La forêt barbelée

Qui est Gabrielle Filteau-Chiba ?
ferait sembler de demander une journaliste pour mieux y répondre
et n’y répondrait pas par ses mots à elle,
elle « une réfugiée de campagne
qui préfère à la ville
la forêt estuaire
ses caps secrets »

qui vit dans un « sanctuaire
de froid dur
et doux »

une cabane au Canada
dans laquelle elle a écrit Encabanée
un court roman sans lequel je n’aurai jamais lu sa poésie
pleine de nature invoquée
aux noms qui ne m’évoquent ni image ni définition
mais il y a quelque chose de dur
de doux, répète Cécile Coulon en préface

et me revoilà dans cette cabane de fiction
à ne pas trop savoir ce que je fais là
hébétée d’un froid, de conditions que je ne supporterais pas
est-ce la peur qui me cloue là
en automne, c’est la première section du recueil
où je cueille cueillette sauvage comme à mon habitude

je crie
pour ne pas qu’on entende
trembler ma voix


j’essaie de faire ma forte
en même temps
j’ai peur à l’infini


dites-moi
pourquoi la survie de l’espèce
ne prime-t-elle pas

éclairez-moi
pourquoi on se plie aux lobbys
si l’argent ne se mange pas

[…]

le crime doit être commis
on dédommage après coup
inondation d’argent liquide


une poussière s’élève
dans le vent frisquet
comme un air de Chopin
comme une odeur d’enfance

là tout de suite
je vois la fin du film
la poussière sur le chemin
musique générique de fin
voilà-t-il pas Chopin au fonds des bois
là ça me parle
indécrottable incrottée citadine


fantasme de caravanes
d’épopées sans soucis
de tisanes mi-figue mi-raisin

[…]

mes neiges éternelles
qui fondent de me revoir
ne m’attendront pas toujours

suis-je sur le bon rivage

[…]

j’aurai au moins des bouquets
de médecines douces et d’épices
à en combler le grenier
de mes doutes


je voudrais mettre en pots
des réserves de pluie
[…]

je pourrais mettre en mots
mon instinct de survie
et tout l’espoir
en moi


Puis vient l’hiver

pour réchauffer mon cachot je brûle
tout ce qui m’est désormais
inutile

mon corset mes diplômes
mes pancartes de manifs
mes brouillons trop noirs
mes cartons-destinations sur le pouce

et livre mes paumes impatientes
au grand dieu du soulagement


ici je crois me retrouver dans le jardin de Christian Bobin

la dernière baie qu’elle gobe
parmi les défenses cristallines
de l’églantier
m’éblouit

comme ses traces toutes fines
deltas de persévérance
boréale

deltas de persévérance
on les voit, là,
dans la neige
petites traces de pattes


la solitude est un art
pour le moins divinatoire
entre patience et révélations


à voir le sourire dans mes rides


je touche du bois
bois sa sève
et prie

prie d’avoir moi aussi
la force de résister

je touche du bois ou du contreplaqué
n’ai pas racheté de sirop d’érable


Puis vient le printemps et l’unique poème que je vole en entier

carpe diem

une femme
m’a lu les paumes

m’a avoué désolée
que mes lignes de vie
étaient bien courtes

je la remercie
chaque jour


j’ai su j’en suis fière
enfiler les hivers
gardant vivants en moi
d’invincibles soleils


suffit de savoir
guetter les formes de feuillages
les signatures dentelées

visibles pour qui veut voir

Google Image, shazam-moi le bon goût des jardiniers du parc Barbieux


je m’attendais à ce que les saisons passent
comme les pages
les unes après les autres
sans intrigue
quand soudain
un café partagé avec du sirop dedans
des violettes sur le pare-brise (une voiture ici ?)

l’homme-ville

on s’est regardés
San Francisco et moi

je lui ai avoué que j’étais certaine
comme la lune

pleine

plus grillée qu’un refus de champagne ou de sushis


j’aurai pour l’enfant
iris épargnés

épanouis

la fleur ou les yeux ou les deux


Puis vient l’été, neuf mois ellipsés
la chassé-croisé sans mois d’août de la naissance et de la grand-mère qui n’y assistera pas

suis tes marées
laisse ton chagrin monter

Au pieu

Au pieu
lu de deux traites sous la surcouette plaid

j’ai cru l’autrice auteur
Selim-a Atallah Chettaoui
ou son narrateur narratrice

je ne bois pas de café
mais j’ai relate-é
un peu pas trop heureusement
tenir
convulsions anhédoniques
comme plaisir de lecture

tout ce qui suit,
citations


les yeux irrités par les poils du chat qui est parfois là
les poils qui se collent aux draps sans jamais vouloir
disparaître et qui collent les yeux qu’il faut décoller à
coups de café
[…] les deux doubles qui font survivre au jour qui arriver
[…] le jour qui fait crever d’envie de macérer dans son marc
de crasse


et pourtant malgré tous les cafés
le corps roide reste
recroquevillé


le matin
tout va bien
normalement
à peu près
on peut encore espérer un peu

une belle journée s’offre à nous
carpe diem
serre ton bonheur
va vers ton risque
saisis le jour

Miracle Morning

réveil à six heures du matin


il est déjà l’heure de dormir
dormir tôt c’est important comme les gens lisses et
propres et beaux qui travaillent et qui participent au
PIB
si on dort tôt demain ça ira mieux nous aussi on
sera quelqu’un de lisse et de propre et de beau qui
dort tôt et qui participe au PIB


ça fait du bien de se laisser disparaître


jeu de scroll de story en story
[…] storytelling envahit tout
franglais envahit tout


toute la journée angoisses
[…] l’écoulement
cesse avec

binge watching
binge eating
binge scrolling

[…]

ça
tient
de moins en moins
binge eating binge watching binge scrolling
game over try again

ça
devient de plus en plus
le problème
binge eating binge watching binge scrolling
game over try again

ça
ferme de moins en moins
le gouffre
binge eating binge watching binge scrolling
game over try again

ça
ouvre de plus en plus
le gouffre


ça manque le temps d’antan
où l’on croyait devenue grand
quelque chose d’autre
d’ontologiquement différent
catégorisation radicale
le monde des adultes le monde des enfants

découvrir
pendant que le temps file s’effile que le fil s’effiloche
que c’est pareil
qu’il faut tenir
juste tenir

être adulte c’est ça
tenir
ne pas laisser tomber
ne pas se laisser tomber
tous les jours bras levés
vivace comme cyprès
contre les vents traîtres


on n’aura jamais le temps
de tout faire
de tout voir
de ne pas être un connard

Lectures 2025

Côté fiction & essais :

Janvier : Liv Maria de Julia Kerninon (2020) 💙💚 / La Femme aux mains qui parlent de Louise Mey (2024) / L’Appel des odeurs de Ryoko Sekiguchi (2024) / Les Ronces de Cécile Coulon / Bleuets de Maggie Nelson (2009) / Février : La Vie têtue de Juliette Rousseau (2022) / L’Animal céleste de Véra Pavlova (2004) / Fumées de Takuboku (1989) / Toucher la terre ferme de Julia Kerninon (2022) / Une activité respectable de Julia Kerninon (2017) / L’Analphabète d’Agota Kristof (2004) / Mars : Le Grand Cahier d’Agota Kristof (1986) 💛/ Tout ce qui nous était à venir de Jane Sautière (2024) / Nue, sous la lune de Violaine Bérot (2017) / Le Dernier Amour d’Attila Kiss de Julia Kerninon (2016) / Camille va aux anniversaires d’Isabelle Boissard (2024) / La Colère et l’Envie d’Alice Renard (2023) / La Preuve d’Agota Kristof (1988) / Fragments verticaux de Roberto Juarroz (1993) / L’empathie est politique de Samah Karaki (2024) / Avril : La Voyageuse de nuit de Laure Adler (2020) / De grandes dents, enquête sur un petit malentendu de Lucile Novat (2024) ❤️ / Chaos sur la toile de Kristín Marja Baldursdóttir (2007) 💛 / Mai : Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea (2023) 💜 / L’Usage de la photo d’Annie Ernaux et Marc Marie (2005) / Marigold et Rose de Louise Glück (2022) / Encabanée de Gabrielle Filteau-Chiba (2018) / Faire famille, une philosophie du lien de Sophie Galabru (2023) / Nullipare de Jane Sautière (2008) / Érotiques, 69 poétesses de notre temps (2024) / Strega de Johane Lykke Holm (2022) / La Muraille de Chine de Christian Bobin (2019) / Juin : Une chambre à soi de Virginia Woolf (1929) / La Végétarienne de Han Kang (2007) / Laisse-moi te dire… de Margaret Atwood (2020) / Nos dernières fois, Défier la nostalgie de Sophie Galabru (2025) / Juillet : Le Troisième Mensonge d’Agota Kristof (1991) / Mémoires de Marius Petipa / Les femmes qui me détestent de Dorothy Allison (1983-1991, 2024) / Hier d’Agota Kristof (1995) / Créer des ballets au XXIe siècle de Laura Cappelle (2024) / Août : Poétiques et politiques du répertoire, Les Danses d’après I d’Isabelle Launay 💛 / Septembre : Résister à la culpabilisation de Mona Chollet / La Tendresse des catastrophes de Martin Page (2025) 💛 / Le Grand Feu de Léonore de Récondo (2023) / Octobre : L’Art de revenir à la vie de Martin Page (2016) / Pleurer au supermarché de Michelle Zauner (2021) / Betty de Tiffany McDaniel (2020) 💙 / Novembre-décembre : Intermezzo de Sally Rooney (2024) 💙 / Décembre : Une faiblesse de Carlotta Delmont de Fanny Chiarello (2013) / Douceur de la musculation de Martin Page (2025) /

Côté bandes-dessinées & romans graphiques :

Janvier : Fragile de Mathilde Ducrest / Je suis bordélique d’Einat Tsarfati / Mars : Les Carnets de l’apothicaire t. 1 / Avril : Éveils de Juliette Mancini / Mai : Ne m’oublie pas d’Alix Garin 💙 / Amours liquides de Lilith 💙 / Les Belles Personnes de Chloé Cruchaudet / Juillet : Minuscule Folle Sauvage de Pauline de Tarragon / Août : Toutes les princesses meurent après minuit de Quentin Zuttion /  Humaine, trop humaine de Catherine Meurisse

…

2025 a été est marquée par…

  • un appétit en berne pour les romans graphiques et BD,
  • un très bon cru de fiction,
  • une grande majorité d’autrices ; les exceptions (à l’exception des poètes et d’un chorégraphe) sont Jean-Baptiste Andrea (j’ai adoré Veiller sur elle) et Martin Page, le binôme de Coline Pierré,
  • ma rencontre avec Julia Kerninon : j’avais déjà lu Le passé est ma saison préférée mais Liv Maria m’a soulevée et donné envie de tout lire d’elle — en commençant par Toucher la terre ferme, Une activité respectable, Le Dernier Amour d’Attila Kiss,
  • des histoires continuées, avec Violaine Bérot, dont j’aime décidément beaucoup la sensibilité, Tiffany McDaniel, qui me rétame pour la deuxième fois, Annie Ernaux (oui, bon, celui-ci était dispensable), Sophie Galabru, Christian Bobin, Mona Chollet, Léonore de Récondo,
  • la découverte de talents confirmés (j’emprunte l’expression à Gilda) : deux ou cent ans après tout le monde, je kiffe Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea, Intermezzo de Sally Rooney et Une chambre à soi de Virginia Woolf,
  • des ovnis : la trilogie des jumeaux d’Agota Kristof et le pavé islandais qu’est Chaos sur la toile,
  • du chelou avec Strega (oui bon) et La Végétarienne de Han Kang (réelle fascination),
  • des découvertes sensibles : La femme aux mains qui parlent de Louise Mey, L’Animal céleste de Véra Pavlova,
  • une grande majorité d’emprunts à la médiathèque. Par curiosité, j’ai noté le prix de tous les livres empruntés ; je pensais totaliser trois ou quatre cents euros, mais j’ai emprunté pour plus de 700 € de livres ! Hors bandes-dessinées, de surcroît.

Betty Carpenter

La couverture de l’édition originale fonctionne tellement mieux que la française, où les collines sont escamotées et les lettres ont perdu leur puissance hollywoodienne…

Tiffany Mc Daniel, c’est d’abord L’été où tout a fondu. Betty, ensuite. En prenant cet autre roman en main, debout dans les rayons de la médiathèque comme à mon habitude, j’ai sauté l’adresse et la note de l’autrice :

Je ne suis encore qu’une enfant, pas plus haute que le fusil de mon père. […] Quand je m’assieds près de lui, je sens la chaleur de l’été qui irradie de son corps comme de la tôle d’un toit brûlant par une journée torride.

Un fusil à la place de trois pommes et déjà, la violence est là, sous-jacente. La chaleur du premier roman aussi. Le prologue se poursuit avec force métaphore entre le père et sa fille :

— Mon cœur est en verre, dit-il en roulant une cigarette. Mon cœur est en verre et, tu vois Betty, si jamais je devais te perdre il se briserait et la douleur serait si forte que l’éternité ne suffirait pas pour l’apaiser.
[…] — Mais comment tu peux avoir un morceau de verre dans ton corps ?
— Il est accroché avec une jolie petite ficelle. Et à l’intérieur du verre, il y a l’oiseau que Dieu a pris tout là-haut, au paradis.

Sans le fusil, cela aurait été un peu too much. Mais il y avait le fusil et tout le paratexte que j’avais sauté : j’ai pu lire et apprécier le prologue sans voir dans cette manière de conter le folklore cherokee qui m’aurait fait fuir (je n’ai rien contre les Cherokees, j’ai juste du mal avec les contes et légendes). Quand les origines du père se sont affirmées dans les pages suivantes, mes préjugés avaient déjà été court-circuités.

Le fusil et le cœur en verre, donc : tout un programme pour dire la violence et la beauté d’une enfance en Ohio. Dans la mienne, l’État était une expression : être « dans un état proche de l’Ohio » (on prononçait O-Ayo), c’était être en fin de vie pour un vêtement, au bout du rouleau pour une personne. (Je découvre aujourd’hui que c’est une chanson…)

J’espère qu’après avoir lu ce roman, vous aimerez cette partie de l’Ohio autant que je l’aime.

Aimer l’Ohio, je ne sais pas. Mais l’écriture de Tiffany McDaniel, ça oui. Parfois, un chapitre commence comme ça :

Lint avait un visage d’enfant. Il avait un visage d’enfant et les yeux d’un vieil homme. Il avait un visage d’enfant et les yeux d’un vieil homme inquiet.

Ou comme ça :

Des citrouilles creusées en lanternes accrochées à l’extérieur des maisons, prêtes à me saluer avec leur sourire et leurs yeux en triangle. […] Une écharpe violette emportée par le vent dans un chemin de terre et une corneille quelconque qui passe dans le ciel. Voilà ce que signifie pour moi le mois d’octobre.

…

Après la première partie, la famille cesse d’errer d’État en État et s’installe à Breathed — la ville de L’été où tout a brûlé ! Immédiatement, j’ai posé mes valises de lectrice, l’imagination réinstallée dans un sillon connu, confortable. J’ai pris mes aises, reconnu le centre-ville poussiéreux, et la maison des Peacock occupée par les Carpenter s’est installée sur le terrain de Fielding (modelé, me suis-je rendu compte, sur la maison qu’a récemment quittée mon père) ; un petit changement d’orientation, quelques retouches 3D pour délabrer les lieux, et on y était, on n’en était jamais partis. À partir de ce moment,  j’ai su que je lirais jusqu’au bout les 700 pages ; de fait, le récit jusqu’ici sous ellipse s’est ralenti, et ma lecture s’est accélérée.

…

Violence, décès, racisme, misogynie, viol, inceste, tentative de suicide… Tandis que j’exorcisais ma lecture auprès du boyfriend en lui racontant le destin des personnages au fur et à mesure qu’ils se clôturaient ou se déterraient, il m’a demandé quel était l’intérêt. J’ai repensé à mon impression en refermant La Bête humaine au lycée : on aurait mieux fait d’aligner tout le monde contre un mur et de les fusiller dès le départ, on se serait épargné le roman pour le même résultat. Si on résume Betty à une liste de trigger warnings comme je l’ai fait par inadvertance, effectivement, c’est un peu les Rougon-Macquart de l’Ohio. On peut alors légitimement s’interroger : pourquoi s’infliger ça ? Au cours de la lecture, quand la romancière a commencé à me sembler sadique avec ses personnages, et moi complaisante, je me suis brièvement demandée si c’était une sorte de voyeurisme glauque. Seulement voilà, là où Zola condamne à un destin social, McDaniel le dénonce et le réécrit. Betty et son père fabulent en permanence, créent à eux deux une mythologie qui permet d’accepter la réalité quand on ne peut ni la changer ni la supporter sans la réinventer. Conteurs, jamais menteurs, leurs histoires irriguent le récit qui en devient supportable, qui en devient beau. Le mieux est de vous en faire lire des extraits, trois histoires qui peuvent se comprendre sans le reste du roman, et permettent de comprendre comment le roman lui-même est construit :

Il y avait des citrons accrochés aux érables, aux chênes, aux platanes, aux ormes, aux noyers et aux pins. Des arbres qui n’avaient bien sûr jamais porté des fruits aussi jeunes. Cette couleur ressortait sur leur branchage, et c’était si magnifique qu’il était difficile de ne pas penser que ces citrons étaient, en quelque sorte, des joyaux. […] J’ai levé la main vers l’un des citrons. J’ai eu envie de le cueillir, mais j’ai eu peur que ça les fasse tous tomber d’un coup, comme s’ils étaient tous reliés à la même toge, au même rêve, à ce même moment magique auquel je ne voulais pas mettre un terme. […] — Pourquoi y a-t-il tous ces citrons ? a demandé Fraya.
— Parce qu’un jour, il y a longtemps, a répondu Papa, une jeune fille m’a dit combien ça lui plairait d’avoir toute une plantation de ce fruit jaune pour elle toute seule. (Il s’est tourné vers Maman avec un sourire.) La voilà, ta plantation de citrons.
J’ignore avec quel argent Papa avait acheté tous ces citrons. J’ignore comment il a réussi à tous les accrocher tout seul sans que son genou abîmé lui cause de gros soucis. Mais savoir ces choses n’aurait fait que gâcher le rêve. Et aucun de ces détails n’avait d’importance pour Maman non plus tandis qu’elle se serrait contre lui si fort que je ne voyait plus ses poignets.

(Poignets qui portent les traces de sa tentative de suicide.)

…

— C’est une étoile, lui ai-je dit en soupesant la pierre. C’est juste un caillou de la rivière que tu as pris à Lint. […] — Je n’avais jamais imaginé que tu pourrais arrêter de croire à mes histoires, Petite Indienne.
Sa voie a paru écrasée sous le poids de la tristesse qui figeait les plis de son front. […] Je venais de provoquer une nouvelle fêlure dans un homme qui était déjà brisé.

— Je viens ici pour écrire mes prières […]. Ensuite l’aigle les emportera jusqu’à Dieu.
— Tu parles ! Aucun oiseau n’ira donner quoi que ce soit à Dieu, s’est moquée Flossie en faisant claquer ses lèvres.
— Bien sûr que si. (Fraya a jeté un regard vers l’aigle comme s’ils étaient de vieux amis.) C’est Papa qui le dit. Ça veut dire que c’est vrai.
Fraya a semblé sur le point de pleurer à cette idée. J’ai compris une chose à ce moment-là : non seulement Papa avait besoin que l’on croie à ses histoires, mais nous avions tout autant besoin d’y croire aussi. Croire aux étoiles pas encore mûres. Croire que les aigles sont capables de faire des choses extraordinaires. En fait, nous nous accrochions comme des forcenées à l’espoir que la vie ne se limitait pas à la simple réalité autour de nous. Alors seulement pouvions-nous prétendre à une destinée autre que celle à laquelle nous nous sentions condamnées.

…

C’était l’hiver et nous avions épuisé toute la nourriture. Maman n’avait pas d’argent pour en acheter. Nous avions tellement faim, mes sœurs et frères et moi, que nous restions assis sur le sol de la cuisine comme si nous attendions que la nourriture apparaisse devant nous. […] Maman nous a regardés. Soudain, elle a pris un grand récipient.
— Et si on se faisait des doughnuts ?
On a tous frappés dans nos petites mains et poussé des hourras tandis qu’elle prenait de la farine, du beurre, du sucre et de la cannelle. Nos placards étaient vides, ses mains étaient vides, le saladier était vide, mais elle a mélangé ces ingrédients invisibles.
[…] — Regardez-moi ça, tous mes enfants avec la tête toute blanche.
Elle nous a ébouriffé les cheveux et nous avons imaginé que de la farine en tombait, puis elle nous a relevés pour qu’on puisse l’aider avec les autres ingrédients. Vous pouvez imaginer de la farine et du beurre si vous avez suffisamment faim. Vous pouvez voir les particules brunes de cannelle dans le sucre blanc si vous n’avez pas mangé ce jour-là, ni le jour d’avant. […] Puis, assis sur le sol froid de la cuisine, nous avons mangé ces gâteaux invisibles. Ce dont je me souviens clairement, c’est que ma ère n’en a pas mangé un seul. […] Elle nous a donné tous les doughnuts, comme s’ils existaient vraiment, comme si elle ne voulait pas en enlever un seul de la bouche de ses enfants.
— Elle parle de quoi, ton histoire, m’a demandé Papa tandis que le tonnerre frondait au-dessus de nous.
— C’est pas une histoire, ai-je répliqué.
— Ah ? (Il a jeté un regard curieux vers mon carnet.) C’est quoi ?
— Un souvenir du jour où Maman nous a fait des doughnuts pendant que tu étais parti.
— Ah oui, elle a fait ça ? Voilà ce que j’appelle une bonne mère.
— Oui, ai-je répondu, les yeux perdus en direction des éclairs qui semblaient tout proches. Une bonne mère.

…

Non pas la beauté de la violence, mais la beauté en dépit de la violence, parce que la violence — en contrepoing. Il faut bien des arbres couverts de citron et des doughnuts imaginaires, il faut bien cet art du récit pour raconter et entendre le reste, sous-jacent aux belles histoires. Les extraits (plus courts) qui suivent ne sont cette fois-ci pas exempts de spoilers [et gros TW viol].

Tu sais quelle est la chose la plus lourde au monde, Betty ? C’est un homme qui est sur toi alors que tu ne veux pas qu’il y soit.

J’avais les yeux de mon père, et désormais j’avais aussi la souffrance de ma mère. […] À cet âge-là, je ne savais rien de ce qui concernait le sexe et je n’avais pas de mot à mettre sur la réalité du viol, mais je sentais bien que ce qui était arrivé à ma mère était aussi épouvantable que si elle avait été massacrée.

La souffrance en héritage, par sa reproduction ou son récit secret.

— On ne devrait pas appeler ça perdre sa fleur. Elle est pas perdue, elle est écrabouillée, plutôt.
Elle a fait la grimace en baissant les yeux, avant d’ajouter :
— Je lui ai dit non. Mais il l’a fait quand même.

— Qu’est-ce que tu fabriquais, exactement, aujourd’hui, Berry Carpenter ? Là-bas sur ce chemin où personne ne va jamais ?
J’ai mis la main dans la poche et j’ai serré l’histoire de Flossie.
— Je voulais voir si non signifiait encore quelque chose.


— Ne laisse pas une telle chose t’arriver, Betty. N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout.


Après sa sortie du cabinet du docteur, Flossie a mis une distance entre Nova et elle. On aurait dit qu’elle n’était pas sa mère et qu’il n’était pas son fils.


Est-ce que j’ai vraiment connu ma sœur ? Ou est-ce que je n’ai vu que la fille qu’elle faisait semblant d’être ? L’aguicheuse. La traînée. L’épouse. La mère. Il est possible qu’être Flossie Carpenter ait été sa meilleure interprétation. Tellement bonne qu’on a tous cru que c’était elle.

Meilleure réhabilitation d’un personnage secondaire qu’on aurait pu être tenté d’évacuer en le pensant superficiel.


Raconter une histoire a toujours été une façon de récrire la vérité. Mais parfois, être responsable de la vérité est une façon de se préparer à la dire. Mon père n’est pas mort dans les bois. Il est mort à l’hôpital. Ma robe blanche couverte de son sang.


J’ai vu Fraya, Flossie et moi, assises en rond sur le sol, en train de nous tresser mutuellement les cheveux, comme nous le faisions si souvent, quand nous en étions encore à croire que notre cercle ne se briserait jamais. […] Je les ai entendues pouffer de rire tandis que je descendais l’escalier. J’étais contente que leurs fantômes restent dans cette maison. J’étais contente, car être hantée n’est pas toujours une chose si terrible que cela.

Être hantée par Betty ne sera pas une chose si terrible que cela.

Les femmes qui me détestent

J’ai lu ce recueil de Dorothy Allison sans rien savoir d’elle ni des Feminist Sex Wars, de la misogynie si bien intériorisée qu’elle s’est manifestée entre femmes, entre féministes même. All women are equal but some women are more equal than others, en quelque sorte. Manifestement t’étais moins égale quand tu venais d’un milieu ouvrier, que t’étais pas la fille du mec de ta mère, que tu écrivais sur les abus dudit mec et d’autres, et que t’avais de surcroît l’idée saugrenue d’être lesbienne et de ne pas t’en cacher (la discrimination avait l’air telle que je me suis demandée si elle n’était pas Noire, mais apparemment pas).

Plutôt que de mal résumer l’essai de Lucile Dumont qui occupe la moitié de l’ouvrage à le remettre en contexte, comme d’hab des extraits (j’aurais aimé une édition bilingue) :

Petite sœur toute rose aux yeux bleus,
petite sotte, petit animal de compagnie
avec tes yeux de verre vide
Comment je
te détestais, t’aimais, te voulais
fondue dans mes os
crevais d’envie que tu me passes le miel
avec lequel tout le monde te regardait.

…

Les femmes qui me détestent
détestent
l’insistance de leurs désirs, le débordement de leurs envies
ravalées et enfouies, disciplinées jusqu’au néant
[…]

Les femmes qui la détestent d’aimer les femmes.

…

Comment je peux parler d’elle, de nous deux ensemble ?
De quand elle me touche et que ça me réchauffe
d’entre mes jambes à mon visage
de son visage, terrifiant, merveilleux.
De quand je lui dis, « Ouais, nom de Dieu, ouais,
enfonce moi, apaise moi, baise moi, tout ce que tu veux… »
jusqu’à ce que je refuse une seule chose
[…] son poing s’agite dans un courant d’air
un courant d’air qui revient sur la joue de ma maman
en passant par le bras de mon beau-père.

Ces deux derniers vers sont incroyables — de violence et d’adresse narrative, à court-circuiter le récit pour dire ce qui du trauma est hérité, se reproduit depuis et hors de l’hétérosexualité.

…

Je dis que la source de la peur
c’est le choix.
La source de tout désir :
le choix.

…

Dans la campagne terreuse où je suis née
les mots pour me nommer étaient si terribles
que personne ne les disait
[…] J’ai compris que la chose que personne ne disait
était celle contre laquelle on ne pouvait rien.
Si personne ne disait   Lesbienne
je ne pouvais pas dire fierté.
[…] Si personne ne m’appelait
Bâtarde, bonne à rien, idiote, putain
je ne pouvais pas me saisir de ma propre parole,
de mon amour pour celles de mon espèce,
pour moi-même.

…

Je n’ai jamais été capable de lui résister
les muscles d’une femme solide qui rit
ses mains râpeuses quand elle me retourne
me parle mal, me traîne d’avant en arrière,
quand elle baise comme un océan, comme une brute
laisse des marques de suçons
de morsures en forme de coquillages, […]

…

Ce n’est sûrement pas aussi bien que ça en a l’air
les femmes qui vont passer l’été en France
un croissant tartiné de beurre jaune
de la crème dans le café. Moi, je grossis
à Brooklyn.

…

« Les filles », elle a dit,
et alors j’ai su pourquoi elle nous avait interpellées,
ce qu’elle avait vu
dans la façon qu’avait mon amante
de me toucher la nuque, j’ai su
qu’aucune d’entre nous ne prononcerait le mot,
ne dirait lesbienne ni même amoureuses.
À la place, on a parlé de maisons, de cuisines
[…] « Mais vous pouvez y arriver. Trouvez-vous un petit
truc important pour vous et travaillez-y
en y mettant du temps, des efforts, et prenez-en soin. »

…

Tu ne m’as pas demandé d’expliquer,
tu m’as juste prise dans tes bras
et tu m’as déchargée d’un peu de ma peur de mourir.
[…] tu t’es glissée sur moi et tu as posé
tout ton corps contre le mien
avec douceur, ta main dans mes cheveux,
ta bouche sur mon oreille,
tu m’as enveloppée de silence et d’amour
et des muscles de tes cuisses
et tu m’as laissée pleurer.   tu m’as laissé pleurer
comme personne ne m’avait encore jamais laissé pleurer.

Emoji larme à l’œil, emoji <3