Eilis’ Island

À voir la bande-annonce de Brooklyn et sa photographie hyper léchée, je craignais le film-cliché, épopée sentimentale d’une jeune Irlandaise immigrant à New York. Mais justement, Brooklyn n’est pas New York – on fait un pas de côté. Lorsque Eilis (Saoirse Ronan1) passe la douane, la porte se clôt derrière elle dans un halo de lumière surnaturelle ; l’image en elle-même est kitsch, mais le montage fort intelligent, car rien ne nous est montré de ce qu’elle voit : l’éblouissement est pour ceux qui sont restés de l’autre côté. Le côté très propret de l’image et de l’héroïne souligne le contraste entre son quotidien et la réalité fantasmée des candidats à l’immigration. Il vient atténuer, enrober des difficultés que le scénario n’élude pas, à commencer par la traversée mouvementée où Eilis vomit ses tripes et pisse dans un sceau parce que les occupants de la cabine d’à côté ont verrouillé les toilettes…

Dans les rues de la ville, pas de regard vers les hauteurs : les gratte-ciels sont éludés, la caméra reste résolument à hauteur d’homme, devant les passages cloutés où les gens s’entassent pour aller travailler. Eilis, qui loge à Brooklyn dans une pension tenue par une bigote et peuplée de péronnelles, gagne sa vie comme vendeuse dans les grands magasins2, où la superviseuse est un clone d’Anna Hathaway. Le luxe du lieu et de la clientèle font peut-être rêver sa meilleure amie, mais Eilis apprécie moyennement cet emploi, qu’elle exerce comme gagne-pain le temps de mener à bien ses études de comptabilité. Parce que, oui, Eilis est le genre de fille qui veut devenir comptable, ne glousse pas, s’intéresse modérément à la gent masculine… et passe Noël à distribuer des repas aux vieux Irlandais désocialisés, que les filles de la pension considèrent comme de rebutants personnages (la soupe populaire n’est pas glamour, c’est sûr) et qui constituent cependant un motif de fierté nationale (ce sont eux qui ont construit New York, rappelle à Eilis le prêtre qui a organisé sa venue). La double tentation du misérabilisme et de la grandiloquence s’annule d’elle-même – l’un et l’autre sont tenus à égale distance par l’humour. Cet équilibre parfait constitue la grande force du film, avec ses round characters3. Eilis s’émeut, Eilis s’ennuie ; elles sourit aux hymnes de son pays, mais aussi de l’image de mère Teresa qu’elle renvoie et qu’elle n’est pas.

Car si Eilis est le genre de fille qui veut devenir comptable, ne glousse pas, et s’intéresse modérément à la gent masculine, elle ne se fait pas prier pour aller danser, rit volontiers et tombe rapidement sous le charme de Tony (Emory Cohen). Ah ! Tony ! Ce n’est pas le séducteur rital aux mains baladeuses et aux paroles enjôleuses, c’est la choupitude et la drôlerie incarnée. He’s nice, and fun. Cette manière de pratiquer la pique agaçante et de désamorcer les tensions par l’humour… je connais bien ce charme, j’y suis plus que sensible : Tony est un Palpatine en moins qualifié et plus replet, un cœur d’artichaut avec de la répartie. Cela fait du bien, pour une fois, de voir une histoire qui va de soi, une relation sans problème, où l’on est ami avant d’être amant. J’aime que l’accent soit mis sur leur complicité, et leurs embrassades plutôt que leurs baisers. J’aime leur aplomb sentimental, leurs sourires, leur humour à deux, véritable pas de deux, et j’aurais volontiers passée plus de temps en leur compagnie, à ronronner contre Palpatine.

« Elle a regretté que ce ne soit pas davantage une romance, » dixit A. à propos de sa sœur, qui a titillé sa curiosité. C’est qu’on reprendrait bien un rab de choupitude béate, oui. Mais c’est justement parce que la thématique de l’immigration reprend ses droits que les éléments perturbateurs restent extérieurs à leur relation et que celle-ci nous paraît si enviable. Dans les comédies romantiques, les amoureux se prennent eux-mêmes les pieds dans le tapis ; ici, c’est la vie qui leur met des bâtons dans les roues. Circonstances familiales obligent, Eilis doit retourner en Irlande et, tout, tous conspirent à transformer son court séjour en retour définitif : une mère à chouchouter, une meilleure amie bientôt mariée, un travail sur un plateau (alors que c’est parce qu’il n’y avait aucun avenir pour elle qu’Eilis était partie !)… et Jim, un très beau parti (Domhnall Gleeson4). Le casting est décidément pour me plaire : après le charme italien, place au charme britannique, l’esprit et l’élégance du grand maigrichon le disputant à l’humour et la simplicité du joyeux loustic. Je comprends qu’Eilis se laisse porter par le rêve d’une autre vie – qui pourrait être tout aussi bien que celle qu’elle mène aux État-Unis, lui souffle Jim. Bot, comme dirait celui-ci avec son accent à couper au couteau, il y a un but : le choix n’est pas entre Tony et Jim, comme il le serait dans une comédie romantique ; c’est un choix de vie – de style de vie, évidemment, mais aussi et surtout de faire avec la chronologie, les faits, ce que le hasard a proposé et dont on s’est emparé, que l’on a investi, pour commencer à donner sens à cette vie et à y trouver sa place. L’alternative n’est pas entre Jim ou Tony, mais entre renier une partie de ce qui l’a construite comme si elle n’avait jamais existé ou poursuivre une vie qu’elle s’est inventée, loin de la place confortable que sa famille et ses amis lui ont arrangée. Cela ne signifie pas qu’une existence soit meilleure que l’autre (ce que de toutes manières on ne peut pas vérifier : impossible d’explorer tous les possibles de l’existence en même temps ; en explorer un, c’est s’en fermer d’autres), mais qu’il faut en choisir une pour lui, pour se, donner une chance de se réaliser.

Petit suspens, clos d’une belle manière, par une rare élégance de storytelling : des éléments disséminés dans le récit sans que l’on y ait prêté attention s’agencent d’une manière telle que ce qui arrive aurait pu ne pas arriver, mais, se produisant, empêche tout retour en arrière5. Il ne peut plus en être autrement, sans que l’on puisse pour autant parler de destin, car on sent qu’il aurait pu en être autrement. La boucle est bouclée, avec élégance et humour, une fois de plus – et une nouvelle frimousse absolument adorable.


1
Agatha dans The Grand Budapest Hotel !
2 Reconstitution appliquée ; on se croirait dans Carol – est-ce que les décors se revendent d’un film à l’autre ? Peut-on avoir un tarif de seconde main ?)
3 Tout le monde ou presque a le droit à son moment de tendresse, y compris les péronnelles dont on comprend qu’elles surjouent pour se donner du baume au cœur. Premières à se moquer du côté « paysan » d’Eilis, elles sont ensuite là pour elle, pour lui donner des cours de spaghettis avant son déjeuner dans la famille de Tony.
4 Oh my God, c’était un Weasley. Les métamorphoses d’acteurs, quoi…
5 La première fois que j’ai rencontré ce genre de pirouette que l’on ne perçoit pas comme telle, c’est je crois dans Thinks… de david Lodge.

 

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