliers de composition pour alléger la journée, ils sont ravis. Après le déjeuner, les élèves ont d’office les pointes au pied : elles ont manifestement hâte de reprendre, après les répétitions du spectacle sur demi-pointes.

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Lundi 8 juin

Un SMS de rappel m’a appris l’existence de ce rendez-vous quelques jours auparavant. J’ai googlé le nom de la doctoresse : chirurgienne, pas oncologue. J’en ai déduis que c’était pour vérifier l’état de la cicatrice. Ça a été le cas, mais pas seulement et, d’avoir ravalé mon impatience en amont (ainsi qu’au cours des cinquante minutes de retard), j’ai été prise de cours. La chirurgienne m’a annoncé qu’elle n’avait pas de bonnes nouvelles. Ce n’est pas bon quand un médecin vous annonce ne pas avoir de bonnes nouvelles, avec une tête de circonstance. Je n’ai d’abord pas arrêté de la couper de mes déductions à côté de la plaque.
Moi — Il va falloir enlever la chaîne ganglionnaire, alors ?
Elle — Non.
Moi — Ah, c’est quand même une bonne nouvelle, alors !
Je n’étais pas en train de voir le verre à moitié plein, seulement de refuser de le boire. Ce n’était pas de l’optimisme, c’était de la peur. Si je parle, si je suis optimiste, si je l’interromps, alors je ne saurai rien, il n’y aura rien à savoir. Quand enfin je me tais, quand enfin je fais taire l’appréhension qui n’en reste pas moins présente, elle m’explique qu’il va falloir réopérer. Le tissu autour de la tumeur est plein de micro-lésions pré-cancéreuses. On peut en ôter une nouvelle partie, en espérant en retirer assez, mais avec le risque que ce ne soit pas assez et de devoir opérer une troisième fois. Esthétiquement, ce ne sera terrible, il y aura des creux et des bosses. L’alternative, c’est de procéder directement à l’ablation et d’amorcer une chirurgie réparatrice (qui nécessitera de toutes façons une autre opération). Élaborer la compréhension de cette alternative (l’ablation ou… quoi ? une nouvelle masectomie partielle suivie d’une ablation si ce n’est pas suffisant ? on va s’épargner l’opération intermédiaire) m’aide à ne pas penser à cette nouvelle plus terrifiante : des ganglions atteints (deux) impliquent que la tumeur est du genre à pouvoir se balader dans le corps. C’est peu probable, me dit-elle, mais on va programmer un examen pour vérifier que ça n’a pas essaimé ailleurs. Si je ne comprends pas de travers, on va vérifier qu’il n’y a pas de métastase. C’est peu probable. Dire que la tumeur avait un aspect rassurant, dixit la première radiologue.

Je vous raconte ça posément, mais sur le moment, la compréhension est entravée par la panique, qui monte au-dessus du masque chirurgical que je porte pour éviter de tousser sur des gens potentiellement immuno-déprimés. L’infirmière, dont j’ai lu et n’ai pas retenu le prénom sur un gros badge rond fleuri d’un rinceau tandis qu’elle épilait les dernières croûtes de la cicatrice, me tend une boîte de mouchoirs, je me mouche par en-dessous. Il est aussi question de cathéther, je grimace, le gros rond qu’on garde sous la peau, je vois très bien (ma mère en a eu un), rien que le visualiser, l’idée d’un corps étranger dans le mien me fait mal.

Vous êtes accompagnée ? Oui, non, je suis venue seule mais des câlins m’attendent à la maison. Allongés l’un contre l’autre, ma tête entre ses mains, rien ne compte plus que fusionner avec son sweat gris. La peur se transforme en excitation, et l’excitation retombée emporte avec elle la peur comme l’eau chaude du bain la fièvre en refroidissant.


De l’épuisement lacrymal encore chez le généraliste. J’avais pris le rendez-vous pour obtenir une ordonnance pour la rééducation — la chirurgienne me l’a faite dans la matinée. On parle arrêt, psychologue, il me répète que chacun est différent, comprend que la dimension sociale de mon métier puisse m’aider, et m’épuiser, souligne qu’il risque d’y avoir un contraste pas facile à vivre entre la dimension festive du spectacle de fin d’année et moi qui ne vais pas bien.


J’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs journées quand je reviens du théâtre — tardivement car je suis restée en spectatrice pour voir les autres groupes passer. J’aime l’atmosphère feutrée des théâtres, la nuit en pleine journée, les fauteuils en velours, l’échauffement dans des espaces réquisitionnés au petit bonheur, les corrections données au micro, monter les marches à toute volée pour prendre de la hauteur et vérifier que les lignes sont alignées. Je trébuche sur les prénoms, qui me viennent encore moins facilement que d’ordinaire, et sur les sièges qui ne se replient pas d’eux-mêmes dans les rangées non éclairées. Les lumières transforment la choré en chorégraphie et les costumes un peu moches en costumes stylés. Ça rend bien, malgré les couacs. Devant la vidéo, les élèves sont surprises : le résultat est meilleur que leur ressenti.

faisceau de projecteur devant la balcon d'un théâtre à l'italienne, tout en rouge

M’enthousiasmer pour les choré des autres (je ne veux que des spectateurs comme toi, se réjouit la directrice) et discuter avec les unes et les autres m’aide énormément. Sur scène, je découvre autrement des élèves qui sont ou ont été les miens : les débutants de l’an passé, pantalons fluides et ports de bras qui tentent de l’être, des élèves de barre au sol en classique, chauffe troquée contre un jupon à paillettes, de classique en hip-hop, tenue des bras escamotée.

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Mardi 9 juin

Après 5h30 de sommeil, réveil dans la toux, je n’ai qu’une envie : tout arrêter. Je négocie avec moi-même, jeudi plutôt que lundi dernier ou à venir, assurer les répétitions sans assister au spectacle. Quand j’ai repris pied dans la journée, la semaine semble à nouveau à ma portée. La répétition du soir me fait découvrir d’autres chorégraphies d’autres groupes.

L’ingé son et lumière me demande si on peut changer ce rose, là, ça lui sort par les yeux. J’en suis ravie, soulagée même, je n’osais pas. Rouge, nous sommes d’accord. Quand j’ai indiqué rubis sur la conduite lumière, je pensais aux reflets sombres de la pierre, aux costumes de Jewels ; lui a entré, perplexe, la valeur hexadécimale associée au terme, débouchant sur ce rose fuschia. Le rubis balanchinien serait-il grenat ?


Dans la journée, rendez-vous avec mon ostéo grand manitou qui, à l’aide de son appareil électrique, dénoue les adhérences autour des cicatrices et me rend une plus grande liberté de mouvement.

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Mercredi 10 juin

Les parapluies, j’ai oublié d’aller récupérer les parapluies à l’école ! H. me sauve la mise en faisant l’aller et retour.

Les plus jeunes ont du mal à se repérer sur scène et les lignes serpentent beaucoup. Heureusement des profs plus habitués m’aident à les placer : regardez les pieds de la copine, les vôtres doivent être au même niveau. Parmi les absentes, deux petites filles en classe verte, c’était prévu, et une enfant qui n’était pas là au dernier cours, dont les parents n’ont pas réglé le costume ni répondu à nos messages… Concertation rapide, je prends la décision de la retirer de la chorégraphie pour éviter de perturber les autres le jour J. Bien plus tard dans l’après-midi, alors que tous ses camarades sont reparties, la petite fille arrive avec sa nouvelle nounou, et on est bien embêté de devoir expliquer qu’on a tout changé en son absence et que, sans répétition sur scène, il n’y aura pas de spectacle…

À midi, je ne remets plus la main sur mon téléphone… encore perdu. L’histoire se répète, le drame devient comédie, et je n’ai plus l’énergie, je suis les autres à la crêperie où j’ai repéré un chocolat liégeois avec sauce chocolat et chantilly maison, qui tient ses promesses. La directrice me suit dans ma gourmandise et nous invite tous. Repue, j’arpente les rangées du théâtre avec une lampe de poche et finis par retrouver mon téléphone sur un siège rabattu où j’ai dû m’appuyer (et ma poche se déverser) — au balcon, d’où je vérifiais la géométrie des ensembles.

Les lignes serpentent moins mais restent approximatives avec les groupes suivants. La même chorégraphie sera dansée le samedi par les enfants d’une antenne de l’école, le dimanche par ceux de l’autre. Ils se croisent pour la première fois et j’ai beau leur expliquer que c’est comme ça chez les pro, on appelle ça des distributions, je sens qu’ils sont un peu vexés, leur sentiment d’être unique froissé. Les bouches se referment, les têtes se détournent et c’est vite oublié dans l’ivresse de la scène. En lumières et costumes, le spectacle est là, malgré les couacs qui fourmillent.

C’est un moment délicat où je dois commencer à troquer mon radar à erreurs, qui pique mon regard vers les pieds en serpette, les ports de bras désynchronisés, une orientation faussée, pour une vision d’ensemble qui balaye les scories bien naturelles et sache apprécier tout ce que les enfants ont fait, pour les en féliciter et les encourager. J’ai encore trop d’insécurités en tant que professeur, trop peur d’être jugée par mes pairs, pour que cela me vienne aisément, mais je me force, je m’efforce de ne pas reporter mon stress sur les enfants.

En découvrant depuis la salle les chorégraphies des autres groupes, j’ai confirmation de ce que je suspectais : les miennes sont un peu trop rapides pour la tranche d’âge à laquelle elles correspondent. Pour des changements de pied ou des sissonnes, par exemple (ce sont des sauts), les autres professeurs ajoutent un temps de récupération avant et/ou après, quand, sur un tempo similaire, j’enchaîne les deux. Je tente de me rassurer en me disant que chaque parti-pris a son intérêt : je gagne en élan ce que je perds en propreté, le mouvement est moins raffiné mais sans temps mort.

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Jeudi 11 juin

Rendez-vous pour une scintigraphie : je suis un peu surprise, j’ai déjà fait cet examen. On m’explique que je l’ai fait pour le sein, et que cette fois-ci, c’est pour le cœur, pour vérifier qu’il est en état de supporter la chimio (il est en bon état pour). Cette fois, je dégaine mes bouchons d’oreille.

J’accompagne le boyfriend tester d’autres ramens, dans un restaurant du centre de Lille cette fois. La version VG est copieuse, noyée dans une sauce au sésame mousseuse, crémeuse, que j’imagine à base de tofu mixé, mais non, c’est du lait végétal, m’explique la serveuse dont le tatouage et surtout le maquillage rose-orange m’hypnotise. Les gyozas revisités en entrée font mon délice tout en décevant le boyfriend ; pour lui, le maïs et la patate douce les font davantage ressembler à des empanadas. Il a beau m’inviter, les prix me corsètent un peu le plaisir ; j’ai l’impression de ne pas apprécier à la hauteur de ce que cela coûte.

Le soir, j’assure mes trois cours histoire de dire au revoir à mes élèves et d’engranger quelques revenus supplémentaires avant l’arrêt.

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Vendredi 12 juin

L’œil du cyclone : journée off avant le week-end de folie.

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Samedi 13 juin

Je donne mes derniers cours au conservatoire et, quand la journée est finie, elle commence, je trace au théâtre et enchaîne. Il y a du bruit, beaucoup de bruit, de monde, cinquante, soixante enfants dans une salle sans fenêtre, et encore je ne suis pas du côté coiffure, saturé de laque. On essaye de rassembler ses ouailles (merci le costume jaune, digne des dossards fluo des centres aérés), on rajuste une mèche, on demande de nouer les élastiques des chaussons, on le fait soi-même, accroupi dans la nuée de mômes survoltés, que l’on fait sortir à tour de rôle dans le couloir plus frais, moins saturé, pour qu’ils s’aèrent — je n’ose imaginer ce que ça aurait donné en pleine vague de chaleur (heureusement, dehors, on supporte des manches). L’attente est infinie, ils s’ennuient, puis c’est au tour de mes poussins jaunes de danser sous la pluie. Les deux petites filles qui étaient en classe verte et n’ont eu aucune répétition sur scène se trompent de côté, c’était à prévoir, mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que ce serait au moment de sortir les parapluies ; elles ne me l’avaient jamais faite, celle-là, sortir deux parapluies du mauvais côté, si bien que deux élèves rentrent sans et miment la fin de la chorégraphie avec un accessoire fantôme. Je regrette d’avoir sorti la petite fille absente de la chorégraphie ; à ce point d’anarchie, ça n’aurait pas changé grand-chose…

À un moment en coulisses, j’aperçois comme derrière une musique extradiégétique toutes les ombres en tutu, la lumière qui fait vivre la poussière, je pense brièvement à ce qui sera quand cela ne sera plus et ça me serre la gorge, je ne suis pas loin de pleurer, ça ne va pas le faire sans un Stresam, ça le fait avec.

Il n’y a pas de retour dans les loges, si bien que pour savoir où on en est, s’il est temps ou non de faire monter nos groupes en coulisses, on monte et on descend sans cesse les escaliers qui mènent au plateau, on demande à voix basse où on en est, qui est sur scène, les costumes rouges, là, c’est quel groupe, on cherche dans la liste pour le coup placardée dans tous les couloirs, c’est  amour/haine eux ou ordre/désordre ? Et je redescends, j’annonce à mes élèves en tutu bicolore encore six ou sept danses, encore un quart d’heure, et ils trouvent que ça fait longtemps qu’il reste un quart d’heure-vingt minutes, réponse que je leur donnais un peu plus tôt à l’aveuglette.

Enfin, il est l’heure de monter sur le plateau, on stocke les élèves derrière le rideau, les enjoignant à rester derrière le scotch blanc, on explique en chuchotant qu’il y a des changements rapides, des danseurs vont courir à toute vitesse pour passer de cour à jardin, de jardin à cour, reculez, répète-t-on, en faisant cordon de sécurité avec nos corps. Enfin, c’est à elles pour de bon, excitation, elles rentrent sur scène dans le noir et la musique démarre et c’est trois minutes de trac par procuration pour la prof foldingo plus stressée que les élèves, à ne rien pouvoir faire que passer d’une rue à l’autre pour apercevoir ce sur quoi on n’a plus aucune prise, à comptabiliser mentalement les couacs dont on minorera juste après l’importance auprès des élèves et à capter des instants de beauté. Hop, hop, hop, chut, on redescend.

Quand tous les enfants sont passés, que c’est passé trop vite, on les rend aux parents à l’entracte, deux camps massés de part et d’autre d’une porte une personne, à essayer d’apercevoir et de reconstituer des paires, sous la houlette d’un vigile de sécurité et d’une ou deux prof et bénévoles. Laissez passer la miss, ses grands-parents sont là ; est-on sûr que maman a bien eu le message, attends je vais voir si elle n’attend pas à jardin.

Après, c’est le calme. Je n’ai plus qu’à observer depuis les coulisses mon groupe d’adultes qui a fait son filage et la reprise sous la houlette de ma collègue de jazz (je me suis permis de reprendre les comptes du manège et oh comme tu as bien fait). Je leur laisse le trac cette fois-ci, j’ai confiance. Ou l’épuisement m’y mène. Ne reste plus que l’émotion de les voir là, de profil et tronquées, sous la lumière dorée, et elles sont tellement belles si vous saviez, dans l’atmosphère aquatique de la scène, quelques minutes en apnée de beauté. Je le vis comme si j’y étais, et contrairement à d’autres moments, sans regretter de ne pas y être car j’y suis, avec elles.

Quand tout est fini mais qu’il faut encore attendre que le spectacle se termine, je discute dans les loges avec mes adultes et leur mari, qui se préparent pour leur danse rock. De longues robes tout juste fleuries apparaissent puis disparaissent quand leur tour approche. Les couloirs, l’escalier en colimaçon, jusqu’à la petite fenêtre ouverte sur le dehors anachronique me rappellent à leur manière le théâtre Montansier de mon adolescence, après une semaine de répétition passée à caresser les tissus veloutés des fauteuils et à lever la tête vers les balcons, les moulures, le plafond, tout ce qui fait un théâtre à l’italienne. Je n’avais pas ressenti cette bouffée de nostalgie dans les salles modernes où j’ai pu danser et faire danser ces dernières années.

Quand on me confirme que les professeurs montent sur scène lors des saluts, je me félicite mentalement d’avoir choisi un T-shirt pas trop dégueu ce matin au cas où. Le cas avéré, je m’avise que j’ai l’air d’un épouvantail, me recoiffe et emprunte du fond de teint, vite fait, participer à l’effervescence, à retardement. Ma collègue de jazz a fait péter la robe de soirée, une robe qui flotte derrière elle et ses tatouages, elle est sublime. (Et me porte tout au long de la soirée : elle sait, pour moi et ce que c’est ; ses attentions discrètes et énergiques m’aident énormément.)

Est-ce qu’on emporte la rose ou est-ce qu’on la laisse pour demain ? Demain, il y en aura une autre, je repars en métro avec ma rose rouge. Le chat apprécie, lèche et mordille goulûment le plastique, demain jouera avec le bolduc rouge, l’effilera en plusieurs brins quand on le tirera de sous sa griffe ou son croc.

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Dimanche 14 juin

Lustre et décor du plafond tout rouge d'un théâtre à l'italienne

Re-belotte, par-delà la fatigue, avec un groupe en moins. Cette fois, je me faufile dans les coulisses pour tenter d’apercevoir les autres chorégraphies. M’étant sentie un peu pouilleuse la veille, j’ai préparé une robe rouge et des sandales assorties pour les saluts, mais je suis encore en décalé, les tenues des autres professeurs sont aujourd’hui plus relâchées.

Des gobelets en plastique suivent la tempête. Ceux qui ignorent que je ne bois pas me recommandent d’y aller mollo sur le punch, il est *moue ou geste du gobelet indiquant une teneur particulièrement élevée en rhum*. Littéralement entre deux portes, je me retrouve à discuter avec une ancienne élève de l’école, présente élève du conservatoire (mais pas dans mes classes), un peu déçue de ne pas avoir été prise dans la section qu’elle voulait. Tu seras là à la rentrée ? me demande la directrice, au courant du cancer. Je n’ai pas encore le protocole, j’ai encore un espoir que, et pas envie de perdre mes heures, alors je réponds que oui, que de toutes façons je la tiens au courant.

C’est étrange ensuite de se retrouver seule dehors pour rentrer.

Revue de blogs #27

Ces toutes petites situations, elles sont insupportables, parce que les mêmes phrases qui nous ont fait nous sentir femmes quand nous étions encore des filles, qui nous ont obligées à remarquer notre genre alors que nous étions encore des enfants, fonctionnent maintenant exactement dans l’autre sens : devenues des femmes adultes, n’importe quel homme qui a du temps à perdre peut nous retransformer en filles, nous minorer.

Julia Kerninon, Avis non sollicité, Sur le fil

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[…] I’ve decided there is no inherent meaning. We can basically pick any narrative we prefer and decide that’s our meaning.

Winnie Lim, the meaning of my life

Spending time with my partner is like living in high definition. I am usually full of thoughts, but with her I am able to go into a thoughtless state, even if only for short spurts. In her arms I only experience the here and now: there are no whys, hows, ifs.

Quel est le sens de la vie ? On ne le trouve pas en répondant à la question, mais en constatant que la question s’est effacée.

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J’étais saturée de la meilleure façon possible : entière.

Eli, Oxford 70, Hypothermia

Allez voir toutes ses photos de la ville ♡

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I went to the most beautiful place I could think of, then I found out that you cannot be healed by beauty alone.

It’s addictive and compelling; pulsates with energy, and makes you feel so viciously alive. […] All the things I now find exhausting and sharp about New York were what slapped me across the face back then, which is what I’d sorely needed.
[…] I’m not sure I need all these reminders that I’m not dead anymore. I’m past that. I like that my life in London both encompasses a lot of the city yet feels like I’m always at home. I think it’s something we do well here, what I’d call “exciting comfort”.

Marie Le Conte, a really big essay on New York, and grief, and love,
Young Vulgarian

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Je suis de l’école “kill them with kindness.”

Marion Olharan Lagan, Nous ne sommes pas sœurs, Le labo

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Où vont les histoires quand nous mourrons ? Depuis que nous avons appris la nouvelle, ma mémoire s’affole, comme si je devais recomposer au milieu des décombres les fables qu’elle nous racontait. Hantée par les fictions des autres.

J’ai l’impression qu’il faut que je les retienne, que je ne les oublie pas, que j’entre en conversation avec ces fantômes.

Dans Pathemata, Maggie Nelson parle de la mort d’une de ses amies. Elle explique quelque chose que je ne m’étais jamais vraiment formulé ainsi. Que quand les gens meurent, la façon très particulière dont iels nous aimaient disparaît avec elleux.

Ma mémoire, depuis la semaine dernière, fonctionne à plein régime. Mais comme toujours, elle ne récolte que des fragments, elle s’embrouille et mélange. Elle reconstruit, réarrange, colle des petits morceaux de souvenirs les uns aux autres.

Toutes les bonnes histoires sont des objets en mutation.

Quand je descends en rappel dans les tréfonds de mes souvenirs, je dois éviter toutes les scènes de films, tous les romans, toutes les images, faire le tri.

Pauline Le Gall, I’ll be your mirror, Tailspin

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peindre avec des mots
frauder le contrôle de la raison

Pierre Antoine Villemaine, Composition
découvert chez Karl

Frauder la raison, la feinter, c’est ce qu’il me faudrait. Créer avec les mots, au lieu de les aligner dans le récit fasciné de la proie.

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ce que je veux, c’est des gens qui me racontent ce qu’ils ressentent.

Julien, Sentiments inconnus, Smwhr

THIS.

Avec ou sans le contexte (« l’inaccessibilité prolongée à mes sentiments intérieurs »), la suite :

Parce que je suis infoutu d’arriver à formuler correctement ce que je ressens si je ne l’ai pas vu formuler ailleurs.

Est-ce que ce ne serait pas qu’une rétroprojection de mes propres sentiments vu par le prismes des séries télé américaines, des 150 films et des 22 livres que je dévorais chaque année qui me permettaient d’articuler, par patchwork et collage ce que je ressentais effectivement faute d’arriver à le faire directement à partir des sentiments bruts ?

[…] j’ai pleuré comme une madeleine pendant tout le dernier tiers du film et ça m’a rappelé que j’étais pas obligé d’attendre de payer soixante balles toutes les deux semaines pour chialer, que je pouvais tout à fait le faire en illimité grâce à ma carte UGC.

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Mon rapport à l’art, il y a dedans ce qui me tient debout, mais il tient aussi de la faim impossible à rassasier.

Sacrip’Anne, Portes ouvertes à l’infini

« explorer, découvrir, rattraper avec avidité » — parfois je perds ça, l’avidité.

Plus je lis, vois, écoute, plus je me rends compte que c’est minuscule à côté de ce qu’il y a à lire, voir, écouter. Ça fait plus que me tenir en vie, ça m’excite, ça me donne envie. Et tant pis si la tâche est impossible à finir, tant pis si je meurs avant d’avoir fait le tour.

Parfois l’infini se retourne en à quoi bon, comme un parapluie d’un coup de bourrasque (et la suivante peut ou non le remettre à l’endroit).

 Ce film, il raconte quelque chose de très fin sur le moment où les enfants ont avec leurs parents des rapports adultes. […] Ce que ça nous a fait. On a envie de les aimer avec la même pureté, on s’agace qu’ils nous en empêchent. Ou au contraire, on a des comptes à régler. Ou on leur planque qui on est, comme on a l’impression qu’ils ne nous ont pas dit tout sur eux.

Cette perspective renversée, celle des parents sur les enfants, des enfants grands, me surprend encore, souvent. Même pas encore : nouvellement. Comme si des parents ne pouvaient exister que vus par les enfants.

Mes amies sont pour certaines devenues mères, mais forcément mères d’enfants qui le sont encore pour tout le monde. Des bribes de maternité me parviennent, mais proches encore de l’accouchement, de ce que je pourrais vivre si je décidais maintenant d’être parent. Elles ne disent rien de l’enfant de que je suis maintenant, que je reste même en ayant quitté depuis longtemps l’enfance. Quand mes amies y seront, je n’y serai plus, plus à ce même point en tous cas. En lisant Sacrip’Anne, j’ai l’impression d’accéder à ce que ce décalage escamote, au point de vue des parents sur des enfants qui ne le sont plus, grands déjà, adultes. Au point de vue de parents qui pourraient être les miens, sans que cela soit une question de génération — de position dans la chronologie d’une vie, plutôt. À la surprise que je ressens parfois, je me dis que le décollement l’un (l’enfant de) de l’autre (l’enfant) n’est pas si évident, sans devenir parent.

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Prendre conscience de ce qu’on écrit en l’écrivant. Ne rien chercher d’autre que cette découverte intérieure.

Solange Vissac, Ricochets/ Année 3/ Semaine 20, Jardin d’ombres

Écrire pour savoir ce que l’on ressent ou découvrir en l’écrivant les nuances de que l’on ressent. Tiens, tiens, j’ai lu ça Smwhr.

Je lis des bribes de ce blog depuis un bout de temps chez Karl et aujourd’hui seulement m’interpelle ce nom de famille, Vissac, Solange Vissac comme Guillaume Vissac.

Dans le même post, cet éclat poétique :

Au milieu du faire, prendre le temps du rien. Comme mettre au doigt une nouvelle bague, tiens sur l’auriculaire par exemple qui n’est pas accoutumé à l’anneau. Sentir ce qui vient de changer sur sa main. Avoir le regard qui se pose plus souvent que nécessaire sur la main ouverte, paume sur le bureau, et chercher à savoir ce qui brille à nouveau, et de quoi cette pierre est messagère.

Ne rien faire en regardant la moustiquaire ou dehors le jardin qui respire encore n’a rien à voir avec le rien faire de l’hôpital. Idée en passant d’un inventaire incomplet de tout ce que le rien faire peut être — un « protocole de création » dirait Karl.

…

[…] tout est au même niveau, tout nourrit le feu de la parole entre nous, on y jette ce qu’on peut pour que ça brûle.

Isabelle est angoissée par le temps qui passe, par la finitude des choses. Je me souviens soudain comme je l’étais moi-même au même âge, cette boule dans le ventre au coucher, dans le noir de la chambre, les yeux ouverts sur le plafond, ce n’était pas tant l’obscurité, c’était autre chose, plus ancien, plus difficile à nommer, la disparition à venir des choses autour de moi, des gens autour de moi, cette certitude obscure que tout ce qui était là serait un jour absent, que le monde continuerait sans moi ou que je continuerais sans lui, je ne savais pas encore distinguer les deux, et cette boule ne se dissolvait pas, elle attendait simplement que je m’endorme pour se taire, et le lendemain matin elle avait disparu et je n’y pensais plus jusqu’au soir suivant, jusqu’au noir suivant.

Naine blanche ou supernova, un jour le soleil disparaîtrait et il ne resterait plus rien, même dans le souvenir, ni livre ni cimetière. Athée, je priais pour que mes parents ne meurent jamais et que le trou dans la couche d’ozone se rebouche (cette première fin du monde a été évitée). Il me fallait le poids rassurant des peluches sur mes pieds et aligner les pattes de mon nounours sur l’oreiller, la main en niveau à bulle, ou le faire tenir la truffe en équilibre sur mon nez.

Je me demande à partir de quel âge j’ai commencé à avoir un passé. Pas à partir de quel âge j’ai eu des souvenirs, les souvenirs on en a très tôt, des images, des odeurs, des éclats, mais à partir de quel âge j’ai compris que ces images étaient derrière moi, qu’elles avaient un poids différent des choses devant, qu’elles me précédaient et me définissaient sans me demander la permission. À partir de quel âge j’ai compris que mes parents, avant d’être mes parents, avaient été des personnes, avec une histoire qui les précédait et qui les avait amenés à ce qu’ils étaient, cette révélation-là, que les gens qu’on aime ont existé sans nous, elle arrive très tard, plus tard qu’on ne croit, et elle est une forme de deuil dont on ne parle pas.

Le passé comme malle au trésor — qui parfois rend nostalgique.
Les parents détachés de nous, trop, pas assez — juste.

…

[…] je ressens parfois des colères qui paraissent inexplicables à moi et aux autres, et ma façon d’essayer de progresser c’est de remonter le fil de ma colère, pour comprendre ce qui m’agite.

Julia Kerninon, Quelques réflexions sur l’accouchement, Sur le fil

Idem de la tristesse.

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La liberté de choisir sa contrainte. Car tout est contrainte : dans la vie d’abord, dans l’écriture aussi […].

Philippe Annocque, La contrainte : une libération paradoxale, Hublots

Petite pensée pour Eli et sa contrainte de publication bloguesque.

…

Pourquoi continuer à faire ce que l’on fait est une bonne question, mais elle est dangereuse. Si l’on s’appesantit sur le pourquoi, on risque de ne plus rien faire du tout, par inquiétude sidérée.

J’avais accès à une vraie chambre monacale […]. Je n’ai jamais rien écrit dans cette chambre. Je préférais les jardins ou la bibliothèque, voir des couleurs, des formes, des choses à prendre en amitié.

Chrisine Jeanney, en veille, block note

…

Peut-être que je radote, que je « me » radote, que je tourne en rond. Mais je peux aussi voir ça comme revenir à la base […]. La ligne de démarcation entre se répéter, comme une mouche amnésique qui se cogne à la vitre, et répéter, recommencer, en quelque sorte, est toute menue.

Chrisine Jeanney, tri, block note

…

a large part of the human experience is growing numb to the experiences that had once made us ridiculously happy…

[…] to just giggle in each other’s arms […] just for one more day, one more month — i am severely grateful

severely grateful <3

Winnie Lim, 121 months: to love for just one more day