Faire un carnage

Prenez un différend entre gamins qui se termine par un coup de bâton dans la tronche et deux dents en moins ; deux couples new-yorkais ; et, très important, le sens de la politesse, qui interdit de se quitter en mauvais termes. Jettez le tout dans une seule et même pièce, ajoutez un peu de crumble froid et de coca tiède, fatiguez bien la bonne pâte ainsi obtenue, et tout le monde vomira bientôt ses tripes, au propre comme au figuré.

 

[Se (dé)composer un visager]

 

Les quelques extraits que j’avais lu m’avaient déjà donné envie de découvrir la pièce de Yasmina Reza, alors quand j’ai vu que Kate Winslet figurait dans l’adaptation du Dieu du carnage par Roman Polanski, j’ai résolu de ne pas la laisser passer. Comme les quatre personnages qui ont envie d’en finir rapidement, on est un peu tendu au début et l’on se demande si Nancy, la bonne bourgeoise, et Allan, l’avocat du diable, vont encore en avoir pour longtemps. Une fois que le piège est refermé, en revanche, que les hostilités sont ouvertement déclarées, cela devient reposant “parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ; qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur le dos, et qu’on n’a plus qu’à crier,– pas à gémir, non, pas se plaindre, — à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on n’avait jamas dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi.” A gueuler et dégueuler, avec moins d’idéaux mais plus d’humanité que l’Antigone d’Anouilh, car on ne s’affronte pas ici deux à deux mais quatre à quatre.

Rapidement, le partenaire n’est plus un allié indéfectible et l’on s’appuie tantôt sur le genre (entre nous… entente masculine, solidarité féminine) tantôt sur l’alternative à son conjoint (au moins, lui… alors que toi…) pour s’envoyer les piques les plus blessantes. Le spectateur se prend à rire avec tous pour ne pleurer avec personne. La scène où Nancy balance le portable d’Allan dans le vase aux tulipes est aussi hilarante qu’exaspérante sa manie de s’interrompre à tout instant pour répondre aux appels de son associé. Les inititiés se diversifient et les sympathies sont fluctuantes : Allan, répugnant de cynisme et grossier de mépris, parvient, whisky à la main, à s’amuser de la situation et son cynisme même le sauve un peu de l’abaissement général, tandis que Penelope, cette femme si charmante, devient ivre et vite insupportable avec ses grands principes de qui cherche à sauver le monde tous les dimanches. Rétrospectivement, son souci que le gamin fautif s’excuse auprès de son fils n’est qu’ingérence dans la manière dont l’élèvent ses parents. Les adultes ont beau être au-dessus de ça, des disputes de cour de récréation, lorsqu’on touche à leurs enfants, c’est leur éducation et partant leurs valeurs que l’on remet en question.

[Judie Foster/Nancy au bord du ring…]

Dès lors qu’il n’est plus possible de sauver la face, les quatre adultes s’emploient à détruire ce qui reste, prétextant que leurs mines défaites sont le “vrai visage” des hypocrites. La frénésie de destruction qui s’empare d’eux n’est pourtant autre chose qu’une frénésie de la franchise — destruction franche et massive. On ne se demande plus pourquoi se poursuit ce huis-clos sartrien : il devient évident que chacun ne peut plus se disculper qu’en accusant l’autre. Nul besoin d’inventer quelque raison surnaturelle, le dieu du carnage n’exige pas la foi. Un talent certain, en revanche, pour les quatres acteurs qui tiennent le film à bouts de bras (mais pas de force) : Kate Winslet, Jodie Foster, Christoph Waltz et John C. Reilly sont d’enfer à incarner les autres, ces gens que nous ne pouvons pas supporter mais que nous sommes à notre tour. En résumé, Carnage est une tuerie.

 

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[Oui, c’est exactement ça, le bouquet.]

“On ne sait plus si l’on rit jaune ou noir : c’est la méchanceté ordinaire mais finalement véritable, sous les apparences de domination des instincts” chez Palpatine.

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